La cloison et l’infini 3/4

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Petite exploitation du thème de l’infini : La cloison et l’infini 3/4 (pit n.21, 2011)
épisode_1 épisode_2 épisode_4

21 h 42.
Après quelques minutes de silence absolu, au moment précis où le ciel devient noir, Antonia saisit la poignée de la porte, bruyamment.
— Je ne te laisse pas sortir.
— Jérôme, ne fais pas de bêtises…
On entend le bruit d’une lutte rageuse, silencieuse. Ils n’ont même pas le courage de se battre !
— Arrête, Jérôme ! Qui es-tu ? Un inconnu. Oui, tu avais raison, tu es un voyou, un lâche…
Mon Dieu, qu’est-ce qui arrive ? Du vacarme partout, sans règles, constellé de hurlements, de claquement de portes — celles de l’appartement et du cagibi —, de bruits d’objets tombant à terre. Tout le monde peut l’entendre, du palier jusqu’à l’immeuble d’en face. Quelle heure est-il ? Celle de l’effondrement dans l’abîme. J’entends Antonia gémir. Et je commence à trembler. La dissymétrie de ma poitrine s’aggrave.

22 h.
— Mais que faites-vous là ? Savez-vous quelle heure il est ? Voulez-vous que j’appelle la police ?
La gardienne, d’en bas, a lancé un avertissement. J’ai regretté pendant un instant l’absence de téléphone. Mais cela n’ajouterait que de la confusion à mon état déjà critique. Maintenant, je suis sans force, glacé de sueur. Je gagne péniblement le bord du lit, côté fenêtre, puis laisse glisser mon bras vers la moquette. Pourtant, je fais l’effort d’enfoncer ma main dans ce fatras d’objets sans personnalité qui s’entassent au-dessous du lit. La malle, avec son unique trésor, est-elle encore là ? Oui, elle est là, j’ai réussi à l’effleurer de la pointe des doigts. D’ailleurs, jusqu’au moment où je ne serai plus là, personne n’aura envie de l’enlever ou de la jeter à la poubelle.

22 h 15.
Une voix inconnue transperce cette cloison comme le couteau le beurre. Est-ce que je le connais, celui-ci ? Ah, c’est lui !
— Silvia, te souviens-tu encore
Du temps de ta vie mortelle
Quand la beauté luisait
Au fond de tes yeux riants et fugitifs,
Et toi, gaie et pensive, franchissais
le seuil de ta jeunesse ?
— Tu ne sais rien de cet immense poète, lui dit Antonia, agacée.
— Mais je retiendrai toujours ici, dans mon cœur…  tes yeux ridenti et fuggitivi.
— Cependant, de nous deux, ce n’est pas moi la fugitive !
J’entends le grincement du lit — Jérôme doit s’être levé — et, tout de suite après, le bruit particulier de la demie fenêtre, suivi de l’éclat des bruits de la cour. Cette musique ? C’est la petite fille de la gardienne, qui s’exerce sur un piano désaccordé. Même la nuit. Et c’est pour protéger son travail que madame Martins a menacé d’appeler la police ? Jérôme essaye de faire le plus de bruit possible, pour dissimuler son embarras et remonter la pente, tandis qu’Antonia se tait. Je l’imagine en retrait, recroquevillée dans un coin reculé du lit, en train d’examiner ses bleus comme autant de soldats blessés après la bataille.
— J’ai toujours aimé cette balustrade, c’est la seule chose belle, ici. C’est comme la haie de l’infini de Leopardi.
— Mais tu as raté le bon moment. Nous plongeons désormais dans la nuit.
— Tu resteras toujours italienne et moi… parisien ?
— Bien que tes racines soient à Montpellier, tu pourras devenir parisien, un jour. Moi je suis « marchigiana » et telle, peut-être je resterai. D’ailleurs « marchigiana » c’est un mot que tu ne réussiras jamais à prononcer.
— Alors l’infini de Leopardi ce n’est pas le même infini que celui de Baudelaire ?
— « L’imagination est positivement apparentée avec l’infini. » Que je suis studieuse !
C’est une de leurs conversations habituelles qui prend le dessus. Ils se sont connus comme ça, dans une école de langue… C’est banal !
Trepaoli a un sanglot soudain. Les pâtes que Marina lui a préparées lui remontent à la bouche. Il tousse, d’abord en sourdine, ensuite bruyamment.

22 h 40.
De l’autre côté, Jérôme et Antonia se regardent un instant :
— On entend tout ce qui se passe chez Trepaoli, même le bourdonnement d’une mouche. C’est un mur de papier ! dit Jérôme, étonné.
— Donc, il a tout entendu, répond sérieusement Antonia.
— Qui sait, s’il s’est amusé avec cette dispute sur l’infini ?
— L’infini ce n’est rien, il a tout entendu, avant…
— On dirait qu’il se sent mal, à présent. Il n’arrête pas de tousser.
— Et alors, que veux-tu faire ?
Avec effort Trepaoli s’assied sur le lit, se lève et atteint le fauteuil en velours. Avant de s’y enfoncer, il allume le vieux tourne-disques. C’est la seule chose, avec son édition ancienne des œuvres de Leopardi, qu’il a gardé avec lui au moment de se séparer d’Hélène.
Dans la pièce jumelle, lorsque la chanson « Ne me quitte pas, ne me quitte pas » éclate à plein volume, Antonia s’est complètement revêtue. Elle est prête à sortir pour avertir la gardienne. Elle hésite un moment, puis cache ses bleus derrière d’anachroniques lunettes de soleil années 50 qu’elle garde dans son sac.
— Enlève tes lunettes, la nuit avance et tu ne verras rien. Tu entends ? Il a mis Brel pour nous rassurer. Tu peux rester.

