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« ..Sans réussir à la comprendre », la femme selon Cesare Pavese

18 dimanche Mai 2014

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Cesare Pavese

Dans mon invitation à la lecture des textes de Cesare Pavese, de ses poèmes en particulier — que d’ailleurs je trouve très bien traduits en français, chose rare, dans les éditions Gallimard (1) —, je me suis borné à une traversée diagonale, inévitablement incomplète, essayant tout de même de frôler quelques éléments clés de l’œuvre de cet auteur « à la belle voix ». Un précurseur de son temps qui garde, aujourd’hui, toute son actualité et originalité.
Après avoir évoqué le « rythme de son imagination », je voudrais examiner l’importance des lieux ainsi que le rôle de la femme dans la poétique de Cesare Pavese.

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Quant aux lieux, vous trouverez, dans tous les textes critiques sur Pavese, la mise en valeur des Langhe, cette région de « dures collines » et d’hommes « taciturnes » où notre poète a vécu son enfance et adolescence. Ces racines ont bien sûr un rôle essentiel dans la maturation du « motif » primordial ainsi que du premier « mouvement » musical d’où se déclenche progressivement l’expression poétique de Pavese. Mais je ne crois pas qu’un portrait fidèle de cet auteur puisse se réduire à la mythologie de ce monde mystérieux et fascinant. Car de toute évidence Cesare Pavese eut besoin de la « rupture » du déplacement à Turin pour que son travail d’écrivain et de poète assume la consistance et la force de message universel qu’on lui a reconnues dès les premières publications de ses vers :

Stupéfié par le monde, il m’arriva un âge
où mes poings frappaient l’air et où je pleurais seul.
Écouter les discours des hommes et des femmes
sans savoir quoi répondre, ce n’est pas réjouissant.
Mais cet âge a passé lui aussi : je ne suis plus tout seul,
si je ne sais répondre, je m’en passe très bien.
J’ai trouvé des compagnons en me trouvant moi même (2).

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Cela se confirme dans la conclusion de ce beau portrait de la ville de Turin que fit Cesare Pavese même  :
« En en étant éloigné, je commence à inventer (fréquentatif d’invenire) une fonction conditionnante de l’art précisément dans le Piémont et principalement à Turin. Ville de la rêverie, à cause de son aristocratique plénitude faite d’éléments nouveaux et anciens ; ville de la règle, à cause de son manque absolu de fausses notes dans le domaine matériel et dans le domaine spirituel ; ville de la passion, à cause de son caractère bénévolement propice aux loisirs, ville de l’ironie, à cause de son bon goût dans la vie ; ville exemplaire, à cause de son calme riche de tumulte. Ville vierge en art, comme celle qui a déjà vu d’autres faire l’amour et qui, en ce qui la concerne, n’a toléré jusque-là que des caresses, mais qui est prête maintenant, si elle trouve son homme, à franchir le pas. Ville enfin où, arrivant du dehors, je suis né spirituellement : mon amante et non ma mère ni ma sœur. Et beaucoup d’autres sont avec elle dans ce rapport. Elle ne peut qu’avoir une civilisation, et moi je fais partie d’un groupe. Les conditions y sont toutes ».(3) 

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Une fois saisie l’importance dialectique des contextes (la campagne des Langhe, la ville de Turin et la ville de Rome) pour lui comme pour la plupart des intellectuels de sa génération, on se rend bientôt compte de l’importance de la femme dans l’œuvre de Cesare Pavese.
Il s’agit d’abord de la « femme au milieu du contexte », inscrite dans les poésies-récits où elle va interpréter petit à petit le rôle de protagoniste (comme dans « Rencontre » et « Paternité »). Ensuite, la question primordiale de « l’altérité indispensable » de la femme — tout en amenant une évolution de plus en plus dramatique de son existence —, comporte en parallèle un changement sensible de son expression poétique (4).

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Déjà, la jeune femme qu’il croise (dans « Rencontre ») dans le corso du pays — une « tache plus claire/sous les étoiles incertaines, dans la brume d’été » —, elle vit, devant les yeux du poète, « définie, immuable, tel un souvenir ». Elle est cristallisée, comme le dirait Stendhal, dans une idée platonique de l’amour, ou du moins dans la suspension de l’attente. Au contraire, la jeune fille qui danse, en se déshabillant, devant les yeux de son père et d’autres vieux ainsi que des jeunes déjà vieux (dans « Paternité ») représente explicitement la question du sexe et du sang, donc du côté physique dans le rapport amoureux, vis-à-vis duquel Pavese ne cache pas son pessimisme ni son angoisse.
Si la jeune femme qu’il entrevoit dans le corso a été créée « du fond de toutes les choses » qui lui sont « les plus chères sans réussir à la comprendre », la danseuse n’est qu’un corps, « un seul corps/qui se meut en rivant le regard de chacun. »
« Qu’est-ce qui me fait souffrir chez elle ? Le jour où elle levait le bras sur le corso asphalté, le jour où on ne venait pas ouvrir et où elle est apparue ensuite avec ses cheveux en désordre, le jour où elle parlait doucement avec lui sur la digue, les mille fois où elle m’a bousculé. Mais ce n’est plus là de l’esthétique, ce sont de lamentations. Je voulais énumérer de beaux et infimes souvenirs, et je ne me rappelle que les tortures. Allons, celles-ci serviront tout de même. Mon histoire avec elle n’est donc pas faite de grandes scènes, mais de très subtils moments intérieurs. C’est ainsi que doit être un poème. Elle est atroce, cette souffrance. » (5)
En fin de compte, ce que Cesare Pavese nous livre avec une sincérité extrême et même embarrassante pourrait bien sortir de l’expérience humaine de la plupart des hommes sensibles ayant eu une éducation familiale rigide dans un contexte humain et social renfermé et constellé de tabous. Il n’est pas toujours facile de se séparer définitivement d’un rapport privilégié avec sa propre mère, et cetera. D’ailleurs, déjà le titre « Métier de vivre » (6) nous explique que l’indispensable « initiation » à la vie ne se réalise pas seulement à travers le travail et le statut social qui s’en suit, mais aussi à travers l’amour. On ne considère pas assez que la réussite amoureuse n’est pas toujours escomptée et que souvent, à travers le rapport de couple, sous le piège (ou le chantage) de l’amour, des conflits peuvent se déclencher où le rapport de force éventuellement déséquilibré entre homme et femme correspond au rapport de force qu’on observe chaque fois qu’on a affaire à un exploiteur et un exploité.
Dans le « Métier de vivre » Pavese a peut-être longuement recherché son partenaire qui l’aidât à surmonter le « gap » psychologique entre des femmes trop idéalisées ou trop « expertes de la vie » et son personnage « toute-tête », exagérément intransigeant et orgueilleux, donc incapable de « relativiser » le poids d’une rencontre.
C’est ainsi qu’il vit constamment la contradiction entre « … un goût libidineux pour l’abattement, pour l’abandon, pour l’énervante douceur, et une volonté impitoyable de réagir, mâchoires serrées, exclusive et tyrannique, est une promesse d’éternelle et féconde vie intérieure ». (7)
Vivant les hauts et les bas de cette contradiction, l’œuvre de Pavese suit donc une parabole douloureuse à commencer par la première « prise de conscience » (que nous avons saisie dans les deux poésies citées de « Travailler fatigue ») jusqu’au dernier testament poétique dont les poésies citées (« Je passerai par la place d’Espagne » et « La mort viendra et elle aura tes yeux ») représentent sans doute l’expression la plus cohérente.

005_portici 04 - Version 2 180«…Sans réussir à la comprendre », la femme selon Pavese

Ces dures collines qui ont façonné mon corps
et qui ébranlent en lui autant de souvenirs,
m’ont fait entrevoir le prodige de cette femme
qui ne sait que je la vis sans réussir à  la comprendre.

Un soir, je l’ai rencontrée : tache plus claire
sous les étoiles incertaines, dans la brume d’été.
Le parfum des collines flottait tout autour
plus profond que l’ombre et soudain une voix résonna
qu’on eût dit surgie de ces collines, voix plus nette
et plus âpre à la fois, une voix de saisons oubliées.

Quelquefois je la vois, elle vit devant mes yeux,
définie, immuable, tel un souvenir.
Jamais je n’ai pu la saisir : sa réalité
chaque fois m’échappe et m’emporte au loin.
Je ne sais si elle est belle, elle est jeune entre les femmes :
lorsque je pense à elle, un lointain souvenir
d’une enfance vécue parmi ces collines, me surprend
tellement elle est jeune. Elle ressemble au matin. Ses yeux me suggèrent
tous les ciels lointains de ces matins anciens.
Et son regard enferme un tenace dessein : la plus nette lumière
que sur ces collines l’aube ait jamais connue.

Je l’ai créée du fond de toutes les choses
qui me sont les plus chères sans réussir à la comprendre. (8)

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Paternité

Rêverie de la femme qui danse, et du vieux
qui est son père ; jadis il l’avait dans le sang
et il l’a faite une nuit en jouissant tout nu dans un lit.
Elle se presse pour avoir tout le temps de se déshabiller,
car il y a d’autres vieux qui attendent.
Quand elle bondit dans la danse, tous dévorent du regard
la force de ses jambes, mais les plus vieux en tremblent.
La femme est presque nue. Et les jeunes regardent
et sourient. Il y en a qui voudraient être nus.

