le portrait inconscient

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Abandonner Rome

01 samedi Juin 2013

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Giovanni Merloni, Abandonner Rome, huile sur toile 70 x 50 cm, 1992

En printemps 1992 un ami architecte s’était souvenu de moi. Peu d’années plus jeune que moi, il me considérait comme une espèce de vétéran ayant une longue vie mystérieuse à raconter, peut-être à cause de ce roman de la mémoire, du reste assez répétitif, qu’avait été la « parenthèse de Bologne ». Quant à moi, je ne pouvais me passer de voir en lui un éternel adolescent, pourtant assez sérieux et professionnel, qui avait lié son destin et même sa physionomie volontairement figée et presque immuable aux quatre murs gris où trônaient plusieurs tables à dessin et, de temps en temps, la silhouette élastique d’une jeune femme à dessiner.  Je n’oublierai jamais son nom de famille, que quelqu’un des habitués de cette fabrique de cartes et de normes urbanistiques avait emprunté pour en tirer un classement suggestif. Son nom effectif valait mieux qu’un sobriquet auquel il n’aurait jamais su se dérober : il était en fait le chef de file de tous les précieux « jeunes d’atelier » qui à force de se prêter à toutes les exigences de travail possibles et imaginables deviennent en fin de compte tellement indispensables et irremplaçables qu’il leur arrive forcément de s’affectionner définitivement au joug et aux corvées et de rester là, comme le Fantozzi de Paolo_Villaggio, submergés de montagnes et montagnes de dossiers.

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Cet ami donc, petit Fantozzi du travail privé en équipe, avec lequel j’avais partagé en 1978 une insouciante saison dans l’atelier du boulevard Angelico (et aussi, quelques ans après, l’aventure du plan du village de Trepidò — qu’on pourrait traduire Trembla  — près de Cotronei, en Calabre) s’était donc rappelé de moi et de mes peintures. Il s’était récemment marié et habitait dans la commune de Morlupo, au nord de Rome, entre deux anciennes  routes incontournables bâties par les Romains, la Cassia et la Flaminia.

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En cette période un peu coincée et égarée que j’avais essayé de colorer en rose pâle avec une poésie de l’endurance titrée La_nouvelle_vie, j’avais définitivement abandonné la profession libérale — qui risquait de m’obliger à de lourds compromis — et j’étais rentré dans l’administration  publique. Pour rembourser les dettes, je me contraignais à une vie assez spartiate, donc in primis je renonçais à la voiture. Tous les jours je profitais de ce train aux horaires flous qui pourtant existait. J’avais fini par m’attacher au trajet menant au « bureau retrouvé », même s’il y avait plusieurs distances à parcourir à pied. J’avais tellement hâte d’arriver dans le bunker de la rue du Capitaine Bavastro, que j’avais imaginé et projeté dans les détails une trottinette pliable dont personne à Rome n’aurait su quoi faire.

En cette période de préparation de l’exposition de Morlupo, d’épargnes forcés et de pénibles journées remplies des va-et-vient bruyants de géomètres ressemblants à des plombiers des cavernes, je faisais beaucoup de projets. J’envisageais d’abandonner Rome, la ville que j’aimais et qui pourtant m’abandonnait. J’étais resté lié à ce roman de la mémoire de cette région vivante et civilisée voltigeant autour de Bologne, mais je ne pouvais plus y aller fréquemment comme avant… J’avais redécouvert la France, au cours d’une longue vacance pendant l’été 1991…

Mais la trottinette, avec son rêve de légèreté et de béate solitude, me renvoie le souvenir poignant du Ciao. Un souvenir qui se mêle peut-être à un rêve. N’est-ce pas un rêve ou une simple hypothèse, un événement, petit ou grand, duquel on n’a jamais parlé à personne et qui demeure dans un angle gribouillé d’un cahier gardé par erreur ? En quoi consisterait en fin de comptes, cet évènement ? Dans l’incursion soudaine au Colisée, dans la rencontre d’une jeune femme souriante ou dans le fait exceptionnel de me balader, finalement seul et libre sur un Ciao de marque Piaggio de long  en large dans les rues de Rome ? Aurais-je pu avoir les mêmes surprises si au lieu d’un Ciao j’avais eu sous les pieds une trottinette ?