23 h.
La musique ne cesse pas. On pourra constater que je suis encore en vie, car je change régulièrement les disques.
— Donc, tu ne regrettes rien ?
— Oui, je regrette, je regretterai toujours, mais je peux survivre, car je n’attends plus rien.
— Tu me fais peur.
— Cependant, Trepaoli nous lance des signaux. C’est la troisième fois qu’il met la même chanson

23 h 10.
—… Il avoue qu’il nous espionne. En tout cas, il ne le cache pas !
En fin de compte, ils savent depuis longtemps que je suis là, que je les écoute. Et ils ont toujours parlé, même à voix haute.
— Il nous aime…
— C’est lui qui ne veut pas être quitté… Mais qu’est-ce qu’il t’arrive, Antonia ? Tu es tellement pâle… Tu penses que Trepaoli va mourir ?
— Je me demande s’il existe quelqu’un qui l’aime vraiment.
— Je ne sais presque rien de lui. Je crois qu’il a des amis, peut-être parmi les gens du bar. Mais je crois qu’il est devenu méfiant, ces derniers temps…
— Quand j’étais là, dans le bar tristounet de la rue Poissonnière, j’ai entendu parler d’une Dame blanche. Peut-être, une religieuse lui rend visite la nuit, quand le métro s’arrête…
—Pourquoi cache-t-il si soigneusement sa vie privée ?
— C’est un homme discret.

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23 h 20.
Du jour au lendemain, j’ai quitté mon appartement du boulevard Voltaire, pour vivre seul ici, rue de la Lune. La première année, j’éprouvai un sentiment d’insouciance, par ce petit élan de confiance qui vient toujours avec l’emménagement dans un immeuble plus ancien, plein de tuyaux cassés et de voix mystérieuses. Hélène et Marina, elles aussi emportées par cette nouveauté, venaient souvent me voir. J’apprenais petit à petit à me préparer des plats. J’avais acheté un congélateur, un four à microondes… Une fois, je les invitai et ce fut très agréable, même si on était tous embarrassés. Les premiers temps, je me promenais beaucoup. Tous les matins, je sortais tôt, sous l’impulsion d’une étrange euphorie, avec un vieux plan de Paris sous le bras. Je dévorais des yeux et des jambes cette ville dont je n’avais pas, jusque-là, soupçonné les trésors. Oui, c’est vrai, dans les années 60 et 70, pour me tenir en forme, je l’avais parcourue en long et en large à vélo. Mais ce n’était pas la même chose. En plus j’avais tout oublié. Je me proposais chaque jour un parcours plus hasardeux, des frontières de plus en plus lointaines. Quand je revenais chez moi, le soir, je m’enfonçais dans mon fauteuil où restais assis pendant des heures, sans manger ni allumer le vieux lustre en laiton verni. Du matin au soir, je n’ouvrais jamais la fenêtre. Dans mon appartement de poupée, je préférais la faible lumière de l’abat-jour décoré de fleurs de lys. Je ne lisais qu’un livre, désormais, et c’étaient les Chants de Leopardi. Ce livre, je ne faisais que le regarder, l’ouvrir et le refermer, comme ferait quelqu’un qui zappe devant sa télévision. Inutile de dire que je n’avais pas voulu de télévision, chez moi. J’étais heureux comme ça. Je me préparais du mieux possible à mourir, à prendre mon envol sans trop de lest à jeter à la dernière minute. Cependant, un jour, quelque chose a changé. En lisant pour la énième fois mon unique texte, ma Bible poétique, j’ai commencé à comprendre… la relativité de l’infini. Je me suis rendu compte du pouvoir immense de la poésie. Elle peut saisir l’infini, rendre acceptable la mort, nous donner les outils pour nous défendre de nous mêmes. Pour la première fois de ma vie, je commençai à fréquenter une bibliothèque. La nuit, je vivais ici, dans cette espèce de retraite… Le jour, mon quartier d’élection était Saint-Médard, une île joyeuse de liberté. Et après, petit à petit…
Il s’arrête pour changer de disque. Dans la faible lumière, il reconnaît infailliblement la couverture des Feuilles Mortes. C’est la voix d’Yves Montand qui remplit le petit espace avant de passer de l’autre côté.
Un hymne à la vie. Qui sait s’ils la passeront ensemble, cette vie qui est toujours le contraire de ce qu’on attend ? Qui sait si encore une fois la mer effacera « sur le sable les pas des amants désunis… » Oui, je l’avoue, j’étais heureux, mais je m’étais comblé d’un bonheur dont j’avais honte. C’est vrai qu’il n’y avait pas de traversée de Paris qui ne m’emmenait rue Daubenton, juste au moment de la pause déjeuner. Mais personne ne pouvait imaginer que, dans mon état, je pouvais aspirer à des joies corporelles. Puisqu’on pouvait me pardonner tout, sauf l’amour. Du reste, n’avais-je pas abandonné mon abri conjugal pour ce douloureux et insupportable manque d’efficacité amoureuse ? Hélène n’y songeait pas. Elle avait respecté, dans un élan de générosité, cet éloignement qui était devenu, avec le temps, une rupture. Elle en avait beaucoup souffert. Mais plus tard, sa tendance à l’oubli, son penchant forcené pour les lectures les plus paresseuses l’avait aidée à tout ensevelir sous la couche arlequin du vieux plaid de nos escapades d’antan. Les premières fois que j’allais dans ce petit bistrot toujours envahi de professeurs et d’étudiants de la faculté de Lettres, j’étais tranquille. Là, je passais des heures, comblé par cette salade maison et ce verre de Bordeaux que je réussissais à faire durer le temps du repas, nourri par l’intérêt tout à fait sincère que Marguerite, la patronne, me consacrait. D’ailleurs, dans mon quartier, personne ne l’avait vue s’approcher du coin de ma rue, sonner à l’interphone ou monter l’escalier. Juste, le garçon du bar avait des soupçons…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  février 2013

