Va-et-vient (Zazie n. 32)

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Cascades de la Cèze (Gard) 

Va-et-vient

I
Va et vient
Alourdi par l’absence d’un mot.

En quête de nouveaux prétextes
Tremble son pied sur le fil d’eau.

Va et vient
Interloqué, inquiet, incertain
Ensanglanté par le scandale
Ne sachant plus comment
Trahir encore sa vérité.

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Cascades de la Cèze (Gard)

II
Va et vient
Anéanti par l’évidence d’un mot

En quête de la page blanche
Tombe son geste sur le bord de l’eau.

Va et vient
Infatigable, insaisissable, incohérent
Enchaîné jusqu’aux hanches
Ne sachant plus comment
Trouver le fil jaloux de son envie.

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La Cèze (Gard)

III
Va et vient
Arpentant le souvenir d’un mot

En quête d’oubli sans sagesse
Tourne son ombre se noyant dans l’eau.

Va et vient
Immobile, inapte, illusoire
Enthousiaste jusqu’aux sandales
Ne sachant plus comment
Tisser de louanges sincères à la vie.

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

TEXTE EN ITALIEN

 

Des vacances «communicantes»

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Uzès, la Place aux herbes depuis la tour du Roi

Des vacances «communicantes»

Depuis ma rentrée à Paris, je n’ai pas encore rencontré Dominique Hasselmann, même si je me suis rendu plusieurs fois près du canal Saint-Martin dans l’espoir de l’y croiser. Donc, je n’ai pas eu l’occasion d’échanger avec lui autour de mes récentes impressions de voyage.
Car le hasard a voulu que nous choisissions les mêmes endroits pour y séjourner pendant nos vacances d’été de 2014 et 2015.
En 2014, je me suis rendu à Saint-Malo presque dans la même période où Dominique séjournait à Uzès, tandis qu’en cette année 2015 les rôles se sont inversés : quitte à revenir à Uzès pour un bref « récapitulatif », Dominique est « monté » à Saint-Malo tandis que moi je suis « descendu » à Uzès.
En plusieurs occasions, j’ai déclaré que j’avais choisi Uzès à la suite des suggestions que les articles de Dominique avaient fait déclencher en moi, tandis qu’évidemment il n’avait pas besoin de partager mon enthousiasme vis-à-vis d’une localité comme Saint-Malo, universellement connue pour ses extraordinaires beautés naturelles, historiques et culturelles.
Mais il est quand même évident que cela ne se vérifie pas trop fréquemment, une alternance semblable. Dominique et moi, malgré nos personnalités différentes, nous avons des goûts et des nécessités similaires… et pourtant, lors de nos vacances, nous avons, je crois, le même reflet : rechercher d’endroits où la beauté se conjugue à quelque chose de rare et difficile à expliquer par mots… Quelque chose de plus qu’un endroit « clair, calme avec balcon »…
Peut-être s’agit-il d’une pulsion tout à fait normale, que nous partageons avec une multitude d’autres individus gênés, comme nous, par cette couche de banalité qui rend uniformes et souvent insupportables la plupart des lieux de vacances. À Saint-Malo et à Uzès, nous cherchions tous les deux, pour nos vacances, une localité qui n’était pas seulement — ou pas du tout — une « localité de vacances ».

