Nostalgies croisées : « l’accent est l’âme du discours ». Dissémination avril 2015

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Nostalgies croisées : « l’accent est l’âme du discours ». Dissémination avril 2015 

« Le web est ter­ri­ble­ment bavard, tour de Babel où l’on croise cent langues et plus encore d’idiomes et de par­lures à por­tée d’oreille, sans évi­ter tou­jours le dia­logue de sourds. Quelle ins­pi­ra­tion les blogs lit­té­raires y trouvent- ils ? Quelles voix font-ils entendre ? On peut y pui­ser matière à poly­pho­nie. On peut ini­tier un dia­logue. On peut même « entendre des voix ». Ou les écou­ter très sérieu­se­ment. Autant de che­mins et bien d’autres encore à explo­rer pour la dis­sé­mi­na­tion du 24 avril… »
Avant d’entamer ma première dissémination sur le thème que Noëlle Rollet et Laurent Margantin de la webassociation des auteurs ont gentiment lancé dans le web littéraire francophone, je me dois d’une question qui me semble cruciale. Est-ce que les humains — membres de quelques communautés privilégiées ou coincées dans des culs-de-sac, selon les points de vue — ont eu, tout au long de l’Histoire, un moment de tranquillité ? Y a-t-il eu des époques, qui ont réellement existé, où les hommes se sont retrouvés dans un même milieu, calés dans une seule langue, gâtés par une extrême facilité de dialogue et de compréhension réciproque ?
Oui, peut-être, chacun de nous a vécu un moment ou une époque de bonheur qui pour la plupart est lié au partage d’une langue commune, de traditions communes ainsi que de contestations connues envers la tradition tout comme envers les rigueurs de la langue. Et chacun de nous, quand il se déplace pour changer de pays et de langue, tombe inévitablement dans la nostalgie de cette facilité perdue. Une facilité qu’il appelle « identité » ou « racines », ou tout simplement « patrie ».
Je me rends parfaitement compte de la délicatesse d’un tel sujet lorsqu’on lui donne un rôle majeur dans le thème de la dissémination d’aujourd’hui.
D’un côté, on ne peut pas négliger ce qui se passe en cette époque-ci, où l’on assiste, partout dans l’Europe, à d’immenses déplacements de gens de toutes les nationalités. Des gens pour la plupart désespérés, obligés de fuir à la faim et à la peur, risquant et parfois rencontrant la mort avant d’attraper une rive accueillante qui ne sera qu’en toute petite partie ce qu’ils avaient imaginé.
De l’autre côté, le thème de la dissémination semble concerner moins le dialogue en général que le dialogue — littéraire et plus spécifique — entre les blogs.

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Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.

D’ailleurs, je considère comme très intéressantes les propositions qui sont à la base de « J’ai un accent », un blog qui se fonde justement sur la question inépuisable de la langue comme nœud essentiel, d’où se déroulent les destins réciproques des peuples situés en deçà et au-delà d’un pont, d’un fleuve, d’une frontière.
Presque inutile de lancer un pont entre deux mondes si l’on ne trouve pas la façon de dialoguer et de se connaître réciproquement, plus en profondeur.
J’avais déjà fort admiré le travail d’Hervé Lemonnier avec son blog « era da dire » qui avait lancé, à travers une splendide expérience de twittérature, très fouillée, un laboratoire d’échange textuel en plusieurs langues.
Dans un blog à plusieurs facettes — ayant comme but la rencontre entre France et Italie, Français et Italiens autour du théâtre, du cinéma, de la chanson et de l’histoire de l’art — les rédacteurs de « J’ai un accent » ont mis au centre de leur travail — dans la catégorie « accent tonique » — la question des langues et des efforts réels qu’il faut faire pour déclencher une compréhension réciproque de plus en plus profonde entre ces deux peuples, si strictement liés depuis leurs origines. Un regard décomplexé à la langue, au dialecte et à l’accent depuis l’intérieur de la langue même. Avec l’idée d’une « langue démystifiée », d’une langue « orale » avant que « littéraire », ouverte au dialogue avec les autres langues, qu’on propose de voir surtout comme outil pour le rapprochement réel des humains. Ci-dessous, je fais suivre le dernier article publié sur « J’ai un accent » à ce sujet.
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Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.

L’originalité de cet article consiste d’abord dans la mise en valeur du « physique » de la langue, à partir de l’évidence que la langue, formée de mots, de sons et d’accents réside dans la langue formée de muscles, de veines, de nerfs et de salive !
Une telle visuelle nous aide à comprendre les raisons de la « lenteur », d’abord physique, de l’apprentissage d’une deuxième ou troisième langue. La raison de la résistance de l’accent.
En même temps — puisque chaque langue est le reflet d’une culture, voire d’une mentalité qui se fige assez rigidement en chacun de nous —, cela nous fait aussi comprendre combien d’efforts nous devrions faire pour surmonter les différences nationales, même à l’intérieur de l’Europe, même à l’intérieur des pays qui ont une mère langue commune importante comme le Latin…
Subjectivement, on souffre pour cette espèce de réserve mentale qui n’est pas vraiment un mur ni une cloison, mais ressemble beaucoup à la salle d’attente d’un cabinet médical…
Objectivement, il est tout à fait compréhensible que chaque communauté ait besoin de faire valoir en bloc — et prévaloir en bloc, en Italie comme en France, en Allemagne comme en Espagne — sa langue et son vocabulaire, ainsi que ses attitudes spontanées pour ce qui concerne la compréhension et l’attention envers les étrangers.
Pourtant, le dialogue s’impose. C’est une nécessité de survie pour tous. Un chapitre à part devrait alors s’exploiter pour évaluer la sincérité et l’efficacité des efforts qu’on fait dans les milieux littéraires de chaque pays pour connaître les voix des poètes et des écrivains étrangers, pour en apprécier vraiment, à fond, la valeur expressive originaire.
Ce que « J’ai un accent » nous propose, est très intéressant. Ce n’est pas seulement la « défense de l’accent » que chacun de nous porte en soi comme extrême marque distinctive à l’époque de l’homologation et du cynisme marchand. C’est la défense de la langue comme expression, pensée, poésie. C’est exactement ce que prêchait, très efficacement, Jean-Jacques Rousseau (dans « L’Émile »,) : « …le peuple et les villageois… parlent presque toujours plus haut qu’il ne faut… en prononçant trop exactement ils ont les articulations fortes et rudes… ils ont trop d’accent… ils choisissent mal leurs termes… Mais… attendu que la première loi du discours étant de se faire entendre, la plus grande faute qu’on puisse faire est de parler sans être entendu. Se piquer de n’avoir point d’accent, c’est se piquer d’ôter aux phrases leur grâce et leur énergie. L’accent est l’âme du discours ; il lui donne le sentiment et la vérité. L’accent ment moins que la parole ; c’est peut-être pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. C’est de l’usage de tout dire sur le même ton qu’est venu celui de persiffler les gens sans qu’ils le sentent. À l’accent proscrit succèdent des manières de prononcer ridicules, affectées, et sujettes à la mode, telles qu’on les remarque surtout dans les jeunes gens de la cour. Cette affectation de parole et de maintien est ce qui rend généralement l’abord du Français repoussant et désagréable aux autres nations. Au lieu de mettre de l’accent dans son parler, il y met de l’air. Ce n’est pas le moyen de prévenir en sa faveur. Tous ces petits défauts de langage qu’on craint tant de laisser contracter aux enfants ils sont rien, on les prévient ou l’on les corrige avec la plus grande facilité : mais ceux qu’on leur fait contracter en rendant leur parler sourd, confus, timide, en critiquant incessamment leur ton, en épluchant tous leurs mots, ne se corrigent jamais… ».
Giovanni Merloni

« J’ai gardé l’accent ou pas ? »

Vous venez d’où ?
Beaucoup de gens que je rencontre me disent des choses très différentes : « ah oui cela s’entend que vous avez l’accent italien », « vous avez un petit accent… vous venez de quel pays ? », « vous êtes de quelle partie de la France ? », « vous parlez un parfait français, un peu dire que vous n’avez pas d’accent », etc.
C’est à partir de cette expérience personnelle, que j’ai commencé à m’interroger de plus près sur la complexité du bilinguisme : pourquoi certains étrangers conservent un accent très marqué alors que, d’autres, au contraire, ont presque perdu leur accent ?
Je vais essayer de répondre à cette question. Les scientifiques sont nombreux à affirmer que le bilinguisme s’apprend dans la petite enfance (deux langues sans qu’il y ait d’interférence entre elles, c’est-à-dire sans qu’une d’entre elles s’inscrive comme langue de « base » en matière de prononciation) alors que, à l’inverse, si nous avons vécu toute notre jeunesse dans notre pays d’origine, une fois installés dans le pays d’accueil, nous avons plutôt tendance à apprendre la deuxième langue en la « superposant » à des habitudes phonologiques de notre langue maternelle. Il semblerait également très difficile pour l’adulte de parvenir à une prononciation sans accent. Comme si la langue maternelle était un patrimoine génétique insurmontable…
Et pourtant, malgré cela, il existe sur terre des caméléons qui arrivent presque à défier la science ! C’est le cas du personnage de Liza Doolittle — créé par le dramaturge Georges Bernard Shaw dans la pièce Pygmalion, représentée en 1914   — une fleuriste appartenant à la classe ouvrière londonienne qui, après un apprentissage forcené mené par le professeur Higgins, impressionne par son élégance et sa grâce les bourgeois et les aristocrates présents au bal de l’ambassade de Transylvanie. Un linguiste réputé, d’origine hongroise, affirmera avec assurance qu’elle est, sans l’ombre d’un doute, « hongroise » et de « sang royal » !

J’ai un accent 

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« Bonjour, Anne », un livre de Pierrette Fleutiaux consacré à Anne Philipe

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« Bonjour, Anne », un livre de Pierrette Fleutiaux consacré à Anne Philipe
Actes Sud 2010.

On dit « bonjour » tous les jours à beaucoup de monde. Mais il y a un « bonjour » spécial, que chaque être amoureux est ravi de dire à la personne aimée au moment du réveil. Il (ou elle) est surtout heureux (ou heureuse) de partager ce réveil, de se pencher sur quelqu’un qui « vit encore ». En disant « Bonjour, Anne » Pierrette Fleutiaux imagine de parler « à son Anne à soi », comme on parlerait avec quelqu’un qui existe dans le même présent. [Le titre « Bonjour, Anne » nous rappelle aussi le chef d’œuvre de Françoise Sagan, « Bonjour tristesse », publié en 1954 par Juillard, la maison d’édition où Anne travaillait.] Réussira alors ce livre – chronique exacte et romanesque ou plutôt roman tout court – dans son parcours complexe et aussi risqué, à redonner la vie à Anne Philipe, la prolongeant dans le présent ? Cette vie est occultée maintenant par les couches boueuses des actualités successives et mise à l’écart par les changements historiques et les transmutations structurelles engendrées de la globalisation médiatique. Cependant, Anne Philipe a été un personnage de premier plan en France jusqu’à sa mort, en 1990. Ethnologue, écrivaine et éditrice, elle fut aussi la femme de Gérard Philipe, le plus grand acteur français dans les années 50 — qui ne se souvient pas de « Fanfan La Tulipe » ? Mais elle eut la force et la constance de suivre son parcours — autonome et original — avant, pendant et après son heureux et douloureux mariage. D’ailleurs, comme nous a appris Pierrette Fleutiaux, Anne Philipe disait souvent, en citant Spinoza, que « la tristesse est le passage de l’homme d’une plus grande à une moindre perfection » et qu’il faut donc « s’efforcer de vivre avec élégance », toujours, parce que l’essentiel c’est « d’être soi, le plus possible ». Quel était-il, au fond, cet « être soi » d’Anne Philipe ? Dès les premiers mots de ce livre courageux, Pierrette Fleutiaux déclare son amitié sans réserve envers cette femme qui n’a pas eu le seul mérite d’approuver son premier manuscrit  (« Histoire de la chauve-souris », 1975) — en lui écrivant simplement, « J’aime » — et de la lancer dans le monde des livres. Anne Philipe ne s’est pas bornée non plus au rôle de guide bienveillant et de maître attentif. Elle fut une figure exemplaire, unique. Une figure exemplaire pour Marguerite, la jeune écrivaine qui joue le rôle de Pierrette Fleutiaux dès son séjour aux États-Unis jusqu’à la fin des années quatre-vingt, un personnage vis-à-vis duquel la Pierrette Fleutiaux d’aujourd’hui se sentirait désormais détachée. Exemplaire aussi pour un vaste univers de lecteurs — aujourd’hui presque disparu —, qui à son temps avait vivement apprécié le style d’Anne Philipe, sa discrétion et honnêteté intellectuelle, qui sont peut-être les raisons profondes de son oubli actuel. À partir de sa formation d’ethnologue et voyageuse hardie (« Caravanes d’Asie », 1955 ; « Promenade à Xian », 1980) et de son ouverture très rare envers les autres, Anne a été une écrivaine libre, qui a su garder son équilibre et, en même temps, vivre et exprimer ses sentiments et ses passions, trouvant toujours les mots justes pour parler de l’amour et de la mort (non seulement dans « Le temps d’un soupir », 1963, son grand roman du deuil, mais aussi dans les romans successifs : « Les Rendez-vous de la colline », 1966 ; « Ici, là-bas, ailleurs », 1974 ; « Roman interrompu », 1991). Mais Anne Philipe n’a pas été seulement une femme aux multiples talents. Elle a été aussi un personnage discret, au fond solitaire, presque indifférent au succès personnel, qui a beaucoup donné. Elle s’est toujours engagée pour soutenir ceux qu’elle estimait. Là aussi elle avait un grand talent. Vingt ans après la mort d’Anne, Pierrette Fleutiaux est finalement prête à parler de cette femme exemplaire, exceptionnelle. Elle veut lui adresser un hommage qui puisse servir aux générations futures. Dans les pages émouvantes de ce livre — à lire d’un souffle, à relire attentivement et à consulter de temps en temps, pour toutes ces informations moins intéressantes sur les faits que sur les personnages et l’atmosphère qu’on respirait à Paris et au sud de la France en ces années perdues —, Pierrette Fleutiaux tombe parfois dans le pessimisme : tout va finir, mourir, disparaître, d’abord l’actualité des années 50, 60, 70… Elle dit plusieurs fois qu’Anne Philipe a disparu à jamais dans ce néant. Mais elle fait cet effort extraordinaire de lui rendre hommage en la rappelant aux lecteurs et à soi-même, en reconstruisant son image, son portrait « accompli », sa voix, sa figure, son esprit, son âme. Donc, cet effort, qui nous engage, qui nous emporte, est une chose possible. C’est surtout une chose nécessaire, car la voix d’Anne Philipe peut nous parler encore, en nous communiant des émotions à la valeur universelle. Mais le but est quand même ambitieux, Pierrette Fleutiaux le sait bien. Elle maîtrise désormais tous les instruments pour une écriture appropriée à ce but. Elle a aussi l’autorité pour proposer la récupération du « bien culturel Anne Philipe », qui risque vraiment d’être définitivement perdu. Mais… il ne suffit pas de donner à cette écrivaine morte une bonne adresse pour se faire publier à nouveau. Il faut l’accompagner. Il ne suffit pas non plus de l’accompagner, d’ailleurs. Il faut s’occuper d’elle, lui donner des conseils, se mêler dans tout ce qui peut se passer après. C’est exactement ce que Anne Philipe a fait pour Marguerite-Pierrette à la moitié des années soixante-dix. Donc, Pierrette Fleutiaux comprend qu’il faut se mettre personnellement en jeu. De là une véritable invention narrative. Trois personnages sont appelés à se raconter ou à se laisser raconter : Anne Philipe, bien sûr ; mais avec elle Marguerite (Pierrette du vivant d’Anne) devra agir. Et ici, dans le présent, obligé à tout revivre et maîtriser dans un juste effet de perspective, la Pierrette d’aujourd’hui, l’écrivaine qui a finalement achevé le long livre qui l’inquiétait (« Nous sommes éternels », 1990) et qu’elle envoyait à Anne sans en recevoir une réponse, la Pierrette Fleutiaux qui a obtenu avec ce livre le Prix Femina 1990 et qui, même en écrivant et publiant de nouveaux livres de plus en plus beaux, reste en équilibre avec le monde, dont elle connaît désormais le côté vain et illusoire. Il ne faut pas trop croire au succès, mais il faut toujours se souvenir de ceux qui nous ont ouvert une porte : au fond de ce livre riche de suggestions, c’est surtout cela qu’on ressent. Et je crois que la grande reconnaissance de Pierrette envers Anne peut se synthétiser dans ce modèle de vie qu’Anne a donnée en cadeau à Pierrette, comme un témoin dans une course : humilité et générosité. Deux choses très rares que l’amour contient en soi. Et c’est par un acte d’amour que la littérature, le théâtre et le cinéma peuvent faire le miracle de faire revivre et rendre parfois éternel un personnage disparu. L’auteure de « Bonjour, Anne » a vécu à côté d’Anne Philipe pendant plusieurs années, elle peut donc raconter beaucoup de choses qui nous aident à la « voir », à en comprendre la valeur. Mais Pierrette Fleutiaux veut qu’on arrive au « véritable » portrait de cette femme « parfaitement accomplie » qui, à cause aussi de la différence d’âge, ne lui a pas ouvert complètement son cœur. Elle-même veut la connaître mieux. C’est bien là la vraie raison de cette recherche, de l’hommage qu’elle nous confie à la fin de son très beau livre. : « Ce que j’aimerais, c’est vous retrouver aujourd’hui… pour être à l’égalité, nos âges devenus semblables, et vous parler comme je n’ai jamais pu vraiment le faire ». Une véritable réciprocité est donc à la base de ce livre : s’il n’y avait eu Anne Philipe, Marguerite (Pierrette jeune) ne serait peut-être pas devenue, une écrivaine reconnue en France et ailleurs. Maintenant, vingt ans sont passés après la mort d’Anne. Pierrette, ayant à peu près l’âge qu’Anne avait le jour de leur connaissance, s’engage dans l’entreprise de lui redonner la vie et avec la vie, la gloire qu’elle mérite. Cette dette de reconnaissance envers Anne, qui impose à Pierrette de s’exposer, de se mettre en jeu, de parler de soi, c’est le même mécanisme qui a lié Dante à Virgile, ou Montaigne à La Boétie. Virgile emmène Dante dans l’Enfer et dans le Purgatoire, il est son guide dans le voyage dans le passé où Dante retrouvera le sens de sa vie, de ses idéaux et de sa foi. Le voyage de Pierrette — dans son passé et dans les morceaux de la vie d’Anne qu’elle a pu reconstruire – est aussi une recherche de soi, une prise de conscience et, en même temps, le miracle de recréer la vie. Et ce miracle, évidemment, comme dans les exemples du passé, jaillit de la dialectique, du « dialogue entre-deux ». Montaigne, de son côté, exalte la valeur de l’amitié avec La Boétie pour préparer soi-même et ses contemporains à la première autobiographie de l’histoire littéraire. : « Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » Plusieurs fois, dans ce beau livre on lit des phrases qu’on pourrait reconduire à ce que dit Montaigne : « parce que c’était elle ; parce que c’était moi. »