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La cloison et l’infini 2/4

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Petite exploitation du thème de l’infini : La cloison et l’infini 2/4 (pit n.20)
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19 h 45.
— On s’est vraiment aimés, quand même…
Antonia ne répond pas.
— Je suis incapable de te voir sans te sauter dessus !
— Je te propose mon amitié.
— Une amitié amoureuse ?
— Non ! Une amitié tout court.
— Ça, je ne le sens pas !

20 h.
Tandis que le bruit de la pluie a cessé, j’entends des coups. Dans cette bagarre, j’ai l’impression que Jérôme voudrait emprisonner Antonia dans ses bras, sous son poids. Mais elle résiste, claque des mains, se jette hors du lit.
— Alors, nous devons cesser de nous voir. Je le savais. Je retire ma proposition d’amitié.
— Tu as raison. Je suis un voyou. Tu l’as dit l’autre jour.
— Non, je ne crois pas, tu es égoïste…
— Qu’est-ce qu’on fait, alors ?
— Aujourd’hui, je suis venue. Mais c’est la dernière fois. Après tu peux reprendre ta route vers ton cher infini… plein de gens qui n’attendent que toi.
— Sans toi, je n’aurai pas la force.

20 h 20.
Ai-je vraiment eu la force de vivre, sans elle ? Je ne sais plus dans quelle rêverie je flotte, tellement se mêlent les sensations, les souvenirs et les émotions soudaines. J’ai du mal à me souvenir d’Hélène, de son visage, son corps… J’ai laissé toutes mes photos à Marina, en lui disant que je lâchais du lest… Même l’ancienne image d’Hélène étendue sur la plage de Civitanova. Le seul souvenir de cette rencontre — elle n’était alors qu’une étrangère en vacances — avait le pouvoir inattendu de me calmer.
Trepaoli ferme les yeux et les rouvre sur le guidon de son vélo, sur l’asphalte glissant au-dessous de ses jambes lisses… Combien de montagnes a-t-il grimpées ainsi, le nez à deux centimètres du phare ? S’il avait su l’écrire — dans ce français si dur à maîtriser, accidenté comme une route à la chaussée déformée —, s’il avait eu les outils pour l’expliquer ! Quelle idée bizarre de poursuivre le couchant du soleil, cette lutte frénétique pour en arrêter la chute, en courant vers l’ouest, tandis que la terre, en roulant dans un bruit effrayant, s’en éloigne ! Maintenant, dans son poignant souvenir, la route frôle un grand lac suisse, obsédé par des nuages noirs. Le soleil n’est qu’une ligne aveuglante au-dessus de l’horizon. Dans ce miroir crispé, la sombre silhouette d’Hélène disparait sous ses pieds, se confondant avec l’ombre du vélo en mouvement. Je ne faisais aucun effort, une corde robuste m’aimantait vers toi !

20 h 30.
— J’ai décidé de retourner à Macerata. Je retrouverai ma place à la bibliothèque. C’est mon droit.
— Mais tu étais  décidée à t’installer ici ! Tu as bien progressé en français, il ne te reste qu’un très petit accent…
— Tu dis ça parce que tu as déjà oublié combien de fois tu m’as traitée de pauvre idiote !
— Ce n’est pas le professeur de français que tu quittes ?

20 h 40.
Trepaoli attend inutilement une suite à ces derniers mots. Les deux amants se consolent ou, pour mieux dire, se calment un peu, juste le temps d’arrêter le fatras d’émotions violentes et contradictoires qui de but en blanc peuvent les emporter dans l’enthousiasme ou les immobiliser dans le chagrin.
Trepaoli a suivi, depuis le commencement, tous les virages de cette histoire d’amour impossible. C’est pour cela que sa toux s’apaise et que le souffle lui revient lorsque Jérôme, ce professeur aussi obstiné qu’égaré parle, raconte et se perd dans ses rêves. Par contre, une légère agitation s’empare de lui quand la voix rythmée d’Antonia, cette élève à l’âge indiscernable, de plus en plus perturbée, commence à voltiger, avec son accent ineffaçable, au milieu des fumées de leurs cigarettes. Car tous deux fument. Beaucoup. Continument. On le voit très bien lorsqu’ils ouvrent la fenêtre pendant quelques secondes, à la fin de leur rendez-vous.
Un affrontement de langues et de paroles muettes ou plutôt une banale lutte de chats amoureux ? Cela me concerne, étrangement. Si je parcours à rebours ces dernières années, trouverais-je de semblables alternances ? Que m’est-il arrivé, au juste ? C’est vrai, j’avais eu, envers Hélène, un comportement noble et orgueilleux, en prenant acte de cet empêchement à vivre que je n’aurais su longtemps partager avec elle. Mais trois ans plus tard, j’ai connu Marguerite, une jeune veuve, propriétaire d’un café dans le Ve. D’abord, elle n’a pas cherché l’amour, lui préférant une amitié respectueuse. Ensuite, elle a décidé de s’occuper de moi et j’ai accepté ses petits cadeaux, agréablement émerveillé par la vigueur physique que ressuscitait cette liaison. D’un côté, je ne voulais pas qu’elle s’installe chez moi, de l’autre, avec ce second unique amour de ma vie, mes empêchements avaient disparu. Sans avoir jamais été vraiment malade, étais-je guéri ?

