Le Calame ou l’Art de la Paix dans l’œuvre de Ghani Alani (Exposition à l’Institut du monde arabe du 8 mars au 1er avril 2018)

Giovanni Merloni, Mon premier calame.
Calame et encre d’Inde sur toile 33 x 24 cm, mars 2018

Pour une fois, j’entame mon récit — le quatrième (1) — autour de l’œuvre du grand peintre et calligraphe Ghani Alani, avec un dessin à moi.
Pour quelle raison osé-je le faire ? Tout simplement parce qu’il s’agit de mon premier dessin avec le calame, instrument incontournable de l’art calligraphique dont Ghani Alani même m’a récemment confié quelques petits secrets.

Bien sûr, je ne pourrai jamais atteindre les horizons d’insouciance et de gloire où mon Maître travaille joyeusement ne cessant de traduire en mots cristallins son dialogue intérieur ni de lancer ces mêmes mots dans un espace où les couleurs reproduisent le miracle de la beauté de la vie.
Je poursuis depuis toute une vie une expression qui jamais ne se passe de la figure, même dans sa plus furieuse abstraction. Donc, apparemment, mon point de départ est très éloigné de ce que Ghani Alani représente et symbolise par son art incontournable.
Et pourtant, tout au long de mon expérience de peintre et de dessinateur, j’ai souffert une difficulté, physique même, chaque fois que j’essayais de faire rencontrer le pinceau et la plume, le signe graphique et la couleur, la précision et la transgression.
Malgré l’encore courte expérience, le calame, cet instrument mitoyen entre la plume et le pinceau, me donne à présent l’envie d’explorer des univers qu’avec les outils dont je me suis servi jusqu’ici je n’avais pas pu atteindre… Je remercie de tout cela mon ami Ghani Alani, car en fait j’ai la sensation que le calame plus que tout autre allié de la main peut lui redonner sa fonction de compagne de l’esprit lui octroyant une nouvelle liberté…

Le Calame ou l’Art de la Paix dans l’œuvre de Ghani Alani

Calmar, Calame, Calamaio
Dès mon enfance, j’ai été toujours fasciné par cet étrange mollusque marin, le calmar, si agréable à manger, qui réussit à se dérober aux attaques des thons et des requins grâce à son prodigieux nuage d’encre noire…
Cette image ne se sépare pas, dans ma mémoire, du souvenir de l’encrier rond et bien noir (« calamaio » en italien) ayant « sa place » dans mon banc d’école, du moins jusqu’à ma troisième année d’études élémentaires.
Je fais peut-être partie de la dernière génération, en Occident, ayant appris la calligraphie avec la plume et l’encrier, donc parmi les derniers qui puissent se souvenir d’avoir eu — d’abord avec la plume de l’école et des devoirs à la maison, ensuite avec le stylo — une « belle calligraphie » !

Cela dit, c’est évident que la calligraphie, en Europe, a largement perdu l’importance qu’elle avait avant Gutenberg et son historique invention, tandis que dans le monde arabe — tout comme en Chine ou en Japon — elle garde encore aujourd’hui un rôle central dans la diffusion de la langue et de la culture de chaque pays…
Chez nous, en attendant que la « révolution numérique » sanctionne, hélas, avec la disparition progressive du papier, la mort du livre ainsi que de toute manualité, le « geste » de l’impression mécanique sur la feuille d’un journal ou sur la page d’un livre se déroule encore selon le même principe physique du geste de la main et de la plume trempée d’encre sur une feuille ou un cahier.
Pour l’instant, la véritable débâcle de la calligraphie manuelle sur papier a été déclenchée par la production, de plus en plus massive, des machines à écrire. Ensuite, l’arrivée du « biro » — dans les années 50 —, des feutres — dans les années 70 —, des ordinateurs et des tablettes — à partir des années 90 — ont accéléré la crise définitive de la plume et du stylo, condamnés à devenir des objets de luxe de plus en plus inutilisés.

Ceux qui maintiennent en vie le système traditionnel d’écriture et de dessin, en Orient comme en Occident, ce sont à présent les artistes, toujours fidèles aux plumes à l’encre de Chine et à son indispensable rapport avec le papier.
Mais sans doute, parmi les outils d’écriture et de dessin, le calame, le plus ancien, demeure aujourd’hui, grâce aussi à l’exemple charismatique de Ghani Alani, le plus clairvoyant et le plus fiable.