002_buongiorno anne002 180 À partir de cette base, se fondant sur cette structure de la mémoire qui alterne les souvenirs récents aux faits plus lointains, Pierrette Fleutiaux, transformée à sa fois en Virgile ou Montaigne, nous emmène dans une histoire de plus en plus fascinante et émotionnante qui se développe selon un flux unitaire de la narration. Les vacances d’été à Ramatuelle, par exemple, sont situées à moitié du livre, comme une pause entre plusieurs événements qui nous touchent, nous angoissent ou nous font assez comprendre de ce qui se passe dans un certain passé, ou dans le monde de la littérature, dans les maisons d’édition, et cetera. « Bonjour, Anne » est un livre qu’on ne peut trop facilement raconter — et c’est là aussi une de ses grandes qualités. Il va largement au-delà de tout portrait littéraire. Je connais beaucoup d’écrivains qui ont connu dans leur vie de gens de talent et de génie, des personnalités extraordinaires que la vie ou l’histoire ont abandonnées à l’oubli. S’ils avaient fait, même en petite partie, ce que Pierrette Fleutiaux a fait pour la mémoire d’Anne Philipe, notre petit monde aurait fait un grand pas en avant ; la littérature cesserait d’être une consolation pure et simple devant la solitude et la mort. On a de plus en plus besoin de sortir du virtuel et de ces fausses fictions ou tristes photographies – violentes et minimalistes – de tragédies autour de nous, qu’on nous dit inévitables et qu’on nous oblige à accepter. À côté des mémoires douloureuses, nécessaires – il ne faut surtout pas oublier ! –, nous avons besoin de mémoires positives, heureuses : des hommes et des femmes qui — grâce à leur intelligence et talent, à leur conduite sage, équilibrée, généreuse — ont réussi à faire prévaloir sur les maux du monde une vision positive de la vie. Ils se sont efforcés, comme nous dit Anne Philipe, avec sa simplicité touchante, « de vivre avec élégance, toujours, parce que l’essentiel c’est d’être soi le plus possible ». Et toute reconstruction « créatrice » de cette humanité bienveillante est beaucoup plus qu’une mémoire tirée des livres et des journaux. Cela a fait pour nous aujourd’hui Pierrette Fleutiaux, avec sa force tranquille.

Giovanni Merloni

TEXTE TRADUIT EN ITALIEN

Voyage dans la langue du père, un texte captivant de Barnabé Laye II/II

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Voyage dans la langue du père, un texte captivant de Barnabé Laye II/II

« Père, Mère, Pays, Cocotier, Calebasse, Lagune, Savane, Femme… », voilà des mots qui se retrouvent souvent, très souvent chez « Une femme dans la lumière de l’aube », le roman d’exorde de Barnabé Laye dont j’ai amorcé hier un rapide reportage.
Un roman consacré à la femme, donc à toutes les femmes. Un roman dédié en réalité à une seule femme, la mère. Une femme de quelque façon ressuscitée et réincarnée en une autre femme prénommée Germaine.
Mais, comme on a déjà pu l’entendre, l’immense charme de Germaine consiste dans son « rôle charismatique » à l’intérieur d’une communauté fort liée aux traditions où le respect entre les humains est reconnu comme le plus important des trésors.
Ce roman est aussi celui de la responsabilité du nom, de l’héritage d’un devoir parfois embarrassant et terriblement exigeant : celui de « continuer » ce que le père a pu faire de bien dans le monde au cours de sa vie. Le devoir de ressembler au père…

« Un soir s’en est allé un enfant du lignage. Un soir s’en est allé un enfant, de l’autre côté de l’océan. Un sacrifice. Un holocauste. C’est l’époque qui veut ça
Alors mon père s’en est allé de l’autre côté de la mer. Premier garçon d’une famille de treize enfants, il n’eût pas été convenable que l’on désignât quelqu’un d’autre. » (page 21)

Comme j’avais écrit hier, j’ai ressenti fortement cette « affinité du chapeau et du père » entre Barnabé Laye et moi. Mais, il n’y a pas que cela. Il y a aussi le tiraillement, parfois déchirant, entre la poésie et la narration — sommes-nous davantage des poètes ou alors des narrateurs ? —, s’ajoutant à la recherche constante d’un flux qui soit affabulation, flux de la mémoire, flux de la pensée, rêverie, mais aussi clarté cartésienne, tandis que notre éducation sévère nous impose des ingrédients indispensables : la rigueur, la logique et la cohérence entre les actes (en ces cas-ci, les écrits) et les paroles (les mots que nous utilisons pour nous frayer un chemin dans la vie)…

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

Dans ce premier roman de Barnabé Laye, on ne pourrait pas distinguer où finit la poésie pour laisser la place au roman et vice versa :

« La femme, c’est la terre, c’est l’arbre, c’est le ventre où vient dormir les soirs de pleine lune l’esprit du pays » (page 12)

Mais ensuite, dans les oeuvres plus mûres, les deux expressions deviennent plus autonomes, tout en restant liées, comme deux soeurs affectionnées.
Il est d’ailleurs inévitable que la poésie se radicalise, qu’elle se cale de plus en plus dans une forme spécifique. Ce n’est pas le même langage et rarement des écrivains-poètes ont le même équilibre et la même maîtrise de Victor Hugo en passant du roman au sonnet (ou à l’ode) et vice versa.
Je pourrais faire une longue liste de poètes adorés qui n’ont pas eu la même désinvolture d’Hugo. Le Zibaldone de Leopardi, par exemple, quoique merveilleux, est très lourd pour un lecteur de romans, tandis que ses Canti sont légers, parfaitement coulants de la bouche qui les profère à l’oreille qui les entend. Le même discours s’adapte parfaitement à Ugo Foscolo, à Baudelaire, à Cesare Pavese. En vérité, les Ultime lettere di Jacopo Ortis, tout comme le Spleen de Paris ou La bella estate ce sont de la première page jusqu’à la dernière des poèmes en prose.
J’ai d’ailleurs fort admiré la démarche de Àlvaro Mutis, reconnu comme un des plus grands poètes de l’Amérique du Sud, qui a « réécrit » en prose ses romans courts — centrés sur la figure de Maqroll le Gabier, son personnage charismatique — à partir des textes qu’il avait déjà exploités dans une épopée poétique.
La plupart des romans écrits par des poètes sont forcément courts. Ceux de Mutis comme ceux de Baudelaire, Foscolo, Pavese, et cetera.
Il y a d’ailleurs des écrivains à l’écriture extrêmement poétique comme Antoine de Saint-Exupéry ou Gabriel Garcia Marquez, bien sûr sous l’emprise de personnalités différentes et de civilisations différentes. Et Saint-Exupéry, quant à lui, n’était-il pas un pilote, un grand voyageur, fasciné par ces mêmes mondes lointains au-delà de l’océan d’où jaillit comme fontaine d’eau pure et sauvage l’affabulation luxuriante des auteurs latino-américains ?
Y a-t-il un rapport strict entre la poésie et l’affabulation, cette forme de narration basée éminemment sur l’expression orale, qui se perd parfois dans les mille pistes des dialectes… tandis que dans le cas des auteurs de langue espagnole et portugaise elle parvient à briser l’écran, à traverser les océans d’une part et de l’autre ?
Oui, il y a un rapport sinon une identification.

« …le soir descend en rideau de plus en plus sombre et je marche comme un étranger, dans la rumeur assourdie de la ville, au milieu de ces gens, au milieu des vélos qui bringuebalent et se dandinent, mulets à deux roues portant l’homme sur la selle, la femme en amazone et, sur le porte-bagages, un grand panier de lattes de palmier, comme un ventre rond. Une forte odeur d’épices et la poussière… » (page 14)

Avec ce « voyage dans le pays du père » de Barnabé Laye cette identification entre la poésie et l’affabulation trouve sa source primordiale : la langue. La langue de son pays, qu’il a assimilé à travers les rêveries du « père-mère » et cette répétition de mots magiques : « Père, Mère, Pays, Cocotier, Calebasse, Lagune, Savane, Femme… »

« Germaine dit : c’est la concession, ses deux frères, un cousin et le vieil oncle y habitent, chacun chez soi, avec les épouses, les gosses, les neveux et les nièces, les chiens et les chats et même un âne qui rêve à l’ombre et que taquinent les gamins. » (page 23)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

La langue maternelle ne peut pas s’effacer de l’esprit rêveur de Barnabé Laye, comme il est impossible que s’effacent de la mémoire et du geste de Ghani Alani, par exemple, les caractères d’une calligraphie millénaire.
La langue du pays ne peut pas s’effacer… D’autant plus si cette langue ne se condamne pas à l’isolement dialectal, si elle trouve sa force dans la mise en valeur des traditions, des histoires, des fables.
Pour faire ressortir de toute son évidence l’importance de ce trésor de la langue vivante, Barnabé Laye a voulu nous faire vivre son drame le plus profond et caché. Celui de la perte graduelle du contact avec le pays lointain.
Au fur et à mesure de la disparition des personnes plus proches, on se détache des lieux, on a de moins en moins envie de s’y rendre. Mais justement, la musique envoûtante de la voix du père nous aidera à panser toutes les blessures…

« — Comment t’appelles-tu ? dit-elle dans un long soupir. Ça se voit, tu n’es pas du coin… De toute façon, ils sont obligés de nous relâcher… Il faut faire de la place pour ceux qu’ils vont embarquer aujourd’hui. C’est comme ça. Ils ont l’impression de travailler. Pendant ce temps, le chauffeur de l’accident court toujours… » (page 18)
« Elle m’a dit : Mon nom est Germaine, mais tout le monde m’appelle Tati Germaine, par politesse, eu égard pour mon âge. Elle dit : elle aurait pu être ma mère, donc elle pourrait être ma tante. Et puis un nom, c’est magique, le raccourci d’une destinée, c’est une projection dans le futur, le nom est à chaque instant ce que l’on devient… » (page 19)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

La voix du père est d’ailleurs la pointe d’un iceberg identitaire, auquel nous devons la force et la beauté de ce roman. Un roman qui résiste au temps en vertu de sa poésie et de sa narration prodigieuse.

« Tu vois… petit… c’est une fumée, c’est tout. Tu comprends, rien qu’une fumée. Le temps d’exister, et plus rien. Elle retourne à l’air, se dilue, elle est lavée par l’air et il n’y a plus de fumée. Elle est cendre que la terre reprend et malaxe. L’homme… cendre et terre à jamais… Tu comprends ? » (page 21)

Barnabé Laye est donc une figure majeure pour sa faculté de transformer la langue populaire, évocatrice et riche d’affabulations, en véritable langue littéraire.
Il suffit de citer les « livres frères » de « Une femme dans la lumière de l’aube », par exemple « Le radeau de pierre » de José Saramago, ou alors « Ilona arrive avec la pluie » de Àlvaro Mutis.

« Un bruit soudain. Quelqu’un heurte à la porte. Dans l’embrasure apparaît le visage poivre et sel du vieil oncle.
Oh ! je vous dérange… Ce n’est pas urgent. Je reviendrai demain.
Il fit volte-face et son œil droit décrivit un demi-cercle éclair. Avant de refermer la porte, il écrasa à plate semelle un cancrelat qui rêvait sur le carrelage. Le battant claqua dans un bruit de gifle sèche et le silence s’installa debout comme une statue de bronze.
Germaine se détacha et laissa tomber :
— Après tout, tant pis.
…Puis elle se mit à rire d’un rire nerveux, bref, saccadé. Pour conjurer la fièvre, pour se protéger du mauvais œil, pour bander l’œil du vieil oncle, ce point d’interrogation au ventre du soupçon. Elle rit encore, rire humide comme une éponge pour effacer le trouble secret que vient d’éveil le le jeune homme à califourchon sur ses genoux. » (pages 45-47)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

Il est clair et certain qu’il y a un lien, une grande affinité d’esprit et de style entre le patrimoine expressif que Barnabé Laye hérite de son pays natal, qu’il transforme en un monde narratif tout à fait original et celui qu’on retrouve partout chez les auteurs de l’Amérique latine. D’ailleurs, il y a une impressionnante coïncidence, quant à la latitude terrestre, entre le Bénin de Barnabé Laye et les pays entre Chili, Colombie et Cuba. Il faut savoir aussi que Barnabé Laye avait écrit, avant ce roman, en 1985, un livre consacré à « La cuisine antillaise et africaine »…

« Le jour maintenant marchait à notre rencontre, la route traversait les plantations de palmiers nains alignés comme des sculptures végétales, leurs larges palmes vertes présentaient vers le soleil encore pâle des grappes de noix rouge et or. Un peu plus tard, une odeur de vase, de crevettes séchés, les marécages venaient à nous, faisant frissonner leurs cheveux de roseaux et de bambou, la mangrove aux arbres géants dormait encore d’un sommeil de palétuvier.
Soudain, un sifflement strident. Une lumière violente projetée sur le camion depuis les bas-côtés surprit le chauffeur… » (page 65)

La culture afro-cubaine ou afro-américaine, qu’on évoque pour nombreuses formes de musique « révolutionnaire », est d’ailleurs une culture reconnue — parallèle vis-à-vis de la littérature européenne, française en particulier — que j’aime et partage énormément, tout en la reconnaissant différente et parfois antagoniste par rapport au modèle européen.