002_e.hopper 2 740Edward Hopper (1882-1967) : Chop Suey (1929)

21 h 10.
Une demi-heure s’est écoulée. Dans le silence, Trepaoli oublie peut-être ces deux étrangers plongés dans le sommeil et la paresse de cette grasse soirée qui vient de commencer. Mais il entend approcher de nouvelles menaces…
— C’est trop facile, Jérôme !
— Que dois-je faire, alors ?
— Si vraiment tu me veux, voilà, prends moi. Je suis entière et je te veux entièrement pour moi.
Il hésite. Elle doit être d’une beauté incontournable.
— Je ne veux plus te partager, compris ?
— Mais Antonia…
—Tu as deux enfants, c’est ça ?
Il est bloqué dans le marbre, comme Moïse avant que Michel Ange l’en extrait.
— Que fais-tu ?
— Je m’en vais.
— Tu ne peux pas sortir comme ça, sans jupe ni chemise.
— Ça ne me fait pas peur !
— Tiens, je te rends tes habits, tu es libre !

21 h 30.
Comme chez moi, près du lit, dans un coin de la pièce, il y a un cagibi dans lequel le propriétaire a fait installer une douche. J’entends à peine son bruit particulier qui ne se répétera peut-être jamais. Cette douche, banale pour moi, sonne la rupture. Maintenant, avec cette femme effrontée et courageuse, elle devient le centre de gravité… de ma vie aussi. Parmi les crépitements et tout le silence qui l’entoure, je devine son allure, sa peau mûre, sa chevelure, tandis que tout le reste devient ordure…

003_thérèse 1 antique 740 Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  février 2013

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La cloison et l’infini 1/4

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La cloison et l’infini 1/4 (2011)
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22 juillet 2011, 17 h 30.
Une banale cloison sépare deux têtes de lit également abîmées, deux chambres à coucher également sordides. D’un côté de ce mur mitoyen, dans la pièce la plus sombre, habite depuis des années un Italien, ancien coureur cycliste souffrant de quelques problèmes de santé. De l’autre côté, dans une pièce qu’un paresseux rayon de soleil examine impitoyablement, se trouve de temps en temps un Français du Sud, d’une quarantaine d’années, professeur de langues. Tous deux sont accablés, écrasés sous le poids de pensées qui les dépassent.
Si le jeune professeur se tourne sur la gauche, au-delà de la petite planche de bois surchargée de pinceaux et de toiles enroulées, il voit sa longue fenêtre fermée, entourée d’un halo jaune ou rose indiquant le petit désespoir d’un soleil qui ne voudrait pas se coucher. Pendant ces longs après-midis silencieux alors qu’il se rend dans cette chambre, il n’est pas sûr d’avoir le temps de jouir un peu, en solitaire, de cet air inconstant qui s’amuse à changer de vitesse, à fouiller dans les endroits les plus reculés pour y saisir les odeurs, bonnes ou mauvaises, et les rares voix. Il aime beaucoup ce balcon en fer forgé qui aurait bien besoin de quelques couches de vernis. Il aime s’y accouder, regarder attentivement les fenêtres de la cour, se perdre enfin dans le petit rectangle où l’enfilade des immeubles se brise et où l’on peut deviner, derrière le grand magnolia, la confusion du boulevard.
Au-delà de la cloison, lorsqu’il se déplace de façon maladroite dans son appartement, son voisin peut entendre distinctement le grincement des tréteaux et le bruit lourd de la barre de fer que le jeune professeur enlève pour débloquer sa demi-porte-fenêtre.
Tout de suite après, l’autre s’élance dans le vide de la cour où sa voix, son avant-bras et son portable restent suspendus.
— Oui, je t’attends depuis trois heures. Je réussis très bien à tuer le temps, mais… pourquoi n’es-tu pas encore là ?
Sous l’emprise d’impulsions aussi prévisibles que soudaines, il tombe dans une légère inquiétude. Rien ne l’empêche de réfléchir de façon convenable et appropriée à tout ce qui se trouve devant lui : à la hiérarchie de corps qui s’effondrent — condamnés par l’ombre ou mis en valeur par le soleil — dans la profondeur du regard. Mais son esprit est ailleurs. Après avoir brusquement refermé la fenêtre, il griffonne ses impressions sur un bout de papier : « Mon père avait raison, je suis un délinquant. »
Dans le silence de cette heure « consacrée au désir et au souvenir de la mer », le vieux cycliste, assis au centre de son lit branlant, doit se tourner sur la droite pour voir sa demie fenêtre. Mais il reste immobile. Il n’est pas pressé, il a tout le temps de réfléchir au firmament de souvenirs et de rêves qui voltigent derrière ses épaules.
Il respire péniblement. Sa fille Marina est montée, a réchauffé au microondes des pâtes italiennes qu’elle avait préparées chez elle, l’obligeant à consommer son repas très tôt, à l’heure du goûter. Resté seul, l’estomac engourdi, il regarde le triangle gris du plafond. Quand l’appartement a été divisé en deux, les moulures ont été refaites et un crochet muni d’un fil électrique a été placé au nouveau centre. Non, il n’a envie ni d’allumer la lampe ni d’ouvrir la fenêtre : Ce n’est pas la peine. Quand on commence à mourir, on a le droit à la paresse et à l’immobilité.