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Saint-Malo, les remparts

Et pourtant Saint-Malo se laisse envahir au jour le jour d’une foule assez vorace tandis qu’Uzès ne manque pas de fêtes votives, de taureaux qui se laissent chevaucher ni de marchés qui n’ont rien à envier aux anciennes kermesses médiévales…
Dominique Hasselmann a beaucoup dit et montré pour faire comprendre l’unicité de ces deux « îles » incontournables où l’esprit civil très évolué se marie à une formidable capacité d’organiser et prévoir jusqu’aux moindres détails. Saint-Malo et Uzès, tout en gardant la conscience de leurs limites, sont de véritables machines urbaines parfaitement huilées et donc en condition d’endiguer les invasions les plus farouches, grâce aussi à leur culture tout à fait particulière. Moi je pourrais ajouter d’autres observations, en concentrant par exemple l’attention sur les extraordinaires remparts de l’une — créant à chaque tournant une diverse dialectique entre la ville et la mer-terre tout autour — ou sur la magnifique place aux herbes de l’autre — établissant un lien diabolique avec le reste de la ville-bonbonnière, notamment avec les boulevards qui l’entourent et l’immense territoire uzétien —, mais cela ne suffirait pas à rendre jusqu’au bout le sentiment qu’on prouve le jour où ces merveilles deviennent, d’un coup, évidentes… et surtout lorsqu’on est en train de les quitter. Laisser Saint-Malo ou Uzès c’est un peu comme laisser Venise, se séparant de vacances qui nous ont touchés profondément sans qu’il n’y eût même pas besoin d’une joie d’amour pour justifier notre chagrin…

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Uzès, la Place aux herbes

Quand nous sommes partis à Nîmes pour y reprendre le train pour Paris-Gare de Lyon, nous nous sommes longuement interrogés. Combien d’endroits existe-t-il en France comme Uzès et Saint-Malo qui gardent encore, en 2015, cette joie de vivre simple et cet amour du beau ? Combien de Saint-Malo et d’Uzès existent-elles encore dans le monde ? Les îles grecques ? Les Dolomites ? Quelle région assez reculée, épargnée par la Vague inexorable ? D’ailleurs, est-il vraiment possible de trouver cette joie tranquille et respectueuse dans un endroit reculé ?
Nous n’avons trouvé qu’une réponse, basée sur nos connaissances forcément limitées et sur notre imagination présomptueuse : il existe un autre endroit, en France, qui pourrait se juger à la hauteur de ces deux rivales et de leur force discrète d’attraction pacifique : le canal Saint-Martin de Paris ! Cette ville-ruban coulant au milieu de la grande métropole — reliant l’Arsenal au bassin de la Villette et, plus loin, au canal de l’Ourcq —, garde en elle une beauté exquise où ce peu de nature qu’on a su préserver se lie au jour le jour à la vitalité de ses habitants. Oui, nous pouvons dorénavant fermer les yeux et nous rendre à tâtons dans cette petite Venise et là assis par exemple dans la terrasse de l’Atmosphère, constater que la beauté et la joie de vivre sont là, prêtes à être saisies. Il nous suffit d’être capables de les savoir apprécier !

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Paris, le canal Saint-Martin

Giovanni Merloni

Je devrai le faire

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Je devrai le faire

Avec de « grandes » propositions de changements stratégiques sinon héroïques, on rentre à Paris.
Les vacances intenses ou paresseuses se sont révélées trop brèves, tandis que — derrière l’image de paysages incontournables ou discrets, au milieu de gens de tous les âges à l’esprit vivant et audace — notre ombre a pointé, de temps en temps, capturée contre sa volonté par quelques photos abruptes et inattendues.
Ce qu’on appelle « vacances » est parfois un redoutable miroir, ou alors le moment de la vérité. Une vérité « involontaire », comme nous l’apprend Gilles Deleuze (1), qu’il faut d’autant plus regarder dans les yeux et entendre par le menu.
En général, les vacances mettent à nu cette « nostalgie de la vérité » — ou alors « nostalgie de la rupture » — qui a servi parfois, au cours de notre vie, à prendre des décisions indispensables.
Mais il y a toujours le revers de la médaille, le côté « photographique » que ces périodes particulières, brisant la routine, assument : pendant une longue période avant de partir, pour seconder notre besoin de société et de reconnaissance, ou de vanité, nous avions parfois oublié les exigences de notre « carcasse » (2) en lui imposant de dangereux tours de force, c’est-à-dire une exploitation exagérée de certaines parties de notre corps, notamment du cerveau,  endommageant les autres parties de ce même organisme. C’est banal, mais l’on arrive tellement épuisés aux vacances qu’on n’a même pas la force de se détendre ni de profiter de ce que la soudaine absence d’obligations nous offre.
D’ailleurs, les vacances nous font entrevoir les avantages d’une « saine solitude artistique » ou alors révèlent les côtés positifs d’une contradiction entre le besoin de reconnaissance et les élans solitaires qui peuvent bien coexister dans la même personne surtout si celle-ci possède un tempérament d’artiste.

