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Mon « sit-in » de protestation était tout à fait justifié et compréhensible – Le balcon du Bon Vin/1 (Roman théâtral n. 7)

29 dimanche Oct 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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Roman théâtral

Mon « sit-in » de protestation était tout à fait justifié et compréhensible

Au petit matin de jeudi 10 avril — juste à l’heure où Paris s’éveille (1) — je m’étais exilée sur le balcon. Debout (ou de temps à autre assise sur la petite chaise pliable qui était là), j’étais revêtue tant bien que mal de mon jean usé et de mon chandail informe. Ainsi emmitouflée, grâce à l’écharpe rouge et au béret de laine, je me dérobais bien sûr aux gênes du froid, toutefois je tremblais d’effroi.
De quoi avais-je peur ? Je ne le savais pas exactement. Je ne songeais pas à d’autres incursions des wagons brinquebalants du métro dans le calme apparent de notre salle commune. Et j’aurais salué, avec enthousiasme même, une nouvelle apparition d’un tel monstre. Je ressentais néanmoins au fond de mon esprit un écho, une voix qui revenait de loin, pour me dire…
Je m’étais collée au balcon dans un état de vertige. D’abord, j’y avais cherché une illusion d’insouciance, comme on en trouve parfois dans les terrasses des bistrots aux jours de soleil. Ensuite, me découvrant serrée entre la porte-fenêtre et le parapet de ciment, j’avais eu la sensation opposée : tout le monde pouvait s’apercevoir de mes cheveux châtains en désordre, ou alors s’évertuer à imaginer mes formes cachées au-dessous de l’épaisse laine irlandaise…
« Que fait-elle, l’Italienne ? Est-ce qu’elle attend quelqu’un ? Un inconnu, qui rentrerait par la fenêtre s’accrochant à sa tresse ? Un type qu’on aurait chassé par la porte ? Et cet homme qui partage son toit tout en cachant derrière son air bien de pénibles secrets… est-ce qu’il dort à l’intérieur comme si de rien n’était ? »
Tous les passants ne pouvaient pas savoir que Michele — oubliant combien il avait pu bouleverser, par ses mots imprudents, mon équilibre fragile —, était sorti faisant bien attention à ne pas faire du bruit avec la porte. Si l’un des concitoyens d’en bas m’avait demandé : « où est-il le Napolitain ? »… j’aurais répondu, d’un air assuré : « il est parti en Italie pour accomplir son devoir de patriote ! » Est-ce qu’ils m’auraient cru ?
Pourtant, je ne savais pas grand-chose et son absence m’inquiétait. Pour me distraire, j’avais suivi le va-et-vient d’un pigeon se promenant sur le bord du parapet avant de s’arrêter pour m’inviter à observer les différents panoramas. À droite, je pouvais rouler mes yeux tout au long de la descente de la rue jusqu’à la porte Saint-Denis, où je découvrais la Lune encore perceptible, en filigrane, contre le ciel gris. À gauche, la présence m’était chère de Notre Dame de la Bonne Nouvelle… en raison surtout du nom joyeux que l’église avait donné au village où je venais de m’installer.
Ce jeudi matin, ce nom Bonne Nouvelle — que je répétais à manivelle au beau milieu d’une ritournelle remplie d’hirondelles anxieuses d’atteindre la Grange aux belles — affichait une gueule inattendue, assumant pour moi un rôle symbolique et prémonitoire… D’un coup, accoudée sur le parapet, les cheveux écroulés devant les yeux, je me souvins de mon nom de famille : Buonvino. Un drôle de nom sans doute, qu’en Français sonnerait « Bonvin ». Je me demandai immédiatement s’il y avait ou pas une parenté possible entre Bonne Nouvelle et Bon Vin…
Sans doute, aux jours de fête (et pas que…) en France comme en Italie l’arrivée d’une bouteille de bon vin est unanimement accueillie comme une bonne nouvelle. Pour ainsi dire, le bon vin brise les frontières, surtout dans les pays baignant dans la Méditerranée. Donc, même s’il ne m’appartenait pas — venant de mes parents, Nevio et Mariangela, que j’avais crus naturels et s’étaient révélés, au contraire, adoptifs —, ce nom Buonvino faisait désormais partie de moi-même, m’aidant à apporter dans mon installation à rue de la Lune une touche de brio…
Certes, l’hypothèse d’une bonne-nouvelle-ivre contrastait avec ce quartier sinistre et abandonné d’en bas ainsi qu’avec ce balcon à l’air suicidaire. Cependant, quand j’étais montée pour la première fois à ce quatrième étage clair et calme, j’y avais immédiatement reconnu la manifestation spontanée d’un nouveau destin…
Maintenant, m’amusant à inverser ces deux noms — bonne et nouvelle — j’échouais sur une nouvelle bonne tout à fait inattendue. Par un hasard vraiment incroyable, je rencontrais sur mon chemin les traces évidentes du passage d’une « dame élégante » qui me tenait à coeur… celle qui s’était longuement occupée de moi avec l’empressement d’une femme de ménage affectionnée. Serait-elle ma véritable mère, cette bonne sans tablier qui m’aimait avec une intensité jamais rencontrée chez Mariangela Buonvino ?

Serait-elle une mère pour Michele ? Une mère pour moi ? Ou bien pour tous les deux ? La question était affreuse et inextricable. Je décidai d’attendre qu’un tel écheveau fût dénoué, plus tard, avec tout le temps nécessaire, à l’intérieur de notre tribunal clair et calme. Il valait mieux se plonger en des casse-têtes insensés !
À présent, si je repense  à ce matin absurde, je me dis que jamais je ne répéterais une expérience pareille. Qu’est-ce qui m’empêchait de rentrer, arracher au vol mon sac et mes clés et sortir à la hâte me jetant la tête première dans l’escalier ? La peur de rencontrer Michele ? La crainte de savoir quelque chose de définitif au sujet de ce personnage flou dans ma mémoire qui prenait corps et vie dans les mots enthousiastes de mon compatriote ? Je savais bien que Michele était sorti, parce qu’en fait je l’avais vu descendre vers la porte Saint-Denis. Mais il n’avait qu’une très petite valise… J’avais peur qu’il rentre, j’étais même sûre qu’il rentrerait bientôt… et je voulais absolument qu’en rentrant il sache que je m’étais délibérément installée sur le balcon… en signe de protestation, pour souligner mon indisponibilité à tout mêler. Dorénavant, chacun de nous devait garder sa propre Italie pour soi, sans plus dépasser certaines limites…
Dans cet état d’âme et d’esprit, mon « sit-in » de protestation envers mon colocataire-patron était tout à fait justifié et compréhensible, d’autant plus que notre salle commune était encore hantée par ses cauchemars publics et privés, tandis que depuis mon palier aérien je pouvais essayer de rattraper mon rapport avec le monde tout à fait réel de Paris. C’était la première fois que je m’accoudais à la rambarde sans avoir le réflexe de m’acheminer, telle une ombre, sous les arcades de Bologne. J’étais à Paris, où personne ne m’obligeait à quoi que ce soit.
Affranchie de mes sentiments de culpabilité envers tous ceux et celles que j’avais abandonnés dans ma première vie, je pouvais dorénavant, comme une souris dans le fromage, me créer de nouveaux labyrinthes !

Giovanni Merloni


(1) Paris s’éveille...

Une dame élégante, que j’imaginais assise sur une chaise de fortune – Une femme-écran/3 (Roman théâtral n. 6)

26 jeudi Oct 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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Roman théâtral

