Des mots abrupts, 1975 (Ossidiana n. 60)

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Moi aussi

Moi aussi je peux avoir mon sens,
mon profil rapide
avec
une tête et une queue.

Amertume ce n’est pas mélancolie

Amertume ce n’est pas mélancolie.

Amertume c’est la blague insensée
qui nous tombe dessus
le jour où notre passion, obtuse,
roule à terre.

Amertume c’est la force
de se regarder dans une glace.

Amertume c’est la hardiesse
inébranlable
de scruter l’inutilité retrouvée
et le vase, jamais comblé,
de notre soif d’amour.

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Chaque jour est le premier et le dernier

C’est quoi la beauté ?
C’est quoi la douleur?
Chaque jour est le plus beau,
mais aussi le plus triste.

C’est quoi la jeunesse ?
C’est quoi la vieillesse ?
Chaque jour est le premier
et aussi le dernier.

Giovanni Merloni

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TEXTE EN ITALIEN

Nous habitons dans un hôtel, 1975 (Ossidiana n. 59)

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001_photo cèze più gérard 180 Nous habitons dans un hôtel

Nous habitons dans un hôtel.

Notre terrasse
est la terre lisse
d’un désert qui brûle.

Notre jardin sans mur d’enceinte
est l’herbe piétinée
d’un particulier débonnaire
qui nous hébergera
jusqu’à l’aube.

Nos habits décousus
glissent sur l’asphalte
tandis que nous courons,
bras dessus bras dessous,
tels deux étranges clowns,
tout en disant adieu
à ce bringuebalant foyer
désormais lointain.

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Peut-être, un jour

Peut-être, un jour,
un chevalier inexistant
tout à fait indifférent
te ravira
par un galop désinvolte
et des fumées de poussière
autour de tes portes de pierre.
Au milieu de la cendre rouge,
sa plume pervenche
traînera à terre la statue de chaux
de nos déchirants monologues.

En l’attendant,
ton corps nu,
coupant le nœud qui nous liait
bousculera la dune
révélant, entre nous
cet étrange désert
de solitude
où se cache la force oubliée
de nos élans d’amour.

Et pourtant,
juste hier, tes mots assiégés
couraient autour de mes yeux
dans la chambre ensoleillée
d’un ring sous les projecteurs.
Dans cet enclos jamais conquis,
nus, nous nous caressions,
sans jamais penser
sans jamais gravir la tour jusqu’en haut.

Et pourtant
par un geste élégant
ce galant chevalier inexistant
m’a rendu son costume,
son heaume ensanglanté,
ses gants poussiéreux. D’ici peu,
la fissure de ton regard
va traverser l’enclos d’ombre
de mon envie de combattre
ressuscitée
prête à hurler.

Giovanni Merloni

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TEXTE EN ITALIEN

Mon premier bouquin français

Il m’est arrivée par la poste, juste hier, 9 septembre, le jour de l’anniversaire de ma fille cadette, un joli colis contenant quelques copies de mon premier bouquin français : « Poèmes d’avant l’amour », publié par les Editions des Poètes français. Je suis bien conscient de ce que cela signifie. En même temps, je suis tranquille, confiant, heureux de pouvoir transmettre quelques miettes d’un trop long discours.

Giovanni Merloni

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Le même enthousiasme distrait, 1975 (Ossidiana n. 58)

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Le même enthousiasme distrait

Bien entendu, les lieux sont là
soumis à la même ombre sournoise
avec leurs images officielles,
leurs sourires hébétés
indélébiles
sous les éclairs d’une presse distraite
qui sait tout, avant d’arriver.

Bien sûr, d’autres fées
joyeuses manipulatrices
aux silhouettes charismatiques
briseront ce même air vieillot
cette même ombre courtoise.

Bien évidemment, les lieux mêmes
même s’il auront changé
même si abimés ou embellis
ils auront inscrite quelque part
notre voix chancelante
en train de vivre ou prête à mourir
au passage.

Bien volontiers j’y reviens
même si tu ne le fais pas.
Bien allègrement tu y raviras le vent
même si je ne serai pas là.

Chacune de ces pierres
et de ces plaques souillées
se souviendra de moi et de toi
imprégnés jusqu’à la moelle
du même enthousiasme distrait.

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Tu as rendez-vous au centre-ville

Tu as rendez-vous au centre-ville
au bout d’une rue de boutiques allumées.