« La maison va et vient au rythme des messagers, des annonciateurs, elle va de nouvelle en nouvelle. Et puis, las de tout cela, de tant parler, de tant écouter, las de pleurer — rire pour ne pas s’inquiéter —, chacun s’en retourne au point zéro de sa misère, de sa solitude… Le crépuscule couvre lentement les rumeurs de la ville, verrouille l’angoisse fermée des portes et des fenêtres et les loupiotes vacillantes s’allument une à une dans les demeures pour chasser la peur de la nuit. » (pages 52-53)

Dans un de ses interview, Barnabé Laye semble se dérober à toute parenté poétique et littéraire. Quitte à déclarer l’importance de la sincérité de l’expression :

« Après avoir lu le roman du Sud-Africain Alan Paton, « Pleure, ô pays bien-aimé », j’ai refermé le livre, complètement bouleversé, comme si je venais d’avoir une révélation… Je me suis dit : C’est cela qu’il faut faire, écrire dans une langue simple et dépouillée ; laisser la musique des mots épouser l’ardeur des sentiments ; traduire la fragilité des existences et la détresse au cœur de l’homme… J’avais quinze ans. Peu de temps après, j’ai dit à mon père que je voulais être écrivain. Il m’a répondu, un peu gêné : Mon fils, ce n’est pas un métier pour un Noir, ce n’est pas un métier pour nous. J’ai toujours obéi à mon père que je considère comme un des hommes les plus intelligents que j’ai jamais rencontré… Alors, j’ai choisi de devenir médecin comme mon oncle maternel que mon père admirait et citait en exemple. En lui annonçant mon choix, mon père me dit à l’oreille, comme une confidence : Et puis, ton oncle, lui, il change de voiture tous les deux ans et il est marié à la plus belle femme du pays ! avant de s’en aller en riant dans sa barbiche. Par ailleurs, pour des raisons que je ne saurais expliquer, je trouvais que la médecine était un métier très… poétique. »

Je crois pourtant qu’il y a objectivement un extraordinaire rapprochement de style, voire de façon de voir le roman et la vie, entre Barnabé Laye et ses contemporains — aînés ou cadets — d’au-delà de l’océan. C’est une piste qu’on devrait fouiller, d’abord pour éviter un classement de ce roman, original et sincère, à l’intérieur d’autres genres de livres suivant l’actualité. Ces livres peuvent être considérés comme importants pour leur intérêt politique ou de témoignage, mais rarement ils ont aussi un véritable intérêt littéraire.
C’est un peu revenir à ma petite (et unique) critique initiale au titre et, surtout, à cette couverture « publicitaire » qui pénalise beaucoup, à mon avis, la portée universelle de « Une femme dans la lumière de l’aube ».

Giovanni Merloni

Le roman de Germaine, un texte prémonitoire de Barnabé Laye I/II

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001_laye 1 seghers001 180 Le roman de Germaine, un texte prémoni-toire de Barnabé Laye I/II

« Une femme dans la lumière de l’aube » de Barnabé Laye est un livre profond et juste, dont le message moral et humain va bien au-delà de cette image du titre…. Une image élégante, mais assez « légère », à mon avis, par rapport à la valeur poétique ainsi qu’au contenu réel du roman.
D’ailleurs, cette « femme » évoquée s’appelle Germaine. Guide charismatique tout au long du « voyage dans le pays du père », elle n’est pas du tout une femme quelconque.
(Ce livre aurait d’ailleurs mérité une couverture plus sobre et moins envahissante. Mais j’expliquerai après, avec mon enthousiasme, les raisons de cette toute petite observation…)

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L’année dernière, j’avais assisté, près de l’Espace Mompezat (siège de l’Association des Poètes français) à la lecture, qui m’avait touché, du recueil de poèmes « Par temps de doute et d’immobile silence » de Barnabé Laye ayant comme thème la nostalgie du pays natal et protagoniste absolu le Nil. J’avais même cru que ce poète était égyptien, tellement intense et dramatique, dans l’assistance, résonnait la voix de Claire Dutrey en train de dire ses vers par cœur.
Barnabé Laye est né à Porto-Novo dans le Bénin (1), ce petit pays traditionnellement lié à la France qui s’accoude sur le Corne d’Afrique tout en gardant à son intérieur d’énormes trésors de beauté artistique et naturelle.
D’ailleurs le Nil — cette longue cravate d’eau bénéfique venant du cœur du continent africain pour se jeter d’un air hautain et solennel dans la Méditerranée — représente pour notre Auteur une deuxième patrie africaine, un point de repère de l’espérance.

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Ensuite, j’avais lu quelques-unes de ses poésies, en y découvrant une grande force et cohérence. Une expression assez simple, très proche de la langue parlée, illuminée d’ailleurs par des éclats d’originalité absolue. Mais je ne savais encore rien de cet homme au chapeau, très gentil et toujours souriant, que j’entendais lire ses poèmes d’une voix envoûtante et persuasive… la voix d’un père, d’un guide qui assume ses responsabilités avec un fatalisme joyeux… avec cette capacité de sortir du quotidien d’un instant à l’autre par le coup de queue d’un seul mot, d’une seule phrase remontée subitement à la mémoire…
Récemment, on s’est trouvés par hasard autour d’une table dînatoire et l’on a profité pour échanger sur plusieurs sujets. Ce fut d’ailleurs une rencontre entre deux hommes au chapeau, avec le même attachement fétichiste et fataliste à cet outil primordial.
Peut-être, le petit Borsalino a plané sur la tête de Barnabé de la même façon où le chapeau à la Indiana Jones est devenu indispensable pour moi. Comme mes lecteurs affectionnés le savent, mon penchant exagéré pour le chapeau vient surtout de l’image hiératique de mon grand-père paternel — dont j’ai trouvé rarement des photos tête nue —, tandis que « Père » est le premier mot-clé qui affleure aux lèvres lorsqu’on s’aventure dans le monde poétique et romanesque de cet Auteur exceptionnel pour ne pas dire tout de suite Grand.

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À partir de cette « affinité de chapeaux », j’ai délibérément transformé notre rencontre conviviale en interview. Cela a fait déclencher mon engagement d’esquisser un portrait de Barnabé Laye à travers son œuvre. Je lui ai donc demandé de me parler de ses romans, plutôt que de sa vie.
Il a choisi son premier roman publié en 1988 par Seghers — « Une femme dans la lumière de l’aube » — très adapté au but de retracer le parcours d’une vie consacrée à la poésie et à la littérature.
La liste de ses publications est d’ailleurs assez longue. Des textes importants avaient déjà circulé en France avant ce roman. D’autres livres, dont deux romans, ont été publiés après.
Donc, je dois faire attention et le lecteur aussi. On n’a pas le droit de trancher un jugement ou même une impression à partir d’un seul livre, même s’il est peut-être le plus important de sa vie.
Oui, dans la tradition des patriarches, l’enfant aîné demeure pendant quelque temps le fils unique, celui qui nous cause la plupart des appréhensions et des surprises. Mais après, on s’affectionne aussi à l’enfant cadet, à la fille qui arrive en troisième devenant la coquine du père…
Et pourtant, fermant les yeux après la lecture de ce livre-aîné, j’ai le sentiment d’avoir touché à une œuvre vraiment exceptionnelle. Car je vois là-dedans une heureuse synthèse entre poésie et prose ainsi qu’entre les différentes âmes et formes expressives de cet Auteur prodigieux. Il me semble que cela représente déjà le pivot et le primordial point de repère des créations successives, même si la poésie jouera dans le temps un rôle de plus en plus autonome.

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Dans « Une femme dans la lumière de l’aube » — qu’on pourrait titrer aussi bien « Le roman de Germaine » —, on découvre en filigrane des faits et des circonstances de la vie de Barnabé Laye qui expliquent le rôle primordial que la poésie assume dans la création de sa prose évocatrice et fabuleuse qui ne déborde pourtant jamais d’une architecture narrative solide et cohérente.
D’abord, il y a l’événement crucial du changement brusque de ciel et de vie en 1961, à l’âge très jeune et délicat des 20 ans à peu près, quand Barnabé, ayant reporté le premier prix au bac français dans son lycée au Bénin, eut la chance de partir à Bordeaux pour y suivre ses cours universitaires à la faculté de Médecine, avant de s’installer, en 1971, définitivement à Paris.
Ce serait intéressant d’imaginer la double existence de ce jeune hématologue à la Pitié-Salpêtrière, qui profite de tous les petits intervalles pour écrire des poésies renouant, à travers elles, les fils coupés de sa destinée tout à fait spéciale.
Mais je préfère me plonger avec vous dans cette « odyssée » donnant lieu à une seconde naissance, destinée à remplacer son sentiment de déracinement et d’exclusion vis-à-vis de ses origines intimes…
Je vais donc remémorer dans ma tête les nombreux plans de cette narration « sans exclusion de coups », au rythme envoûtant et serré, où l’on évoque l’importance de la tradition orale et, en même temps, du dialogue intérieur.

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Comme on a pu bien comprendre, ce texte de Barnabé Laye jaillit spontanément, comme une cabale, des mots magiques et solennels du père.
Cependant, ce roman de l’amour du père pour son enfant, que celui-ci partage avec une dévotion sans bornes est aussi le roman de l’amour, aussi réciproque, entre la mère et le fils.
On dirait que ce voyage dans le pays du père est aussi le voyage où l’on espère de ressusciter la mère morte et de reconstruire, à travers elle, l’esprit et l’âme de la patrie.
Un véritable voyage à la « découverte de soi », où trois voix s’alternent et se mêlent dialectiquement :
— la voix du père, qui est aussi la voix du pays ;
— la voix de Germaine, cette femme charmante et charmeuse qui pourrait être une tante ;
— la voix intérieure du jeune protagoniste, qui incorpore en elle la voix et la figure invisible de la mère…

« C’est peut-être cela une mère, cette chose que je ne connais pas… …Ma mère est morte en couches. Les médecins n’y ont rien compris. C’est le cœur. C’est le cœur qui a lâché. L’amour de l’enfant a grandi dans ce cœur, il a grossi, au-delà de toute mesure. L’enfant attendu, après tant d’années de mariage…. Elle a pris l’enfant dans ses bras, l’a couché sur son ventre, l’a recouvert de ses mains et puis son cœur a explosé. Le cœur gros, trop gros, rempli de l’enfant. Et mon père, comme un arbre desséché, est devenu à la fois père et mère pour ce berceau blessé. Cela s’est passé, un soir de novembre, à Villacoublay… Certains soirs, je le sais, au sortir du bureau, il faisait le détour par le cimetière. Mais, de cela, il ne parlait pas. » (pages 24-25)

Pour fondre cette polyphonie en un seul train narratif, basé sur l’unité de l’espace et du temps, Barnabé Laye a dû évidemment recourir à la fiction et au renversement des rôles entre personnages réels et personnages imaginaires.
Dans cet esprit, l’Auteur projette certaines circonstances de son propre destin sur la figure du père tandis que le fils, protagoniste et narrateur à la première personne, serait né en France, à Villacoublay, dans la banlieue parisienne. Donc, au commencement de cette histoire, Celui-ci arrive en Afrique pour la première fois. Il a presque le même âge que l’auteur du roman lors de son décisif départ en France.
Ce renversement est d’ailleurs indispensable pour créer un pont vers les nouvelles générations, en évoquant le drame des gens originaires de pays lointains qui sont gâtés par un contexte fort évolué comme celui de la France, mais sont aussi confrontés au « devoir » de renouer leur lien identitaire avec leurs racines (2).
Bien sûr, il n’y a pas que ce devoir « rituel », imposé de l’extérieur, par quelqu’un qui ne nous connait pas et ne nous connaitra jamais.
Chacun de nous est spontanément sensible à l’hypothèse d’un retour idyllique aux origines, engendré par la nostalgie sincère de notre langue maternelle et de nos propres habitudes refoulées.
Barnabé Laye ressent vivement et intimement ce rappel du pays du père et de la mère.
Il éprouve toutefois un malaise, un poids psychologique, le sentiment d’une situation contradictoire, d’une déchirure qu’on ne guérira jamais.
Voilà pourquoi il décide d’envoyer le fils… à sa place. Car évidemment il n’est pas possible de renouer ce qui a été coupé, désormais. Revenir en arrière c’est une illusion et retourner sur le « lieu du délit » ce serait une faute encore plus grave.
Il décide alors de faire éclater les contradictions liées à l’impossibilité de « faire la navette » entre deux réalités étanches. D’autant plus que cette condition « d’éternel étranger », s’ajoutant aux drames familiaux, se traduit pour ce jeune homme inquiet en empêchement de vivre pleinement une vie normale.

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Dès la première page du roman, ce jeune homme noir se voit catapulté dans son pays d’origine, soudainement perturbé par une tentative de coup d’État et une répression tout à fait inattendue. À son drame personnel s’ajoute, sans transitions, la tragédie d’un pays qui subit de but en blanc une violente transformation l’effondrant dans la détresse et la peur :

« …dans les regards inquiets, les salutations dérident les rires figés : — Que le jour te soit bon. Attention au couvre-feu. — Que le jour te soit bon aussi. Couvre-toi bien, répond l’autre. Puis il lui prend la main et lui parle tout bas de ces choses qui ne peuvent se dire à voix d’homme, il y a eu une réunion secrète hier dans la nuit, tous les ministres étaient présents autour du grand patron, chacun armé jusqu’aux dents, la décision a été prise de frapper fort, de frapper les réactionnaires, tous les mous, les tièdes, les opposants, les étudiants, frapper tous ceux dont le silence et les yeux ne se peuvent supporter… Déjà deux mille cinq cents personnes arrêtées… Couvre-feu, couvre-toi, le frère ! » (page 58)

Au cours de cette « rapatriée » qu’il avait prévu tout à fait pacifique, il se trouve au contraire pris au piège jusqu’à perdre le nord et même à négliger son statut d’étudiant universitaire positivement installé dans une réalité fort équilibrée et progressive. Les événements externes le bouleversent, en l’empêchant de poursuivre le but primordial de sa visite en Afrique.
Heureusement, au beau milieu de cet égarement douloureux, une belle surprise éclate. Il rencontre Germaine et, à travers elle, la voix de la réalité. Une réalité extrêmement dure, mais aussi dense de découvertes et de saveurs.
Dès l’atterrissage de son avion, le jeune protagoniste avait été très mal accueilli par le pays longuement rêvé : on lui avait volé la valise avec tous ses documents, il était tombé dans un piège lors d’un accident de voiture, il était fini en prison.

« — Sujet de sexe masculin, âge 21 ans environ, arrivé d’Europe ce jour par le vol UTA 256, affirme venir dans le pays de son père pour la première fois… Devait loger chez son oncle, mais ce dernier a quitté la ville sans laisser d’adresse… Appréhendé pour vagabondage sur la voie publique et participation à attroupements non autorisés par le préfet de police… » (page 17)

Les perspectives deviennent sombres, jusqu’au moment où il rencontre une silhouette féminine qui lui adresse la parole.
D’une génération plus âgée que lui, Germaine adopte d’instinct le jeune homme l’entraînant dans sa petite communauté.
Elle partage avec bienveillance les souhaits de son hôte qui voudrait rencontrer son oncle quelque part dans le pays ainsi que son père. Mais la petite sérénité initiale, qui avait rempli de curiosité et d’embarras le jeune « étranger », est brusquement interrompue.
Dans une séquelle d’événements de plus en plus menaçants et inattendus, on apprend la mort de l’oncle politiquement engagé et on commence à endurer une crise qui se termine dans un invisible et pourtant évident coup d’État.
Bien tôt, Germaine aussi est menacée et doit quitter son quartier, abandonnant la ville près de la grande lagune.

« Le regard rieur du chauffeur rompt la monotonie des trois pensées parallèles qui vont chacune leur petit bonhomme de chemin… » (page 67)

La partie centrale du livre se déroule ensuite, sur le fond de l’angoisse et de la peur, avec la mise en valeur du charisme du personnage de Germaine, à l’origine une commerçante très vivante et populaire, qui évolue au fur et à mesure, se transformant en guide courageuse et, finalement, en véritable « mère Courage ».

« Au fur et à mesure que le véhicule monte, nous arrivant comme les échos de tam-tams chantants, des voix en chœur prennent corps telles des silhouettes sortant des brumes vers la lumière. »

Tandis que le paysage de ce coin d’Afrique particulièrement exubérant et beau est offusqué par l’escalade militaire et policière du premier ministre, Germaine — telle la femme de l’ophtalmologue de « Aveuglement » de José Saramago — se déplace dans le territoire avec son jeune protégé tout en lui faisant découvrir, en décalage, avec un esprit même gai et insouciant, les traditions des familles et des clans locaux lors d’événements comme des fiançailles, des guérisons et des enterrements.