Ils ont tous l’air d’être son père, les petits vieux enthousiastes
et il sont tous, chancelants, le vestige d’un corps
qui a joui d’autres corps. Les jeunes aussi
seront pères un jour, et la femme est la même pour tous.
Tout se passe en silence. Une profonde joie
saisit la salle obscure devant cette vie jeune.
Tous les corps n’en font qu’un, un seul corps
qui se meut en rivant le regard de chacun.

Ce sang, qui coule dans les membres vigoureux
de la femme, c’est le sang qui se glace chez les vieux ;
et son père qui fume en silence pour se réchauffer,
ne bondit pas, mais c’est lui qui a fait la fille qui danse.
Son corps a une odeur et des élans qui sont les mêmes chez le vieux et les vieux. En silence,
le père fume et attend qu’elle revienne, habillée.
Tous attendent, vieux et jeune, et la fixent ;
et en buvant tout seul, chacun y pensera. (9)

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Je passerai par la place d’Espagne

Le ciel sera limpide.
Les rues s’ouvriront
sur la colline de pins et de pierre.
Le tumulte des rues
ne changera pas cet air immobile.
Les fleurs éclaboussées
de couleurs aux fontaines
feront des clins d’œil
comme des femmes gaies.
Escaliers et terrasses
et les hirondelles
chanteront au soleil,
Cette rue s’ouvrira,
les pierres chanteront,
le cœur en tressaillant battra,
comme l’eau des fontaines.
Ce sera cette voix
qui montera chez toi.
Les fenêtres sauront
le parfum de la pierre
et l’air du matin.
Une porte s’ouvrira.
Le tumulte des rues
sera le tumulte du cœur
dans la lumière hagarde.

Tu seras là — immobile et limpide. (10)

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La mort viendra et elle aura tes yeux (11)
La mort viendra et elle aura tes yeux
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. Ô chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort à pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets. (12)

Cesare Pavese

009_statua 180

(1) Travailler fatigue de Cesare Pavese (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969

(2) Ancêtres dans Travailler fatigue de Cesare Pavese, p. 31 (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969

(3) Cesare Pavese, Le métier de vivre, 17 novembre 1935, p. 48-49 (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008

(4) « Il y a un parallèle pour moi entre cette année-ci et ma manière de considérer la poésie. De même que ce n’est pas aux grands moments (….) que j’ai connu la souffrance la plus atroce, mais à certains instants fugitifs des périodes intermédiaires ; l’unité du poème ne consiste pas dans les scènes mères, mais dans la correspondance subtile de tous les instants créateurs. Ce qui revient à dire que l’unité ne doit pas tant au grandiose de la construction, à la charpente identifiable de la trame, qu’à l’habileté joyeuse des petits contacts, des reprises infimes et presque illusoires, à la trame des répétitions qui persistent sous chaque différence ». Cesare Pavese, Le métier de vivre, p. 64-65, 28 février 1936 (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008.

(5) Cesare Pavese, Le métier de vivre, p. 64, 28 février 1936 (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008.

(6) Pour un nouveau lecteur de Cesare Pavese le conseil serait celui de lire en parallèle ses poésies et ses romans avec l’accompagnement et le contre-chant de Métier de vivre. Cette mine prodigieuse n’est pas qu’un journal du combat entre les difficultés de la vie et les maux de la vie même. On n’y parle pas seulement du drame personnel de l’auteur et, indirectement, de la société qui l’entoure, prisonnière de ses tabous et de ses lois inébranlables. Ce livre est aussi un merveilleux exemple d’œuvre ouverte, où l’essai critique ou la réflexion philosophique ne font qu’un avec un indomptable amour pour la force créatrice de la parole. Cesare Pavese, Le métier de vivre (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008.

(7) Cesare Pavese, Le métier de vivre, 4 novembre 1938, p. 204 (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008.

(8) « Rencontre », dans Travailler fatigue de Cesare Pavese, p. 51-52 (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969

(9) « Paternité », dans Travailler fatigue de Cesare Pavese, p. 106-107 (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969.

(10) « Je passerai par la place d’Espagne » (28 mars 1950) dans Travailler fatigue de Cesare Pavese, p. 211-212 (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969.

(11) Quand j’étais un jeune étudiant, peut-être un peu trop gâté et désinvolte, certes superficiel, je m’amusais, avec mes camarades, à virer en boutade, par un jeu de mots assez grossier et brusque, des choses qui auraient bien sûr demandé une connaissance plus approfondie. Parmi ces calembours, où l’admiration se mêlait à l’irrévérence, je me souviens toujours de cette phrase : « « travailler fatigue », et si tu ne fais pas attention « la mort viendra et elle aura tes yeux » ! »

(12) « La mort viendra et elle aura tes yeux » (22 mars 1950), p. 207 dans Travailler fatigue de Cesare Pavese, p. 31 (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969.

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 18 Mai 2014

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Irène, 2005 (Solidea n. 18)

17 samedi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Solidea

001_irène 180

Irène
(paix après la défaite, ou à la veille d’une grandiose victoire ?)

Quelquefois,
je te vois arriver
ou plutôt pointer
parmi les ombres du boulevard

Je te vois pirouetter, surprise
par un son intérieur
par une sonnerie d’enfer.

Essoufflé, j’allonge le pas,
coupant l’asphalte
en diagonale.

Ainsi je te dépiste, ou alors
c’est toi qui me dépasses.

Je m’enfonce dans le bar du décaféiné
tandis que toi, Irène, tu poursuis, élégante,
interrogative, hésitante
jusqu’à la porte insignifiante.

Angoissant, l’ascenseur me hisse
dans le court couloir. Devant les toilettes
une barbare négligence a supporté
que toi, la brune Irène aux mains blanches,
élégante comme une vedette,
tu t’assisses juste là, suspendue
sur un tréteau d’air.

Presque une demi-heure
s’est écoulée
(Elena n’est pas arrivée).
(Il y a toujours une pause)
(un échange de rumeurs)
(peut-être, j’épie tes « Ciao »,
tes soupirs)
(peut-être, tu écoutes
à contrecœur mes répétitifs discours ;
peut-être, de façon audible,
j’engloutis le crapaud
en m’apercevant que toi,
innocente et hardie,
tu lâches, gémissant,
parmi les bruits sourds de l’esprit,
de souffles de jeune vie ;
peut-être, tu soupires
silencieusement, si j’écrie,
tout en réprimandant quelqu’un
ou l’air, ou que je dis en grésillant
plusieurs fois « Zut ! »)

(entre-temps, Elena est arrivée).

002_terminal ostiense quadro 180

Presque cinq mois
se sont écoulés
et nous parlons encore de travail
juste dans les pauses de travail.

Parfois, imprudent ou superficiel
(quand Elena n’est pas là),
sans prétextes
(de loi ou délibération)
je débarque dans ta chambre au-delà
sans les excuses de l’âge
(je n’ai plus cet âge-là).

Coincée aux cordes du ring
en tournant l’œil égaré
(tout de même gentille),
tu subis mes mots brouillons :

PLUS DE TRANSPARENCE
MOINS D’ABSOLUTISME !
MOINS DE BUREAUCRATIE
PLUS DE VIE !

Entrant et sortant, la lumière
envahit la petite chambre au grand
bureau (ou alors s’enfuit
par la fenêtre, tandis qu’Elena,
imperceptiblement, enregistre et signale
toute variation climatique).

Caressée par le soleil
ou chérie par la lune,
tu hoches tes cheveux
tout en approuvant l’onde
de la fin heureuse. Ratatinée
et photogénique, tu glisses
volontiers sur la barque
ayant échoué
de l’AUTORITÉ (1).

Ou alors, obscurcie,
tu te sauves
dans l’angle le plus sombre
ou tu serres dans tes bras
la plante grasse
et tu deviens la figure de proue
du Titanic-ÉTIROTUA
qui s’effondre déjà.

Je t’attends, Irène
pacificatrice belliqueuse,
obligée de pratiquer l’escrime
pour esquiver la caserne
indisciplinée et rassise
comme du pain peuplé
de mouches.

003_fontanella 180 antique

Il nous faudrait, à nous tous,
une différente tranchée,
un plateau lumineux,
un placard garde-robe,
des toilettes éloignées et discrètes,
un téléphone secret
ainsi qu’un monde renversé
où l’on puisse dire sans timidité
AUTORITÉ
un petit mot qui porte bien
dont la signification convienne
demander à Irène.

Giovanni Merloni

(1) Dans ce mot AUTORITÉ se condense et se résume le travail de sept ans, de 1999 à 2006, que j’ai exploité dans un rôle de responsabilité. Ce n’est pas la peine ici d’entamer un récit qui demanderait un petit survol historique. Laissons cette « poésie d’un jour » libre de s’exprimer.

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 mai 2014

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San Marco à l’aube, 1975 (Ossidiana n. 35)

16 vendredi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Ossidiana

001_1955 Venezia negativi (26) 180 San Marco à l’aube

I
Ciao, Venise,
adieu à la fruste rhétorique
d’un homme et d’une femme
otages béats et obéissants
des idées reçues.

Ciao, je te laisse
mon corps encombrant
ma patience inutile
(car rien n’est vraiment facile),
mon animalité en cage,
mon ombre.

