De la rupture à cicatrisation

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Le billet que je propose aujourd’hui a été déjà publié le 5 avril 2013 par Anna Jouy dans son journal_poétique_jeté_sur_l’aube. Voilà ce qu’avait écrit Anna Jouy :
« 5 avril, jour de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis).
Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte_Célérier, une autre blogueuse.
Dans l’esprit des « Vases », Giovanni Merloni et moi, avons choisi un thème commun, celui de la « rupture ». 
Nous nous sommes aussi donnés l’input (et la contrainte), de nous adresser/dédicacer réciproquement un billet inspiré par quatre images échangées.
Appréciez le sens du détail, l’esprit fin et subtil de Giovanni dans son voyage à l’intérieur d’une rupture… J’ai découvert grâce à ces #Vasesco, un personnage vibrant et pur, doté d’une sensibilité ultra douce.
Ce fut un  précieux  plaisir que d’être avec lui dans ce lien des vendredis premiers.
Merci Giovanni. »

De la rupture à cicatrisation

Chère Anna
J’arrive dans ton blog avec mon lest de changements frénétiques et de ruptures… pour parler avec toi de rupture !
Heureusement, on n’est pas les premiers à nous occuper de « déchirures », « fractures », « ruptures » ou « cicatrisations ».
J’ai eu, en plus, la chance de lire ton texte avant d’achever le mien. J’ai alors réduit l’importance et le poids de qui concerne les multiples « ressentis » venant des différentes modalités de rupture, que tu as si poétiquement exploités, pour me concentrer sur la considération assez banale qu’il y a toujours des raisons (factuelles, historiques, sociales et, pourquoi pas ? politiques) à l’origine de chaque rupture.
En particulier, je me suis arrêté à deux mots « emblématiques » et inextricables de l’essence même la rupture : le premier est « transgression », le deuxième est « disparition ».
D’ailleurs, il y a quelques jours, dans un des volets de mon « portrait inconscient d’une table » (Le_progrès_ou_le_soleil_de_l’avenir_II, pit n.27 mardi 26 mars 2013), en m’adressant à ma correspondante Catherine, je disais : « peut-être, faudrait-il examiner la redoutable corrélation entre le mot « transformation » et le mot « disparition » et ajourner les paramètres de notre regard sur le passé… »
Évidemment, chère Anna, la transgression produit des transformations considérables… Au final, il n’y a jamais de disparition (de la personne aimée et/ou de nous-mêmes) sans transgression…
D’ailleurs, ma pulsion à écrire a un seul moteur, elle aussi : la transgression.
D’abord, la trahison est une brèche par où la vie jaillit généreusement. Ensuite, par la brèche de la transgression la vie entre et en sort.
Est-ce que je ne suis « en moi » que lorsque je suis « hors-de-moi » ?
J’appellerais alors transgression la « licence de vivre » que je m’accorde par cycles.
Cycles de travail acharnés voire désespérés, constellés de petites débâcles et primés enfin par une étrange capitulation de l’ennemi qui me laisse ses villes brûlées et ses femmes perturbés. Cycles d’escalades au-dessus de marches plus hautes que des montagnes, auxquels s’ensuivent des cycles d’un repos qui n’est jamais détente.
« Per intervalla insaniae », disait Saint Jérôme dans sa Chronique, à propos de Lucrèce : « Rendu fou par un philtre d’amour, il rédigea dans ses moments de lucidité quelques livres… »
Dans mon esprit, folie et lucidité, oubli et sagesse ne s’alternent pas toujours de façon cohérente comme pour le malchanceux immortel prénommé Lucrèce.
Dans les intervalles de ces campagnes de guerre — pour conduire mon identité à l’abri, pour sauver le sens plus profond et intime de ma destinée que je sens menacée — il suffit d’une pause de confort apparent pour que la transgression se déclenche.
Transgression de l’auteur ou transgression de son personnage ? Qui, entre les deux, se prépare, à travers la transgression, à son inévitable disparition ?
Pour mon personnage, il s’agit toujours d’une transgression amoureuse. D’ailleurs, il considère cette forme de transgression, objectivement redoutable et même violente, comme la moins blâmable parmi les autres transgressions du point de vue moral.
Donc, à chaque fois que cela lui arrive, mon Libero Alessandri (ou Baptiste Ozenfant/Gérard Antonelli/Alfredo Bonadies) se sent tout à fait autorisé à entamer sa énième course vers ELLE.
ELLE qui de but en blanc lui correspond, le soutient, le considère.
Même s’il n’est pas libre. Et souvent, elle aussi n’est ni sentimentalement ni pratiquement libre.
C’est quand même l’amour.
L’amour qui s’achemine bien pour aboutir mal.
L’amour impossible.
L’amour pur et vrai dans un ciel limpide, dans un climat doux.
Les larmes surgissent à chaque adieu.
Les spermatozoïdes giclent à chaque étreinte, au-dedans ou en dehors des pantalons.
C’est l’amour qui défie les difficultés, se réjouissant et s’émerveillant aussi de cette inédite capacité de mentir.
Sincère avec ELLE, Libero-Baptiste (ou Gérard-Alfredo) est menteur avec tout le reste du monde.
Cet amour impossible, obscurci par l’ombre de la transgression, est pourtant illuminé par les lueurs sur l’horizon d’une disparition aux contours vagues. On ne discerne pas si cette disparition se borne à la disparition de la personne aimée ou bien si elle entraîne aussi la disparition de notre personnage téméraire.
Pendant quelques temps l’amour résiste, se laissant forger comme un vase de boue.
Je deviens TOI, tu deviens MOI.
Jusqu’au moment où la transgression devient digression, ou agression, obsession.
Je ne peux pas me passer de TOI.
Je ne peux pas me libérer de TOI.
Alors, je change de travail, de ville, d’amis. Je travaille de plus en plus, je voyage de plus en plus.
J’essaie de me confondre avec moi-même.
À qui attribuer la faute ? On trouve toujours un bouc émissaire.
L’amour se transforme parce que TOI (ou MOI), on ne veut plus de la transgression.
Nous sommes fatigués de cette vie « on the road », sans abri, à regarder les lits dans les vitrines, à compter les sous pour nous payer une chambre sans fenêtre.
Car ce n’est pas du tout mesquin la vie dans une maisonnette au Canada.
Petit à petit tu me persuades.
« Ainsi, on ne peut plus traîner ».
On doit lâcher prise ou bien nous marier.
Quitte ou double, épouser ou quitter.
Quitter semble plus facile. Moins coûteux.

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Chère AANN o NNAA,
Je m’adresse à toi avec l’embarras du choix entre ces deux noms ci-dessus, à cause de l’image que tu m’as envoyée, me renvoyant immédiatement à Janus*, le dieu des choix et des portes, des commencements et des fins, symbole évident du printemps de l’amour.
En dessous de cette image, tu m’as écrit : « la rupture me donne cette sensation d’être dissociée, d’un décalage flou entre soi et soi… ». Donc, toi aussi tu as pensé à Janus et, à travers cette première porte, tu as peut-être voulu évoquer la première rupture, celle qui boucle toujours le premier amour.
Une rupture toujours attendue et inéluctablement subie, lorsque notre premier MOI meurt et que nous touchons de près un chagrin tout à fait particulier. Là on ne souffre pas seulement parce qu’une personne qui nous était devenue familière disparaît du jour au lendemain, mais parce que nous aussi, ce que nous nous étions révélés d’être, disparait avec elle. En fait, on n’a pas dû se battre uniquement avec quelqu’un qui était hors de nous, un étranger ou étrangère prétendant nous diriger ou changer la vie. On a eu affaire avec un inconnu récalcitrant et hostile qui était en nous-mêmes.
D’ailleurs, on a dû  faire une lutte acharnée. D’un côté la volonté de vivre que la rêverie maternelle a introduit petit à petit, au jour le jour. De l’autre côté tout ce que l’esprit tranchant-et-distrait du père a pu enlever en un seul instant.
Si la rêverie constante d’une mère a la possibilité d’allumer la volonté, la stupidité éphémère d’un père peut aussi bien l’éteindre.
Sans compter les traumatismes venant du monde extérieur (notre copain/copine a lui/elle aussi des parents, des frères, des amis envieux)…
Si je me souviens de ma fiancée, idole incontestée du printemps de mes amours, si je ferme les yeux, je ressens des vagues venues de la mer emmêlant toujours l’ancienne joie avec la douleur. Je n’oublie rien :
« Personne n’entendait, personne ne commentait, personne. Il n’y avait que quatre murs blancs à regarder. Toi et moi, nous avions peur, une peur accablante d’être heureux. Le soir descendait avec nous dans la nuit, avec les lumières étincelantes du ciel, tandis que notre amour, lucide comme un caillou blanc, brillait tout seul, heureux, dans le noir. »
« On s’embrassait dans la lumière. L’amour nous faisait rire et pleurer, et le poursuivre en courant. Tu étais le soleil et la pluie. Le soleil brûlant dans le creux de la main, la pluie dans les yeux pleins de larmes. Toi, proche et lointaine, tu n’avais que des mots doux et magiques : « Ah, ces pas, empruntés au silence dans les glycines de nos cœurs ! »
« Il n’y avait que toi qui pouvais me prendre, ce que j’étais, pas ce que je semblais être. Je te devais un amour qui se précipitait et qui pourtant semblait merveilleux. »
« Aux pas du soir nous laissâmes le souvenir de nous-mêmes et, au-delà du clic-clac de nos talons, le silence. »
« Tu avais ta même voix, légère, de verre sur verre. Tu me parlais encore, au téléphone, quand je te voyais. Mais, tu ne m’aimais plus. Il me semblait toujours que tu le disais. J’avais perdu quelque part un mot, un vers sans rime : il y avait écrit GOUFFRE et sous-entendu MORT. Je l’avais perdu. Quelque part, tous les jours je retrouvais ton nom. »
« Tu passais, gauche et solennelle. J’oubliais tout et me souvenais de tout. »