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C’est en tout cas incroyable la coïncidence qui se révèle juste en ce moment où j’écris sur lui maintenant. Un collègue du bunker du Génie Civil de la rue Capitaine Bavastro ne croyait pas à mon attitude tranquille et loyale dans mon hémisphère sentimental. Il essayait continûment de m’attribuer quelques amours que je n’aurais pas eu le moyen ni le temps (ou le courage) d’entamer ou de brûler en un déclic. Un jour il me raconta une escapade à lui, avec une fille rencontrée dans un bar… Le lendemain je lui donnai une poésie que son récit m’avait inspirée.

Dans la matinée déjà usée (1993)

Dans la matinée déjà usée
ma fragile hanche
traîne. Me fortifie
la petite fumée qui boite
jaunissant sur la manche
de l’horizon qui pâlit.

Là, jetée sur un banc
une fille en noir et blanc
me révèle son flanc.

J’ai arrêté le moteur
verrouillant la rousseur
que provoque cette odeur
prometteuse de bonheur.

On ne parle pas d’honneur
ou d’issue à la langueur :
il n’y a que de la stupeur
face à cette splendeur.

Rentre au bout de la vigne
la ferraille indigne
éteignant ses poumons
dans l’odeur des pignons.

La garçonne ferreuse
tout en grinçant des dents
enlève ma main du volant
en se feignant joyeuse.

Silencieuse campagne
doucement accompagne
par rengaines ou aussi barbes
mon inspirée compagne.

Chaude pluie tu me baignes
heureux corps tu me gagnes
par ta danse d’Espagne.

Ce collègue ne fut pas content de mon intrusion dans ses draps et cessa de me provoquer en me suggérant de redoutables conquêtes.

Maintenant, juste au moment où je m’adonne aux voltigements de la trottinette et aux vibrations du Ciao, je comprends que j’avais écrit cette poésie en mémoire de mon petit échec que pourtant je garde dans une poche secrète comme une petite gloire.

Je crois que c’est le mouvement, le fait de sortir dans la rue. Sous la pluie battante…

004_foro romano per blog 740Mes parents avaient beaucoup souffert, donc ils avaient plusieurs raisons pour appréhender et être prudents. Ils n’avaient jamais voulu que mon frère et moi  montions sur une moto à deux roues. Ils supportaient avec méfiance notre penchant pour le vélo et quant aux scooters l’interdiction était absolue.

Ce fut donc en 1969, un ou deux mois après mon premier mariage, déjà deux ans après la mort de mon père que je proposai à mon frère de partager l’achat et l’entretien d’un Ciao. C’était alors le meilleur compromis en termes de prix et de prestations adéquates à nos ambitions. Pour nous le Ciao, véritable héritier du vélo à moteur, était déjà le maximum de ce qu’on pouvait désirer.

Et nous avions tellement désiré ce truc génial où l’on était finalement obligés d’être seuls, que nous allâmes retirer le Ciao nonobstant la pluie. Escortés par ma voiture, que nous conduisions tour à tour, on traîna au pas d’homme cet élégant cheval blanc dont notre mère ne devait pas être informée.

Comme il arrive entre frères, puisque le mien était plus casanier et sérieux que moi, c’était moi qui se servait le plus de ce véhicule diabolique, capable de se faufiler partout. J’habitais avec ma femme dans un quartier assez éloigné de la maison de famille, où mon frère habitait encore. Depuis mon petit appartement au rez-de-chaussée d’un immeuble à côté d’un jardin public, je partais tous les jours pour me rendre à l’atelier d’étudiants de Campo de Fiori, où je faisais une course pour terminer les examens à l’université.

Je devais me dépêcher, car c’était ma mère qui se chargeait de mon entretien. J’avais demandé six mois pour terminer d’abord les examens, ensuite j’aurais bien sûr travaillé.

