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001_case-autrou-180Cette photo de Dominique Autrou (empruntée à un tweet de @aucoat)  est tout un programme… Cela pourrait être un groupe de maisons dans un pays de Romagne (ou plus à sud) sur l’une des routes enjambant les Apennins !

« Agata n’est pas là, que je suis idiot ! »

Agata c’est un prénom tabou, ni vieux ni neuf, ayant pour moi une signification terrible. Quand je prononce, je scande, je hurle ou alors je susurre ce prénom, Agata, je m’aperçois que dans ma voix forte ou faible, dure ou tendre, il y a toujours un fond de douleur qui n’est pas indemne d’une subtile volupté et d’un étrange plaisir.
Parce que ce prénom, même s’il doit nager très souvent contre les vagues du chagrin, ne se noiera jamais dans la tempête du désespoir. Le prénom d’Agata, séparé du corps de sa propriétaire, vient donc tout seul à mon secours, quand je me retire dans un coin à penser à moi-même et que j’éprouve de la compassion pour mes vains efforts de concilier ce que je crois fermement — le fait de ne rien croire ou presque — et ce qui jaillit violemment de mes viscères :
« La solitude pue, mon Agata ! Elle va devenir tôt ou tard une chose dont j’aurai honte. Tout le monde me regarde de biais et ne dit rien, mais l’on comprend très bien que la solitude que j’as sur le dos et sur la gueule ne peut être interprétée que d’une façon : “Toi, Alfredo, tu es totalement incapable de t’adapter et faire quelque chose pour les autres !” Résultat : je suis seul, et je deviens antipathique à tout le monde ! Par contre, on pardonne la solitude à la femme, parce qu’on dit toujours que la faute n’est pas à elle, que ce n’est pas d’elle-même qu’elle l’a cherchée, tandis qu’il y a toujours quelqu’un d’autre qui la lui a imposée… Cela dit, à combien de personnes au monde pourrais-je avouer, mon Agata, que je suis en train de découvrir, en moi, plusieurs points en commun avec les femmes pour de nombreux aspects de la vie ? Tout un chacun dirait qu’une telle affinité ne peut pas exister, parce que les femmes sont très bien capables de demeurer seules, sans être des personnes névrotiques, tandis que moi, je suis un sujet très peu fiable, même quand je ne suis pas seul… Mais, certainement, les femmes, je suis le premier à l’admettre, flottent dans toute autre sphère céleste par rapport aux hommes ! Jamais, je le jure, je n’avais imaginé qu’il aurait pu y avoir d’autre dieu en dehors de toi, ce que mon inconscient ne cesse de croire. Mais à présent, dis-moi, qu’en ferai-je de ma double solitude ? Celle de vivre sans toi, celle de n’être pourtant capable de songer qu’à toi ? »