Une dame élégante, que j’imaginais assise sur une chaise de fortune

— Vous avez eu besoin de vous exiler à Paris, pour comprendre que Vera n’était pas la femme de votre vie… Ou alors, vous avez tout quitté avec le seul but de vous séparer d’elle ! Si vous me permettez de le dire, cela demande de la force et du courage, mais relève aussi d’une certaine faiblesse…
— Oui, je ne suis jamais capable de couper net ! Si je quittais Vera sans abandonner Naples, il n’y aurait pas eu de rue ni de vitrine ou de voix dans la rue qui ne me la rappelait pas, qui ne me renvoyait pas nos conversations à la fois acharnées et délicates… Pourtant, elle n’était qu’une compagne de route, une réplique, comme je lui ai dit… par la voie télépathique !
— Et l’original ?
Dès que je prononçai ce mot — « original » —, j’eus un violent frisson. Sans doute, la température dans notre salle commune avait baissé, comme il arrive souvent dans cette ville où même le climat a des allures abruptes et frénétiques. Je courus fermer la porte-fenêtre, me demandant au passage pourquoi j’avais autorisé Michele Calenda, mon colocataire, jusque-là très respectueux, à s’aventurer dans un sujet si pénible pour moi. Avec cet homme qui pouvait être mon père, que pouvais-je connaître des femmes de sa génération dont je n’avais rencontré que des exemplaires figés et distants ? Que pouvais-je m’attendre, moi, du récit des circonstances où son bonheur avait été interrompu ? N’avais-je pas souffert assez, moi-même, pour un état de grâce qui s’était brisé à jamais ?
— Elle était une femme qu’on ne rencontre pas tous les jours ! continua-t-il, s’accompagnant par des gestes vagues. On s’est perdu de vue, et je ne sais pas où elle est… Pourtant il n’y a que deux endroits où elle pourrait décider de s’installer : Bologne ou Paris, Paris ou Bologne !
— A-t-elle un prénom ?
— Oui, elle s’appelle Rose. Chaque fois que je prononce ce mot velouté, elle s’épanouit immédiatement dans mon cœur et serpente dans mes veines jusqu’à devenir tout mon sang, tout mon esprit, tous mes rêves… Mais il arrive aussi qu’un souvenir affreux s’affiche à l’horizon, chaque fois qu’elle me vient à l’esprit. Une espèce de bourrasque, ayant la fonction de tout interrompre, tel le robinet de l’Écluse Saint-Martin. Vous connaissez le canal, n’est-ce pas ? J’y vais souvent et je me réjouis avec une petite multitude de camarades retraités quand je vois le formidable mécanisme à l’œuvre. La péniche amenant quelques touristes du bassin de la Villette à l’Arsenal attend patiemment que le niveau de l’eau en aval soit le même qu’en amont… et finalement les deux battants de l’écluse s’ouvrent en octroyant la liberté intrigante d’un autre segment de canal à parcourir. Ensuite, on attendra qu’à la prochaine écluse s’applique à nouveau le principe des vases communicants ! Il s’agit bien sûr d’une drôle de liberté, assaisonnée de vertu et de respect des règles d’un progrès à mesure d’homme et de péniche… mais on était bien loin de ça, lors de mon histoire bolonaise. Là, il n’y avait pas de robinets libératoires ! Tout au contraire, hélas, mon souvenir des circonstances de notre dernière rencontre n’a même pas le temps de démarrer ni de s’acheminer… puisqu’il cogne soudainement contre un mur de brouillard. Un sortilège s’est installé là-dessus, m’empêchant chaque fois de reconstruire ce qui s’est vraiment passé entre Rose et moi au moment de notre séparation… Ou alors, j’ai affaire à un odieux trou de mémoire !
Michele s’était arrêté, comme le ferait une mule au bord d’un gouffre. Je ne savais pas quoi dire. Pourtant, cette femme insaisissable m’intéressait. Je ressentais sa présence comme une ombre s’agitant au-delà de la vitre, sur le balcon. Une dame élégante, que j’imaginais assise sur une chaise de fortune… Elle aurait pu profiter de la nuit pour frapper de l’extérieur contre la porte-fenêtre, susurrant avec énergie : « ouvrez ! Ouvrez ! »
— Où l’aviez-vous connue ?
— À Bologne. J’y habitais depuis six années, dans une espèce de camaraderie masculine où l’amour était banni… Le jour même où j’eus enfin un petit appartement pour moi seul, je rencontrai Rose Bertrand ! Ce fut en octobre 1978… dans le hall du cinéma Roma, via Fondazza ! À l’affiche, il y avait « Il vizietto » avec Ugo Tognazzi et Michel Serrault…
— C’est « La cage aux folles », pour les Français ! murmurai-je, en me souvenant de mon ami Olivier et de ses expressions enthousiastes au sujet de cette œuvre extraordinaire, si bien transportée du théâtre au cinéma…
— Elle m’avait toujours caché quelque chose, une seule chose peut-être, reprit Michele, haletant. Le jour de notre adieu… on voyait bien qu’elle avait envie de vider le sac. Pauvre Rose ! Elle était tellement bouleversée à cause de mon départ soudain ! Maintenant, je me souviens qu’elle avait les larmes aux yeux et qu’elle débitait son récit très lentement, tandis que le train courait déjà… J’aurai dû reporter d’une heure ou deux mon déplacement au chevet de ma mère… Patience si j’allais voyager debout ! Mais je crois qu’il arriva quelques accidents entre nous. Elle avait peut-être dit quelque chose qui m’avait contrarié… et je ne lui donnai pas le temps de tout avouer. Le train partait déjà et le bruit des roues sur les rails m’empêchait d’entendre sa voix !
— Par contre, vous vous souvenez très bien de cet adieu ! Ce fut bien dramatique !
— Oui, peut-être les choses se sont-elles passées comme ça… Mais il est bien possible que je me trompe… parce que c’est à vous que je raconte tout cela… et que vous n’êtes pas indifférente à ce que je suis en train de dire, peut-être… D’ailleurs, vous ressemblez tellement à Rose Bertrand, du moins au point de vue physique… car elle était exagérément timide, parfois mystérieuse, tandis que vous êtes un livre ouvert, du moins pour moi !
— Ne me mêlez pas à vos souvenirs ! protestai-je.
— Non, non, ne vous inquiétez pas ! Il arrive seulement, en discutant avec vous, que mes souvenirs se transforment un peu, car je m’autorise à y ajouter de petites circonstances tout à fait inventées… Au contraire, tout ce qui concerne Rose est désormais emprisonné sous une couche épaisse de glace, telle une Blanche Neige de Disney dans le cercueil vitré !
— Vous vous êtes passé du baiser qui l’aurait ressuscitée ! D’ailleurs, je ne vous vois pas bien dans les draps du Prince charmant !
— Oui, je me suis dérobé au geste que peut-être elle attendait ! Mais après, si vous saviez combien j’ai regretté tout cela ! Cet adieu à tout coupé entre nous. Dès que je suis descendu à Naples, j’ai essayé de la rejoindre, par la poste, par téléphone. Rien. Elle avait disparu sans même me donner le temps de saluer ma mère souffrante et de redescendre dans la rue pour chercher une cabine…
— Pour vous, ça marche beaucoup mieux avec les conversations télépathiques, n’est-ce pas ?
Indifférent à ma provocation, il avait besoin, apparemment, de se rassurer par d’autres sortilèges :
— Bien que baptisé, je ne suis pas croyant. Mais, puisque j’habitais à  nouveau à Naples, je me disais, surtout dans les mauvaises impasses, que rien ne m’interdisait de m’adresser à San Gennaro pour Rose ! J’étais devenu un habitué de cette église avec mes petits dons et agenouillements auprès de l’autel du saint patron. Donc, j’étais convaincu que Rose, toujours protégée par ma bienveillante cloche de verre, ne courrait aucun danger !
— Vous l’aimiez sincèrement, jusqu’au bout ?
— Oui, je l’adorais même avec son indomptable esprit de contradiction, même si elle se dérobait à mes propositions de tout fusionner, de tout mêler…
— Rose Bertrand était-elle vraiment française ?
— Oui, une Française originaire de Besançon.
— Est-ce qu’elle était engagée avec quelqu’un d’autre ?
— Non, il n’y avait aucun en-dehors de moi, ça c’est sûr !
— Avait-elle alors une raison plus forte que l’existence d’un mari… pour ne pas courir vers vous ?
— Maintenant, c’est vous qui vous adonnez à la télépathie pour découvrir des choses que je ne sais pas.
— Vous n’avez rien imaginé ni su, pendant tout ce temps qui s’est déroulé ?
— Surtout, je n’ai rien remarqué quand j’étais auprès d’elle… J’étais assez naïf, à cette époque-là ! J’étais toujours transporté envers cette femme et concentré dans la recherche d’escamotages et stratagèmes pour rester seul avec elle. Pour moi, il n’y avait que l’attente de cet instant libératoire où la joie subite efface tout… cet instant où la fougue de l’étreinte s’échoue dans le petit délire d’une conversation dépossédée, où les mots voltigent partout et nulle part, sans besoin de syntaxe…
« Mon Dieu, j’ai besoin que vous existiez ! Soyez magnanime, accueillez pour une fois la prière maladroite d’une athée convaincue ! Faites de façon que Rose Bertrand ne soit pas Madame Lamy, la Française en deuil perpétuel soi-disant originaire de Saint-Malo qui m’attendait à la sortie de l’école ! Je vous en prie, laissez-moi croire qu’à Bologne il y a eu en même temps deux Françaises blondes aux yeux bleus ! »
J’étais en train de sortir de mon vœu quand Michele, visiblement épuisé, coupa court son récit :
— Du jour au lendemain, je quittai Bologne et mon espoir de voir enfin l’amour triompher.
— Vous rougissez, maintenant, comme si elle était encore là… !
— Oui, elle est là, au-delà du magnolia ! dit-il sortant dans le balcon. Là… Là, ajouta-t-il, pointant le doigt en plusieurs directions. D’ailleurs, avant de partir, j’avais fait une longue visite à San Gennaro, qui m’avait rassuré : « Elle est bien vivante ! avait-il murmuré. Un beau jour vous vous rencontrerez comme ça, par hasard ! »
— Au marché du dimanche près du boulevard Richard Lenoir, par exemple ! m’exclamai-je. Je me la figure splendide, habillée en noir… Sinon, vous ne m’avez rien dit de ses cheveux !
— Elle avait alors des cheveux châtains très longs dans le cou, fins et légers !
Heureusement, je me souvenais que Mme Lamy, dont je n’avais jamais su le prénom, était blonde avec les cheveux noués en chignon et portait les lunettes solaires Ray Ban…
— Vous l’aimez encore ? lui demanda-je, intimement rassurée.

— Je ne sais pas. Sans doute, pendant ces vingt années qui se sont écoulées, mon corps vivait à Naples tandis que mon esprit vivait à Bologne ! Certes, un mécanisme d’autodéfense s’est déclenché en moi, m’amenant à me convaincre que mes regrets se bornaient à la ville de Bologne, à ses beautés uniques, à sa culture solidaire. Oui, on peut bien aimer une ville sans qu’il y ait forcément une liaison d’amour ou de passion éphémère qui fait tout déclencher… Mais ce ne fut pas le cas de Bologne, pour moi ! Et je vous mentirais si je disais que j’aime Bologne en dehors de ce que j’y ai découvert et aimé avec Rose, de ce que j’y ai pu voir avec ses yeux… des yeux bleus où se niche l’océan, comme les vôtres, Anna !

Giovanni Merloni

Cette différence entre homme et femme qui empêche l’amitié sans équivoques – Une femme-écran/2 (Roman théâtral n. 5)

24 mardi Oct 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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Roman théâtral

Cette différence entre homme et femme qui empêche l’amitié sans équivoques

Je m’assis sur une chaise imaginant qu’il s’agissait d’un strapontin du métro et je commençai à mimer les gestes suspendus de cette charmante dessinatrice, faisant semblant de gribouiller moi aussi des notes qu’au fur et à mesure je laissais glisser à terre comme les feuilles du calendrier. Pourtant ce jeu dangereux m’inquiétait, car je ressemblerais de façon impressionnante, selon ce que Michele a plusieurs fois affirmé, à la femme dont cette inconnue serait à son tour la photocopie.
— Elle gardait la main très ferme, même quand la rame virait brusquement, reprit Michele d’une voix hésitante.
— C’est à cause de son assurance d’artiste expérimentée que vous vous êtes souvenu de la couche de poussière qui s’est désormais installée sur vos peintures ! observai-je.
— Je pourrais recommencer, maintenant ! Ce chevalet-ci n’attend que ça !
— Vous ne manquez pas d’inspiration, ça, c’est sûr !
— Il me manque le courage nécessaire pour rassembler mon identité en pièces, mais cela ne m’empêcherait pas des œuvres dignes !
Je fis un tour de la pièce, l’imaginant remplie de tableaux en agréable désordre…
— Est-ce que je peux vous dire une chose ? lui proposai-je. À mon avis, vous avez juste le souci de rentrer dans un contexte, de vous découvrir utile à quelqu’un et à la société. Cela est tout à fait compréhensible et humain.
— Vous avez raison. J’hésite à m’installer définitivement à Paris et, de temps en temps, je me sens inutile !
— Mais, ici, vous pourriez être utile… à moi !
— À vous ? 
Son regard subit me fit peur. Alors, je me rétractai :
— Je plaisantais ! Vous en avez déjà assez avec vos ancêtres !
Si ma boutade avait eu le pouvoir de le calmer, j’avais dû pourtant renoncer au propos que j’avais échafaudé pendant son récit. Sa façon de s’exprimer — craintive ou téméraire, en fonction de l’inspiration de l’instant —, son être tout compte fait pathétique… cela avait en fait déclenché en moi un sentiment de protection et de confiance à la fois : si je pouvais sans doute l’aider à se passer des pièges qu’il s’était lui-même fabriqués… il aurait pu m’aider, peut-être, à sortir des miens.
Mais il y avait encore entre nous cette différence entre homme et femme qui empêche presque toujours de bâtir une amitié sans équivoque.
Voilà pourquoi, ayant mis de côté toute fuite en avant au sujet de l’amitié, j’avais décidé de le taquiner un peu, contente même de lui troubler la sérénité :
— Vous ne pensez qu’à l’amour n’est-ce pas ?
— Oui, peut-être, répondit-il, avec un sourire reconnaissant : ma provocation lui convenait mieux qu’un compliment.
— Dans votre quête incessante de l’âme sœur, ajoutai-je alors, vous cherchiez toujours la même femme ?
— J’ai toujours poursuivi le modèle de ma mère. Je sais que ce n’est pas bien, mais c’est comme ça ! Ma dernière compagne était une collègue de Naples : ma mère venait juste de mourir quand j’ai commencé à me promener avec elle…
— Qui s’appelle Vera, n’est-ce pas ?
— Oui ! Comment le savez-vous ?
— Vous avez dit plusieurs fois son prénom dans le sommeil, la nuit dernière !
— Ah ! La nuit dernière ! J’en ai des souvenirs incroyablement exacts, mais je ne sais pas si j’ai rêvé ou si je me suis vraiment rendu, comme un somnambule, à la cabine en face du bureau de Poste, boulevard Bonne Nouvelle… Là-bas, entre chien et loup, je me souviens parfaitement d’avoir appelé Vera au téléphone !
Tout en demeurant incrédule, je le laissai continuer. Je savais bien que la nuit dernière il n’avait pas quitté la maison, mais comment croire qu’elle s’était déroulée dans un rêve, cette pénible conversation dont j’avais entendu quelques échos ressemblant à des sanglots ?
— Je voulais trouver une façon neutre de lui interdire de monter à Paris, s’exclama-t-il, mais de ma bouche ne sont sortis que des mots déplacés : « Je suis désolé, mais je vais tourner la page… Toi, tu resteras cloîtrée dans les chapitres précédents, ma chérie ! »
— Et vous l’avez appelée pour lui dire ça ? protestai-je, contrariée. N’aurait-il pas été préférable que vous en restiez là, la laissant tranquille ?
— C’est exactement ce qu’elle m’a dit !
Étonnée pour la tournure très ou trop intime de notre échange, j’aurais voulu rejoindre les cafards au-dessous des lames du parquet, me dérobant ainsi à la suite de ses confessions embarrassées :
— Au lieu de la rassurer, s’exclama Michele, j’ai renchéri en lui disant : « Tu n’étais pour moi que la réplique d’une autre ! »
— Heureusement, ce n’était pas une conversation réelle ! m’écriai-je, tout en saisissant la poignée de la porte-fenêtre pour me sauver dans le balcon… Mais il avait deviné mes intentions, trouvant tout de suite, par des gestes et des mots appropriés, la façon de rattraper ma curiosité ainsi que ma bienveillance… Le ton inspiré d’un véritable jongleur de mots, il reprit :
— Quand j’appelle quelqu’un très loin à l’étranger, j’ai le sentiment, à chaque numéro, d’avancer avec des bottes de géant… Un premier ZÉRO, et déjà hors de Paris je respire le brouillard du périphérique à la hauteur de Porte d’Orléans. Un autre ZÉRO, et je tombe dans les labyrinthes de la banlieue de Lyon. TROIS, je glisse à Chambéry où l’on est déjà bousculés par le vent froid des Alpes… NEUF, je suis sous la marquise de la petite gare de Modane, en deçà du dernier tunnel menant à l’Italie. Un nouveau ZÉRO et, brûlant tous les records de l’histoire, j’atteins la paisible Bardonecchia, joliment entourée de montagnes familières. C’est là ce point-là que j’hésite entre le UN, qui me catapulterait à Turin, le CINQ ouvrant un œil d’aigle sur Parme, Bologne ou Florence et le SIX aboutissant placidement à Rome… Enfin, je choisis le numéro qui plus m’appartient (évoquant toute une vie de petits déplacements, de longues attentes, d’amitiés bruyantes et d’amours jamais aboutis, le numéro marquant le passage d’une ville à l’autre, d’une gare à l’autre, d’une maison à l’autre) : HUIT ! Et voilà que j’échoue devant une grande porte fermée. Je suis à la fameuse et fabuleuse Cuma, juste en amont de Naples, mais j’hésite à m’agenouiller devant la Sibylle, parce que de toute évidence elle n’est pas là pour m’aider à trancher… C’est à moi de décider si je veux arriver jusqu’au bout ou alors si je raccroche, en revenant en arrière ! Bon, je rassemble toutes mes forces et ne raccroche pas ! Mécaniquement, je reconnais sans faille le numéro qui manque : UN ! Voilà qu’en 7 touches seulement — 0 0 3 9 0 8 1 — je pose mon pied à Naples, dans le vacarme de la gare Vittorio Emanuele II, aussi frénétique que n’importe quel quartier de Paris au fond noir de la nuit… Je m’arrête juste une seconde pour constater combien ces deux villes, Naples et Paris, se ressemblent… Cela me donne même l’impression que je ne suis pas parti… Pourtant, aux tréfonds de mon attention spasmodique, j’entends une rengaine assez mélancolique qu’on n’entendrait jamais à Paris, même dans les rames du métro…

