Un voyage à pied, 1975 (Ossidiana n. 5)

Étiquettes

felix-vallotton-2-180

Félix Vallotton, image empruntée sur Twitter

Un voyage à pied 

Un voyage à pied
tout seul, rien que pour entendre
l’écho de mes pas,
le bruit sourd des pierres
sur l’eau.

Un voyage à pied
arpentant de mes larmes
les tranchées en ruine ;
frôlant, sous l’herbe et l’ortie,
les silhouettes floues
des morts.

Un voyage à pied
pour évoquer un à un
les regrets scandaleux
qui m’assomment.

Un voyage à pied
en guettant la lueur
d’une chandelle solitaire
qui brûle à l’abri
de cette carapace de tortue
que je porte sur moi.

Un voyage à pied
jusqu’au terminus de la plaine
me creusant un destin violacé
au milieu de la grève
d’un fleuve de boue.

viaggio x blog_def

Une marche tourmentée
par l’ombre branlante
de mon vieux sac à dos
alourdi d’inepties
et de livres ennuyeux
que j’ouvrirai au soir
bénissant la paresse ouatée
d’un refuge effondré
dans une gorge de fraises
et de ronces.

Une quête engourdie
parmi les monologues
des amis abandonnés
que reflètent
la mer oubliée
les villes inoubliables.

Une fuite distraite
parmi les angoisses indomptables,
les hurlements de douleur,
les visages durcis
se glissant dans le vent.

Un slalom circonspect
autour d’un lit défait
où depuis des siècles
la poussière a effacé l’amour.

Un prudent parcours de guerre
dans un monde étranger
qui ne cesse de scruter
dans le vide.

Une brève intense bataille
bras dessus bras dessous
avec d’autres comme moi
brandissant des drapeaux
pendant la longue allée.

Un geste opiniâtre
que cette solitude
ne rendra pas plus fort
parce que ces retrouvailles
ne m’aideront pas
à tirer les choses au clair,
parce que de toute façon
tout se vaut.

Un voyage à pied
mes mots sous le bras
jusqu’au bout d’un labyrinthe
de lumières et d’échecs
où béatement me perdre.

Adieu.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN  

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

Le soir descendra avec nous dans la nuit

Étiquettes

001_agatoide

Le soir descendra avec nous dans la nuit

Mercredi 13 février 1963, après-midi
Puis, il est arrivé « quelque chose » tandis que je l’effleurais, songeant de lui serrer les flancs, la taille, les jambes, les coudes, les épaules, le cou… Cela n’a duré qu’un instant, tellement bref qu’ensuite, pendant des mois, je me suis demandé de quoi s’était-il agi, si cet « acte » vital et solennel s’était-il effectivement produit… parce qu’en ce moment — ça, c’est un fait indéniable —, nous avons entendu un typique remue-ménage dans l’escalier suivi par un bruit de clés à la porte. Sans attendre, Agata m’a donné un coup de pied, s’est levée d’un bond, a enfilé son peignoir — ou alors avait-elle refermé la porte de la chambre avant ? — puis elle m’a indiqué un coin vide, derrière le placard, que la porte, s’ouvrant vers l’intérieur, allait cacher.
Ainsi, tel que moi seul je me connais, nu comme l’Adam de Cranach et honteux à l’idée d’un possible scandale de famille, je retenais le souffle dans cet étroit rectangle sans air, tandis qu’Agata fêtait son père, en me rendant complice de ses chichis de fille dont j’étais pour la première fois de ma vie le témoin embarrassé. Assez vite, elle a réussi à installer son père Toto sur le fauteuil que celui-ci appelle « panoramique ». J’entendais un à un les gémissements intimes di Toto et ses bruyants commentaires sur la laideur de l’immeuble d’en face, tandis qu’Agata, rentrée à la hâte, me passait mes vêtements.
Ensuite, en parfaite synchronisation, Agata attirait son père vers la cuisine au bout du couloir… et moi, à la vitesse d’un spadassin français, j’enfilais mes pantalons, mes chaussettes, mes chaussures, ma chemise… Il me restait à attraper, hélas, la veste restée sur le lit et j’avais peur que Toto la voie…
— Viens ici, papa ! J’ai une surprise pour toi !
Comment faire à sortir sans faire du bruit ? Voilà l’escamotage trouvé. Depuis le palier, j’ai refermé la porte des Cellamare tout en poussant la sonnette. La parfaite synchronisation qu’on peut obtenir si l’on a deux mains n’aurait abouti à aucun salut si la sonnette, véritable espèce d’orgue en miniature, n’avait pas eu un fracassant tintement :
— Dlin Dlon !

002_elsa-morante-02-1

Elsa Morante

Cette espèce de carillon en piteux état avait englouti le bruit de la serrure mal huilée. Rentré de nouveau, tandis que je saluais Toto — qui m’accueillait avec son habituel sourire figé et affligé —, je devais m’apercevoir que la convulse étreinte de tout à l’heure avait laissé une trace sur mon jean.
Apparemment, Toto n’avait rien remarqué. Nous avons alors allumé une cigarette et traîné un peu à parler. Puis Toto a allumé la télévision s’en laissant capturer. Tandis qu’il s’y absorbait, se remémorant sans doute d’un passé heureux, nous nous sommes embrassés, Agata et moi, dans la cuisine, tels deux fiancés chassés des fastes du lit… Pourtant, dans nos étreintes demeurait une fougue taquine, un esprit de revanche à entretenir au jour le jour.
Enfin, notre tendresse réciproque nous avait rendu les yeux humides. Même si transpirant pour les émotions cumulées, je me sentais provisoirement heureux tandis qu’Agata, éreintée, mais tranquille, appuyait son front contre mon épaule. Puis elle a bondi comme un ressort, est courue à l’étagère à côté de Toto, avant de revenir riante vers moi : — ne vois-tu pas ? Je l’ai trouvé en un éclair ! C’est « L’île d’Arturo » d’Elsa Morante. Il a été publié quand j’avais neuf ans, et c’était le neuvième été de ma vie qu’on m’emmenait dans l’île. Donc, l’une de ces fillettes qu’on rencontre dans ce roman c’est moi, j’en suis sûre ! Je te le prête ! Ce libre te servira de guide, et tu comprendras ce que je veux dire quand je parle avec toi de Procida… Écoute, je t’en lis un morceau :

« Ces élégants bateaux, de sport ou de croisière, qui peuplent toujours en grand nombre les autres ports de l’archipel, n’abordent presque jamais à notre port ; en dehors des barques de pêche des habitants de l’île, on n’y voit que des chalands ou des bateaux marchands. À de nombreuses heures du jour, l’esplanade du port est presque déserte ; sur la gauche, près de la statue du Christ Pêcheur, une seule voiture de louage attend l’arrivée du vapeur qui fait le service de l’île et qui ne s’y arrête que quelques minutes, débarquant en tout trois ou quatre passagers, pour la plupart des habitants de l’île. Jamais, même pendant la belle saison, nos plages solitaires ne connaissent le tapage des baigneurs qui, venus de Naples, de toutes les villes et de toutes les parties du monde, vont peupler en foule les autres plages des alentours. Et si, par hasard, un étranger desçend à Procida, il s’étonne de ne pas y trouver cette vie bariolée et joyeuse, cette atmosphère de fête et de conversation dans la rue, de chansons, d’airs de guitare et de mandoline, pour lesquelles la région de Naples est renommée dans le monde entier. Les Procidains sont revêches et taciturnes. Leurs portes sont toutes closes, rares ceux qui se mettent à la fenêtre, chaque famille vit entre ses quatre murs, sans se mêler aux autres familles. Chez nous, l’amitié n’a pas bonne presse. Et l’arrivée d’un étranger éveille non pas la curiosité, mais plutôt la méfiance. S’il pose des questions, on lui répond de mauvaise grâce, car les gens de mon île n’aiment pas que l’on cherche à percer leurs secrets(1)

003_lisola-di-arturo-03-1

Agata lisait d’un air inspiré, mais je voyais bien qu’elle était jalouse de me révéler un secret… le secret du caractère secret des gens de Procida qui était devenu le sien : elle avait le même besoin de garder « quelque chose de soi rien que pour soi ». Mais il y avait entre nous notre secret à nous, une île entourée de parois de ciment aussi dure et inexpugnable que l’île de Procida.
J’aurais voulu l’interrompre et lui dire que la vie nous oblige à être patients tout en cherchant des distractions, sans cesse, car je ne suis pas Maurizio Ficcadenti et que je n’ai pas la paix des sens comme lui… Mais j’étais justement distrait parla la couverture du livre d’Elsa Morante, figurant un homme ratatiné sur une plage. Un homme probablement plein de secrets et bien expert de la vie…
— Ce pêcheur de Guttuso, qu’on imagine imprégné de soleil et de sable, c’est un Procidain, n’est-ce pas ? ai-je dit, d’un ton incertain.
— Au-dessous d’une invisible ligne géographique, tous les gens du sud se ressemblent, a dit Agata, faisant tournoyer ses cheveux blonds. À moins qu’on n’échoue sur les rejetons des envahisseurs Normands ou Slaves ou Cosaques…
Elle connaissait son livre comme sa poche, et trouva immédiatement ce qu’elle cherchait :

« Ils sont de race petite, brune, avec des yeux noirs de forme allongée, comme les Orientaux. Et l’on dirait, tant ils se ressemblent, qu’ils sont tous parents. » (1)

— Et les femmes ? avais-je demandé sans réfléchir.