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Quant à moi, j’ai d’abord une nécessité absolue de retrouver ma position verticale, avec un minimum d’élasticité physique.
Ensuite, je devrai reprendre confiance avec les endroits naturels de cette douce France que je ne veux plus quitter, dont je peux, bien sûr, retrouver quelques traces aussi dans les jardins et dans les canaux de Paris.
Enfin, je devrai sortir de mon trou (ou de ma tour médiévale) avec mes cartons et mes couleurs. Même si mes portraits demeureront pour la plupart abstraits ou inconscients, je me dois d’essayer de peindre ce monde qui m’échappe des doigts, de m’arrêter à parler avec ces gens, désemparés comme moi, qui tournent les yeux à la recherche d’une ombre amie.
Je devrai le faire…

Giovanni Merloni

(1) dans un texte signalé sur Twitter par Laurence (@f_lebel)

(2) expression très efficace adoptée souvent par Brigitte Célérier dans « paumée ».

Pendant ces jours, 1975 (Ossidiana n. 55)

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Des évocations inexpliquées

Encore, je ne sais pas m’habituer à l’idée qu’il y aura des vacances. Brèves ou longues, je ne sais plus si quatorze jours d’absence c’est peu ou beaucoup, ces vacances dans le sud de la France seront en tout cas un temps différent, dépourvu de connexions, loin de ma petite tour où tout semble facile et accessible.
Dans ce temps, donc jusqu’au 16 août, ceux qui s’accouderont sur le portrait inconscient trouveront immanquablement cette poésie en vers libres, parfois très proches de la prose. Encore une fois une poésie ressuscitée, sortie d’un tiroir récalcitrant et poussiéreux. D’autres vacances, un bref séjour à Rome venant de Bologne d’il y a quarante ans à peu près. De là jaillit une espèce de point d’interrogation auquel je veux me consacrer les prochains jours. Est-il opportun et correct de revenir avec une telle insistance sur un passé désormais révolu, sur deux personnages, un homme et une femme, qui ne s’y retrouveront pas, parce qu’ils ont traversé une vie entière dans des mondes éloignés qui ont énormément changé, à différentes vitesses l’un de l’autre ? Et cette incohérence narrative, cette absence totale de précisions historiques, sont-elles conformes à l’idée, largement partagée par la plupart des lecteurs, selon laquelle notre vie est un théâtre ?
Et, même admettant que le personnage-narrateur devenu à présent vieux et inutile ait vécu, dans son âge meilleur, plusieurs vies, où est-il le dénouement de chacune d’elles ?
Dans mon for intérieur, je doute. À la veille de chaque publication, j’ai peur que le précaire équilibre de cette « liaison dangereuse » avec le passé, jouée par le biais d’évocations inexpliquées, précipite de but en blanc avec l’idée même de la poésie. Heureusement, le matin suivant il y a toujours quelqu’un qui trouve dans un mot ou dans une phrase un écho à ses propres chagrins ou joies cumulés…
Peut-être, je vous enverrai de temps en temps quelques cartes postales sans le timbre, pour vous dire bonjour…
Pour de nouvelles lectures, au revoir lundi 17 août ! Ciao !
G.M.

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Deux frères, Lello et Lellina (mon père et ma tante), Rome 1925

Pendant ces jours

Pendant ces jours
comme un déporté
dans une île heureuse
je me laisse distraire
par les rires des femmes
aux colliers colorés
qui m’ont vu naître
qui m’ont appris
à raconter des fables
à moi même.