J’étais parfois heureux, parfois sérieux, tout le temps résigné à mes devoirs, à mes allers – retours.

J’avais eu en général une vie assez prudente, sinon craintive avec des pointes d’hypocondrie sans raison qui bouleversaient ceux qui m’entouraient…

Un jour de soleil j’enfourchai le Ciao et je m’aventurai vers le centre de Rome. Je n’avais jamais fait l’expérience de draguer une femme dans la rue. J’imaginai, l’ayant vu dans des films comme « Pauvres mais beaux » (de Dino Risi), qu’il fallait aller sur la via Appia, ou parmi les ruines du Forum… Là il y a toujours plein de touristes paresseuses qui ne s’attendent que cela.

J’étais gai, j’avançais béat au milieu de ce vent léger se mêlant gracieusement au soleil.

Lorsque je fus sur la grande rue qui mène au Colisée je croisai une femme brune, on aurait dit une américaine du sud. En la frôlant avec le scooter je lui souris. Elle me sourit. J’arrêtai un peu plus avant. C’était alors pratique et sûr d’accrocher la roue de devant du Ciao à quelques grilles noires… Je revins en arrière. Elle me sourit encore.

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« ABANDONNER ROME » : avec ce titre menaçant je montai en octobre 1992 une exposition où ce thème du départ n’était compréhensible que pour moi-même. Dans cette exposition trônait ce tableau même trop explicite.

Fuir est une pulsion, a dit un certain Guillaume Vissac.

Fuir est parfois une raison de vie, un style.

Ciao !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1 juin 2013

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Double couple avec chapeaux

30 jeudi Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Giovanni Merloni, Les chapeaux, huile sur toile 50 x 70 cm, 1983

Ce tableau — que possèdent des amis connus à Bologne, qui habitent maintenant à Rome — représente une borne milliaire dans mon parcours dans la peinture.

En fait, ce n’est pas chronologiquement ma première toile à l’huile, mais il est sans doute le premier tableau sur toile que je considère comme abouti.

On était en 1983, au printemps, juste deux ou trois mois après mon second mariage, qui s’était déroulé à la Mairie de Rome, près du Capitole et qu’on avait fêté par une réception faussement anticonformiste dans mon studio de la rue de la Camilluccia, soigneusement vidé de tout objet encombrant. (Je réalise maintenant que mon studio n’était pas loin du carrefour où, en 1978, Aldo Moro avait été enlevé après que ses gardes du corps aient été tués.)

À cette époque-là, encore relativement jeune avec mes trente-sept ans et demi, j’étais déjà pas mal surchargé de tâches difficiles à accomplir, souvent accompagnées par des sentiments de culpabilité plus ou moins aigus.

J’avais quitté Bologne depuis plus de cinq ans. J’avais habité pendant ce temps, avec ma future épouse, dans un deux-pièces de taille parisienne à deux pas du Campo de Fiori… Mais, évidemment ce temps était vite passé, car je ne m’étais pas encore vraiment calé dans cette ville nouvelle qui avait été toujours la mienne.

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En vérité, rentrant de Bologne à Rome je n’étais plus un « ragazzo padre », un garçon père qui avait retrouvé sa famille dans le Palais d’Atlas (de l’Arioste) où demeuraient dans une espèce d’idylle de destinées croisées mes camarades de travail et moi-même. Oui, la région d’Émilie-Romagne était un endroit très sérieux, où le travail occupait les trois premières places dans l’échelle des valeurs primordiales. Mais, après, il y avait aussi d’autres valeurs, d’autres liens se tissaient dans les coulisses, dans les ascenseurs ou aussi en montant et descendant le sobre escalier en ciment. J’avais laissé à Bologne une espèce d’angoisse qui ne faisait qu’une avec l’insouciance et le fatalisme.