« Le chauffeur accompagne des lèvres la trépidation de plus en plus distincte qui s’engouffre dans la cabine. Puis, un peu excité, il dit : — Il y a un tam-tam femelle qui fait l’amour… Oh oui ! C’est un tam-tam de peau d’agneau qui vient de Sakéta. Écoutez-moi ça, il y a de l’amour dans l’air, c’est un tam-tam de fiançailles… » (page 68) « Le chef de famille, le cousin Oladé… avait envoyé à Germaine une lettre pour la mander de venir aux fiançailles, cela fait plus d’un mois, la lettre n’est jamais arrivée à destination. Tout marche mal dans le pays. Mais Dieu est grand. Germaine est là, malgré tout. » (page 70)

Entre Germaine et le jeune homme se déclenche, en raison de la différence d’âge, un rapport assez chaste et platonique, jusqu’au moment clou du livre…
Pendant leurs excursions euphoriques et angoissées, la nouvelle éclate de la prochaine arrivée du père. Le jeune homme l’attend longuement à l’aéroport mais ne réussit pas à le rencontrer…
(Et dans ce vide de l’attente, le lecteur s’interroge : depuis combien de temps le fils n’avait-il plus revu le père ? Ce père qui lui avait fait de père et de mère en lui inculquant la voix profonde du pays ?)
Finalement, le père arrive, mais les obtus policiers l’arrêtent et l’interrogent par tous les moyens pendant une nuit. Lorsque finalement le fils retrouve le père, celui-ci meurt.
La séquence accélérée des événements justifie alors le fait le plus inattendu : le jeune fils sans larmes fait l’amour à Germaine sur un petit lit à côté de celui où repose le cadavre du père…
Si je parlais d’un film, je dirais que le climax ayant touché le diapason on pouvait bien s’arrêter là, quitte à faire jouer aux acteurs un « post-scriptum » avec la scène de la disparition violente de Germaine qui, entre-temps, avait engendré l’enfant dont elle avait inutilement rêvé au cours de toute sa vie difficile.
L’auteur avait d’ailleurs besoin d’exploiter le thème de la vengeance pour la mort violente du père. Cela se traduit en une digression ou, si l’on veut, dans une parenthèse où le jeune homme abandonne momentanément Germaine pour rejoindre, en Égypte, un ami italien qui l’aiderait à devenir un révolutionnaire combattant.
Cette parenthèse sans Germaine se transforme rapidement en vision objective d’une réalité dépourvue de charme et de vie. C’est peut-être par le regret de l’ambiance chaleureuse de son pays retrouvé que notre héros découvre son inaptitude complète : il ne sera jamais un révolutionnaire parce qu’il ne peut rester indifférent à la douleur du monde…

«…Il faut que l’homme ait un frère, une sœur, un père, une mère, il faut que l’homme ait une femme, un cousin, une cousine, un neveu, une nièce. Il faut que l’homme ait un chien. Attention… Ne pas oublier le chien, l’homme et le chien, c’est spécial… Il faudra ajouter ça dans la Bible. » (page 122)

Mais il est vraiment harcelé par une destinée hostile. À la rentrée de l’Égypte il est à nouveau arrêté. Ensuite il tombe dans son même piège, se trouvant presque obligé d’achever son propos de « venger le père »… Il prend le couteau que Germaine lui a miraculeusement apporté… et poignarde le premier ministre…
En refermant le livre sur la mort de Germaine… cette femme courageuse jusqu’à l’inconscience, cette femme cultivée qui ne pouvait pas du tout partager ce sentiment obscur d’une vengeance hors de la loi…; en constatant qu’elle est tuée par les policiers parce que jugée coupable de l’agression au premier ministre… je découvre finalement la raison de son nom : elle s’appelle Germaine parce qu’elle n’est pas une mère ni une tante, mais plutôt une sœur, une sœur siamoise !

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Pour conclure ce premier reportage sur « Une femme dans la lumière de l’aube » de Barnabé Laye, je dois signaler l’extrême actualité de ce livre encore aujourd’hui.
Je dis cela, bien sûr, en considération de tout ce qui se passe de terrible et d’horrible en Afrique et dans le reste de la planète de ce temps. Toutes ces tragédies insupportables trouvent dans ce texte d’inquiétantes prémonitions.
Mais aussi, dirais-je, pour cette vision dramatique, que Barnabé Laye nous confie, de l’homme coupé en deux qui voudrait voir autour de lui un monde qui revient aux sources, à l’humain, à la simplicité des communautés ancestrales, au rite de la parole et du geste.

Giovanni Merloni

(1) Au lieu de mettre le lien, je préfère copier ce que je lis dans le web…. à propos du Bénin : « Lagunes et plages bordées de cocotiers au sud, douces collines plantées de savane arborée au centre, monts arides au nord… » « Le Bénin offre un étonnant condensé de paysages africains… Mais sa richesse, c’est surtout son immense patrimoine culturel, ses traditions variées (une bonne quarantaine d’ethnies), son histoire dense et tumultueuse, bien antérieure à la présence coloniale. » « Les voyageurs le savent bien, et lorsqu’ils choisissent de visiter ce pays, c’est bien souvent pour y chercher quelque chose, faire une sorte de pèlerinage, de retour aux sources… » « Le Bénin, c’est aussi la terre du « vodoun », culte « animiste » toujours prégnant qui a essaimé au Brésil, en Haïti, à Cuba. D’ailleurs ce pays « a été marqué par la traite des esclaves, dont des millions furent déportés depuis ses côtes. » « On y rencontre aujourd’hui nombre d’Afro-américains, venus marcher sur les traces de leur histoire. » « Le Bénin vibre enfin d’une réelle vie intellectuelle et artistique. On l’avait d’ailleurs surnommé le Quartier Latin de l’Afrique. » « Quant aux amoureux des grosses bébêtes, ils pourront pousser jusqu’au nord du pays, abritant deux parcs animaliers (dont un partagé avec le Burkina Faso et le Niger). » « À signaler également : le Bénin est le seul pays d’Afrique de l’Ouest francophone à avoir effectué depuis l’indépendance des transitions politiques sans violence. »

(2) Cela arrive à tous, aux Italiens aussi. Les amis français, tout en étant fort hospitaliers et solidaires, ne cesseront jamais de nous rappeler nos origines : « vous allez en vacances en Italie, cet été, n’est-ce pas ? » « Votre bouquin se déroule en Italie, non ? »

G.M. 

L’amour au temps de la Libération : À défaut d’Amérique de Carole Zalberg II/II

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L’amour au temps de la Libération
Deux femmes — Suzan et Fleur — se parlent à travers les pages du livre ou, si l’on veut, à travers un mur invisible nommé Océan Atlantique. Chacune d’elles dispose de trente-six répliques pour atteindre son but intime. À chaque réplique, l’une et l’autre lancent et relancent un boulet contre ce mur. On dirait qu’elles jouent à la pelote basque. La plupart des fois la petite sphère rebondit en arrière, mais il arrive aussi, de temps en temps, que l’Amérique vienne à Paris ou que Paris se déplace pour un séjour bref en Amérique. En ces cas uniques, le boulet a réussi à percer le mur. Mais les deux mondes ne peuvent vraiment se parler, parce que ce n’est pas seulement la géographie qui creuse les sillons et fabrique les distances. C’est surtout la vie qui sépare, lentement, insensiblement même les plus opiniâtres des amants perdus.
Et voilà le prétexte, la première occasion qui pousse l’Américaine Suzan et la Française Fleur, chacune de sa rive, à se retourner vers le passé pour y retrouver un sens à son existence : c’est un grand amour. Un amour qui n’a pas pu s’épanouir et s’exploiter au moment de la première rencontre d’Adèle avec Stanley, à Paris, tout de suite après la Libération. Cependant, en restant suspendu dans l’air comme un fruit interdit, cet amour avait fini pour se « cristalliser », comme dirait Stendhal, en déclenchant une nostalgie presque impossible à cicatriser.
« My name is Stanley. Il avait saisi la main d’Adèle et dans cet instant, ne voyant plus que le sourire et le regard de ce garçon, son corps tout entier rassemblé dans ses doigts qu’elle le laissait étreindre, elle oublia qu’elle était une mère dévastée, une épouse aimante en charge d’un destin, une femme déjà prise et pas qu’un peu ». (Page 167)
Suzan et Fleur, entre les lignes, se posent une question : « Y a-t-il eu peut-être, en 1945, en quelque forme un ménage à trois entre Adèle, Stanley et Louis ? » C’est la seule chose dont on ne parle pas dans le livre. D’ailleurs, ce serait difficile d’imaginer cette rencontre américaine d’Adèle et Stanley — à la distance de cinquante ans, à peu près — sans que rien soit passé entre eux.
Toutes les deux recherchent, peut-être, les fameuses « lettres compromettantes », mais elles ne les trouvent pas. Cependant, cette question du « grand amour » les inquiète : « Que serait-il arrivé — se demande Suzan — si mon père avait abandonné sa carrière pour suivre cette Française capricieuse ? Je ne serais pas née… Mais ! » De l’autre côté de l’occident Fleur, en revanche, se demande : « Que serait-il arrivé si ma grand-mère avait abandonné mon grand-père pour suivre ce Yankee musclé ? »
En fait, le roman est net sur ce point. Dès la première rencontre, Adèle n’avait pas caché l’existence d’un lien amoureux dont elle n’aurait pas pu se passer :
« Et puis elle avait dit “avec Louis, mon mari” et il avait su sans comprendre le mot lui-même qu’il était en retard d’une vie. Les images heureuses et brûlantes avaient voleté encore un peu en bourdonnant sous son crâne. Il avait failli se trouver mal et Adèle s’en était aperçue. Are you OK ? avait-elle réussi à demander. Vous êtes blanc comme un drap ! Venez, nous sommes à deux pas de chez moi. Je vous donnerai à boire. Pas question que je vous laisse repartir avant de vous avoir remis sur pied ». (Page 168)
Le « grand amour », qu’on appelle par ce titre de « grand » pour avoir subi quelques empêchements (comme Juliette Drouet avec Victor Hugo), ou pour avoir été décidément fauché (comme Abélard avec Héloïse) rarement s’achève dans le bonheur inoffensif, comme il arrive pourtant à Fermina Dàza et Florentino Ariza dans L’amour au temps du choléra de Gabriel Garcia Marquez. Car il devient le plus souvent (comme dans le cas de Baptiste et Garance des « Enfants du paradis ») un long et obsessionnel « roman de la mémoire » pour les directs intéressés et une espèce de boîte miraculeuse pour la multitude de curieux et de spectateurs qui voudraient y trouver un reflet de leur « grand amour » personnel. Ou bien, comme c’est le cas de la grand-mère Emma, qui choisit de ne pas y renoncer, c’est un bonheur dangereux et producteur de désastres. Par conséquent il est conditionné, piégé et de toute part menacé.
D’ailleurs, même dans le couple pionnier de Kreindla et Szmul il y a eu un moment critique aussi redoutable que les preuves infinies venant de la persécution, de la détresse et de l’exil. Et c’est l’amour qui l’a provoqué. L’amour presque innocent de Szmul et Mira, qui toutefois a hanté le destin de cette jeune famille, fraîche immigrée, comme une bombe à retardement capable de produire des dégâts irréversibles.
S’il n’y avait eu la volonté et la générosité de Kreindla, le destin de Szmul se serait peut-être rapproché à celui d’Emma, la fille d’Adèle que nous avons connue comme grand-mère de Fleur. Ainsi celui d’Adèle. S’il n’y avait pas eu les emportements de Louis, son mari jaloux et pourtant compréhensif. Toute dérive vers le désastre et la solitude passe toujours par l’absence de compréhension et de pardon de nos proches.

Le nouveau regard de Carole Zalberg
Notre auteure a bien sûr considéré la question de la diminution de l’écoute et de l’attention de la plupart des lecteurs de romans, en France et dans le monde.
Cependant, je crois que c’est surtout le thème de l’amour — de la difficulté d’en parler de façon équilibrée, se dérobant à toute envie d’indiscrétion et de la nécessité, au contraire, de se borner au maximum de respect possible — ce qui a dicté les contraintes que Carole Zalberg s’est obligée à suivre dans la quête de vérité et de chaleur familiale qui prend des formes différentes en passant d’un roman à l’autre de la Trilogie des tombeaux.
Cette nouvelle « mise en scène » littéraire, ce bouleversement dans la forme, la longueur et la structure même de l’écriture que Carole Zalberg réalise, s’organise à travers une fragmentation picto-filmique (Mondrian et les peintres futuristes pour les arts plastiques ; L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais [1961], The hours de Stephen Daldry [2001] et Short cuts de Robert Altman [1993] pour le cinéma). Mais ce bouleversement ressent aussi, sur le plan littéraire de la leçon : de Virginia Woolf pour cette rêverie vertigineuse liée au flux du temps ; de José Saramago et Jerôme Ferrari pour le rythme, la récupération de la tradition orale de la langue, la disparition des virgules et de tout tiret ou guillemets.
Avec cet esprit, à commencer par La mère horizontale, un « nouveau roman » est né. Et, chose vraiment surprenante, dès que ce premier livre est publié, la trilogie évolue, se transforme et prend des formes nouvelles au fur et à mesure que le sujet de la narration, d’un livre à l’autre, nécessairement change. Et change aussi le regard de Fleur, la dernière née, que son prénom désigne justement comme « le meilleur » dans sa famille.
Dans La mère horizontale, le regard de Fleur ne saisit presque jamais les personnages dans une action qui se déroule au dehors de sa mémoire et de son imagination. En suivant son regard, à la fois très rapproché de sa mère et très éloigné des autres personnages — selon des séquences qui rappellent de près le cinéma d’Alain Resnais —, le lecteur devient de plus en plus « libre » de juger et de pardonner, redonnant enfin à chaque histoire racontée leur dignité et vérité.
À cet éloignement du regard, Carol Zalberg ajoute un deuxième éloignement, en déplaçant les évènements racontés au dehors de toute chronologie et précision narrative. C’est un critère « transgressif » et inhabituel, qui sert à raconter des histoires « par tableaux de vie », tout en réclamant la participation du lecteur à la recherche d’un ordre qui puisse le satisfaire. Tout cela correspond d’ailleurs au sentiment magnanime de Fleur, à son esprit tout à fait démocratique.
Avec Et qu’on m’emporte, une espèce de règlement de comptes généalogique s’achève, qui avait été un des soucis de Fleur. En tout cas dans ce deuxième roman la quête de vérité et de pardon trouve une forme différente vis-à-vis du précédent. Fleur n’est plus seule à voir et raconter. Il y a un deuxième pilote. Une deuxième voix. Carole Zalberg trouve ici une solution de compromis entre la croissante exigence de fiction et le regard magnanime, respectueux et éloigné de Fleur ou, pour mieux dire, entre la demande de visibilité des personnages et les contraintes dictées par ses tabous sur les secrets de famille.
Mais la digue commence à se briser et finalement le personnage cible de ce deuxième volet, Emma, grand-mère de Fleur, raconte, explique, avoue, demande pardon, pardonne à sa fois. Elle est un personnage très discuté, le plus difficile de toute la lignée. Emma se défend, au nom de cet amour sans lequel elle serait morte. Pour cette partie du triptyque, dans laquelle les plans de la mémoire s’entrecroisent librement — avec une présence de l’auteure encore plus passionnée —, j’ai pensé au film de Stephen Daldry, The hours, soit pour la structure narrative du film soit pour les références à Mrs Dalloway et à Virginia Woolf. L’écrivaine à laquelle Carole Zalberg est en train de s’approcher de plus en plus.
Dans À défaut d’Amérique, une révolution copernicienne s’affirme avec le doublement du regard que notre écrivaine met en place donnant la parole — et l’action — à Suzan, faisant sortir ainsi cette histoire de sa dimension strictement familiale et mettant en cause toute l’architecture narrative précédente.
Maintenant, Fleur et Suzan ont le même espace et le même temps pour s’exprimer. Mais cette nouveauté dans les règles du jeu déclenche un procès à chaîne qu’on ne peut plus arrêter, lié au choix du numéro deux. Ce numéro décrit d’abord l’essence d’un couple — deux amants qui deviennent deux parents —, l’éternel affrontement du Bien contre le Mal, et aussi la séparation et la difficulté de dialogue entre les peuples.
Emblématique, sur ce propos, l’image de cette Amérique survivante à ses gloires passées qui vit son quotidien dans les pages de gauche, tandis que dans les pages de droite une Europe en difficulté essaie de maîtriser les suites centrifuges de l’écroulement du mur de Berlin. Au centre, là où le lecteur serre le livre de son pouce, bouillonne l’océan.
Mais ce numéro deux aide aussi notre écrivaine à balancer, comme dans une partition musicale, le rôle du soliste — joué la plupart des fois par Suzan — et le rôle du chœur ou de l’orchestre, dirigé par Fleur. Il éclaircit aussi les diverses fonctions narratives : Suzan agira sur le destin, essayant de le changer ou quand même d’en ralentir le rythme implacable, Fleur recommencera l’histoire de la famille « da capo », c’est-à-dire à partir des premiers pas de la petite Adèle qui en définitive n’est qu’une lointaine arrière-grand-mère. Les deux femmes n’ont pas trop de temps à disposition. Suzan doit raconter la visite à Palm Beach, qu’elle-même a provoquée, de la vieille Adèle, veuve et libre, que son père Stanley n’a cessé d’aimer. Fleur doit raconter l’après-Grande Guerre, le déplacement à Paris, la tragédie de l’Europe. Tandis que Fleur redescend du passé vers le présent, Suzan se déplace sur le passage du millenium fouillant elle aussi, sans aucun souci d’ordre chronologique, dans le passé de Stanley, pour se raconter pour la énième fois comment s’est passée la fameuse rencontre avec Adèle. Parfois, avec un hasard très bien maîtrisé, Carole Zalberg nous rapproche, d’une page à l’autre, d’une rive à l’autre, des souvenirs qui se touchent, se reconnaissent et se confrontent. À la page 73, par exemple, elle nous peint admirablement Stanley sur son lit de mort, en train de pleurer sur les photos abîmées d’Adèle, tandis que tout de suite après, à la page 74, elle nous parle de Louis, celui qui fut le mari d’Adèle, en train d’arriver lui aussi à Paris, jeune et fort, le banjo à la main.
Carole Zalberg a su faire front à un défi énorme. Comme dans la peinture, où il suffit de changer un particulier d’une main, d’un pied, passer une couche de bleu sur un petit coin qui était rouge, et le tableau se déséquilibre, elle s’est trouvée devant un nouveau vide à combler, une énième course à engager.
Mais ce n’était pas, pour elle, un problème à se creuser les méninges. Car la structure qu’elle avait créée, même dans sa complexité, lui donnait la possibilité de lancer une contre-offensive de la parole, et, surtout, une révolte des émotions. Elle a su faire ressortir ainsi — fragment après fragment — l’émotion et la pulsion authentiques de chaque personnage et de chaque histoire, leur redonnant la vie comme à des figures jaillissant d’un immense tableau. Des figures en train d’atteindre la rive, accrochées à des tessons de couleurs comme à des épaves dans un bénéfique naufrage.