Dix fois, j’ai accompli
les rituels du départ,
obsédé par l’idée
de plonger brusquement
dans un tunnel noir.

Dix fois j’ai pleuré,
déchiré par la promesse
d’un voyage sans retour
vers de lieux laids et lointains,
où personne ne saurait
qui tu es, qui est Venise.

002_1955 Venezia negativi (5) 180

II
Ciao, vieille pudeur,
adieu présomption vaine de t’avoir
facilement, à ma façon
à la vitesse de l’éclair.

Ciao, drôle d’insistance
qui remet en piste
l’athlète battu. Viens ici,
jouons à cache-cache
parmi les écoutilles du bus marin ;
amusons-nous, en nous caressant
dans le fleurage des tapisseries ;
roulons sous l’eau,
tels des poissons embarrassés,
incertains s’ils doivent partir
ou se dévorer l’un l’autre
sans pudeur.

003_Venezia (10) 180

III
Ciao, sottises
inventées par un irrésolu
pris au dépourvu.

Ciao, mon amie-ennemie,
je devrais faire mine de me rebeller
à ta magnanimité ;
pendant longtemps,
je devrais te provoquer,
t’esquiver, m’oublier de toi.
Tu n’attendrais
même pas le temps d’un souffle
avant de me proposer l’armistice
ou carrément la reddition.

004_Venezia (5) - Version 2 180

Une heureuse réconciliation
nous attend, dès que nous quitterons
Venise. Et pourtant,
j’aurais presque envie
de grimper le clocher,
d’éventer ton foulard bleu violet,
juste pour voir Venise
à travers la transparence
de tes paroles.

De là-haut, je voudrais
m’envoler, dépliant mes bras
comme des ailes de mouettes
faisant la cour à la mer.

En planant au milieu de tes gestes
d’abord rapides, puis lents,
j’atteindrais ton écueil
de moules et madrépores
où l’eau transparente
polirait ta peau.
Dans mes bras, tes narines roses
s’ouvriraient dans un soupir
douloureux et subtil,
dans tes bras je mourrais
volontiers.

005_Venezia (11) 180

IV
Ciao, héroïsme maladroit
qui refuse silencieusement
la fatigue dans l’amour.
Adieu, illusion opiniâtre
de pouvoir nous soustraire
aux rapports de force
jaillissants de l’amour.
Adieu jeux de mots farfelus
incapables d’esquiver
les mots désespérés
des chansons d’amour.

Les pigeons frottent leurs ailes
amidonnées contre les cornichons
blancs et noirs.
Les architectures affleurent
depuis l’aube sans feux.
Je veille, engourdi
entre l’enrouement et le sommeil
d’un nouveau jour.

006_Venezia (12) 180

San Marco, à l’aube,
est une grande cour
pour les chats et les oiseaux,
pour les tables désertes,
pour les premiers bruits,
les premières éclaboussures,
les premières boîtes,
les premiers amoureux
qui n’ont pas eu
un lit pour eux.
Bonjour, fée.

007_Venezia 1969 (36) 180

Giovanni Merloni

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Où est-tu, Bologne ? (Luna, 1989)

15 jeudi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Luna

001_abbraccio 180

Où est-tu, Bologne ? (1989-2014)

Glisse sur mon front épuisé
le train émilien, creusant
de nouvelles rides de sable, suffoquant
les sons et les gestes
dans un volumineux souffle
d’air jaune, pénétrant
dans les labyrinthes coincés
de mon esprit courbé.

Glisse dans mes mains tendues
une sueur subtile et légère
ainsi que l ‘émotion rapide
qu’un seul mot évoque.

« Où es-tu Bologne ? Où es-tu,
lumière coupée dans la pierre ?
Gribouillis d’ombres et de voix
que deviens-tu ? Et moi, où suis-je ?
Où vais-je enfoncer mes yeux,
mes dents, mes moustaches ?
Où sont-elles les arcades et les ruines ?
Les bancs publics et les gestes brusques ?
Où sommes-nous, maintenant ? »

002_bologna 001 180

Bologne est ci-devant,
dans le livre universitaire
d’une jeune fille silencieuse ;
ses maisons sont là
derrière cette remise en briques
au-delà de cette rue anodine
de périphérie voisine.

« Je relis sur ta bouche
un soupir que juste un peu
(pendant un moment interminable)
j’ai emprunté, saisi, savouré,
englouti, avant de le ségréger
dans mes jambes, dans mes bras
dans mes mains. »

003_piazza santo stefano NB

Oui, je m’en souviens, de là
serpentent les rues et les places
de mes promenades solitaires
de mes attitudes étrangères…
lorsque je fixais, à la hâte
au-delà des vitrines,
juste les robustes mollets
de la belle boulangère…

« Je relis et je réécris.
Incertain si je dois regretter
un long instant sensuel, ou alors l’une
de tes piquantes paroles.
Où es-tu Bologne ? »

004_1979 bologna (103) 180

Giovanni Merloni

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 mai 2014

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Encore une fois (Luna, 1980)

14 mercredi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Luna

001_primo maggio 2009 001 180

Encore une fois (Bologne, 13.6.1980)

1
Encore une fois, je me penche,
imitant la courbe violette
du petit partisan de bois
et, la tête en bas, perçant
la faible écorce de la vitre,
j’entre dans le ciel d’une ville
où des hommes pensifs
sautillants (un peu suffisants)
piétinent les toits.

Encore une fois,
étonné que cela existe encore,
je referme la longue fenêtre
porteuse d’un matin de soleil
dans la chambre assez vieillotte
qu’on m’a prêtée.

« Madame gentille, comment pourrais-je
vous expliquer cela ?
Je ne suis plus ce chandail rouge
Cette paresse exterminée, imperméable,
cette éruption gutturale
d’embuscades héroïques
et de tactiques d’amour ;
je ne suis plus, désormais
le scrutateur alangui
s’attendant la vie et la mort
depuis l’image craquelée,
à peine réfléchie, de fées adoucies
par mon chuchotement
désarmé et fraternel ».

(Ici nous jouions aux étoiles ;
ici, angoissés, nous trahissions la révolution
de plus en plus glissant
au fond de couvertures odorantes ;
ici nous montions, à rebours,
dans l’âpre et délirant non-sens
de jours inattendus ;
ici ça tournait au jeu de massacre).

002_primo maggio 2009 003 180

2
Tout est perdu, sans remèdes.
Certes, si j’avais été une fourmi
j’aurai tout rappelé,
catalogué, exposé,
même les petites nuances
de ce qui reste non dit, non vécu,
perdu qui sait où.

(Ce qu’on peut très bien inventer
en obtenant le prix
d’un buste foscolien (1)
ou d’une rambarde pour s’y accouder,
le soupir inexpert, vers les pigeons).

Pourtant la cigale a craché du sang
en riant et pleurant,
elle a brulé ses notes
et ne sait pas raconter.

003_primo maggio 2009 002 180

3
Encore une fois, ce retour
me traîne à penser, à scander
le conflit, à explorer
la sourde incommunicabilité
entre fourmi et cigale.

« Que va-t-elle m’apprendre
ma fougue inconstante
de leader perdant ?
Je n’en sais rien ! »

Encore une fois,
j’ai trop d’envie
de retourner danser,
j’ai trop de peur
de souffrir derrière une vitre
essayant de déchiffrer
le mystère d’une touffe de cheveux
émergeant de la foule
de Bologne.

Encore une fois, loin d’ici,
je regagnerai l’autre moitié de la vie
en soufflant encore
dans une flûte pleine de sable
la nonchalance d’une samba
ou alors d’une révolution.

Giovanni Merloni

(1) Le buste de l’un de mes poètes les plus aimés : Ugo Foscolo (1778-1827)

  • Liste des poèmes de Giovanni Merloni, groupés par Mots-Clés
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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14 mai 2014

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Voie de garage (Luna, 1989)

13 mardi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Luna

001_voie de garage 01 180

Turin, 29 décembre 2011

Voie de garage (1989)

Une locomotive, les phares éteints,
continûment se tourne, telle une mère poule
apeurée, pour compter les wagons.

« Sept wagons ils étaient,
et l’un d’eux disparut, déraillant dans la nuit.
Par ses ravisseurs complices, il est bloqué
dans une étendue herbeuse
en attendant un signal. »

En grand secret, sur ce wagon égaré
une Idée s’était imposée.

Dans les compartiments-lits,
ceux qui avaient envie d’autre chose
ne s’étaient pas aperçus
de l’étrange noir autour du train
arrêté ; ceux qui en avaient la chance
avaient aimé, baisé, léché, griffé
avant de fumer.

L’Idée remplit le compartiment.
Elle sortit, dans le couloir plié sur le côté,
essayant de passer inaperçue
parmi ces autres qui, malades
ou indifférents, n’aimaient pas
ni ne forniquaient ou jouaient aux cartes.

L’Idée dut pourtant venir au compromis :
une caravane tout de suite se forma
derrière elle, prête à la suivre,
coûte que coûte, n’importe où.

002_voie de garage 02 180

Turin, 29 décembre 2011

Maman locomotive, père train,
avaient pour enfants sept wagons
coquilles d’acier qui déchirent l’air
enjambant les distances et les voix.