L’importance du pont et du fleuve pour Ghani Alani.
Ghani Alani vit de façon stable à Paris depuis presque cinquante ans.
Ici, il a apporté la culture millénaire de son pays d’origine, l’Irak, qu’il a su entretenir avec le maximum de respect et cohérence. Toujours est-il qu’il a dialogué dès le premier jour avec les artistes et les poètes de tout le monde qui l’y accueillaient. Par conséquent, son expression et son talent, tout en gardant l’authenticité de leur esprit originaire, ont mûri prodigieusement, s’enrichissant de ses rencontres et de ses découvertes.
Avec son art en contretendance — ayant le charisme nécessaire pour dialoguer, tout à fait naturellement, avec les nombreuses formes d’expression littéraires et artistiques qui voyaient le jour autour de lui —, Ghani Alani a beaucoup donné à l’Europe et notamment à la ville de Paris. En revanche, il a sans doute bénéficié des innombrables suggestions que lui a offertes Paris même, un endroit où les rencontres artistiques et humaines sont encouragées et toujours accompagnées par cet indispensable esprit de liberté qui autorise tout un chacun à poursuivre son talent sans s’en interdire l’éventuel côté transgressif…

Si le sémiologue Roland Barthes parle de contreécriture à propos de la calligraphie de Ghani Alani, c’est évidemment pour en reconnaître la valeur fondatrice de nouvelles pistes dans tous les domaines où la langue se détache nettement d’autres moyens d’expression et description de l’existence des humains, de leurs contextes et leurs rêves.
Inspirés par le constat de Roland Barthes, on s’aperçoit alors que l’art de Ghani Alani ne représente pas seulement un pont dialectique entre les cultures de l’Est et de l’Ouest de la planète, mais lance sa contribution, unique dans son originalité — et pour son anticonformisme vis-à-vis de la culture occidentale tout comme de la culture orientale — dans le grand fleuve d’une culture qui parle à tous les hommes et les femmes du monde.

Rapport entre l’écriture et la couleur dans l’art de Ghani Alani
Avec son art, Ghani Alani invite les calligraphes et les peintres de tout le monde à s’affranchir de la traditionnelle scission entre le noir et les autres couleurs.
Certes, dans son œuvre, le signe graphique et calligraphique lié à la parole assume une fonction de guide dans la structure de la page, la soumettant à une précise hiérarchie de règles inspirées à la logique, à la géométrie et à la musique pour imposer enfin le rythme et la signification voulue.
Dans le monde arabe, le signe calligraphique a la responsabilité de tout raconter, même ce que l’on ne peut pas représenter par les images que cette culture bannit…
Cependant, lors de ses premières expériences dans l’art de la calligraphie, Ghani Alani découvre immédiatement une limite dans le manque de couleurs dans la calligraphie traditionnelle.
Et le destin lui offre la possibilité de se rendre là où, au cœur de l’Occident, tout est permis, tandis que la transgression est primée comme une indispensable rupture ouvrant la route à de nouvelles formes d’expression.
Dans ce contexte de liberté presque absolue pour les artistes, Ghani Alani amène la richesse des couleurs, odeurs et saveurs de sa terre d’origine. Cela lui donne la chance de sublimer — dans sa « poésie dessinée » raffinée et touchante —, les innombrables pulsions à une représentation physique et figurative de la réalité qui l’entoure, à laquelle il n’est pas indifférent.

À travers les couleurs et le rituel rigoureux du calame, Ghani Alani réussit donc à incorporer les infinies suggestions de l’Occident dans une œuvre qui va bien au-delà des limites de sa tradition.
Tandis que les peintres occidentaux — qu’ils soient abstraits ou figuratifs, cela ne change pas grand-chose — ne cessent pas de se débattre dans la pratique impossibilité d’une coexistence pacifique entre dessin-écriture et peinture où les couleurs s’imposent, Ghani Alani parvient à une intégration parfaite de ces deux éléments grâce à la capacité médiatrice de chaque lettre et de chaque point de son incontournable écriture…

Giovanni Merloni

(1) Précédentes publications concernant Ghani Alani sur ce blog :

Une étrange immobilité

Giovanni Merloni, Le voyageur (1990), encres sur bois 70 x 50 cm.