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Deux personnages masculins : Stanley et Szmul
Dans un des premiers commentaires à ce dernier roman de Carole Zalberg, Emmanuelle Caminade  a écrit dans son blog (« L’or de livres ») qu’ici « les hommes ne sont pas absents, mais plutôt pâles et faibles ». Cela est possible. Cependant, les personnages masculins du roman sont surtout justes et nécessaires.
Ils font d’ailleurs de pendant à Fleur, l’invisible et presque muette messagère d’amour virtuel, en faisant souvent démarrer les passages les plus importants de l’action narrée : l’Américain Stanley, entrant dans le foyer meurtri de rue Beaubourg comme un éléphant dans une vitrine ; Szmul, mettant en marche, avec son ami Mendel, le petit « train de vie » en exile ; Louis emmenant la force et la joie de vivre des gitans errants.
Sur Louis je n’ai pas trouvé, ni cherché, trop de suggestions sur la fonction narrative de son prénom, qu’en revanche j’avais trouvé pour la plupart des personnages du livre (de Fleur à Emma ; de Suzan à Sabine ; de Lisa à Kreindla, et cetera), avec des traces très intéressantes sur Stanley et Szmul.
Stanley c’est le prénom de ce héros du débarquement en Normandie qui avait goûté la gloire dans ce Paris libéré qui fêtait la joie de vivre, de cet Américain qui, pendant cinquante ans, n’avait cessé de songer à rattraper cette Adèle perdue. Probablement, Carole Zalberg a choisi ce prénom en hommage au protagoniste d’Un tramway nommé Désir de Tennessee William, dont Elia Kazan tira le film homonyme en 1951 (L’invention du désir est d’ailleurs le titre d’un roman récent de Carole Zalberg).
En vérité, en lisant le roman, on ne pense pas à la silhouette et à la grimace de Marlon Brando. Mais le personnage du film, Stanley Kowalsky, ouvrier américain d’origine polonaise, peut bien rappeler le Stanley du livre — d’origine polonaise et fanatique des États-Unis lui aussi. On trouve aussi de fortes ressemblances entre Stella, femme de Stanley dans le film et Lisa, femme de Stanley et mère de Suzan dans le roman. Intéressante est aussi la coïncidence que prévoit l’arrivée à La Nouvelle-Orléans de Blanche Dubois (Vivien Leigh), venue de la France pour rejoindre sa sœur. Un voyage analogue à celui qu’Adèle aussi a fait aux derniers temps de sa vie et qui représente la situation clou du roman.
« La garce ! n’avait pas pu s’empêcher de penser Suzan chaque fois que son père avait repris son récit nostalgique. Tout ça pour le laisser en plan. Et lui qui n’éprouvait pas le moindre petit soupçon de rancœur. Mais tout ce rituel était pour lui si éprouvant qu’ensuite il s’endormait là, sur le canapé du salon, le grand album des retrouvailles recouvrant ses jambes tel un plaid anguleux. Si Suzan, afin qu’il puisse s’étendre, cherchait à le lui ôter, il parvenait, du fond de son sommeil, avec une force qu’en le voyant ronfloter le menton sur la poitrine on n’aurait pas attendue de lui, à lui saisir le poignet pour arrêter son geste. Suzan n’insistait pas. Que faire à part repartir chaque fois en pestant ? Son père devait aimer sentir le poids du souvenir sur ses genoux ». (Page 73)
Avec cette image tout à fait possible d’un double de Marlon Brando vieux, assisté par sa fille dévote, qui scrute les photos de son rêve échoué, Carole n’aurait pu nous donner d’images plus touchantes et douces que celles-ci sur cet homme au couchant de sa vie.

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Quant à Szmul, il est le héros caché du roman : « J’ai tué d’autres juifs dans leur guerre. C’est ce que Szmul a dit quand il est finalement rentré rue Nalewky ». (Page 25) Déjà, la Grande Guerre lui ouvre les yeux : « J’ai tué d’autres juifs pour eux et qu’est-ce qu’ils on fait, Kreindla, ces ignorants qui donnaient les ordres, ces pelures d’hommes qui se prennent pour des dieux ? Tu le sais, Kreindla, ma femme, ce qu’ils ont fait quand ils m’ont trouvé en lamentation, à me tordre les mains et m’arracher les cheveux sans espérer le pardon ? Tu sais ce que ces bien moins qu’hommes ont fait, Kreindla ? Ils ont ri, quoi d’autre ? Ils m’ont craché dessus. Et moi, j’ai pensé : Encore, et piétinez-moi, même. Parce que le fusil, Kreindla, c’est moi qui le tenais. J’avais le choix. Dieu laisse toujours le choix. J’aurais pu retourner le fusil contre moi ». (Page 26)
Il est sensible plus que beaucoup d’autres. Donc il prévoit en avance ce qui arrivera en Pologne et en Europe, d’abord pour les juifs, qu’on coincera de plus en plus dans les ghettos en les empêchant de vivre une vie normale. Heureusement, il n’est pas seul. Il peut se confier avec un ami, Mendel, moins sensible que lui, mais prêt à partager ses inquiétudes et se faire promoteur de tous les efforts nécessaires pour s’en sortir. Szmul et Mendel sont comme deux frères. Ils partagent tout, même le parapluie. Leurs femmes sont soudées. Lorsque Mendel (dont le prénom d’un grand homme de science marque un très positif esprit « évolutionniste ») trouve la piste de l’Amérique dans laquelle s’engager pas seulement pour survivre, mais pour vivre mieux, « L’heure venue, il a pourtant suivi son compagnon de parapluie » (Page 31)
Par la suite, Carole peindra Szmul comme un homme brisé, tourmenté. Un poisson hors de l’eau. Mais pas du tout un héros. Jusqu’à sa mort, tout à fait « banale » : « Mon Szmul est mort de toux ! et sa vieille bouche, elle était encore ouverte et tordue et comment je fais, moi, pour que les mouches et les esprits mauvais, ils n’y entrent pas ? » (Page 107)
Cependant, ici la recherche sur le prénom a été plus directe, moins hasardeuse et beaucoup plus touchante. Avec Szmul, nous n’avons pas affaire avec un personnage de film (Stanley) ou une lointaine figure de la Bible (Suzan).
Szmul Zygielbojm a vraiment existé. J’ai trouvé aussi, sur Google, une photo de ce héros au visage plein de souffrance. Polonais, il avait laissé Varsovie avec d’autres camarades après l’occupation allemande, pour essayer d’organiser quelques actions de résistance. Mais, au fur et à mesure que la situation du ghetto de Varsovie devenait la Shoah, il n’eut plus envie de rester en vie. Et voilà la lettre qu’il écrivit à Londres avant de se donner la mort le 12 mai 1943 (cf. Hiltel Seidman, « Du fond de l’abîme, Journal du ghetto de Varsovie », Pion, 1998. Traduit de l’hébreu et du yiddish par Nathan Weinstock.) :
« Derrière les murs du ghetto se déroule à présent le dernier acte d’une tragédie sans précédent dans l’Histoire. La responsabilité du forfait consistant à exterminer la totalité de la population juive de Pologne retombe au premier chef sur les exécutants ; mais, indirectement, elle rejaillit également sur l’humanité tout entière. Les nations et les gouvernements alliés n’ont entrepris jusqu’ici aucune action concrète pour arrêter le massacre. En acceptant d’assister passivement à l’extermination de millions d’êtres humains sans défense — les enfants, les femmes – et les hommes martyrisés — ces pays sont devenus les complices des criminels. […] Je ne puis me taire. Je ne peux pas rester en vie alors même que disparaissent les derniers restes du peuple juif de Pologne dont je suis le représentant. Mes camarades du ghetto de Varsovie ont succombé, l’arme au poing, dans un dernier élan héroïque. Il ne m’a pas été donné de mourir comme eux, ni avec eux. Mais ma vie leur appartient et j’appartiens à leur tombe commune. Par ma mort, je désire exprimer ma protestation la plus profonde contre la passivité avec laquelle le monde observe et permet l’extermination du peuple juif. Je suis conscient de la valeur infime d’une vie humaine, surtout au moment présent. Mais comme je n’ai pas réussi à le réaliser de mon vivant, peut-être ma mort pourra-t-elle contribuer à arracher à l’indifférence ceux qui peuvent et doivent agir pour sauver de l’extermination — ne fût-ce qu’en ce moment ultime — cette poignée de juifs polonais qui survivent encore. Ma vie appartient au peuple juif de Pologne et c’est pourquoi je lui en fais don. Je désire que l’infime résidu des millions de Juifs de Pologne resté en vie puisse survivre assez longtemps pour connaître, avec les masses polonaises, la Libération et qu’il puisse respirer dans un pays et un monde de liberté et de justice socialistes pour toutes ses peines et ses souffrances inhumaines. »

Giovanni Merloni

De la mélancolie de l’exil à l’orgueil de la vie : À défaut d’Amérique de Carole Zalberg I/II

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Le nouveau regard de Carole Zalberg : À défaut d’Amérique (Actes Sud, 2012)

Après La mère horizontale (Albin Michel, 2008) et Et qu’on m’emporte (Albin Michel, 2009), À défaut d’Amérique (Actes Sud, 2012) représente le troisième volet de la Trilogie des tombeaux, que Carole Zalberg a voulu consacrer à l’histoire des femmes (Sabine, Emma et maintenant Adèle) qui on marqué, une génération après l’autre, le destin de la famille dont Fleur (fille de Sabine, petite-fille d’Emma et arrière-petite-fille d’Adèle) est témoin et narratrice. À défaut dAmérique est un roman qui mérite d’être marqué d’une pierre blanche. Il représente un passage très significatif dans le parcours expressif de Carole Zalberg. Avec cela, elle va bien sûr occuper une place de premier rang dans la littérature française contemporaine. Ce roman — inspiré à la mélancolie de l’exil et à l’orgueil de la vie — s’écarte de toute vision traditionnelle et prend le large dans un contexte nouveau que l’écrivaine découvre et contribue à créer en même temps. C’est une clé, un style particulier dont l’écrivaine profite d’une façon prodigieuse, qui m’étonne et me touche profondément. « D’où viennent ces émotions soudaines ? » je me suis demandé. « D’où jaillit cette capacité de toucher et, en même temps, de corriger le tir avec l’ironie, la simple force de la vérité ? D’où vient cette capacité de « tenir » la galaxie centrifuge des fragments de mémoire qui poussent partout comme de la mauvaise herbe ? » J’ai eu besoin de temps, pour arriver à comprendre que cette clé de l’expression, ce rythme unique n’avait pas affaire qu’en très petite mesure avec une invention issue de la technique littéraire. Il y avait un regard et une voix qui faisaient agir tout ce manège magique me rappelant quelqu’un de très proche. Un signal de fumée très bien connu. D’un coup j’ai pensé à ma mère. Elle était de la même génération d’Adèle, protagoniste du roman. Elle avait grandi dans une famille d’intellectuels « libres penseurs » et antifascistes, avant de rester aux côtés de mon père socialiste et de mon oncle, communiste — son frère —, tandis qu’ils participaient activement à la Résistance de Rome. Sans être directement concernée par les persécutions qui frappaient ses amis juifs — dont quelques-uns se sauvaient au Guatemala et au Mexique, ou aussi dans la province italienne —, a-t-elle donc vécu les mêmes tragédies qu’Adèle, les mêmes espoirs que l’alternance de guerre et paix provoquait, en France comme en Italie, tout au cours du siècle dernier. Elle a vu les souffrances atteindre le sentiment du non-retour, de la fin de l’Histoire. Elle en a vu les traces réfléchies dans la vie de la multitude des gens auxquels elle s’est toujours intéressée et bien sûr dans sa nombreuse famille, qui s’ajoutait à la famille de mon père, aussi nombreuse, vivante et active au niveau intellectuel que la sienne. Elle aussi a dû « survivre », ayant sa famille à elle, devant s’occuper des trois fils nés l’un après l’autre, tandis que la guerre s’achevait dans le sang et l’Italie abandonnait son roi « sans moelle » pour devenir une République « fondée sur le travail ». Elle n’a pas été la seule, d’ailleurs, qui se soit spontanément obligée à ensevelir à jamais son identité intime, son talent à fleur de peau. Ma mère s’est sacrifiée dans un acte d’amour envers « les autres », à commencer par ses propres enfants. Et l’on dirait que ses mémoires, ses récits fabuleux ont jailli la première fois, comme un soufflard incontrôlable, au cours de ses rêveries, de ses nuits auprès de ses enfants malades ou insomniaques. Après, ce fut un fleuve, dont malheureusement très peu de traces sont restées, à part les nombreuses photos jaunies. Car ma mère se bornait à la « tradition orale » en se dérobant à la tâche de mettre noir sur blanc ses mémoires et de redonner ainsi la vie à son bouillonnant monde de morts. Avec cela, je ne veux pas dire qu’elle ait consciemment « renoncé » au statut de narratrice, ne fût-ce que pour raconter autour de soi l’histoire de famille. Au contraire, j’ai souvent pensé qu’il y avait, en elle, un souci « superstitieux », une sorte de peur de perdre les souvenirs en les consignant aux feuilles de papier. Ou aussi qu’elle préférait « interpréter » ses fantômes plutôt que les éterniser au dehors de sa personnelle représentation. Il est vrai que, dans la richesse de sa rêverie et de sa formidable mémoire, elle réussissait à transmettre à ses amis et à ses proches des multitudes d’histoires, qu’elle savait raconter avec le naturel et la vivacité d’un Eduardo De Filippo et l’élégance juste un peu hautaine d’une Franca Valeri. Cependant, elle n’était pas à proprement dire une écrivaine, ni une conteuse de fables à jet continu. Elle était la gardienne de la mémoire de cette grande et fascinante famille, constellée de personnages intéressants, dont je descends et que probablement je trompe. On peut donc bien comprendre la raison de mon étonnement devant ce roman, me reportant d’emblée à la joie infinie que j’éprouvais en écoutant, jusque dans l’âge adulte, les récits de ma mère ou aussi certaines de ses phrases, capables d’elles-mêmes de ressusciter un monde entier. Cela ne m’était arrivé, jusqu’ici, qu’en lisant Les Buddenbrook et Cent ans de solitude, ou encore, récemment, certains passages des Misérables. Évidemment, il y a une ressemblance, une affinité même, entre Carole Zalberg et ma mère, dans la façon de revivre les histoires de famille et la vie même. Après cette petite digression personnelle, qui me rapproche davantage de ce dernier roman de Carole Zalberg, je considère encore plus extraordinaire, et même miraculeux, ce que cette écrivaine a su faire. D’un côté, à travers son passionnant parcours initiatique, elle a fini pour ressembler comme une goutte d’eau à Adèle et même pour s’identifier en elle. De l’autre côté, elle a trouvé la force et les moyens expressifs pour donner pleine voix et juste espaceà ces pauvres morts qui, devenant des personnages « à tutto tondo », ont gagné finalement leur éternité.