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Chère NAAN
J’entame l’été de l’amour (et de la vie) avec une exigence de symétrie. NAAN me rappelle aussi la berceuse d’antan, la « ninna naan-na » que ma mère et mes nombreuses vice-mères me fredonnaient. Est-ce que je me suis marié de façon très précoce, à 23 ans et demi, avec le seul but ou la seule necessité de trouver une nouvelle mère ? Qui sait. Il est sûr que j’ai rencontré plutôt une gosse, une âme sensible pas du tout adaptée à mon énergie grossière. En tout cas, l’image que tu me proposes pour célébrer les contradictions de la rupture familiale, cette tête en l’air — qui se passe peut-être de son corps en se débattant dans l’eau — est parfaite, merveilleuse.
« J’accède à une danse nouvelle, tu avais écrit dans ton commentaire, j’ignore encore ce que c’est un nouvel élément auquel je ne suis pas encore totalement adapté mais qui me va comme un gant…. »
Voilà que tu avais prévu mon choix. Tu savais en avance que j’aurais fait quelques allusions à la rupture matrimoniale, à ce deuxième MOI qui meurt. En plus de la rupture, du chagrin  lié à l’éloignement de l’autre (parfois plus redoutable qu’une disparition), dans la rupture d’une famille, entraînant souvent d’autres victimes en dehors des deux sujets concernés, il y a aussi le sentiment de l’échec et de l’égarement face à une nouvelle liberté aux dimensions tout à fait inattendues.
Cependant, ce deuxième MOI ne meurt pas totalement, définitivement. D’un côté, si auparavant il tendait corps et âme vers le progrès et la confiance en la raison (« tout obstacle peut être dépassé par le biais du partage des droits et des devoirs) et s’il est resté déçu et averti (« personne ne change, après les trente ans »), une petite voix survit en lui et son indomptable optimisme l’accompagnera dans son long voyage vers la cicatrisation.
Entre-temps, il faut avouer que dans sa course vers un inconnu, qui ne pourra plus se déguiser dans les vêtements de l’innocence, à chaque fois qu’il verra, sous les eaux à peine remuées d’une piscine, un corps flottant en totale indépendance de la tête, il songera à son ancienne épouse. Il l’imaginera silencieuse, tranquille, séparée mais toujours approchable. Car cet éloignement, cette disparition à courant alterné, prête en définitive le flanc à une transgression à courant alterné elle aussi…
S’installe alors une sorte d’ambivalence, sinon de souterraine ambiguïté. Quelle différence entre cette rupture « adulte » qui prépare les péripéties de l’adultère, et la rupture « adolescente » qui coupait en deux notre être sans compromettre l’intégrité de notre identité ! Pourtant la première rupture n’était pas une vraie mort : elle reproduisait le choc de notre naissance par une entrée effective dans la vie. Cette rupture matrimoniale, même encadrée apparemment dans les rituels du déjà vu d’une société entière divorçant de soi-même, entraîne au contraire une mort à petites gouttes, beaucoup plus redoutable, qui finit par hanter notre vie jusqu’à nos derniers jours.
Vues ces conséquences, je ne m’explique alors pas, ma chère NAAN comment a-t-il été possible que ce mariage ait eu lieu, s’il était voué dès sa naissance à la rupture. Pourquoi, par quel étrange et mystérieux penchant masochiste, j’aimais tellement la monotonie ?
« Monotonie, je te tiens par la main, tu es blonde et mince, tes seins sont des poings fermés, tes lèvres sont des villes brûlées, tes yeux sont des panoramas de carte postale, tu as des corps différents pour le même destin, des gueules distinctes pour le même lit envahi de chiffons et de débris. Tu as la voix de l’ambulance, la voix d’une télévision idiote, la voix d’enfants en prison, la voix muette du bourreau. »
« Monotonie, latente inquiétude d’hommes contraints à se faire du mal entre eux pour garder intacte la logique inexorable du pouvoir constitué. »
« Monotonie, tu vas me bâillonner, tu vas devenir un vêtement, un masque, un filtre séparant ce que je pense de ce que je fais. Jamais je ne veux te perdre, jamais, jamais, jamais… Tu étais la lumière sur le balcon, chaude comme une main dans une goutte. Triste, dans ton sourire, comme mon rêve convulsif.
Tu étais ce tragique colloque d’adieu dessiné sur une bouche souple, sculpté sur des cils écarquillés, filmé au ralenti dans les gestes inutiles des mains sur la balustrade. »
« Je t’embrassais, serrant dans l’étreinte de mes dents une femme nue qui se démenait et hurlait heureuse, répandant son cri sur mon corps. Il restait dans ma bouche la saveur du sang et les restes grisâtres de ce corps immobile et mouillé dans le son détendu du silence. »