Rentré à Rome, j’avais dû assumer le fait que je devais m’occuper de deux familles. C’est à cause de ça que j’avais cherché un deuxième travail en plus de celui de fonctionnaire et qu’au bout d’un an j’avais démissionné de mon poste à la Région du Latium pour entamer carrément la profession libérale. Celle-ci m’avait ramené à Bologne et dans d’autres provinces autour, car j’avais là plus de possibilités de trouver des clients pour ce genre de travail.

C’est peut-être à cause de tous ces engagements (et voyages concernés) que le temps des douces fiançailles dans la « petite Venise » de Rome s’était si vite écoulé et c’est là aussi la raison de la mortification que ma peinture dut subir durant ces années.

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Tandis que j’en ai souvent cherché la raison dans l’absence d’espace, d’un coin même petit où installer une planche en bois… Il est vrai qu’un jour, dans un élan de maladresse, la petite bouteille d’encre rouge magenta avait sauté en l’air avant de heurter le mur blanc et de couler avec une abondance tout à fait inattendue, en souillant gravement un vaste endroit tout autour…

J’avais renfermé dans une petite valise de carton mes pinceaux et mes quantités exiguës de couleurs ayant survécu aux déménagements et au manque de solidité financière. Et j’aurais peut-être attendu indéfiniment, sans aucune initiative, si ma future épouse n’avait pas décidé de vendre le deux pièces du Campo de Fiori, qu’elle venait juste d’acheter, pour se transférer dans un appartement moins central, mais plus confortable.

Je n’avais peut-être pas eu besoin de peindre ni de m’exiler dans des rêves quelconques pendant cette lune de miel et de voyages qui avait duré plus de cinq ans. En fait, tout changea, du moins pour la peinture, dès que nous nous installâmes dans le grand immeuble de la rue Famagosta, dont quelques fenêtres donnaient sur le carrefour où se termine le boulevard des casernes du quartier Prati... (Je repense maintenant qu’on était logés exactement au bout opposé de l’habitation que je fréquentais au temps de mon premier mariage, c’est-à-dire la maison de mes anciens beaux-parents, alors encore vivants, qui demeuraient les grands-parents maternels de mes deux enfants, Raffaele et Paolo).

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Giovanni Merloni, Double couple, encre sur papier 50 x 70 com, 1971

Je reviens au tableau. Cette idée des deux couples n’était pas une nouveauté. Et les chapeaux aussi ont été toujours présents dans mon imaginaire ancestral et généalogique.

Mais, je crois qu’il y a toujours une pulsion. Certains parleraient d’une pulsion de fuite, d’autres jureraient sur une pulsion de suicide ou de roulette russe.

Je ne me rappelle pas ce qui ne s’était passé dans l’après-midi, ni sur le bord de quel gouffre, j’avais dû m’arrêter. Avais-je renoncé à une partie essentielle de moi ou alors, cette partie essentielle avait-elle agi toute seule, se fixant sur elle-même à la recherche d’une faute quelconque, même inexistante, à se faire pardonner ?

Que voulait-il signifier, mon cousin psychanalyste, lorsqu’il disait avec calme et assurance qu’il ne fait pas bon de  « vanter la faute » ?

Je me rappelle que ce jour-là je rentrais chez moi avec un étrange sentiment de culpabilité qui se mêlait à une souterraine angoisse sans nom. On avait finalement trois pièces, en plus d’une petite chambre où je pouvais finalement héberger mes deux enfants, encore petits. Dans la salle, il y avait un chevalet et une toile inachevée que j’avais recouverte par des taches sombres. J’avais une espèce de timidité vis-à-vis de la peinture à l’huile, dans laquelle j’aurais voulu réaliser les mêmes transparences qu’avec l’aquarelle.

Ce jour-là ma belle-mère était en visite et chuchotait déjà depuis longtemps avec ma femme qui, sans interrompre la discussion fondamentale, m’avait passé une enveloppe légère.

— Ne voulais-tu pas savoir le truc pour rendre la couleur de la peau ? Voilà, la boutique des beaux- arts de la rue des Scipioni m’a donné ça…

Avec la laque de garance — nom qui est tout un programme —, il faut ajouter un jaune assez clair, très proche du blanc…

Au bout d’une demie heure, ou un peu plus, dans une impulsion suicide ou homicide j’achevai le tableau.