Au demeurant,
sous le soleil,
le feu dans l’estomac,
nos mains traînent
sur le bord flou
d’une étrange liberté.

Avant le couchant
les couleurs dessinent
tes formes somnolentes
s’emparant
comme autant de nébuleuses
de ton pas rapide
vers un point lointain
où je t’attends.

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Petite fleur accrochée à mon costume

Petite fleur accrochée
à mon costume
coquille rose
pour mes cailloux blancs
abeille souveraine
abeille travailleuse
cigale vagabonde,
elle est ma caresse «liberty»
au milieu des bruits sourds
d’une vie
de plus en plus violente,
Ossidiana.

Giovanni Merloni

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Rêveries corsaires, 2015 (Zazie n. 33)

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Éventail de circonstances
Devant le rectangle lumineux :
Wagon-lit arrêté juste avant qu’on entre en gare ?
Avez-vous une cigarette ?
Rêveries d’impatience ?
Danses invisibles ?

Hors d’ici :
Ombres blanches d’opaline,
Prairies sans éclat,
Paroles enchevêtrées
Et lointaines,
Rêveries corsaires.

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Giovanni Merloni

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J’ai décidé de t’écrire, 1975 (Ossidiana n. 57)

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001_j'ai décidé 003 180 J’ai décidé de t’écrire

J’ai décidé
que je ne ferai rien
pour me souvenir de toi
(car cela est inévitable)
que je ne ferai rien non plus
pour t’oublier
(car cela est impossible).

J’ai décidé
que je fermerai avec soin
la porte définitive
du silence,
laissant au dehors
les bilans inutiles
les vaines élucubrations
à propos
de ce qui nous est arrivé
ou alors
de tout ce qui aurait pu
nous arriver
si nous étions blonds,
comme tu dis,
et plus intelligents,
et pourvus d’un esprit libre,
plus aigu, civilisé.

J’ai décidé
que je serai costaud
que je ne me ferai pas
écraser ni meurtrir
que je lutterai encore
pour être moi même.
Je le ferai pour toi
je le ferai contre toi.

J’ai décidé
que je ne cesserai
de regarder dans ta chambre
au milieu du couloir.

Oui, mon regard sera oblique
et mon cœur éclatera
en te voyant de profil,
intense, prête à exploser,
mais
j’ai décidé
que je ramasserai
quelque part la force
de t’adresser un jour
la parole
laissant mes mots abrupts
se mêler
à tes mots poignants
toutes les fois
que nous aurons envie
de parler de tout ce qui nous reste
en commun
de l’étrange destin de l’amour
de tout ce qui ne cesse de vivre
dans nos corps rejetés.

J’ai décidé
que j’arroserai au jour le jour
le fleur impétueux
de ton absence.

J’ai décidé de t’écrire
télégraphiquement
que je vivrai seul
volontiers
que je ne serai plus pressé
ni précipiteux
ou, comme tu dis,
lourd et maladroit,
que je ne me jetterai pas
à la poubelle
que je ne te maltraiterai
surtout pas.

J’ai décidé
que je ne croirai pas
à tes retours de flamme
ni à ta nostalgie tardive
mais ce sera toujours
trop fort et injuste
pour moi
décider d’un seul trait
d’effacer ton prénom
je ne le ferai jamais
même le jour
fabuleux et lointain
où je t’aurai oubliée.