Une étrange immobilité

Quand j’étais enfant, et ma mère se passait le fard sur le nez — et l’on entendait la piqure d’un parfum connu se propager dans l’air —, je tombais dans une étrange immobilité.
J’observais les gestes de ses préparatifs avec une appréhension mêlée d’admiration et d’enthousiasme.
Inconsciemment, je me préparais à mes sorties, à la fois douces et brusques, avec une femme de ma vie qui se serait longuement interrogée devant une glace elle aussi.
Je savais aussi qu’il pouvait m’arriver un jour, plus tard, dans l’âge adulte ou pendant ma vieillesse, de me retrouver encore dans une telle situation de détresse et chagrin.
« Je ne pars pas en Amérique ! » fredonnait plusieurs fois ma mère, dansant devant le
miroir invisible qui l’accompagnait jusqu’à l’entrée. Elle ne réussissait jamais à refermer son collier de « fausses perles » et en demandait à mon père, qui attendait quant à lui la dernière minute pour exhiber sa classe exquise.
« Je ne pars pas en Amérique ! »

Ensuite, la vie a été bien généreuse avec moi. Et c’était moi qui partais en Amérique, du moins au point de vue figuré, parce que je partais en vérité pour d’épuisantes tournées de travail en de riches contrées tout autour de villes hantées par le brouillard. Lors de ces absences, accompagnées par un sentiment pénible d’éloignement, moins de ma femme que de moi-même, je devais souvent endurer le brusque ennui d’interminables après-midis que les discussions et le vin ne pouvaient pas alléger du tout.

« Est-ce que partir c’est mourir ? Vraiment ? »

« Est-ce qu’au contraire partir c’est vivre, revivre et même naître à nouveau ? »

Assis au fond de bureaux poussiéreux, je ressentais souvent l’avant-goût froid d’une solitude promise qui ne serait pas un cadeau.
Un jour, dans ce confus futur que je voyais courir, insaisissable, quelques mètres au-delà de mon pare-brise, je vis nettement la silhouette d’une femme gentille — le fruit douloureux de ma fantaisie galopante — en train de préparer une valise avant de se passer le fard sur le nez :
« Tu sais, je pars en Amérique, mais ce n’est pas si loin que ça ! N’aie pas peur, mon cher ami. Dors tranquille, et je serai là à ton réveil ! Veux-tu que je t’emmène Marilyn, mon chou ? »

Giovanni Merloni

Ne le dis pas toujours (Zazie n. 62)

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Giovanni Merloni, Ne le dis pas toujours, 2018
huile sur carton 40 x 30 cm

Ne le dis pas toujours

I
Ne le dis pas toujours
de ce ton insistant
de cette voix de velours
que ton amour est violent.

Ne le dis pas de cet air angoissé
de cette voix téléphonée
(redoutable toile d’araignée)
que je suis presque une fée.

Car je suis, en revanche
le contraire d’une cloison étanche
ou sinon de l’égout parisien
où jeter tout et rien…

II
Ne le dis pas maintenant
que tu m’aimes trop ou tant.
Ne le dis pas non plus
que je vaux le Pérou.

Ne me dis pas, encore
que je serais ton aurore.
Ne le dis pas au vent
que tu serais bien content.

Je ne suis pas absente
ni cette ombre intransigeante
méfiante et étrangère
s’entourant de mystères.

III
Ne le dis pas avec fureur
que tu me donnes ton cœur
Ne me fais pas de promesses :
je ne serai pas ta comtesse !

Ne le dis pas, Icare
que ton amour est si rare.
Épargne-moi, Cyrano
ton avalanche de mots !

Quant à moi, si je hurle ou exagère
c’est pas toi qui me mets en colère.

IV
Ne me dis pas, pardi
que tu n’aimes pas les ennuis
que tu ne cherches pas ta joie
dans mon lit de sang et de soie

qu’il nous suffirait d’avaler
une bouchée de bonheur et gaité
sans vraiment nous embrigader
dans une route délirante et essoufflée.

Je ne te crois pas mon garçon,
mais je ne saurais pas te dire non.

V
Ne dis pas, sans façon
que tu vas perdre la raison.
Ne dis pas, pour finir
que tu vas t’évanouir

que tu vas loin de moi te distraire
Reste ici ! J’examine cette affaire…

Giovanni Merloni

P.-S.
Mais ne dis pas, à moi
que tu n’aimes que moi !