Deux ans après, dans mon studio de la rue de la Camilluccia, Daniela, une jeune étudiante qui travaillait avec moi, lança l’idée. Pourquoi ne faire pas, nous aussi, un calendrier ?

Dans ce premier calendrier pour 1985, que j’envoyai méticuleusement à presque tous mes clients et amis voisins et lointains, ce tableau dense a été reproduit tant bien que mal…

Oui, je l’appellerais ainsi, sans rien ajouter. Un tableau dense.

Plus tard, fin 1989, à l’occasion de la première exposition que je faisais à Rome (treize ans après la dernière de Bologne), j’eus un grand succès. Quant à ce tableau… Mon ancienne amie de Bologne, Elda, s’était arrêtée au pas de la porte de l’exposition. Elle avait cherché des yeux, sans entrer. Le tableau qu’elle avait aimé déjà dans le calendrier était là, unique. Elle était tellement ravie que je ne dus pas trop souffrir à me séparer de ma créature.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 30 mai 2013

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L’œil carré de M. Zucor

29 mercredi Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Giovanni Merloni, L’occhio, vernis sur papier jaune 100 x 150 cm, 1969

Je ne sais pas si je peux appeler celui-ci un tableau. D’abord parce qu’il jaillit de toute évidence d’une inspiration violente, abrupte et intense, c’est-à-dire concentrée dans un laps de temps bref et concis.

Car on n’y voit pas de reprises ni surtout de corrections. Ce qui est fait est fait, dans la bonne comme dans la mauvaise chance.

Il existe encore. Une grande feuille de papier jaune collée sur une planche de bois, collée à sa fois sur un châssis à jour. Sans verre, sans encadrement. Un dessin plutôt qu’un tableau, ou alors l’équivalent d’un graffiti ou d’une peinture murale.

En fait, ce tableau, sur la valeur duquel je ne saurais m’exprimer, a été très important pour moi. D’abord, ce fut une première « chose » qui dépassait la mesure de cinquante sur soixante-dix centimètres. Mais, cet œil énorme, entouré de corps féminins d’une indéfinissable beauté, ces corps pleins d’énergie…

Je n’ai jamais écrit rien d’organique au sujet de mes cinq années universitaires. À cette période, je n’avais fait que des dessins techniques ou des gribouillis aux bords de mes interminables appels téléphoniques, tandis qu’avant ce long enfermement dans les murs de la fac d’architecture je m’exprimais avec enthousiasme et acharnement.

En fait, quand je me décidai à entamer mes études universitaires, je m’étais imposé une suspension sinon une renonciation à toute carrière artistique. Le talent littéraire, si jamais il existait en moi, devait se mettre au service d’une noble profession tandis que l’habileté manuelle devait se soumettre à la dure discipline de la géométrie descriptive et aux lois de la statique.

Je crois que si j’avais eu dix-neuf ans aujourd’hui et que j’avais choisi de devenir architecte, au-delà des énormes changements intervenus en cinq décennies (qui ont appauvri cette profession) j’aurais probablement insisté dans cette idée difficile sans trop me décourager. Car maintenant, avec les nouvelles générations d’ordinateurs et de logiciels spécifiques, on n’a plus besoin de table à dessin ni, à vrai dire, de dessin. Il faut se caler dans ces programmes et, petit à petit, on peut arriver à tout dessiner, même un gratte-ciel de cinquante étages, sans trop souffrir. Du moins, je pense que j’en serais capable.

J’avais attendu d’accomplir les deux premières années et de surmonter le terrible barrage. Après, on ne pouvait plus revenir en arrière, il fallait avancer. Et j’avais donc besoin d’une vraie table d’architecte avec une vraie machine à dessiner, c’est-à-dire un monumental outil de fer et plastique pour tirer des lignes parallèles et aussi selon n’importe quel angle.

