Quand je venais vous voir : Laura Venturi

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Portraits d’ami(e)s disparu(e)s :
Laura Venturi

Dorénavant… Combien de fois ai-je dit « dorénavant » ? En fonction de quel accord implicite avec mes lecteurs ou interlocuteurs habituels ? Pourquoi promettre ? Je ne sais pas. Il est certainement vrai que je l’ai fait à plusieurs reprises dans ma vie, essayant toujours d’honorer mes engagements. Et j’ai eu aussi envie d’en parler, d’expliquer toujours mes projets et mes états d’avancement.
J’avais par exemple entamé une espèce de voyage à zigzag dans l’espace et dans le temps que j’appelais « le strapontin » et, plus récemment, j’avais solennellement déclaré mon intention de m’accrocher au présent. De réfléchir à l’avenir, ou aussi de rêver au sujet de ce qui se passe « à présent ».
Je me rends compte, aujourd’hui, à cause peut-être de cet état d’âme tout à fait particulier du passage de l’an, que dans les titres que je donnais à mes engagements il y avait une forte dose d’utopie. Cela ne faisait qu’un avec cette expression « dorénavant », dénonçant une attitude volontariste et peut-être enfantine.
D’ailleurs, il existe aussi une façon beaucoup plus réaliste de dire « dorénavant ». Car on peut bien se contenter d’un « désormais » qui restreint la perspective de notre engagement, nous proposant un parcours minimaliste ou, pour mieux dire, une voie de cohérence avec notre nature ainsi qu’avec nos capacités réelles d’exploiter jusqu’au bout les thèmes que nous proposons à nous-mêmes.
D’ailleurs, après réflexion, je comprends finalement l’absurdité d’imposer « a priori » des obligations ou des règles à des propositions artistiques ou littéraires qui nécessitent, au contraire, une certaine liberté ou, pour mieux dire, qui ont besoin d’un espace adéquat pour leur côté transgressif.
Suivant ce critère je vais donc essayer, avec la nouvelle année, de respecter une scansion plus simple pour mes publications :
— sous le titre « à présent » je continuerai à publier mes « nouvelles poésies » et quelques récits sous forme de « journal plus ou moins intime » ou alors de « réflexions sur l’actualité » autour de moi ;
— dans la catégorie des « contes et nouvelles », je continuerai à exploiter les textes que je considère comme les plus adaptés au blog, pour en faire dans le temps des écrits aboutis au point de vue littéraire.
Je continuerai enfin à développer mes « portraits ».

Et voilà ma première nouveauté pour l’année 2015 : les « portraits d’ami(e)s disparu(e)s ». Avec ces portraits, auxquels je songe depuis des années, j’essayerai deux épreuves assez engageantes :
— d’un côté, fixer sur la pellicule invisible de la page virtuelle les traits et les voix d’une cohue de personnages uniques que j’appelle « amis » ou « amies » en raison du sentiment qu’elles m’inspirent depuis toujours, même au-delà d’une effective amitié réciproque ;
— de l’autre côté, donner à ces portraits une taille assez courte, inaugurant ainsi, j’espère, une forme plus expéditive d’écriture et donc de lecture sur ce blog.

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Quand je venais vous voir

Lorgnant hors de la fenêtre d’un après-midi de soleil,
Agréablement assis dans le fauteuil blanc
Usé juste un peu par la file, je dessinais, en attendant vos
Remèdes précautionneux, vos propos
Adaptés à l’arrogance de mes faux malaises.

Voltigeant, blouse ouverte, vous exploitiez
Energiquement le contact nécessaire avec mes tripes
Nerveuses. « Arrêtez ! Calmez-vous ! » vous disiez,
Tranchant vos conseils telles de claires sanctions :
Une heure de piscine, pour vos pauvres épaules !
Ritournelle inécoutée. Ô combien vous me manquez,
Interlocutrice inspirée de mes faux surmenages !

À présent, vous flottez dans la mer de mes larmes, invoquant pour vous-même de remèdes bien connus, impossibles pourtant dans mon rêve éloigné.

À présent je me noie avec vous dans l’adieu.

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Giovanni Merloni

Disparue à l’improviste le 23 janvier 2013, Laura Venturi était mon médecin traitant à Rome. Une femme exceptionnelle, unissant la compétence en plusieurs spécialisations à une générosité non commune. Je pouvais lui confier n’importe quel souci ou secret, elle me transmettait toujours une merveilleuse joie de vivre. J’ai appris cette douloureuse nouvelle il y a une semaine, comme il m’arrive souvent, hélas, pour beaucoup de personnes en Italie, avec lesquelles j’avais perdus les contacts après mon départ à Paris et que pourtant j’aimais et ne cesse d’aimer vivement.