Sul mare luccica, l’astro d’argento
Placida è l’onda, prospero è il vento
Venite all’agile barchetta mia
Santa Lucia, Santa Lucia… (1)

Je m’aperçois finalement que je suis à l’autre bout du monde, tout près du terminus de mon voyage sur le fil gris. Je ne peux plus revenir en arrière et je l’assume ! Dorénavant, je vais de plus en plus m’enfoncer dans le corps de pierre et de mer de ma ville natale… TROIS, QUATRE… Me voici dans mon quartier ! UN, vicolo de la Neve ! SIX… je frôle les fenêtres de mon atelier solitaire… UN. Je suis dans l’escalier, je hume à fond l’odeur de la sauce napolitaine montant de la loge au rez-de-chaussée… HUIT… Je suis là, la tête collée au combiné. J’entends à peine mes mots affolés et les étincelantes réponses d’elle… La musique du jukebox du bar recouvre les nuances, les soupirs, les sanglots…
C’était moi, bien sûr, qui parlais, évidemment, depuis un endroit qui n’était pas le même de mes appels éveillés. J’étais à côté des toilettes, dans la cabine abîmée d’un bar du boulevard Bonne Nouvelle… D’abord, j’étais debout, puis j’avais glissé à genoux sur le parterre de l’habitacle. Avec cette musique à plein tube, s’il y avait eu quelqu’un près du comptoir, il n’aurait rien compris de notre colloque télépathique. Certes, j’étais plongé au beau milieu d’un rêve fort agité, mais je suis sûr et certain qu’il n’y avait personne !

Giovanni Merloni

(1) Enrico Caruso – Sul mare luccica (Santa Lucia). Enregistré 20 mars 1916. Victor Orchestra.

C’est un peu tordu de s’empêcher de petites joies innocentes sous le prétexte de plus graves responsabilités… – Une femme-écran/1 (Roman théâtral n. 4)

22 dimanche Oct 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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Roman théâtral

C’est un peu tordu de s’empêcher de petites joies innocentes sous le prétexte de plus graves responsabilités…

Excusez-moi si dans ma reconstruction de ces jours désormais révolus d’avril 2008 je ne vais pas ôter l’hypothèse que m’avait alors suggérée la clairvoyance inébranlable de Dante à propos de la femme-écran (1).
En fait, à la fin d’une journée à bout de souffle, toujours à l’écoute de ce malade mental imaginaire qui ne possédait pas la proverbiale imperturbabilité de son archange homonyme, lasse de cet inextricable enchevêtrement de souvenirs bons et mauvais faisant jaillir des fantômes charmants ou méchants, j’avais eu besoin de tout arrêter pour ne pas devenir folle.
Renfermée dans ma chambre, j’avais alors étalé contre la glace de ma cheminée de marbre rouge les questions plus difficiles… Jusqu’à quelle limite aurais-je pu jouir de mes ressources d’allégresse et de patience avant de succomber ? Voilà la première inquiétude. Deuxièmement, je m’étais demandé pourquoi cet homme m’intéressait qui m’avait offert une chambre en échange d’innocentes conversations. Enfin, qu’avaient-elles à partager avec moi ces femmes-de-sa-vie que j’avais vu défiler en guise de spectres dans la salle commune ?
Je m’étais alors accrochée à la longue soutane rouge de Dante, résignée à devenir l’une de ces femmes-écrans qui se promènent sous les feux de la rampe, prenant sur elles les applaudissements et les sifflements… Tels des miroirs pour les alouettes, celles-ci attirent l’attention des gens indiscrets juste pour les détourner de la seule femme que l’homme jalousé et traqué aime vraiment. Mais comment deviner, entre les deux rivales, laquelle quittera la scène en première ? Jusqu’ici, les comptes-rendus de mon colocataire, constellés d’exagérations et de lacunes, ne m’avaient servi à rien !
Je survole sur l’effet boomerang que toutes ces fouilles ont risqué de faire rebondir sur moi… C’est tellement étranger à ma sensibilité, tout cela ! Car je n’ai jamais envisagé de me cacher à mon tour derrière un homme-écran, ni de profiter de mes amis empressés pour attirer dans mon filet à papillons des hommes-de-ma-vie ! D’ailleurs, je n’ai pas encore rencontré quelqu’un qui me conviendra, qui sera prêt quant à lui à mêler ses pas aux miens…
D’un coup, dans mon for intérieur, je me suis dit que ce n’était pas le cas de prendre trop au pied de la lettre ce que Michele Calenda était en train de me flanquer par ses confessions hallucinées. Je me suis alors armée d’une carapace adaptée à la besogne… cela m’a permis de demeurer imperturbable vis-à-vis de son côté théâtral et de sa façon paradoxale d’aborder les choses de la vie. En fait, dans son avalanche de suggestions apocalyptiques, il n’y avait qu’un but, celui de relativiser aussi bien ses fautes que ses responsabilités !
Même en dehors de ses histoires sentimentales, Michele se sert assez souvent de cet escamotage de l’écran. Par exemple, voyageant sur la ligne 9, entre TROCADÉRO et LA MUETTE, il n’avait pas su m’expliquer s’il avait croisé deux sujets distincts ou bien un seul homme ayant l’habitude de se dédoubler par à-coups, avant de reprendre sa propre physionomie. Toujours est-il que l’un et l’autre l’avaient longuement dévisagé avec une expression incrédule, avec la même surprise qui accompagnerait la découverte d’une aiguille dans une meule de paille, je suppose. Vraie ou hypothétique qu’elle fût, cette rencontre l’avait plongé dans un double cauchemar : d’un côté la peur morale d’une vague de reproches de la part du patriarche pour avoir quitté Naples et ses responsabilités ; de l’autre côté, la peur physique d’avoir été détecté par son ennemi juré, venu exprès pour l’empêcher de se faire une nouvelle vie à Paris…
Pauvre Michele ! Quels délits avait-il commis ? Avait-il essayé de se soustraire aux règles du jeu ? Il est bien possible. Mais de quel jeu s’agissait-il ? Et comment ce double cauchemar symétrique pouvait-il cohabiter avec l’image idyllique d’une liseuse de Renoir ou d’une danseuse de Degas en train de tisser dans le vide accordé par les bras et les jambes des autres voyageurs une toile colorée d’émotions et de mystères ?
Pourquoi la silhouette légère de cette jeune voyageuse à la queue de cheval a-t-elle dû lutter, le bloc-notes serré contre la poitrine, pour rester accrochée à ce souvenir menacé par les déferlantes de ses lourdes pensées ?
C’est un peu tordu de s’empêcher de petites joies innocentes sous le prétexte de plus graves responsabilités, mais il avait bien le droit de le faire. Cependant, Michele exagérait, car son récit asthmatique ne se bornait pas à l’évocation de la double rencontre de la gueule charismatique d’un socialiste persécuté, son grand-père Gaetano, et de la jeune fille aux mains souillées de fusain. Ce jour-là, au tournant critique de son installation en France — resterait-il ou ferait-il demi-tour ? — toutes les cartes en jeu dans le sort de Michele Calenda se rencontraient sur le même redoutable tapis vert.
Rentrée dans la salle commune, notre conversation avait repris comme si de rien n’était. Après un premier moment d’angoisse effrénée, que mon colocataire n’avait pas su maîtriser, je n’avais eu aucune difficulté à l’attirer sur une question qui me tenait à cœur, lui donnant l’illusion de s’aventurer dans des digressions innocentes.

Certes, je ne me souviens pas si je lui ai hurlé que je ne voulais pas écouter davantage le récit du braquage qu’il avait subi dans les rues de Naples… Je ne suis pas sûre non plus si je lui avais dit, à propos de son grand-père, qu’il pouvait encore attendre un peu, ayant déjà patienté soixante-deux ans sous la pierre lisse, tandis que moi, une femme, je ne pouvais pas… Mais je me souviens bien du point précis où notre conversation a commencé à devenir bouleversante pour moi :
— Cette femme à la queue de cheval, avais-je demandé, vous l’avez rencontrée pour de bon ?

— Dans le voyage de retour… À TROCADÉRO elle est entrée, en courant ! m’avait-il vite répondu.
— Maintenant, vous souriez.
— Non, je ne souris pas, répondit Michele, hochant la tête.
— Si, vous avez l’air rêveur !

Giovanni Merloni

Dans le métro en course folle se déroulait pour lui le jugement dernier – Le métro/3 (Roman théâtral n. 3)

19 jeudi Oct 2017

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Roman théâtral

Avec ce troisième épisode de ce « Roman théâtral » je poursuis une nouvelle édition, profondément revue et corrigée, de l’ancien récit d’Anna Buonvino, que j’avais publié ici il y a juste trois ans, avec le titre « Clair et calme avec balcon », que je viens de retirer.