Un beau jour, ma tante paternelle, la tante Lellina, une femme d’ailleurs très généreuse, me donna rendez-vous à Piazza San Silvestro, en plein centre, pour aller acheter la table avec la machine à dessin. Je me rappelle qu’elle n’était pas convaincue. Car peut-être voyait-elle que moi, l’intéressé direct, n’étais pas convaincu. Elle aurait bien sûr préféré se charger de la publication de mon premier recueil de poésies, comme elle avait proposé à mes parents, ou alors elle aurait volontiers acheté un de mes tableaux, pour m’encourager…

Nous montâmes jusqu’à la moitié de la rue Capo le Case où se trouvait un célèbre magasin de papeterie et d’articles pour le dessin. Le Zucor, tel était le nom de la machine à dessin, était énorme. D’ailleurs, il n’y avait que deux tailles. La plus petite me sembla ridicule. Je crois me rappeler que ma tante était plutôt interloquée en voyant ce gigantesque contrepoids de fer.

Après, cette table à dessin a eu une vie assez triste, du moins pendant le temps que nous avons partagé tous deux. Utilisée assez rarement par un futur architecte qui méprisait et craignait le dessin technique comme la peste, cette table eut l’aventure de subir un tourbillon de déménagements presque continus, d’abord dans la ville de Rome et ensuite à Bologne.

J’avais, on a bien compris, un rapport « difficile » avec ce catafalque avec lampe et contrepoids incorporé. À la distance de presque quarante-sept ans, si je devais appeler cette machine infernale par un nom de personne, je l’appellerais Monsieur Zucor.

Or, en regardant ce tableau, que j’ai fait en proie à une véritable folie, je me confirme dans l’idée que Monsieur Zucor avait l’œil carré. Il ne pouvait admettre ni imaginer rien qui ne rentrât rigoureusement dans la forme carrée ou rectangulaire ou triangulaire avec des angles à 45 ou 30 ou 60 degrés.

D’ailleurs, il n’admettait pas de taches d’encre de Chine sur les feuilles translucides.

Le jour fatidique, c’était en 1969, peut-être encore à la veille de mon premier mariage. J’étais exubérant, plein de confiance dans le futur, capable de convaincre même des pierres… Nous avions bien ou mal ou trop ou peu mangé. On avait probablement bu, au cinquième étage d’un appartement donnant sur une vaste caserne dépourvue de décors.

Je ne me rappelle rien de ce qui se passa au cours de ce déjeuner du dimanche chez mes futurs beaux-parents. Il est sûr que normalement, surtout en ces temps-là, je n’aimais pas rester seul.

Donc un petit mystère demeure en moi aussi autour des raisons qui m’ont poussé à monter, seul, au sixième étage. Là, en retrait sur une grande terrasse sans beauté, qui pourtant bénéficiait d’une vue panoramique sur Rome, il y avait un cagibi (à Rome l’usage des chambres des bonnes n’existait pas, ni la structure architectonique des mansardes) plein de malles, vieux vélos, matelas et lits en désordre. Au milieu de ce fatras, mon Zucor trônait avec son papier jaune encore vierge parfaitement tiré. Cela, je l’avais appris. Pas loin de cette table exigeante, mais désormais résignée, il y avait une boîte de vernis acrylique verte destinée probablement à l’entretien des persiennes (ce cagibi avait aussi une fenêtre).

Je ne pouvais pas avoir prémédité ce que je fis. À côté de cette boîte déjà entamée, il y avait un pinceau moyen, qu’on utilise pour passer la couleur sur les surfaces, pas pour peindre des tableaux.

Avec un geste inattendu et bien sûr transgressif, j’ai commencé ma pénible avancée dans ce que j’appelle le tempérament d’artiste. Quelque chose qui est en nous, que nous devrions combattre mais qui satisfait au contraire quelques-uns d’entre nous.

Je voulais briser la monotonie, abattre en un seul coup tout ce que Monsieur Zucor, le manipulateur, avait essayé de m’imposer. Laissant donc mon œil libre de regarder.