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18 h 30.
Là-bas, dans ces appartements du deuxième étage tournant le dos à la rue de la Lune et se penchant sur la cour, ces fenêtres obstinément fermées étouffent un peu les bruits assez éloignés du boulevard. Mais aujourd’hui, c’est dans un silence spectral que la voix d’une femme traverse sans aucune difficulté le mur auquel la grosse tête de l’homme âgé est lourdement appuyée :
— Voilà, je suis venue… Il va pleuvoir.
— Il était temps ! J’ai la fièvre.
— Pourtant, je dois te parler…
— Attention, dit le jeune professeur, baissant la voix, notre voisin nous écoute.
— Et bien tant mieux ! Cela ne me dérange pas.
— Jusqu’à un certain point.
— De toute façon, il est inoffensif. Il a tellement de problèmes qu’il n’a pas le temps de s’occuper de nous deux.

18 h 45.
Celui qui fut un jour champion n’entend pas la suite. Les deux amants, avec un cri étouffé, sont tombés sur le lit. Il croit entendre des bruits de son enfance, lorsque, dans sa grande maison des Marches, on déplaçait les meubles ou bien quand les gens de la famille rentraient la farine et l’huile pour les ranger dans la cave. Dans cette onde sinueuse, frôlant sa nuque comme une caresse, il n’entend que des petits mots coupés et solitaires qui se perdent dans un invisible nuage de fumée.

19 h 00.
— Tu vois, il pleut ?
— J’ai appris un tas de choses sur ton voisin !
— Quoi ?
— Il a traversé l’Italie et la France en vélo. Par amour !
— Il s’appelle Trepaoli, dit-il gravement. Il y a cinq ans, il s’est arraché à sa famille du jour au lendemain.
— Je ne sais pas pourquoi mais ce Trepaoli m’intéresse.
— Tu veux faire sa connaissance ? Sonne à sa porte. Il t’ouvrira.
— Je suis curieuse de savoir ce qu’il pense de nous. Et je voudrais lui parler de ce que j’ai entendu au bar, juste avant de monter.
— Quelqu’un t’a parlé ?
— Pas directement. Ils étaient dans un coin, quatre, dont une femme. Ils m’avaient bien reconnue. Je buvais mon thé, ne me décidais pas à venir ici…

19 h 15.
Après deux ou trois minutes de silence, j’entends de nouveau la voix du jeune professeur. Il est très agité et ne maîtrise pas l’avalanche de paroles qui lui viennent aux lèvres.
— Donc, tu ne m’aimes pas ? Pourtant tu me fais croire le contraire…
— Pourquoi ramènes-tu toujours l’amour ?
— Je comprends, tu es fâchée contre moi…
— Non, je ne suis pas fâchée, ni vexée. Je n’y tiens plus, non ce la faccio più !
— Et moi, comment faccio ?
— Tu n’es même pas capable de dire fac-cio, fac-cio.
— Tu es belle, Antonia.
— Toi aussi, tu es beau, Jérôme. Mais il ne faut pas y aller par quatre chemins… È finita !
Elle est Italienne… C’est drôle que je ne m’en sois jamais aperçu jusqu’ici… Antonia ! Elle a dit è finita une seule fois. Pourtant, elle n’arrête pas de le dire, même quand elle se tait.
— Tu veux la rupture ? C’est ça ?

19 h 30.
Ce Jérôme est décidemment extraordinaire. Il veut qu’elle lui dise : Oui, je romps ! Je tremble à ce mot que depuis longtemps j’avais enfoui dans mon journal secret. Rupture rime avec aventure, blessure, coupure… Et rien ne me rassure… Ce fut en juillet, ma rupture à moi s’est déroulée de façon tout à fait différente sinon opposée. D’abord, c’était moi qui avais dû couper le cordon ombilical. Dans l’accident qui a marqué ma vie… j’avais perdu certaines facultés vitales dont on n’apprécie jamais assez l’existence. J’ai dû abandonner le vélo… mais petit à petit j’ai récupéré le souffle, puis le plein usage de mes mains et la souplesse de la marche. Cependant, j’avais perdu, avec mes forces, toutes sortes d’appétits comme le désir d’amour… Oui, j’étais devenu une larve. Une larve aimée bien sûr, chérie et respectée aussi, mais tout de même une larve, bel et bien. De temps en temps, j’essayais de m’approcher d’Hélène, mais ce n’était jamais le bon moment… Je commençais à penser que cette faculté-là, vraiment primordiale pour moi, ne referait plus jamais surface. Une dernière fois, j’essayai avec elle, mais ce fut un nouvel échec. Hélène ne s’était montrée ni étonnée ni déçue : j’avais eu un terrible accident, c’était donc normal ! Je protestai que cela n’avait rien de normal. J’avais perdu ma spontanéité naturelle, j’étais comme le pauvre Abélard mais ne pouvais pas mettre sous verrous Hélène dans un couvent. Il n’en existe plus, d’ailleurs ! Ce jour-là, je franchis à jamais la porte de mon appartement du boulevard Voltaire.