Chaque wagon a sa tête et son cul
des bras pour étendre des couvertures
et poinçonner des billets, des jambes
en forme de roues pour courir
toujours courir, quitte à frotter,
de temps en temps, fer contre fer
– et ce sont des sifflements très aigus –,
quitte à sauter mollement,
de temps en temps, comme des tonneaux
de vin sur l’herbe.

Cependant, par un contrôle méticuleux
et impromptu, ils sont pris au dépourvu :
« qui a-t-il autorisé l’arrêt débile
du wagon porte-automobiles ? »

« Pourquoi voyager toujours ? »
la plupart se demandèrent;
« N’est-ce pas une obsession ? Pourquoi
voyager pour de bon, au sérieux
en courant d’ici là ? »

003_voie de garage 03 180

Turin, 29 décembre 2011

Amenée en balade
par une adhérente chemisette blanche
(un sein magnifique poussait,
par sa grande envie de vivre,
contre un petit bouton de nacre),
voilà l’Idée :
« Restons ici ! L’aube approche.
Pendant des kilomètres et des kilomètres autour
on ne voit personne. De terres inhabitées
où l’on trouve ce qu’il faut. D’ailleurs,
elle ne marchera pas, ici, la télévision… »

004_voie de garage 04 180

Turin, 29 décembre 2011

Mais qui était-ce le wagon numéro sept ?
Joyeux ? Timide ? On dit
l’un des deux. Le wagon Prof est plein
d’enseignants et managers écrivant
sur des ordinateurs portables
d’horribles exposés que personne ne lira.
Le wagon Dormeur est plein de jeunes
de trente ans, nés en 1968, autorisés
à faire tard le soir, à dormir en train,
quitte à rentrer, quand ils voudront, chez eux.
Le wagon Atchoum héberge des chanteurs,
des comédiens, de musiciens du dimanche
ainsi que des harpes éoliennes.
Le wagon Simplet cache son doigt.
Le wagon Grincheux jamais ne se détacherait
de sa locomotive italienne
publique et privée, sans laquelle
il ne saurait pas pour quoi grognonner.

005_voie de garage 05 180

Turin, 29 décembre 2011

On ne saura jamais
qui est parti, qui est resté, paresseux
et béate sur la voie de garage.

On connait juste le sort des vieux clous,
descendus tristement sur le quai,
qui demeurent debout
dans leur geste figé du salut, les parents
des trentenaires et des nains
seuls à bosser pour tous ceux-là
seuls à mourir, sans jamais se souvenir
d’un temps ou d’un lieu où qu’ils aient voyagé.

Giovanni Merloni

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13 mai 2014

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L’île qui n’existe plus III/III

12 lundi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_paxos 1990 (174) 180

Lundi 28 août.
Il est presque soir. J’habite désormais à Loggos, dans un petit cagibi ou cabane pas loin de la mer, qui fut jadis théâtre d’émotions contradictoires et pourtant figées dans ma mémoire comme de statues dialoguantes. Je ne suis plus sûr de rien au sujet de nos discussions infinies, désormais perdues. Je ne me souviens que d’une phrase, qu’elle disait avec insistance : « Tu ne me laisses jamais libre de venir te chercher ».
Le vent de fin août emprunte à la mer le grésillement léger des ailes des mouettes, les coups secs des sabots sur les marches des escaliers, l’odeur intense de poisson. La mer s’étend du promontoire bleu jusqu’au bois gris des oliviers centenaires, fouettés par le vent. Au loin, le ciel, violemment rouge, enveloppe les maisonnettes de plâtre inondant de lumière les murets et les jambes bronzées des enfants. À cette heure, l’aveuglement du soleil est encore plus pénible. J’ai serré les yeux et j’ai vu, au milieu de deux toits, le soleil mourir plongeant dans les poubelles, le soir exploser, le vent s’arrêter.

002_paxos 1990 (73) 180

Mercredi 30 août.
Dans cet après-midi de vent intense, je me promenais dans un endroit presque désert de la côte de Loggos, sous l’impulsion, tout à fait déraisonnable, d’un rendez-vous d’importance vitale. On m’attendait, sans qu’il y eût aucune invitation. Après ces derniers jours très inconfortables, mon estomac presque vide se moquait de moi, en me faisant voir ces lieux connus (ainsi que le sens de la vie) d’un oeil tout à fait différent. Pendant la nuit dernière, j’avais oublié les événements douloureux liés à la disparition de Virginie, ainsi que mon intention de rencontrer Noelian Grimniov pour signer avec lui un armistice cordial. Au réveil, j’étais à nouveau conscient d’avoir enseveli ma femme au-dessous d’une croix blanche, mais je trouvais tout à fait naturel le fait de m’en être éloigné…
Je m’étais convaincu qu’elle n’avait pas aimé le lieu de son enterrement et j’étais parti en chercher un autre ailleurs, de l’autre côté de l’île. Ce souci, accompagné d’un insupportable sentiment de culpabilité, m’avait porté à croire que Virginie même serait partie à la recherche d’un endroit de son goût. Elle en avait le droit ! En plus, dans les questions pratiques, notre entente avait été toujours inexpugnable… Voilà expliqué mon adhésion à l’hypothèse fantaisiste et opiniâtre de retrouver ma femme — en chair et os ou en habit de fantôme, peu importe — là où nous nous étions connus la première fois.
Je ne l’avais pas trouvée dans la minuscule cabane de Loggos, que je regardais désormais avec indifférence. Il ne restait qu’une petite plage protégée et sinistre où j’avais eu Virginie entre mes bras sans contraintes ni reproches… Et je devais absolument m’y rendre !
Pourtant, dans mon nouveau itinéraire, assez douteux et accidenté, j’eus aussitôt la sensation d’être suivi. Sur mon côté droit, la mer déferlait sur les rochers à pic avant de se faufiler dans de toutes petites baies ; à ma gauche, les rochers se retiraient de temps en temps pour laisser de l’espace au maquis fleuri accroché aux oliviers centenaires, que le vent malmenait. Ce dernier me traînait brusquement vers la rive ou vers la mer, tandis qu’une furie parallèle, à l’intérieur de mon corps, s’adaptait à l’intensité de cette force irrépressible. Mon cœur battait la chamade, rugissait, s’acheminait bien au-delà de mes pas, dans l’étrange sensation de poursuivre à l’infini ma femme, sa dernière silhouette, splendide, souriante, énigmatique. Entre-temps, je croyais entendre mes pas multipliés, comme si j’avais un troupeau de soldats à mes épaules et que j’en étais le capitaine.
Je me demandais si c’était elle, Virginie… Oui, je savais que c’était illogique de la rencontrer de l’autre côté de l’île. Mais si un miracle semblable devait se produire, elle aurait dû venir à ma rencontre, au lieu de devenir mon ombre même. Et, probablement, je me rendais à cette plage « sacrée » dans la conviction, certes désespérée, qu’elle y fût… Dans le fond de mon âme dérangée, combien de fois j’avais envisagé comme tout à fait possible qu’elle ressusciterait ! qu’elle se plongerait ensuite dans la mer profonde avant de traverser l’île par la voie la plus courte, comme le ferait un requin glissant au-dessous d’un vaisseau !
Sans jamais me tourner en arrière, j’avançais péniblement, essoufflé par mes sentiments de culpabilité, émerveillé de ma désinvolture… Pourtant, au fur et à mesure que je retrouvais les traces de la plage perdue, j’entendais, collé aux épaules, le bruit de pas irréguliers qui redoublaient mes propres pas, le craquement des branches brisées, ainsi qu’une fastidieuse haleine sur le cou et dans les oreilles…
Près d’une échancrure où le soleil (s’éloignant à mes épaules) avait projeté une ombre froide, une masse humaine tout à fait réelle pointa, sombre dans l’ombre, juste en face de la mer. Les genoux dans le sable, une jeune fille était en train de creuser autour d’elle un canal, tandis que le vent ne cessait de la déranger en la décoiffant. Désespérée pour son travail que la nature marraine mettait en pièces, elle ne s’était pas aperçue de moi.
— Virginie, couvre-toi, tu auras froid ! dis-je. Sans aucune merveille, elle tourna sa tête vers le ciel jusqu’à mettre à feu ma silhouette d’ombre :
— Je m’appelle Annie.
J’étais debout devant elle, les oreilles en tumulte, les yeux presque inexpressifs. Rien qu’à un mètre de ses genoux et de sa fatigue. Elle me sourit, comme si je la libérais d’une souffrance.
Tout de suite après, une grimace d’horreur traversa son visage. Qu’avait-elle vu ? Par un geste brusque et efficace elle m’invita à m’asseoir près d’elle, de son même côté, les épaules à la mer, le regard adressé au couchant, au-dessus de la crête de la colline touffue. Elle avait dit une phrase mystérieuse : « Laissez-nous deux minutes, juste le temps de parler ! » Étourdi, je ne compris rien, tellement fasciné par la nouveauté absolue qui brisait ma longue solitude. Depuis combien de temps ne parlais-je pas de façon directe et normale avec un être humain ? Je ne saurais pas le dire… Ce fut merveilleux d’entendre couler la vie dans mes veines et dans ma tête, tandis que je parlais et que j’écoutais !
C’était la voix d’une femme simple : quelque chose de moins glissant et insaisissable que les vagues de la mer, une voix délicate, de verre sur le verre. La femme que je rencontrais trop tard, peut-être. J’eus envie de chanter, d’écrire sur le sable. Mais une voix d’homme interrompit par un seul mot — « lâche ! » — cet enchantement dont je ne saurai jamais mesurer l’importance ni la durée. Un couteau brilla à la lumière froide de la lune. Noelian Grimniov me frappa deux, trois fois, jusqu’à ce qu’il trouve la voie de mon cœur.