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Monotonie (1971)

Monotonie, je te tiens par la main,
tu es blonde et mince, tes seins sont des poings fermés,
tes lèvres sont des villes brûlées,
tes yeux sont des panoramas de carte postale,
tu as des corps différents pour le même destin,
des faces distinctes pour le même lit
envahi de chiffons et de débris.

Tu as la voix de l’ambulance,
la voix d’une télévision idiote,
la voix d’enfants en prison,
la voix muette du bourreau.
Monotonie, latente inquiétude
d’hommes contraints à se faire du mal entre eux
pour garder intacte la logique inexorable
du pouvoir constitué.

Monotonie, tu vas me bâillonner,
tu vas devenir un vêtement, un masque,
un filtre séparant ce que je pense de ce que je fais.
Jamais je ne veux te perdre,
jamais, jamais, jamais…

003_l'occhio caldo part 2_740 Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29 mai 2013

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Deux femmes flottantes

28 mardi Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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001_le donne galleggianti 740Giovanni Merloni, Deux femmes flottantes, huile sur toile 100 x 150 cm 2004

Sans contraintes, pas de liberté. Sans douleur, pas de créativité. D’ailleurs, il faut garder un quota d’insouciance, d’ironie et de légèreté. Ironie de la contrainte, légèreté de la douleur…

Non, je ne peux pas arriver à concevoir une théorie quelconque à propos d’une liberté qui pourrait être insouciante. Non, non, non.

Lorsque j’entamais ce malchanceux tableau ci-dessus, je ne pouvais pas en appeler à la fatalité ni aux tentations de Saint-Antoine. Ce personnage aux yeux rêveurs qui est au centre, par exemple, aurait bien voulu se dérober à toute responsabilité en protestant qu’il était le patron du manège et que ce n’était qu’un hasard, ce tourbillon ou tourniquet de courbes et contrecourbes qui avaient déclenché cet événement étrange.

Deux femmes restaient suspendues dans l’air. Deux silhouettes pas totalement dépourvues de charme flottaient dans le liquide amniotique de son œil gauche (car le droit était fermé) et elles_ne_pouvaient_plus_en_sortir :

« Chacun de nous dispose de deux vies
opposées, de deux désirs antagonistes
qu’on ne peut pas expliquer : deux femmes
égales qu’on trouve différentes
deux femmes différentes qu’on songe égales. »
Une d’elles lui dit au revoir.
On dirait la mort, mais c’est la vie.
Une autre l’attend. On dirait la vie,
mais c’est la mort.»

L’œil gauche du peintre, qui correspond, comme tout le monde le sait, à l’hémisphère droit du cerveau, véritable surintendant à la manualité artistique, ne pouvait alors prévoir qu’un jour…

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Giovanni Merloni, Deux femmes flottantes, huile sur toile 100 x 150 cm 2004, part.

D’abord, il faut enregistrer, dans le livre noir (ou blanc) de l’absence de couleurs, que maintenant ce tableau a disparu. C’était en 2009, après la première phase de mon installation à Paris, j’avais pris des contacts pour une exposition de mes tableaux qui aurait été la première en France. Ma femme devait me rejoindre dans quelques jours. Au-delà des reflets humains et sentimentaux de cette rencontre « au sommet », nous étions en pleine agitation pour ce projet-raison de vie consistant en un déménagement entre Rome et Paris assez incertain et complexe.

Lors d’un de ces voyages, ma femme ne s’était pas seulement chargée d’enlever du châssis la toile d’un mètre sur un mètre et demi et de l’enrouler avec un papier adapté, elle avait aussi décidé de m’apporter le tube, assez léger, quoiqu’encombrant, dans son voyage nocturne dans le Palatino, le glorieux train qui n’existait pas au temps de La modification de Michel Butor, mais qui héberge parfois des passagers qui conservent le même esprit de son inoubliable personnage.

Je ne peux pas continuer le récit dans les détails, car ce n’est jamais beau de faire réchauffer le lait et surtout les larmes qu’on a versées. D’un côté parce que j’ai toujours confiance dans l’abrupte efficacité du « geste » transgressif que cette peinture exprime, un geste emprunté à la vie. Et je compte un peu dans le fait que celui qui l’a trouvée ou s’en est emparé puisse l’apprécier et la faire tôt ou tard circuler au lieu de la détruire. Du moins, « I hope ».