Giovanni Merloni

« Qu’est-ce que la vertu sans l’imagination ? » (Baudelaire)

« Bien que très riche, l’artiste vivait simplement, dans une maison avec jardin située dans le quartier de Notting Hill, où il avait installé ses ateliers à l’étage. L’artiste, qui n’appréciait pas les contraintes de la vie de famille, a passé ses dernières années en célibataire, après avoir eu deux épouses puis des compagnes successives, une dizaine d’enfants et des petits-enfants. » (« Le peintre britannique Lucian Freud est mort » Le Monde 22.07.2011)

« Trepaoli aussi n’appréciait pas les contraintes de la vie de famille

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  février 2013

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Petite digression sur l’infini 4/4

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Chère Catherine,
Mon portrait inconscient se multiplie et se complique, apparemment. Car il m’a un peu trop dérangé avec suggestions et digressions qui m’ont amené : d’abord à abandonner mon grand-père pour parler de Pascoli ; ensuite à abandonner Pascoli et son père, juste au seuil de la République romaine de 1849, pour revenir en arrière au Leopardi de Recanati et finalement à Foscolo, désespéré comme Ajax devant le paysage abrupt et douloureux des Apennins. Dans mon voyage à rebours, j’étais désormais revenu à la République cisalpine de 1797…
D’ailleurs, Catherine, ne s’appelle-t-il pas portrait inconscient ? Donc, d’un côté « inconscient », c’est-à-dire difficile à maîtriser, de l’autre « portrait », soumis aux règles de l’inspiration. En plus, ce portrait inconscient se déroule dans un blog que quelques-uns lisent au jour le jour. Un portrait vivant, qui assume sa personnalité au fur et à mesure.
Il y a eu des coïncidences aussi.Non seulement de coïncidences extérieures, comme la publication sur publie.net du dernier ouvrage d’Isabelle Pariente-Butterlin, «L’infini, que j’ai apprise le jour même de la sortie du 18e volet de ce « portrait d’une table » consacré à l’infini du Jacopo Ortis d’Ugo Foscolo. Il y a eu aussi l’expérience des « vasescommunicants » de mars avec Élisabeth_Chamontin. Une rencontre très positive, du moins pour moi. Je la suivais sur Twitter et j’avais beaucoup apprécié un conte à surprise qu’elle avait écrit à propos d’un mur et d’une bicyclette.
Ce mur est arrivé au juste moment, se rencontrant avec notre envie de parler de la traduction et, par la traduction, de la complexité des rapports entre les langues, notamment entre le français et l’italien, et vice versa. Donc, nous avons décidé de nous adresser des textes ayant au centre le thème du mur-frontière unissant et séparant deux mondes qui ont d’ailleurs entre eux beaucoup de points en commun. Un mur mitoyen.
Je serai rentré diligemment dans mon engagement ancien, retrouvant Foscolo et son idée très actuelle de la mort et de l’éternité, ou bien j’aurais parlé finalement d’un autre grand exilé, Giuseppe Mazzini — héros de la République romaine, vrai père de la patrie italienne —, si je ne me fus souvenu, ma chère Catherine, de cette nouvelle que j’avais écrite trois ans après mon arrivée à Paris. Tu te rappelles le titre, «La cloison et l’infini» ?
Il y a une espèce de magie, qui guide mes mains ou plutôt mes doigts sur le clavier de l’ordinateur ou de la tablette. Car cette nouvelle parle d’un mur mitoyen, d’un petit balcon, d’une balustrade, du petit infini d’une cour parisienne et du grand infini insondable de Leopardi. Et un des protagonistes… est venu d’Italie en vélo, franchissant plusieurs murs !
Je te demande donc de patienter encore un peu. Car, après la petite digression, pas encore achevée, sur l’infini et les infinies balustrades possibles, cette exploitation « pratique » du thème de l’infini servira beaucoup à la cohérence finale du tableau. Après les quatre volets de cette petite tragédie, on reviendra à notre passionnante routine. Ciao, je t’embrasse, G.

Giovanni Merloni

(Giovanni Merloni, La cloison et l’infini épisode_1 épisode_2 épisode_3 épisode_4)

Avant de te rencontrer, 1974 (Stella n. 17)

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Avant de te rencontrer

Avant de te rencontrer

j’avais encore besoin de tout :
d’une véritable compagne
d’un engagement qui me corresponde
d’une satisfaction quelconque
j’avais cherché tout cela
dans les paroles
dans les proverbes,
dans les calembours,
dans les mots croisés,
dans les dictons
dans les chansons

en faisant pourtant confusion
entre réalité et fiction
entre ironie et dérision

jusqu’à plonger dans le délire

j’avais alors cherché
mon équilibre hors de moi,
chez les autres. Tôt ou tard
on me répondait :
« on ne seconde pas tes vices !
Ici, tu ne trouves pas des complices,
nous ne sommes pas tes nourrices
ni tes marraines ni tes prémices »,
tandis que moi, je ne cherchais pas
de mère postiche ni de délices
ni de feux d’artifice

j’avais essayé de me sauver
dans la solitude
de longues promenades
de courses en vélo
en me laissant aller à la dérive
comme une feuille dans le vent.
Rentrant chez moi
je ne trouvais que moi
rien que ma gueule solitaire
mon corps en retrait.