« Les femmes, selon l’antique coutume, vivent cloîtrées comme des nonnes. Beaucoup d’entre elles ont encore les cheveux longs et se font un chignon, elles ont un châle sur la tête, leur robe desçend jusqu’aux pieds et, en hiver, elles portent des sabots et de gros bas en coton noir ; l’été, néanmoins, certaines vont pieds nus. Quand elles passent ainsi, rapides et sans bruit, évitant les rencontres, on dirait des chattes sauvages ou des fouines. Elles ne vont jamais à la plage ; pour les femmes, c’est un péché que de se baigner dans la mer, et même de voir autrui s’y baigner, c’est un péché. » (1)

Après avoir prononcé ce dernier mot, « péché », Agata me scruta longuement, avant de me susurrer :
— Est-ce que nous sommes des pécheurs, nous aussi ?
— Ici ce n’est pas comme à Procida, ici on ne cloître pas les femmes, donc il est plus difficile d’accepter autant de tabous et superstitions qui sont tout à fait à l’opposé de cette vie « facile » qui semble venir à ta rencontre, t’offrant « Sourires et chansons » (2) ainsi que des voitures aux sièges rabattables et des lits matrimoniaux en vitrine…
Agata avait à présent le front renfrogné, comme toutes les fois que je m’exprimais, selon elle, de façon prosaïque. J’ai essayé de remonter la pente en lui citant une phrase de ma cousine Marie-Claire :
— « Un très grand amour, ce sont deux rêves qui se rencontrent et, complices, échappent jusqu’au bout à la réalité. » (3)
Agata m’a souri. Sans doute, elle était déjà en train de me pardonner pour mes invocations « prosaïques » des sièges et des lits. Mais elle n’aurait jamais eu la même « complicité » qu’on lisait sur les visages inspirés de Carlo Imbellone et Maria Piazza quand ils dansaient au rythme marécageux de « Only you » ou alors, avec tout le monde, au rythme frénétique de l’Hully Gully !

004_jack-bille-04

Une sculpture de Jacklin Bille

— Nous avons frôlé le ciel d’un doigt, ai-je ajouté, affichant un air presque sombre. Mais ce n’est pas cette maison qui en a le mérite… au contraire, celle-ci a été un obstacle, au commencement…
— C’est vrai, a dit Agata, en glissant dans mes mains son livre précieux. Quand on est amoureux, il suffit d’un ciel étoilé, mais il faut aussi avoir la sensation, sinon la certitude qu’il n’arrivera personne…

Personne ne nous entendra,
personne ne commentera, personne.

Ces quatre murs blancs nous regarderont.
Toi et moi, nous entendrons la peur,
la peine accablante du bonheur.

Le soir descendra avec nous dans la nuit,
et notre amour, tel un caillou lucide,
brillera, fou de joie, dans le noir.

005_graziella-05-1

Samedi 16 février 1963
Le soir descendra avec nous dans la nuit… Aujourd’hui, j’ai ouvert, en cachette de moi-même, le livre de la Morante. Il fait encore trop froid pour que je plonge, la tête première, dans l’île tabou. Je le ferai bien sûr, quand je verrai l’été s’approcher et que, affranchi de tout risque scolaire, je pourrai m’exposer à la lumière éblouissante d’une telle émotion. Entre-temps, ce matin-ci je me suis amusé à feuilleter le livre, juste pour y trouver le morceau qu’Agata m’a lu mercredi. Et le destin a voulu qu’à côté de celui-ci, j’en trouvasse un autre, plus adapté encore à m’introduire dans son enchantement :

« Les îles de notre archipel, là-bas, sur la mer napolitaine, sont toutes belles. Leur sol est en grande partie d’origine volcanique, et, plus particulièrement dans le voisinage des anciens cratères, il y pousse des milliers de fleurs spontanées font je n’ai jamais retrouvé les pareilles sur le continent. Au printemps, les collines se couvrent de genêts ; lorsqu’on est en mer au mois de juin, on distingue leur odeur sauvage et caressante aussitôt que l’on approche de l’un de nos ports. » (1)

Voilà, c’est « juin » le bon moment ! Attendons alors le commencement de l’été pour nous accouder sur l’île d’Arturo… et d’Agata !

006_doisneau-hermy-06

Photo : Robert Doisneau, image empruntée à Christian Hermy
(@paroledeco) sur Facebook

Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud
(2) « Sorrisi e canzoni » est une revue hebdomadaire italienne créée en 1952, ayant la fonction de guide aux émissions TV et aux approfondimenti sur l’actualité, la musique, le cinéma et le spectacle.
(3) Romain GARY (1919-1980)

Je suis trop petite et tu n’es pas assez grand

Étiquettes

001_monte-mario-64-180-1

Giovanni Merloni, Banlieue, 1964

Je suis trop petite et tu n’es pas assez grand

Mercredi 13 février 1963, matin
Comment fait-on à franchir le seuil de l’école en sachant que c’est un pas définitif et irréversible, tandis que la silhouette et le visage qui nous inspirent le plus intensément sont là, avec tout le reste d’elle, chez elle et que maintenant elle est seule ? À présent — après l’héroïsme de la nuit dernière, qu’on a passé cherchant à tâtons dans la campagne romaine, les paysans rebelles pour leur consigner des tracts et quelques drapeaux rouges, ayant la frustration de ne pas pouvoir les embrasser en fredonnant ensemble « Bella ciao » —, je me sens inapte comme un soldat sans uniforme, désorienté après le 8 septembre d’il y a juste vingt ans. Heureusement, véritable signe de la providence, un bouchon sur le boulevard a déclenché des retardements en chaîne. Quand le bus 99 a atteint la station en face du lycée, et que je me suis précipité vers l’entrée il était trop tard. « Agreste », le gardien aux joues rouges ayant le nez en forme de pomme de terre, m’a accueilli par un brusque hochement de la tête :
— Tu ne peux pas entrer !
— D’accord, je n’entre pas…

002_tre-figuri-63-180-1Giovanni Merloni, Trois types peu recommandables, 1963

Sur le bus 99 qui rebrousse honteusement chemin — en devenant ainsi complice de mon abandon du devoir en échange d’une vaine fainéantise —, on entend surtout le sifflement des freins, accompagné par un bruit souterrain qui fait trembler vivement la plateforme. C’est là que je me trouve coincé au milieu d’une vague épaisse de visages et de paletots m’empêchant de respirer… Pourtant, mon regard s’aventure au loin, comme s’il n’y avait, tout autour, que du sable du désert ou de la mer infinie, au lieu des mains s’agrippant dans le vide, des pancartes recouvertes de numéros de téléphone et des maisons en béton déjà noirci. Agata m’apparaît comme une coquille affleurante de la plage inconnue de Procida. Hier, à Villa Borghese, notre dernière étreinte — ô combien maladroite ! — était finalement en train de briser la fixité de notre lien… qui s’est borné jusqu’ici aux soupirs susurrés à l’oreille ou alors aux épuisantes rencontres de nos bouches naïves et désespérées… Mais cela a duré très peu, rien qu’un instant. Tout de suite après, un désir violent de rupture s’est emparé de moi et mon cerveau, sans le savoir, a commencé à fabriquer des châteaux dans l’air…

003_citta-63-180-1

Giovanni Merloni, La ville, 1963

Sur le bus, à deux centimètres de mon bras, je reconnais soudainement le père de Marco Testaguzza, celui qui partageait mon banc aux écoles moyennes. Tous les dimanches, à l’âge ingrat de nos treize ou quatorze ans, Testaguzza m’attendait hors de l’église, avec son rire contagieux et, hochant la tête, il m’expliquait l’inutilité de mes efforts de croire en Dieu et, surtout, à la bonne foi des prêtres. Voilà ici le père Testaguzza qui ressemble exagérément à son fils. Il s’agit en fait d’un monsieur de petite taille, arborant un imperméable impeccable et un parapluie à la Watson, qui ne méprise pas le bus pour se rendre au bureau. Un syndicaliste, un communiste à part entière, et sans doute il en a vu de toutes les couleurs. Pourtant, il n’exhibe pas ses souffrances ni ses sacrifices. Il a trouvé ainsi une façon pour transmettre à son fils une vision matérialiste et libre des choses de la vie.
Un jour, il y a deux années — j’avais presque atteint mes seize ans — nous montions au poste panoramique du « Zodiaco » avec Dodo et Lello Rizzacasa. Tout d’un coup, Marco Testaguzza me dit qu’il était l’heure d’en finir avec nos discours nébuleux :
— Avant de faire l’amour, la première fois, tu n’en sais rien. Juste « après », quand tu l’auras fait, tu comprendras combien elles étaient inutiles et cruellement trompeuses tes hypothèses. En même temps, tu verras qu’au fond de toi-même tu savais bien à la rencontre de quoi tu étais en train d’aller, avec tous tes sentiments…
Mais Agata avait dit :
— Arrête !
— Pourquoi ? avais-je demandé, même si je savais sa réponse en avance.
— Je suis trop petite et tu n’es pas assez grand.
— Donc, à ton avis…
— Je crois que nous nous sommes rencontrés trop tôt, avait-elle dit, ouvrant et refermant les yeux comme le ferait une poupée chinoise pressée d’être rangée le plus vite possible dans une belle boîte laquée au vernis noir.