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Chère NANA,
Excuse-moi pour ce nom, qui pourrait évoquer un manque de respect, ce qui serait contraire et tout à fait étranger à notre amitié naissante. Mais, lorsqu’on s’approche de l’automne de l’amour (sinon de la vie), et que l’on rentre dans l’argument-clou de cette ébauche sur le thème de la rupture, je ne peux me passer d’envisager un personnage mystérieux et insaisissable comme la « dame au petit chien » ou Anna Karénine, ou la Lara du docteur Jivago ou aussi la pauvre Thérèse Desqueyroux, dépourvue, cette dernière, tout au long de son incontournable roman, de son amant invisible. D’ailleurs, on ne peut pas imaginer s’approcher de femmes comme elles, — protagonistes ou victimes, d’ailleurs, de formes d’amour assez violentes et destructrices  — sans imaginer un côté confidentiel, une arrière-boutique (ou boudoir) où les rapports se simplifient et l’on se tutoie jusqu’à l’intimité des sobriquets et des expressions abruptes, comme par exemple NANA, ma petite NANA, ma douce NANA, et cetera…
Chère NANA, j’ai lu avec attention tes suggestions sous cette photo. Cette buée, ce dessin de fines gouttelettes de vapeur qu’une petite bouche a créé avec sa méticuleuse haleine, évoquerait aussi bien les sensations physiques liées à l’évènement de la rupture que le sentiment libératoire de la transgression : « Un souffle qui rompt la glace », tu dis. Je partage cette observation et aussi le commentaire qui suit : « je me suis imaginée  dans un dernier temps  parler effectivement de la rupture qui est la fin. puis y réfléchissant et en analysant un peu plus profondément ce que je ressentais de la proposition de ce #vasescommunicants et de son thème, j’ai constaté que cela me semblait comme la rupture d’une forme d’ostracisme dans lequel je me sentais  geler. »
Quant à moi, cette image a le même pouvoir que la « madeleine » de Proust, que je cite par économie de temps, tellement ce pauvre petit four est devenu banal et répétitif dans les discours, à tous les niveaux désormais.
(Je vais relire Roland Barthes, peut-être, ou aussi d’autres analyses plus récentes sur le rapport entre les sensations et la mémoire, me concentrant sur le pouvoir d’évocation du présent lié aux chansons, aux poésies et naturellement aux images, en particulier à l’image d’une buée plus ou moins artistique…)
Combien de fois, suis-je resté comme ça, la bouche appuyée à la fenêtre de la cuisine, en regardant dehors, espérant de LA voir passer, même si c’était impossible ! Combien de fois ai-je décoré d’une buée souffrante mêlée de fumée de cigarette, les vitrines froides du bistrot où j’avais vécu avec ELLE des moments peut-être les plus importants et inoubliables que ces après-midi de passion et d’angoisse, de faim et de soif jamais assouvies ?
Mais, « cette » buée que tu m’envoies, me rappelle un vendredi. Peut-être, un vendredi quelconque, difficile à situer dans le calendrier rétrospectif de la mémoire. Ce fut quand ? C’était qui ? Elle ou elle ?
Vraiment, je ne sais pas. Ce souvenir était sculpté sur un billet assez chiffonné. Bien avant d’éclater, cet « esprit de la transgression » mûrissait déjà, en lui, le sentiment de la disparition. Une deuxième, ou troisième ou quatrième mort s’ajoutait. Mais, ce n’était pas elle qui mourait. Ou bien, en mourant, elle devenait éternelle, comme Garance pour Baptiste, Solidea, pour Libero et Julia Socoa, pour Gérard :
« Terrible rencontre, ce vendredi-là, hantée par de boueuses mémoires, de sirènes glissantes,  d’étreintes lâches, de douceurs impitoyables. »
« Terrifiant verbiage, consacré à toi, à moi-même. Énième révérence (souple et pourtant accablante) à une honteuse beauté qu’on ne peut pas toucher. »
« Territoire âpre, sauvage gymkhana parmi des verres, des parfums et ton sourire et rouge à lèvres effleurés par un geste en retrait. »
« Terreau sur mon corps précocement endolori. Dans tes soupirs niés, dans la censure de tes promesses, dans l’élan châtré de tes sourires, toi, prisonnière, moi, aviateur au départ. »
« Propriétaire de pagodes et de maisons de thé ombragées, ô douce sommelière d’âpres ciguës, je voudrais désespérément te louer, m’inclinant vers toi et non, au contraire, vers ce caporal-chef en caoutchouc. »
« Tu voudrais me conduire en arrière vers un ancien boulevard avili, délirant, oublieux, prolifique, réactif, taciturne, passé. Trépassé désormais. »
« Toi aussi tu passes quelques centimètres derrière moi, sur un pont aérien de barques d’une rive à l’autre, pensive. »

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Chère ANNA,
J’arrive finalement à prononcer ton nom. Mais c’est peut-être trop tard. D’ailleurs tu ne pouvais pas trouver d’images plus efficaces et subtilement poétiques que celle-ci : un clocher coupé en deux et « dégonflé », signalant la rupture physique et l’égarement mental de l’hiver de l’amour. Toi-même, dans ton commentaire, tu t’accoudes au balcon et regardes, émerveillée, cette « chose » qui ne correspond plus ni à sa fonction ni à son image : « cette image me parle de cette sensation d’avoir « ses antennes coudées »… d’ondes interrompues qui ne saisissent plus le fil-flux de l’autre. Et d’être dans le déséquilibre, l’instable ».
Où est-il fini le « vieux clocher », solide repère de la « douce France » de Trenet ? Il n’a plus « l’âge de son image », comme la Baby Doll de Starmania et va aussi se ratatiner dans un aspect pathétique, invitant à détourner le regard, avant d’envisager, pour lui, la meilleure disparition possible.
Voilà. La rupture hivernale se déroule petit à petit. Les feuilles continuent de tomber jusqu’au dénuement total des branches, tandis que le corps sans défense disparaît au-dessous de strates de poil et de laine de plus en plus lourdes et désagréables.
On dit sagement dans les proverbes de tout le monde qu’en vieillissant on redevient enfant. Autant plus longue et sereine sera la vie, autant plus proche sera le « retour » dans le ventre de la mère, la naissance ne faisant qu’un avec la mort.
Moi, je préfère penser que cet âge ingrat me rapproche de la rue, des faibles, me faisant de plus en plus comprendre la détresse mais aussi les difficultés énormes qu’on rencontre lorsqu’on est en deçà du niveau minimal indispensable à la survie matérielle et psychologique.
Je ne veux pas t’emmerder, ANNA, avec de longs discours. Mais je vois qu’à l’égarement ou la schizophrénie de la perte, de la disparition d’une personne aimée et de soi-même, qui arrive toujours, inévitablement, s’ajoute de plus en plus souvent, pour la plupart des gens âgés, un sentiment d’abandon social et d’inutilité difficile à surmonter. Le sentiment aussi d’une dérive inéluctable vers l’exclusion, car le pas est bref entre la vision de l’homme « maladroit », « inepte » et par conséquent « inutile » et la stigmatisation sociale de l’homme « dangereux ».
Se déclenche alors une rupture de l’amour en général, c’est à dire le sentiment aigu de la coupure en deux d’un projet, d’un but, du sens même de la vie, brusquement interrompu.
On oublie vite les plaisirs de la transgression dont on ne voit, maintenant, que les côtés les plus inquiétants et redoutables. On commence à confondre les deux mots « but » et « bout » qui deviennent de plus en plus interchangeables.
Cela n’arrive pas pour tout le monde, heureusement. Mais une corrélation est évidente entre l’abandon lié à la disparition et l’abandon de la non-intégration ou de la perte du travail.
Il y a deux expressions sur lesquelles il faudrait bien réfléchir :
— « Homo faber suae quisque fortunae » (« chacun est l’artisan de sa propre fortune », selon Sallustre ;
— « Self made Man », « homme ayant acquis sa fortune ou son statut social, par son mérite personnel, en partant de rien ou avec peu de chose ».
Je vois là-dedans deux expressions phares d’une philosophie de la réussite qui se passe de la solidarité et du principe d’égalité.
C’est la lecture d’un très poignant roman de Valère Staraselski (« Un homme inutile », éditions du Cherche midi, 1998) qui m’a poussé à réfléchir sur le thème de l’abandon et m’offre maintenant la possibilité de conclure cette ultime lettre sur la « rupture ».
Ce livre se charge en fait de la tragédie humaine de tous ceux qui, du moins du vivant, résultent « perdants » vis-à-vis des paramètres et des outils de sélection d’un monde soi-disant moderne et progressif qui, au contraire, alimente une idée de société de plus en plus basée sur le succès et ses privilèges, où l’argent devient inévitablement l’unique repère et la seule divinité possible. Cela est particulièrement évident aujourd’hui, avec les informations en temps réel dont quiconque peut profiter dans n’importe quel endroit, même le plus reculé de la planète.
D’ailleurs, « l’abandon » — qui marque inexorablement les perdants, les réjetés, les exclus et tous ceux qui n’ont pas su « profiter » des chances offertes par un système où le succès est théoriquement possible pour tout le monde et pour chacun —, se lie strictement aux « contradictions » d’une logique de l’emploi et de l’intégration selon laquelle celui qui ne sait pas jouer ses cartes dans la société, ne pouvant être gagnant est automatiquement un perdant. Un homme ou une femme inutile.
Je crois qu’il n’y a personne qui ne désire être utile à la société dont il en attend la protection. Être utile aux autres est chose d’importance vitale pour chaque homme, autant que le désir de s’exprimer. Cela, plus ou moins conscient lorsque on est dans le plein des forces et des prérogatives physiques et mentales, personnelles et sociales, devient encore plus évident sinon dramatique quand on commence à perdre des forces et des prérogatives.
Tomber dans le chômage du jour au lendemain est comme perdre la souplesse dans le rapport amoureux.
Car le travail (et l’amour) ne sont pas seulement des moyens pour nous exprimer, pour affirmer — plus ou moins — nos penchants et habilités particulières. Ils sont surtout la condition indispensable pour notre intégration.
Cela surtout dans les sociétés où la solidarité risque de devenir optionnelle et minoritaire. Car, évidemment, dans la plupart des cas, le sentiment d’inutilité lié à la perte du travail ou d’autres prérogatives physiques et mentales, ne représente pas une faute personnelle, ne correspond pas à une révolte contre ce que la vie et le contexte social nous offre. Mais…
Brice Beaulieu, le protagoniste du livre, est un jeune français qui a priori possède toutes les cartes pour réussir, que peut-être la mentalité gagnante d’aujourd’hui accuserait d’un certain manque d’agressivité voire méchanceté et absence de scrupules, cet homme sur la trentaine qui pourrait être classé comme « l’homme sans qualités » de Robert Musil, cet homme « rêveur et fataliste » se trouve dans cette contradiction tout à fait typique de notre époque post-moderne de perdre le travail, de ne pas réussir à en trouver un autre, de « glisser dans la rue » — comme on dit ici à Paris — et de se sentir subjectivement inutile, avant de se précipiter dans une exclusion objective et, apparemment, sans retour.
Je termine cette longue lettre avec les mots poétiques de V. Staraselski. Comme beaucoup des gens « glissés dans la rue » ce Brice Beaulieu sans défense et tout à fait dépourvu, en réalité, d’agressivité ou de cynisme, reste enfin victime de l’incapacité collective de lui tendre une main. Dans une poche, un feuillet survit miraculeusement au bûcher qui restera peut-être impuni. Et le brigadier choqué essaie alors de le lire : « …je crois pouvoir témoigner de la qualité exceptionnelle de cet étudiant. Son intelligence rapide et brillante, mais exigeante et sans compromis pour atteindre les réalités les plus profondes, sa sensibilité littéraire toujours attentive aux singularités fortes des grandes œuvres, son énergie et sa régularité exemplaires… J’ajoute que les qualités humaines de M. Beaulieu sont au niveau de son intelligence : discrétion, mais sans difficulté relationnelle, et sens très sûr des responsabilités. J’estime, sans hésitation, qu’il saurait profiter au maximum… » (page 195)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  avril 2013