Dans le métro en course folle se déroulait pour lui le jugement dernier…

Je m’étais donc résignée à l’écoute de ce récit sans queue ni tête, dévoilant au fur et à mesure l’étrange personnalité d’un homme qui aspirait sans doute aux plaisirs simples de la vie, mais se laissait facilement subjuguer par des pensées lourdes et inextricables. Je me demandais quand, en quel précis instant une telle angoisse s’était emparée de lui… Son changement d’humeur et d’esprit, remontait-il au moment où il avait claqué la porte de notre appartement avant de franchir le seuil de notre immeuble et s’aventurer dans la rue de la Lune ? J’aurais voulu interrompre son délire pour lui poser une question abrupte qui l’aurait sans doute aidé à s’en sortir. Mais cette phrase assez simple — « où étiez-vous en train de vous rendre, ce matin ? » — ne trouvait pas le bon moment pour s’imposer. J’étais vivement fascinée par le film rétro qu’il me débitait, où notre glorieuse ligne 9 assumait une apparence obsolète et décrépite… Un véritable psychodrame, que j’essayais de peupler d’apparitions silencieuses de mon goût — Buster Keaton ou Jacques Tati, par exemple, deux immortels au milieu d’une foule de morts vivants ; ou alors je songeais à la petite Zazie, heureuse finalement de découvrir le formidable fracas de la rame se déplaçant en long et en large dans cet immense Paris souterrain — tandis que pour mon vis-à-vis, dans le métro en course folle ne se déroulaient que d’infinies variations d’un thème qui n’appartenait qu’à lui, celui du jugement dernier…
Là-dedans, tandis que l’improbable voyou sans moelle — monté exprès de Naples, selon Michele, pour le tuer — s’éclipsait dans la foule, paraissait à nouveau devant lui, presque sans transition, l’homme âgé jaillissant des années 30 du siècle dernier avec le même air de conspirateur que Gaetano Calenda, un personnage encore plus sinistre, à mon sentiment, en raison de son indiscutable autorité morale…
— Vous ne voyez que des répliques de gens morts ou disparus ! m’exclamai-je, en me dérobant à son regard.
— Gaetano avait un air de reproche, insista Michele. De sa poche pointait un journal… le même que je garde dans cette étagère ! Attendez, je vous la montre… Il s’agit d’une feuille clandestine circulant au temps de la guerre civile d’Espagne !
Ce fut à ce point-ci qu’une provisoire normalité reprit le dessus. Sur le parquet, il n’y avait pas de trace de mégots ni de journaux tombés à terre. Sinon, je n’entendis plus aucun bruit, aucun écho du passage de la ligne 9 en dehors des petits tremblements du plancher arrivant de la cuisine tout les deux minutes.
— Mais où est-il ce tract fichu ? répéta Michele, au comble de l’agitation. Et les pince-nez, où les ai-je fourrés ?
— Quoi ? répondis-je, surprise par ce mot tout à fait exotique.
— Les lunettes de Gaetano… Elles étaient ici, à côté du vocabulaire… Tu vois ? dit-il en enfonçant un vieux chapeau sur sa tête. C’est le Borsalino de grand-père !
Je m’aperçus alors qu’il tremblait…

— Voulez-vous que je vous fasse un café ? dis-je, interloquée.
— Oui, je prendrai volontiers un café… plus tard !
— Vos réactions aux fantômes du métro me paraissent disproportionnées, Michele ! Qu’est-ce qu’il y avait dans ce métro pour vous effrayer ainsi ?

— Je ne sais pas quoi répondre… Toujours est-il que j’étais dans un état pénible quand je suis arrivé à notre Consulat…
— À LA MUETTE !
Il ouvrit grand les bras :
— J’ai beaucoup insisté… Rien à faire ! Je ne peux pas voter, ici à Paris ! C’est raté, parce que je ne figure pas encore dans la liste des Italiens demeurant à l’étranger…

— Je vous avais dit que c’était trop tard !

— Je devrais partir pour voter là-bas, dit-il sans conviction. Il n’y a que ça à faire…
 Fort agacée par cette évidente contradiction entre les lunettes sacrées et son impardonnable fatalisme, je le provoquai :
— Vous n’avez pas trop d’envie de partir en Italie, n’est-ce pas ?
J’aurais voulu ajouter que j’avais horreur de son incertitude vis-à-vis d’un engagement dû et je ne comprenais pas du tout son comportement : s’il était ainsi… indifférent aux sorts de l’Italie, d’où venait-elle sa vénération envers les lunettes ébréchées et les feuilles clandestines de son grand-père, un homme qui, au contraire, avait consacré tout son être à la liberté de voter dans notre pays ? J’aurais voulu me laisser emporter aussi par ma rage ancestrale de jeune militante… mais, ce n’était pas si facile de trancher avec un personnage comme celui-là. Donc, je me forçais à aller à sa rencontre :
— Un aller-retour avec le seul but de voter ce n’est pas formidable, dis-je d’un ton qui n’était pas le mien. Je crois que vous, Michele, avez perdu l’habitude de vous déplacer ! Pourtant, ajoutai-je, les élections approchent ! Est-ce que vous cherchez, avec ces fouilles dans les papiers de famille, une raison quelconque ?…
— Pour ne pas partir ? Non, pas du tout !

— Heureusement ! Notre pays risque de glisser dans une situation dangereuse et il faut faire le possible pour l’éviter. Ou, du moins, laisser une trace ! Certes, l’Italie ne va pas perdre son statut de démocratie républicaine par le seul vote de dimanche ! Cependant, vous êtes le premier à avoir peur que cela arrive. Donc, à plus forte raison, vous ne devriez pas manquer à ce rendez-vous !
— Oui, le vote est très important… et cette fois-ci va être décisive ! répondit Michele. Son ton grave n’était pas là pour me rassurer.

— En tout cas, ajouta-t-il, je demeure dans un état d’âme craintif, me voyant harcelé, menacé.
— Ne me dites pas que vous avez peur de votre grand-père Gaetano !

— Non, je serais ravi de lui parler ! D’une rencontre avec lui, je ne m’attends que des émotions positives… Tandis que cet énergumène en noir me fait vraiment peur…
— Si vous me permettez de le dire, vos appréhensions me semblent tout à fait exagérées. Viendrait-il de Naples jusqu’à Paris avec le seul but de vous faire peur, ce type-là ? lui dis-je, affichant des airs incrédules.
— Il m’attendait hors de l’enceinte du lycée et me suivait pendant des heures. Deux fois, il m’a ouvertement intimidé… jusqu’à la veille de mon départ à Paris, il y a moins que deux ans !

— Mais qu’aviez-vous fait pour provoquer un acharnement semblable ?

— J’avais dit en classe qu’en Italie la reconstitution du parti fasciste est interdite par notre loi primordiale, la Constitution. Un collègue idiot a raconté cela à tout le monde, et…
— Réellement, vous avez fait ça ? lui dis-je, émerveillée.
— Je suis surtout trop confiant dans les autres… dit-il en hochant les épaules.

Déçue par cette expression renonciataire, j’aurais voulu lâcher prise et me sauver dans ma chambre. Je restai pourtant là où j’étais, assise sur mon tabouret fort instable, le menton appuyé sur la paume de ma main :

— Mais, ce collègue idiot ? Que devient-il ?

— Mario ? Il était pour moi un ami fraternel, même si je me suis toujours méfié de son nom de famille : Trentavizi ! (1)

— Beuh, chez moi, un ami n’aurait pas fait la bêtise de vous attirer des ennemis. Ou alors, il devait y avoir une raison !

Une hypothèse souterraine dut s’insinuer dans le cerveau bien poreux de mon interlocuteur, parce qu’il bondit furieusement de son fauteuil entamant les cent pas parmi les encombrements de notre petit salon, avant de s’accouder au balcon, où il fit longuement semblant de regarder la rue.
— C’est une affaire compliquée, n’est-ce pas ? lui dis-je, d’un air bienveillant.

Mais Michele ne répondait pas.

— Franchement, lui dis-je alors, je ne pense pas que vous aurez peur, lors de votre descente en Italie, d’un petit voyou ni d’un fantôme suranné ! Vous avez le sentiment d’y rencontrer quelqu’un, ou plutôt quelqu’une qui pourrait vous bousculer, n’est-ce pas ?
Devant son silence obstiné, je m’acheminai vers ma chambre, tout en changeant de ton :
— Faites ce que vous voulez ! Je n’arriverai jamais à vous comprendre !

— Attendez, attendez, c’est vrai, vous avez raison ! réagit-il. Je ne me décide jamais ! En tout cas, ce qui m’arrive n’est pas totalement de ma faute : il ne s’agit pas d’un seul fantôme qui m’attend au passage, en Italie et à Naples notamment ! C’est un mélange d’amour et de haine, d’envie et de jalousie que partagent ceux qui me reprochent d’avoir tout quitté du jour au lendemain. Face à ce redoutable miroir à plusieurs facettes, j’essaie de me défendre par la superstition et l’ironie… D’ailleurs, mon ironie, toujours un peu pathétique et autodestructrice, vous pouvez bien le comprendre, est une façon typiquement italienne de se dérober aux désastres qu’on voit arriver continûment !

Giovanni Merloni

(1) Trente-vices.

« Avais-je hébergé dans mon rêve le rêve d’un autre ? » – Le métro/2 (Roman théâtral n. 2)

17 mardi Oct 2017

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Roman théâtral

Avec ce deuxième épisode de mon « Roman théâtral » je poursuis une nouvelle édition, profondément revue et corrigée, de l’ancien récit d’Anna Buonvino, que j’avais publié ici il y a juste trois ans, avec le titre « Clair et calme avec balcon », que je viens de retirer.

« Avais-je hébergé dans mon rêve le rêve d’un autre ? »

Ce mercredi paresseux d’avril 2008, je m’étais assise devant l’ordinateur où j’avais tapé la phrase suivante : « Hier soir, avant de se retirer dans sa chambre, mon colocataire m’a susurré : Si vous êtes une réfugiée, je suis un naufragé ! »
Juste ce matin-là, Michele avait sorti de la cave un tableau plein de poussière qu’il avait apporté d’Italie : « Le Naufrage contre l’arbre généalogique ! » avait-il exclamé s’accompagnant de gestes frénétiques. Mon colocataire a sans doute des problèmes avec son passé familial ! Il ne parle que de barques coulant à pic et de radeaux à la dérive, mais c’est une façon à lui de se dérober aux responsabilités ! J’aurais vraiment envie de lui dire combien il se trompe, car ici, entre nous deux, c’est moi la rescapée d’un naufrage, tandis que lui, sans le savoir, est bel et bien un réfugié ! »
Ce même mercredi, j’avais installé sur l’écran de mon ordinateur une photo assez floue de cet étrange tableau, où l’arbre gigantesque ressemblait au platane séculaire du parc Monceau, tandis que la barque en pièces avait la même allure décadente du banc public d’en bas. Au-dessus, j’y avais ajouté une didascalie : « Regardez attentivement ! Je suis Anna Buonvino, cet amas de feuilles au pied de l’arbre sur le côté gauche ! Mais ne vous inquiétez pas, je ne fais pas partie de la famille ! Je ne vais nulle part, et préfère me cacher derrière une branche sèche ! »
Tout de suite après, il y eut l’Apocalypse. Le métro avait envahi notre unique espace de vie par l’éclat d’un bruit sourd. Un vacarme tout à fait incohérent avec ce quartier Bonne Nouvelle à l’esprit en retrait. Fut-elle une sorte d’illusion sonore ? Fut-il un phénomène d’hallucination produite par une série d’images, de bruits et de scènes de la vie réelle que j’avais accumulés pendant des jours et des jours ? Ou alors, avais-je rêvé tout cela ? Ou enfin, plus probablement, avais-je hébergé dans mon rêve le rêve d’un autre ? Je ne sais pas quoi me répondre. Et pourtant, je suis sûre et certaine que la belle journée — dont je m’étais réjouie en me plongeant plusieurs fois en dehors du balcon pour atteindre les toits rouges de ma Bologne chérie — avait brusquement viré au noir.
Il est difficile à le croire, même pour une personne raisonnable comme je m’efforce de l’être ! Néanmoins, ce mercredi-là ce fut un jour décisif pour Michele Calenda et moi, ainsi que pour l’appartement clair et calme avec balcon au numéro 9 de la rue de la Lune.
D’un coup, la « salle des fêtes », comme l’appelait mon Pygmalion, avait plongé dans l’obscurité d’un nuage passager. Bruyamment, par des éclairs violents, les rames de la ligne 9 avaient glissé à mon côté avec le va-et-vient typique de l’arrivée et du départ du métro. Abasourdie par cette intrusion de voyageurs en train de faire attention à la marche… je risquais de m’évanouir, quand Michele franchit la porte, que le vent du métro avait ouverte.
— Je l’ai vu ! hurla-t-il, une main appuyée sur son front.
Il croyait avoir rencontré sur le métro son grand-père Gaetano. Celui-ci avait sur le nez les mêmes lunettes ébréchées que j’ai vues ici, sur l’étagère en haut.
Lui apportant tout de suite un verre d’eau, j’essayai de le calmer :
— Ah, oui, ils s’enfoncent tous là-dedans ! Moi j’y ai retrouvé tous mes camarades du lycée Galvani ainsi que mon professeur de français…
Jaune comme un mort, Michele ne voulait pas se séparer de son cauchemar :
— J’étais convaincu que Gaetano traînait dans la tombe… depuis soixante-douze ans, désormais. Au contraire, dans le métro, il était en pleine forme ! Les pince-nez à sa place, il avait le rabat de la chemise renversé en haut, selon la mode de ses trente ans…
 Le bruit du train, n’ayant pas du tout quitté nos oreilles, coulait maintenant comme un fleuve tranquille juste au-delà de la porte-fenêtre.
— Asseyez-vous ! dis-je en lui serrant le bras.
Michele s’écroula dans le fauteuil comme un sac… et je dus me résigner à écouter la suite de son récit :
— J’étais encore en train de fixer mon regard effrayé dans les paupières lasses de cet homme qui aurait pu être le père de mon père, dit-il à voix haute, quand, à l’arrêt de GRANDS BOULEVARDS, un type au cuir noir est entré dans la rame. Depuis son strapontin à côté de la porte, il m’a dévisagé tout le temps de façon malveillante. Un individu pareil me poursuivait avec des propos méchants dans les couloirs et les alentours du lycée Caccioppoli, à Naples… Est-ce que ce nom Caccioppoli, un fameux mathématicien mystérieusement disparu, vous dit quelque chose ? Heureusement, à CHAUSSÉE D’ANTIN-LAFAYETTE, ce sale type est descendu….
— Moi aussi je vais descendre ! hurlai-je, essayant de me dérober à la suite du psychodrame. Mais le regard désemparé de mon colocataire me fit changer d’avis, me donnant tout d’un coup la sensation de vivre l’un de rares moments où l’égarement et le sentiment de précarité se mêlent à une sorte d’héroïsme sans nom. En fait, ce qu’il lui arrivait, je ne savais pas pourquoi, me concernait personnellement !
Les ondes sonores qui frôlaient notre salon transformé en quai évoquaient la solennité de l’adieu, des rencontres uniques. En fin de compte, tout passe. Et quand nous nous réveillons dans notre banalité sans rythme, nous regrettons vivement les gueules redoutables qui nous ont quand même donné l’illusion d’être au centre de quelques mystérieux enjeux dont nous serions aussi bien les victimes que les petits soldats de la grande armée des vengeurs !