Je vide le sac (Solidea n. 23)

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Giovanni Merloni, Trois générations, part. Janvier 2015

Je vide le sac

Un sac de plâtras
au bout de la rue là-bas
pourrait contenir
pourquoi pas ? —
nos deux corps foudroyés
obligés de ressusciter
au moment topique
de l’emménagement,
des travaux frénétiques
de l’installation solennelle
d’un grand lit.

Je m’y vois, avec toi
là-dedans, au bout d’une vie
de joies arrachées, de délires
provisoires, ô combien
importants !
Toi et moi,
nous étions étendus
à même l’herbe
— enveloppés l’un dans l’autre,
les yeux clos,
la bouche ouverte —
engloutissant
goutte à goutte
le bonheur de l’amour
la stupeur de l’amour
le chagrin de l’amour.

Dans ce sac ordinaire,
nos statues sont cassées,
mises en pièces, renversées
réduites au néant d’un ticket
d’un cellophane
balayé par le vent.

Ou alors, ces amas
sont la trace minérale
d’une cloison animale
séparant nos deux vies
de l’allure spectatrice
d’un voisin sans malices
ayant pourtant l’envie
de cueillir nos prémices
dans son retrait
complice.

Ces anonymes fatras
sont l’écho assez fugace
d’un colloque démoli
lors de l’écroulement
de ce mur mitoyen
emportant sans soucis
(et sans aucun préavis)
dans les bras de la mort
l’observateur accroupi.

Une longue histoire d’amour.

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Giovanni Merloni, Trois générations, part. Janvier 2015

Voilà, je vide le sac.
C’est l’histoire d’un amour
verrouillée pour toujours
se dévoilant sans détour
au jour le jour
à l’oreille exercée
d’un bonhomme ordinaire
qui vivait solitaire
au-delà de ce mur.

J’arrivais toujours
avant que toi.
De rien d’autre
je ne me souviens.
À défaut de ce mur
qu’on gagnait en montant
au sommet bien humide
d’un escalier croulant ;
de ces plâtres noircis
retombant sur les pieds
comme d’écorces meurtries
ressemblant à des oiseaux
du bon augure.

Il est tout à fait inutile
d’essayer de t’oublier.

Ah, s’il n’y avait pas eu
cette rancune, ces mots
sans courage ni fortune !

Ces autres amies,
envers lesquelles je me fatiguais
(décidé par moitié,
incertain à part entière,
disponible jamais)
elles ne servirent qu’à précipiter
mon aveu irrémédiable :
il demeure insupportable
ce mur de douleur !

Fin de l’histoire d’un mur.

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Giovanni Merloni, Trois générations. Janvier 2015

Ce n’est pas de ta faute
si je cède à moi même.
Ce n’est pas toi qui déchaînes
le nouveau désespoir
au constat de ton absence.

Si jamais je reviens
à ta vaine rencontre
dans cette chambre écroulée
si jamais je caresse
l’ombre bleue de la tresse
que ta tête a gravée
sur ce mur claustrophobe,

tu te ratatines,
tu endosses dix robes
l’une sur l’autre
pour me paraître un pantin
emmitouflé.

Et surtout, tu te tais.
Magnanimement, tu te tais.

Puis tout cesse. S’évanouit
l’encombrant souvenir
de ce monde anéanti
de chambres et de lits
glissant à l’infini
au milieu de mes doigts
engourdis.

Giovanni Merloni

Une « Macondo » hivernale (À présent, n. 13)

