Cette enfant gravement malade, 1976 (Ossidiana n. 17)

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Giovanni Merloni, 2013

Cette enfant gravement malade (1976)

Cette enfant gravement malade
qui était notre amour
et l’effort d’acheter les oranges
de se lever à l’heure
de passer chaque jour
devant ta porte fermée
devant ta porte ouverte
sans entrer.

Cette enfant atteinte de leucémie
qui était le sourire que je te donnais
pour ne pas t’avilir
ni te perdre.

Cette enfant annihilée
désormais tarée
dans un coin de notre vie
qui maintenant nous contraint
au langage muet
au sombre roman de la mémoire,
elle nous sourit
avec ses dents larges
et son corps bouffi :
elle ne nous demande pas de ressusciter
ni même de guérir.

Cette jeune femme perdue
a grandi en nous
en nous apprenant l’humanité
la plus difficile à conquérir.

Cette vieille condamnée
à la vitalité inépuisable
ne cesse pas de nous sourire.
Dans ses lèvres de squelette
elle serre deux fleurs
pour nous.
Elle ne sera jamais lâche
ni suicidaire notre douce
vivante insoumise
hache de guerre.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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Les voies possibles, 1975 (Ossidiana n. 16)

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Giovanni Merloni, 1991-2013

Les voies possibles 

Les voies possibles
pour refouler
cette énième douleur
pour la transformer
comme tu dis
en fleur rouge et violette
en langage de joie.

Les voies possibles
pour ne plus avoir besoin
de ton parfum
de ta magique
ressemblance à l’amour.

Les voies possibles
pour te dépeindre en moi-même
comme un personnage masqué :
— bohémienne en train de rire
dans la fête des autres ;
— actrice qui pose
pensive et sombre
devant le photographe
plein d’attentions pour toi ;
— camarade qui parle
tout bas, en scandant
la musique douloureuse
d’un voyage que nous ne ferons pas
d’une étreinte merveilleuse
qu’il n’y aura pas.

Les voies possibles
pour rattraper la terre
et la fatalité des saveurs.

Les voies possibles
pour éprouver de l’indifférence
de la satisfaction inhumaine.

Les voies possibles
pour relever
cette vie à moi
de ce mal
petit, gigantesque
trompeur.

(Ça fait désespérer
de commencer une journée
en sachant que je ne te verrai pas,
mais fait devenir fou
encore plus la voir finir
en sachant que je n’ai t’ai pas vu.)

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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Cet homme (Luna, 1977)

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Giovanni Merloni, 1991

Cet homme (1977)

Cet homme
lisse, sans orties
cet homme évaporé
d’une bouteille de doux venin

cet homme biais
enchevêtré, inerte, transparent
et même inexistant

cet homme qui semble vide
maladroit, fané
égaré et même aliéné

cet homme le long de la dérive
d’objets désormais inutiles

cet homme aux mouchoirs sales
aux mots fades

cet homme qui ressemble à un homme

cet homme passionné
dévasté par le chagrin
d’amour
endurci par les peines
d’amour

cet homme dans le calvaire
de baisers ruineux
de lits odorants,
de caresses brûlantes

cet homme
anxieux de déchiffrer
derrière tes yeux
sa vie
derrière tes pas
sa vie
derrière tes présences
tes absences
sa vie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17  mars 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN : http://wp.me/p343bA-d8

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Les pieds sur terre, 1963 (Ambra n. 8)

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Les pieds sur terre

Ouvrez la télévision
où se bousculent  deux faux types
(on ne voit pas les techniciens).
Rien qu’une main, le produit,
rien que le bourrage de crâne symptomatique !
Asseyez-vous avec votre Sambuca
les yeux entrouverts
la lumière éteinte, donc aucune ombre
ni musique ni drames
sauf la digue qui se casse
juste dans le salon, comme ça
ou alors ces deux qui s’embrassent
chez vous, tandis que
quelqu’un d’assez  raisonnable
(un ministre ou
un comique en carrière
une carrière de comique
un ministre sans carrière
un comique qui devient ministre
en carrière)
quelqu’un d’assez adapté
aux règles du jeu
vous expliquera son idée
de carrière…
Pardon, il vous touchera
par l’horreur de la misère
en disant vite : déshabillez-vous
c’est urgent, voilà
vous pouvez bien vous passer
de votre paletot
donnez-le à cet enfant-là
(il désigne du doigt
précisément votre fenêtre,
vous pensez alors,
puisque vous ne voyez personne,
vous dites ça vaut la peine
de fermer le courant
puisque vous avez une extinction de voix
et s’il insiste encore à parler
du stress de la détresse
d’éteindre l’appareil.)

Dîner en face de la télévision
en pointant la cuillère sur le menton
aller au lit
après avoir uriné, dormir
après avoir éteint
(parce que l’électricité c’est cher)
on s’aperçoit qu’on n’a pas échangé
un seul mot.
Certains entament alors des discussions déplacées
d’autres essayent de convaincre
leurs femmes récalcitrantes
et, si elles se refusent
ils réveillent toute la maison
zut !

En somme, atteindre le lit
s’y faufiler, éviter qu’il ne craque pas,
éteindre, chercher les seins
et les aisselles
pousser des pieds les draps
s’étreindre dans le noir fondu
ou dans l’obscurité éclairée
s’écrouler, se secouer
entrer et sortir
il nous manque
de plus en plus de souffle
s’étrangler ainsi ce n’est pas beau
ouvre le courant, ferme-le
ne vois-tu pas qu’ici je n’ai rien
pas de mégot aux lèvres
pas de cigarettes depuis hier.

À tâtons se vêtir
chercher les pantalons, le mouchoir
franchir la porte
fermer à clé, deux ou trois tours;
dans la rue se cogner contre
des femmes et des hommes
bariolés
la nuit comme le jour.

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Se remettre au lit,
cette fois-ci avec la fièvre
ne renonçant pas à la cigarette
juste achetée,
nier son affection
nier nier….
embrasser et étreindre
tes reins, machinalement,
en sueur. Au petit matin
pepepé pepepé pepepé
comme une sirèeeene !
Il faut se lever
se raser
paraître dignes
et stupides
et naïfs
et idiots
et confiants
et heureux
et drôles
et innocents
et honnêtes
et utiles
et généreux
et désintéressés
et attentifs
et travailleurs
et amoureux
et versatiles
et désinvoltes
ou inhibés
paraître totalement vidés
mais bien remplis
de mensonges et de collation.

Partir
parmi les autres
et voir (émerveillés)
la vie reprendre à fonctionner
tout marche, ça marche
y compris les gamins et les gamines
les voyous et les imposteurs
et nos bras mêmes
notre travail quelconque.

Voltiger
à cent à l’heure
sur l’autoroute
ayant fait le plein
à côté de moi une femme
qui finalement ne bouge pas :
c’est la secrétaire
de quarante- cinq ans.
Finalement un peu d’air
(les vitres sont ouvertes).
On se rencontre
sur des routes baignées de brouillard
voltiger donc : voilà
un lac
une côte
une file d’arbres
dont nous ne savons pas le nom
un chien mort que nos roues piétinent
une montagne au nom étrange
au profil redoutable.

Feuilleter anxieux
des cahiers de verbes, des versions
souvenirs de longues conversations
téléphoniques, ne plus croire
à cette sauvagerie totale
à ces minuscules passions
oh, les beaux temps
est-ce que cela vaut la peine de…

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Arrêter, changer une roue,
s’apercevoir du froid qui pique
et puis par de larges rues
en quête de notre rival en affaires
il a la Porsche, lui.
Crever de rage
avant de manger comme des nigauds
se tapotant les épaules
se souvenir, d’un coup
des enfants grandissant mal élevés
la femme nous trompant
le sexe nous lâchant….