Giovanni Merloni

Cette effroyable distance que les Alpes augmentent et la mer amoindrit – Le métro/1 (Roman théâtral n. 1)

15 dimanche Oct 2017

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Roman théâtral

J’entame aujourd’hui, sous le titre de « Roman théâtral », une nouvelle édition, profondément revue et corrigée, de l’ancien récit d’Anna Buonvino, que j’avais publié ici il y a juste trois ans, avec le titre « Clair et calme avec balcon », que je viens de retirer.

Cette effroyable distance que les Alpes augmentent et la mer amoindrit


Tout a commencé mercredi 9 avril 2008, à Paris, au début d’un après-midi tranquille et ensoleillé. On ne parlait que de l’Italie, qu’on voyait naviguer dans l’incertitude quatre jours avant les élections politiques. Il s’agissait d’une preuve assez dure, qui me tenait à cœur, en dépit de cette effroyable distance que les Alpes augmentent et la mer amoindrit.
Mercredi donc, je m’étais approchée de la petite écritoire pour allumer l’ordinateur que j’y avais installé, puis, assise, j’avais essayé de regarder les messages. Mais je m’étais aussitôt levée, sous l’impulsion de tourner en rond dans la pièce. Sans doute, j’avais besoin d’une pause, brève ou longue, avant de me plonger dans mes obligations.
Au-delà de la vitre, la rue de la Lune s’étirait tel un serpent dans sa mansuétude caractéristique : on entendait l’infime bruit de rares voitures glissant vers la porte Saint-Denis, tandis que les humains, en marche accélérée pour attraper le métro, se dérobaient à ma vue.

Ce calme extérieur, plus apparent que réel, ne suffisait pas à apaiser mes pulsions pendulaires laissant que l’une de mes patries — celle d’origine ou celle d’élection — prenne le dessus sur l’autre. Même si je me consacrais volontiers au travail, à la moindre provocation — un rayon de soleil, un bruissement de feuilles du magnolia d’en face, une voix familière montant de la rue —, je filais au balcon, traînée par une force irrésistible…
Chaque fois que je m’y accoudais, je pensais inévitablement au pays éloigné de ma naissance, qui des fois me semblait très malheureux et d’autres, au contraire, le berceau et le lit de tout le bien-être possible et imaginable… Dans un tel état, il me semblait que l’Italie flottait au-delà d’une frontière invisible se hissant devant mes yeux. Oui, pourquoi pas ? On aurait pu confondre Rue de la Lune avec une rue de Gênes, ou de Bologne, ou de Naples ! Ce coin de Paris était tellement caractéristique et anonyme à la fois… Il suffisait que je me penche dehors et j’étende mon bras pour que je brise cette fine pellicule d’air et de vent, touchant à l’instant l’atmosphère unique de ma ville natale. Ce n’est qu’en retirant la main, au risque de prendre un élan exagéré et de tomber à terre, que je me retrouvais à nouveau ici, à Paris, l’endroit que j’ai choisi pour y vivre ma vie ! Oui, il suffit d’un seul déclic pour franchir la terrible séparation entre mes deux mondes, et chaque fois que j’abandonne l’un de deux pays pour me plonger dans l’autre, celui-ci s’éclipse dignement dans un repli sombre de mon esprit.
Ce mercredi-là — un jour mitoyen, insignifiant comme une cloison en plaques de plâtre —, je regardais avec attention renouvelée un échantillon de journal glissé par terre. « Trois pièces, clair et calme, avec balcon » c’était l’incipit de l’annonce que mon colocataire avait conçu, faisant tout démarrer… (1)

Avant, je partageais ma chambre à Maison Alfort avec Irina, une employée de la Poste très occupée avec sa liste de prétendants de toute sorte, qui m’obligeait souvent à sortir, à traîner dans le quartier avec mon ordinateur sur le dos et, dans la tête, mon doctorat à moitié. Ici, dans cet appartement clair et calme, outre à la ressource du balcon panoramique, auquel je peux confier mes hurlements secrets, je dispose d’une chambre rien que pour moi et d’une petite cuisine en partage. Ici, le téléphone et internet ne me coûtent rien, grâce à la générosité de mon colocataire, qui profite à son tour de la magnanimité de ce Robin Hood qu’on appelle Free… Sans doute, je suis bien gâtée, cependant, au moment d’emménager, je ne voyais aucun empêchement ni piège au-dessous du tapis…
Le jour où j’ai fait le grand pas venant ici, ce monsieur au prénom d’ange gardien, Michele, avait tout de suite essayé de me rassurer, avec ses airs clairs et calmes ! Figurez-vous ! Lui calme ! Lui… clair ! Disons qu’il aurait beaucoup aimé de l’être, calme et clair, s’il n’était pas, au contraire, un volcan prétendument éteint, tandis que j’étais convaincue, dès le premier instant, qu’il était tranquille comme un lac de montagne entouré de forêts et de nuages ! Bien sûr, je ne me suis jamais brûlée à cause de lui, car il a été toujours respectueux et correct. Néanmoins, j’ai dû soigneusement éviter de m’allonger au bord de ce lac, même pour un déjeuner sans herbe.

Cette annonce, elle, était un piège, une véritable bombe à retardement. D’ailleurs, comment aurait-il dû l’écrire ? En français, évidemment. Et comment aurait-il pu prévoir que la première à répondre, à se convaincre en trois secondes de la bonté de l’affaire, ce serait moi, une compatriote ? Non, il n’a pas été de sa faute. Michele, professeur d’histoire de l’art à la retraite, n’arrivait pas à payer le loyer tous les mois. Mais il ne voulait pas renoncer à cette fenêtre au quatrième étage sur la rue de la Lune. Et c’est tout !

Il avait donc mis l’annonce, j’en suis sûre et certaine, avec l’idée ferme et pourtant innocente de ne pas admettre que des femmes dans ces murs… De toute façon, ce qui compte pour lui c’est le premier regard ! Et je l’avais tout de suite conquis, car j’étais selon lui la copie, un calque presque d’une femme dont les yeux, la silhouette, la taille, les cheveux, et le reste… s’étaient gravés à jamais dans son cœur de chevalier errant… Non, pour l’amour de Dieu, Michele était sans doute un gentilhomme qui essayait juste de tirer son épingle du jeu… Cependant, les premiers temps de mon installation ici, cela m’étonnait beaucoup d’apprendre que ce vrai Napolitain avait passé une partie importante de sa vie à Bologne ! De cette ville qui fut la mienne, il connaissait les endroits les plus reculés et ne se retenait pas de m’en parler à toutes les occasions, car il avait tout de suite deviné qu’il s’agissait d’un sujet où je n’aurais pas eu le courage de l’interrompre. Il aimait d’ailleurs répéter à haute voix la même rengaine : « les arcades, piazza Maggiore, la rue du Pratello, la porte Saragozza, San Luca, le parfum des crescentine… (2) »

Giovanni Merloni

(1)
Comme la plupart des histoires réelles ou imaginaires jaillissantes de la vie ou des rêves des êtres humains, celle-ci, racontée par la Bolonaise Anna Buonvino, se déroule dans la salle principale d’un appartement parisien de trois pièces. Au commencement, cette salle est vue comme un plateau de théâtre, où les parois et l’unique fenêtre seraient des décors plus ou moins contraignants. Au centre de cette « scène », juste au bout d’un plateau imaginaire, on perçoit donc le balcon au quatrième étage sur la rue de la Lune, auquel on accède par une marche. Sur la gauche, on voit un chevalet avec un tableau enveloppé dans un carton ainsi qu’un tabouret avec un ordinateur portable éteint. Sur la droite, il y a une table à tréteaux où l’on entrevoit des pinceaux et des couleurs en ordre parfait, révélant que personne ne s’en sert pas depuis longtemps. Partout sur les murs ou dans les étagères on a accroché ou faufilé de vieilles photos de famille. La porte de la chambre d’Anna B. est sur le mur de gauche. La porte de la chambre de Michele Calenda est sur le mur de droite. Avec un peu d’imagination, on peut reconnaître deux écrans presque invisibles accrochés au plafond : le premier traverse la scène de droite à gauche, à moitié du plateau en profondeur ; le deuxième écran correspond à la porte-fenêtre du balcon.

(2)
Les « crescentine » de Bologne sont des fougasses légères s’accompagnant de préférence avec du jambon et du parmesan.

« Tu me manques ! » – L’île/19

13 jeudi Juil 2017

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Retiens la nuit

Très chers lecteurs,
Je croyais que l’histoire racontée par Alfredo Nitrodi dans son journal avait été scellée par le mot FIN, comme il arrive dans la plupart des fictions humaines. Cependant, je viens de découvrir, sous le siège de sa Fiat500, la copie d’une lettre adressée à son ami de Naples, Gianni Solchiaro. Apparemment, cette missive a été envoyée, un an depuis le douloureux départ de l’île, la veille de son extrême tentative de rattraper l’amour perdu par un pénible pèlerinage jusqu’à Pouzzoles où ses espoirs seraient définitivement frustrés.
Je vous propose donc la lecture de cette lettre « clairvoyante et sage » d’Alfredo, du moins dans ses intentions : elle va logiquement constituer un post-scriptum ou alors un épilogue du récit précédent. (1)
G.M.