Qu’y a-t-il de beau en une montagne empruntant sa forme à la pluie, au vent et à la neige ? (extrait de la Ronde de janvier 2018)

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Aujourd’hui, je publie une texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 janvier dernier, autour du thème du paysage, publié ce jour-là  sur « à l’envi », le blog de Franck.
G.M.

Giovanni Merloni, Paysage en voyage, 2018
acrylique sur carton 50 x 51 (ébauche)

Qu’y a-t-il de beau en une montagne empruntant sa forme à la pluie, au vent et à la neige ?

Qu’il soit grand ou petit, beau ou laid, un paysage reviendra toujours à ce que nous saurons en dire et raconter. En fin de compte, sa description sera aussi importante que son essence.
D’ailleurs, la richesse de la description d’un paysage — s’échouant inévitablement sur un jugement subjectif et personnel qui devra forcément se confronter avec des jugements collectifs basés sur un ensemble de critères codifiés par la culture dominante — est aussi importante que la richesse du paysage même.
Donc, pour être en mesure d’apprécier un paysage, il faut savoir en parler, d’abord intérieurement, avec nous-mêmes. Le paysage se présente en fait devant nous comme un plat dont on est appelé à reconnaître les ingrédients et deviner les saveurs même avant de porter la fourchette à la bouche.
Cependant, chaque fois que nous nous aventurons dans le monde qui nous entoure, nous risquons de cogner contre l’émotion tout à fait inattendue d’un paysage changé, ou d’un paysage nouveau qui se présente à nos yeux sous une apparence inquiétante ou même embarrassante sinon carrément effrayante…
Heureusement, la culture de chaque pays vient au secours de ses citoyens en leur proposant une méthode bien expérimentée pour se défendre par exemple du choc d’une banlieue désolante ou détruite ou à l’opposé pour fixer dans la mémoire la soudaine beauté d’une vallée entourée de montagnes ou alors l’éclat d’une falaise se précipitant abruptement sur la mer…
Dans le jugement de chaque paysage est toujours présente l’idée d’une hiérarchie qui descend de « magnifique », « beau » ou « agréable » jusqu’à « désagréable » :
— Le panorama de la vallée de Cortina d’Ampezzo depuis la route descendant du pas Falzarego, aurait susurré mon père, est d’une beauté qui enlève le souffle !
— Lorsque je me suis accoudée pour la première fois sur le paysage du lungotevere depuis l’atelier d’un ami peintre rue Sant’Onofrio sur les flancs du Gianicolo, dit un jour Marina, une de mes camarades de l’université. D’en haut de cette fenêtre, j’ai eu la vive sensation d’être frappée par un poing sur l’estomac !
— Au couchant, après la pluie, m’écrivit un ami qui voulait m’inviter à Paris, la Tour Eiffel s’est détachée soudainement contre le ciel, avant de se rapprocher de moi, telle une dame élégante au sourire plein de promesses…

Chaque paysage s’enrichit au fur et à mesure de notre observation attentive, ou alors il s’appauvrit si notre regard paresseux devient distrait… Pourtant — en dépit des changements qui s’y produisent imperceptiblement et sans cesse —, ce paysage demeure toujours, indifférent à notre passage, dans une hypothèse d’éternité… tout en étant prêt à harceler notre âme sensible et fantaisiste.

Tandis que je le traverse, le paysage change continuellement autour de moi. C’est un paysage inoubliable, ce que je vois couler derrière la fenêtre d’une ambulance tout comme celui que j’observe dans un tableau de Mario Sironi ou depuis la tour des Asinelli à Bologne.
Pendant cette traversée infinie, il ne faut pas négliger le « syndrome de Stendhal » dont je pourrais être saisi en observant la montée de la marée qu’en quelques minutes transforme Mont Saint-Michel en île…
Je découvre alors qu’un paysage s’adapte très bien à la taille et aux couleurs figées d’une carte postale, et qu’il peut assumer aussi la force menaçante d’une intempérie !

Sinon, il serait intéressant d’évaluer en quelle mesure les transformations apportées au paysage par le travail de l’homme contribuent à la beauté du paysage même.
Pendant une inoubliable journée sur la côte d’Amalfi, un ami de mon père — qui avait écrit le sujet et le scénario d’un film célèbre avec Vittorio De Sica et Gina Lollobrigida (1) — scandalisa tout le monde avec une phrase péremptoire que personne n’osait partager.
« Qu’y a-t-il de beau en une montagne empruntant sa forme à la pluie, au vent et à la neige ? avait-il crié. Un paysage nu et sauvage, où l’on ne peut pas identifier la trace de la main de l’homme, ne m’intéresse pas du tout ! J’aime au contraire la nature maîtrisée par le génie des hommes ! Amalfi et sa casbah inextricable valent mille fois mieux qu’un promontoire inaccessible, à pic dans l’eau ! »
Il s’agissait bien sûr d’une provocation. Quel paysage demeure intègre dans sa forme originelle ? Quel paysage sortira indemne de la manipulation — bénéfique ou maléfique — d’êtres humains seuls ou associés ?