Crever d’infarctus
cracher le sang du bout des lèvres
lâcher, faire son testament
dans un jour quelconque
se souvenant….
n’ayant pas le temps ni la force
de nous rappeler
rien de rien
de nos gestes dissociés.
Ce sont des autres
qui nous donneront un cercueil
et une fosse,
tandis que nos enfants gâtés
descendant du coupé
se donneront des airs de snobs.

S’apprêter à mourir
au milieu de ces soupirs
de circonstance…
Parler hurler
sans plus freins nous inhibant
et enfin mourir pour de bon,
mais les pieds sur terre.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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La cigarette, 1963 (Ambra n. 7)

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Tableau de Paolo Merloni

La cigarette

Une cigarette je l’ai fumée en me levant
la bouche encore à la saveur d’orange.
Une autre je l’ai allumée sur le palier
avant de me précipiter en bas de l’escalier
et m’apercevoir que j’avais oublié
le livre que tu m’avais prêté.
Une autre encore, j’ai dû en fumer à l’école
durant l’intervalle. Une autre avec toi
parce que tu riais, une autre tout seul,
renfermé avec un disque. J’espérais,
en fumant, de réussir bien les deux choses :
entendre ta voix de verre parmi les sons
imaginer ta taille de guêpe parmi les gestes.
Une autre cigarette pour ne penser qu’à toi
gênée par le mal à l’estomac de la faim.
Une autre pour abattre le mal de la mer,
la nausée de me voir encombrant, inepte,
suspendu dans l’air ; une autre cigarette
en étudiant, chantant, déféquant, pissant
faisant l’amour, après l’avoir fait…
mais, il ne m’arrive jamais :
de faire l’amour je veux dire.
Une autre cigarette devant le téléphone.
Le mégot me brûlait les mains
et toi, indéchiffrable… la conversation
c’était comme escalader une glace.

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L’avant-dernière cigarette je l’ai fumée
dans les pas de galérien de la chambre
au milieu des petits bruits meurtris
du papier que je déchire
de la plastique que j’incendie
de la nuit que je précipite,
en dépit de l’insomnie, de la rage
du désir violent d’avoir vécu.
Une dernière cigarette, encore plus pénible
(dépourvue de sens
comme un geste fade qui reste secret
désolée et vaine
comme une attente
de plus en plus morbide)
va mourir sur mes lèvres
dans l’air asphyxiant
du petit matin.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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Entr’acte III/III

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Entr’acte III/III

Chère Élisabeth Ch.,
Bientôt je fêterai les soixante ans de ce triste après midi de l’Épiphanie, où j’eus en cadeau mon premier vélo. Il était rouge et s’appelait Quadriga, comme les anciens chars des Romains. À cet âge là, même si j’étais un enfant plutôt précoce, je ne regardais pas encore de façon malicieuse les femmes en vélo. Ou bien je n’en rencontrais presque pas. Mais j’entendais à la radio, qui trônait dans le salon, cette célèbre chanson de l’époque : Ma_dove_vai_bellezza_in_bicicletta

Mais où vas-tu, mignonne en bicyclette
Toujours en hâte pédalant avec ardeur ?
Les jambes agiles, fuselées et belles
m’ont déjà mis une grande envie dans le cœur !

Dans ce dessin je raconte (un peu synthétiquement) mon état d’âme. On ne peut pas rouler trop facilement, même avec une petite bicyclette, parmi les fauteuils et les abat-jours d’un appartement au deuxième étage. D’ailleurs, à huit ans, on n’a pas la fantaisie de pédaler à vide en songeant  briser le mur d’en face.
Je fus heureux (on le voit à mon timide sourire) lorsqu’on m’amena « apprendre à aller en vélo » à la Villa Borghèse. Cependant, mon paletot et mon air incertain le désignent, j’avais sur moi une tache indélébile, un jugement terrible et définitif. J’étais notoirement maladroit, tout me tombait des mains, je passais la plupart de mon temps dans les nuages.
Pourtant, même maladroit, je faisais des inventions ou, si l’on veut, des découvertes. Je passais mes journées dans une grande chambre qu’on avait laissée presque vide de meubles pour les exigences du ménage et aussi pour les jeux des trois enfants bien vivants (tandis que ma mère devait tous les après-midi, donner des leçons privées de latin et d’italien). Je passais des journées à regarder la rue à travers les persiennes et la poussière de la fenêtre. Je comptais les voitures, je suivais le glissement silencieux du bus accroché au fil électrique, je regardais les gens se promener sur le trottoir d’en face… Un jour, c’était au début de l’après-midi, le soleil se faufilait dans notre rue pour la plupart du temps sombre, pour caresser les corniches et les tympans de ces immeubles d’une cinquantaine d’années mais déjà vieux dans l’esprit. La découverte fut, en écartant doucement un battant de ma fenêtre, de voir l’immeuble d’en face projeté tout entier, comme dans un film, sur le mur de ma chambre. Maintenant, en me souvenant de cela, de cette joie incommensurable qui se répétait presque tous les après-midi, je ne me demande pas la raison physique de ce phénomène optique. Je me demande pourquoi personne de ma famille ne partageait ma joie. Est-ce que je gardais le secret pour moi seul ?

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

C’est peut-être à cause de cette provocation de mon père, de ce sobriquet de Monsieur Hulot de la famille, que je suis devenu très adroit ou du moins habile en certaines domaines. Encore petit j’aidais mon père avocat à taper les « comparutions » qu’il devait produire en trois ou quatre copies sur une double feuille protocole. J’ai appris à conduire la voiture « regardant » mon père depuis le siège arrière et j’étais devenu un vertueux du vélo.
Cependant, mes parents étaient très anxieux et depuis l’âge de neuf ans j’habitais dans un quartier en colline, une Belleville de Rome tout à fait inadaptée au vélo.
Ce ne fut qu’en quatre vingt-treize, à l’âge vénérable de 48 ans, que j’ai osé une vraie « traversée » en vélo, songeant à Coppi et Bartali. Plus de cinquante kilomètre de Rome à la mer près d’Anzio, par un parcours que j’imaginais plat mais qui ne l’était pas du tout.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Cette expérience, exagérée dans le souvenir et dans ses peines et difficultés, me donna l’inspiration pour le triste final de mon dernier roman (titré «_La_folla_di_Bordeaux_») publié en Italie il y a exactement dix ans, dont je vous propose un extrait symbolique :