Avant de te rencontrer
je me trouvais ennuyeux
je ne me supportais pas

pour sortir de ce trou vicieux
je me répétais la ritournelle
de mes nécessités :
aider, être aidé aussi
me rendre utile
pour être aimé
comprendre
pour être compris
être libre
en me gardant honnête aussi
bien sûr.

Depuis que je te connais
et que te fréquente, je ne cesse
de te dire des mots solennels
de te proposer une vie engagée
travaillant ensemble
découvrant ensemble
le sens d’une union solitaire
parmi les autres
l’importance de faire quelque chose
avant de mourir…

Mais je le sais bien
tu m’as voulu, tu t’es jetée
dans ce puits sans lune
aboutissant dans une grotte grise
sans eau
juste pour mes défauts,
rien que pour cette identité floue
incohérente, farfelue
rebelle.

Je retrouve avec toi
la confiance dans le hasard
des paroles, des silences
de l’envie de tout faire
de rien faire, avec toi
je ne donne de l’importance
qu’à l’existence.

Et je me défais, avec répugnance,
de tout ce qui se passait
avant notre connaissance.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN :

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Voisine de banc, 1973 (Stella n. 16)

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Voisine de banc

J’avais vécu
la vie de tant d’autres
sans jamais être heureux
toujours en poursuivant
(dans des vêtements de toutes tailles)
des mots inconnus
des humeurs perdus
des gestes inattendus.

Je vivais toujours seul
exempt de devoirs
exempt de fautes
collant, improductif
excessivement
gonflé de chagrin
flasque, plaintif
prudent
absent.

Enfin, je t’ai trouvée :
tu me fais comprendre
la lutte, m’aides à l’assumer,
me rends la joie
du temps
de la satisfaction
du hurlement dans la campagne
tu m’apportes
le vide d’une solitude nouvelle
pourtant ferme et sereine.

Je t’ai trouvée
compagne, cousine
voisine de banc
petite et grande lumière
sur la pénombre grise du monde.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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Juste un mètre, 1973 (Stella n. 15)

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Aujourd’hui, depuis que la poésie ci-dessous avait été déjà publiée, en relisant attentivement (pour une énième fois) les premiers vers du texte original italien (daté 1974), je me suis aperçu que, même si ceux-ci étaient peut-être trop synthétiques et pas suffisamment clairs, mon interprétation récente avait été une trahison excessive. Donc, quant à ces vers initiaux, je me suis permis de me rapprocher de l’original, sauf garder, dans la note au fond du texte, la mémoire de la traduction-trahison précédente.

Juste un mètre

Pour toutes les choses que j’ai dit
(bureaucratiques rythmes
empâtés de dentifrice sec)
depuis une fenêtre
entourée d’une foule de pancartes
(gare à l’incompréhension réciproque !
Assez, de l’ignorance
du sens véritable des mots !
On ne peut snober la politique !) [i]

pour toutes les tâches inutiles
que j’ai essayé,
péniblement, d’accomplir
en contournant
les toiles d’araignée
d’objets refusés
d’amours désaffectés
de vêtements grandioses
en dribblant aussi
un passé familial
dans les placards
d’une maison abandonnée
hantée par les odeurs
de bohémiens en fuite

pour toutes les choses utiles
que je n’ai pas faites — idiot !

pour la danse endormie
au-dessus de toi
me traînant
dans tes bras mouillés
tout en rêvant
de ce long train
avançant lentement
dans la galerie
de ta bouche
jetant des étincelles
parmi le réverbère émerveillé
de tes yeux fatigués

pour la force isolée d’un jour
(presque une anecdote
racontée par des autres)

moi, la chemise collée à la peau,
brûlante comme une idée sauvage,
j’ai la force de dissoudre
ce brouillard de tours vicieux,
la force de te prendre
sans effraction ni vol,
mais ainsi, librement,
comme s’il y eût une guerre
qui tout accorde
aux gens rusés
(et aux ineptes aussi).

Tandis que je parcourais
désespérément mon destin
et que je m’y accoutumais,
déroulant, satisfait dans mon fauteuil,
les restes de ma mémoire

le temps, autour de toi
a fait des tours et des détours
tout à fait inattendus
en traînant ta silhouette aimée
juste un mètre.

Giovanni Merloni


[i]  Pour tous ces mots, que j’ai dit (la bouche empâtée de dentifrice) ; que j’ai dit sans le savoir, sans réfléchir ; que j’ai dit en répliquant des rythmes de bureau ; pour tous ces mots d’ordre hurlés depuis une fenêtre entourée d’une foule de pancartes ; pour ces mots conscients, de rébellion contre l’incompréhension réciproque ; pour ces mots ennemis de toute corruption de la vie publique, de toute ambiguïté idéale, de toute sous évaluation de la politique ; pour ces mots qui voudraient vaincre l’ignorance obtuse de tous ceux qui haïssent la vérité…

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Je crois que tu vas me changer, 1973 (Stella n. 14)

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Je crois que tu vas me changer

Je crois que tu vas me changer
avec ton tic de m’emmener
dans un petit sac brodé
parmi la foule hurlante.