Giovanni Merloni

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TEXTE EN ITALIEN

Mot de passe : Pré_Vert

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Mot de passe : Pré_Vert

La nuit dernière, au milieu d’un rêve d’ascenseurs transformés en funiculaires et de dalles urbaines transformées en sous-sols à perte de vue, je me suis dit, en italien, « PRATO », un mot ayant pour moi la force prodigieuse de tout dissoudre ou refouler sous l’oreiller.
Dans mon esprit « PRATO », ce n’est pas exactement le « PRATONE » dont parle Claudia Patuzzi dans son dernier roman, « Une mer dérangée ». Car si je songe au PRÉ de mes rêves, je ne souhaite pas d’en avaler toutes les mauvaises herbes ni d’égratigner mes mains et mes pieds au contact brusque des orties et des plantes sauvages.
Mon PRÉ à moi est une pelouse vallonnée, accueillante et propre comme on en rencontre par exemple dans les Dolomites, à cette altitude moyenne des 1200 mètres qui anticipe le bois. Ou alors c’est une clairière où la lumière ondoie sous l’impulsion d’une brise légère.
« Se rouler dans les prés », cela représente pour moi un plaisir absolu, tout comme celui de « se jeter dans la paille ou dans l’eau d’une mer bleue ». Tout comme « s’étendre à même le sol » dans la place du Campo de Sienne ou sur les marches du parvis de l’église de San Petronio au beau milieu de la piazza Maggiore à Bologne.
Qu’importe si dans les prés de mes innocents souvenirs l’on peut rencontrer des flaques de bouse de vache ! Il y aura toujours quelqu’un qui appellera cela « l’or des champs »…
Donc, si je parle d’un Pré, je fais immanquablement allusion à un Pré… vert. Une espèce d’antidote poétique à la laideur du monde : jusqu’au jour où l’homme gardera sa capacité de sauver et entretenir « quelques prés indispensables », l’humanité demeurera hors de véritable danger…

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Voilà pourquoi, en 1994, je crois, quand j’installai ma première boîte mail de bureau, je choisis « prato » pour mot clé.
Je venais juste de me transférer de l’administration des Travaux publics à celle de l’Urbanisme. On m’avait en fait confié la direction du bureau s’occupant des affaires territoriales de la commune de Rome… Depuis la baie vitrée de mon bureau, j’avais la vue splendide d’un Pré vallonné, pointé de pins et de cyprès, vide de monde et plein d’animaux, parfaitement entretenu. Ce pré rentrait dans un parc plus vaste, relié, plus loin, au patrimoine vert de la via Appia Antica, le principal « poumon vert » dans la zone sud de la capitale.
Je me rendais dans ce bureau en traversant Rome de nord-ouest à sud-est, presque d’un extrême à l’autre : de la Balduina à Tormarancia. Dans un état d’exaltation ne faisant qu’un avec la fatigue, cette traversée représentait au jour le jour une véritable aventure, où la découverte de chaque petit détail — d’enseigne, de mur, de portail, de feu rouge, d’arbre ou de buisson envahi par le gaz des voitures — m’obligeait à réfléchir ou, plus fréquemment, à rechercher une voie de fuite.

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Au bord septentrional du parc de Tormarancia, les deux édifices blancs hébergeaient en 1994 les bureaux de l’Urbanistica de la Région Latium
à Rome  

Je ne peux pas tout expliquer de la beauté contradictoire du quartier de Tormarancia où je me rendais chaque jour pour mon travail. Je ne peux pas faire non plus un bilan quelconque de ce que signifiaient pour moi, dans l’économie d’un engagement plus vaste et complexe, les transformations réelles ou virtuelles qui se passaient devant mes yeux dans cette zone de Rome tout à fait particulière.
Je ne peux pas le faire, car, sur un plan de Rome approprié, à l’aide de photos et de documents consultables, il faudrait expliquer jusqu’au bout mes affirmations et mes sentiments. J’aurais dû tout recueillir ou garder à l’époque de mon engagement, pour en tirer maintenant une synthèse qui n’était pas ennuyeuse et incomplète.
Je ne l’ai pas fait. Je suis tombé en 1994 dans la réalité administrative et politique de Rome avec le regard que l’expérience de Bologne m’avait collé aux yeux. Donc, même si je crois avoir fait tous les efforts possibles et imaginables, je n’en ai pas fait assez, peut-être. En tout cas, c’était très difficile agir dans un contexte qui ne partageait pas les mêmes idées et convictions que moi.
Je dois avouer que j’étais respecté et qu’on me donnait beaucoup de confiance. Donc, j’ai réussi en quelques petites choses, sans renoncer à mes principes et à ma vision de ce qu’il fallait faire. Mais je n’ai pas eu la chance de m’exprimer au-delà de correctes propositions et de chaleureux conseils qu’une très exiguë minorité de personnes sensibles partageait. En fait, je rencontrais devant moi moins l’incapacité que le manque de volonté d’aller jusqu’au bout ou, du moins, d’établir des règles cohérentes et avantageuses pour la collectivité.
Ce n’était pas une question de personnes. Des gens bien intentionnés et honnêtes il y en avait, bien sûr, même nombreux, à commencer par mon dernier assesseur à l’urbanisme, l’unique personne au monde qui pouvait assumer la décision de me charger de la planification régionale pendant deux ans.
Mais Rome, cette ville qui aurait dû plus que toutes les autres profiter de la bonne administration de ses ressources naturelles et culturelles immenses a toujours empêché qu’on s’y mette sérieusement et avec la continuité nécessaire…