004_teatrino-63-180-1

Giovanni Merloni, Le théâtre, 1963

Quand finalement le bus débarque à la Balduina, le village petit bourgeois, accroché comme une crèche de Noël au boulevard qui toujours monte (et toujours descend) — un « quartier » que j’ai vu naître il y a rien que neuf ans, où tout le monde me connaît, chacun à sa manière — je me souviens qu’aujourd’hui c’est mon anniversaire. J’accomplis pour de bon dix-huit ans, qui ne son pas les « dix-huit ans par jambe » dont je me suis vanté de centaines de fois pour accéder aux films interdits. Une pensée court, synthétique et essentielle, à ma sœur cadette, Enzina, aussi petite qu’impatiente de grandir vite… En tout cas, personne ne s’en est souvenu, même pas Maman Gréco !
La tête tout à fait détachée du corps, les yeux dilatés et une étrange sensation d’essoufflement, je frappe à la porte au premier étage de l’immeuble aux accents circonflexes. Sans attendre, le sang reprend son flux joyeux, quand Agata m’accueillir sans cacher sa surprise :
— Fais-moi tes vœux, dorénavant je peux voter ! Et je vais tout de suite attraper le permis de conduire !

005_gruau-bis

René Gruau, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Je suis entré dans cette maison presque fumante à cause du chauffage mis à fond. J’avais un jean et des chaussures usées. Agata était seule dans la maison. Au-dessus de la chemise de nuit, elle avait un peignoir court avec des fleurs jaunes et vertes. Ses pieds, nus, disparaissaient dans des pantoufles poilues que maman Gréco aurait jugées horribles tandis que pour moi elles étaient la quintessence de l’intimité. Dans un élan fougueux, je l’ai prise dans mes bras et je l’ai déposée sur le piano avant de l’embrasser avec force, tandis que ses pieds battaient sur le clavier en provoquant un grondement sourd.
— Puisqu’il est désaccordé, ce n’est pas grave, a dit Agata en riant.
Nous avons dansé en silence, dans ce petit appartement qui restait rarement inhabité. En ce magique intervalle — sa grand-mère Mena étant partie voir une amie à l’autre bout de Rome —, je me prenais pour un roi.
Je n’avais jamais savouré un tel vide. Elles demeuraient bien vivantes, ici et là, les traces du passage de Toto Cellamare, le père d’Agata, qui a toujours montré envers moi, cela il faut le reconnaître, une sincère affection ne faisant qu’un avec une sorte de « protection ». En fait, il intervenait souvent pour que sa belle-mère m’invite à leur table et qu’Agata aussi m’accepte… jusqu’au bout ! Ou alors c’est Mena, la grand-mère âgée, qui le contrarie, lui interdisant d’installer un chien sous le prétexte que l’appartement est trop petit ! En plus, Toto n’a jamais caché sa déception pour n’avoir pas eu le temps de se fabriquer un enfant, un mâle, avec sa femme si précocement partie. Et moi, avec mon caractère doux et apparemment malléable, je pouvais bien remplir ces deux manques, celui de l’enfant et celui du chien. Sans doute, j’aurais été en assonance avec ces quatre murs assez spartiates, sans intérêt pour les meubles, pour la plupart hérités de vieilles maisons de campagne, adaptés à la taille d’un logement « fonctionnel » et vernis à nouveau… Maintenant, au-dessous de la lumière horizontale d’un soleil plus net que d’habitude, la maison où cohabitaient trois générations dont j’avais connu les explosions et les bleus me paraissait l’hôtel particulier d’une famille en trêve.
Se prenant pour un guide impeccable comme la Nathalie de Gilbert Bécaud, Agata m’a introduit dans les « méandres » de son labyrinthe imaginant peut-être de m’emmener du For romain jusqu’à la basilique de Massence. Tout récemment, ils avaient fait des travaux, sous le prétexte du carrelage de Vietri destiné à la salle de bains ainsi que de l’achat — une folie ! — de deux lustres ultramodernes et d’une crédence ultra résistante. Pendant une demi-heure, nous nous sommes oubliés de nous-mêmes ainsi que des jours qui s’étaient écoulés sans qu’on puisse rester seuls et des décisions primordiales que chacun de nous avait prises. Tous les deux, nous étions tendus dans l’observation respectueuse des murs et des décors, avec le même esprit que nous font jaillir les reproductions des nymphéas de Monet, des Baigneuses de Renoir ou des Repasseuses de Degas… Cet appartement était sinon le fruit d’un compromis entre les personnalités énergiques et rêveuses de deux membres de la famille et l’irrépressible vocation à la vie pratique de la vieille grand-mère, qui n’avait aucune intention de se mettre de côté.
— Que dirais-tu de Toto, si tu n’étais pas sa fille ? ai-je demandé, comme si j’étais un interviewer.
— Avec les hommes, il travaille tandis qu’avec les femmes il couche ! a répondu Agata de façon automatique, avant de se corriger :
— Toto est un homme bien…

006_29-12-agata-180

Antonio Canova, Psyché ranimée par le baiser de l’Amour, Musée du Louvre

En reculant, nous sommes alors passés du salon à sa chambre. Gauchement, je suis écroulé comme un sac sur le lit. Agata était absente, perdue dans ses limbes, sans doute en voyage, déjà, ratatinée dans l’une des malles que chaque été la famille Cellamare expédie à elle-même dans l’exil de Procida, plein de mystères pour moi.
Le radiateur était au maximum, on transpirait. Agata avait mis un disque :

Et maintenant, que vais-je faire
de tout ce temps que sera ma vie ?

Agata aussi chantait, arborant deux pantoufles roses et un « deux-pièces » blanc se détachant contre sa peau encore légèrement bronzée…

De tous ces gens qui m’indiffèrent…

Tandis que mes vêtements glissaient à terre, l’un après l’autre — le jean chiffonné, la veste de velours, la chemise rouge —, je voyais se raréfier la menaçante personnalité du père-patron de la maison. Et maintenant… Gilbert Bécaud n’était plus si désespéré : à présent, il accompagnait Nathalie dans la Place Rouge… vide…
En raison des limites que notre âge nous impose, l’étreinte a été intense et sincère, mais assez rapide et, bien sûr, incomplète.
— Nous ne pouvons pas faire l’amour, dit Agata en posant son index sur ma bouche tandis que je l’écrasais sous mon corps maigre et osseux.
Je la regardai dans la pénombre :
— Ne vois-tu pas, Agata, que nous sommes en train de suer ? L’air est ferme, donc je peux souffler légèrement au-dessus de ta peau. Tu ressentiras mon haleine comme un courant froid sur ton corps mouillé. Plus tard, ce « gel » se transformera en une pierre précieuse : l’un de ces cailloux gris et lisses qui luisent à chaque va-et-vient de petites ondes de la mer…
Le stylo à la main, nous avons gravé sur nos corps, réciproquement, ce que notre amour nous dictait. J’ai laissé mes traces embarrassantes, pas faciles à cacher sous sa chemisette, au beau milieu de ses seins, tandis qu’elle a tracé un vaste et compliqué gribouillis sur mon estomac. Nous étions assis sur les tomettes de marbre, enveloppés dans le drap qui avait glissé à terre avec nous. Je commençais à éprouver le froid partout, quand Agata se leva en souplesse et emprunta d’un air de mystère le sombre couloir. Elle revint avec un petit cabaret en céramique où trônait gracieusement une tartine avec du thon, des tomates et bien sûr de la mayonnaise :
— Tu ne sais pas nager, me dit-elle, mais tu aimes éperdument la mer, et cela est déjà beaucoup ! Et puis, mon cher Alfredo, chacun a son arme secrète. Et toi, tu as le don d’expliquer si bien les origines et les conséquences de ta maladresse !