Mes chers lecteurs,
J’avais rempli deux pages de considérations et réflexions que je considérais comme assez importantes autour de cette « nouveauté » (ou « actualité en évolution ») des blogs. Une chance extraordinaire que les nouvelles technologies nous ont offerte, en nous donnant, très généreusement — parfois « in extremis », au bout de vies constellées de rendez-vous manqués —, la possibilité de nous exprimer librement et jusqu’au bout.
Dans mon propos, j’avais pourtant glissé des phrases baroques, qui se multipliaient les unes sur les autres comme des vagues au cours d’une tempête.
Peut-être, cette prolixité venait de mon estomac en reflux et des circonvolutions de mon intestin, qui me faisaient présager un bloc physique encore plus redoutable que l’autre bloc, celui d’une éventuelle censure, incombant toujours sur nos têtes, nos bouches et nos mains — comme revers de la médaille de cette euphorie croissante lors de nos navigations tous azimuts…
J’avais entamé aussi une espèce de réflexion constructive sur cette communauté francophone des blogs littéraires, offrant un panorama rassurant d’une convergence, aussi involontaire qu’objective, autour de plusieurs thèmes assez intéressants, qui vont au-delà de la pure et simple « expression individuelle ». J’avais recueilli des éléments pour un véritable reportage, que je voulais titrer à peu près comme ça : « Les blogs, sont-ils des phénomènes artistiques et/ou littéraires à part entière ? »
Mais, j’ai dû m’arrêter. Je me suis dit que rien ne pouvait se réaliser, même dans une collectivité sérieuse et fiable comme celle-ci, en dehors de principes établis et de règles partagées qui auraient demandé une discussion « préalable », un travail collectif dont on ne voit, pour le moment, que de faibles signaux…
J’ai alors déchiré mes pages, en regagnant mon lit.

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Une « Macondo » hivernale

En fermant les yeux, je n’ai pas pu me passer de mon appareil digestif en panne. Pour me consoler, j’ai parcouru les pages de Marquez, où son alter ego Florentino Ariza parvient à se moquer même de ses blocs intestinaux récurrents grâce au « toccasana » du clystère…
Un rite presque joyeux, que celui-ci partageait avec des compagnes de route complaisantes, avant que le clystère même devienne la plus importante preuve de l’amour que Fermina Daga partagera enfin avec lui, après des années d’intime attente…
Tout de suite après, conforté par le seul mirage de ce truc archaïque de tuyaux de gomme et d’eau, capable d’un seul coup de dissoudre mes souffrances, je me suis endormi. Plus tard, finalement apaisé et indifférent aux inquiétudes ainsi qu’aux possibles remèdes, je suis glissé dans un rêve.
J’étais d’abord à rue de la Lune, à Paris, puis sur le strapontin d’une vieille limousine garée juste en face de la maison de Rome où je suis né il y a plusieurs décennies…
Ensuite, j’occupais une place assise près de la vitre dans un bus montant sur la route de Sogliano al Rubicone, en Romagne. Une vieille femme vêtue de noir, la Santina, tout en dirigeant le chœur de ses poules affamées, m’invita à sortir de la fenêtre pour la suivre…
Bien tôt, la piste empruntée au milieu de la campagne changea plusieurs fois d’apparence. Je tombai enfin dans un village unique, incontournable, emblématique où je me préparai sans transition à rencontrer Aureliano Buendìa, la vieille Ursula, la belle Remedios et même Gabriel Garcia Marquez en personne. Ce dernier brandissait allègrement un clystère lorsqu’il me fredonna, dans un français qui sentait l’accent colombien :

Va finir l’année, mon bébé !
Tout l’argent a disparu de ta poche trouée
Si tu ne fais pas signe de ta vaine survie
La retraite te sera enlevée
Tout comme à mon Colonel chéri…

Quand l’inscription MACONDO s’afficha, contre le mur blanc de ma chambre, comme une plaque de laiton dans une gare, cela ne me fit pas peur. Au contraire, je décidai de continuer mon rêve… pour chercher l’argent perdu, ou le bouc émissaire de mon mal intime… en me calant encore plus au-dessous des couvertures comme dans un véritable « tipi » indien…
Sur la rue principale de ce village inconnu, au-dessus de chaque porte, une enseigne discrète trônait…
« Je suis sans un sou, je me suis dit. Tout le bien a disparu… Mais je ne suis pas seul “senza famiglia”, car voilà mon plan de la Tortilla ! Je ne suis pas “solo al mondo” car voilà mon fourmillant Macondo ! »

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Au fur et à mesure que j’avançais dans une allée verte (en guise de boulevard marchand ou de couloir bavard), j’ai pu ensuite découvrir, de façon libre et tout à fait spontanée, une véritable mine de propositions, de suggestions, de réflexions honnêtes et fouillées. De véritables mondes, riches de culture et de vie, se mêlaient les uns aux autres de façon humble, directe, fertile.
Au croisement des deux artères principales, il y a un jardin. Ou peut-être, il s’agit d’une place camouflée en jardin. Au beau milieu de ce lieu insolite que vous appelleriez exotique, trônent discrètement, avec leur enseigne en forme de branches entrelacées, « Les arbres japonais » (de Francis R.). Il suffit désormais de trois pas : dans le « patio » en pénombre un hêtre centenaire se détache avec nonchalance évoquant le petit village colombien de Marquez : un endroit mythique, où les années s’écoulent les unes après les autres sans que rien change, apparemment. Le poète-patriarche est absent, à présent. J’imagine qu’il stationne longuement auprès de ce hêtre, tout comme Tytire et les Buendìa, renouant sa sagesse énergétique à la générosité des branches de la plante touffue, tenace, immortelle.