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Quand je me suis réveillé des péripéties verbales auxquelles le « cauchemar urbanistique » m’avait obligé, le mot PRATO s’était volatilisé. Avec ce mot, avait disparu aussi la gigantesque façade du bureau de la rue du Giorgione, le même immeuble où Elio Pétri avait tourné « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon » avec Gian Maria Volontè.
Ouvrant Twitter, je me suis rendu, automatiquement, vers le profil d’une personne que j’estime beaucoup : Laurence. Outre à lancer chaque jour les mots touchants de poètes et philosophes incontournables, elle « accroche » à son mur des phrases particulièrement efficaces et profondes. Ce matin, j’y ai lu :

« … parfois,
soudain,
je suis stupéfait
et j’ai l’impression d’être seul
à voir l’étrangeté
de tout ce qui est. »

Cette phrase de Lambert Schlechter, très aigu écrivain luxembourgeois, exprime parfaitement l’état d’âme de mon réveil. Combien de fois, j’avais vu cette « étrangeté » et j’avais essayé de sensibiliser le plus de gens possible, même avec force et insistance ! Personne n’écoute personne, peut-être…
Aujourd’hui, en me lisant, vous avez bien sûr remarqué combien d’embarras se déclenche en moi lorsque j’entame une fouille quelconque dans ce passage crucial de ma vie. Car il m’est vraiment difficile d’expliquer (à moi-même aussi) pour quelle raison j’avais alors besoin de rêver d’un Pré vert ! Et combien je demeurai étonné, même interloqué, en le trouvant, disponible pour mes yeux pendant tout le temps que je voulais, justement là, dans le lieu où les contradictions de nos destins urbains et humains trouvaient le plus haut niveau d’actualité et de fréquence !
C’était le spectacle réservé aux fenêtres orientées à sud-est, tandis que les autres étaient au jour le jour confrontés à la banalité d’une rue sans charme ainsi qu’au hasard d’un trafic anonyme.
Maintenant, je comprends que je ne le voyais pas ce pré vert gisant en face de moi avec toute sa réalité. Je ne profitais pas de cette beauté sous les yeux ni des nuances produites au fur et à mesure par les innombrables mutations du ciel. Si je m’accoudais à la baie vitrée, je ne voyais que cette Rome insaisissable et indomptable, avec ses Hauts et ses Bas, avec ses gens pour la plupart résignés et contents, satisfaits de leur provisoire bien-être et convaincus même que c’était là le véritable goût de l’existence. S’assurer ce bien-être, cette vie « à part ». Peut-être tous ces gens qui se promenaient, affairés, sur le trottoir à mes épaules, avaient-ils un Pré privé dans leurs têtes. Ou alors dans leurs ordinateurs. Un Pré passe-partout, pour s’ouvrir au monde ou pour verrouiller le monde hors de chez soi.

Giovanni Merloni

Tous les trois jours

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Cour de la Mairie d’Uzès (Gard), août 2015