« A egregie cose il forte animo accendono/ L’urne de’ forti, o Pindemonte e bella/ E santa fanno al peregrin la terra/ Che le ricetta… » (Ugo Foscolo, Les tombeaux, 1807)

« À nobles choses les forts esprits excitent/Les urnes des forts, ô Carole, et belle/Et sainte au pèlerin en est la terre/qui les accueille… » (la traduction est à moi.)

À défaut d’Amérique… et de Gérard Philipe

Ce titre magnifique explique et évoque en même temps. Il explique que Szmul et Kreindla, un couple de juifs venant de Pologne, au moment de la décision d’abandonner Varsovie, de plus en plus menacée par les lois antisémites, avaient envisagé partir aux États-Unis, mais qu’au cours de la quête des moyens pour réaliser ce projet, la possibilité de s’installer en France s’était révélée comme concrète et surtout immédiate. Ils choisirent Paris à défaut de l’Amérique. Cela évoque le sentiment d’un destin inachevé, un paradis perdu avant de l’attraper. C’est le mythe de ce monde lointain, riche et hyper civilisé, que toute l’Europe de l’Ouest partageait sans réserve jusqu’aux années quatre-vingt du siècle dernier. Pourtant, à en juger de ce roman, aussi réaliste que passionné, ce nom « Amérique » évoque encore aujourd’hui, comme le visage immortel de Marylin ou « la voix » de Frank Sinatra, un sentiment de profonde nostalgie. On est tous orphelins de cette Amérique incarnant le progrès et la confiance dans la capacité de l’homme de s’en sortir toujours. Moi, je partage bien ce propos. Il est aussi une provocation envers le monde d’aujourd’hui, piégé par un américanisme « triste », un peu méchant et redoutable aussi. Car maintenant l’Amérique est partout chez nous, partout parmi nous, mais elle n’a rien à voir avec l’Amérique de Charlie Chaplin, Bob Dylan ou Dustin Hoffmann. Mais je comprends moins le manque d’Amérique quand on a Paris. Et je ne peux pas oublier ce que Paris a représenté tout au cours du siècle dernier, dans le monde. Et chez ma mère aussi. À Rome, lorsqu’elle sortait avec mon père pour participer à ses « après-dîners » des années cinquante, elle disait, pour nous rassurer : « N’ayez pas peur ! Je ne pars guère en Amérique ». D’ailleurs, elle conservait très soigneusement une coupure de journal avec la photo de Gérard Philipe. Elle nous emmenait en visite aux châteaux de la Loire. Et fondait en larmes toutes les fois que le disque 78 tours, exprès pour elle, apportait la voix d’Yves Montand en train de chanter « Le galérien ».

La Trilogie des Tombeaux

À défaut d’Amérique se présente tout à fait « autonome » vis-à-vis de deux premiers livres de la Trilogie des Tombeaux. Donc, quiconque peut bien lire ce roman en premier, pour découvrir après la qualité des livres qui le précèdent. Mais, quelle est la réaction du lecteur qui se lance dans sa lecture ayant lu les autres ? Il est peut-être convaincu de faire déjà partie de la « famille de Fleur », dont il connaît la plupart des membres, de ne pas risquer, donc, de se perdre dans le labyrinthe des générations, même s’il devra nécessairement rencontrer de nouveaux personnages tout à fait inconnus. Cependant, dès les premières pages, il s’aperçoit d’une métamorphose inattendue. Il se sent légèrement égaré, car les personnages qu’il croit connaître sur le bout de ses doigts semblent habiter dans une autre histoire. Comme si la visite au monde de leurs ascendants les avait changés. À ses yeux, la langue et le rythme aussi semblent assumer une différente allure. Certes, cela le fascine et le touche vivement : cette nouvelle écriture, plus rapide et intense que jamais, se présente aussi comme une nouvelle lecture de l’histoire de la famille de Fleur. Quelques nœuds se sont défaits, une clé qui ouvre toutes les portes a été miraculeusement trouvée. Cela ne peut que passionner le lecteur, qui se confie à cette écriture magique, à cette nouvelle allure qui si bien s’adapte à représenter la cadence de la vie et à s’en abstraire aussi. Mais pourquoi, se demande-t-il, Carole Zalberg, au lieu de se borner tout simplement à ajouter deux autres générations à l’arbre généalogique jusqu’ici connu, a-t-elle voulu réécrire de fond en comble toute l’histoire ? Parce que d’un côté, je crois, l’écrivaine s’est vite aperçue qu’un troisième volet tout court — comme le Vicomte de Bragelonneou Le côté de Guermantes — n’aurait pas eu de sens. D’ailleurs, les deux histoires enchaînées de Sabine (la mère horizontale) et de sa mère Emma (la protagoniste de Et qu’on m’emporte) avaient été déjà très efficacement — et poétiquement — exploitées. De l’autre côté, les retrouvailles d’une quantité de documents et photos de famille tout à fait inédits, dont les lettres qui prouvent l’existence d’une liaison entre Adèle — arrière-grand-mère de Fleur — et l’Américain Stanley, donnent à Carole Zalberg l’idée géniale d’introduire un nouveau point de vue, celui de Suzan, fille de Stanley. Dorénavant, Suzan et Fleur partageront les mémoires d’Adèle, dans lesquelles elles fouilleront séparément, sans s’échanger les données. À Suzan, seule privilégiée dans toute la trilogie, il sera consenti de vivre dans le présent, de dénouer son drame personnel à travers l’action, de connaître et se connaître. D’ailleurs, elle est une étrangère qui observe de très loin, elle est donc autorisée à vivre à la lumière du soleil. Cette décision, tout à fait révolutionnaire, semble amoindrir l’importance de Fleur en la rétrocédant au rôle de co-protagoniste du roman. Cela, au contraire, la renforce, si on considère qu’elle n’est plus seule, même si elle ne le sait pas. D’ailleurs, Suzan ne décidera d’agir « politiquement » que dans les dernières pages du livre, tandis que Fleur trouvera, dès le début, le courage nécessaire pour avancer dans sa quête de vérité jusqu’à assumer ses responsabilités face à l’Histoire : « Je n’avais pas passé le relais, moi : j’avais eu des garçons. … J’étais mère, quand même. Ça suffisait à me maintenir aux aguets. Au début, je cherchais dans mes actes et mes paroles des répétitions. J’aurais triomphé, presque, très amèrement, si j’avais pu dire voilà, je suis comme elles [les femmes de la famille]. C’était tout ce que je connaissais…. Et puis ils ont grandi… Auprès de mes fils, auprès de Julio, leur père, qui sans faillir m’arrime à son monde à lui, je me suis désengluée de la transmission. La mauvaise. Celle dont on ne veut pas et qui vous hante. Alors j’ai pu décider de tirer sur le fil. C’était même impérieux. Je voulais prendre la mesure de ma libération. » (Page 14) Voilà les raisons qui ont poussé Carole Zalberg — en se donnant la chance d’affronter une énième descente à l’enfer et de remonter ainsi vers le « big bang » à l’origine d’un destin commun, encore plus vaste et redoutable que celui d’une seule famille — à provoquer une véritable rupture dans la continuité de son propos narratif. Et cette « rupture » me pousse à considérer À défaut d’Amérique moins comme le troisième volet d’une trilogie que comme le premier roman d’une génération tout à fait nouvelle.

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De la mélancolie de l’exil à l’orgueil de la vie

En se lançant, d’une rive à l’autre de l’océan, cette Adèle tourmentée et imprévisible — sans jamais se décider à lui donner un statut solide — Suzan et Fleur apaisent leur mélancolie avec l’orgueil qui deviendra, à la fin de cette traversée du désert, une façon de vivre généreusement dans leur temps. Ayant cherché leur futur dans le passé elles auront trouvé dans le présent le véritable sens de leur vie. En fait, À défaut d’Amérique est traversé dès le début par les pulsions opposées et complémentaires de l’orgueil et de la mélancolie. Je parle évidemment de l’orgueil d’hommes et de femmes qui ne se prennent jamais pour des héros ou des héroïnes, qui pourtant luttent désespérément pour une vie heureuse. C’est l’orgueil de la naissance quoiqu’elle en soit, de ses origines, de son histoire. Je parle, de l’autre côté, de la mélancolie de l’exil qui est l’évènement primordial que tous les personnages du roman partagent, mais aussi de la mélancolie qui accompagne dans le quotidien les vies difficiles et douloureuses, et peut se déclencher même pour un rien, pour un mot, pour une petite incompréhension. C’est la mélancolie qui entraîne Suzan et Fleur vers ces photos réconfortantes et rassurantes. Car le passé, même le plus horrible et douloureux, ne peut plus changer. Ses ombres et ses lumières, bien qu’apparentes et floues, sont de vraies ombres et de vraies lumières. « Lorsque je me suis lancée dans ces recherches, ou plutôt ces songeries autour des femmes de ma famille — c’est Fleur qui parle —, j’ai voulu, entre autres, rassembler des photographies. Je les préfère aux témoignages qui vous offrent un point de vue précieux, mais vous laissent en dehors de l’histoire ». (Page 81) En remontant en arrière, Fleur n’a plus tellement d’envie d’analyser la mauvaise terre qui nourrit la mauvaise graine. Le dicton populaire « telle mère, telle fille » selon lequel « les fautes des parents retombent sur leurs enfants » l’intéresse moins. Elle n’a plus de comptes à régler. Car elle a grandi. Et, au fur et à mesure que le drame de sa mère Sabine s’éloigne avec la personnalité aussi dérangée que contradictoire de sa grand-mère Emma, elle trouve un premier point de repère dans le personnage d’Adèle, l’arrière-grand-mère franco-polonaise, et en son mari Louis. Mais avant de se plonger dans son incertaine parenthèse d’amour avec l’américain Stanley, d’origine polonaise lui aussi, elle trouve chez Adèle d’autres traces encore plus passionnantes : à travers la brèche par où elle entrevoit son arrière-grand-mère, toute petite, en train de faire ses premiers pas, elle voit entrer tout d’un coup l’Histoire. Elle n’a maintenant qu’une dernière barrière à franchir pour remonter encore, jusqu’à tomber finalement sur le couple des parents d’Adèle : Kreindla et Szmul. Ils sont les véritables pionniers de la famille, qui ont eu la désespérée clairvoyance, tout de suite après la Grande Guerre, qui les a poussés à abandonner leur Pologne aimée pour chercher fortune ailleurs. C’est la même histoire de douleur et d’espoir que d’entières générations d’Europe partagent, dont beaucoup d’écrivains parlent, mais qui rarement trouve quelqu’un vraiment capable d’y entrer l’esprit humble et d’en sortir l’âme confiante. C’est au moment précis où l’Histoire s’affiche en se précisant dans le « temps retrouvé » des personnages majeurs — Kreindla, Szmul et leur fille Adèle — que Carole Zalberg devient de plus en plus consciente de la nécessité d’assumer, en tant qu’écrivain, la tâche du témoignage et de l’indispensable passage du relais entre les générations.

Giovanni Merloni

(continue)

« Et qu’on m’emporte », deuxième volet de « la trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg

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« Et qu’on m’emporte », deuxième volet de « la trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg. Albin Michel, 2009.

« Oui, je m’en rends compte maintenant, cet amour-là, à partir du jour où tu as failli te noyer, le jour lumineux et laid du caillou rose et de ta voix brisée, je me suis évertuée à l’étouffer. Alors que tu sombrais, je l’ai dit, j’avais été saisie par un désespoir si profond, j’avais senti monter en dedans comme une marée noire où j’étais restée si totalement engluée, incapable d’un mouvement vers toi, que j’en aurais vomi. Je voulais vivre moi ! »
Voilà — à page 49 de ce deuxième roman — l’explication affreuse du destin de Sabine, quasi morte dans les eaux de la Marne quand elle était toute petite, morte ensuite plusieurs fois avant de disparaître la première – avant sa mère et sa grand-mère – en sortant finalement d’une vie de plus en plus désastreuse.
Ce second volet de la trilogie, encore plus émouvant, si possible, de celui qui le précède, consiste en un long monologue dans lequel Emma, en s’adressant à sa fille morte, nous raconte. Ce monologue n’est pas une « confession » ni une « défense » devant le tribunal moral de sa famille et devant nous. C’est un véritable « j’accuse », qu’elle lance contre la rigidité des mécanismes qui règlent cette société humaine, sourde et aveugle, qui ne nous donne jamais le moyen de nous arrêter pour réfléchir et essayer de rattraper nos fautes.
Nous rentrons dans une narration traditionnelle, qui nous facilite la compréhension ou, mieux, la mise à jour, comme on dirait pour un logiciel, de toutes les informations que nous avions déjà « engrangées ».
Cela me donne aussi la possibilité de reprendre certains points que j’avais laissés de côté pour manque d’espace.
D’abord l’histoire du caillou rose. C’est à ce moment que la personnalité d’Emma se révèle ou, si l’on veut, se transforme. Elle a été toujours une rebelle, une contestataire. Jusqu’à ce moment-là, elle s’était bornée au minimum de ruptures indispensables – avec la famille d’origine, surtout – en se prenant de petites libertés, tout en essayant de rester dans les règles.
La naissance de sa fille ainée, Sabine, avait été pour elle un contresens. Cependant, elle avait des sentiments en soi, elle aimait la petite. En somme, elle était continument déchirée par une lutte intérieure. Emma Bovary, tout au long du roman de Flaubert, se préoccupe seulement de ses fictions amoureuses. Elle ne ressent aucun sentiment, aucune affection pour sa seule fille, elle la déteste. Cela arrive, pour l’Emma de Carole Zalberg, seulement après l’accident de la Marne. Elle devient méchante comme Emma Bovary, pour des raisons tout à fait similaires.
À la fin du roman. Emma, mourante à l’hôpital, demande continument qu’on lui apporte ce caillou rose recueilli au fond de la Marne par la petite Sabine, preuve flagrante d’un délit manqué qui a gravé ensuite plusieurs existences, à partir de sa vie même.
On devine, quand il est trop tard pour le récupérer, que ce caillou se trouve probablement chez Fleur, la petite fille d’Emma. C’est alors que finalement Emma délivre une dernière confession dans son dialogue extrême avec sa fille morte : « Est-ce que Fleur sait que je n’ai pas bougé ? Tu lui as raconté, n’est-ce pas ? »
Voilà une surprenante ressemblance avec ce que Mauriac nous raconte à propos du drame de Thérèse Desqueyroux. Elle aussi n’a pas bougé quand son mari a risqué de mourir empoisonné : « Bernard rentre enfin : — pour une fois, tu as eu raison de ne pas t’agiter : c’est du coté de Mano que ça brule… Il demande : — est-ce que j’ai pris mes gouttes ? Et sans attendre la réponse, de nouveau il en fait tomber dans son verre. Elle s’est tue par paresse, sans doute, par fatigue. Qu’espère-t-elle à cette minute ? “Impossible que j’aie prémédité de me taire.” »
La Thérèse de Mauriac détestait son mari « avant » cet épisode clou du roman. Notre Emma se détache de sa fille « après » la noyade manquée de justesse de Sabine. Mais le sentiment des deux femmes est le même, face au danger de mort de leur conjoint.
Le mari est un obstacle pour Thérèse, tout comme sa fille pour Emma. Car ces deux femmes ont surtout le sentiment de n’avoir pas encore vécu, de se trouver coincées dans une situation sans issue. Tandis qu’elles désirent « être emportées » ! « Rien n’égale l’abandon, cette exaltation qu’on éprouve à se laisser emporter sans savoir où ».
On devrait fouiller encore pour exprimer la qualité exquise de ce deuxième volet de la « trilogie des tombeaux ». Autour des trois femmes, on rencontre d’ailleurs de personnages mineurs qui sont indispensables eux aussi pour comprendre à fond l’esprit anticonformiste et sage de cette quête de vérité et de justice.
Il y a enfin l’Histoire. Car ce n’est pas du tout vrai, je crois, ce qu’on dit dans la couverture de « La mère horizontale », qu’avec ces romans on creuserait « un chemin singulier, celui des égarés de l’Histoire ».
Au fur et à mesure que le lecteur « entre » dans ces deux romans, il s’aperçoit, au contraire, de l’importance du monde qui vit autour de la scène racontée.
D’abord, on ne peut pas accepter que toutes les responsabilités de ce qui se passe soient attribuées à ces femmes qui ne savent pas faire les mères. Ensuite, on apprend que dans la chaîne des événements privés il y a eu deux guerres, la peur, les persécutions, la mort précoce d’un fils aimé, les changements plus récents, subis ou salués avec enthousiasme…
Moi j’ai aimé beaucoup ces deux romans soit pour leur écriture musicale juste et élégante, soit pour le rôle que l’Histoire, jamais indifférente, y assume.