007_29-12-agata-180
René Gruau, pour Yves Saint Laurent (1976) image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

(continue)

« De la passion… je vais m’évanouir »

Étiquettes

«001_a-180

« De la passion… je vais m’évanouir » — Agata et l’île/1

Mardi 12 février 1963
La nuit et le matin tôt il fait froid. Plus tard, avec le soleil et le chauffage central, depuis midi jusqu’en fin d’après-midi on est bien. À l’intérieur s’installe un chaud presque estival tandis que dehors…
Hier matin, avant l’aube, tel un brave camarade de la jeunesse communiste du quartier Mazzini, je me suis rendu chez Dario Incocciati. C’est là qui devaient se regrouper les quelques participants à la manifestation de solidarité avec les manœuvres agricoles en grève, intentionnés, selon ce que l’on disait, à « occuper les terres ».
Le père d’Incocciati est un homme plein de verve, qui a connu mon père du temps de la Résistance. Un véritable chef partisan, fils à son tour d’un peintre connu. Au cours de sa vie, en tant que critique d’art estimé, il a vécu pendant une période à Paris, où il a rencontré plusieurs fois Picasso :
— Je fus complètement bouleversé par l’oeil du maître, par ce regard auquel rien n’échappait, dit-il d’un air inspiré en me montrant une petite photo en noir et blanc. Tandis que j’essayais de m’absorber dans cette expression intense et fuyante à la fois, le père Incocciati s’est souvenu du fait que j’écris des vers :
— Selon Dario, tu passes tes heures de récréation à lire tes poèmes aux camarades ! Voilà que tu as finalement l’occasion de mettre ton talent à la preuve : tu vas sans doute écrire une ode ou un sonnet pour raconter au monde la grande journée qui t’attend !
Tandis que mon père, de façon beaucoup plus prosaïque, au sujet de la même perspective de traverser une longue nuit blanche, m’avait dit :
— Si l’on reste des heures debout, sans dormir, le lendemain on se soulage magnifiquement !

002_campagna

Nous étions entassés en trois voitures, les genoux contre la bouche, moi, Incocciati, Imbellone, Trentavizi, Ficcadenti, Bellobono, Lombardo, Quercia et Lucia Preziosi. Une fois arrivés, au cœur de la nuit, dans la place principale de Genzano, nous y avons attendu quelqu’un qui nous accompagne sur les lieux. Puis le cortège des voitures a emprunté une route blanche. Entre la fumée des cigarettes et le brouillard de dehors, on ne voyait rien quand nous nous sommes brusquement arrêtés au bord d’un champ plus sombre que la nuit même, où personne ne nous attendait. Pour nous faire courage, transportant une fiasque et sa grimace sarcastique d’une voiture à l’autre, Imbellone nous a invités à boire discrètement du vin blanc des Castelli qui passait maladroitement d’une bouche à l’autre.
Comme il arrive toujours, le vin facilitait nos verbiages. Tout en fixant dans l’obscurité, Ficcadenti n’oubliait jamais qu’il était le seul entre tous qui avait « dix » en toutes les matières :
— Nous ne verrons jamais le soleil de l’avenir, bougonnait-il. Ou alors :
— Spero, promitto e juro ça veut l’infini futur, très futur !
— Mais « spes ultima dea » ! lui ai-je dit.

003_l-180

Massimo Lombardo au contraire, tout en affichant un regard de condor étincelant dans la nuit, était le seul à avoir le courage d’aller à contre-courant, en offrant ainsi une voie de fuite à ses frustrations secrètes :
— C’est mieux cent ans de brebis qu’un jour de lion !
Lombardo, un type maigre aux cheveux de jais, participe lui aussi, pour la première fois, en « sympathisant », à une véritable grève. Ayant deux ans plus que moi, Massimo devrait s’inscrire l’année prochaine à la faculté d’architecture, suivant les pistes de son frère Andrea, qui est déjà assistant…. Un jour, Lombardo m’avait appelé « victorien » parce que je réputais contre nature le fait de sucer, à mon tour, la langue de mon amoureuse de quinze ans. L’idée que je pouvais être classé de victorien, m’avait agacé même plus que son air d’homme expérimenté rien que pour ses précoces fréquentations des promeneuses du Lungotevere.

004_fugitif-180

Mais où était-il le motif de notre marche forcée sur roues ? Y avait-il un but dans cette mystérieuse manifestation où rien n’arrivait ? Où étaient-ils les paysans ? Et où étaient-elles les terres ? Dans le silence, parmi les grognements et les rires suffoqués, Carlo Imbellone et Dario Incocciati ont entamé une conversation sur l’Amérique. Cela faisait toujours l’objet de discussions acharnées entre les communistes, inconditionnels de l’Union Soviétique et la plupart de leurs interlocuteurs, ne voyant que les États-Unis. C’était donc difficile, entre communistes, que quelqu’un osât toucher à cette foi aveugle : tout ce qui venait de là était simplement extraordinaire, parce que les Russes étaient en mesure de lancer des hommes dans l’espace et qu’ils avaient proposé au monde un cinéma d’avant-garde….
— On ne peut rien dire de mal du cinéma américain… Là, ce sont eux les champions ! ai-je osé dire, ouvrant dans ma timidité un trou pour une fumée libératoire.
— Mais Eisenstein s’écarte nettement de tous les autres ! a décrété Dario Incocciati. Sans compter certains films moins célèbres, mais tout à fait remarquables, comme « La ballade du soldat » !
— Non, cher camarade, ici Nitrodi, notre novice, a parfaitement raison, répliqua Imbellone, venant à mon secours. Les films soviétiques sont extrêmement ennuyeux. Par contre, un film comme « Le petit fugitif » serait impensable en Russie.
Tandis qu’Incocciati insistait sur la poésie de « La dame au petit chien », un film inspiré à un récit d’Anton Tchékhov que je n’ai pas vu, je rêvais de Kim Novak, la femme de « Vertigo » qui vécut deux fois… Je me disais qu’elle ressemblait un peu à Agata… Tiens ! Mais, en quoi se ressemblent-elles, au juste ? Est-ce qu’Agata serait capable de cacher, elle aussi, une double vie ?

005_bella-ciao

Le lendemain, c’est-à-dire ce matin-ci, en voiture, nous dormions tous. Sinon, pendant cette nuit éveillée, j’avais bien appris les mots de l’Internationale et de l’Hymne des Travailleurs, mais aussi — cela m’avait beaucoup plu —, la drôle de chanson populaire au rythme accéléré que Lucia débitait avec dévotion :

Ah, par ton zigzag
Tu m’as rompu l’aiguille
Tu m’as brisé le cœur
Tu me fais mourir
De la passion
De la passion…

Ah, par ton zigzag
Tu m’as rompu l’aiguille
Tu m’as brisé le cœur
Tu me fais mourir
De la passion
Je vais m’évanouir

006_mamiani

Une fois arrivés devant l’entrée du « Terenzio Mamiani », notre lycée, nous avons décidé de ne pas entrer. Quelqu’un disait qu’il fallait se rendre à la section territoriale du parti pour « nous confronter à chaud » sur l’expérience que nous avions vécue. Mais, là-dedans, transis de froid et étourdis par le nuage gris des cigarettes, c’était pire qu’à l’école. Je ne savais pas quoi dire et je me considérais comme exclus, notamment par les clins d’œil que Carlo Imbellone et Dario Incocciati s’échangeaient. Lucia Preziosi, la copine fixe de ce dernier, montrait de l’intérêt pour moi, plongeant dans les miens ses yeux noirs qui m’invitaient… Oui, je n’exagère pas ! Comme dans un puits noir et bleu, j’ai vu couler dans les yeux de Lucia des scènes effrayantes de vexations qui s’alternaient à des instants heureux où la sourde lutte des insoumis atteignait l’heure « h » de la libération… tout cela emprunté à des films de grands réalisateurs soviétiques : un héros hissé par de dizaines de bras sur un piédestal provisoire tandis que des hommes communs protestaient au milieu des joues creuses de foules désespérées. Mais, peut-être, dans ce regard d’ébène, il ne se cachait qu’une seule question assez pédestre : « Est-ce qu’Alfredo Nitrodi a une copine ? » De but en blanc, Roberto Trentavizi, se passant de toute rhétorique, m’a proposé de « filer à l’anglaise ». Je lui ai demandé si cela est admis par la « ligne » de Togliatti. Il m’a répondu que dans les pays anglo-saxons aussi on rencontre quelques communistes, rien qu’à l’honneur de Karl Marx, hôte illustre de l’un des cimetières de Londres. Nous nous sommes éloignés de la section de la rue Montesanto avec un grand soulagement, fidèles aux idéaux internationaux, mais enclins aussi au zigzag et gênés par cette aristocratie de la conspiration aboutissant en des grimaces de faux sommeil ainsi qu’en une méfiance mal cachée pour les « nouveaux » inscrits.
— Je vais « récupérer » ma copine au « Virgile », m’a dit Roberto Trentavizi. Elle s’appelle… Gianna Refrigeri…