Baptiste avait pris le vélo noir de Théophile, avec lenthousiasme idiot de quelquun qui a perdu, année après année, certaines facultés physiques et motrices. Sa vue s’était amoindrie, ses mains commençaient à trembler. Même si lon pouvait considérer comme une petite manie son incertitude du trait dans les dessins à main libre, il navait plus le physique davant. [] Il pédalait dans le vide au risque de tomber. À tout cela, sajoutait la vision  de son fils, plus grand que lui, saccrochant à ses jambes, en lui rendant insupportable chaque coup de pédale.
À la hauteur de S, il avait dilapidé déjà toutes ses énergies. Il se sentait las, affaibli, tandis que la bicyclette grinçait, comme si elle avait les freins bloqués.
La piste était asphaltée et lisse. Il effleura de sa main les bornes blanches avant de caresser le rétroviseur. Dans un virage en descente, très serré, la bicyclette traversa un groupe de maisons blanches en bois peint. Ne faisant quun avec son léger véhicule, en équilibre précaire, tout à coup il se sentit glisser vers linconnu. Il n’était pas en mesure de gouverner les trajectoires tordues de son véhicule-boule de feu. Il sarrêta, mit pied à terre, au risque d’être renversé par les voitures qui fonçaient à ses côtés. Il se souvint davoir dans son sac à dos des abricots achetés au marché, il en avala trois en jetant les noyaux dans le ruisseau et il remonta en selle. « Jy arriverai ! »
Maintenant, sur la route dA, il touchait à peine le guidon de sa bicyclette. Au sommet dun dos sans arbre, la mer apparut au-delà de la dune grossie et grise. Les vagues poussaient les barques en arrière avec une force retenue. Un bonheur tout simple était là, à portée de main.
Le vélo déboucha sur l’étang du T, là où Théophile avait risqué la mort. Des millions d’étourneaux virevoltaient dans le ciel éblouissant. En regardant dans leau violette, Baptiste pouvait suivre les évolutions de tous ces petits points noirs qui senroulaient et se déroulaient comme des grumeaux de terre, ou encore qui saffrontaient librement dans lair, comme autant de gants de boxe.
« Est-ce un suicide ? » se demanda Baptiste.
Cette idée lestait sa tête et ses jambes, le vélo même ne pouvait plus bouger, comme si ses roues étaient enfoncées dans le béton. Il se rappela les derniers mots quHélène lui avait adressés : « Avant dimanche on doit tout décider ».
Maintenant, il remontait péniblement une côte. Dans sa tête lourde, le visage de son fils revint : Théo courait davant en arrière, en décrivant des ellipses toujours plus larges et détendues. Puis,  sans aucune raison visible, il perdait le fil et s’élançait dans une direction quelconque. « Il rentre toujours à la maison » réfléchissait Baptiste « Mais à quelle heure ? »
Il ne réussit pas à éviter une flaque qui cachait un trou plus profond. Dans cette continuelle alternance physique et mentale, tout changement de paysage, chaque incident de la jambe, du genou ou de la tête pouvait lui placer devant les yeux soit Théophile soit Hélène, sans aucune logique.
Dun coup, il ressentit une inexplicable raideur des jambes, ne faisant plus quun avec les pédales et le lourd squelette de son vieux vélo. Il essaya de rassembler toutes ses forces pour y arriver. Le vélo sursautait, penchait dangereusement dun côté, semblait se casser en deux. Il devait alors mettre un pied par terre en accusant un douloureux contrecoup : « Toujours ce sacré genou ! »
Quand il shabitua à la douleur, il prit à marcher à tout va. Dans cet état de grâce, il eut la sensation quHélène était là, appuyée sur la barre supérieure de son héroïque vélo. Sa tête blonde s’était logée dans le creux de son épaule. Les rondeurs molles dHélène épousaient les siennes. Il pédalait avec circonspection, en dirigeant les petites mains dHélène vers son membre dressé qui était devenu plus dur que le cadre de sa guimbarde.
Heureux de cette fantaisie, Baptiste voyageait déporté sur un côté, ne faisant quun avec sa bicyclette. Il était aux anges avec cette position tout à fait inconfortable, mais la route commença à monter. Il était sur le point de descendre de son vélo, résigné à continuer à pied, lorsque la roue avant risqua d’écraser un petit rouge-gorge raide mort, avec les deux pattes soulevées vers le ciel. À ce moment-là, des griffes de fer et des ailes noires lui enveloppèrent les épaules. Mais il trouva la force désespérée de repartir.
Maintenant, il courait sur une digue blanche. Il devait rejoindre coûte que coûte Théophile, qui s’était enfui sur la route dArcachon. Mais il était convaincu quil était en train de rattraper Hélène et avec elle la vérité, le pardon et la paix. Sa bicyclette cahotait. Par-dessus les hautes cimes des pins, le ciel était sombre. Il faisait presque froid, tandis quavant il faisait chaud, lorsquil était parti comme par défi, sans faire des préparatifs, en proie à une crise de nerfs.
Hélène lui avait téléphoné, espérant quil y aurait le temps de larrêter.
Tu vas en voiture ? 
Non, je vais en vélo, Théophile a pris ma voiture.
Cette situation m’énerve, avait soufflé Hélène.
Malheureusement, je ne suis pas riche.
Mais cela na rien à voir avec la richesse
Le vélo avançait très lentement. Il semblait impossible darriver à destination. Cependant, Baptiste n’était pas seul dans son entreprise : une foule de gens tourmentés laccompagnait, tandis que les événements proches ou lointains se transformaient facilement en daffrontements de fantômes

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Voilà, orphelin de cette littérature qui coule autour d’un gouffre sans jamais s’arrêter, je m’accoude à la petite terrasse attachée à la salle à manger de l’appartement de ma tante Augusta, à Rome. Je me plonge dans l’air parfumé de pin et d’asphalte où je retrouve encore une fois Sogliano. Non, la tante Augusta, même si elle a connu et aimé tendrement nos cousines de Romagne, n’est jamais venue à Sogliano, elle ignorait bien sûr la balustrade dominant  le Rubicon et aussi le muret tristounet — d’où se voit San Marino et d’où les gens du pays contemplent les étoiles tombantes du X août — longeant le boulevard périphérique autour du pays, déjà existant au temps de la visite de Pascoli aux deux sœurs (1882). Mais, probablement, je lui en parlais beaucoup, si l’on considère que ce « terrazzino » au rez-de-chaussée (qu’à Paris on appellerait petite terrasse ou grand balcon), imprégné jusqu’à sa moelle de la personnalité unique d’Augusta, à ce pouvoir de me déplacer de but en blanc d’ici à là…

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Ce fut en 2004, il y a presque dix ans. En regardant cette photo jaunie du « terrazzino » d’Augusta, j’eus la pulsion de dessiner une rue montante, une balustrade et une espèce de panorama. Un dessin très succinct… Est-ce que je pouvais prévoir, alors, encore à Rome, plongé comme je l’étais en des problématiques de l’existence et du travail tout à fait différentes, j’aurai « noté », pour les reprendre après, les vicissitudes de Pascoli à Sogliano, la seule histoire un peu structurée qui pouvait donner de la substance réelle à mes rêveries à rebours ? Je crois que non.
Mais, alors, pourquoi cette espèce de pantin ou d’épouvantail mort sur le côté droit de la pente ? Etait-ce moi, le mort foudroyé sur la route de Damas, c’est-à-dire dans le lieu-clé de mon imaginaire familial et patriotique ? Ou alors…
Non, je vous l’avoue Élisabeth, je ne connaissais pas assez bien, à ce temps-là, toute la poésie de Pascoli. J’ignorais complètement ce merveilleux texte de « L’âne » qui, à lui seul, a la possibilité de nous entraîner comme dans un film, dans une voiture traînée par deux chevaux et voir, à travers son regard poétique, le paysage se transformer, prendre de la profondeur, se perdre dans les petites fumées des  chaumes brûlées ou dans le brouillard gris d’un après-midi suffoquant…
Juste ici, à la hauteur de cette balustrade stylisée et anonyme, la voiture publique reliant Savignano à Sogliano, dût s’arrêter. Une charrette empêchait le passage. L’âne, juste un peu interloqué, attendait tranquille. Mais, Pascoli au contraire, s’agitait. Car, sur le siège de la charrette un homme bien connu dormait. Il n’était pas mort, mais dans l’esprit du poème, la brusque interruption d’une longue péripétie pour vendre le poisson tout au long de la route collinaire n’est pas normale. Même si Schiuma (Écume) a trop bu et s’il a aussi profité pendant son vagabondage de la proverbiale hospitalité des gens de Romagne.
Cet homme lourdement endormi, juste en face de la maison de mes parents de Sogliano, rappelle à Pascoli son père Ruggero, plongé brusquement dans la mort indolore sur une charrette tout à fait semblable à celle de Schiuma. Ruggero Pascoli était sur la via Emilia, il se déplaçait de l’ouest vers l’est, ayant le dos au soleil couchant. La charrette de Schiuma, arrêtée sur une des route affluentes de la via Emilia, se trouvait à la même heure sur cette ligne de frontière entre la nuit précoce et cet unique rayon de lumière aveuglante venant du Rubicon…
Voilà, ma chère Élisabeth, les trois jours que les juges suprêmes m’ont accordés sont terminés. Un nouveau pape est monté au seuil de Pierre. Il vient d’Argentine et va assumer le nom gentil et promettant de François… Donc, je vous remercie de m’avoir accueilli dans ces limbes des #vasescommunicants pendant un temps qui est allé bien au-delà d’un seul premier vendredi du mois ! Je reprendrai, bientôt, mes péripéties romanesques autour d’une table que maintenant je vois menacée par une multitude de gens en quête de notoriété. Est-ce qu’ils attendent l’arrivée du cameraman pour une nouvelle photo ? Ou alors se prennent-ils, au contraire, pour des employés en queue dans un libre service ? Je ne sais pas. On verra. D’ailleurs, le mur que nous avons jusqu’ici essayé de contourner ou de briser du regard aux rayons « x » semble de but en blanc disparaître comme celui de Berlin. Je ne sais pas si c’est un miracle, une bonne chose. Mais je ne veux pas m’en inquiéter : « Pour moi, le Mur, il n’y a plus de raison pour rester ici. Donc, ayant terminé ma partie, voilà que le Mur s’en va » (libre traduction du texte de William Shakespeare que vous-même m’avez gentiment rappelé).