Tous les trois jours

J’ai longuement cherché les mots justes. En italien, on dit : « un giorno sì e due no ». Mais, on ne peut pas prendre cela au pied de la lettre. Car il faudrait d’abord décider si nous considérons l’expression « sì » comme une chose belle et positive ayant dans le « no » son contraire, ou vice versa. Si je pouvais être sûr de rencontrer une jolie femme contente de me voir, infailliblement, dans les jours marqués par le « oui », je pourrais bien sûr me réjouir d’une perspective de vie où le bonheur s’installe de façon régulière. Et je dirais alors que j’accepte volontiers une telle alternance cadencée, où les jours sombres et solitaires passeront presque inaperçus, pour finir, tôt ou tard, aux oubliettes… Elle ne sera jamais interminable, une telle attente, même si constellée de peine, de ciel gris ainsi que de longues queues au guichet des Impôts, pour essayer d’expliquer, avec le maximum de tranquillité possible, qu’ils se sont peut-être trompés, que ce ne soit pas possible ou logique et surtout supportable de devoir payer deux fois — en Italie et en France — les impôts sur les mêmes revenus…
Une heure de bonheur garantie tous les trois jours ce serait déjà l’antichambre du paradis terrestre, le droit reconnu depuis les Hautes Sphères célestes à l’effacement du péché originel…
Mais la vie peut bien nous réserver des surprises, même en dehors de cette inéluctabilité dont la morale catholique voudrait encore nous convaincre.
Même un agnostique ou athée comme moi peut cogner un jour contre un événement inattendu, « subissant » une agréable surprise. Celui-ci pourrait par exemple rencontrer, dans le jour noir de la queue aux impôts — tandis qu’il peine à tenir debout avec tous ces dossiers sur les bras, ayant la tête lourde, traversée par d’inquiétants sifflements —, une deuxième et (pourquoi pas ?) une troisième jolie femme partageant son souci et son sentiment de détresse…
Voilà que l’hypothèse originaire — se contenter d’une heure de bonheur, tous les trois jours — semble perdre terrain et haleine vis-à-vis des ressources prodigieuses du hasard…

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Série de photos du bal dans la cour de la Mairie d’Uzès (août 2015)

Pourquoi se fixer alors sur la certitude d’une heure de bonheur dans les jours du « oui » s’il se révèle tout à fait possible un bonheur plus fréquent, imprévisible, à taches de léopard ? Un bonheur qui pourrait se révéler transgressif, donc encore plus séduisant et désirable ?
Le choix entre le oui et le non devient, de toute évidence, assez difficile et dangereux. D’ailleurs, on ne peut pas prétendre un bonheur — solitaire ou partagé avec d’autres personnes — ayant une cadence journalière. Cela serait exagéré, même ! Trop de bonheur, pour un Napolitain par exemple, ce serait toucher à un équilibre invisible, très délicat, entre la bonne chance et la mauvaise chance, une provocation envers les dieux, notoirement envieux et jaloux.
En plus, publier un article tous les jours c’est compromettre sa propre santé ayant en échange, dans la meilleure des hypothèses, la compassion des lecteurs, au moins des plus gentils et humains.
Et même publier tous les deux jours c’est excessif, pour moi. Cela veut dire que le bonheur serait presque toujours assuré, montant et descendant du piédestal ou du trottoir d’en face par un rythme tellement accéléré qu’on n’aurait même pas le temps de recul nécessaire pour évaluer, au milieu de l’ivresse performative, si nos propos demeurent valides ou si, au contraire, ils ont pris une allure mauvaise ou médiocre.
Donc, à partir d’aujourd’hui mercredi 26 août, je publierai mes articles ou textes libres tous les trois jours. Selon cette règle, les prochains rendez-vous sont prévus le samedi 29, le mardi 1er septembre, le vendredi 4, et cetera.
Cela marquera peut-être ma rentrée dans le peloton des blogueurs paresseux ou réfléchis, ainsi que ma renonciation à faire partie du petit groupe des rédacteurs fugitifs, maintenant en vue de l’Izoard et du Tourmalet.
Cela déclenchera, peut-être, une phase initiale d’égarement et d’incertitude. Mais je pourrai finalement sortir de ma petite tour, m’envoler de mon perchoir incrusté de plumes d’étourneaux ne faisant qu’un avec les cheveux que le vent a extirpés des seules passantes à la coiffure plus volumineuse.
On pourra se rencontrer ici et là, laissant à l’anonymat tous les bonheurs possibles, tandis que notre sentiment de responsabilité nous poussera, inévitablement, à nous exprimer, à lancer quand même quelques hameçons à cette Gloire qui passe sur le trottoir d’en face.

D’ailleurs, si tout doit disparaître, ne vaut-il pas mieux une Gloire comme ça — blonde ou brune, éphémère, en chair et en os — vis-à-vis d’une gloire de marbre, éternelle, incapable de concevoir des caresses en dehors des touches maladroites qu’une foule de mortels aveuglés réserveront toujours à sa peau froide et veloutée ?

Giovanni Merloni

Tu es toutes les femmes, 8 mars 1975 (Ossidiana n. 56)

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Sauve (Gard), été 2015 (1)

Tu es toutes les femmes

Tu es toutes les femmes
qui serrent les mimosas dans la neige
courant à la rencontre de la vitre gelée
d’une démocratie boiteuse,
prêtes à briser le mur
du consentement préfabriqué.