Pendant ces jours
j’épuise, avec plaisir,
le va-et-vient bizarre du temps,
les préparatifs longs et gais
offusqués pourtant
par cette voix sombre, décalée
accrochée aux lustres
m’annonçant les caprices
de la vie et de la mort.

Pendant ces jours,
enfant prodigue je reviens
à la maison paternelle,
où jadis l’on m’exhibait,
timide, curieux,
convenablement habillé,
où naguère j’apprenais
en silence
de mon père la leçon
de ma mère la façon
de m’en sortir,
j’y sirote maintenant,
comme un enfant malade,
le rituel de la fête,
l’explosion des hurlements,
les fuites et les poursuites
dans les couloirs.

Et pourtant,
pendant ces jours,
combien devient-il difficile
de rêver à toi
à la femme que j’aime,
à ton parfum, à ton rire !
Impossible de me souvenir,
ici, des abris
de bois et de paille
de nos étreintes adultes !

Pendant ces jours
en quête de ton ombre,
de la lueur de ton nez,
j’avance péniblement
dans l’obscurité de plomb
m’offrant en exclusive
de sentiers impraticables
de gestes au ralenti
de mots mesurés et meurtris
qui taisent et offusquent le mieux
de nous deux.

Où sont-ils
nos cœurs suffoqués ?

Ça devient le jeu
du chat et de la souris,
les retrouver ici
nos silhouettes pulsantes
au milieu des gâteaux
des étoiles filantes
des rideaux fleuris.

C’est une dure partie
c’est de l’escroquerie
c’est une loterie,
tout comme dévider
un nœud de cordes
ayant le vent de sable
dans les yeux
ayant le vin brûlant
dans l’estomac.

Il faut bien espérer
après les vacances
qu’on sera encore heureux.

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Giovanni Merloni

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La longue écharpe de tes mots, 1975 (Ossidiana n. 54)

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001_lumineuse - copie La longue écharpe de tes mots

La longue écharpe de tes mots
sages
délicats
discrets
inépuisables
court à la dérobée,
puis d’un coup s’arrête
s’enfouissant parmi des colonnes
aux mille couleurs.

Tu gèles l’atmosphère
autour de toi
pour t’y vautrer
comme tu le ferais
dans une niche.

On dirait que tu te cloîtres,
et pourtant tu triomphes
des troupes ennemies
à cheval d’une gazelle
ou d’un mot de rébellion
subite.

On dirait que tu t’évanouis
comme un vêtement de voyage,
que tu deviens petite
comme une carte postale,
que tu te désagrèges
comme un adieu
et pourtant tu te recomposes
tout entière
sur les nattes de mes bras,
insouciants comme les tapis dorés
d’un indomptable
héros vaincu.

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Giovanni Merloni

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Elle me manque, 2005 (Solidea n. 28)

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Giovanni Merloni, La chimère jaune, 2015

Elle me manque (1)

Elle me manque, la demoiselle
littéraire et romanesque,
cette élégante hirondelle
dont Leopardi fit la fresque.

Elles me manquent, elles aussi,
ces dames belles pleines de soucis
dont les lecteurs avaient envie.

Elle me manque, la grisette
qu’on conçut, pauvre fillette
en poésie ou en éprouvette,
obligée sans autre enquête
de poursuivre, même si inquiète,
deux jumeaux dans la poussette
de la crèche à la chambrette.

Ils me manquent sinon
les « oui » ou les « non »
de la pauvre Manon,
héritière d’un forgeron.
(Avant de proférer un juron,
elle va peindre bien sûr de marron
ses belles lèvres de Junon.)

Il me manque le jour de fête
le manège dans la tête
d’une épouse analphabète
sauvage comme une bête
qui signerait, sans enquêtes,
comme un trait d’arbalète,
la pendaison du poète
au bout d’une journée malhonnête.