002_alluvione-180Frits Thaulow, « le peintre de l’eau »
image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Dans la rue, il y a tant de filles qui te regardent tout en se laissant regarder, des femmes qui sans doute devinent dans ton regard maladroit ses mêmes empêchements. Mais je ne réussis pas à vaincre mon étrange — ô combien tenace — résistance intérieure. La même qui me bloque si je croise une femme dont je pourrais me payer l’amour, par exemple… Qu’est-ce qui me ligote les mains et la voix ? La peur de me confronter à l’incapacité d’aimer quelqu’un qui ne soit pas Agata ? Un cosmique manque de confiance dans « une » prochaine ? Suis-je vraiment si mal réduit ?
Pour me rattraper moi-même, je me console alors en me disant que j’aime la maison où je suis né, que j’aime la terre parce qu’elle est verte et que sur le pré danse une lumière bouleversante… Je m’emporte à l’idée que je suis encore capable d’aimer, que je suis jeune, puissant ; un roi ayant une lourde couronne de bois et pour manteau le vaste ou petit territoire qui m’entoure, constellé de tours et de champs ainsi que d’infinies ruelles tranquilles. Dans mon règne, j’aurais certainement besoin d’encouragement, de quelqu’une qui range les couvertures de mon lit pour me dire, d’un simple geste, que j’ai le droit moi aussi à une vie heureuse et sereine. Si je ferme les yeux, je vois les mains rouges et rugueuses des « ragazze » de campagne de mon enfance que je n’osais pas regarder dans les yeux, dont pourtant je saisissais au vol tous les sentiments, sans qu’il y eût besoin de parler. Je les imagine inchangées, dans une maison de chambres et couloirs faiblement illuminés qui n’a pas changé non plus. Elles seraient très accueillantes, prêtes à me traiter comme un homme, au nom d’un sentiment d’affection et de respect réciproque qui est sacré, bien sûr, mais peut aussi bien se transformer, en dehors de tout sentiment de culpabilité, en une étreinte spasmodique, en un baiser absolu et doucement violent… Chez moi, l’existence se déroule sur le train que, tout petit, j’empruntais pour me rendre dans ces mythiques localités de villégiature qui s’appelaient La Thuile, Cortina, ou Canazei. Ces interminables ballottements, où j’étais le seul à demeurer éveillé, debout sur le couloir à regarder la nuit courir devant la fenêtre froide et humide… Dès mon enfance, j’ai eu toujours l’impulsion d’aimer même trop les choses, de courir à la rencontre, avec ce train, des tunnels sombres et vides ou des haltes sur des voies de garage…
Là, le désespoir explosait violemment, car je touchais de la main la disparition de ces corps et de ces visages tandis que se volatilisaient aussi ces couloirs et ces lumières inaccessibles, ces villes et ces personnes si accueillantes, perdues…

003_edward-munch-180Edward Munch, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Par le même élan enthousiaste et aveugle, j’ai couru au téléphone et j’ai fait et refait le numéro d’Agata, qui répondait longuement « libre », comme un train dont on voit la queue de lueurs rouges tandis qu’il se perd dans l’obscurité d’une galerie. « Agata n’est pas là, que je suis idiot ! Elle est sans doute repartie à Procida pour la Toussaint ! » ai-je constaté, tout en m’apercevant que le combiné était entièrement recouvert de poussière. Durant deux mois de solitude, deux siècles d’absurde et insondable silence, je croyais avoir grandi, découvrant une façon « objective » de m’éloigner des sentiments, des idées et des souvenirs… Je m’étais même bercé de l’illusion que j’appartiendrais finalement au monde des hommes libres, que je redeviendrais maître de ce que j’étais avant, de mon essence, de ma force et — pourquoi pas ? — de mon « charme ». Un mot, ce dernier, dont j’ai honte, que je ne saurais pourtant pas remplacer par un autre. Mais, il n’y a rien à faire. C’est lui qui fait la loi, ce téléphone qui m’a attendu pendant deux mois dans un appartement presque toujours vide et, il y a quelques minutes, il a sonné « libre » tel un train qui emporte au loin tout ce que j’aime le plus au monde. Je ne suis pas libre du tout ou, du moins, je ne le suis pas encore, au fur et à mesure que cette étrange parenté amoureuse entre nous devient indestructible et tenace… Agata demeure la seule personne au monde qui puisse influencer mes jugements et partager, sans perdre le nord, les hauts et les bas de mon existence compliquée.
Je croyais qu’Agata, s’éloignant de moi, deviendrait moins redoutable, tandis que mon esprit critique me donnerait la chance d’examiner calmement ses défauts ainsi que nos incompatibilités. Mais ça, ce n’est pas passé ainsi : si je pense à Agata lointaine je me souviens surtout des choses que j’aime d’elle. Voilà pourquoi j’ai honte de mes trahisons et de mes gestes irréfléchis. Et, à la tombée de la nuit, je me repens s’il n’y a plus de place pour elle dans mon lit !

Giovanni Merloni (1963)