De l’autre côté, parce qu’il est préférable continuer à peindre, à dessiner, à faire d’étranges collages, au lieu de se retourner vainement en arrière.

Mon cousin psychanalyste aurait bien sûr parlé d’un « lapsus » freudien qui se serait déclenché dans l’inconscient de ma femme, qui ne voulait pas, en définitive, m’apporter ces deux femmes voltigeant dans une fantaisie dangereuse.

En fait, ma femme, très inquiète pour ce voyage qui s’inscrivait dans une période de lourdes responsabilités, s’était tellement calée dans une discussion variée et colorée avec le chauffeur du taxi, qu’elle avait complètement oublié le tableau au fond du coffre sombre de la voiture publique.

Après, elle avait risqué rater le train dans la haletante recherche du taxi disparu…

On devrait fouiller dans ces deux êtres lointains, qui ne se parleront jamais. D’un côté celui qui perd une chose très importante et intime, de l’autre celui qui la retrouve.
J’espère au fond de moi-même qu’un sentiment pareil s’est déclenché entre ces deux opposés, comme cela arrive par exemple quand la vie nous sépare d’un être humain auquel nous sommes attachés. Pourquoi ne pas se consoler à idée que cet être important pour nous soit important aussi pour quelqu’un d’autre ?

Pourquoi souhaiter la perte de tout bonheur à celui ou celle qui nous perd ?

Parfois, je songe au moment où ce tableau a été privé de son châssis, c’est-à-dire de ses os et de sa moelle, ou alors, comme pour chacune de ces deux femmes, à l’instant où il (ou elle) s’est retrouvé déshabillé (e) :
« Quelle qu’en fût la raison, ce fut un miraculeux hasard la formidable séparation de ce corps impeccable et de ce papier de bonbon plus court qu’un foulard. »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 28 mai 2013

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« Les paroles s’envolent, les écrits restent »

27 lundi Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits, mes poèmes

≈ 3 Commentaires

001_ce que j'ai vu 180

Ce que j’avais vu de ce monde insaisissable, ce que tu avais lu de mes découvertes. Ce que j’avais lu dans ce que tu avais vu (complètement différent vis-à-vis de ce que je voulais
— ou pouvais ou devais — dire)… Cela a déclenché une bagarre absurde, une déchirure inutile entre nous, car « les paroles s’envolent, mais les écrits restent », et les mots prennent corps, devenant des ogres, des géants, des armées féroces, des gueules raides renfermées en elles comme des étuis de fer. Peut-être, m’étais-je donné des airs d’importance ou alors mon attitude était tout à fait déplacée, maladroite ou abrupte… Je ne saurai jamais ce que tu penses à présent ; et j’ai peur aussi que tu n’auras pas envie de lire, maintenant, le pénible feuilleton de ma déception et de mon chagrin. D’ailleurs, tu aurais raison à me le dire : « que sais-tu de la vie et de l’amour, ainsi que de l’ennui paresseux et de la mort ? » Pendant une vie entière je suis resté là, immobile, devant de belles images ou des paysages laids, les yeux vides, limpides ou aveugles, lointains ou voisins, hagards ou découragés, tout en croyant que ce que je voyais c’était ma vie ou alors notre vie… La vie n’a pas d’yeux et probablement elle ne se promène pas au long d’une balustrade. La vie ne contemple pas
les paysages.

001_ce que j'ai vu

Ce que j’ai vu ne restera même pas dans mes yeux. Mais je serai là, tous les jours, auprès de cette terrasse accoudée sur la mer où j’attendrai ton regard et ta voix au passage. J’écrirai finalement que ce soir d’octobre c’était un matin de juillet et qu’il n’y avait ni plume ni cahier dans la poche de nos yeux orphelins de toute joie et de tout sens (même le plus provisoire) de la vie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 juillet 2014

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