« Tu me manques ! »

Samedi 29 août 1964
Très cher Gianni,

Ta carte postale m’a fait vraiment plaisir. Depuis tout ce temps ! Certes, je n’aurais jamais imaginé qu’à côté de ta signature il y avait celle d’Agata, précédée par une phrase encore plus surprenante : « Tu me manques ! »
Agata, c’est deux mois que je ne la vois pas, tandis que pour nous deux une année s’est écoulée… un laps de temps énorme, à notre âge : tout pourrait avoir changé. Mais, je connais tellement bien ton amitié loyale que je n’ai aucun doute. Donc, il me reste juste à comprendre si ton salut est un reproche ou alors une invitation à nous rassembler tous ensemble, à Procida, pour une rapatriée. Par contre, Agata pourrait bien t’avoir demandé de m’envoyer cette carte pour y glisser impunément ses sentiments…
Je rentrais de la France avec mes parents, Dodo et Enzina… J’étais tellement touché par les émotions du voyage — et par les discussions provoquées par la nouvelle, apprise à Parme, de la disparition de Palmiro Togliatti — qu’elle m’est apparue irréelle, hors du temps, cette image de la Marina plongée dans sa lumière scandaleuse.

Tu peux bien me comprendre : entre les participants aux funérailles du secrétaire du Parti il y avait ton père aussi, comme j’ai pu apprendre dans les journaux. En lisant ton nom de famille, Solchiaro, je me suis souvenu de nos débats dans les rues de Naples, et je demeure contrarié du fait que nous avons laissé s’écouler quatre longues saisons sans nous rencontrer, malgré nos meilleures intentions.

Sinon, pendant l’année qui s’est écoulée, entre nous il y a toujours eu Agata. Même si elle ne m’a rien prohibé à ce sujet, le seul fait qu’elle existait a fait déclencher en moi le syndrome du fruit interdit : Naples ou Procida, ou alors les deux choses ensemble, sont devenues, un certain jour, deux tabous que je n’osais pas prononcer.
En début d’octobre de l’année passée, deux mois depuis mon départ de Procida et donc de notre séparation, Agata est venue me chercher pour me dire tout simplement que cela n’avait aucun sens de nous quitter, parce que nous avions encore besoin l’un de l’autre. Dans son propos il n’y avait pas de défi. Elle m’invitait pourtant, sans le savoir elle-même, à reconquérir son amour… mais toutes mes tentatives ont échoué, tandis que le fil rouge qui nous unissait n’a pas cessé de s’effilocher, arrivant enfin à se rompre… ou presque.
Combien de fois, en ces dix mois — tout en demeurant étranger aux événements et changements de toutes sortes qui ont bouleversé la planète entre la mort de Kennedy et celle de Togliatti — me suis-je interrogé sur la durée de ce fil ! Et, en dehors de ce fil, les seules choses qui comptaient pour moi c’étaient Naples, la ville irrésistible et  Procida, l’île mystérieuse, dont je croyais qu’elle seule possédait les clés.
Plus avant, je te raconterai tout par le menu et tu pourras alors trancher si j’ai changé ou alors si je demeure le même. Mais avant je veux essayer de te décrire la grande manifestation de mardi dernier où j’étais avec ma tante. Depuis l’époque où, encore très jeune, elle était une partisane en vélo, la tante Licia partage son existence avec mon oncle Mario, donc elle sait tout du Parti communiste…
Sous un ciel de plomb ne promettant rien de bon, nous étions en plusieurs à nous pencher depuis la balustrade de San Pietro in Vincoli. D’en haut de cette terrasse, tout comme d’un hélicoptère, j’ai pu contempler un million de drapeaux rouges ainsi qu’un million d’hommes et de femmes — parmi lesquelles j’ai reconnu, avec l’oncle Mario, Nilde Jotti, Luigi Longo, Giancarlo Pajetta, Giorgio Amendola, Pietro Ingrao, Leonid Breznev — en train de défiler en cortège via Cavour, derrière le fourgon noir avec le cercueil, en direction de San Giovanni. Tout se passait dans un incroyable silence plein d’émotion et de respect, avec les frissons qui s’ajoutaient, provoqués par la baisse soudaine de la température. Ma tante chuchotait dans mon oreille, attirant mon attention sur les uns et les autres, en me racontant une anecdote ou alors se bornant à prononcer un nom. Je saisissais au vol s’il s’agissait de quelqu’un qu’elle estimait et chérissait ou, au contraire, si l’être défilant était pour elle plus insignifiant qu’une mouche. Dans un état de vive participation, mais aussi d’embarras, j’assistais au passage de l’Histoire juste au-dessous de mes pieds, quand ta carte postale, avec ces trois mots d’Agata — « Tu me manques » — m’est revenue à l’esprit. Et n’en est plus sortie depuis…
Plus tard, le cortège a commencé à se raréfier et on est revenu sur la rue pour récupérer la voiture… Dans ces derniers temps, j’ai eu le permis de conduire et je profite « en coopérative » du Fiat500 de ma mère… Au moment de partir, ma tante Licia a cédé aux larmes tout en me confiant qu’avec la mort de Togliatti une époque heureuse de sa vie se terminait brusquement. Puis ses yeux bleus ont lui d’une étrange lumière : « On dit que le nouveau Secrétaire sera Enrico Berlinguer… Il est très jeune, mais il s’agit d’une personne exceptionnelle ! » Ces derniers mots, avec leur investissement d’orgueil et d’espoir, ont provoqué en moi une joie soudaine, effaçant ce je-ne-sais-quoi de lugubre qu’on avait enduré tout à l’heure. À mon avis le Parti communiste italien est l’une des rares choses sérieuses qui existent dans notre pays, pas seulement parce qu’il garantit une opposition, en prenant la défense des faibles et des marginaux, mais aussi parce qu’il veille, bien plus que les autres, sur les institutions publiques et sur notre splendide Constitution. Je me souviens que tu considérais notre parti de révolutionnaires mordus de la démocratie parlementaire comme un paradoxe rempli de contractions… Je me suis convaincu, au contraire, que ce sont toujours les hommes qui font la différence ! Le socialisme ou le communisme, en eux-mêmes, ne donnent pas forcément lieu à une société saine et juste si leurs leaders et chefs ne le sont pas. Nous commençons à en avoir les preuves, en Union Soviétique, depuis que Nikita Khrouchtchev, qui n’est pas moins un dictateur, a commencé à dévoiler les horreurs de Staline. Et c’est une preuve à charge aussi cette idée totalitaire du Pays guide et des Pays satellites dont a écrit courageusement Togliatti dans son mémorial.
En Italie, au contraire, nous pouvons faire confiance à des hommes honnêtes et volontaires en grand nombre qui se sont formés à l’école de Gramsci et Togliatti, montrant au fur et à mesure qu’ils ont une vitesse en plus….
Mais, il y a une autre chose que je me dois de te dire. Quand on était à Paris, lors d’un jour de pluie qui ne laissait pas d’échappatoire, ma mère nous a traînés dans un cinéma rue des Écoles, « Le Champo » (2), pour y voir et écouter un film dans sa langue maternelle. Elle aime, va savoir pourquoi, les histoires un peu osées. C’est sans doute pour ça qu’elle a subi le charme irrésistible du titre de la nouvelle éponyme de Tchekhov: « La Dame au petit chien » (3). Quel titre ! Elle était vraiment belle, cette chronique d’un amour passionné et partagé aussi ! De ce film en noir et blanc, si poétique, situé auprès de la mer Noire, en Crimée, j’ai finalement appris qu’il existe deux catégories de personnes : d’un côté ceux qui considèrent leur vie comme une forteresse à défendre à tout prix, ne voyant aucun inconvenant dans l’acceptation quotidienne du compromis ; de l’autre côté, ceux qui ont besoin, pour vivre, de se porter honnêtement et demeurer purs, peu importe s’ils devront subir à jamais une existence dure et difficile. L’histoire d’amour explosant à Yalta entre Dmitrij et Anna est la énième démonstration que tout « grand amour » est irréalisable parce qu’il s’agit d’un sentiment absolu, inapte à se concilier avec les complications de la réalité, échouant par conséquent dans la pérenne indécision, les hauts et les bas et l’incompréhension réciproque. Toujours est-il que ce film a été pour moi, en dépit de son primordial pessimisme, une bouchée d’air pur, une merveilleuse goutte d’espérance !
Comment pouvais-je savoir, cher Gianni, qu’une fois dans la voiture, mardi dernier, ma tante Licia m’aurait-elle si longuement renseigné au sujet d’Yalta ? Il est bien vrai que dans la vie il y a souvent des coïncidences qui font trembler les veines des pouls. Lors de ce jour de pluie, en sortant du Champo, j’avais découvert déjà un lien entre Yalta et Sébastopol, le nom presque exotique d’un boulevard de Paris. Et j’avais enregistré aussi la présence là-bas de la Crimée, donnant son nom à une station du métro (4). Yalta ! L’endroit historique où se sont rencontrés les gagnants de la Seconde Guerre — Stalin, Churchill et Roosevelt — pour créer ensemble un monde adapté à la Guerre froide ! Et cet Y, évoquant sans doute une fronde, est aussi le symbole de la fourche, du carrefour, c’est-à-dire du moment où la vie nous appelle à un choix. Tandis que ma tante Licia me parlait du « mémorial » que Togliatti a gravé peu de jours avant de mourir — dont on peut lire à présent des extraits sur tous les journaux —, mon esprit a couru à cette promenade magnifique tout au long de la mer Noire, peut-être identique à celle que tu observes tous les jours de ta fenêtre… à cette Dame insaisissable que l’amour avait emportée, à ce petit chien indispensable, en dehors duquel il n’y aurait pas eu la poésie de ce personnage, ni la mer Noire ni la Crimée non plus !
Dans son « mémorial », Togliatti fait l’hypothèse d’une « voie italienne » vers le socialisme — peut-être, la même voie du « socialisme au visage humain » prêché par Gramsci — jugeant implicitement possible le dégagement futur de notre parti de l’Union Soviétique. Cette stratégie politique m’impressionne, mais cela serait sans doute la chose meilleure, qui nous sortirait tous d’un absurde et pénible compromis. Qui sait si Longo, Berlinguer et l’oncle Mario en seront capables ! J’ai peur qu’ils fassent le même que Dmitrij, qui n’était jamais en mesure de se soustraire à l’étreinte mortelle d’une femme bourgeoise pour fuir avec Anna. Mais pourquoi, pour s’aimer, faut-il fuir ?
Mon premier devoir de « camarade » serait celui d’affronter avec fermeté mon destin avec Agata… Mais peut-être n’en suis-je pas capable. Sans compter que le mot « fermeté » demeure totalement étranger à mon esprit : figure-toi qu’il a suffi de quatre syllabes prononcées par Agata — tu-me-man-ques — pour que je tombe en déroute. Au contraire, l’idée de te rencontrer sur l’île, si je me décidais à venir, aurait le pouvoir de me rassurer !
Quand j’ai quitté Procida, tu as pu constater de tes yeux jusqu’à quel point mon lien avec Agata s’était usé. Elle-même t’en aura sans doute parlé, et tu connais peut-être mieux que moi ses sentiments… Voilà pourquoi, Gianni, je m’adresse à toi avec pleine confiance pour te dire qu’en septembre je quitterai Agata, de façon que cet absurde équivoque ait une fin : le sentiment qui nous liait n’a jamais été celui d’un amour partagé, du moment que ma dévotion tombait dans le vide ! Opiniâtrement, j’ai voulu voir en elle la Dame de Tchekhov, et en moi même son petit chien chéri, tandis qu’intérieurement j’espérais que nos rôles se seraient inversés, un jour. Mais l’on est désormais à l’heure « h », ou, plus exactement, à l’heure « y » !
Entre-temps, qu’est-ce que j’ai fait d’utile et de beau ? En ce monde qui ne cesse jamais de bouger et semble incapable de trancher une fois pour toutes en direction d’un progrès à mesure d’homme — se laissant aller, au contraire, de plus en plus souvent, à la destruction la plus insensée —, où est-elle ma contribution positive ? Nulle part. Qu’est-ce que j’ai ajouté, moi, à la recherche indispensable de quelque chose qui nous aide à vivre mieux, tous ensemble ? Rien. Sans doute, je partage la même destinée d’inaptitude et d’impuissance avec des millions de jeunes gens de notre génération et nous ne serons pas capables peut-être de saisir le relais que nos pères et nos oncles nous confieront… J’ai pourtant le sentiment qu’il y a de la beauté et de la force en nous qui vont s’imposer, tôt ou tard !
Quant à moi, je me suis borné à assimiler une à une, telle une éponge, les merveilles qui sont venues à ma rencontre, espérant de les ressusciter dans un théâtre de mon invention… ce seraient pourtant des histoires malheureuses, sans queue ni tête ! Car j’ai toujours pris chaque expérience, chaque amitié au premier degré, de façon intransigeante, me jetant la tête première dans l’amour. Pourtant, en dehors de l’argent, de l’amour et de la peur de mourir, je ne connais rien de la vie et de ce qui fait bouger le monde ! D’ailleurs, personne ne croira à mon talent jusqu’à ce que ma tête demeurera si pleine de trous, comme le dit ma tante Licia. Donc, il n’y a plus d’issue : d’abord je dois réussir à vivre ; ensuite, quand je deviendrai un homme mûr, je pourrai me prendre pour un philosophe.
Je vais m’inscrire à la faculté d’Architecture et j’essaierai de faire quelque chose d’utile pour le monde qui m’entoure. J’apprendrai bien sûr à nager et m’achèterai, dès que possible, un appareil photo japonais… et je n’aurai pas peur de souffrir. D’ailleurs, la souffrance est souvent la conséquence inévitable des choix cohérents et sincères.
Et voilà une autre chose que je veux faire au plus tôt possible : venir à Naples ! Est-ce que tu m’hébergeras ? M’accompagneras-tu à Discesa Sanità 12, là où habitait mon grand-père Alfredo avant d’épouser ma grand-mère Agata ? Je suis certain que oui. Et quand on se verra, on n’aura pas besoin de se raconter quoi que ce soit ! À quoi bon te dirais-je comment les hauts et les bas entre Agata et moi se sont ajoutés plus ou moins synchroniquement aux intermittences de ma dernière année de lycée ? C’est tout à fait inutile aussi que je passe en revue les joies physiques ou les écroulements psychologiques qui ont constellé mon existence et celle de ma famille s’inscrivant inévitablement dans les ondoiements du corps et de l’âme de Rome, une ville petite et immense à la fois, qui nous chérit et nous abandonne à chaque claquement de porte ou de fenêtre.
En vérité, rien ne m’oblige à creuser dans mon passé, ça ne vaut pas la peine ! Qu’est-ce qu’on y retrouverait, là-dedans, de ce que nous y avons perdu ?
Si nous laissons un chapeau ou une écharpe ou un stylo dans un bar et que nous y revenons tout de suite, peut-être retrouverons-nous notre objet disparu. Mais si nous revenons dans le local une semaine depuis il est extrêmement probable qu’à la place de l’écharpe il y ait un parapluie ; à celle du chapeau, un béret ; tandis que le stylo… Ou alors, comme on le dit à Rome, l’on risque d’en trouver deux : deux stylos, deux briquets, deux nouvelles fiancées…
Salutations communistes…
Alfredo