Pour conclure, en parlant de paysage (et de paysages) il est presque inévitable qu’on sorte du thème et du paysage même avec la conscience de ne jamais être à la hauteur de la tâche d’en décrire les contours ou les couleurs… Parce que le paysage est la vie même : le paysage de tous les jours c’est la vie au jour le jour, tandis que celui que nous voyons pour la première fois pendant des vacances heureuses c’est un paysage extraordinaire qui ne nous appartiendra jamais….

En octobre 2000, ma femme vint me récupérer après un séjour de presque dix jours dans une clinique romaine où j’avais assisté à bien de souffrances ainsi qu’aux petites joies que peuvent déclencher l’envie de vivre et la solidarité humaines. En peu de temps, on s’habitue à ces quatre murs et l’on s’affectionne même à cette étrange communauté où le sourire est la seule arme pour survivre… et l’on oublie qu’au-delà du grand escalier et du hall d’en bas (dont nous gardons le vague souvenir d’un froid sinistre), une banlieue laide et anonyme se réjouit de son indifférence, tel un immense terrain vague…
Toujours est-il que lorsque la voiture se mit à courir, en cette matinée de soleil et de brise légère, je découvris dans la lumière nette qui caressait les maisons et les arbres se détachant contre le ciel la quintessence de la beauté ! Une beauté qui venait à ma rencontre comme une gifle affectueuse ou un cadeau.

Giovanni Merloni

(1) Ettore Maria Margadonna : « Pain, Amour et Fantaisie » (1953)

Portrait d’une mère

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Portrait d’une mère

Voilà mon brouillon pictural du jour : une mère pensive rêvant de solitudes luxuriantes, tandis que ses deux filles au corps caché (sans doute agréable) s’inquiètent surtout pour le manque d’amour, l’une des conséquences de l’incommunicabilité entre les humains, de plus en plus évidente en cette époque de prodiges dans l’art de la communication.

Giovanni Merloni

Paris, 7 février 2018, image empruntée à un tweet de @f_lebel

Mon livre le plus beau c’est toi qui l’as écrit (Zazie n. 61)

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Mon livre le plus beau c’est toi qui l’as écrit

Quelque part
brûle une bougie
alors que hurle
ou souffle, se roulant
par le rire des larmes
quelqu’un qui croit
entendre ma voix.

Peut-être
mon livre
le plus beau
c’est toi qui l’as écrit
en bonne foi croyant
que c’était le mien.

Ailleurs, peut-être
tout près, au loin
ma main te cherche
sortant de la feuille
saisissant un nuage
se mêlant sans rage
à la lourde silhouette
qui danse, sauvage
au milieu des bougies,
tels autant de réverbères
sur le parapet d’un pont.

Ou alors s’agit-il
d’une silhouette légère
qui, affolée, se désespère,
fatiguée, hélas, de lire
des histoires de cire.

Parmi les fils du ciel
marchant en équilibre
elle débite par coeur
les mots d’un livre
sculpté dans l’âme
cette jeune protectrice
distraite, impulsive
qui pourrait être toi
ma fidèle lectrice.
Mais ce visage pensif
virevoltant sur les toits
ce n’est pas toi.

Ici dedans,
mon livre en bride
hésite à sortir
mes mots sans bouche
hurlent à vide,
mon stylo sans encre
trébuche.

Ma main
engourdie par le soir
a peur
de revenir sur la feuille,
mes yeux
aveuglés par le noir
ont peur
d’y trouver,
souriant,
ton nom.

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Image empruntée quelque part sur Twitter…

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Aménités sans ambages d’une interlocutrice amnésique (Zazie n. 60)

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Aménités sans ambages d’une interlocutrice amnésique

1.
Amonceleur
d’amertumes que l’âge avancé
a du mal à abattre,

affranchissez-vous
des abîmes de l’absence,
abreuvez votre soif d’adolescence
à ma fontaine abrupte,
abandonnez-vous agréablement
aux aboiements abrutis,
abritez vos silences
et
votre âme en peine
au pied de mon amandier
qui vous servira d’atelier
pour un autoportrait sans gêne.