003_paxos 1990 (107) - copie

Quelques jours après (ayant du sens pour ceux qui vivront encore), le soleil s’étire à nouveau sur l’horizon, s’y appuyant comme une seule bande aveuglante. Les fils et les voiles se fondent dans la lumière et dans le vert transparent de l’eau, où glissent en essaims, poursuivis par les mouettes, les silhouettes sombres et dorées des muges en fuite des abîmes froids jusqu’à la surface tiède… Les mouettes… ces jolis petits canards surfant au-dessus des crêtes blanches des vagues, avant de voler plus en haut que les cimes des mâts et se perdre dans l’horizon…
Je t’aurais sauvée, Virginie, si j’avais été une mouette ! J’aurais suivi le vent jusqu’à ta tombe de boue, je t’aurais libérée en cassant le cristal de mon bec. Ensuite, je t’aurais cachée dans le velours de mes ailes. Tu vivrais ! Et moi, dans mes plumes de mouette, je serais autorisé à me défaire de toutes les carapaces que j’ai endossées, jour après jour, avec la seule mission d’aller me faufiler dans le triangle d’ombre du pont surplombant le port de Gaios, juste pour me battre avec cet homme lâche, dont je ne sais plus le nom… Libre de voltiger dans les cieux lointains, et finalement libre de mourir dans un trou de rocher où le vent bat et la mer vient me caresser…

004_paxos 1990 (161) 180

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 mai 2014

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Cesare Pavese, « Les mers du Sud » au rythme de l’imagination

11 dimanche Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in auteurs italiens

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Cesare Pavese

001_valentino pavese 01 180

« 22 juin 1938. On vit le monde grâce à l’astuce. Bien. Seuls les astucieux savent faire le mal en triomphant. Celui qui souffre de cet état de choses et qui décide de faire une cochonnerie pour se venger, pour se mettre au diapason, pour triompher, doit ne pas oublier qu’ensuite il lui faudra toujours vivre avec astuce, savoir triompher, sinon l’habile cochonnerie commise une fois par hasard ne servira qu’à le tourmenter, contrastant avec tout son état persistant de non astucieux, de non-salaud, d’inapte… » (1) Par ces mots révélateurs d’une personnalité où l’intransigeance morale ne se séparait jamais d’une sensibilité parfois désarmée et toujours désarmante, j’entame aujourd’hui une rapide incursion dans le monde poétique de Cesare Pavese, un de mes poètes préférés et sans doute mon maître.

Aujourd’hui, pour « entrer dans le vif » du personnage et de son expression poétique, je me suis borné à choisir un seul poème, fort représentatif de la personnalité artistique de Pavese, « Les mers du Sud », autour duquel on pourra successivement développer une connaissance plus approfondie de cet auteur. À partir de ce poème je me suis posé deux questions primordiales. La première question concerne la ville de Turin, théâtre prioritaire sinon exclusif de la vie et du travail de Cesare Pavese et siège de la glorieuse Einaudi. Si d’un côté le parcours littéraire et humain de Cesare Pavese — ainsi que d’Elio Vittorini, Italo Calvino, Natalia Ginzburg, Beppe Fenoglio, Franco Fortini, et cetera — serait inconcevable au-dehors de ce centre inimitable de rencontre et de propulsion culturelle en Italie et à l’étranger, ayant en Giulio Einaudi son irremplaçable ancrage, la ville de Turin est encore aujourd’hui – avec les Langhe, le lieu des rêveries d’enfance et d’adolescence du poète – même mieux qu’un musée ou qu’une « maison natale », la scène urbaine et humaine la mieux adapté à expliquer ce personnage. Comme le dit si bien Natalia Ginzburg, Turin « a une nature assez mélancolique. Dans les matins d’hiver, jaillit d’elle une odeur de gare tout à fait particulière, se diffusant dans toutes les rues et les boulevards… Quelques fois, à travers le brouillard, filtre un faible soleil, qui teint de rose et de violet les amas de neige, les branches nues des plantes… le fleuve, se perdant au loin, s’évapore dans un horizon de brumes lilas, qui font songer au couchant même s’il est midi ; et partout on respire cette même odeur sombre et travailleur de suie tandis que l’on entend un sifflement de trains… Notre ville ressemble, maintenant nous nous apercevons, à notre ami perdu (Cesare Pavese), qui la chérissait ; elle est, tout comme il était, travailleuse, renfrognée dans son activité toujours fébrile et opiniâtre ; et en même temps elle est nonchalante, prête à traîner et rêver ». (2)

002_valentino pavese 02 180

La deuxième question porte sur la forme poétique tout à fait originale de Cesare Pavese. Sa prose poétique, son rythme d’épopée désenchantée se fondent sur une musique intérieure, sur une voix populaire, directe, dépourvue d’inutiles décors, qui rend pourtant la saveur et l’essence profonde d’une destinée qui se révèle, d’une histoire qui s’explique. En dehors de toute rhétorique, par un langage écrit qui vient du théâtre de la vie quotidienne, dans un engagement esthétique et moral absolu, Cesare Pavese redécouvre la dignité de l’homme même dans ses faiblesses et contradictions. En même temps il refuse la perfection et la cohérence présumée lorsqu’on passe d’une poésie à l’autre, d’un récit ou roman à l’autre. Car en fait dans chacune de ses poésies — ainsi que dans chacun de ses « tableaux narratifs » — il dit tout ce qu’il avait à dire. Grand héritier des anciens poètes grecs, Pavese s’exprime par « fragments ». Chacun de ces fragments est un monde accompli et, en même temps, une « œuvre ouverte ». Et chacune de ses poésies démarre avec un vers, une petite locomotive musicale qui contient déjà, à l’intérieur, l’idée de tout ce qui se déroulera après. « Par ailleurs », nous dit Pavese en personne dans son « Métier de poète », « j’avais créé un vers. Je ne l’ai pas fait exprès, je le jure. À cette époque, je savais seulement que le vers libre ne me convenait pas, à cause de l’exubérance désordonnée et capricieuse qu’il exige d’habitude de l’imagination . Quant au vers libre à la Whitman, qu’au contraire j’admirais et redoutais beaucoup, j’ai dit ailleurs ce que j’en pense et de toute manière je pressentais déjà confusément qu’il fallait une inspiration très oratoire pour lui insuffler la vie. Je n’avais ni assez de souffle ni assez de tempérament pour m’en servir. Les mètres traditionnels ne m’inspiraient aucune confiance à cause de ce je ne sais quoi de ressassé et de gratuitement (du moins me semblait-il) alambiqué qu’ils ont en eux ; et d’ailleurs, je les avais trop utilisés sur le mode parodique pour les prendre encore au sérieux et en tirer un effet de rime qui ne me semblât pas comique. Je savais naturellement que les mètres traditionnels n’existent pas dans l’absolu et que chaque poète recrée en eux le rythme intérieur de son imagination. Et je me découvris un jour en train de marmonner une litanie de mots (qui devint par la suite un distique des Mers du Sud), suivant une cadence emphatique que, dès mon enfance, j’avais l’habitude de noter au cours de mes lectures romanesques en reprenant les phrases qui m’obsédaient le plus. Ainsi, sans le savoir, j’avais trouvé mon vers qui, naturellement, pour Les mers du Sud et pour plusieurs autres poèmes fut tout instinctif (il reste de traces de cette inconscience dans quelques-uns de mes premiers vers qui ne sortent pas de l’hendécasyllabe traditionnel). Je rythmais mes poésies en marmonnant. Petit à petit, je découvris les lois intrinsèques de cette métrique et les hendécasyllabes disparurent et mon vers se révéla être de trois types constants que je pus, en un certain sens, considérer comme antérieurs à la composition d’une poésie ; cependant, je pris toujours soin de ne pas me laisser tyranniser, prêt à accepter, quand cela me semblait nécessaire, d’autres accents et une autre syllabation. Mais je ne m’éloignai plus véritablement de ce schéma et je le considère comme le rythme de mon imagination. » (3)

000_pavese giovane iPhoto 180

Cesare Pavese à 16 ans

Cesare Pavese : « Les mers du Sud » 

Et voilà « Les mers du Sud », ce poème écrit et réécrit plusieurs fois avant de sa définitive publication dans le recueil de « Travailler fatigue ». Le 10 novembre 1935, dans son journal, Cesare Pavese en nous livre un portrait très envoûtant : « s’il y a un personnage dans mes poésies, c’est celui de l’enfant qui s’est enfoui de chez lui et qui revient joyeusement dans son petit village, après en avoir vu de toutes les couleurs et de toutes les saveurs ; sans la moindre envie de travailler, jouissant profondément de choses très simples, toujours ample, débonnaire et tranchant dans ses jugements, incapable de souffrir à fond, heureux de suivre sa nature et de jouir des femmes, mais heureux également de se sentir seul et disponible, prêt tous les matins à recommencer : en somme, Les mers du Sud. » (4)

003_valentino pavese 06 180 Un soir nous marchons le long d’une colline,
en silence. Dans l’ombre du crépuscule qui s’achève,
mon cousin est un géant habillé tout de blanc,
qui marche d’un pas calme, le visage bronzé,
taciturne. Le silence c’est là notre force.
Un de nos ancêtres a dû être bien seul
— un grand homme entouré d’imbéciles ou un malheureux fou —
pour enseigner aux siens un silence si grand.