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Je voudrais t’emporter (Luna, 1977)

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Giovanni Merloni, 1987

Je voudrais t’emporter (1977)

Je voudrais t’emporter
ou que tu m’emportes
ne cesser de jouer à cache-cache
faisant semblant
que je ne te vois pas
que je ne te cherche pas.

Je voudrais un après-midi
dans une bicoque envahie par le soleil
une histoire pour chaque pièce
mille pièces que pour nous
pour nous regarder et entendre
tout près l’un de l’autre
en silence.

Je voudrais un lent et sûr
voyage à travers un monde varié
en regardant distraitement
ou attentivement
les couleurs, les histoires
des fresques s’affichant
abîmées sur les murs.
002_praga  008_740Je voudrais enchevêtrer
mes doigts avec les tiens
tes baisers avec les miens
tombant  dans l’amour
comme au bout d’un rêve
ivres et sereins
de cette vitalité qui rebondit
mille fois multipliée
par tout ce qui nous entoure.

Je voudrais t’emporter
ou que tu m’emportes
ne cesser de jouer à cache-cache
faisant semblant
que je ne te vois pas
que je ne te cherche pas.
003_praga 022_740

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6  avril 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN : http://wp.me/p343bA-eK

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Anna Jouy : Contributions épistolaires à quelques brisures

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Mes chers lecteurs, je suis vraiment heureux de partager avec vous cette très stimulante expérience des « Vases communicants », à laquelle je participe, ce vendredi 5 avril 2013, pour la troisième fois. 
Cela est aussi un grand plaisir pour moi, parce qu’aujourd’hui j’ai l’occasion d’échanger avec Anna Jouy, dont j’admire l’expression poétique tout à fait unique.
Nous avons visité déjà plusieurs fois nos blogs respectifs et partagé aussi nos récentes initiatives. Je suis avec intérêt et admiration le journal_poétique_jeté_sur_l’aube, le blog très suivi d’Anna Jouy, qu’elle fait vivre avec enthousiasme et continuité.
En quoi consiste le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis) ? Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier, une autre blogueuse.
Dans l’esprit des « Vases », Anna et moi, nous avons choisi un thème commun, celui de la « rupture ». 
Nous nous sommes aussi donnés la contrainte de nous adresser/dédicacer réciproquement un « billet » inspiré par quatre images que nous nous sommes échangées. Mon billet d’aujourd’hui (« De la rupture à la cicatrisation »), est publié donc sur journal_poétique_jeté_sur_l’aube, tandis que sur le le_portrait_inconscient vous pouvez trouver le texte d’Anna Jouy : « Contributions épistolaires à quelques brisures ».

Anna Jouy : Contributions épistolaires à quelques brisures

Giovanni,

Je ne te connais pas. Quelques lignes dans ma boîte de mails, tes belles histoires dans le Portrait inconscient, tes poèmes, tes dessins.

Je ne te connais pas mais j’use de ce tu qui es t cher aux écrivains, qui est l’autre désigné proche, désiré, interpellé.

Tu m’as proposé  d’être ta cavalière pour les  Vases communicants et tu en as choisi le thème, la rupture.

Ta vie,- je l’ai compris à quelques  unes de tes lignes – est toujours et encore riche de tes blessures, toujours pleine des échos de ces voix aimées. Tu marches comme un funambule sur ces fils ondulant entre le passé et le présent et personne ne voit ce sortilège et ce prodige.

Lisant ce que tu voulais, j’ai su que tu avais tout compris de moi.

Je t’ai écrit à mon tour t’adressant des lettres qui auraient chacune pu exister entre les mains d’un autre. Tes dessins m’ont été de merveilleuses sources d’inspiration. Tout est pour toi.

Il y a des lettres de rupture qui sont encore des lettres d’amour … Mais je crois que tu le sais.

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Giovanni,

T’écris de ce monde des aragnes, des fils tissés à la salive, de ma toile.

Giovanni, ai trop parlé, croisé, noué ma voix à la tienne d’un coup sec , comme on s’assure d’un tour de corde, une amarre. Ai fait comme ça le piège dans lequel j’allais t’engluer, te retenir, te fixer, mouvant mais prisonnier, comme en équilibre sur des étamines géantes.

Tu sais aussi bien que moi, comme il suffit de quelques mots pour pondre à la rosée des œufs neufs, verts, et carmin  et bleus aussi. Et qui résisterait à ce trésor mettant au soleil le fragile et le lien, la perle et la soif ? Tu regardais ma bouche et ses cravates de poèmes, le flux respirant de l’amour qui jouit et tu attendais patient, sage que mes mains te touchent…

J’étais déjà le prédateur, l’affamée aux longues jambes. Je sentais ton agitation maladroite, ton offrande à la danse mais chacun de tes gestes serrait le piège sans jamais que tu le saches. J’avais faim, Giovanni, bien trop pour ne pas me repaître de ton amour, du soleil entre mes branches, de ce craquement des sèves qui te parcouraient de partout. J’allais bien finir par t’avoir. Je ne lutte que mal contre le poison qui me pulse.

Mais te souviens-tu ? Le vent… Te souviens-tu du balancement furieux des ombelles où j’avais élu domicile ?

C’est lui, le plus léger que moi, ce bord extrême de la transparence qui a rompu ta prison. Tu es parti. Et j’ai su à cette rupture abrupte défaisant ma maison que jamais tu ne reviendrais.

Prends soin de toi Anna

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Giovanni,

Le temps a brisé le miroir. Je n’ai plus que le souvenir pour me mirer. C’est mieux ainsi car je crois que c’est de là-bas aussi que tu me regardes. Depuis longtemps tu n’accroches plus ta lumière à la mienne. Nous sommes les passagers de l’ombre.

J’essaie avec douleur de glisser ma silhouette  dans la forme ciselée au pochoir qui dort au fond de tes pupilles. Mon corps déborde ton désir jusqu’à « l’étrangement ».

Je n’entre plus dans tes avenirs. Et ton doigt si fin ne caresse plus la marge brûlante d’amour de mon aura. Je ne suis plus qu’une belle image dans le stock des ruptures.

Prends soin de toi

Anna

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Giovanni,

Ta voix…Je ne l’ai sans doute jamais entendue. Tu aimes trop te taire, cultiver des verbes bonzaï dans des jardins intérieurs. Pourtant c’est elle, tout ce qu’il y a de si insaisissable dans le souffle humain qui me fourgue l’effroyable chagrin de t’avoir perdu .

Je prends le combiné. J’aimerais vite en secret recueillir le son râpeux de ta voix…Surtout quand elle me dit ton nom, qu’elle attend ma réponse et qu’elle sait bien sûr que le silence  aujourd’hui, c’est moi.