Personne ne s’aperçoit du soir qui tombe.

Il me manque le village
frôlé un jour dans un voyage
qui ne fut qu’un bref hommage
au poète triste et sage
obnubilé par des mirages.
(Le square est un trou noir
où des garçons sans espoir
jouent au foot sur le trottoir
en bas du manoir.)

Personne ne s’aperçoit des amies
revenant de leur journée infinie
pour tenir le pari
de renouer avec leur mari
désormais parti.

Personne ne s’aperçoit des amants
péniblement revenants
d’un pas lourd et inconstant
dans leur nid sans diamants.

Il me manque, le samedi,
ce village perdu de comédie
où rarement le Paradis
se changeait, pendant la nuit,
en Enfer inouï :
toi, la pêcheuse hardie,
moi, le poisson englouti,
prisonniers abasourdis
d’un aquarium maudit.

Elle me manque
peut-être, pardi
une certaine Italie.

Giovanni Merloni

(1) Petite désacralisation du « Samedi du village » (« Il sabato del villaggio ») de Giacomo Leopardi (1798-1837) et de sa ville natale, Recanati, où l’on peut visiter son manoir-musée.

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Dans un instant je pars, 1975 (Ossidiana n. 53)

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Giovanni Merloni, Entrées et sorties, gouache 2015

Dans un instant je pars

Dans un instant je pars.

Dans une poche décousue
je vais cacher
mon amour sérieux
mes élans maladroits
ma passion difficile
pour une femme
magnifique.

entrées sorties part

Au-delà des montagnes
je me surprendrai à gaspiller le temps
dans une autre ville
assis au beau milieu
d’un endroit bruyant
de moteurs et de gens.

De temps à autre
je lèverai les yeux
pour retrouver
dans le va-et-vient
des ombres étrangères
mes mêmes pas inquiets
mes mêmes regards
hantés par la solitude.

Je verrai défiler
dans une foule de corps inconnus
mes journées et ma vie
répressives ou fuyantes
dans un rêve qui sera
pour tout le monde
identique.

Giovanni Merloni

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Un train d’ombres, 1976 (Ossidiana n. 52)

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Un train d’ombres

Un train d’ombres
court au ralenti
sur la feuille blanchie
d’un rêve évanoui.

Un train de regards
s’accoude sur le parvis
sur les gestes engourdis
sur les vêtements hardis.

Un train de mots
raconte l’air hébétée
le corps désespéré
des épousailles ratées.

La douleur est une paralyse gelée
dans le lit vide de la nuit
où je poursuis les murmures illisibles
de ta bouche.

Giovanni Merloni

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Pour te faire plaisir, 1976 (Ossidiana n. 51)

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Pour te faire plaisir

Je t’écris des poésies
pour te faire plaisir.

Je t’écris des poésies
parce qu’un véritable dialogue
entre adultes n’a jamais existé
entre nous.

Je t’écris des poésies
parce qu’ils se sont écroulés,
désormais,
les palais et les églises
abritant notre amour.

Je t’écris des poésies
en profitant des interstices
soudains
où tu me parles encore
où tu me cherches
où tu me caresses
où tu m’attends
peut-être.

Je t’écris des poésies
parce que
les églises ni les palais
ne seront impatients
d’héberger, un beau jour,
notre « oui ».

Je t’écris des poésies
parce que je me refuse
de te ranger dans une boîte,
t’exploitant
comme une chose.

Je t’écris des poésies
parce que cette souffrance
va m’apprendre à adorer
tes distractions
tes fuites
tes absences.

Même en sachant
que tu ne reviendras pas
je t’écris encore des poésies
pour te faire plaisir.

Même en sachant
que cela ne servira pas
je t’écris encore des poésies
parce que je t’aime.

Giovanni Merloni

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Rien qu’un «guizzo», un «schizzo» et un «ghiribizzo». Quoi faire, alors ?