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14  mars 2013

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Entr’acte II/III

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Il ciclista (1970)

Entr’acte II/III

Chère Élisabeth Ch.,
Je m’étais pris le temps d’un « entr’acte », d’abord pour faire hommage au vieux film de René_Clair que j’avais vu dans mon adolescence au « Rialto » (cinéma « d’art et essai » à la française portant le nom du célèbre pont de Venise). Mais, j’avais surtout besoin de réfléchir à voix haute sur cette tumultueuse matière des « portraits inconscients » qui a eu la chance de se croiser avec les #vasescommunicants et aussi sur la  confrontation quotidienne avec d’autres blogs et auteurs.
La rencontre avec votre mur et votre cycliste, en particulier. Mais aussi avec d’autres cyclistes et vélos et murs et infinis dont on parle dans le même temps à Paris, en France, dans le monde réel et virtuel. Tandis que la planète subit par ses occupants, les hommes, des attaques de plus en plus redoutables et que les distances virtuelles, de plus en plus courtes ou inexistantes, peuvent donner l’illusion d’une  disparition parallèle des distances réelles, les auteurs se confrontent encore à la problématique de l’infini, du père, de la mère, du voyage et du retour, des murs et des vélos.

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Pour moi aussi le vélo est central, voire primordial dans ma vision des choses, dans ma hiérarchie des valeurs de la vie. Et c’est pour parler du vélo que j’ai demandé au Conclave des cardinaux réunis à la Chapelle Sixtine le « time out », en obtenant, grâce à ma bonté qu’ils ont dû reconnaître, ce petit entr’acte avec vous.
Et j’en appelle à vous parce que, tout en pédalant et assignant au vélo le rôle-clé qu’il mérite, je compte avoir trouvé en vous l’interlocuteur idéal dans mon but de dénouer le sens profond de mon inspiration actuelle.
Indirectement, je n’ai pas honte à l’avouer, je ressens l’utilité, pour les lecteurs du « portrait inconscient » d’en savoir par  avance le fil conducteur et, en définitive, le but final.
Je commence un peu à connaitre votre esprit, qui ne se borne pas seulement à la géométrie et à la finesse, donc à la structure, au sens et aux nuances d’une phrase et d’un propos, mais accorde aussi une importance primordiale à chaque mot.
Donc, si d’un côté je sais en avance que vous appréciez toute « recherche du sens d’un récit à travers le sens des mots qui vont le constituer » (des mots-clés donc), cela sera pour moi un défi et un engagement majeur.
D’ailleurs je n’aurais pas osé vous entraîner dans cette problématique si je n’avais pas ressenti une espèce d’ « urgence de la coïncidence ». Une occasion que je ne pouvais pas rater. Je m’explique.
Depuis des années je tourne autour de certains mots, qui ont assumé la force symbolique qu’aurait une personne aimée, un professeur inoubliable, un oncle merveilleux, et cætera.
Ces mots sont :
(en italien) ringhiera, baratro, valanga, strappo, rottura, cappello, babbo, convento, strada, via, alberi, panorama, paesaggio, treno, bicicletta…
(en français) balustrade, gouffre, avalanche, déchirure, rupture, chapeau, babbo (intraduisible), couvent, route, rue, arbres, panorama, paysage, train, vélo…
Ces mots ont été le prétexte à plusieurs dessins ou tableaux ou poésies ou vaines paroles tout au long de mon existence. Il y a en a d’autres, bien sûr, même plus importants pour moi. Mais peut-être plus spécifiques (comme par exemple les « penne à la carbonara ») ou universels (comme « maman » ou « vie »).
Ces mots ci-dessus, que j’ai fait couler sans un ordre précis ni liens logiques prédéterminés, désignent un univers. Je pourrais dire que cet univers se situe à Sogliano, mais il se situe aussi bien à Paris, à Bologne, à Rome…
Sogliano est symbolique. Pourtant insuffisant. Je devrais ajouter en amont Cortina et en aval Cesena et Bologna. Disons que mon imaginaire (le monde-espace où je fais agir mon imaginaire) voit son épicentre dans ce village ni beau ni laid et que pour la suite de mon récit par moitié réel et par moitié imaginaire j’ai besoin d’une montagne connue et d’une plaine connue.
Tout ce travail (parfois énorme) de reconstruction de la mémoire de certains Italiens et d’une certaine Italie  ne servirait en fin de comptes qu’à offrir aux lecteurs et à moi-même l’épaisseur du contexte. D’abord le contexte pour comprendre mieux les raisons et les racines intimes de ces personnages et de ce peuple (raisons qui se répètent dans une angoissante et souvent décevante alternance d’émotions affreuses ou prometteuses). Ensuite le contexte pour y jouer une comédie ou tragédie ou farce, où l’éventuelle irrévérence envers ces mêmes modèles de vertu et d’exemple pourrait créer un redoutable décalage…
Voilà, ma chère Élisabeth, si vous allez lire la brève nouvelle de L’avalanche, vous aurez un peu la mesure de ce décalage.

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Mais il y a un autre aspect, un autre mot très important, qui dévoilera son rôle dans les prochaines publications de cette petite constellation de portraits : les rues, les grandes directrices autour desquelles se structure la mémoire d’une vie. Dans l’univers que je viens de citer le paysage physique se montre très nettement divisé en trois réalités distinguées entre elles : la colline (une espèce de « cordillère-épine dorsale » divisant en deux versants l’Italie – nord et sud, ouest et est) ; la plaine du Pô ; la mer Adriatique. Dans ce paysage l’axe tout à fait rectiligne de la « via Emilia » reliant Piacenza (ville très proche de la Lombardie et de son esprit « pragmatique ») à Rimini (ville-plage marquée par une évidente personnalité « fellinienne », avec un fort penchant pour la « folie créatrice ») représente en soi un monde unique et merveilleux pour ses innombrables différences et sa surprenante unité. Où que l’on habite dans cette grande, riche et cultivée région, on ne peut se passer de s’y rendre. Toutes proportions gardées, la « via Emilia » est un Paris-linéaire, une ville de la longueur de 272 Km qui représente pour les habitants du centre-nord de l’Italie une attraction constante. Un grand fleuve, parallèle au Pô, et en fin de comptes son héritier quant à l’économie et à l’histoire des lieux pendant les 2000 dernières années. Parce que cet axe rectiligne, autour duquel se structure la plaine agricole plus riche d’Italie, ce sont les Romains qui l’ont bâti.
Les routes qui grimpent sur les collines, autant de dents d’un grand peigne abandonné par une géante avant d’achever sa coiffure, sont en fait les affluents de la « via Emilia », leurs tributaires naturels.