J’écoute, je t’écoute pour une fois, pour toutes les fois. Amour « a cappella », j’épelle une à une tes syllabes. Cela ne durera pas, je le sais. Ton nom est bien trop court pour ne pas tomber sans bruit dans le puits des oublis..

Alors  le combiné en retombant là-bas fait ici le craquement disséminé de notre rupture.

Prends soin de toi

Anna

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Giovanni,

Ta ville est immense. La vie peut-être plus encore. Je ne songe pourtant qu’à la marche d’un être dans un champ déserté, quelles que soient l’aventure et la suite.

J’ai brisé, chaque jour , un jour, le dernier, celui qui faisait des miettes. J’ai fait ainsi beaucoup de mouron pour les oiseaux, beaucoup de broutilles pour nourrir le quotidien.

J’ai pelé à la gouge mon vieil habit d’amoureuse, gravé en cœur dans l’aubier de mon arbre. Il a fallu me faire des échardes, des coups de burin de travers. Giovanni, tu avais fait grandir mes racines en haut, en bas. Rabattre mon ciel a été féroce.

Le printemps…oui, tu sais comme moi.

La taille a été faite juste. Ces moignons de bras tendus inutiles au dessus de mon cœur ne feront pas de boutures à la misère. Non. Il y a dans le Jardin des Finzi-Contini, une pelouse. Mon ombre t’y attend, toi et tes amours frêles.

Prends soin de toi

Anna

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 5  avril 2013

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Un homme ombrageux, capricieux, 1975 (Ossidiana n. 21)

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Giovanni Merloni, 1972

Un homme ombrageux, capricieux (1975)

Un homme ombrageux, capricieux
qui ne supporte pas
la marginalisation,
un garçon renfermé
dans son écharpe
dans son monde
de gestes enthousiastes
de paroles en cercle,
même s’il se sent s’effondrer
dans l’inutilité
d’un itinéraire obligé,
même quand il conteste
(torve et maladroit)
comme il peut,
ce drôle, inexpert, exagéré,
homme sans défense
en paletot vert
il t’aime pourtant.
002_budapest_740Même aujourd’hui
qu’il te semble sombre
il est joyeux ;
même aujourd’hui
que tu le croyais lointain
il est proche ;
même aujourd’hui
que tu l’avais perdu dans le métro
il est dans la rue, à côté de toi ;
même aujourd’hui
qu’il affiche un sincère désespoir
il est heureux ;
même aujourd’hui
qu’il s’agrippe
à ses ressources de guerrier
à ses regards de biais
il est prêt à se rendre
corps et âme, à toi.

Giovanni Merloni

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Le lest, 1976 (Ossidiana 20)

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Giovanni Merloni, 1972

Le lest (1976)

Il jette dans son dos
le lest des choses ramassées
tout au long du long chemin lent
des oranges, des glycines, de la neige.

Il se tourmente, seul.
La main dans l’eau, il confond
l’ombre de l’étreinte multicolore
le souvenir douloureux
d’un cri ouvert et scandaleux
d’un petit joli mot secret.

Il se jette dans la poussière
de gestes engourdis
de soliloques noyés dans l’inutilité.

Il traîne, comme s’il portait sur lui
son sperme mort
avec l’odeur emprisonnée
de ces corps enroulés
de ces cheveux empêtrés
de ces caresses dans le vent
frais et léger de la chambre.

002_le lest 740 Festival de l’Unità 1974. Giovanni Merloni, avec Francesco Curtarello et Paolo Ravaldini en train de monter le stand « Pourquoi l’Émilie est-elle rouge ? »

Jamais il ne pourra se passer
de cette apparence de facilité
de cet embarras d’humanité
mensongère sur fond de  sincérité
de cette désolation d’homme
seul et sale, désormais
obligé de courir
d’agir même violemment
contre l’écorce grise
d’une vie qui se répète.

Il ne pourra non plus
se passer de cette vie
qui le rend indisponible
insensible, muet,
prisonnier de sa patience,
esclave de son talent
qui l’empêche
de se rejeter totalement.

Giovanni Merloni

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Je soutiens mon corps de pantin blessé, 1976 (Ossidiana n. 19)

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Hilton, Balduina, Pineto, documentaire de Giovanni Merloni avec la collaboration de G.P.Rossi et du peintre Fumelli. Photo de l’affiche de Giorgio Muratore, Rome 1972.

Je soutiens mon corps de pantin blessé (1976)

Je soutiens mon corps de pantin blessé
par des boueuses toiles d’araignée
par des gestes assez lents
par des phrases
aussi drôles que répétitives ;

je soutiens les pas vers le violet
affreusement beau
de l’air autour de toi
par l’aveugle obscurité
de cette nuit affreuse ;

je  soutiens mes peines profondes
mon chagrin de garçon resté seul
et l’angoisse
de ne pas pouvoir t’espérer
par cette force douce des souvenirs
de notre rencontre incontournable.

002_bologna di chi non so 740 Bologne, Le Neptune. Sérigraphie qu’on m’a donné, dont je ne me souviens pas, à présent, du nom de l’auteur qui a signé là-dessous.

Je soutiens les assauts soudains
du désespoir, le poids insupportable
du vide qui m’entoure
par une exploration muette
par un assidu exercice de mots
amis, ennemis, rassurants, horribles
entre nous deux, toi et moi
abandonnés dans ce profond
répétitif affreux incontournable
silence.

Giovanni Merloni

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Enclos de la solitude, 1976 (Ossidiana n. 18)

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001_allende x blog 740G. Merloni : Autocollant pour une manifestation de soutien aux femmes du Chili : « Contre la force l’emporte la raison !  » (1973)

Enclos de la solitude (1976)

Enclos de la solitude
tes joues, ton cou frais
mes paroles englouties
la douloureuse habitude aux pas contre le vent
à l’expression vaine d’un sourire mort.

Enclos des yeux
consternés comme des miroirs de glace.

Enclos des saisons
qui se glissent comme pluie
dans les odeurs des vêtements.

Enclos d’une course essoufflée,
les pieds nus
sur les verres de tes colliers.

Enclos de la mort accoudée sur la vie.

Enclos de l’estomac chaud
de la bouchée immobile, des cheveux flasques, des mains sans but.
002_enclos 740Enclos de l’amour contraint à fuir
vers des étoiles obscures.

Enclos d’une musique lointaine
que je ne peux pas entendre.

Enclos des objets amassés
léchant à peine l’horizon clos
du désespoir.

Giovanni Merloni

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III Le théâtre 2/2 (il quarto lato n. 5)

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Libero et Solidea IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. III, pages 33 et suivantes)

Plus tard l’imprévisible Solidea aux cheveux de garance eut l’occasion de soulager ses tourments.
Contrainte à attendre deux heures encore, de onze heure à une heure de la nuit, dans une vaste salle figée, tandis qu’Armando discutait avec un entrepreneur d’une possible tournée, elle commença tout à coup à s’amuser avec un coupe-papier.
Avec cet instrument pointu, elle réussit à ouvrir le sécrétaire néoclassique qui trônait derrière le bureau empire. Par le déverrouillement du meuble un redoutable crissement de bois imprégné d’acide borique avait surgi avec l’éclaboussement magique d’un carillon.
Elle regarda extasiée cette espèce de diaspora de portraits, lettres, documents peut-être importants, reçus, factures, traites, petits trucs en porcelaine, de vielles paires de lunettes et quelques médicaments périmés. On avait tout bourré dans les tiroirs et, petit à petit, dans les strates les plus secrètes du meuble.
Dans la salle vide la pendule à l’air bureaucratique retentit d’un son triste. À travers la porte aux moulures peintes on percevait les éclatements vains des deux voix qui se disputaient : cela n’aboutissait à rien. Solidea entama alors avec une détermination diabolique la destruction de tout ce que le sécrétaire avait essayé de cacher pendant des années ou sans doute des siècles.
Elle déchira avec soin les papiers, les parchemins, les traites et les messages embarrassants qu’elle reduisit en morceaux de la taille d’un ongle. Elle détruisit les porcelaines rien qu’en les laissant tomber par terre, restant assez surprise du bruit modeste que provoquait cet assassinat méticuleux. Elle dégagea totalement les portraits avec le coupe-papier avant de les recueillir dans ses bras aussi beaux que fatigués. Enfin elle s’accouda au balcon et les jeta vers un coin sombre, là où de la boue mélangée de fumier enveloppait dans un tas visqueux des sommiers abandonnés, d’anciens outils en décomposition artistique avec des poupées en tissu dépourvues d’yeux, dotées par contre de chevelures excessives.
Quand Armando sortit de la réunion il s’aperçut immédiatement qu’il était arrivé, ce soir-là, quelque chose d’irréparable, même plus grave que l’endommagement subi par l’entrepreneur qui profite d’un incident pour faire échouer le contrat et prétendre pendant longtemps à de lourdes indemnisations à force de citations au tribunal.
002_libero et solidea 740                                              Dessin de Gabriella Merloni, 2005