2.
Avec l’abnégation d’une abeille
j’amoindrirai votre accablement

amorçant vers vous des pas
ambigus
ambivalents
amorphes

amadouant votre corps
amaigri, ambassadeur
de joies ambitieuses

amenant en amont
ma voix aiguë
telle une amulette

ambulante

améliorant votre
atmosphère

amalgamant
amitié
et
amour
et
Amen !

Giovanni Merloni

Je ne bouge pas (Bologne en vers n. 14)

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Je ne bouge pas 

Je ne bouge pas.
M’abandonnant à des gestes mécaniques
je retrace les marquises blanches
la mosaïque des visages décolorés
des ruisseaux célestes.

Je ne bouge pas.
Je n’ai plus mes armes de carton
ma carapace de cuir
mon heaume en plastique
mon col de dentelle.

Je ne bouge pas.
Me dérobant aux éblouissantes péripéties
des labyrinthes de l’inconscience,
je m’égare, immobile
sur une plage au crépuscule
où tes yeux surgissent
tels des os blancs
de la mort verte et bleue de la mer.

Je ne bouge pas,
impassible devant les deux cent films
de l’allégorie, du courage
du dénouement, du tête-à-tête
de l’étreinte, de l’adieu.

Je ne bouge pas.
Parmi les frères
je songe à nos corps blancs
confrontés à l’ennui de la fête
à la très agréable angoisse
du vent, des arbres
des fontaines de Rome.

Je ne bouge pas.
L’envie de nouveaux gestes
me conduit par à-coups
à la stupeur du chocolat
à la bagarre excitée des mots.

Je ne bouge pas.
Sans défense, mais encore vivant,
j’accède à nouveau
au monde kitch
des sourires bienveillants
des rites conformistes
au monde gris et jaune
que le va-et-vient du soleil
embellit et oublie.

Découvrant mon futur dans la vie
que je partage avec toi
je ne bouge pas.

Giovanni Merloni

La page blanche et l’esprit de conversation

La page blanche et l’esprit de conversation 

Voilà les sillons de la recherche infinie d’une gloire éphémère et pourtant éclatante où l’acharnement solitaire contre le mur d’en face — pour y décerner un paysage ou un sentiment qui nous aide à nous en sortir — fusionne désespérément avec le désir de partager avec d’autres témoins (amis, ennemis, camarades de luttes nobles ainsi que de passions ignobles) les questionnements, infinis aussi, que la vie physique nous impose à chaque tournant ou, pour mieux dire, à chaque réveil au milieu de la nuit…

Giovanni Merloni

Suffit-il d’une visite à Auschwitz pour apprendre à combattre la banalité du Mal ? Une rencontre avec Valère Staraselski

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Suffit-il d’une visite à Auschwitz pour apprendre à combattre la banalité du Mal ?

J’ai été ravi de participer, le dernier jour de 2017, à une matinée avec Valère Staraselski, invité par Antoine Spire au café dès Psaumes, rue des Rosiers, au sujet du « Parlement des Cigognes ».
J’ai été fort impressionné par le haut niveau de l’entrevue, où Antoine Spire, inspiré par le livre, a voulu fouiller davantage dans les questions encore ouvertes que ce roman soulève, tandis que Valère Staraselski, l’auteur, a su très efficacement expliquer d’abord la motivation primordiale du livre ensuite la raison de son déroulement.
En général, j’ai vu en ces deux interlocuteurs deux façons différentes d’affronter le thème de la Shoah dans son temps et à l’époque actuelle, même s’ils ont montré de partager le même but et presque les mêmes analyses.
J’avais déjà remarqué, en lisant « Le Parlement des cigognes », la présence d’un discours novateur, d’un coup d’aile en direction d’un changement d’attitudes vis-à-vis du « négationnisme » contemporain, qui essaie d’effacer toute vérité historique au profit d’une involution de la démocratie là où elle existe et résiste.
Ce travail dur et difficile de réhabilitation de la vérité historique est d’ailleurs le thème dominant de l’œuvre de Staraselski dans son ensemble : une réhabilitation qui ne fait qu’un avec des principes inébranlables que notre auteur a mûris à travers la discipline d’études sérieux et sa longue militance dans le Parti communiste français.
Tout cela se retrouve pleinement dans « Le Parlement des cigognes », où  notre écrivain se donne la contrainte de faire jaillir la vérité historique de l’Holocauste en Pologne dans la conscience paresseuse et pleine de préjugés de quelques-uns de jeunes Français en visite à Cracovie.
Car Staraselski se pose aussi une question devenue pénible de nos jours : comment éveiller les consciences fourvoyées ou endormies lorsque les conquêtes de la civilisation et de la fraternité des peuples sont attaquées voire anéanties ?
Comment pouvons-nous apprendre l’un l’autre à réapprendre à discuter, à dialoguer et finalement à reprendre le bon chemin pour contribuer au salut de l’humanité sans en compromettre les nécessités primordiales de liberté égalité et fraternité ?