004_valentino pavese 07 180 Ce soir mon cousin a parlé. Il m’a demandé
de monter avec lui : du sommet on distingue,
au loin, quand la nuit est sereine, le reflet
du phare de Turin. « Toi qui habites à Turin… »
m’a-t-il dit, « tu as raison. Il faut vivre sa vie
loin de chez soi : profiter, jouir de tout
et puis, quand on revient comme moi à quarante ans,
plus rien n’est pareil. On n’oublie pas les Langhe. »
Il m’a dit tout cela et il ne sait pas l’italien,
mais il parle lentement le dialecte qui, comme les pierres
de cette même colline, est tellement rugueux
que vingt ans de langages et d’océans divers
ne l’ont pas entamé. Et il gravit la côte
avec ce regard recueilli qu’enfant j’ai souvent vu
dans les yeux des paysans un peu las.
005_valentino pavese 180 Pendant vingt ans il s’est baladé par le monde.
Il partit quand j’étais un enfant que les femmes portaient
et on dit qu’il était mort. Puis j’entendis parfois
les femmes en parler sur un ton de légende ;
mais les hommes, plus graves, l’oublièrent.
Un hiver, pour mon père déjà mort arriva une carte
nous souhaitant une bonne vendange, avec un grand timbre verdâtre
qui montrait des bateaux dans un port. La surprise fut grande
mais l’enfant qui avait grandi expliqua avidement
que le mot provenait d’une île appelée Tasmanie
qu’entoure une mer plus bleue, aux féroces requins,
dans le Pacifique, au sud de l’Australie. Il ajouta que le cousin
pêchait certainement des perles. Puis il ôta le timbre.
Tous donnèrent leur avis, mais tous, ils conclurent
que s’il n’était pas mort, il mourrait.
Puis tous ils oublièrent et bien du temps passa.
006_valentino pavese 180 Oh ! Depuis que j’ai joué aux pirates malais,
que de temps est passé. Et depuis cette fois
où je suis descendu me baigner dans les eaux périlleuses
et où j’ai poursuivi un camarade de jeux sur un arbre,
brisant ses belles branches, où j’ai cassé la gueule
d’un rival, où j’ai été roué de coups,
que de vie est passée. D’autres jours, d’autre jeux,
d’autres séismes du sang devant des rivaux
plus fuyants : les pensées et les rêves.
La ville m’a appris des terreurs infinies :
une foule, une rue, m’ont donné le frisson,
parfois une pensée, épiée sur un visage.
J’ai encore dans les yeux la lumière railleuse
des milliers de réverbères sur la cohue des pas.
007_valentino pavese 09 180 Mon cousin est rentré, gigantesque, à la fin de la guerre,
un des rares survivants. Et il avait de l’argent.
Les parents murmuraient à voix basse : « Dans un an
tout au plus, il aura tout claqué et il repartira.
C’est comme ça que les têtes brûlées meurent toujours. »
Mon cousin a un air énergique. Il acheta un rez-de-chaussée
au village et y fit prospérer un garage en ciment
et devant, flamboyante, une pompe à essence,
et bien en évidence, sur le pont, au tournant, un grand panneau réclame.
Il installa un gars pour encaisser l’argent
et lui, se balada dans les Langhe en fumant.
Entre-temps, il s’était marié au village. Il choisit une fille
blonde et mince comme les étrangères
qu’il avait dû sans doute rencontrer par le monde.
Mais il continua à sortir toujours seul. Habillé tout de blanc,
les mains derrière le dos, le visage bronzé,
il explorait les foires le matin et d’un air sournois
marchandait les chevaux. Plus tard il m’expliqua,
quand son plan échoua, qu’il avait projeté
de faire disparaître toutes les bêtes de la vallée,
et d’obliger les gens à lui acheter des moteurs.
« Mais la plus grosse bête, disait-il, c’était moi,
qui ai eu cette idée. J’aurais dû m’en douter
qu’ici gens et bœufs sont une même race. »
008_valentino pavese 08 180 Nous marchons depuis bientôt une heure. Le sommet est tout près ;
Autour de nous, toujours plus fort, le vent siffle et murmure.
Mon cousin s’arrête tout à coup et se tourne : « Cette année,
je mettrai sur l’affiche : Santo Stefano
a toujours triomphé dans les fêtes
de la vallée du Belbo — que ceux de Canelli
se le tiennent pour dit. » Puis, il reprend sa marche.
Un parfum de terre et de vent nous enveloppe dans le noir,
au loin, quelques lumières : des fermes, des autos
que l’on entend à peine ; et je pense à la force
qui m’a rendu cet homme, l’arrachant à la mer
et aux terres lointaines, au silence qui dure.
Mon cousin ne parle pas des voyages qu’il a faits.
Il dit, tout juste, qu’il a été dans tel ou tel endroit
et pense à ses moteurs.
009_valentino pavese 05 180Seul un rêve
lui est resté dans le sang : une fois, comme chauffeur
il a croisé sur un bateau hollandais, le Cétacé,
et il a vu les lourds harpons voler sous le soleil,
les baleines s’enfouir au milieu d’une écume de sang,
il a vu la poursuite, les queues se dresser, la lutte en baleinière.
Quelques fois, il m’en parle.

Mais lorsque je lui dis
qu’il est de ces heureux à avoir vu l’aurore
sur les plus belles îles de la terre,
au souvenir il sourit et répond que le soleil
se levait sur un jour qui pour eux était vieux.

Cesare Pavese 010_valentino pavese 10 180(1) Cesare Pavese, Le métier de vivre p.173 (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008

(2) Natalia Ginzburg Portrait d’un ami, en Les petites vertus, Torino Einaudi, 1962, pages 25-26

(3) Cesare Pavese, Le métier de poète (à propos de Travailler fatigue) dans Travailler fatigue pp.173-174 (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969

(4) Cesare Pavese, Le métier de vivre, page 46 (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni.

Première publication et Dernière modification 11 mai 2014

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L’île qui n’existe plus II/III

10 samedi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

≈ 1 Commentaire

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Samedi 12 août.
Pendant l’été de toutes ces années, tous les jours, au couchant, j’attendais près de l’embarcadère de Gaios, comme Rodomont, la descente des passagers venant de Corfou, prêt à tuer mon remplaçant si je l’avais vu.
Maintenant, juste dix ans après, tu es venue ici, dans cette oasis chérie, sur ce fourgon gris qui ne ressemble pas du tout au char funéraire. Noelian Grimniov, sorti indemne de l’accident, a quitté Corfou pour se sauver dans un village du Péloponnèse, de la peur, peut-être… Sa maison au milieu des oliviers attirera, j’en suis certain, d’essaims de retraités mordus du bridge. Noelian, d’ailleurs, n’est jamais resté seul, même dans les toilettes.
Et toi, comment es-tu, en ce moment ? Je te vois identique à ton image d’il y a dix ans, quand je t’ai vue la dernière fois. À présent, tu ne peux pas parler. Donc, tout ce que je te dirai dorénavant ne trouvera pas de réponses… Si jamais je réussirai à me donner une raison de vie en dehors de cette anxiété si tenace, cela ne t’intéressera pas… Mais également, tu m’auras aidé à renaître… une troisième fois !

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Lundi 14 août.
Dix jours se sont écoulés depuis la disparition de ma femme. Soudainement vieux et faible, je vis à côté de son lit humide qu’on ne reconnaît qu’à la dernière minute, renfermé dans des bras de calcaire, protégé par une croix blanche. Celle-ci est ineffaçable, comme la mort. Ou alors elle symbolise une autre croix qui va bien tôt tout effacer. Je me dis pourtant que la vie existe encore, qu’elle existera jusqu’à ce que vivra quelqu’un qui se souviendra de nous.

Mercredi 16 août.
Cette douleur qui semble insupportable vague dans mon corps comme une âme en peine, ou alors s’installe dans un seul point. Elle me transperce et me fatigue, tandis que je me demande si elle est la dernière des souffrances passées ou la première des futures.

Vendredi 18 août.
Depuis que ma femme a disparu, ma vie est encore plus vide. Jusqu’ici, je n’avais pas compris combien elle m’était indispensable. Elle était une drôle de belle femme, ma petite Virginie. Elle m’a donné deux enfants : aucun des deux ne m’écrit depuis longtemps, ni n’envoie de messages à mon ordinateur toujours allumé. Noelian Grimniov les a nourris, les a suivis sans qu’ils ne manquent de rien, enfin les a aidés à trouver un travail en Italie, le mâle à Bologne, la femme à Gênes. Cela a été sa façon de se désobliger. Je ne crois pas, quant à moi, que je ne pourrais faire rien pour eux, même pas moralement.