001_grue 003 180 Rien qu’un «guizzo», un «schizzo» et un «ghiribizzo». Quoi faire, alors ?

Si j’avais les instruments adaptés et le temps nécessaire, je pourrais le démontrer, j’en suis sûr et certain : au cours d’une journée, du petit matin au soir, même en comptant certaines heures creuses et paresseuses de l’après-midi, chacun de nous n’a droit qu’à un seul « guizzo » (1), rien qu’à un seul microscopique éclat de génie. Il vaut mieux le savoir en avance, ayant bien sûr la présence d’esprit, au moment donné, pour sauter sur la croupe de la chimère journalière qui passe, si c’est vraiment elle qui passe, si ce n’est pas, au contraire, une de ses fausses copies.
Dans le cas heureux et unique, combien de temps durera-t-elle notre inspiration ? Quelles importances ou intensités pourrons-nous reconnaître à notre « schizzo » (2) ou au féminin, notre esquisse ? Quelle valeur nous sera reconnue pour que nous puissions nous accorder le « ghiribizzo » (3) ou la lubie, brève et fulgurante, de nous exprimer de façon abrupte et inattendue ?

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Chaque jour, nous avons droit au maximum à un seul guizzo et/ou schizzo et/ou ghiribizzo.
Je tire cette théorie, bien évidemment, de mon expérience directe. Cette chance de renaître chaque jour, avec une petite provision d’énergie, d’enthousiasme ou de colère juste, fait partie d’un cycle très humain et corporel, presque inexorable. D’ailleurs, cette faculté d’inventer un petit calembour, un slogan publicitaire, une boutade qui pourrait changer le monde, peut se traduire, au fur et à mesure, en quelque chose de plus solide… Il suffit de sommer calmement, jour après jour, les guizzi, les schizzi et les ghiribizzi. Avec le temps nos petites éruptions volcaniques quotidiennes pourraient donner la vie à un grand tableau, un triptyque, une fresque… Ou alors, elles pourraient suggérer à notre alter ego méthodique et planificateur les éléments-clés pour une reconstruction sincère et équilibrée de nos drames, de nos joies ainsi que de nos obsessions.
Bien sûr, les exceptions ne manquent pas. Par exemple la Cappella Sistina que Michel Ange a peinte relativement en peu de temps. Et bien sûr, la réalisation de certains tableaux peut être assez rapide, surtout s’il y a eu avant un travail intense et continu des années durant.
On connaît d’ailleurs par quel immense travail Giacomo Leopardi se consacra à son Zibaldone ou Marcel Proust à son Temps perdu… Leurs œuvres ont eu besoin de l’abri d’un temps de renfermement, prolongé jusqu’au désespoir, jusqu’à l’abnégation sinon à une sorte de suicide même…
Ou alors je m’interroge sur le rapport entre l’œuvre extemporanée d’un Nicolò Paganini — ou la création fulgurante d’un Gioacchino Rossini — et la lenteur pleine de prodiges de Giuseppe Verdi, par exemple. Il y a des génies au tempérament rapide sinon vertigineux, du moins pendant une phase de leur vie, tandis que d’autres ont besoin de mûrir longuement, en silence. Le même Rossini — dont on a écouté, bouche bée, une symphonie irrésistible de ses vingt ans telle la Gazza Ladra —, lors de son âge mûr, marqué par son installation à Paris, il perd un peu, apparemment, de cette insouciance qui le rendait auparavant capable de créer des chefs-d’œuvre tout comme s’il s’agissait d’improvisations…