007_borghese

Trentavizi est parti en direction du Lungotevere tandis que mon but c’était piazza Fiume. En attendant Agata devant le portail du lycée Tasso, j’ai essayé de me distraire en me demandant de quoi peuvent-ils discuter un Trentavizi ayant trente vices avec une Refrigeri qui vient d’une famille qui ne fabrique que de réfrigérateurs.
J’étais encore dans ce flux d’obsessions verbales quand Agata a sauté en un bond les trois marches de la liberté. Je lui ai alors demandé :
— Que fait-il un Trentavizi avec une Refrigeri ?
Puis nous nous sommes rendu Porta Pinciana, anxieux de nous asseoir confortablement dans les prés de Villa Borghese où j’ai passé une grande partie de mon enfance. Là, je lui ai raconté en quoi consiste l’héroïsme d’une nuit sans dormir, la tête appuyée à une vitre embuée dans une voiture garée à la belle étoile. Une expérience ayant quelque chose de surréel :
— Sur la surface gelée du lac d’Albano, les cosaques du Don patinaient…
Peu de minutes après, je me suis endormi sur son giron, et j’ai rêvé de fouiller mes mains sous sa jupe de velours… Mais une vieille n’ayant qu’une seule dent m’a brusquement réveillé par de gros mots ignobles, ruisselants de soupçons. Agata en était troublée. Tout en essayant de repasser de ses petites mains la chemisette chiffonnée, elle m’a dit que j’étais exagéré…
Mais je n’avais pas encore commis de fautes graves !

Giovanni Merloni

(continue)

Je prends la parole

testa-del-24-12-2016001-copie

Je prends la parole

Je prends la parole
Pour vous dire Bonjour
Pour vous inviter à sortir
Si vous êtes cloîtrés
Pour vous inviter à rentrer
Si vous êtes ivres.

Je prends la parole
Pour démentir toutes les bêtises
Qui me sont échappées du clavier
Pour ressusciter toutes les vérités
Que j’ai oublié de dire
Que je n’ai su dire
Que je ne sais dire.

Je prends la parole
Pour vous avouer
Que j’ai peur de mourir
Mais je n’ai pas peur de vivre.

Je prends la parole
Pour vous remercier d’être là
Visibles, invisibles
En ce monde violent que pourtant
Nous essayons, ensemble,
De contourner
D’amadouer
D’esquiver
D’embrasser fort
Et d’accrocher enfin
Dans une seule boule d’air céleste
À cette femme-arbre de Noël
Qui ressemble à la Vie.

Giovanni Merloni

Le monde est un château vide

Étiquettes

001_chateau-lebel Photo de Laurence Lebel

« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources. »
Georges Perec

Le monde est un château vide

Nos villes sont des châteaux vides. Mais, il ne s’agit pas, hélas, de châteaux de la Loire comme Chambord, par exemple, où les rois et les reines arrivaient comme des invités au Grand Hôtel. De ces temps-là, le roi et sa cour étaient précédés par une multitude de gens très adroits et rapides qui « installaient » du jour au lendemain tous les décors et toutes les accessoires indispensables pour « vivre le lieu » comme s’il avait été toujours habité. Elle me fascine, cette image des résidences des rois qui pouvaient bien s’installer sous le rideau d’un grand cirque ou alors se camper à la belle étoile. Une image de précarité, certes, qui demandait aux hommes et aux femmes de travailler sans arrêt, partout. Mais c’était, je crois, une précarité très humaine, qui apprenait aux humains la nécessité absolue de s’unir pour tous les efforts qui dépassaient les possibilités d’un seul homme, d’une seule famille ou d’un seul groupe. Cela obligeait à choisir des hommes à la hauteur de la besogne. Et, comme nous le savons, cette lutte était acharnée et rarement tranchée une fois pour toutes.

002_desolation-1 Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Petit à petit, l’Europe s’est formée, obligée au fur et à mesure à supporter des guerres fratricides, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, au lendemain de laquelle nous nous sommes réveillés dans un continent qui semblait avoir appris la leçon : les guerres ne sont pas la seule ni surtout la meilleure façon de régler les controverses entre les états. On a goûté la paix, on a travaillé de façon acharnée pour bâtir une Europe économique et ensuite, une Europe politique. Au cours des années, les pays d’Europe se sont mieux connus les uns et les autres, découvrant une série infinie de points communs, de ressemblances. Dans le domaine de l’art, par exemple, il n’y a plus de frontière : l’art européen circule. Il appartient à tout un chacun, du Beaubourg de Renzo Piano ; au Guggenheim de Bilbao de Franck Gehry ; aux Musées de plus en plus extraordinaires dont les Français sont les maîtres et qu’ils pourraient encore plus réaliser dans les innombrables coins de l’Europe où des trésors sont présents, parfois mal gardés et protégés, en attente de l’abri d’un château.

003_cubana-1Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

Nos sociétés, très vivantes, sont encore debout, avec l’envie irrépressible de continuer dans un travail positif pour faire évoluer l’Europe sans renoncer à sa culture, au pluralisme de ses voix et de ses langues, évitant de creuser une distance irréparable entre des privilégiés d’un côté et des démunis s’effondrant dans la misère de l’autre. La force de l’Europe réside en cet équilibre et cet équilibre c’est le défi actuel de nos sociétés. Ce qui sauve l’Europe et chaque collectivité c’est le résultat d’innombrables rencontres invisibles et même inconscientes entre les « HOMMES DE BONNE VOLONTÉ » (n’ayant en général aucun rapport avec le pouvoir et les décisions importantes) qui sont partout dans le monde de tous les jours… et les « HOMMES DE BON SENS » qui existent, heureusement, là où, au contraire, les décisions se prennent au jour le jour…
Et pourtant, peut-être à la suite de la révolution informatique qui a totalement bouleversé nos existences, nous vivons maintenant deux extrêmes qui ne sont pas réglés. D’un côté, la prodigieuse circulation des informations, de plus en plus fouillées, en temps réel, nous donne un sentiment d’appartenance et de puissance, de l’autre, cette diabolique évidence des événements qui passent sous nos yeux semble avoir été conçue justement pour servir des intérêts méchants qui sont tout à fait opposés au bon sens ainsi qu’à un progrès qui est au service d’une humanité meilleure.
Tout cela, comme je viens de le dire, n’est pas réglé et ne rentre pas dans une dimension humaine des rapports de force réels. Ou alors, la démocratie informatique, qui n’est pas a priori une démocratie, crée elle-même des rapports de force qui s’imposent diaboliquement sur la réalité.

004_cubana-1 Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

Maintenant, nous ne vivons plus dans les temps de paix où nous avions cru être nés et avoir grandi. Toute « facilité » est terminée. Toute certitude nous est niée, désormais, jusqu’à l’espoir de l’éternité du genre humain. C’est fini avec les « vols charter » et les voyages sans frontières. C’est fini avec les « vacances intelligentes » et peut-être avec les vacances aussi. Ça va finir, également, avec les échanges pacifiques entre différents pays d’un même Continent, l’Europe. Même en Europe la raison de l’argent, donc la raison du plus fort, voudrait à tout prix nous contraindre à faire demi-tour, à effacer le travail de la paix et les espérances d’un progrès partagé et bénéfique que seuls les hommes de bonne volonté s’obstinent à croire tout à fait compatible.
Nous avons traversé une longue illusion. Nous avons cru de voir le monde s’améliorer tandis que ce qui est « beau » allait vaincre, enfin, sur ce qui est « laid ». Nous avions la ferme conviction que le beau entraînerait le triomphe du bon, de l’honnête et du travailleur, tandis que le laid, à son tour, redonnerait du souffle au méchant, au malhonnête et au fainéant. Car en fait la culture et la science même nous ont montré, au fur et à mesure, l’évidence du mal, avec tous ses symptômes et ses risques de prolifération.
« Ce serait idiot, pensions-nous, qu’en voyant ce qu’apportent l’ignorance, la lâcheté et quelques poignées de voyous au mal du monde, le monde ne réagisse pas ! D’autant plus que les remèdes existent ! »
Eh bien, les remèdes existent et les bons exemples aussi. Pourtant, nous allons vers l’autodestruction, avec un étrange fatalisme, nous accrochant aux derniers feux de nos anciennes illusions…