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Sauve (Gard), été 2015

Tu es la femme nouvelle
qui a vomi le conformisme
au milieu des chiffons usés
d’une rhétorique pourrie.

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Sauve (Gard), été 2015

Tu es la quintessence
de la sagesse indienne,
tu es une sorcière
majestueuse et légère.

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Sauve (Gard), été 2015

Partisane non-violente
de la destruction de l’enceinte
tu es prête à l’attaque
contre les habitudes
nous empêchant de grandir.
 

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Sauve (Gard), été 2015

Tu es une égratignure
sur la peau bronzée, un sourire
au milieu de transparences colorées.

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Sauve (Gard), été 2015

Tu es l’enivrement
la passion étrangère
la forme nette
et le son résolu
d’un nouveau rite
ou d’un monde
d’étranges paroles
qu’un jour j’arriverai,
peut-être, à comprendre.

Giovanni Merloni

(1) Juste à la fin de mes vacances, j’ai pu connaître ce pays magnifique grâce au conseil amical du poète Marcel Taude que je remercie du cœur.

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La désinvolture des nombres et des couleurs dans la peinture «fidèle aux rêves» de Jeanine Dumas Cambon

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Jeanine Dumas Cambon, « Message d’amour », huile sur toile, 100×100

La désinvolture des nombres et des couleurs dans la peinture «fidèle aux rêves» de Jeanine Dumas Cambon

Depuis des années, je considère Paris comme un lieu de vacances. Car j’ai choisi cette ville dans un élan presque amoureux et que j’ai trouvé ici la plupart des merveilles que j’attendais d’y trouver.
Avec le temps, devenant parisien moi aussi, j’ai commencé à ressentir le besoin de faire de véritables vacances, avec le désir de connaître, un peu, cette France sans laquelle Paris n’existerait pas, peut-être. Un immense territoire à découvrir en plusieurs escapades ou voyages prolongés.
Lors de ma dernière incursion dans le sud, j’ai appris plusieurs choses que j’ignorais, brisant l’enchantement ou étreinte mortelle de «l’hémisphère froid» de la France — dont Paris fait sans doute partie —, qui avait jusque-là empêché une connaissance plus directe et intime de ce qui existe et mérite d’être connu dans «l’hémisphère chaud».

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Jeanine Dumas Cambon, « Nocturne », huile sur toile, 81×100

Donc, au bout de quatorze jours de séjour dans le Gard, tout à fait conquis par ces lieux incontournables et par la sympathie de ses habitants, mon retour à Paris a été, pour la première fois, une typique rentrée ordinaire des vacances.
Par conséquent, les premiers jours, dans ces boulevards chiffonnés comme des journaux — débordant de nouvelles tragiques et de questions insurmontables —, un certain pessimisme avait risqué de s’emparer de mon être…
Heureusement, puisque les vacances servent bien à quelque chose, j’ai immédiatement retrouvé en moi une petite force… Rien qu’à songer au va-et-vient de l’eau sous le Pont du Gard, rien qu’à entendre à nouveau le bruissement des cascades de la Cèze. Cela a vite remplacé le vacarme des moteurs et des ambulances, et les pensées difficiles aussi…

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Jeanine Dumas Cambon, « Exultation », huile sur toile, 80×100

Je me suis adonné alors, joyeusement, à la reconstruction des tessons de la mosaïque de cet incroyable petit duché d’Uzès… Dans le va-et-vient de ma mémoire, les eaux de la Cèze et du Gard sont devenues des canaux limpides, longés par des rangées de platanes en splendide santé… ou alors des routes ombragées par des arbres séculaires, dans lesquelles les voitures peuvent encore se plonger comme dans la grande nef d’une cathédrale gothique, avec le provisoire bien-être du frais et du silence…

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Jeanine Dumas Cambon, Tryptique « En Provence », huile sur toile, 100×243