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Dimanche 20 août.
Le jour que mon fils est venu me voir, j’étais au port de Gaios, en train de fixer l’embarcadère. Je ne croyais pas au télégramme qui jurait sur la mort de ma femme ni à tout ce que les habitants de Lakka m’avaient raconté. Je pensais alternativement que Virginie n’était pas morte (et que Noelian l’avait ravie pour la conduire dans un lieu où ma pensée ne pouvait pas arriver)… où alors qu’elle s’était installée quelque part dans l’île pour me suivre en attendant le moment propice pour se révéler (tandis que Noelian venait régulièrement la chercher, dans l’espoir peut-être de la convaincre à rentrer avec lui à Corfou).
Donc, je m’attendais que celui-ci arrivât, en glissant comme une souris parmi la cohue des gens et des valises… Évidemment, mon attente était imprégnée de pulsions homicides. Si j’avais vu Noelian descendre d’une barque quelconque, je l’aurais tué sans lui donner des explications et, bien sûr, sans lui en demander.
Je ne m’étais pas aperçu de mon enfant. Et, peut-être, si j’avais imaginé qu’il serait venu, je ne l’aurais pas reconnu. Quand je revins tard chez moi, il était là, étendu sur mon lit, en train de fixer le plafond. Dans la pénombre, ses dents de haut affichaient une blancheur étincelante.
— J’imagine que tu es venu pour m’emmener en Italie, je dis, en le regardant avec ce peu de décision dont j’étais encore capable.
Il me parla beaucoup, d’un ton de supériorité et, en même temps, avec la prudence qu’on réserve aux hommes dangereux. Il fit un récit sommaire des derniers jours de Virginie, de ses phrases mystérieuses… des discussions continues avec Noelian, jusqu’à l’éloignement de ce dernier. J’étais tout à fait incapable de lui répliquer quoi que ce soit.
— Je t’ai apporté un téléphone portable, me dit-il pour conclure, de façon que tu ne vives pas complètement en dehors du monde.
Au moment de nous séparer… Il était désormais sur le palier extérieur ; la lune se reflétait dans la nuit au milieu de deux pins courbés. Il courait déjà dans la rue.
— Mais, l’accident, comment s’est-il déroulé ? demandais-je.
— La voiture s’est envolée dans l’air, elle a fait un saut mortel, comme si c’était un ski aquatique… il s’arrêta.
— En tombant, a-t-elle a cogné la tête ?
— Je vais perdre le paquebot ! hurla-t-il, en reprenant sa course.
— Mais, qui était-ce au volant ?
— Maman essayait d’atteindre le port pour attraper la dernière course Corfou-Paxos… Elle voulait renouer avec toi ! ajouta-t-il, avant de disparaître.

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Mercredi 23 août .
Aujourd’hui, j’ai pleuré sur la croix de ma femme jusqu’à me sécher les yeux. Mais, tout de suite après, j’ai éprouvé du bonheur devant le spectacle de la mer et du ciel. Et, chose tout à fait extraordinaire et inattendue, mes sentiments belliqueux envers Noelian Grimniov se sont volatilisés. Je suis devenu même impatient de le rencontrer pour renouer avec lui les amitiés d’autrefois… Je devrais peut-être en remercier mon fils, pour ces mots qui lui ont échappé : Noelian n’était pas au volant… et Virginie l’avait finalement mis de côté ! Pour la première fois depuis de siècles, je crois, j’ai éprouvé un sentiment de libération vis-à-vis de ma honteuse dépendance conjugale !

Jeudi 24 août
À mon réveil, j’avais pris la décision solennelle de me rendre, le plus tôt que possible, au port de Gaios avec une petite branche d’olivier dans les lèvres… Une étrange certitude s’était emparée de moi : Noelian Grimniov avait raté l’enterrement de Virginie, mais sans doute il n’aurait pas résisté longuement sans apporter des fleurs à son tombeau ! Mais cela ne pouvait pas arriver immédiatement. J’en ai profité pour m’accorder une pause. J’ai demandé aux frères Grammatikos de m’amener à Loggos, le village anglais où j’avais rencontré Virginie la première fois. Là-bas, j’ai erré, seul, tout au long de cette côte orientale, assez paisible et tranquille. Depuis quelques centaines de pas, je me suis aperçu d’un brusque changement, de l’explosion soudaine de nouvelles émotions… Ma solitude, dont j’avais ressenti la cruauté pendant autant d’années, était en train de devenir une source de paix et même de sérénité. Maintenant, mon amour demeurait avec tout mon être au-delà de la porte étroite que j’avais renfermée moi-même, en me rendant égoïstement fidèle à mes propres obsessions… Virginie cessait d’être la seule chose qui existait. En même temps, toutes les beautés du monde venaient à ma rencontre avec ses attitudes à elle, son sourire, sa silhouette unique.

Vendredi 25 août.
Depuis un changement s’affichant à l’origine positif, c’est- à-dire après avoir retrouvé un début d’équilibre dans mes rapports avec le monde, j’ai pourtant – je ne sais même pas pourquoi – changé mes habitudes. Tout comme hier, je me suis rendu tôt le matin au nord-ouest de l’île pour m’asseoir, le temps d’un café, près de la croix blanche se détachant comme un phare là où gît ma Virginie. À midi, je me suis précipité dans la place de Lakka pour attraper le mini-bus des frères Grammatikos et, au lieu de faire la course entière jusqu’à Gaios, je suis descendu avant, près d’une petite église au milieu des oliviers. Ensuite je suis parti à la recherche d’une cabane peinte en blanc et bleu dont je me souvenais bien, au fond de la plage de Loggos… que je n’ai pas trouvée.
En fait j’ai eu la sensation que Virginie me suivît, ou plutôt m’attendît en deux ou trois endroits différents  de l’île. Ou alors, qu’elle protestât, en prétendant que je lui trouve un lieu plus adapté à sa personnalité pour y passer le reste de son éternité.
Cette pensée dépourvue de logique contredisait, évidemment, toute hypothèse de pacification avec le monde et avec moi même. Et pourtant, je n’y peux rien. Virginie est devant moi, derrière moi, partout. De toutes ses forces elle voudrait m’empêcher d’aimer librement, de m’attendre à de nouvelles rencontres. Et pourtant je m’effondre volontiers dans cette mer d’incertitudes.

Samedi 26 août.
Avec la vieillesse, j’ai appris à aimer comme les enfants. À aimer sans qu’il y ait la nécessité de le dire, de chercher des mots pour cela. À présent, rien ne me trouble ni ne m’agace. Aucune carcasse — abandonnée sur la plage ou encastrée dans le maquis — ne me répugne comme l’exhibition de mes intimes sentiments.
Je n’ai pas honte d’aimer, mais j’ai finalement la pudeur de me taire à ce propos. Dorénavant, je me bornerai à graver mon secret sur les écorces des pins et sur les sables, à confier mes paroles à la mer, comme si c’était depuis toujours mon complice m’attendant les bras ouverts. D’ailleurs, je n’ai jamais parlé ouvertement avec personne, en dehors des mouettes, du vent féroce et du fantôme de Virginie.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 mai 2014

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L’île qui n’existe plus I/III

09 vendredi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

≈ 1 Commentaire

001_paxos 1990 (146) - copie

Vendredi 4 août 2000
Aujourd’hui, revenant de la mer dans ma chambre au bout de l’île, j’ai trouvé un télégramme envoyé de Corfou : ma femme Virginie est morte la nuit dernière. Me voyant seul, seul plus que jamais, j’ai dû pleurer. Ensuite, je me suis efforcé de sourire et j’ai juré aux étoiles, comme le font les enfants, que je ne verserai plus de larme…

Chère Virginie,
J’avais tort en prétendant pour nous deux une île imaginaire, un lieu où tout est parfait. Et pourtant cette île, que nous considérions comme « inexistante », a existé pour moi. Aussi bien dans mon esprit que dans mon âme. Je l’ai piétinée pendant dix ans au jour le jour, j’y ai trouvé des amis, libre de parler ou de me taire sans qu’il y ait personne qui s’attend au contraire… Maintenant, après ton absurde disparition, cette île n’existe plus !

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Samedi 5 août
Peut-être demain je viendrai t’apporter tes objets… Non, ce sera toi qui viendras t’installer près de moi… Je vis dans cette étrange certitude, même si je devrais être objectif, pour une fois. Devrais-tu désirer un havre de calme auprès de moi ? Je ne peux pas me cacher la vérité d’une vie entière où… tu n’as jamais enduré ma compagnie. Et J’ai peur que nos enfants t’aient empêché de penser à moi. En même temps, je l’espère : le pardon ne m’apporterait rien.
Tu n’imagines pas combien ma vie a changé, Virginie. Je vis au jour le jour, je ne lis plus mes Maupassant et Flaubert préférés, je garde juste ce vieux Pavese tout décousu. Je suis surtout navré à l’idée que tu n’as plus vu notre île depuis la dernière fois que nous y sommes venus ensemble, de nos beaux temps. Tu étais tellement belle, Virginie, avec ta robe verte aux petits pois blancs… qui sait où elle est finie. Peut-être, l’ont-ils ensevelie avec toi ?