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Voilà, on a bien compris que personne ne peut se sentir égaré dans cette région « desservie » de façon très maternelle par cet axe plein de villes organisées, actives et belles aussi. Quelqu’un qui se trouve à Sogliano, par exemple, ou dans le village le plus reculé de la plaine de Romagne, « sait » que la « ville » est là, qu’il peut aisément la rejoindre sans aucun sentiment de timidité. Le lecteur comprendra, alors, la désinvolture que j’ai attribuée à Zêta, l’inquiétante personnage de L’Avalanche , se deplaçant de Sogliano à une ville qui pourrait bien être Cesena ou Bologne (ou Modène, ou Parme…).
Grâce au train, qui fonctionne comme un métro de Plaisance à Rimini, on peut être partout et nulle part. C’est l’idéal pour quelqu’un, comme Zêta, qui cherche dans la ville l’amour et vice versa…
Donc on peut comprendre son anxiété de s’y rendre tout le temps. Car, en plus, elle fume beaucoup de cigarettes Nazionali sans filtre et s’est aperçue qu’entre Sogliano et la via Emilia la distance est brève, ça dure juste le temps d’une cigarette… Elle le dit toujours à son malheureux mari : « Tu vois, je suis ici, avec toi, je fume une cigarette, je la jette… À chaque fois je pense que j’aurais pu être déjà loin, loin de toi… Et pourtant ! Voilà qu’une seule cigarette fait la différence ! »

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Je me suis un peu étendu, ma chère Élisabeth, pour rendre plus claire, à vous et aux visiteurs possibles de ce blog, la situation, jusqu’ici un peu vague et nuageuse qui est à la base de mon récit et des portraits (inconscients) des personnages concernés. Maintenant, pour avancer, je vous propose de parcourir ensemble un des chemins possibles que quelques-uns des mots cités peuvent suggérer.
Prenons trois mots au hasard : balustrade, babbo et vélo, des mots qui ont tous les trois un dénominateur commun, la région prenant le nom de la « via Emilia » et l’esprit de cette immense ville linéaire aux centre historiques incontournables. Ce « plat pays » aussi sagement qu’intensivement urbanisé, à été la patrie du vélo, moyen de locomotion privilégié par toutes les générations jusqu’aux années 80, caractérisées en Italie comme partout ailleurs par l’utilisation immodérée des biens de consommation et l’illusion d’être tous parvenus sinon à la richesse du moins au bien -être et à la tranquillité générale.
C’est vrai, ma chère Élisabeth, que nous traversons maintenant un moment tout à fait différent et que l’Italie, en particulier, au lieu de réagir à la débauche en se retroussant les manches, semble au contraire encline à se faire embobiner encore plus et encore pire. Mais, moi je veux croire que cette diversité positive de ma région-du-cœur aidera ses habitants à reprendre la route. Cela aiderait, j’en suis sûr, le reste de l’Italie à se réveiller du cauchemar. Quelqu’un disait que c’est en Emilia-Romagna que le cœur de l’Italie bat le plus fort…
Je crois qu’il faut faire comme le cycliste de mon ancien tableau de 1970. D’abord, monter en selle. Ensuite prendre confiance avec ce bizarre descendant du cheval (ou de l’âne), dans le but d’explorer le quartier, la ville, la banlieue pour en découvrir les rythmes, les besoins, les espoirs…
Je ne sais pas si je confonds le vélo avec la jeunesse et l’errance vagabonde avec la recherche d’un nouveau soleil de l’avenir.
Mais c’est certain, ma chère Élisabeth, qu’on a de plus en plus besoin de soleil et d’avenir!
Maintenant, je dois arrêter mon véhicule incertain pour une pause de réflexion. Je dois changer mon programme, voilà tout. Je ne peux pas tout conclure aujourd’hui, j’ai besoin d’un autre volet. Pensez-vous que les papes me l’autoriseront ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13  mars 2013

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Entr’acte I/III

001_rue de la lune 1 740 Entr’acte I/III

Élisabeth Ch. bonjour, J’espère ne pas vous déranger ni surprendre. D’abord je veux vous rassurer : ce n’est pas pour revenir aux #vasescommunicants du 1er mars que je vous écris. Là, tout c’est bien passé et, pour moi, le fait d’avoir parlé d’un mur faisant une frontière idéale entre Italie et France m’a donné un élan de confiance auquel je ne me serai pas attendu avant. J’ai donc sorti du tiroir mon crypto-scénario théâtral sur « La cloison et l’infini » (achevé et archivé en 2011) et je l’ai publié pendant les derniers quatre jours. Je m’étais autorisé à le faire en considération du thème de l’infini, touché indirectement, et de cette coïncidence du coureur cycliste venant d’Italie qui traverse les Alpes et arrive à Paris… tandis que dans nos deux #vasescommunicants il y avait bien le vélo, au centre. La même idée du voyage qui brise le mur. Maintenant, arrivés au terminus d’une l’histoire douloureuse marquée par deux ruptures et plusieurs déchirures, tout ce que j’ai exploité et réfléchi peut finalement être utilisé. Je peux poursuivre mon voyage à rebours dans l’histoire de mon grand-père, de Pascoli et des autres Italiens qui ont subi eux aussi des destinées assez contradictoires. Mais, puisque je vous ai rencontrée, je veux absolument profiter de votre patience et de votre rigueur pour faire le point. Malheureusement, je ne saurai pas concentrer en quelques quatrains cette matière probablement simple que pourtant je vois toujours assez lourde et compliquée. Je n’ai pas votre maîtrise ni votre élégante clarté. Donc, je m’incline comme ferait D’Artagnan et, m’excusant vivement j’avance dans cet…

ENTR’ACTE

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Je dois forcément abattre ce mur mitoyen qui sépare Trepaoli (le coureur cycliste au bout du rouleau) de Jerôme (le jeune professeur en larmes).

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Tous les deux songent au visage pâle, aux lunettes de soleil et au sac à dos d’Antonia, en train de paniquer devant la sortie déserte de la station du métro Bonne Nouvelle. Est-ce qu’Antonia, contrariée à l’idée du long chemin à pied qui l’attend, reviendra sur ses pas ? Est-il possible qu’en rentrant au deuxième étage de l’immeuble de rue de la Lune, au lieu de frapper à la porte de Jérôme, elle pousse légèrement celle de Trepaoli, que quelqu’un a laissée entrouverte ?

004_couple rue de la lune 740

Pourquoi ne pas imaginer en fait que Jerôme, pour réagir à sa forte émotion, soit allé voir Trepaoli et puis, le voyant gravement souffrant, soit allé chercher de l’aide ? Je ne sais quoi dire, ma chère Élisabeth. Je m’arrête au mystère. Car, en fait, je préfère maintenant fouiller dans d’autres questions. Les voilà : — la possible raison du choix de rue de la Lune comme lieu de résidence de la part de Trepaoli et de Jérôme ; — l’impressionnante ressemblance entre la rue de la Lune et celle de Sogliano ; — la présence d’une balustrade assez banale, en fer forgé, longeant ces deux rues et les deux contextes qu’on ne pourrait imaginer plus différents ;

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— l’affreuse circonstance d’une rencontre auditive de deux italiens originaires des Marches :  l’ancien coureur cycliste et la belle Antonia. Le mur sépare et unit leur deux réalités, physiquement proches mais psychologiquement très éloignées l’une de l’autre.

006_lemur 740 Élisabeth_Chamontin_Le_mur_est_une-frontière_La_langue_italienne_est_musique

Que pensiez-vous d’ailleurs, Élisabeth, lorsque vous imaginiez de pédaler brisant du regard ce mur abîmé et vieilli, lui aussi, comme Trepaoli, au bout du rouleau ? Vous faisiez le même trajet que Trepaoli, en direction contraire. Pour vous, le mur c’était la même chose qu’une balustrade, une haie, une charmille. Pour Trepaoli et Jérôme, au contraire, le mur cachait des mondes en perspective qui coulaient comme des films à leurs épaules. Soit dans votre cas soit dans le mien, les lecteurs ont eu affaire à un infini de l’imagination ou de la mémoire.