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Mais voilà que je suis arrivé au point de cuisson désiré pour le pot au feu que j’aimerais offrir, comme le faisait Pierre-Auguste Renoir avec les siens, à mes amis peintres ou photographes ou poètes, habitués désormais à transférer sur les blogs qu’ils ont amoureusement créés leurs guizzi, schizzi et ghiribizzi quotidiens. Je suis arrivé donc à la conviction qu’il faut se sacrifier si l’on veut atteindre de vrais résultats dans le domaine de l’art tout comme dans celui de la littérature. On peut bien sûr lire, relire et commenter, aujourd’hui, le Journal de Kafka sur le web, se passionnant à la traduction originale de Laurent Margantin. On peut redécouvrir Virginia Woolf dans le français cohérent dont nous fait cadeau Christine Jeanney. Et cætera. Mais Franz Kafka ni Virginia Woolf ou Leopardi ou Proust n’auraient pas achevé leurs œuvres gigantesques en les publiant au jour le jour sur des blogs.
Bien sûr, Virginia écrivait des articles et Kafka avait l’obligation d’un travail « alimentaire » quotidien. Mais ils faisaient cela avec la main gauche et même à contrecœur, tellement vif était leur souci vis-à-vis du temps perdu, arraché à leur véritable existence de poètes…
Notre exploitation quotidienne pourrait bien sûr frôler par hasard des cimes très élevées, notre performance serait toujours éphémère et caduque. Quoi faire, alors ?
Tout simplement accepter que notre guizzo quotidien ne sera qu’une trace, sous forme de schizzo, pour une éventuelle élaboration successive, que nous devrions faire en cachette, ayant préalablement coupé tous les fils avec la réalité et ses petites vanités indispensables. Peut-être, nous n’aurons pas le temps, ni les énergies ou la concentration, au moment donné, pour transformer le canevas en scénario et le scénario en film. Nous pouvons bien sûr nous laisser bercer par l’illusion que quelqu’un d’autre, en dehors de nous, le fera après nous, quand nous serons disparus. Dans un tel état des choses, ne serait-ce alors mieux disparaître avant, le plus tôt que possible, en bonne santé, renonçant à quelques petites gloires quotidiennes pour essayer de laisser une trace un peu plus accomplie de notre passage ? Est-il tellement nécessaire, pour avancer, la reconnaissance que nous sollicitons de notre vivant avec autant d’acharnement ?
Nous sommes tous des êtres humains. Une âme sociable plus ou moins vivante en chacun de nous nous pousse à sortir, à bavarder, à discuter, à subir parfois l’influence des uns et des autres. Cette technologie dévoratrice nous offre d’ailleurs des merveilles virtuelles dont notre appetit ne peut plus se passer. S’il est vrai que notre vie est devenue de plus en plus anonyme et peut être aliénée… nous ne saurions plus disparaître du jour au lendemain sans ressentir cet acte comme un échec, un gigantesque pas en arrière, un retour à l’âge de la pierre.
Donc, on continue comme cela. En nous prenant, de temps en temps, le ghiribizzo d’écrire un poème qui demeurera un fragment, de raconter notre vie dans un journal fictif, constellé d’indispensables mensonges, de couper notre roman de mille pages en mille morceaux qui s’éloigneront de plus en plus de l’esprit originaire…

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Giovanni Merloni

(1) guizzo = bond insaisissable d’un animal ou d’une personne, toujours dans une direction inattendue, comme le ferait un poisson jaillissant de l’eau. Au sens figuré par « guizzo » on entend surtout un petit prodige, tout à fait inattendu, de l’intelligence humaine.
(2) schizzo = terme qu’en italien oscille entre l’éclaboussure et l’esquisse. Donc au sens figuré cela explique soit une attitude fort spontanée et parfois maladroite, soit le résultat d’une habileté manuelle expérimentée dans le dessin.
(3) ghiribizzo = c’est un caprice soudain, qui peut regarder n’importe quelle activité ou intérêt. Le «ghiribizzo » est souvent évoqué, au cours d’une conversation comme une sorte de revendication paradoxale. Par exemple : « Je me rends chez le coiffeur quand me saute dessus le « ghiribizzo », voire le caprice, de le faire ».