Dimanche 6 août.
Au cœur de la nuit, j’ai traversé le village de Lakka et j’ai atteint en quelques minutes la fraîcheur de la baie : le vent frappait de façon bizarrement rythmée les fils métalliques d’où le linge avait été enlevé. Je me suis éloigné de la dernière maison habitée, trébuchant de temps en temps contre les racines des arbres frôlant la rive. Suivant mon étrange goût des contraintes inutiles, j’avançais sans une torche, m’orientant dans le noir comme les aveugles. En tâtonnant les rambardes de bois, les murets et les poteaux électriques, j’ai reconnu enfin ce petit amphithéâtre de briques où nous passions jadis des heures de calme absolu… Sans hésitation, j’ai trouvé la place que j’occupais, juste en face d’elle… J’ai murmuré son nom, comme si je parlais au téléphone : allô, allô ! Virginie, tu es là, comme d’habitude ? J’ai eu une ou deux fois l’impression qu’il y eût une réponse, un écho venant des vagues.

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Lundi 7 août.
Étendu sur une chaise longue dans un coin protégé… j’ai interrogé les étoiles. La nuit s’est écoulée par une vitesse inexplicable… Quand les premiers rayons de l’aube ont commencé à caresser les rochers, je me suis mis en marche ou, pour mieux dire, j’ai entamé la traversée de cette rive caillouteuse. J’ai trouvé une jolie échancrure au Nord-Ouest… Là, petit à petit, le nœud à la gorge, j’y ai enseveli le peu de choses que j’avais de ma femme, tout en creusant profondément, définitivement. J’ai gémi jusqu’au moment où le soleil rouge a pointé, grand comme un géant. Par rapport au soleil, rien ne semble vraiment grave. J’ai décidé alors de me secouer, d’arrêter de me plaindre encore.
Le sable était humide, propre, parfumé. Tandis que la pelle descendait et que le jour se levait, le sable augmentait, serrant dans ses bras le visage de Virginie ne faisant qu’un avec la vitre qui l’emprisonnait. Enfin, j’ai voulu tout recouvrir, à la hâte, rageusement, convaincu pour un instant que là-dessous il n’y avait que son fantôme ironique et moqueur.
Virginie dort maintenant au-dessous d’une croix en marbre blanc bien équarri, juste à côté du vacarme des hors-bords qui se croisent violemment autour du promontoire, tout près de la vie et de la mort des autres ; protégée, renfermée à l’intérieur d’intouchables remparts.
Là-bas, avec les cailloux de la plage rassemblés en forme de foyers, d’hommes et de femmes, j’avais le sentiment opiniâtre de ressusciter autour d’elle un quartier entier où elle aurait pu se promener, bronzée et déshabillée… Dans ce mausolée fourmillant de mémoires, je l’ai ensevelie avec ma pelle de terre et mes fleurs de cailloux. Là demeure son lit le plus scandaleux.

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Mardi 8 août.
Je suis rentré dans un état d’étrange euphorie, je ne sais pas vraiment pourquoi. Ensuite, je me suis dit que Virginie est encore en vie, endormie sous une couverture épaisse de terre. Avec elle, j’avais enseveli, juste au-dessous du sol, mon passé par petits morceaux, que j’avais renfermés dans plusieurs coffres à la forme variée. Maintenant, les âmes d’Abélard et Héloïse ètaient autorisées à s’étreindre, tout en découvrant la noblesse de leurs corps de terre :
— Si tu veux, je peux te répondre, pourra dire Héloïse.
— Attention, je suis un taureau ou alors un cygne, affranchi de tout sentiment de culpabilité, pourra dire Abélard, dans la certitude que personne ne le traitera plus de bête sauvage.
Toutes les nuits, je serai là, rien que pour suivre attentivement, en silence, le profil de la terre, en attendant que la chambre à gaz des deux amoureux devienne un volcan et qu’elle fasse exploser la motte au-dessus de leurs corps dormants.

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Vendredi 11 août.
Je me souviens de tes yeux marron que j’aurais voulus verts, tes cils châtains ressemblants deux files d’herbe coupée par une faux distraite, involontairement responsable d’un massacre. Je me souviens de tes cheveux rassemblés dans un nuage d’or blanc tout autour de ton petit crâne rond. Tu n’es pas que la passion la plus brûlante, trompeuse et précaire de ma vie. Tu es celle qui m’a fait mourir avant d’assister, comme une sage femme empressée, à ma deuxième naissance, à mes premiers pas dans les découvertes. C’est toi qui m’as donné la force aveugle de fouiller — jusqu’à tout renverser — dans le fond inexploré d’une adolescence opaque, paresseuse, presque dépourvue d’élans et d’intérêts.
Cette seconde vie a été pourtant terrible. Sous tes yeux, au lieu de m’installer dans une normalité heureuse avec toi, comme j’avais désiré, j’étais devenu telle une balle de ping-pong dans un astronef. Oui, il y a eu parfois des exceptions, des moments de paix et de joie aussi. Mais, comme tu le disais avec insistance, ce n’étaient que d’exceptions qui confirmaient la règle. Et la règle ce fut une existence obtuse, délivrée à un corps sans poids, contraint à ondoyer selon les caprices du hasard, cognant alternativement contre le hublot — d’où l’on pouvait regarder l’incompréhensible monde extérieur — ou alors contre une porte verrouillée par quatre poignets blancs.

Ce chagrin a commencé tout de suite après ces maudites vacances en Grèce de 1975, quand je décidai de t’avoir coûte que coûte. Je ne voulais pas regarder fixement nos incompréhensions, le gouffre qui nous séparait. Je ne pouvais pas imaginer qu’il n’aurait pas suffi du petit changement d’apprendre à nager et danser sur la piste de ciment. Tu ne pouvais pas espérer échapper à ta nature rien qu’en lisant de beaux livres. D’ailleurs, personne ne devrait jamais espérer de changer.
Ensuite, pendant quinze années, tu as vécu près de moi une quotidienneté où l’allégresse cédait rarement à la fatigue ou l’ennui. Les enfants étaient encore petits… au soir, tu aimais éteindre toutes les ampoules et t’aventurer en déshabillé dans l’appartement, en faisant mine de me chercher, en riant… Lorsque nous nous croisions, et que nous nous étreignions, où que nous fussions, j’éprouvais un plongeon dans l’estomac ainsi qu’un élancement de joie au milieu du front. Tout de suite après, un vide de sables mouvants s’emparait de moi. Je me souvenais de cet été violent où tu avais aimé un autre homme, où tu étais plongée dans le piège d’un individu bronzé, adroit, taciturne et toujours indifférent. Cet homme fit alors une belle révérence, affichant la supériorité de la renonce, tel un Humprey Bogart qui consigne son âme jumelle à son futur mari, tout en formulant, intérieurement, une espèce de menace : « Je vous laisse libres de vous installer dans la paix conjugale, mais, petit à petit, la terre vous manquera sous les pieds… »
Serait-il venu te chercher, Noelian Grimniov, si nous avions choisi tout autre lieu pour nous reposer, l’été, des fatigues hivernales ? Je ne sais pas. Petit à petit, j’avais accepté de vivre avec ce fantôme entre nous. Je me consolais en te disant — t’en souviens-tu ? — qu’il ressemblait à ton père, l’homme sportif, le champion plusieurs fois primé… Et j’ai accepté le défi de revenir toutes les années dans l’île. Tu m’avais promis de rester à respectueuse distance du port de Gaios… Notre maisonnette dans le village Aphrodites près de Lakka serait une forteresse inexpugnable !
J’ai voulu te croire. Et tu as fait ton possible, je le reconnais, pour éviter que notre bonheur se brise ou tout simplement s’offusque par l’intrusion d’une rencontre même seulement d’un quart d’heure… Étrange contradiction, j’étais jaloux comme Othello, fou jusqu’au sang comme Roland ou Rodomont… et pourtant je croyais à ton personnage de femme et mère empressée et dévote.
Je n’ai voulu rien savoir ni voir. Mais, il m’arrivait toujours, au cours de l’été dans l’île, de plonger au moins une fois dans un étrange sentiment de mélancolie et de perte, et de chercher la solitude absolue dans la splendide île sauvage d’Antipaxos, au sud… Je disais que j’avais besoin de ce pèlerinage annuel pour regarder la mer grecque en profondeur, me branchant idéalement à l’île de Foscolo, ou alors à l’île d’Ulysse, que je croyais voir pointer dans le bleu aveuglant…
Bref, en 1990, au cours de la énième vacance dans cette île devenue tout à fait familière, tu as rencontré de nouveau cet homme sans voyages ni rêves : tu étais partie en cachette à Gaios pour des courses, avec ce curieux bus des frères Grammatikos. Noelian Grimniov t’attendait au passage. En fin de compte, une constance indéniable de sa part aussi. Je dis comme ça, Virginie, même si je me rends compte que ce n’était pas la première fois… Sa constance avait des raisons. Pour le dire mieux, c’était une constance tout à fait partagée !
Ainsi, de but en blanc, juste un peu hagarde, tu as brui dans le néant, comme un mouchoir de papier, emportée hors de notre nid par un vent volubile, tout en heurtant, deçà et delà, contre les murs et les choses.
Il a pris ma place, ce russe de Corfou travaillant l’été dans les paquebots de ligne. Tu l’as suivi là-bas, dans cette ville sans charmes que je commence à considérer, surtout en hiver, comme une métropole. Et moi, je me suis emparé de ton île chérie, en m’y installant à jamais. Un geste rageur et gigantesque qui m’a coûté l’équilibre et la raison. (continue)

006_paxos 1990 (61) - copie

Giovanni Merloni

(continue demain 10 et lundi 12 mai)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 9 mai 2014

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