005_cubana Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

En même temps, on va nous arracher la sérénité et même le droit d’accepter notre mort individuelle et de dialoguer avec elle, depuis qu’on nous a arraché le sentiment triste, mais enfin positif qu’en mourant nous allions quitter un monde sinon prospère au moins destiné à vivre longtemps.
Nous ne laissons même pas la « vallée de larmes » dont notre culture catholique nous a imbus. Nous allons laisser un monde qui meurt ! Ou alors un monde affreusement semblable à certains films américains aux effets spéciaux où la planète devient le théâtre d’un règlement de comptes entre des monstres s’attirant réciproquement dans le même gouffre.
En tout cela je ne découvre rien de nouveau. Car le pire qui s’annonce ce n’est pas l’héritier d’un phénomène nouveau, inattendu, qui nous dépasse. Cette dérive d’autodestruction hérite d’un monde décrépit, d’un capitalisme obtus qui n’est pas très différent du capitalisme que Marx avait connu et que trois générations d’hommes honnêtes ont combattu au prix d’immenses sacrifices.
Et cette dérive de grotesques « déjà vu » nous amène des vagues de plus en plus hautes et insupportables. Nous restons interloqués et comme étourdis en nous réveillant dans un monde où des gens comme Trump ou Poutine ont pu s’installer impunément au pouvoir, par exemple.
Tous les humains de ma génération se souviennent bien de Sean Connery dans les draps de « 007 », un espion international ayant la « licence de tuer ». Et combien de fois, pour plaisanter, nous disions, pendant ces temps insouciants, bien que difficiles, que celui-ci ou celui-là avaient eu « la licence pour faire ça ou ça » ! Il me semble que cette licence est devenue très facile à attraper, tandis qu’il ne s’agit pas d’histoires de tueries circonscrites qu’on voit dans les films.
Et l’on n’a plus à faire, aujourd’hui, avec des « règlements de comptes » entre bandes voire entre pays en guerre, comme nous étions « habitués » à avaler, horrifiés, dans notre actualité d’alors.
Aujourd’hui, ce n’est que la loi du plus fort, voire du plus riche, qui est aussi, désormais, le plus ignorant et le plus vulgaire. Une microhumanité laide, qui ne se sent même pas en devoir de se rapporter aux autres, ne connaît plus que le langage de la violence et de l’assassinat.
Je me demande où est la démocratie. Car je suis sûr et certain que ces hommes mauvais et ces oligarchies ultra-puissantes ne sont pas qu’une minorité très exiguë de la population du monde. Donc, bien sûr, là où les états s’appellent à la démocratie, comme les États-Unis par exemple, comment il se peut qu’un puissant milliardaire, qui depuis toujours ne sait faire que le dictateur, ait pu être élu ? Il y a évidemment quelque chose dans le mécanisme électoral qui ne marche pas ou qui ne marche plus. Le pouvoir de la publicité et des médias se somme impunément au manque absolu de préjugés dans l’utilisation des « trucs » informatiques.
Je commence à penser que la démocratie basée sur les « leaders » et sur les « leaderships » ne tient plus. Elle ne correspond plus aux besoins des gens d’autant plus si la société s’émiette jusqu’à la pulvérisation. Je ne crois pas à des leaders solitaires qui ne sont pas l’expression d’un parti et je ne crois pas non plus à des partis qui ne soient pas enracinés dans la société en correspondance de ses différentes réalités et besoins. Donc je n’accepterais pas, si j’avais le pouvoir de voter Non, tous les partis « inventés » du jour au lendemain par des « hommes nouveaux » qui ne le sont pas.

006_terremoto 2016 : Tremblement de terre dans l’Italie Centrale

Un exemple d’autoconstruction destructrice

Mais nous devons aussi reconnaître que cette destruction et autodestruction vient de loin. Si seulement je pense à l’Italie des années 60, quand on avait déjà vu par exemple la différence abyssale entre le « bon gouvernement » qui sauva Bologne de la spéculation immobilière et les « mains sur la ville » qui imposèrent à Naples la logique opposée. Au bout de mes études universitaires, aidées par un regard panoramique sur l’Europe où ne manquaient pas de « bons exemples », il était évident pour tout le monde « ce qu’on ne devait pas absolument faire ». Et on a perpétré tout de même une urbanisation massive qui ne s’est jamais arrêtée, touchant non seulement les banlieues de toutes les plus grandes villes italiennes (de Naples à Palerme, Rome, Milan, Turin surtout), mais aussi des endroits qui avaient été jusque-là préservés comme la conurbation entre Florence et Prato, les côtes de Calabre par exemple.
On a donc « mangé » du territoire par petites ou grandes vagues de ciment, empêchant soigneusement les architectes de s’y opposer. Quelques-uns, comme moi, ont essayé de « sauver ce qu’on pouvait » sans ajouter de dommages personnels, d’autres ont lutté pour faire le mieux possible un fragment ici, un autre là — ce que cette vague aveugle avait rendu inévitable ; d’autres encore se sont figés dans l’idée de beautés isolées qui auraient sans doute attiré des circuits vertueux…
En tout ce temps (cinquante ans à peu près), on a peut-être « sauvé » de milliers de centres historiques classés en les inscrivant dans des enclaves infranchissables. Mais si je regarde le film que j’avais fait en 1967 dans la localité où mon père passait ses dernières vacances, à Montecompatri, à côté du lac d’Albano, le décalage entre ce qu’on y voit et le paysage actuel est étonnant, c’est-à-dire monstrueux. Le tapis d’arbres vert foncé qui recouvrait uniformément et magnifiquement le cratère jusqu’aux rives du lac a complètement disparu. Il n’y a que de petites villas entourées de tout petits jardins. Puisque chaque construction pille l’eau précieuse du lac, l’ensemble d’habitants fixes ou saisonniers qui se sont installés sur ce lieu jadis incontournable (faisant partie, avec le lac de Nemi du parc du « Volcan du Latium ») est en train de piller les dernières sources de plus en plus profondes et éloignées au risque, un « beau jour », de la disparition soudaine du lac.
En cette « auto-construction » massive et indifférente, je vois un signe évident de la destruction opérée par l’homme sur la planète qui est en train de se muter aujourd’hui en « auto-destruction » de la planète même.

007_herman Image emprunté à Christian Hermy (@paroledeco) sur Facebook

Les guerres font plus d’impression, surtout parce qu’elles tuent des personnes, de milliers et de millions de personnes comme nous qui seraient à priori pacifiques et prêtes à se sacrifier, chacun pour le bien de sa collectivité. Mais, après les guerres, qu’on espère limitées dans le temps, on s’attend toujours à une reconstruction, à une société qui lèche ses blessures tout en redevenant sage. Je vois pourtant un esprit de guerre permanente dans cette « culture » de l’érosion de territoire, dont j’ai été un témoin impuissant, qui ne cesse de produire des conséquences aussi terribles que celles d’une guerre à outrance contre nous-mêmes.

008_ramon-casas Ramon Casas, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

S’échapper par la tangente (Vases communicants octobre 2016 avec Hélène Verdier)

Étiquettes

001_cabanes-1 Cabanes de la Petite Camargue à Maguelone (Montpellier) : photo d’Hélène Verdier

Je publie aujourd’hui sur mon blog le texte que j’avais écrit le ..10 dernier en occasion des « vases communicants » (*) d’octobre 2016 sur « simultanées« , le blog d’Hélène Verdier, qui avait ainsi présenté notre échange : Aujourd’hui, deux textes, sous un même titre choisi par Giovanni Merloni, que j’ai le grand plaisir de recevoir aujourd’hui, tandis qu’il m’accueille sur son blog le portrait inconscient qui brosse, entre autres, un portrait de la société, de l’enseignement, et de l’exercice de la` profession d’architecte en Italie, des années 60 à aujourd’hui. Merci Giovanni.
Merci Hélène Verdier !

« S’échapper par la tangente… »

Chère Hélène,
« S’échapper par la tangente » est une expression typique de 1968, en Italie, mais en France aussi, je crois. « Partire per la tangente » voulait dire de ce temps-là « sortir de la bonne trajectoire », « aller au-delà », abandonner toute logique pour vaguer dans un univers sombre et sans poids, voire se perdre.
J’ai instinctivement songé à cette expression, et à l’idée de transgression qu’elle porte en elle, quand j’ai reçu par mail tes trois images.
D’un côté, je suis resté bouche bée devant le calme olympique des « cabanes » alignées sur la terre ferme de la petite Camargue, un superbe contexte où la Nature est le premier architecte…

002_franck-gehry-arles-0a Vue du chantier de l’atelier SNCF à Arles : photo d’Hélène Verdier

De l’autre côté je suis vraiment touché par ta splendide photo avec la vue du chantier de la Fondation LUMA dans les anciens ateliers SNCF à Arles : rien qu’un cadre percé dans la palissade, mais cela suffit à faire comprendre qu’un « monstre architectural », qui s’annonce fascinant, offrira bientôt à la ville d’Arles un nouveau repère à l’enseigne de la légèreté et de l’anticonformisme !
Avec une cohérence tout à fait étrangère à la monotonie, le grand architecte canadien Franck Gehry nous avait déjà habitués à des architectures qui « surfent » sur la surface terrestre ou aquatique comme autant de navires voilés, s’amusant aux convulsions de la tempête. Ils donnent d’ailleurs l’impression de demeurer tout à fait indifférents si — le calme venu et le vent disparu — ces voiles gonflées ressemblent alors à des déchets ou à des épaves délaissées en désordre dans une immense décharge.
Avec cette œuvre en cours de réalisation auprès de vieux bâtiments de l’atelier SNCF à Arles quelque chose d’inédit semble voir le jour ; des suggestions ultérieures semblent donner lieu à un débat acharné et intéressant, surtout pour ce qui concerne les structures légères qui bordent la « carapace » de cette tour redoutable évoquant les architectures métalliques et psychédéliques de Metropolis, l’incontournable film de Fritz Lang…
Est-ce qu’elles ont une fonction spécifique, allant au-delà de la seule exigence esthétique ?
Je peux bien me renseigner, ma chère Hélène, mais je me soumets à la règle que nous nous sommes donnée, celle de nous exprimer librement à propos de ce que les images nous communiquent, au risque même de dire quelques inexactitudes…