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En sortant à l’extérieur de l’immeuble de la rue de la Lune ou de la maison de Sogliano, m’accoudant au balcon de ma chambre de bonne ou au parapet du jardin de Malagar, cette barrière partielle et presque invisible (que nous avons vu aussi en Edward Hopper) nous invite à nous plonger dans un infini physique réel, du moins jusqu’à ce que plonge une nuit noire, sans lune… Voilà, Élisabeth, la raison du choix de Trepaoli c’est en ce petit mot, Lune, en cette pâle lumière rassurante et magique. «Que fais-tu Lune en ciel, dis-moi Ce que tu fais, silencieuse Lune…» Ce sont d’ailleurs les vers de Leopardi, que Trepaoli aime beaucoup et les Français aussi.

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Quant à moi, je suis tombé  amoureux de la rue de la Lune pour son air égaré et embarrassé de rue en pente faisant partie d’un petit village de colline au milieu d’une zone assez plate de Paris. Je n’avais pas réfléchi au fait que ce village et Sogliano se ressemblaient comme deux gouttes d’eau… Je n’avais pas pensé à la possibilité que François Mauriac ait pu aménager avec des haies immenses son jardin de Malagar en fonction du paysage infini qui s’ouvrait devant lui. Lors de ma premiére ébauche de traduction de L’infini de Leopardi j’avais emprunté à Mauriac le mot charmille — plus adapté que le mot haie pour rendre le sens et l’esprit de la « siepe » —, n’imaginant pas que Mauriac lui-même, bien avant moi, avait inventé ce mot juste pour rendre hommage au grand poète des Marches.

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J’espère, Élisabeth, que vous me pardonnerez pour ce lourd engagement qui ne produit, pour le moment, qu’une petite souris. Vous m’excuserez aussi si, en vous montrant au final cette image paisible des vertes charmilles de Malagar je vous demande de me rassurer avec votre sourire à la couleur… verte !

Giovanni Merloni écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11  mars 2013 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Licence Creative Commons Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

La cloison et l’infini 4/4

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Petite exploitation du thème de l’infini. La cloison et l’infini (pit n.22)

épisode_1 épisode_2 épisode_3

23 h 45.
Le silence maintenant s’est installé dans les deux-pièces jumeaux. Si on pouvait arracher, comme la couche supérieure d’un mille-feuille, les deux étages au-dessus d’eux, on verrait, au centre de cette boîte à chaussures, trois têtes presque collées les unes aux autres, tandis que les corps divergent dans une opiniâtre recherche de solitude.
Dans ce « calme après la tempête », Trepaoli a peur de tout changement. Il ne peut plus se lever pour aller jusqu’au fauteuil. Il n’a pas non plus envie d’écouter la musique. Il tâte de la main sur la couverture ondoyante du lit. Il trouve ce qu’il cherche :
Fut toujours cher à moi ce mont sauvage,
Et cette charmille qui pour bien d’espace
Du dernier horizon la vue m’exclut.
Il lit doucement, d’une voix faible qu’on entend à peine au-delà du mur. Les deux amants peuvent parler, car pour l’instant Trepaoli ne meurt pas et, perdu dans son soliloque, les laisse libres.
Mais si assis je regarde, d’interminables 
Distances au-delà d’elle et de surhumains
Silences, avec le calme le plus profond
Dans mon esprit se forgent, d’où pour un peu
Mon cœur risque se perdre…

23 juillet, 0 h.
Antonia s’adresse à Jérôme, en parlant tout bas, avec une étrange complicité.
— Il croyait que ce petit bonheur pouvait être durable. Du moins, il l’espérait. D’un coup, moins d’une semaine après cette revanche amoureuse, une sale maladie a explosé, dans un crachat de sang noir. Emmené à l’hôpital Saint-Louis, Trepaoli, entre vie et mort, a été opéré. On lui a enlevé un poumon. Après, il s’est retiré de nouveau dans son minuscule deux-pièces cuisine. Sa femme ne vient plus le voir depuis longtemps.
— C’est sa fille qui vient tous les jours, dit Jérôme. À son arrivée, elle ouvre la fenêtre, et discute bruyamment, toute seule. On dirait qu’elle parle au mur, à cette cloison, car, toi aussi tu l’as constaté, on entend rarement la voix de Trepaoli. Elle cuisine toujours la même sauce à l’ail et au basilic, qui suscite chez les gens de l’immeuble des fantaisies de voyages dans l’Italie du Sud. Enfin, elle s’en va, avec de forts claquements de porte et de vifs frappements des pieds sur les marches de l’escalier…
— Cela me semble un petit scénario de Prévert. On voit que tu le connais bien.
— Quoi ? Prévert ou Trepaoli ?
Je ne veux pas d’une mort en public. Je ne me sens d’ailleurs pas concerné par les pénibles efforts qu’on fait toujours pour allonger la vie des pauvres Christs au bout du rouleau, je hais même les ambulances qui les obligent à abandonner des amas de petites choses dépourvues de sens, toujours les mêmes, qui leur sont pourtant indispensables. Cependant, cette cloison, qui n’est pas du tout le mur épais et terrible des cachots du Château d’If séparant Edmond Dantes de l’abbé Faria, cette barrière qui multiplie les facultés de l’ouïe jusqu’à l’exaltation, a créé, entre ces inconnus et moi, une sorte de promiscuité, embarrassante mais confortable. Il faut entretenir un bruit de fond qui laisse chacun de son côté de cette cloison.
Trepaoli n’est pas croyant. Toutefois, dans son village dans les Marches, enfant de onze ans, on l’avait emmené à la paroisse. De ces messes, des vêtements brodés de petit clerc, il garde l’habitude de lire avec un esprit un peu rhétorique, mais ironique aussi, qui lui donne l’impression de s’aventurer dans un labyrinthe bienveillant :
Et comme le vent
J’entends bruire parmi ces plantes, moi
Ce silence infini à cette voix
vais comparant : et me souviens de l’éternel
et des saisons mortes, de la présente
bien vive et du son d’elle.
Quelques mots révélateurs suggèrent à Trepaoli que Jérôme, essaye de dessiner un petit portrait d’Antonia :
— Voilà, je te le montre, mais sois indulgente. Je l’ai fait à la plume, avec mille difficultés.
— Elle ne me ressemble pas du tout. Tu as dessiné la dame qui vient visiter Trepaoli en cachette…
Ainsi, dans telle
Immensité, se noie ce que je pense
Et le naufrage m’est doux dans cette mer.

0 h 15.
— Il a fini de lire, susurre Antonia.
— Un peu lugubre, cet infini qui va et vient à travers les Alpes comme un coureur cycliste…
— Ou bien comme un clandestin que la cloison laisse passer sans aucune difficulté.
— Tu veux dire que Leopardi habite incognito chez Trepaoli ?
— Parlons sérieusement, Jérôme. Tu penses qu’il y a quelqu’un d’autre, une personne en chair et os qui vient voir Trepaoli ?