Giovanni Merloni

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Renato Guttuso, Les funérailles de Togliatti

(1) Le journal d’Alfredo, en trois parties (« Une mère française », « À Rome » et « L’île »).
(2) Au croisement entre la rue des Écoles et la rue Champollion.
(3) La Dame au petit chien est un film soviétique de 1960 (présenté à cette époque au Festival de Cannes), tiré de la nouvelle éponyme d’Anton Tchekhov, réalisé par Iossif Kheifitz.
(4) L’appellation de cette station vient de la rue de Crimée, située à proximité, dont le nom rappelle la guerre de Crimée (1855-1856). La Crimée était une péninsule de l’Empire russe sur la mer Noire, qui voit à cette époque la coalition comprenant l’Empire ottoman, le Royaume-Uni, la France et le Piémont-Sardaigne affronter et vaincre l’Empire russe, notamment avec le siège et la prise de Sébastopol. Le conflit se termine par le traité de Paris en 1856 (Wikipedia).

Una donna a quindici anni – L’île/18

11 jeudi Mai 2017

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Retiens la nuit

Una donna a quindici anni (1)

Jeudi 29 août 1963, le soir, presque nuit, sur le train de Rome
Celui-ci a été sans doute le jour plus malheureux de ma vie, qui demeure suspendu dans l’air, telle une nature morte accrochée au mur par une corde instable …
Après la nuit des célibataires impénitents, le matin a coulé très lentement : Agata n’arrivait jamais à la plage. Évidemment, elle était encore chez elle, en train de câliner son père Toto. Ou alors, ne sachant pas quoi faire, voyant s’approcher notre séparation, elle essayait de gagner du temps. Moi, le cœur en pièces, étant incapable de comportements rationnels et dépourvu aussi de cette petite assurance que mes prouesses nocturnes m’avaient collée dessus, je ne comprenais finalement rien du tout :

À quoi ça sert l’amour ?

Combien aurais-je désiré qu’elle me voie fort en ce moment !
Quand je l’ai vue descendre à la « Conchiglia », je n’avais ni sommeil ni peur. Je ne m’attendais pas non plus à quelque chose d’extraordinaire. Je me voyais réduit à un tas d’os. Je demeurais assis auprès du transat d’Agata, et regardais les enfants se gicler de l’eau d’un matelas gonflable à l’autre… Plus au loin, des gens jamais vus se lançaient une boule jaune. En un souffle, Agata a murmuré :
— Je t’aime !
Nous avons causé pendant une demi-heure, sans nous dévisager, comme si nous étions au téléphone, tandis que le promontoire du Pénitentiaire paraissait ligoté par les fils gris qu’enroulaient nos mains nerveuses. Elle parlait de tout et de rien, de son père vexé ou fâché avec elle, de l’escapade à Naples, de Cesare Brandi, le célèbre critique d’art qui passe ses vacances à l’hôtel Eldorado, de Gianni et Jean-Luc, deux personnes vraiment atypiques vis-à-vis de la faune des habitués de l’île… Quant à moi, j’avais honte de mon pénible état et demeurais incapable de proposer quoi que ce soit… Notre colloque coulait pourtant doux et décalé comme une chanson d’adieu.

L’amour, ça sert à quoi ?

À nous donner de la joie
Avec des larmes aux yeux
C’est triste et merveilleux!

Pour la première fois, Agata m’a proposé de me baigner avec elle, et nous avons échangé à la hâte un baiser derrière une cabine. Plus tard, la plage s’est vidée, tandis que Dodo et moi, tels des figurants sur un plateau en pénombre, nous enfilions négligemment la fourchette dans les spaghettis. Après le déjeuner, j’ai retrouvé Agata au bout de la plage. Je lui ai dit que je n’avais plus besoin de rien, désormais, avant de lui proposer une promenade jusqu’au dernier endroit où le soleil demeurait…
Pour atteindre la lumière de la Corricella, nous avons marché longuement, les pieds dans l’eau, contournant au fur et à mesure les obstacles par de brèves immersions des bras et de la poitrine, jusqu’au moment où un écueil lisse à deux places a attiré notre attention : il ressemblait en fait au fameux muret de notre quartier à Rome où nos mille baisers avaient été immortalisés par un seau d’eau sur nos têtes…
Cette découverte nous avait fait perdre la notion du temps et nous sommes restés interloqués quand la barque de Toto s’est approchée de nous et que celui-ci nous a invités à y monter :
— Désolé, mais c’est l’heure ! a dit le père d’Agata d’une voix empressée, tu dois partir, mon cher Alfredo !
Tandis que la barque regagnait la rive et que je croyais tout voir pour la première fois comme dans un rêve, depuis la « Conchiglia » Dodo m’adressait des gestes d’impatience, pestant même les pieds. J’ai alors entamé une course folle, devant lui, dévalant sans difficulté les marches infinies de la Montée aux étoiles. Dès que nous sommes arrivés à la chambre, c’était moi qui le harcelais pour qu’il se dépêche.
Je ne me souviens de rien d’autre. J’ai devant les yeux la grande ombre de Dodo qui range patiemment ses choses dans sa valise, sans rien dire, tandis que moi je fais semblant de dormir…

Vite catapultés à la Marina par l’une de ces trois roues d’enfer, Dodo et moi, ne sachant pas où cacher nos tristes valises, nous avons décidé d’attendre le départ dans un café avec Gianni et Jean-Luc. Ce dernier m’a glissé un mot :
— Je te comprends, Alfredo. S’il n’y avait pas eu ce trait de mer, tu serais parti, sans claquer la porte derrière toi, à l’anglaise ! Jean-Luc aussi se sert de l’expression décrépite de Trentavizi !

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre
de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore.
La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand
(reproduction interdite)

Le bateau s’apprête à mettre en mouvement ses tonnes d’énergie. Je fais partie de cette petite foule qui attend de monter sur la passerelle dont quelques-uns ne font que lancer des gestes d’adieu.
— Agata, viendra-t-elle pleurer ton départ ? s’est exclamée Rosam en me taquinant. Je lui réponds par une grimace. Stella, une fille de Naples affiche la même expression désolée. Je sais que Dodo lui commençait à plaire…
Quand Agata arrive, arborant sa robe verte, le golf beige sous le bras et le sac de toile, elle me semble à nouveau disponible. Mais elle est nerveuse, embarrassée. Sans doute, elle est distraite par tous ces gens qui lui adressent la parole, ne pouvant pas éviter de leur répondre. J’ai serré fort la main de Toto, surpris de ses façons exagérément gentilles. Puis, pour nous dérober à la vue de son père, j’ai traîné Agata, la main dans la main, derrière un gros fourgon, et l’ai embrassée. Mais je ne l’ai pas vue attristée. Est-ce qu’elle songe déjà au poisson rôti qui l’attend à la Medusa ? Je pars le cœur dans la gorge, et, même si je sais que ce n’est pas une belle chose, j’essaie de ne pas la regarder dans les yeux tout en m’imprimant un sourire figé sur les lèvres.

Je suis maintenant dans le bateau, appuyé sur la rambarde en haut. D’ici, je vois Agata parfaitement. Isolée au milieu de la foule, elle semble trembler. Sur son front plissé, je lis une lueur de chagrin. Scandant les mots, je lui demande en un souffle si elle m’aime encore.
— Oui… mais ça ne va pas durer…



C’est en ce moment là que je l’ai vue vraiment, complètement et analytiquement, la première fois depuis qui sait combien de temps. Pendant tous ces jours de vacances, et même quand elle s’est catapultée à Naples, je ne l’avais pas vraiment regardée. Elle est sans doute la fille de Toto Cellamare, surtout si l’on considère son menton un peu carré et ses lèvres saillantes et moqueuses. On remarque en elle une certaine rigidité, typique de Toto, dans sa façon de se planter devant moi avec ce golf tombant sur le côté. Sinon ses yeux châtains — injectés de sang ou perdus dans un voile de larmes — faisaient jaillir une expression douce et absorbée que je ne lui connaissais pas. Tandis que je la parcourais du regard, j’avais la nette sensation d’entendre sa voix :
« Oui, je t’ai trompé, mais je ne sais pas encore qui je suis… Qui tromperais-je si je ne connais même pas moi-même ? Et toi, serais-tu en mesure de m’aider à me connaître vraiment, à découvrir ce qui se cache au bout de la dernière boîte chinoise que referme l’avant-dernière boîte, refermée à son tour dans une boite un peu plus grande, et cætera ? »

Même ses mains — où je m’étais tant amusé à dessiner des arbres  — me paraissaient sous une nouvelle lumière. Un entier arc-en-ciel tournait vertigineusement autour de ses doigts qui tapaient dans l’air sur une machine à écrire invisible, que j’imaginais identique à celle de Francis Scott Fitzgerald, mon préféré parmi les écrivains désespérés. Enfin, j’ai découvert son corps — sans doute un calque de celui de sa mère, que je n’ai pas connu —, un corps tout à fait indépendant de sa patronne, qui voudrait peut-être m’inviter, sans attendre, à une fuite silencieuse dans une autre île de sable. Sans personne. Sans pères, grand-mères, frères, cousines, amis bons ou méchants et surtout sans balancelles ni juke-box. Mais pourquoi n’ai-je pas eu la patience du pêcheur et de celui qui offre des fleurs dont il connaît les différentes significations ? Mes poésies ne sont pas des fleurs tandis que mes mots ne sont pas des bras forts pour la soulever sans la toucher, pour la transporter sur un cheval revêtu de gris avant de l’emmener, enfin, dans une maison revêtue de fumées et de parfums. Ça vaut mieux dissimuler, feindre une force que l’on n’a pas, attendant avec confiance le jour où cela ne servira plus.