Je crois que tu vas me désarçonner
avec ton réflexe instinctif
de m’abriter et puis de m’étaler
au public.

Venez, venez !
Il est à moi,
ce pigeon lapin, pivoine
gosse, garçon, homme !
Il est à vous !

Entendez, entendez !
Il sait parler,
amadoué, mais bizarre.

Pourtant,
je crois en nous deux
restés seuls entre cendres et feux
les narines brûlées,
les corps noircis,
en train de nous enrouler
en des manches d’étoffe
de nous accouder, muets
devant l’immense eau
d’un fleuve devenu mer.

Je crois en nos longues caresses
à la paix d’une conversation
se déroulant silencieuse
entre nos cheveux débrouillés,
nos mains paresseuses,
nos rêveries sans temps.

Je crois à la distraction
qui nous affranchit
à notre envie de vivre
de tout et de rien
à notre fausse maîtrise des émotions
à notre faux effroi.

Je crois à notre barque
torpillée partout, qui va
juste un peu se révolter,
juste un peu se couler
s’échouant
dans les icebergs de l’impatience.

Je crois à notre train partant,
voleur de nos souvenirs, de nos espoirs,
de notre solitude à deux.

Je crois en ce train en voyage
offrant déjà à d’autres,
qui sait où,
cet étrange désir
(qui nous appartenait)
de paix et de partage.

Je crois en cette envie
de tout prendre,
de tout donner, en cette
quotidienne certitude anxieuse,
parenthèse d’une vie
entre parenthèses.

Giovanni Merloni

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Nos cliques et nos claques, 1973 (Stella n. 12)

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Nos cliques et nos claques

Dehors il pleut un liquide jaune,
quelque chose meurt
parmi l’ordonné désordre
quelqu’un se noie
le mots s’embouteillent
derrière l’abrupte éloquence
de ces corps ratatinés
comme dans un tombeau étrusque.

Même aujourd’hui,
nous ne prenons pas
nos cliques et nos claques.
La séquence de nos gestes est très lente :
depuis mon regard jusqu’au tien
depuis ton regard jusqu’au mien
erre l’angoissant subtil plaisir
d’un amour proche de la mort
d’un amour ami des nuages,
du calme violet qui se suit à l’orage.

Nous nous hébergeons
dans nos odeurs d’aisselles
dans les maladroites extranéités
de poils et boucles ébouriffés
de baisers lents et chauds
de gémissements silencieux.

Même aujourd’hui,
nous ne finissons pas pour jouer les mariés
dans une étable au-dessus d’une taverne
ou dans un autre quelconque
des fascinants, stéréotypes, drôles et sombres
lieux communs.

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Même aujourd’hui,
notre façon de nous emparer du temps
ressemble à la roue de la fortune :
qui sait si demain
nous serons forts contents aguerris,
qui sait si demain
nous tombera dessus l’angoisse
de nous découvrir à l’improviste
seuls.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN :

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Hier, c’était la Malacappa, 1973 (Stella n.11)

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Hier, c’était la Malacappa

Hier, c’était la Malacappa [1]
l’hiver, la sueur dans la voiture
ton capuchon blanc
ma barbe gelée
les pas dans le cagibi
c’était flâner dans la ville
sûrs de ne rencontrer personne
c’était le soir au téléphone
ta voix lointaine
petite, comme toi.
003_malacappa 740Aujourd’hui, l’été se comble
d’un voisinage qui nous convient
du jeu d’amour comme d’un sursaut
de vêtements minuscules
de mots débordants
de sons sournois.
002_malacappa 3Hier, c’était une danse
de cheveux dans le vent
les yeux dans le dessin blanc
de l’horizon
un soupir de baisers embarrassés
timides, silencieux
en deçà et au-delà
d’un mur d’herbe brûlée
se mêlant aux restes
aux vomissements.

La joie porte sur elle
des pressentiments, des soucis
combien tu es sérieuse
combien je suis compliqué.

Aujourd’hui, tu es près de moi
lunatique exotique frénétique
orgueilleuse
pourtant nous évitons d’éclaircir
de nous sauver
accrochés aux colonnes d’albâtre
d’un labyrinthe fermé
de réflexions solitaires
de désirs cachés
d’insécurités déguisées

Hier, c’était Venise
plus libres, mais méfiants aussi
amoureux de la fuite
mais toujours prisonniers
diligents et fatigués
vivants et mous.

Hier, c’était l’envie
de longues disparitions extatiques,
mystérieuses, chanteuses, secrètes,
aujourd’hui, c’est la certitude
de nous être trouvés
de devoir déjà nous perdre
inéluctablement
dans une mer assez morale
peu profonde
dans de l’eau stagnante
aberrante, qu’on appelle
mari femme maison enfants famille.
004_malacappa 2 740Aujourd’hui, il est évident,
la faute ce n’est plus au jeu
à notre jeu à nous que nous avions inventé
si quelque chose s’est cassé
tandis que nous nous découvrions
moins étrangers qu’avant
tandis que nous nous serrions
comme deux frères longuement séparés
obligés de grandir ailleurs,
tandis que nous nous arrêtions
à cette bienveillance affectueuse
qu’à chaque baiser
me rappelait le départ proche du train
sans m’habituer ni m’adapter
à l’adieu.

Giovanni Merloni


[1] Localité en commune d’Argelato (Bologne) auprès des digues du fleuve Reno.

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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