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0 h 25.
— Je te réponds à contrecœur, Antonia.
— Je sais bien ce qui se passe dans ton esprit bouleversé.
— J’aurais voulu m’asseoir avec toi devant un paysage mystérieux à l’heure du couchant.
— Tu n’as fait rien pour m’y attirer. C’est moi qui t’ai fait aimer Leopardi. D’accord, on peut se consoler avec des vers immortels, comme fait d’ailleurs notre Trepaoli, mais…
Jérôme songe pour un instant à l’école de langues, près du métro Charonne, qui dorénavant ne verra plus arriver cette Italienne enthousiaste.
— Demain, tu ne seras plus là, tu ne répondras plus au téléphone et je serai foutu !
— Exactement. Et moi aussi je serai foutue. Mais je préfère me concentrer sur quelque chose de réel. Nous survivrons à cette déchirure, toi avant moi. Au contraire, ce monsieur…
— D’accord. Puisque tu veux savoir si Trepaoli peut compter ou pas sur l’amour de quelqu’un…, je rencontre sa fille dans l’escalier, de temps en temps, très rarement. Effectivement, elle change tellement d’une fois sur l’autre que je ne réussis pas à fixer son visage dans ma mémoire. Les seules choses dont je me souviens ce sont les sabots un peu usés, et, après, l’odeur des pâtes qui, ayant fait un petit détour par la cour, entrent par cette fenêtre avant de s’installer toujours dans le même coin.
— Mais tu ne penses qu’aux pâtes ! Le monde s’écroule, à part cette cloison, Dieu merci… Tout s’effondre et tu rêves de ces odeurs dégueulasses de pâtes italiennes réchauffées au micro-ondes !
— Et toi, alors ? Dans le moment plus catastrophique de notre vie, tu veux savoir si une autre femme venait voir Abélard, si donc Abélard trompait la pauvre Héloïse ?

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0 h 40
— Tu n’as pas ce problème ? Tu es bien au-delà de cette frontière entre avoir été et ne plus être, tu peux prendre une femme, deux…
Je voudrais m’empêcher d’écouter. Ma tête est redevenue légère, mon front perle de sueur. Je suis tout près de mon abîme annoncé. Mais, un fil rouge me relie encore à cette Ariane. Peut-être, un jour, dans une autre vie, elle pourrait m’entraîner hors du labyrinthe. Si je repense aux premiers temps ! J’étais agacé, sinon gêné, par le bruit qui m’arrivait — tous les mardis et jeudis dans l’après-midi — de cette chambre où personne jusque-là, à ma connaissance, n’avait jamais habité. J’avais même demandé à Marina d’aller protester chez la propriétaire ! Oui, les premiers temps, je considérais les enchevêtrements de ce couple fougueux comme une violence, même délibérée, contre moi. Mais depuis… Je méprise et j’adore en même temps cet homme à la générosité naïve. Volontiers, je le nommerais sur-le-champ « mon enfant ». Quelle belle idée, un frère aîné pour la pauvre Marina ! Cependant, à sa place, je ne laisserais pas cette femme s’évader. Je trouverais bien sûr le moyen de la garder sous clé. En tout cas, maintenant, je n’en ai pas les moyens, et je ne peux pas savoir si, à sa place, je les aurais eus.
Antonia se lève. Jérôme s’aperçoit qu’elle porte le même sac à dos noir que le jour de son inscription à l’école de langues.
Sa voix m’est devenue familière, je la reconnaîtrais partout, donc je peux dire que je la connais, que je la vois !
Je voudrais de toute mon âme me lever, courir à la porte, lui demander de rester un moment sur le palier pour me donner le temps de la regarder. Impossible, je ne peux plus bouger…
— Tu t’en vas ? Vraiment ?
Antonia fait un geste circulaire et s’incline. La même pirouette que D’Artagnan. Sur le pas de la porte, déjà tournée vers l’escalier, elle demande :
— Mais toi, tu n’as jamais vu la gueule de monsieur Trepaoli ?
Jérôme l’avait rencontré assez rarement, car celui-ci peinait beaucoup à monter au deuxième étage. Il lui apparaissait pâle, souffrant, mais aussi souriant, aimable, élégant même, avec son cachemire bleu ciel… Un jour, la seule fois qu’ils s’étaient parlés directement, Trepaoli, appuyé au mur près de la porte de la rue, lui avait confié très sereinement son état de santé :
— Je vis sur le fil d’un couteau ou, si vous voulez, sur une frontière invisible.

1 h 10.
On est déjà au cœur de la nuit. Le dernier métro est parti.

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Jardin de Malagar (Maison-musée de François Mauriac), 2006

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  février 2013

TEXTE EN ITALIEN : http://wp.me/p343bA-cs

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La cloison et l’infini 3/4

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Petite exploitation du thème de l’infini : La cloison et l’infini 3/4 (pit n.21, 2011)
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21 h 42.
Après quelques minutes de silence absolu, au moment précis où le ciel devient noir, Antonia saisit la poignée de la porte, bruyamment.
— Je ne te laisse pas sortir.
— Jérôme, ne fais pas de bêtises…
On entend le bruit d’une lutte rageuse, silencieuse. Ils n’ont même pas le courage de se battre !
— Arrête, Jérôme ! Qui es-tu ? Un inconnu. Oui, tu avais raison, tu es un voyou, un lâche…
Mon Dieu, qu’est-ce qui arrive ? Du vacarme partout, sans règles, constellé de hurlements, de claquement de portes — celles de l’appartement et du cagibi —, de bruits d’objets tombant à terre. Tout le monde peut l’entendre, du palier jusqu’à l’immeuble d’en face. Quelle heure est-il ? Celle de l’effondrement dans l’abîme. J’entends Antonia gémir. Et je commence à trembler. La dissymétrie de ma poitrine s’aggrave.

22 h.
— Mais que faites-vous là ? Savez-vous quelle heure il est ? Voulez-vous que j’appelle la police ?
La gardienne, d’en bas, a lancé un avertissement. J’ai regretté pendant un instant l’absence de téléphone. Mais cela n’ajouterait que de la confusion à mon état déjà critique. Maintenant, je suis sans force, glacé de sueur. Je gagne péniblement le bord du lit, côté fenêtre, puis laisse glisser mon bras vers la moquette. Pourtant, je fais l’effort d’enfoncer ma main dans ce fatras d’objets sans personnalité qui s’entassent au-dessous du lit. La malle, avec son unique trésor, est-elle encore là ? Oui, elle est là, j’ai réussi à l’effleurer de la pointe des doigts. D’ailleurs, jusqu’au moment où je ne serai plus là, personne n’aura envie de l’enlever ou de la jeter à la poubelle.

22 h 15.
Une voix inconnue transperce cette cloison comme le couteau le beurre. Est-ce que je le connais, celui-ci ? Ah, c’est lui !
— Silvia, te souviens-tu encore
Du temps de ta vie mortelle
Quand la beauté luisait
Au fond de tes yeux riants et fugitifs,
Et toi, gaie et pensive, franchissais
le seuil de ta jeunesse ?
— Tu ne sais rien de cet immense poète, lui dit Antonia, agacée.
— Mais je retiendrai toujours ici, dans mon cœur…  tes yeux ridenti et fuggitivi.
— Cependant, de nous deux, ce n’est pas moi la fugitive !
J’entends le grincement du lit — Jérôme doit s’être levé — et, tout de suite après, le bruit particulier de la demie fenêtre, suivi de l’éclat des bruits de la cour. Cette musique ? C’est la petite fille de la gardienne, qui s’exerce sur un piano désaccordé. Même la nuit. Et c’est pour protéger son travail que madame Martins a menacé d’appeler la police ? Jérôme essaye de faire le plus de bruit possible, pour dissimuler son embarras et remonter la pente, tandis qu’Antonia se tait. Je l’imagine en retrait, recroquevillée dans un coin reculé du lit, en train d’examiner ses bleus comme autant de soldats blessés après la bataille.
— J’ai toujours aimé cette balustrade, c’est la seule chose belle, ici. C’est comme la haie de l’infini de Leopardi.
— Mais tu as raté le bon moment. Nous plongeons désormais dans la nuit.
— Tu resteras toujours italienne et moi… parisien ?
— Bien que tes racines soient à Montpellier, tu pourras devenir parisien, un jour. Moi je suis « marchigiana » et telle, peut-être je resterai. D’ailleurs « marchigiana » c’est un mot que tu ne réussiras jamais à prononcer.
— Alors l’infini de Leopardi ce n’est pas le même infini que celui de Baudelaire ?
— « L’imagination est positivement apparentée avec l’infini. » Que je suis studieuse !
C’est une de leurs conversations habituelles qui prend le dessus. Ils se sont connus comme ça, dans une école de langue… C’est banal !
Trepaoli a un sanglot soudain. Les pâtes que Marina lui a préparées lui remontent à la bouche. Il tousse, d’abord en sourdine, ensuite bruyamment.