003_franck-gehry-arles-1 Chantier de l’atelier SNCF à Arles (Le Monde)

Depuis plus qu’un mois, sans réfléchir ni à l’auteur ni à l’œuvre, je gardais jalousement cette coupure du Monde ! Car ces structures biaises, ressemblant énormément aux échafaudages de bambou du fameux Chandigarh de Le Corbusier (1966), tout en évoquant l’architecture baroque, de Borromini jusqu’à Gaudì, semblent être parfaitement conscientes que le processus de rupture de tous les conformismes se déroule désormais par lignes intérieures, suivant la géométrie même de chacun des éléments concurrents au « montage » de l’œuvre. Le « geste » final qui en sera la synthèse et l’emblème aura alors été, à mon sentiment, celui de « s’échapper par la tangente » suivant de façon presque fataliste une géométrie prédéterminée.

004_sacripanti-1-copie Maquette de cellule d’habitation modulaire (1966)

Je me découvre d’ailleurs particulièrement passionné à cette architecture, parce que j’y retrouve un parcours que moi-même avais suivi dans une époque assez éloignée et révolue. Bien sûr, ce que je faisais pendant la deuxième année de mes cours d’architecture n’avait rien d’extraordinaire. Il ne s’agissait que d’un premier essai de composition sous la direction du professeur Maurizio Sacripanti et d’un de ses assistants, Roberto Perris, deux figures inoubliables pour leur intelligence et humanité.

005_sacripanti-2-copie Maquette de cellule d’habitation modulaire (1966)

Avec un camarade, nous avions « inventé » cette espèce de « cellule spatiale » ci-dessus, se développant sur la diagonale et en spirale, dont je trouve aujourd’hui une ressemblance avec ce que le grand architecte canadien est en train de réaliser…

006_sacripanti-3-copie-1 Maquette d’un ensemble de cellules d’habitation modulaires (1966)

Chez nous, cette espèce de cruche en colimaçon qui se multipliait « inexorablement » dans toutes les directions, n’avait ni but ni limite. Je me souviens bien de l’image poétique que Roberto Perris, en voyant la maquette où cet échafaudage prenait la forme d’un immense phalanstère, proposa : « immergez donc cette “bidonville” dans un bassin plein d’eau savonnée et soufflez-y dedans. Vous verrez entrer et sortir de vos cellules aux réflexes irisés des hypothèses inattendues ! »
Avant de présenter notre brinquebalante maquette, nous étions convaincus de travailler à une forme d’architecture « organique » et « modulaire », fabriquée de la même façon des voitures ou des chaussures… qu’on aurait pu « accrocher » à des structures architectoniques plus solides et « emblématiques », tels des ponts, des viaducs, des tours…

007b_santivo-cupola-1 Coupole de Sant’Ivo à la Sapienza, Rome

Rebroussant chemin, en discutant entre nous, nous saisîmes, au contraire, que la seule force d’une géométrie non traditionnelle nous avait amenés à une hypothèse baroque de l’architecture ! D’emblée, nous avions retrouvé dans nos petits êtres la même inspiration qui avait poussé le grand Francesco Borromini à réaliser la coupole vertigineuse, tout à fait anticonformiste, de Sant’Ivo à la Sapienza à Rome.

007_santivo-2-copie-1 Église de Sant’Ivo à la Sapienza, Rome

007asantivo-pavimento-1 Église de Sant’Ivo à la Sapienza, Rome

Cela trouvait une emblématique expression dans le pavement à losanges noirs et blancs de la même église… ces losanges qui avaient été, inconsciemment, à l’origine du choix de notre précaire cellule d’habitation… Or, avec tout l’amour que nous pouvions avoir mûri en nous envers l’architecture baroque de Rome, et notamment ses places incontournables (piazza Navona, piazza di Spagna, Fontana di Trevi, et cetera), nous avions bien compris que la « rupture baroque » n’allait pas vraiment à la rencontre des nécessités primaires du peuple et qu’elle avait, au contraire, le but de l’étonner, de l’émerveiller en l’intimidant. Est-ce que les ruptures sont toujours salutaires, alors ? Est-ce que les monstres qui nous font parfois rêver sont vraiment indispensables ?

Version 3 008a_franck-gehry-arles-projet-3 Atelier SNCF à Arles, projet de Franck Gehry : photo d’Hélène Verdier

En revenant à tes photos, ma chère Hélène, dans cette représentation du projet de Franck Gehry tel qu’il est présenté sur le mur des vieux bâtiments de l’atelier SNCF à Arles, je trouve une confirmation de ce que je viens d’observer. Ces structures en colimaçon qui bordent l’édifice, en exaltant sa fuyante verticalité, puisent moins dans les anciens escaliers des tours du Moyen Âge, dont la France est très riche, que dans l’idée de la postRenaissance et de l’art baroque où l’architecture se rebelle violemment aux contraintes statiques de « l’ordre architectural » donnant vie à des œuvres hardies et délibérément dérangeantes.
Toute une civilisation européenne et nord-américaine — avec ses innombrables œuvres exemplaires, basées sur les prodigieuses possibilités offertes par l’utilisation de plus en plus courageuse de l’acier et du béton armé — constitue sans doute un bagage essentiel pour l’auteur du Guggenheim de Bilbao et d’autres incontournables merveilles.
La liberté dont Franck Gehry se sert de technologies de plus en plus performantes est d’ailleurs la démonstration évidente qu’on peut bien « s’échapper par la tangente » et s’échouer, en même temps, sur quelque chose de stable et tout à fait rigoureux.

009_san-biagio-m-9-copie

Église de San Biagio, Montepulciano (Toscane)

Mais, parfois, je regrette, avec Rimbaud, « les anciens parapets de l’Europe » ainsi que les contraintes structurelles qui jadis enlevaient aux constructeurs « maladroits » toute possibilité de nuire aux gens. Il suffit d’ouvrir les yeux sur nos banlieues constellées de monstres mal fichus pour se rendre compte du mal qu’une mauvaise architecture peut causer à tout un chacun, en manque d’urbanisations harmoniques et correctes. Tous les architectes et artistes du monde n’ont pas le génie de Franck Gehry, de Gaudì ou de Le Corbusier. Toutes les villes n’ont pas la sagesse de s’autoriser les « voiles au vent » et, en même temps, une rigoureuse politique de l’environnement humain.

Images : Hélène Verdier et Giovanni Merloni

Texte : Giovanni Merloni

(*) François Bon a été à l’origine de ces échanges le premier vendredi de chaque mois, que j’ai découverts alors qu’ils étaient coordonnés par Brigitte Célérier et successivement par Angèle Casanova. Marie-Noëlle Bertrand a pris le relais à partir de novembre 2015.

Scénario pour quatre tableaux

001_printempsPaul Serusier, Jour de pluie, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Printemps 
Une femme-arbre généalogique aux cent fruits effondre ses racines dans le sable couleur de cendre. Au sous-sol, dans les galeries en forme de cœur, de tête, d’oreilles-coquilles, les animaux travailleurs se sont arrêtés pour danser.
Le ciel renvoie depuis la gauche un vent de voiles déchirées, entraînant dans son sillage des hirondelles et des goélands.
Sur un banc de pierre, un joueur de guitare-harpe-violon est en train de rêver.
À droite, le ciel est constellé de petites feuilles derrière lesquelles l’on entrevoit deux amants faisant l’amour en tant de positions différentes ainsi que de différentes attitudes psychologiques (aliénation, passion, calme, douceur, angoisse…)

002_ete« La faculté de rire aux éclats est preuve d’une âme excellente »
(Jean Cocteau) texte et image empruntés à un tweet
de Laurence (@f_lebel)

Été
Une île montagneuse, un iceberg délabré, une ruine ensoleillée et brûlante. Vers le ciel violet, un feu infernal, volcanique, traîne des partisans espagnols morts, à demi nus et beaux. Dans la mer des sirènes excitées traînent les corps noyés et les font ressusciter dans le sabbat érotique et psychédélique. À gauche, un bateau transporte un homme ligoté au mât et tourmenté par les vautours. À droite, une lutte se déroule entre deux héros. Le ciel est rouge, l’air est ferme.