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Giovanni Merloni

« La mère horizontale », premier volet de la « trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg

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« La mère horizontale » premier volet de la « trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg, Albin Michel, 2008

En occasion de la sortie du roman « L’invention du désir », dont j’ai parlé hier, j’ai acheté aussi deux livres de Carole Zalberg — « La mère horizontale », « Et qu’on m’emporte » — constituant deux volets d’une « Trilogie des tombeaux » qui sera prochainement complétée par un troisième roman.
« La mère horizontale » est le livre de départ d’une « recherche » de contemporanéité dans le temps et l’amour perdu.
Comme on lit aussi dans le dos de la couverture du deuxième livre de Carole Zalberg — « Et qu’on m’emporte » –, cette écrivaine « poursuit son étonnante remontée narrative dans une histoire familiale où les femmes sont incapables d’aimer ».
Cette « étonnante remontée » à travers le désir et le sentiment de culpabilité n’a pas, à mon avis, le but de dénouer une fois pour toutes une vérité absolue et définitive. Elle aspire plutôt à reconstituer, avec le lecteur, une sorte de « rapatriée posthume » entre les divers personnages de l’histoire d’une famille souffrante.
Une aspiration à la « rencontre » qui a besoin d’une bonne dose de compréhension, mais aussi de justice. Cela vient de la dernière-née, une jeune femme d’aujourd’hui, qui vit la contrainte de sa petite famille nucléaire, dans un monde où la famille se pulvérise. Mais cette femme — qui s’appelle Fleur, probablement en hommage aux « fleurs » que Baudelaire a fait jaillir du « mal » — ne peut pas feuilleter son album de famille, ses cahiers de souvenirs, sans se sentir obligée à reconnaître qu’elle est concernée par une pulvérisation familiale venant de loin.
Elle remonte : aux douloureuses vicissitudes de sa mère sabine ; au comportement « égoïste » de sa grand-mère Emma ; aux absences de plus en plus graves de son arrière-grand-mère Adèle.
À travers la contemporanéité textuelle de sa reconstruction des différents passés de ces personnages, en rapprochant entre elles les situations et les expériences que chacun a vécues, Fleur verra s’ouvrir des portes qu’on avait soigneusement fermées. Cela fera déclencher le salutaire flux de la vérité. Du moins la vérité que chacune des femmes de la famille se sentira obligée finalement à avouer.
Dans ce livre dramatique et vrai, agrémenté par une technique visuelle et cinématographique très efficace, la géométrie et le numéro trois assument un rôle primordial. Mais son élégante beauté est due surtout à la force des sentiments ainsi qu’à l’honnêteté intellectuelle de Fleur, le personnage-clé à la première personne qui trouve au fur et à mesure le courage de « remonter » dans l’histoire de famille.
Une histoire qui tourne d’abord autour de cette idée géniale de l’horizontalité, c’est-à-dire de la position étendue que Sabine, la mère de Fleur, adopte — sur un lit ou à même le sol — au fur et à mesure que sa souffrance lui devient de plus en plus insupportable. Une condition existentielle qui reflète de toute évidence l’abandon et la solitude psychologique et morale.
La pénible parabole de Sabine commence par la marginalisation subie de la part de sa mère Emma. Par réaction instinctive et désespérée, elle se plonge dans la contestation et ensuite dans l’autodestruction, jusqu’à la naissance de la petite Fleur qui semble représenter pour Sabine une pause, une bouffée d’air pur ainsi qu’une occasion pour réagir et retrouver la force de vivre. Mais ce n’est qu’un sursis : l’amour de sa fille et la bonne volonté de son mari Jean Marc ne peuvent pas l’empêcher d’une chute encore plus grave lorsque son incapacité se révèle évidente devant les engagements demandés à une véritable mère.
Les mères normales restent debout la plupart du temps, avant de se pencher le soir sur les enfants pour les rassurer contre le noir de la nuit, comme le dit souvent Fleur au cours de son récit. Elle a beaucoup souffert pour l’absence d’une mère à la hauteur de cet engagement indispensable.
Pourtant, jusqu’à l’âge de douze ans, Fleur a eu avec sa mère un rapport amoureux. D’ailleurs, Sabine, même dans les moments plus terribles de son autodestruction par l’alcool — qui a substitué, après la naissance de Fleur, les drogues encore plus dangereuses — a gardé toujours son immense amour pour sa fille.
Cet amour ancestral se joue aussi dans l’horizontalité,
cette horizontalité qui donne à l’auteur la possibilité de rapprocher le lecteur des corps de Sabine et de sa petite fille, comme dans un film japonais se jouant sur les premiers plans.
En général, une certaine lenteur accompagne toutes les scènes qui roulent autour des corps. Comme si le passage de la réalité sociale – ou asociale – à la réalité de l’amour, devait toujours être marqué par le passage de la verticalité à l’horizontalité, du rythme frénétique et insensé de la vie extérieure au rythme attentif et lent des moments où la joie de vivre s’affirme en jaillissant.
À tout cela s’ajoute l’importance du numéro trois.
Trois femmes – Emma, Sabine, Fleur – aux trois différents âges comme les trois personnages du célèbre tableau de Klimt. Trois enfants d’Emma – Sabine, Caroline et Thibault. Trois objets gardés dans un tiroir par Max, le père de Sabine, le jour où elle a risqué de noyer dans les eaux de la Marne… Enfin trois coupures du récit qui lui donnent une alternance de plus en plus passionnante : les souvenirs directs de Fleur ; l’histoire d’Emma et de ses trois enfants ; l’histoire de Sabine jusqu’à la naissance de Fleur.
Le lecteur doit subir la petite contrainte de ne pas suivre la longue histoire de famille de façon chronologique. Cela a une raison et une nécessité : il doit réfléchir, observer, noter, partager les émotions, pour avoir ensuite les instruments pour « continuer » selon son esprit cette histoire qu’il aura si bien assimilée.
Avec cette partition en « triptyque musical », le lecteur participe donc au dévoilement progressif de la vérité des faits. Il doit pourtant faire attention aux rares éléments — dates ou lieux — qu’on ne fournit que pour l’indispensable. Il doit s’efforcer d’« entrer » dans l’esprit d’un récit à plusieurs vitesses jusqu’à en découvrir le message universel.
Nous avons devant les yeux une humanité qui devient, à travers les années et les générations, de plus en plus égoïste et distraite. Nous voyons, par exemple, le comportement coupable d’Emma, la grand-mère de Fleur, trouver justification et même approbation dans une société qui donne raison aux plus forts, aux gagnants, et abandonne les plus faibles, les perdants. En regardant cela de tout près, on risque de s’arrêter aux sensations plus affreuses et aux mauvaises odeurs ou se tromper jusqu’à devenir incapables d’une vision d’ensemble — ou quand même d’une petite action positive. Mais on peut bien s’éloigner, réfléchir, prendre son temps.
C’est cela que Fleur a appris et nous apprend. Elle prend son temps, elle réfléchit, avant d’arriver à ses conclusions : le manque d’amour, et surtout de l’amour de notre père et de notre mère, apporte toujours des conséquences, des réactions contre soi mêmes ou contre les autres ; le monde où nous vivons est plutôt indifférent, tous les gens étant piégés par ce mécanisme d’action et réaction qui naît du manque d’amour ; nous vivons donc frôlant les murs, en attendant toujours le pire ; le jour où la positivité arrive avec un amour capable de tout remplacer et de tout effacer…, on a peur d’y croire. Fleur oblige Julio à réfléchir, à attendre, car elle aussi doit attendre et réfléchir.
Elle nous transmet un courageux message de prudence à partager sans réserve, car au-dedans de cette prudence il y a bien sûr un esprit de résistance, sinon de révolte. Dans la société où nous vivons, nous assistons au jour le jour aux mêmes malaises que subit cette famille d’Emma, Sabine et Fleur. Il y a certainement un manque d’amour entre les exigences d’un peuple adulte et le pouvoir. Peut-être, quelque chose ne va pas dans le mécanisme même de nos démocraties occidentales. Donc, la prudence de chaque individu, avec le maximum d’exploitation de sa capacité d’amour et de solidarité, peut être déjà une bonne base pour espérer, au moins.

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Mais le plus grand mérite de ce livre de Carole Zalberg — qui en a vraiment beaucoup — est dans cette langue qui est la vraie protagoniste du roman.
Avec son rythme variable, qui correspond toujours aux différentes géométries du récit, cette langue « juste » et toujours « vivante » oblige le lecteur à lire en même temps trois textes parallèles : d’abord celui de l’égoïsme d’Emma et de ses parents Adèle et Louis ; ensuite celui de l’autodestruction de Sabine et de sa sœur Caroline ; enfin celui de l’espoir et de l’équilibre de Fleur et de tous ceux qui savent attendre et résister.
Ces trois textes s’entremêlent et de temps en temps se dévisagent réciproquement comme des images juxtaposées.
Ainsi de récits différents se rapprochent l’un de l’autre, même s’ils se déroulent à différentes époques, dans le parallélisme des situations. On suit par exemple la grossesse de Sabine, en 1981, tout à côté de celle de Fleur. On raconte les drames successifs des rencontres de plus en plus pénibles entre la famille d’Emma et Sabine, son frère et sa sœur et, presque tout de suite, les très rares occasions où la même famille daigne voir la petite Fleur qui vient juste de naître.
D’un côté, on souligne que certains mécanismes sociaux se répètent. De l’autre, on montre les petites différences qui font que chaque destin humain soit unique.
Parmi ces récits douloureux, parfois angoissants, des images émergent de temps en temps, des petites scènes qui s’écartent nettement. Comme l’arrivée de Sabine, bouleversante et charmante au mariage d’un cousin ; comme la petite photo que lui impose son père. Enfin, c’est une polyphonie pleine d’harmonie.
Cette polyphonie retrouve enfin, après lecture, dans le cœur du lecteur qui continue mentalement à en vivre l’histoire, sa cohérence et son sens moral. On est finalement emmenés à réfléchir que la technique adoptée — visuelle et cinématographique — vient d’un esprit d’observation profond et aigu qui à sa fois vient de l’expérience de la vie, des joies perdues et des douleurs qui font croître.
Toute une humanité passe à côté du gouffre et peut d’un coup y précipiter. Mais cela est moins facile lorsqu’on a un but, une petite étoile devant les yeux. Quand on sait garder son sens esthétique et moral.
« Errare umanum est, perseverare diabolicum » : on peut toujours se tromper, mais il ne faut pas insister dans l’erreur. Cela serait vraiment diabolique, dangereux pour quelqu’un de nos proches.
Il faudrait surtout s’arrêter, avant que ce soit trop tard. Mais Carole Zalberg nous donne un fil d’espoir : il suffit d’arriver avant que ce soit tout fini. Pour Sabine mourante, l’arrivée et la présence continue de sa mère coupable suffiront peut-être à apaiser un peu son angoisse, à l’aider à mourir sereine.
Ou bien il suffit d’y être dans les moments les plus nécessaires.

Giovanni Merloni

« L’invention du désir » de Carole Zalberg

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« L’invention du désir » de Carole Zalberg, Chemin de fer 2010, lu par Micky Sébastian à « La terrasse de Gutenberg » à Paris.

Un livre très beau et très bien écrit, cette « Invention du désir » où Carol Zalberg, comme on lit dans le quart de couverture, « célèbre avec lyrisme et sans culpabilité le désir amoureux et les plaisirs de l’adultère ».
En privilégiant le point de vue d’une femme, elle nous raconte les émotions, les sensations et les péripéties de l’intelligence et de la fantaisie quand cet « événement » mystérieux éclate. Avec la grande douleur physique et morale qui arrive toujours quand on essaye d’isoler les « moments de l’amour » de cette « unique » histoire d’amour qui en est le moteur vague. Qu’est-ce qu’on peut faire quand on y est pris dedans ?
Selon Carole Zalberg on est emmenés à « inventer le désir ». Plutôt que le subir, ou le sublimer. Une forme de conscience de soi ? Une confession ?
Parmi les nombreux commentaires qu’on a écrit sur ce livre, je partage vivement les jugements de Stéphanie Hochet et Pierrette Fleutiaux. D’après le style narratif de cette auteure, c’est en tout cas le lecteur qui doit faire vivre le livre. C’est lui qui doit d’abord décider s’il est en train de lire un petit roman avec un probable final – triste ou joyeux —, ou bien s’il a devant lui une lettre ouverte, dès le début très courageuse, d’une femme qui à travers la passion amoureuse va se découvrir elle-même.
Quant à moi, j’essayerai de me tenir sur un état d’esprit moyen. En acceptant de suivre l’ardeur « scientifique » de cette « exploration » libre de préjugés et, en même temps, en quête des situations et des circonstances, indispensables — selon mon intérêt de lecteur « sentimental » — pour y retrouver un sens. En plus, après la lecture des précédents romans de Carole Zalberg, je veux voir s’il y a ici quelques mémoires des histoires que j’ai lues avec autant d’intérêt dans ses romans précédents, qui ne cessent de bouger dans ma tête.
D’ailleurs, on ne peut pas vraiment « inventer » le désir. On peut, certes, le débarrasser des chaînes, des équivoques, des fausses visions. Il faut, bien sûr, l’affranchir de toute littérature imbécile, et surtout de toute réduction du désir à chose vulgaire, répétitive et obsessionnelle.
Voilà. Cette petite merveille de Carole Zalberg va immédiatement au-delà d’un discours déjà vu sur l’amour et le désir. On peut dire, au contraire, par sa mesure et maîtrise de la langue, qu’elle réussit à raconter le désir d’une façon tout à fait nouvelle et inattendue.
Avec notre grand plaisir, dans ce « récit imaginaire » il n’y a jamais de la pornographie, ni même du facile érotisme dont on connaît de millions d’exemplaires.
D’ailleurs, la femme qui nous parle dans ce livre ne se refuse pas de dire ce qu’il se passe au-delà de la « porte blanche » de la chambre où son amant l’a enfin rencontrée. Par rapport aux désirs sous-entendus que Stendhal fait vivre dans la chambre aveugle de Clelia de « La chartreuse de Parme » ou Flaubert dans le carrosse agité de « Madame Bovary », le récit de Carole Zalberg ne cache rien.
La nouveauté est donc dans le mélange entre le récit explicite de ces moments d’amour — à propos desquels l’on ne comprend jamais s’ils « ont été » vécus ou pas, s’ils « seront » vécus ou pas — et la réticence voire la prudence de cette femme par rapport aux faits réels, aux lieux et circonstances.
On en trouve très peu de traces.

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L’action du livre se déclenche à partir de la rencontre de deux mains. Pendant le temps de la narration, ces mains sont un élément stable, très important sinon central dans cette histoire du désir. Mais nous voudrions en savoir plus.
À page 11 on nous parle d’une « gare » ;
à page 19 d’un « téléphone portable… au centre de la pièce » ;
à page 32 d’un « train » qui tôt ou tard emporterait la femme qui nous parle ;
finalement, à page 33, on a l’impression de toucher du solide : « C’était à l’heure de l’avant-guerre, à l’époque précédant nos mains ».
Ce fut en cette occasion la première rencontre : « Nous étions placés côte à côte et très conscients d’une proximité insensée… Tu m’avais déjà annexée ».
C’était probablement avant « l’annexion », la « Bérézina » et la « guerre éclair » des premières pages. Un temps de paix, avant le déchaînement du désir….
À page 59 notre « inventrice du désir » semble prendre une décision, en nous donnant une clé réelle de cette histoire. Son choix est tout à fait différent de celui qui a emmené Emma, dans un de ses romans, à abandonner trois fils, dont la fille ainée, Sabine, qui lui était particulièrement attachée.
Ici elle parle « à toi » — son amant – de « lui », son mari :
« Lui n’est pas, comme tu l’es, fait pour moi de toute évidence, un homme somme exacte de mes espoirs, de mes rêves, de mes émois. Mais il est devenu tellement plus que cela… Il est un havre, un pilier, un toit… Et surtout, surtout, les enfants, qui lui ressemblent tant, qui nous ressemblent lui et moi dans le moindre de leurs éclats… »
En relisant le livre, on pourrait trouver d’autres traces de réalité. Mais le sens de l’histoire est finalement clair : la femme sans nom renoncera à donner un toit définitif à son grand amour, mais, peut-être, elle ne renoncera jamais à cette personne avec laquelle elle est « un ».
Elle se délivre enfin de son « sentiment de culpabilité », en avouant à tout le monde qu’aimer deux personnes est pour elle parfaitement possible.
Mais elle a aussi le courage – que tout esprit honnête devrait partager — de « sanctifier » ce rapport vrai et absolu : « Je veux oublier tout ce que je sais, tout ce que mon corps a saisi de la vie au hasard des années, et ainsi dépouillée, m’offrir. Être l’innocence reconquise et seule digne de me guider. Je veux que tu comprennes cette virginité… » Elle veut aussi « être le temple pur », « devenir cette page absolument blanche pour ta signature et trembler toujours ensuite de m’en savoir gravée ».
Cette lecture nous laisse finalement entrevoir un passage très intéressant de la « recherche » de Carole Zalberg. Peut-être, certains personnages féminins reviendront dans les prochains livres pour nous dire la vérité ou alors une nouvelle vérité. Nous les attendons avec impatience. Mais ici, dans ce petit grand livre, on a gravé une pensée qui assume une valeur universelle. À travers une « invention du désir » comme celle-ci, libre et anticonformiste, on peut retrouver et reconnaître une nouvelle dignité aux sentiments humains au-delà des vestes que de gré ou de force on insiste à leur donner.
Il faut, d’accord, protéger ceux qui nous aiment, essayant surtout de ne pas être égoïstes. Et bien sûr entre deux amours il faut choisir. Cependant, on doit s’accorder le droit de se souvenir et de revivre le désir qui a rendu uniques certains moments de notre vie. Si on arrivait vraiment et jusqu’au bout à cela, dans cette société qu’on dit évoluée et laïque, on pourrait résoudre beaucoup de problèmes, encore plus graves, qui bloquent tout espoir de progrès, de civilisation et de paix dans la planète. Tandis que des montagnes de banalisations et culpabilisations obtuses au sujet de l’amour et du désir résisteront pour beaucoup de temps encore, sans que la littérature, hélas, puisse y changer grand-chose.