Libero se sentit délesté de son fardeau indispensable tandis qu’il rentrait dans le quartier sombre, dans la maison sombre et finalement dans l’escalier sombre.
La rue abritée par les arcades était à peine visible à la lueur des rares réverbères projetant les silhouettes confuses des gouttières et des colonnes contre les passages mal illuminés des travées en séquence. Les boutiques avaient désormais fermé.
Libero monta les hautes marches s’aggrippant à la main-courante en fer. L’odeur aigüe de poisson venant du rez-de-chaussée avait imprégné les murs mouillés de cet escalier irrégulier en colimaçon. À chaque étage, la lune passait son blanc visage à travers les fenêtres des paliers.
Sur le réverbère rouillé et entouré de moustiques un chat roux se ratatinait : — Tu me sembles être un chat équilibriste, lui susurra Libero, agitant sa main comme une patte. Ou alors, n’es-tu qu’un chat somnambule, persuadé d’être un oiseau nocturne ?
002 bis_passage paris 740La famille dormait. Une fois descendu l’escalier intérieur  en bois , essayant de ne pas le faire craquer, Libero vit la vague des petis corps couchés à terre, dans la cuisine, sur des paillasses, que Guerrina aurait cachées comme d’habitude le lendemain dans une grande malle sur la terrasse commune.
Nevio dormait découvert, son sommeil était agité et héroïque. Leo paraissait effondré dans un nirvana indien : son nez, subtil mais prononcé depuis la naissance, formait une crête entre l’ouest aventureux frappé par le vent de terre et l’est sauvage mais prodigue de dons. Saveria ressemblait à une princesse russe allongée sur un traîneau entouré de berceuses lentes et gutturales.
Guerrina, dans la chambre, dormait le visage contre l’oreiller, écrasée par le sommeil survenu après de longues heures de tension.
Libero s’accouda à la fenêtre entrouverte et scruta la petite place qu’une multitude de vendeurs et d’acheteurs frénétiques remplira le lendemain. Il suivit le fil en accier pour le linge, dépourvu de serviettes et de pinces à linge, reliant sa fenêtre au rebord de l’immeuble d’en face, aux volets toujours fermés.
La coupole néo-classique de Sainte-Christine se détachait contre le ciel lunaire avec sa silhouette sombre. La nuit ne jetait plus de couleurs dans la flaque mélancolique qui se balançait devant les yeux de Libero.
L’année dernière, enfermé chez lui à cause d’une mauvaise chute, il avait observé les changements infinis du ciel, les bouleversants coups de théâtre de ce fond azur, puis céleste, pâle comme une fresque, la danse des nuages et des oiseaux autour de la coupole que le soleil dessinait et le brouillard effaçait. Maintenant, cette danse incessante avait cessé, avalée par l’obscurité. Ces images pulvérisées, ces voix suffocantes se transformaient en un vacarme intérieur qui n’avait pas de sens, et, dans le ciel, en d’inquiétants éclairs.
Libero s’assit sur le bord du lit et s’y laissa tomber tel qu’il était, vêtu de sa tenue grisaille de bureau. Il ne se glissa pas sous les draps. Il mit un autre oreiller sous son dos pour rester à moitié assis à réfléchir. La nuit flottait sur la plaine avec de lents et insensibles clapotis. Son lit était disproportionné par rapport aux modestes dimensions de la mansarde. S’il allongeait un pied ou un bras il sentait l’air par la vitre de la fenêtre entrouverte d’où, se penchant à peine, ses sens et son âme pouvaient naviguer parmi les clochers et les toits. Il se mit à écrire dans le vide, parce qu’il ne pouvait pas allumer la lumière et qu’il était trop fatigué.
Dans son esprit se mêlaient : les lueurs de la fête citoyenne ; les silences de la ville embrassant l’obscurité et le vent accourant des collines de Bertinoro ; les sourires de Solidea ; les courts cheveux bruns de la pâle Guerrina. L’attirance de la femme du mystère et le douloureux sentiment d’étrangété ou d’habitude poussiéreuse de cette autre femme, un temps aimée, peut-être, voulue coûte que coûte, maintenant réduite à une mère éreintée éternellement affligée.
Tandis que Libero dessinait dans l’air une roue de feu en direction de la coupole en plâtre de l’église de Sainte-Christine, envisageant la possibilité de la traverser d’un bond, Guerrina se réveilla en sursaut. Sans mot dire, elle alla voir les trois enfants. Elle but un verre d’eau et fit pipi.
Libero écoutait ces bruits habituels avec un malaise profond. Car il avait pris une décision : même si au-delà de ce cercle de feu il y avait eu la bouche grandouverte d’un lion féroce et à jeun, il ne se serait pas dérobé à la rencontre.
— L’art de la rencontre…, avait dit Solidea cet après-midi, en ajoutant des mots dont il ne réussissait pas à se souvenir, maintenant.
« Il n’y a que les femmes et les artistes pour pouvoir entretenir des relations comme ça, contraires à tout bon sens », pensa-t-il. « Solidea peut bien aimer un funambule amateur. Mais, figures-toi le maire de Cesena qui s’éprend de véritable amour pour une fleuriste ? »
Il revit dans l’obscurité de son espri les yeux de Solidea, en train de le scruter d’une expression sevère.
« Et l’artiste ? » réfléchit-il, en faisant tourner le pied en dehors du rebord de la fenêtre. « Hélas, l’artiste est condamné à la détresse, à la solitude, donc à une violente aversion pour les compromis », conclut-il en s’effondrant dans le lit comme dans un grabat en carton. « Il peut renverser le monde comme une balle de foin, attirant dans ses flatteuses spirales des jeunes filles dévotes tout comme de bienveillantes dames de tous âges. Avec le même sentiment de fatalité il est poussé vers une vie modeste, grise, dépourvue d’éclat et de confort. »
Il vit devant lui une chaîne d’humains, occupés à se passer de main en main les briques irrégulières de l’ancienne démolition du Borgo-chiesa-nuova. Une foule de gens venus de Cesenatico, de Savignano, de San Mauro Pascoli, de Sogliano, de Bellaria, remplissait le grand boulevard longeant les remparts sous la Rocca. Une foule entassée, bruyante et tranquille, autour de laquelle surgissaient des maisonnettes à deux étages crépies en jaune, céleste et rose. Sur le quatrième côté de la place du Popolo on avait reconstruit un quartier bruyant qui tout d’un coup avait plongé dans le silence.
« Il ne faut pat s’arrêter, essayons de faire quelque chose ! »
Guerrina et Libero se fixèrent. Tous ceux qu’ils avaient connus et aimés ensemble, montèrent les quatre étages gênés par l’odeur prégnante de poisson, glissèrent comme des fantômes parmi les matelas et les corps en demi-sommeil des trois enfants, passèrent le regard interloqué devant les deux époux immobiles les abandonnant à leur douloureuse destinée comme deux voitures accidentées avant d’essaimer hors de la fenêtre et de franchir le premier cercle de feu et les autres que Libero avait installés afin de leur permettre, tout de même, une disparition confortable.
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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29  mars 2013

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III Le théâtre 1/2 (il quarto lato n. 4)