Si je ferme les yeux sur ma chambre de Paris et je les ouvre sur le paysage d’Uzès, j’y retrouve, encore aujourd’hui, plusieurs rangées de platanes sur la route de Nîmes, mais aussi dans celle qui porte à Alès ou au Pont du Gard… Petit à petit, je réalise que finalement, tous azimuts, le territoire autour d’Uzès a été préservé, tandis qu’aucune enseigne publicitaire ne perturbe le regard…
Ayant loué une voiture, j’ai pu m’aventurer dans les alentours d’Uzès. Dans le Gard, tout comme dans le Héraut, le Vaucluse, et cætera, j’ai pu constater de mes yeux combien d’attention l’on porte à la nature, avec quel respect pour le travail de l’homme qui a rendu pendant des siècles cette même nature de plus en plus agréable et hospitalière.
Voilà, une deuxième Toscane existe, intègre et apparemment insouciante, dans le sud de la France, sous les caresses d’un soleil bienveillant et les brusques ou gentils fouettements du mistral. Tout le monde peut s’y rendre, physiquement ou idéalement, y marcher en long et en large, au milieu de ces voûtes d’arbres solennelles et légères à la fois…

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Jeanine Dumas Cambon, « La Défense », huile sur toile, 81×100

Mais à Uzès je n’ai pas retrouvé que la Toscane et les arcades de Bologne. La peintre Uzétienne-Parisienne que j’ai connue là-bas — ayant eu la chance de cogner, le jour même de mon arrivée, contre un de ses tableaux, que j’avais immédiatement aimé, accroché au palier du premier étage de l’immeuble où j’étais hébergé — ressemble comme une goutte d’eau, physiquement comme dans l’esprit, à une personne qui m’est très chère…

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Jeanine Dumas Cambon, « Bacchus et Neptune », huile sur toile, 80×40

Jeanine Dumas Cambon se rend de temps à autre dans son appartement d’Uzès, mais elle habite surtout Castries où elle a aussi son atelier. D’ailleurs, elle vient souvent à Paris — où elle a eu la chance d’exposer à plusieurs reprises au Salon des Artistes et ailleurs —, pour y travailler et renouer avec ses amis artistes.
Comme vous avez pu le voir déjà dans les premières images écoulées, Jeanine interprète avec énergie le thème de cette nature lumineuse et ordonnée, qu’elle a connu à Uzès jusque de son enfance. Elle est une inconditionnelle, comme moi, de ces rangées d’arbres qui sont devenus les accompagnateurs les plus fidèles de son voyage aventureux…

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Jeanine Dumas Cambon, « Harmonie », huile sur toile, 81×100

À Castries, nombreux sont ceux qui ont connu Jeanine Dumas Cambon comme une remarquable enseignante de maths, maintenant à la retraite. Cette profession a bien sûr structuré en elle des attitudes logiques, philosophiques même… mais cela semble disparaître ou s’estomper dans ses peintures, où le talent artistique brise l’écran par une expression tout à fait originale, relevant moins de la rigueur que de la rébellion. Car en fait le choix de scènes ou paysages naturels qui font traditionnellement l’objet d’une peinture figurative « impressionniste » se traduit dans l’œuvre de Jeanine en « réinvention totale ». Lorsqu’elle peint, au couteau, une baie attaquée par la tempête, elle ne représente pas la déferlante, elle la fabrique de ses mains, avec une prodigieuse désinvolture jusqu’à ce que de ses vagues se dégage, finalement, une force unique.
Je me demande, à propos de son talent de vraie peintre — s’alimentant d’une évidente rupture « contre » l’appareil institutionnel de tout art codifié —, si ce talent n’est pas la conséquence d’une rupture intime envers le monde parfaitement rationnel des nombres… Ou alors s’il y a, au contraire, une intime cohérence entre la désinvolture des nombres et celle des couleurs…

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Jeanine aime les plantes, s’occupant elle-même, de ses propres mains, de son jardin sauvage, à l’anglaise. Les plantes et les fleurs de son jardin ressuscitent dans ses tableaux comme dans un rêve, tout comme les platanes des routes d’Uzès ou les oliviers des collines de Provence.
Et ses rêves se colorent du rouge du couchant, du jaune du midi, du blanc de l’aube, des infinies nuances de bleu et de vert qui appartiennent au crépuscule et à la nuit.
À travers ses peintures « fidèles à ses rêves », Jeanine nous transmet, très discrètement, une idée positive de la vie, ainsi que le sincère enthousiasme qui la pousse toujours à avancer, à surmonter de nouveaux horizons. Grâce à l’art, à la peinture, à la solitude créatrice ne faisant qu’un avec son esprit sociable, chaleureux et franc.

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Giovanni Merloni