22 h 40.
De l’autre côté, Jérôme et Antonia se regardent un instant :
— On entend tout ce qui se passe chez Trepaoli, même le bourdonnement d’une mouche. C’est un mur de papier ! dit Jérôme, étonné.
— Donc, il a tout entendu, répond sérieusement Antonia.
— Qui sait, s’il s’est amusé avec cette dispute sur l’infini ?
— L’infini ce n’est rien, il a tout entendu, avant…
— On dirait qu’il se sent mal, à présent. Il n’arrête pas de tousser.
— Et alors, que veux-tu faire ?
Avec effort Trepaoli s’assied sur le lit, se lève et atteint le fauteuil en velours. Avant de s’y enfoncer, il allume le vieux tourne-disques. C’est la seule chose, avec son édition ancienne des œuvres de Leopardi, qu’il a gardé avec lui au moment de se séparer d’Hélène.
Dans la pièce jumelle, lorsque la chanson « Ne me quitte pas, ne me quitte pas » éclate à plein volume, Antonia s’est complètement revêtue. Elle est prête à sortir pour avertir la gardienne. Elle hésite un moment, puis cache ses bleus derrière d’anachroniques lunettes de soleil années 50 qu’elle garde dans son sac.
— Enlève tes lunettes, la nuit avance et tu ne verras rien. Tu entends ? Il a mis Brel pour nous rassurer. Tu peux rester.

23 h.
La musique ne cesse pas. On pourra constater que je suis encore en vie, car je change régulièrement les disques.
— Donc, tu ne regrettes rien ?
— Oui, je regrette, je regretterai toujours, mais je peux survivre, car je n’attends plus rien.
— Tu me fais peur.
— Cependant, Trepaoli nous lance des signaux. C’est la troisième fois qu’il met la même chanson

23 h 10.
—… Il avoue qu’il nous espionne. En tout cas, il ne le cache pas !
En fin de compte, ils savent depuis longtemps que je suis là, que je les écoute. Et ils ont toujours parlé, même à voix haute.
— Il nous aime…
— C’est lui qui ne veut pas être quitté… Mais qu’est-ce qu’il t’arrive, Antonia ? Tu es tellement pâle… Tu penses que Trepaoli va mourir ?
— Je me demande s’il existe quelqu’un qui l’aime vraiment.
— Je ne sais presque rien de lui. Je crois qu’il a des amis, peut-être parmi les gens du bar. Mais je crois qu’il est devenu méfiant, ces derniers temps…
— Quand j’étais là, dans le bar tristounet de la rue Poissonnière, j’ai entendu parler d’une Dame blanche. Peut-être, une religieuse lui rend visite la nuit, quand le métro s’arrête…
—Pourquoi cache-t-il si soigneusement sa vie privée ?
— C’est un homme discret.

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23 h 20.
Du jour au lendemain, j’ai quitté mon appartement du boulevard Voltaire, pour vivre seul ici, rue de la Lune. La première année, j’éprouvai un sentiment d’insouciance, par ce petit élan de confiance qui vient toujours avec l’emménagement dans un immeuble plus ancien, plein de tuyaux cassés et de voix mystérieuses. Hélène et Marina, elles aussi emportées par cette nouveauté, venaient souvent me voir. J’apprenais petit à petit à me préparer des plats. J’avais acheté un congélateur, un four à microondes… Une fois, je les invitai et ce fut très agréable, même si on était tous embarrassés. Les premiers temps, je me promenais beaucoup. Tous les matins, je sortais tôt, sous l’impulsion d’une étrange euphorie, avec un vieux plan de Paris sous le bras. Je dévorais des yeux et des jambes cette ville dont je n’avais pas, jusque-là, soupçonné les trésors. Oui, c’est vrai, dans les années 60 et 70, pour me tenir en forme, je l’avais parcourue en long et en large à vélo. Mais ce n’était pas la même chose. En plus j’avais tout oublié. Je me proposais chaque jour un parcours plus hasardeux, des frontières de plus en plus lointaines. Quand je revenais chez moi, le soir, je m’enfonçais dans mon fauteuil où restais assis pendant des heures, sans manger ni allumer le vieux lustre en laiton verni. Du matin au soir, je n’ouvrais jamais la fenêtre. Dans mon appartement de poupée, je préférais la faible lumière de l’abat-jour décoré de fleurs de lys. Je ne lisais qu’un livre, désormais, et c’étaient les Chants de Leopardi. Ce livre, je ne faisais que le regarder, l’ouvrir et le refermer, comme ferait quelqu’un qui zappe devant sa télévision. Inutile de dire que je n’avais pas voulu de télévision, chez moi. J’étais heureux comme ça. Je me préparais du mieux possible à mourir, à prendre mon envol sans trop de lest à jeter à la dernière minute. Cependant, un jour, quelque chose a changé. En lisant pour la énième fois mon unique texte, ma Bible poétique, j’ai commencé à comprendre… la relativité de l’infini. Je me suis rendu compte du pouvoir immense de la poésie. Elle peut saisir l’infini, rendre acceptable la mort, nous donner les outils pour nous défendre de nous mêmes. Pour la première fois de ma vie, je commençai à fréquenter une bibliothèque. La nuit, je vivais ici, dans cette espèce de retraite… Le jour, mon quartier d’élection était Saint-Médard, une île joyeuse de liberté. Et après, petit à petit…
Il s’arrête pour changer de disque. Dans la faible lumière, il reconnaît infailliblement la couverture des Feuilles Mortes. C’est la voix d’Yves Montand qui remplit le petit espace avant de passer de l’autre côté.
Un hymne à la vie. Qui sait s’ils la passeront ensemble, cette vie qui est toujours le contraire de ce qu’on attend ? Qui sait si encore une fois la mer effacera « sur le sable les pas des amants désunis… » Oui, je l’avoue, j’étais heureux, mais je m’étais comblé d’un bonheur dont j’avais honte. C’est vrai qu’il n’y avait pas de traversée de Paris qui ne m’emmenait rue Daubenton, juste au moment de la pause déjeuner. Mais personne ne pouvait imaginer que, dans mon état, je pouvais aspirer à des joies corporelles. Puisqu’on pouvait me pardonner tout, sauf l’amour. Du reste, n’avais-je pas abandonné mon abri conjugal pour ce douloureux et insupportable manque d’efficacité amoureuse ? Hélène n’y songeait pas. Elle avait respecté, dans un élan de générosité, cet éloignement qui était devenu, avec le temps, une rupture. Elle en avait beaucoup souffert. Mais plus tard, sa tendance à l’oubli, son penchant forcené pour les lectures les plus paresseuses l’avait aidée à tout ensevelir sous la couche arlequin du vieux plaid de nos escapades d’antan. Les premières fois que j’allais dans ce petit bistrot toujours envahi de professeurs et d’étudiants de la faculté de Lettres, j’étais tranquille. Là, je passais des heures, comblé par cette salade maison et ce verre de Bordeaux que je réussissais à faire durer le temps du repas, nourri par l’intérêt tout à fait sincère que Marguerite, la patronne, me consacrait. D’ailleurs, dans mon quartier, personne ne l’avait vue s’approcher du coin de ma rue, sonner à l’interphone ou monter l’escalier. Juste, le garçon du bar avait des soupçons…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  février 2013

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