Giovanni Merloni

Les « présences absentes » d’Isabelle Tournoud

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Mes chers amis,
j’espère que vous ne me reprochez pas trop pour le fait de proposer à nouveau, avec quelques ajouts ici et là, des articles publiés il y a trois ou quatre ans dans mon précédent blog, que je vais bientôt supprimer.
Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas tout proposer de la même façon… Les articles qui reflètent, hélas, l’écoulement du temps seront publiés à une date ancienne et tout à fait fictive, regroupés logiquement.
Je vous propose dans l’actualité juste les textes gardant un certain intérêt, que la plupart de vous n’ont pas eu l’occasion de lire.
Parfois, les articles de cette époque refoulée étaient longs, très ou trop fouillés. Je les écrivais dans un esprit différent vis-à-vis d’aujourd’hui, en prenant chaque fois le temps nécessaire pour exploiter à fond le thème choisi.
Pourtant, en dépit de cette fastidieuse « longueur », je n’irai pas les couper pour les rendre plus agiles. Car cela serait vraiment exagéré, sinon diabolique. Je laisse une telle attitude aux rédacteurs d’ARTE, que d’ailleurs j’estime énormément !
Heureusement, je n’ai pas que mes anciens commentaires à vous proposer. Je vous demande seulement de patienter un peu de jours, m’aidant à réaliser ainsi un corpus homogène de mes textes critiques que je ne trouve pas tellement étrangers par rapport aux textes plus habituels et typiques de ce blog.
Merci !
Vous trouverez ci-dessous un article consacré à Isabelle Tournoud, que vous avez déjà connue lors d’une successive rencontre occasionnée par la lettre U de l’alphabet renversé de l’été 2013.

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Les « présences absentes » d’Isabelle Tournoud

« Je cherche dans mon travail à donner à voir une trace sensible du passage de la vie, a dit Isabelle Tournoud dans un entretien en novembre 2007. Je travaille sur la mémoire. Mémoire de corps qui ont été et qui ne sont plus. Peut-être ont-ils grandi ou sont-ils ailleurs ? Ou bien sont-ils morts ? Il s’agit pour moi de donner à voir l’absence. » Isabelle Tournoud, née en 1969 à Angers, est une artiste renommée qui expose depuis quatorze ans dans le monde de l’art contemporain en France et à l’étranger. Citée dans nombreuses publications, elle a exposé dans différentes manifestations culturelles, dans des centres d’art, des centres culturels, des galeries, mais aussi des festivals, des expositions collectives et de nombreuses Biennales dont la plus récente, en 2008, s’intitulait : « Les environnementales », à Jouy en Josas.
J’ai vu la première fois les œuvres d’Isabelle Tournoud en novembre 2007, dans une petite galerie de Vincennes et, tout de suite après, dans un très joli centre culturel de la banlieue parisienne, à Gentilly. Même sans connaître le parcours déjà important qu’Isabelle avait derrière soi, je m’aperçus immédiatement de la valeur de cette artiste, qui allait bien au-delà de l’originalité de son expression.

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Les sculptures d’Isabelle Tournoud correspondent à un choix primordial : attirer ceux qui les observent dans une réflexion ou plutôt dans une rêverie. L’artiste propose un thème à la fois réel et irréel, concret et symbolique, en ébauchant une idée, en suggérant une trace, en donnant ainsi aux visiteurs la possibilité d’utiliser cette idée ou trace pour développer un travail personnel. Elle offre une image générée par sa mémoire qui peut devenir après le corps et l’âme que chacun peut évoquer ou reconnaître.
Elle se rapporte à son public comme un vrai romancier devrait se rapporter à son lecteur : elle lui laisse la totale liberté de continuer son œuvre, d’y ajouter du sien ou encore de l’utiliser pour imaginer ce qu’il veut.
Comme un bon romancier qui sait garder le silence, en donnant au silence et au vide entre les mots la même importance qu’il faut donner aux mots, Isabelle Tournoud fait des sculptures « vides ».

008_isabelle x 180 « Les sculptures que je réalise représentent souvent des vêtements. Ces vêtements semblent garder l’empreinte d’un corps qui les aurait habités. Ils sont comme des secondes peaux. On peut aussi les voir comme des mues. L’absence naît du vide autour duquel ils prennent forme. De ce vide surgissent des images. Des images heureuses, douloureuses. Des rêves d’enfance. Il s’agit aussi pour moi d’évoquer la fragilité de l’existence. »
C’est donc le vide — le silence, le non-dit, le corps qui se dérobe avant de disparaître, la nature même qui se dérobe et disparaît — le premier élément de l’œuvre d’Isabelle Tournoud dont on doit marquer l’importance.
Avec le vide il y a le choix de matériaux tout à fait particulier. L’artiste ne fait pas de patchworks, ou de collages, ou d’assemblages plus ou moins hasardeux. Elle refuse d’un côté toute écriture surchargée, tout étalage de bravoure facile et surtout la confusion qui peut venir d’une récolte d’objets divers et porteurs de messages contradictoires. De l’autre côté, pour représenter certaines émotions, elle n’utilise pas le blanc pour la neige, ou le noir pour la nuit. On devrait dire, si ce n’était pas un paradoxe, qu’elle utilise la neige pour évoquer le blanc et la nuit pour évoquer le noir. En dehors de boutade, cette artiste va à la rencontre de la nature, où elle trouve les graines de coquelicots, la monnaie du pape, les coquilles d’œufs, même le sucre. Elle utilise des fragments ou des entités microscopiques que la nature lui offre, avant de les appuyer sur une surface.

007_ds peau d'ange2 180 « C’est pourquoi j’utilise pour réaliser ces sculptures, des végétaux. Que je les choisisse doux, sensuels ou légers, ces végétaux transformés en mues disent la précarité d’être au monde. J’associe humain et végétal pour parler de leur évanescence mutuelle. »
C’est donc le choix de ces éléments naturels le deuxième point de force de l’art d’Isabelle Tournoud. Le troisième est cette idée de la surface. Une surface mobile, comme la vie. La surface d’un corps en mouvement, d’un corps devant le miroir, la surface d’un pied, d’une main. « Un vêtement, une mue ». Mais on sait bien que le vêtement ne se tient pas debout tout seul tandis qu’on ne saurait imaginer une forme quelconque pour une mue d’animal. Ce que nous voyons chez Isabelle Tournoud ce sont de « vides habillés », des « enveloppes sans corps ».
Pour expliquer ce que me suggèrent ces « surfaces animées » d’Isabelle Tournoud, j’ai essayé de les marier avec des situations et des personnages de mon imaginaire, qui me conduisent toujours à des réflexions profondes.
D’abord la « haie » chantée dans « L’infini » de Giacomo Leopardi ; ensuite la « balustrade » des « Mayas » de Goya ; enfin le « chevalier inexistant » d’Italo Calvino.
L’image de la haie me fait plonger dans l’idée de la séparation entre l’homme (son intériorité, son corps, ses rêves) et la nature qu’il a devant (un paysage vaste, articulé, infini).
La balustrade me donne l’émotion plus directe d’une séparation — « théâtrale » — entre le spectateur qui se trouve en deçà de la balustrade et les deux hommes qui sont en train de faire connaissance avec les deux Mayas.

005_sottoveste 180 Le chevalier de Calvino ce n’est qu’une carapace blanche et lourde qui vit et partage les gloires de Charlemagne, même si au-dedans, au lieu d’un corps humain il y a un vide total. Cela provoque en moi l’idée d’une séparation intime, pas seulement entre le corps et l’âme, mais plutôt entre le corps disparu et la carapace bien existante.
Les images de l’infini de Leopardi et de la balustrade de Goya correspondent parfaitement à tout ce qui est à la base de l’œuvre d’Isabelle Tournoud, tandis que le chevalier inexistant de Calvino pourrait être le chef de file de tous ses personnages. Mais celui-ci est justement un personnage qui sort d’un livre, un monument à la déception, à la haine envers la guerre et la violence homicide. Un modèle, même dans son abstraction, trop défini, qui serait donc étranger à l’œuvre de notre artiste qui va bien au-delà d’un pareil thème « d’inexistence fabuleuse. »

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Ce n’est donc pas nécessaire de chercher encore d’autres exemples. Car le noyau central de l’inspiration d’Isabelle Tournoud est là, dans ces sentiments contradictoires — d’égarement et d’exaltation —, qui s’emparent de toute âme sensible se penchant sur un vaste paysage, sur la vie des autres ou sur soi-même.
Cela je le rencontrai dans l’extraordinaire installation « Instants dérobés » qu’Isabelle Tournoud avait très efficacement réalisée en mars 2010 dans le Temple de Pentemont à Paris. Les sculptures de notre artiste, discrètement insérées selon un parcours thématique dans l’église et dans les espaces au fond de la nef, pouvaient dialoguer avec la sensibilité et la fantaisie des visiteurs encore mieux que dans les autres expositions que j’avais vu. Il suffit de relire les titres des œuvres exposées dans les différents endroits, avec les renseignements essentiels sur les matériaux adoptés.
Transept : « Adieu mes pieds » (graines de coquelicots), « Alice » (graines de coquelicots), « Manteau d’enfant en peau de roseau » (roseaux et cuir) ;
salle au fond de la nef, rez-de-chaussée : « Mauvaises graines » (graines de coquelicots), « La sagesse » (monnaie du pape), « Bonne patte » (monnaie du pape), « Pas de Chaperon » (graines de coquelicots), « La botte de Sept lieux » (graines de coquelicots) ; étage des garnements : « Le coin des mauvaises graines » (cinq sculptures en graines de coquelicots) ; étage des nouveaux nés : « Dans la peau d’un ange » (monnaie du pape), « La petite fille du vent » (monnaie du pape), « Pas d’aile » (monnaie du pape), série « Les mauvais rêves » (monnaie du pape) ; étage de la femme : « Chemise de lune » (monnaie du pape), « L’oie blanche » (coquilles d’œufs), « Marcher sur deux œufs » (coquilles d’œufs), « Matrice » (sucre). Au terminus de l’exposition, au dernier étage de ce parcours de rêve Isabelle Tournoud nous offre une série de dessins (encre rouge sur papier) au titre allusif : « Danser la vie ».

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Dans un prochain article, je voudrais m’amuser à raconter les émotions que ces sculptures m’ont provoquées dans ce Temple presque dépourvu de décors et même ironique, lui aussi, dans la solennité de son rôle. Je me limiterai à citer la première et la dernière de ces réactions de spectateur. Installées dans deux niches en haut dans le transept, les sculptures « Adieu mes pieds » et « Alice » (en graines de coquelicots toutes les deux) ressemblaient à deux statues. C’était aussi la longueur de leur jupe qui exaltait leur caractère somptueux et même ascétique. J’étais ravi par la force de ces deux figures, devant l’équilibre immédiat qui s’installait entre elles et le grand espace du transept surmonté d’une coupole. Il n’y avait aucun décalage, ni disproportion ou sentiment d’infériorité. En plus, si je peux le dire, les deux « reines » ou « dames à l’âme noble » imposaient une joie de vivre où la solennité n’était pas rituelle et escomptée et le regard vers le surnaturel n’était pas nécessairement un élan religieux. Au fond du parcours, appuyées sur les murs de la petite pièce en haut, des jambes rouges dansaient seules et libres le cancan. Cela me donna une sensation nouvelle, une perception spéciale du travail d’Isabelle Tournoud, comme si elle me disait : « Je peins, je dessine aussi. Un jour, peut-être, mes sculptures se mettront en marche. Elles retrouveront leurs corps et rentreront dans la vie de tous les jours ! »
Avec ses œuvres extraordinaires, notre artiste veut nous rappeler que « la beauté est menacée », que « la vie même est menacée » et cela a besoin d’un matériau à la hauteur de ce sentiment et de cet esprit dramatique et ironique à la fois. Un matériau doué d’une force symbolique : « À l’instar du sable, les graines de coquelicot évoquent le passage du temps. Pour un instant agglomérées, elles pourraient s’égrener. Le souvenir même de la vie, de ces sculptures faites de cette matière, pourrait sombrer dans l’oubli. Mais les graines sont un formidable réservoir d’énergie vitale. Du néant renaîtra la vie… »
Avec ses graines de coquelicot ou ses coquille d’œuf, matériaux qui constituent en soi un véritable défi au passage du temps — vu la difficulté énorme à les protéger, à les garder inaltérés —, notre artiste s’écarte nettement du pop art ou de ses récupérations possibles. On devrait plutôt parler, ici, d’un « minimalisme sublime ». C’est-à-dire d’une sculpture insaisissable, sans poids et presque dépourvue de matière, qui se révèle par contre très proche aux transparences d’une peinture légère et insaisissable : « La monnaie du pape, dit-elle par exemple, est très intéressante pour la lumière qu’elle renvoie, pour sa légèreté et sa relative malléabilité ».

009_vestitino 180 Inspirée de la poétique sublime et vitaliste des « petites choses » la sculpture d’Isabelle Tournoud s’engage dans une lutte sourde et inexorable contre les « fabriques » et les matériaux qui tuent physiquement et psychologiquement l’homme et l’environnement.
Donc, ce n’est pas par hasard qu’Isabelle Tournoud emprunte à la nature ces matériaux cachés et presque invisibles qui n’ont plus de fonctions sinon devenir déchets et disparaître avant de paraître. La récupération de ces matériaux veut d’ailleurs signifier, par leur fragilité, la fragilité de la nature et de la vie humaine, mais aussi celle des objets et des œuvres d’art : toute créature naturelle et tout objet créé par l’homme est condamné tôt ou tard à la mort : « Chaque végétal porte en lui son sens et sa poétique, c’est de là que je pars. Je prolonge ce potentiel qui existe en chacun d’eux, mais toujours avec cette même idée : figer l’enveloppe charnelle de l’être avant qu’elle ne s’évanouisse. »
On revient par là à l’absence. Car à travers l’absence des corps — disparus on ne sait où —, ces « coquilles vides » deviennent de plus en plus présentes.
Une circularité s’installe, donc une raison de vie en plus, entre ces présences « hic et nunc » — ici et maintenant — et leur installation égarée au dehors de l’espace et du temps. Car le sens primordial de l’existence, qu’Isabelle Tournoud voudrait fixer à jamais sur ces très fragiles surfaces, est toujours ce dialogue entre fantômes qu’on appelle recherche de soi-même ou d’un autre qui « existait hier » et « n’existe plus » aujourd’hui. Une éternelle quête d’un moment de notre vie « qui existait et maintenant n’existe plus », d’un sens à donner à la vie « passée » qui, désormais, « n’existe plus ».
Cependant, les « présences absentes » d’Isabelle Tournoud passent devant nous et parmi nous comme une « démonstration sublime » que la vie existe. Voilà à quels résultats peut arriver la création humaine !
« La poésie toujours ! nous dit Isabelle Tournoud. Peut-être parfois avec une touche d’humour qui tourne au noir ou au cynisme, mais toujours et avant tout, la poésie, le rêve, la beauté, l’aérien, la lumière ! »

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Giovanni Merloni