Valère Staraselski essaie de faire cela dans ses romans, non seulement par un travail acharné de reconstruction fidèle des faits et des circonstances historiques, mais s’efforçant aussi de comprendre les mécanismes psychologiques qui se déclenchent notamment dans les jeunes gens quand on aborde un thème comme celui de la Shoah et donc de la nécessité d’un engagement politique pour éviter que cela se répète ou, pour mieux dire, d’un engagement collectif pour que rien ne reste obscur de ce qui s’est passé en Pologne et dans le reste d’Europe durant et après la Seconde Guerre.
Pour qu’on veille sur ce qui se passe aujourd’hui, dans un monde où la circulation vertigineuse des informations se révèle une arme indispensable pour se défendre un peu, mais n’est pas vraiment efficace pour rassembler des hommes de bonne volonté autour d’une bataille constructive.
Je partage tout à fait cet effort de transmettre aux jeunes la vérité en toutes ses facettes même les plus honteuses.
J’ai été donc ravi voyant Antoine Spire, un journaliste très exigeant, approuver pleinement ce livre ainsi que sa façon légère et profonde à la fois de raconter la Shoah, c’est-à-dire la tragédie la plus monstrueuse et insensée de notre histoire récente.
D’ailleurs, je partage tout à fait la critique de Valère sur le caractère touristique des « visites guidées » à Auschwitz…..
Certes, celles-ci sont importantes, mais il ne faut pas négliger la force d’un roman (ou d’un film ou d’une chanson) lorsqu’il s’agit d’une œuvre ayant  la capacité de déclencher, comme le fait le « Parlement des cigognes », une réaction positive parmi les jeunes !
À présent, le roman s’avère, dans les mains et dans le regard clairvoyant de Staraselski, comme le moyen le mieux adapté pour véhiculer le jugement de l’histoire, car la complexité et la précision de ce jugement sont toujours liées à des expériences réelles auxquelles seul le roman peut donner une voix qui brise le conformisme et l’indifférence.
Au bout de cette réunion je crois que tout le monde a saisi, dimanche matin, l’universalité du message du « Parlement des cigognes » avec son hommage à la question cruciale de la tolérance : un sentiment ou action qui ne peut se développer qu’en dehors de la méfiance et de la haine !

Aujourd’hui, 18 janvier, c’est l’anniversaire de mon ami Valère Staraselski, auquel je souhaite une longue et belle vie, riche de reconnaissances à son talent d’écrivain qui sait conjuguer la constance de l’engagement avec l’invention soudaine et inattendue. Valère détient finalement cet « art de transmettre » qui devient de plus en plus rare à l’époque où, paradoxalement, les possibilités d’expression et de diffusion de l’écriture sont de plus en plus sollicitées.

Giovanni Merloni

Le 18 janvier d’il y a 111 ans, naissait mon père, Raffaele Merloni, avocat et homme politique de gauche que tout le monde appelait Lello. Il est tellement présent en tout ce que j’écris ou j’imagine d’écrire, que je parle très rarement de lui sur ces pages. J’ai voulu le convoquer aujourd’hui, avec quelques-unes des personnes qui l’adoraient, pour une sorte d’étrange suggestion, venant du fait que mon père (né à Rome en 1907 où il est mort en 1967, le 20 novembre d’il y a 50 ans), avait la même faculté que Valère Staraselski de surprendre, de révéler soudainement des éclats de créativité inattendus… Inattendus, parce que ses explosions subites semblaient contredire une vie entière d’engagement obscur, solitaire, invisible…
G.M.