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Libero et Solidea III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. III, pages 29 et suivantes)
Solidea s’assit dans une place au parterre. La musique de Mozart, qui se propageait dans la pâle pénombre, apparut d’abord désarticulée. Solidea effeuilla le programme : COSI’_FAN_TUTTE, Opéra bouffe en deux actes
de Lorenzo Da Ponte…
Elle parcourut à peine les noms des personnages :
                     Fiordiligi, fiancée de Guglielmo
                     Dorabella, fiancée de Ferrando
                     Guglielmo, fiancé de Fiordiligi
                     Ferrando, fiancé de Dorabella
                     Despina, curieuse de la vie
                     Don Alfonso, expert de la vie.
Déjà, une pulsion d’amour faisait sursauter le décolleté de cette enfant hardie de Vladimiro nommé Miro, ouvrier mécanique à la Mangelli de Forlì.
Sur les loges du Bonci les spectateurs, qui ressemblaient comme une goutte d’eau aux dames de cette pièce de la fin du XVIIIe siècle et à leurs soupirants, paraissaient un peu stéréotypés.
La place pavée restée au dehors du théâtre disparaissait des esprits et des cœurs avec les sombres ruelles des alentours. Tous les gens se taisaient et regardaient les yeux et les bouches tendues.
Le public se laissa immédiatement emporter dans la magie d’une comédie des équivoques où l’inversion des rôles ne conduisait pas seulement à la satisfaction de la conquête, mais aussi, hélas, à la peine et à la rage furieuse de la jalousie.
Défiés par don Alfonso et par l’espiègle Despina les deux jeunes hommes se prêtent au jeu de la preuve de la fidélité de leurs fiancées. Ils font mine de partir, sur une barque qui les entraîne doucement, leur donnant la chance de se produire en un long adieu sur l’eau. Puis, ils reviennent, masqués pleins d’insouciance sinon d’arrogance. Guglielmo est désinvolte, Ferrando au contraire est pathétique, Dorabella brûle immédiatement comme une allumette, Fiordiligi est inébranlable.
Pendant l’entr’acte, assis au-dessous des loges sur la gauche, Solidea vit Stelio Camporesi et l’autre « Comment s’appelait-il au juste? », Otello Comandini… Ces deux amis, « cul et-chemise », qui l’avaient traînée au cercle socialiste de Cesena et ensuite à cet étrange débat sur le quatrième côté.
Tout de suite après, en se tournant sur la droite, Solidea reconnut Pio Foschi, le véritable inventeur sinon l’idéologue de cette proposition absurde de reconstruire de but en blanc ce morceau disparu dont la ville n’avait jamais porté le deuil.
Même si elle était fort attirée dans le filet de cette musique traîtresse, Solidea noyait son regard dans ces visages attentifs et dévots, qui étaient en réalité moqueurs et satisfaits.
Otello accompagnait de ses cheveux abondants la vague frétillante des violons et des voix féminines. Elle connaissait à la perfection chaque morceau de la pièce, tandis que Pio Foschi était assez expert des infinis arcs et montants de bois ou dorés dont ils étaient entourés. Tous les deux partageaient d’ailleurs un intérêt spécial pour chaque goutte du grand lustre de cristal redoutablement suspendu dans le vide au-dessus des têtes étourdies et ravies.
Quant à Stelio, depuis quelque temps il se passait de la compagnie, en public, avec la présence de sa femme Elvira. Pourtant, il connaissait toutes les femmes, les filles, les nièces, les sœurs ou belles-sœurs installées ici et là au milieu de ce public tolérant vis-à-vis de toutes diversités. Cela lui donnait la faculté particulière d’exercer aussi sa propre infaillibilité physiognomonique dans l’identification une à une des tantes, des grand-mères des belles-mères des mères et des marraines.
Sur scène, Dorabella s’était vite soumise à Guglielmo, tandis que la résistance à bout de forces de Fiordiligi devenait faible comme la flamme d’un briquet sans haleine devant le souffle d’un géant bien nourri.
Armando Dradi, dans les draps de don Alfonso, régisseur de l’intrigue et, par la complicité de Despina, révélateur aigu des faiblesses humaines, aurait dû, d’en haut du plateau, respirer à pleins poumons un sentiment de puissance.
                    Tous accusent les femmes,
                    moi je les excuse
                    si mille fois par jour changent d’amour ;
                    d’autres l’appellent vice, des autres usage
                    non, ça pour moi n’est que nécessité du cœur.
                    L’amant qui se trouve enfin déçu,
                    ne condamne pas chez l’autrui,
                    mais chez soi l’erreur,
                    puisque jeunes, vieilles et belles et laides
                    répétez avec moi :
                    ainsi font toutes !
Maintenant, l’histoire tournait vers son terme, la morale retouchée ne se réduisait qu’à un conseil, assez banal :
                    Au fond, vous les aimez,
                    vos deux corneilles déplumées,
                    et alors prenez-les
                    comme elles sont.
Entretenez-les ensuite, et acheminez-vous avec elles dans des destinées communes, qui seront bien sûr les plus variées, mais contempleront le risque de situations tantôt divines tantôt mesquines avec par conséquent des ruines.
L’air de Fiordiligi resurgissait du fond d’une humeur contrariée. La trempe de lys pur, enclin aux valeurs absolues, aux attentes, aux délicates renonciations était d’un coup remplacée par la force débordante d’une clé diabolique : le pari et l’échange des parties entre « son » Guglielmo et Ferrando, le fiancé de Dorabella, suivis par l’incursion des deux téméraires, grossièrement déguisés en Turcs ou Chinois. Il avait suffi de cette mascarade pour déclencher ses troubles féminins jusqu’à faire déborder, au-delà de la digue, une passion bouleversante.
Auparavant, Fiordiligi aimait demeurer tranquille dans le creux de la grande fenêtre lisant les vers du Tasse pour Clorinde, en présence de cette Despina obéissante et rusée, tout en s’exprimant, de façon prudente, sur les évènements du monde.
Maintenant, Ferrando lui avait exhibé, sur le grand pupitre dépourvu de notes, son projet arrogant. Il avait pu le faire impunément, après s’être introduit dans son intimité de façon tout à fait naturelle, en vieil ami, en faisant pression sur les sentiments de rancœur réprimée qu’elle mûrissait pour l’abrupt départ de son époux promis. L’omelette était faite :
Je brûle, et mon ardeur n’est plus l’effet
d’un amour vertueux ; c’est l’envie, la peine
le remords, le regret
et légèreté, perfidie, trahison !
Solidea, emportée hors d’elle-même par cette voix de violon et de harpe éolique, se vit alors rentrer dans la vie réelle avec une hiérarchie inattendue d’intérêts et de besoins.
Elle crut reconnaître un sentiment pareil en Pio Foschi, qui était en face d’elle : « À en juger à ses babillements et à ses mots aventureux, lui aussi a peur d’être emporté, du jour au lendemain, par une force obscure et destructrice ».
Libero était absent, qui sait où. Et Solidea, protégée par les tourbillons des roulades et des seins haletants, flottait dans un souvenir impossible. « La vie c’est donc se laisser saisir par la violence d’une rencontre ? Et les idées de mon père ? Et la consécration pour le métier, les sacrifices inouïs de cette chanteuse aux cheveux en tour, avec cette mouche sur la joue ? Et Armando? »
002_baptiste def« J’ai les cheveux déjà gris, je parle ex cathedra » déclamait en lui-même Armando en souriant aux applaudissements tout en scrutant le parterre. Il ne réussissait pas à la trouver.
Cette ineptie l’agaça. Il n’en lui faisait pas porter la faute, car peut-être était-t-elle là, au milieu des personnes bellâtres qui envahissaient le golfe mystique, écrasant les musiciens contre leurs instruments. Il douta de lui-même, de ses sentiments les plus intimes.
Jadis, sa présence dans une salle aurait été un événement d’une telle importance qu’Armando en aurait immédiatement saisi la présence, entendu l’arrivée, ou l’abandon provisoire de la place. Par un coup d’œil à la foule des têtes mouvantes, il l’aurait vue, et cela aurait suffi à le rassurer.
Mais, maintenant, Armando avait quelques vers qui le harcelaient. Il ne voyait pas Solidea et ne tenait pas debout par la fatigue.
Ce fut elle qui l’appela, d’une voix qui ressemblait pourtant à celle aiguë de Despina beaucoup plus qu’à celle de Dorabella.
— Armando, me voici ! entendit-t-on distinctement, tandis que la foule devenait un ballon dégonflé.
Au milieu des fauteuils rouges restés vides, Solidea, un genou appuyé sur un accoudoir, tout en agitant le programme et son joli sac, engagea un long dialogue à distance avec son mari qui n’était pas un véritable mari, son amant qui n’était plus un véritable amant, son ami en train de devenir son ennemi.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29  mars 2013

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II Libero et Solidea 2/2 (il quarto lato n. 3)

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Libero et Solidea II (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. II, pages 23 et suivantes)

Vague et imprécise dans ses mouvements comme dans ses sentiments, Solidea demeurait près de l’entrée d’un cinéma d’art et essai, l’Élysée, où l’on donnait Roma de Fellini. Libero inclina le buste et plia les genoux comme dans une révérence. Elle éclata de rire :
— Toi, ici ? Comment est-ce possible ? Sa gorge vibrait d’une façon particulière que Libero n’aurait pu jamais oublier. Il s’approcha d’elle et lui proposa de se mettre en chemin.
— Où me conduis-tu ? lui demanda Solidea. Ses yeux scintillèrent et son visage s’assombrit.
Libero, ne pouvant pas profiter, dans l’obscurité, des vertus de ses gestes, décida de parler.
Mais, Solidea n’était pas une femme libre. Prisonnière de la morale de la sincérité, elle aurait fait n’importe quoi s’il avait pu agir à la lumière du soleil, sans en ressentir un sentiment de culpabilité. Cependant, il y avait là un lien dont elle ne pouvait pas se passer, même si c’était un noeud assez effiloché.
— Je ne peux pas coucher avec deux hommes en même temps. Cela n’existe pas ! dit-elle. Je dois partir. Armando m’attend à la fin du spectacle, ajouta-t-elle. Est-ce que tu connais Armando Dradi, le chanteur lyrique ?
— Il n’est que six heures, il y en a encore deux à venir, protesta Libero, en lui caressant du bout des doigts l’ovale de velours.