— Oui… mais ça ne va pas durer, a répété Agata. Cette fois-ci, le redoutable verdict jaillissait avec peine depuis le fond sombre de sa gorge, tandis que ses mains se serraient en un étau…
J’aurais dû attendre avant de tomber amoureux ! C’est ce que dit ma mère et que je trouvais dans les regards suspendus de tous ces gens qui se dévisageaient avec des expressions complices en se passant un adieu qui retentissait comme un au revoir. Chacun reste dans ses draps, personne ne confie à personne la totalité de ses espoirs ni de ses soucis. Il n’y a que la mère qui peut se charger d’une telle avalanche de pulsions de vie et de mort… mais de la mère aussi, il faut se méfier, un peu… Pourquoi n’ai-je pas attendu, alors ? Est-ce que je ne savais pas que chacun a son secret ? Est-ce que je cherchais, au contraire, quelqu’un, n’importe qui, même le premier venu, pour qu’il m’aide à fouiller dans mes mystères ? Ne pouvais-je imaginer que j’allais donner à un inconnu le pouvoir de pénétrer dans mon âme et y découvrir mieux que moi mes forces et mes faiblesses ? Qui étais-je avant de tomber dans le piège de l’amour ? Qui suis-je, maintenant ? Où est-il le vrai responsable de la faillite et de l’acceptation prolongée d’une situation sans queue ni tête ? Existent-ils de vrais responsables ? Et les espoirs, ont-ils une seule raison pour rester debout ? Existent-ils les hommes et les femmes loyaux ? Existe-t-elle la possibilité d’être heureux pendant longtemps ? En quoi consiste la règle pour cela ? Quelle exception peut-on admettre sans que notre cœur succombe à la plus douloureuse des épreuves ?

Le bateau de la ligne Ischia-Procida-Pouzzoles se détachait du quai assez rapidement, sans faire de bruit. Je ne m’efforçais plus de suivre les péripéties de sa jolie tête, ronde et blonde, enfouie au milieu d’autres têtes et mains s’affolant pour nous dire adieu, dans ce rectangle d’humains qui devenait de plus en plus petit.
— Regarde ce que m’a donné Rosam… pour toi ! m’a dit Dodo en ricanant. Sur une feuille céleste, sans doute imbibé de parfum français et des poudres magiques, l’imprévisible cousine avait copié, d’abord avec soin, ensuite à la hâte, une ruineuse chanson :

Una donna a quindici anni
Dee saper ogni gran moda,
Dove il diavolo ha la coda,
Cosa è bene e mal cos’è.
Dee saper le maliziette
Che innamorano gli amanti,
Finger riso, finger pianti,
Inventar i bei perché.

Dee in un momento
Dar retta a cento,
Colle pupille
Parlar con mille,
Dar speme a tutti,
Sien belli, o brutti,
Saper nascondersi
Senza confondersi,
Senza arrossire
Saper mentire
E, qual regina
Dall’alto soglio,
Col posso e voglio
Farsi ubbidir.
(1)

Giovanni Merloni

FIN

(1) Wolfgang Amadeus Mozart, Lorenzo Da Ponte, Così fan tutte (1790)
Une fille de quinze ans
Doit tout savoir,

Le meilleur moyen d’arriver à ses fins,
Ce qui est bien et ce qui est mal.

Elle doit connaître les petites ruses
Pour persuader les hommes,

Faire semblant de rire et de pleurer
Toujours avoir de bonnes excuses,
Prêter simultanément
L’oreille à cent
Et parler à mille

Avec les yeux.
Donner de l’espoir à tous

Qu’ils soient
Beaux ou laids,


Et savoir mentir

Sans rougir

Et sans être gênée,
Et savoir se faire obéir

Comme une reine

Sur un trône
Avec des « je peux » et « je veux ».

 

Retiens la nuit – L’île/17

09 mardi Mai 2017

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Retiens la nuit

Retiens la nuit

Jeudi 29 août 1963, le matin (suite)
Restés seuls, en un état de demi-inconscience nous avons décidé, Dodo et moi, d’aller réveiller Gianni Solchiaro dans sa chambre, sous le prétexte de la consultation de son horaire ferroviaire et des coïncidences avec les courses du bateau. Là, nous avons vu paraître depuis la chambre adjacente Jean-Luc, un peu contrarié par notre joyeux vacarme qui avait interrompu ses rêves érotiques… Je me suis excusé, mais le Français de Cambo Les Bains songeait déjà à des choses plus importantes, parce qu’il m’a adressé un regard assez débonnaire :
— Ne t’en fais pas, Alfredo ! Tu possèdes tellement d’énergies que tout au long de ta vie tu auras toutes les femmes que tu voudras !
— Je les rencontrerai sur la route, au cours d’un voyage à pied… de Rome au Pays basque ! Qui sait si j’en serai capable…
— Bien sûr que tu le seras ! On voit très bien que tu es un marcheur… Quant à ton souci majeur… il te suffira de te tenir à l’écart des îles ensorcelées pour apprendre à nager à la vitesse de l’éclair ! Et ce sera une belle fille à t’apprendre cela : voilà ma prédiction !
Comment avait-il deviné tout cela ? Nous sommes sortis dans la rue avec nos deux amis sans le moindre souci pour les clients de l’hôtel Eldorado, dont le fameux Cesare Brandi, que nous avions brusquement éveillés. Le ciel était déjà en train de s’éclaircir. Nous avons descendu à la « Conchiglia » en nous roulant dans l’escalier comme des sacs encore endormis. Deux chiens nous ont menacés par leurs aboiements agressifs. Sur la plage, il y avait deux ou trois barques. Les autres flottaient tranquillement avec les hors-bord sur la ligne de l’horizon ou alors avaient été garées dans la grotte de Tonino, le maître nageur. Où s’étaient-ils sauvés, Bruno Filomarino et son cousin ? Étaient-ils à l’abri de cette même grotte, confortablement étendus sur le fond d’une barque bien équipée ?
Plus tard, quand une triste lueur a frappé la rive pour lui dire bonjour, nous avons ouvert quatre transats tandis que Jean-Luc, qui chante juste, a fredonné :

Retiens la nuit
Pour nous deux
Jusqu’à la fin du monde
Retiens la nuit
Pour mon coeur
Dans sa course vagabonde...

Tandis que le souvenir de la nuit glissait au milieu de nos doigts gelés, j’ai entendu un gong frapper de façon péremptoire contre mon coeur. Où alors, était-ce le coeur même qui retentissait violemment en disant « Basta » ? Je frissonnais de froid et d’effarement,cela est sûr. J’ai essayé alors d’adhérer le plus possible à ce peu de chaleur que m’offrait la toile rugueuse du transat. Quelqu’un d’entre nous, ayant essayé en vain de tenir les yeux ouverts par le biais d’épingles imaginaires, les a fermés, cédant au sommeil. Mais cela n’a pas duré beaucoup. Tout d’un coup, obéissant tous les quatre — Dodo, Gianni, Jean-Luc et moi — à la même voix secrète, nous avons cru d’être disloqués aux quatre coins du monde. Dans cette plage à peine léchée par les premiers rayons timides, nous avons échangé les informations nécessaires entre nous, c’est-à-dire les coordonnées de nos respectives patries. L’île de Procida, selon notre imagination, était placée au centre, telle la première carte d’une partie de tressette, tandis que Jean-Luc représentait le Nord, Gianni le Sud, moi l’Ouest et Dodo l’Est..
Cette hypothèse n’ayant pas de vrai intérêt, Dodo nous a surpris par son idée foudroyante :
— Écoutez, si Procida larguait les amarres, elle s’éloignerait vite du golfe de Naples. Une fois à la hauteur des Baléares, le capitaine donnerait la liberté aux détenus du Pénitentiaire et, assaillant les gros navires du port de Maiorca, il aurait des armes suffisantes pour répondre aux coups des canons de Gibraltar.
— Mais Procida n’est pas assez petite pour dépasser le strict !
— Combien paries-tu ?
— Sans compter qu’une fois dans l’océan le courant la traînerait vers le Sud. Procida ne serait pas contente de devenir une succursale de Lanzarote !
— Non ! a protesté Jean-Luc. Procida serait capturée par les Anglais et traînée vers le Nord. J’en suis sûr et certain !
— Mais ce serait trop froid, pour ces gens-là ! ai-je observé.
— Je sais, a répliqué Jean-Luc. Mais, une fois passés le cap Finisterre et la Galice espagnole, notre île atteindra Bilbao et les Pays basques, où le climat est plus tempéré, par le courant bienveillant du Golfe…
— Ici à Naples, que faisons-nous ? a protesté Gianni. Si vous m’enlevez l’hôtel Eldorado, où irai-je me baigner ?
— Il y aura des améliorations climatiques, des courants bénéfiques. La grande Ischia se rapprochera du continent… d’ailleurs, elle a toujours envié la position privilégiée de Procida ! a dit Dodo. On affirmera que l’île plus petite se sera entre-temps effondrée sous l’eau à cause des glissements du terrain, tandis que Pouzzoles aura gagné de la hauteur par rapport au niveau de la mer !
— Nous aurions pu nous éclipser par voie de terre aussi, ai-je observé. Nous sommes bien paresseux !
— Nous ne sommes pas paresseux, nous sommes en train de dormir ! a protesté Jean-Luc, en ricanant.
Seul, j’ai continué mon voyage, car je sais qu’elle est là, Agata, en qualité de personnage clé du tableau vivant, qui doit s’exhiber le dernier dimanche du mois d’août… Elle y incarnera encore une fois la figure de l’Assunta, s’immergeant, imperturbable, dans l’eau froide, avec son cortège, au milieu d’un parfait cercle de barques.
Eh oui, si Procida doit remonter la côte atlantique, réunissant mon cœur napolitain à mon âme française, cela doit arriver à l’insu d’Agata Cellamare !
— Écris-moi ! m’a dit Jean-Luc.
— Bien sûr que je t’écrirai, m’a dit Gianni Solchiaro.
— Venez nous voir à Rome tous les deux ! a dit Dodo.
J’ai alors entamé une lutte acharnée pour ne pas céder au sommeil. Je voulais réfléchir autour d’un mot, « regret » qui me devenait étranger. Je ne pouvais pas me permettre de regretter une Graziella (1) amoureuse de moi, par exemple. Je n’avais pas attendu que mon ami ou frère jumeau s’éloigne pour donner à l’amour la chance de se tisser une trame, se créant des moments glorieux et des malentendus. Mes incompréhensions avec Agata n’avaient rien de cela. Donc je n’avais pas le droit de regretter. Avais-je alors des remords ? Des fautes graves à me reprocher ? J’avais agi comme un aveugle cherchant la lumière : mes fautes étaient les mêmes qu’on pourrait reprocher à Arturo, le garçon qui vaguait dans l’île (2) à la recherche de son père. Oui, je suis un des infinis Arturo qui abandonnent l’île quittant en elle leur berceau et leur lit de noces à la fois. Mais je ne regrette rien…

Giovanni Merloni

(1) « Graziella », Alphonse de Lamartine, 1852. Folio Gallimard, 1979
(2) « L’île d’Arturo », Elsa Morante, Einaudi 1957. Traduction en français : Michel Arnaud, 1963. Folio Gallimard, 1978

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