003_automne-1La lectrice de Lilla Cabot Perry, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Automne
Une voiture à deux chevaux submergée par les feuilles et les branches sèches, ayant une roue repliée et cassée. Sur la capote, une femme enveloppée dans un manteau. Sur la gauche Rome, sous la pluie, les enseignes brillantes, le pavé noir luisant. Sur la droite, une plage aux cabines vert et rose est tourmentée par les vagues déferlantes. Dans les tréfonds de la terre, dans les égouts humides et sombres, deux amants se poursuivent avant d’échouer sur une fontaine baroque en forme de baignoire où ils se dévisagent d’un air torve.

004_hiver Photo_De qui est cette superbe photo ? texte e image empruntés
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Hiver
Deux amants dans une maison globe terrestre, s’accoudent au balcon pour regarder au-dehors le grand bateau des glaces, avec ses marins engourdis et le drapeau amidonné. Dans les crevasses des glaciers, le sang des héros morts est en train de se coaguler.
Au-dessous de la banquise serpente un fleuve chaud où flottent des poissons masqués. À droite, deux hommes sont assis devant une bouteille de vin à demi pleine. Ils sont en train de jouer aux cartes tout en se débitant l’un l’autre l’histoire de leur vie.

Giovanni Merloni (7-10 octobre 1974)

« Agata n’est pas là, que je suis idiot ! »

Étiquettes

001_case-autrou-180Cette photo de Dominique Autrou (empruntée à un tweet de @aucoat)  est tout un programme… Cela pourrait être un groupe de maisons dans un pays de Romagne (ou plus à sud) sur l’une des routes enjambant les Apennins !

« Agata n’est pas là, que je suis idiot ! »

Agata c’est un prénom tabou, ni vieux ni neuf, ayant pour moi une signification terrible. Quand je prononce, je scande, je hurle ou alors je susurre ce prénom, Agata, je m’aperçois que dans ma voix forte ou faible, dure ou tendre, il y a toujours un fond de douleur qui n’est pas indemne d’une subtile volupté et d’un étrange plaisir.
Parce que ce prénom, même s’il doit nager très souvent contre les vagues du chagrin, ne se noiera jamais dans la tempête du désespoir. Le prénom d’Agata, séparé du corps de sa propriétaire, vient donc tout seul à mon secours, quand je me retire dans un coin à penser à moi-même et que j’éprouve de la compassion pour mes vains efforts de concilier ce que je crois fermement — le fait de ne rien croire ou presque — et ce qui jaillit violemment de mes viscères :
« La solitude pue, mon Agata ! Elle va devenir tôt ou tard une chose dont j’aurai honte. Tout le monde me regarde de biais et ne dit rien, mais l’on comprend très bien que la solitude que j’as sur le dos et sur la gueule ne peut être interprétée que d’une façon : “Toi, Alfredo, tu es totalement incapable de t’adapter et faire quelque chose pour les autres !” Résultat : je suis seul, et je deviens antipathique à tout le monde ! Par contre, on pardonne la solitude à la femme, parce qu’on dit toujours que la faute n’est pas à elle, que ce n’est pas d’elle-même qu’elle l’a cherchée, tandis qu’il y a toujours quelqu’un d’autre qui la lui a imposée… Cela dit, à combien de personnes au monde pourrais-je avouer, mon Agata, que je suis en train de découvrir, en moi, plusieurs points en commun avec les femmes pour de nombreux aspects de la vie ? Tout un chacun dirait qu’une telle affinité ne peut pas exister, parce que les femmes sont très bien capables de demeurer seules, sans être des personnes névrotiques, tandis que moi, je suis un sujet très peu fiable, même quand je ne suis pas seul… Mais, certainement, les femmes, je suis le premier à l’admettre, flottent dans toute autre sphère céleste par rapport aux hommes ! Jamais, je le jure, je n’avais imaginé qu’il aurait pu y avoir d’autre dieu en dehors de toi, ce que mon inconscient ne cesse de croire. Mais à présent, dis-moi, qu’en ferai-je de ma double solitude ? Celle de vivre sans toi, celle de n’être pourtant capable de songer qu’à toi ? »

002_alluvione-180Frits Thaulow, « le peintre de l’eau »
image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Dans la rue, il y a tant de filles qui te regardent tout en se laissant regarder, des femmes qui sans doute devinent dans ton regard maladroit ses mêmes empêchements. Mais je ne réussis pas à vaincre mon étrange — ô combien tenace — résistance intérieure. La même qui me bloque si je croise une femme dont je pourrais me payer l’amour, par exemple… Qu’est-ce qui me ligote les mains et la voix ? La peur de me confronter à l’incapacité d’aimer quelqu’un qui ne soit pas Agata ? Un cosmique manque de confiance dans « une » prochaine ? Suis-je vraiment si mal réduit ?
Pour me rattraper moi-même, je me console alors en me disant que j’aime la maison où je suis né, que j’aime la terre parce qu’elle est verte et que sur le pré danse une lumière bouleversante… Je m’emporte à l’idée que je suis encore capable d’aimer, que je suis jeune, puissant ; un roi ayant une lourde couronne de bois et pour manteau le vaste ou petit territoire qui m’entoure, constellé de tours et de champs ainsi que d’infinies ruelles tranquilles. Dans mon règne, j’aurais certainement besoin d’encouragement, de quelqu’une qui range les couvertures de mon lit pour me dire, d’un simple geste, que j’ai le droit moi aussi à une vie heureuse et sereine. Si je ferme les yeux, je vois les mains rouges et rugueuses des « ragazze » de campagne de mon enfance que je n’osais pas regarder dans les yeux, dont pourtant je saisissais au vol tous les sentiments, sans qu’il y eût besoin de parler. Je les imagine inchangées, dans une maison de chambres et couloirs faiblement illuminés qui n’a pas changé non plus. Elles seraient très accueillantes, prêtes à me traiter comme un homme, au nom d’un sentiment d’affection et de respect réciproque qui est sacré, bien sûr, mais peut aussi bien se transformer, en dehors de tout sentiment de culpabilité, en une étreinte spasmodique, en un baiser absolu et doucement violent… Chez moi, l’existence se déroule sur le train que, tout petit, j’empruntais pour me rendre dans ces mythiques localités de villégiature qui s’appelaient La Thuile, Cortina, ou Canazei. Ces interminables ballottements, où j’étais le seul à demeurer éveillé, debout sur le couloir à regarder la nuit courir devant la fenêtre froide et humide… Dès mon enfance, j’ai eu toujours l’impulsion d’aimer même trop les choses, de courir à la rencontre, avec ce train, des tunnels sombres et vides ou des haltes sur des voies de garage…
Là, le désespoir explosait violemment, car je touchais de la main la disparition de ces corps et de ces visages tandis que se volatilisaient aussi ces couloirs et ces lumières inaccessibles, ces villes et ces personnes si accueillantes, perdues…

003_edward-munch-180Edward Munch, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Par le même élan enthousiaste et aveugle, j’ai couru au téléphone et j’ai fait et refait le numéro d’Agata, qui répondait longuement « libre », comme un train dont on voit la queue de lueurs rouges tandis qu’il se perd dans l’obscurité d’une galerie. « Agata n’est pas là, que je suis idiot ! Elle est sans doute repartie à Procida pour la Toussaint ! » ai-je constaté, tout en m’apercevant que le combiné était entièrement recouvert de poussière. Durant deux mois de solitude, deux siècles d’absurde et insondable silence, je croyais avoir grandi, découvrant une façon « objective » de m’éloigner des sentiments, des idées et des souvenirs… Je m’étais même bercé de l’illusion que j’appartiendrais finalement au monde des hommes libres, que je redeviendrais maître de ce que j’étais avant, de mon essence, de ma force et — pourquoi pas ? — de mon « charme ». Un mot, ce dernier, dont j’ai honte, que je ne saurais pourtant pas remplacer par un autre. Mais, il n’y a rien à faire. C’est lui qui fait la loi, ce téléphone qui m’a attendu pendant deux mois dans un appartement presque toujours vide et, il y a quelques minutes, il a sonné « libre » tel un train qui emporte au loin tout ce que j’aime le plus au monde. Je ne suis pas libre du tout ou, du moins, je ne le suis pas encore, au fur et à mesure que cette étrange parenté amoureuse entre nous devient indestructible et tenace… Agata demeure la seule personne au monde qui puisse influencer mes jugements et partager, sans perdre le nord, les hauts et les bas de mon existence compliquée.
Je croyais qu’Agata, s’éloignant de moi, deviendrait moins redoutable, tandis que mon esprit critique me donnerait la chance d’examiner calmement ses défauts ainsi que nos incompatibilités. Mais ça, ce n’est pas passé ainsi : si je pense à Agata lointaine je me souviens surtout des choses que j’aime d’elle. Voilà pourquoi j’ai honte de mes trahisons et de mes gestes irréfléchis. Et, à la tombée de la nuit, je me repens s’il n’y a plus de place pour elle dans mon lit !

Giovanni Merloni (1963)