Ils se promenaient avec circonspection, très près l’un de l’autre. Ils gâchèrent une abondante demi-heure en causant de Cesena et du projet du quatrième côté, avant de trouver le courage d’entrer dans un bistrot avec des tables et des box séparés. Ils avaient faim. Donc ce fut un véritable confort pour eux que ces sandwiches à quatre niveaux et ces coupes de vin blanc glacé qu’ils saisissaient avec douceur, le regard noyé dans une mélancolie silencieuse et euphorique.
Solidea se laissait scruter et caresser par les grands yeux, noirs et gris de l’enchanteur Libero. Libero se plongeait avec désinvolture dans les yeux verts et bleus de Solidea. Ils étalèrent tout de suite leur vie sur la table, s’en expliquant réciproquement les détails. Ils demeurèrent la main dans la main, avec tendresse et abandon.
Sans contrôler la voix et le rythme du cœur, ressortissant par chaque pore de leur peau — tandis que désormais nombre de spectateurs discrets les écoutaient assez attentivement —, Solidea raconta sa vie, en exagérant les ruines qu’elle avait causées et amoindrissant les merveilles de son ancien paradis terrestre.
Dès qu’elle s’était assise à cette table et qu’elle avait jeté derrière ses épaules toutes les pensées laides et difficiles, elle se sentit sereine. Une grande confiance l’envahit des cheveux aux chaussures.
Libero, au contraire, en dessinant avec le couteau des triangles sur la nappe usée, disséquait ses propres misères en essayant de les traduire en proverbes.
« On remarque le seigneur à ses chaussures », on le lui avait appris quand il était enfant, et « Tout bon jeu dure très peu », et « Qui fait tout soi-même, le fait pour trois ». Mais Libero n’avait jamais suivi ces règles. Il avait même compris à l’envers le proverbe sur les deux rues :
— Qui laisse la rue vieille pour la neuve ne sait pas ce qu’il laisse, mais sait ce qu’il trouve ! dit-il à Solidea.
D’ailleurs, ils étaient juste à côté de la porte de Cesena où tout le monde, même aujourd’hui, se trouve.
Une entente entre eux s’était installée qui les poussait à agir, à donner une fin heureuse à des humeurs réciproques assez évidentes. C’était une force pourtant contradictoire, qui les retenait là, à regarder leur vie nouvelle dans le reflet illuminé du fond des coupes. Ils étaient pris dans un filet sans issue.
Assis à la table en bois et plastique, pris en charge par des serveuses distraites, Libero et Solidea se détachaient comme deux statues solennelles, dans cet espace pas encore rangé, en se distinguant surtout de l’ambiance répétitive des comptes, des reçus et des caisses carillonnantes.
« C’est vraiment si simple ? » s’interrogea Libero. « Une main étrangère devient soudainement pour nous la plus familière. Elle nous détache, nous décolle du fond noir et boueux auquel nous étions accrochés comme des mollusques depuis des décennies. Et tout est remis en cause avant même qu’il n’arrive quelque chose ».
« Cela n’a pas de sens » pensa Solidea, touchée par un soudain égarement : les deux heures qu’elle avait décidé de s’accorder s’étaient déjà écoulées avant que n’éclate un sentiment de culpabilité.
002_libero et solidea b&n 740Ils furent de nouveau sous les arcades. Au fond les colonnes étaient interrompues par un canal.
Ils s’accoudèrent au muret effrité. Ils firent quelques pénibles commentaires sur la présence d’un chat blanc, tremblant d’une peur étrange, et sur le reflet de la lumière lunaire dans cette eau trouble, envahie par les bouteilles de plastique. Tandis que le temps se rétrécissait, Libero se déclarait. Il implora un rendez-vous où ils se seraient aimés.
— Je ne t’écoute plus, dit Solidea, faisant allusion d’un geste à son état pénible.
Ils cherchèrent un coin isolé. Mais, ce n’était pas évident. Quelqu’un, même à distance, aurait pu saisir la scène amoureuse dans l’essentiel.
Ils s’embrassèrent. La petite bouche de Solidea s’ouvrit en un doux gémissement. Tout son corps se contracta et, ondoyant comme dans un lit, elle chercha ses belles mains, ses caresses de funambule. Ce fut comme si tout était déjà préparé avant, dans les méandres les plus intimes, pour la plus intense des rencontres, même avant cette étreinte révélatrice.
Solidea s’accrochait à Libero avec une joie douloureuse. Le monde autour d’eux n’était maintenant qu’une ombre éloignée et insignifiante. Libero avait pour tâche de s’en souvenir.
— Je ne me sens pas bien, dit Solidea, en présentant tout à coup le masque de la réflexion. Tu m’as enveloppée dans un beau rêve, qui pourtant reste inachevé, ajouta-t-elle. Aujourd’hui, j’ai perdu la tête, demain je ne sais pas si je le ferai !

Libero se retrouva seul, les jambes lourdes, son costume étranger à son corps. Il monta dans un bus et passa la tête par la vitre ouverte.
La ville passait devant son œil fixe qui essayait de retenir les pensées essentielles. La lumière du couchant rendait agréables même la laideur des édifices sombres et incolores, les fils dans le ciel, le pas élastique de la foule.
Les sentiments qui l’accompagnaient étaient terribles : «Réussirai-je à les vivre sans détruire la vie d’autrui ? Sans meurtrir ma propre nature, après mon splendide isolement?»

Solidea marcha sans se retourner, droite, sa veste grise posée sur les épaules, le foulard rouge et noir voltigeant sans grâce. Un grand poids lui coupait le souffle.
Elle entra dans un supermarché juste avant sa fermeture, longea les étalages des fruits, des yaourts, des pâtes, des olives, des tartes surgelées, des jus de tomate, du papier hygiénique, du pain carré, de l’huile, du savon de Marseille, du détersif, des serviettes en papier, du vin, du parmesan, de la mozzarella, de la mayonnaise, de la confiture, du chocolat, de la salade.
Passant à côté d’une glace elle s’efforça de sourire. Mais, elle avait besoin de réfléchir. Une explosion volcanique se préparait sous les cendres. Il y avait eu des signaux avant de rencontrer Libero. Maintenant, elle ressentait une force en soi qui aurait pu tout effacer et qui en même temps la poussait à recommencer, à respirer la lymphe vitale de nouveaux jardins de laurier et de myrte, de panoramas éblouissants entrevus depuis des terrasses silencieuses. Elle allait savourer l’affection inédite, les attentions circonspectes du nouveau couple bras dessus, bras dessous.
« S’ouvrir alors à l’amour nouveau ? »

Libero s’était aventuré dans un long voyage, dans un tour mélancolique et vicieux dans la banlieue de Cesena, pour réorganiser ses idées. Mais cela n’avait pas suffi. La séparation récente lui apparaissait abrupte, douloureuse, violente. Il lui fallait d’autres heures, d’autres moments d’obscurité et de silence pour penser, se souvenir, jouer avec le pathos ondoyant de la mémoire.
« La solution pourrait être le temps », pensa Libero, « un temps calme, pour laisser les émotions se décanter, pour essayer un compromis, ou alors pour trouver la force de renoncer ».
« Mais le temps, inexorable comme un serpent à sonnettes, me harcèle déjà dans ses tourbillons ».

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29  mars 2013

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