Le ciel bleu (de Brigitte C.), se multipliant par fragments au-dessus de nos têtes, nous invite tout de suite à nous promener, à découvrir les aspérités du terrain, les joies de la lumière, la saveur des odeurs. Tout comme Ariane, elle nous aide avec de petites traces non seulement à nous retrouver dans le labyrinthe des images splendides de sa ville-village à elle, de plus en plus insaisissable, mais aussi à reconquérir notre destin perdu. Se moque-t-elle un peu de nous ?

Au beau milieu de notre promenade de fin d’année nous sommes attirés, ou, pour mieux dire, aimantés par Les camions jouets (de Dominique H). Une drôle d’imagination verbale, visuelle et sonore, un véritable feu d’artifice de reportages, d’inventions, de réflexions et de rêves est au passage. Et pourtant, derrière cette action métronomique, il n’y a pas que la maîtrise et l’assurance du talent et d’une culture solide. Il y a peut-être une pulsion vitale et communicative qui reste apparemment inexprimée, laissée au hasard de quelques nuances et tournures, ou alors d’un seul mot, habilement resserré dans la cabine d’une grue.

Le vent personnifié (de Françoise G.) représente, dans le village, une voix irremplaçable et pourtant transgressive, capable d’observer patiemment avant d’intervenir avec impatience, quand il le faut, d’un moment à l’autre, avec une autorité reconnue.

L’aube personnifiée (d’Anna J.) vous attend au petit matin. Elle vous accueille dans une grotte, tout comme la Sybille. Elle vous soigne et vous laisse appuyer la tête fatiguée contre le lierre souple et parfumé. Ensuite, elle parle, donnant aux mots une force paradigmatique, un charme envoûtant. Si elle vous parle de la mort, vous atteindrez la source de la vie. Si elle vous parle de l’amertume et du vide, vous serez foudroyés par les lames et les coups de pioche de l’amour.

Les promenades personnifiées (de M.Christine G.) nous proposent la bonté, la sincérité, les meilleures attitudes humaines. Combien ne pas lire dans cette générosité presque franciscaine une rage sourde, une rébellion prête à bondir, une intime frustration devant les attitudes paradoxalement opposées du monde d’aujourd’hui ?

Le paysage ancestral (de Claudine S.) est partout. Il vous attend dans chaque rue, près de chaque porte, sur les remparts, intra-muros et extra-muros. C’est le paysage de notre existence, avec la mémoire du vent, de la mer, des déferlantes, des promenades pour fêter la marée basse. C’est le plat pays des peintres flamands, un paysage gonfle de fleuves et de batailles aussi nécessaires qu’atroces. C’est la campagne de Millet ou de Van Gogh, c’est la montagne de Courbet ou de Cézanne. C’est la chambre colorée de Matisse, la fenêtre entrouverte de Hopper… Un paysage fertile, caressé par des mots silencieux et des gestes invisibles.

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Ce fut un de ces tableaux, où je crus reconnaître le paysage de Delft signé par Vermeer, qui me fait découvrir La terrasse-pont de navire (de Jan D.). Un homme grand, souriant, ayant l’air de me connaître depuis longtemps, me saisit par le bras avant de m’emmener sur cet immense pont de navire, apparemment prêt à partir.
— C’est le Hollandais volant. Ou, pour mieux dire, ce vaisseau légendaire, capable d’aller n’importe où… c’est moi !
Je vis les toits anciens et modernes d’une ville tranquille, puis, aidé par un des fidèles de mon hôte, j’atteignis le sommet du grand mât et j’eus l’immense joie de voir la mer !
Figurez-vous, au beau milieu d’un rêve où tout se passe entre escaliers, enseignes, portes, espaces fermés avec la seule consolation de quelques petits jardins… voir la mer !
— Ne vois-tu pas l’Italie ? hurla une voix nouvelle. Je me penchai depuis le balcon du gabier et je reconnus La France en Italie (d’Hervé L. M.). Je me demandai s’ils gardaient encore les tweets en plusieurs langues qu’on s’était réciproquement échangés. Quand je descendis, le Hollandais volant était commodément assis dans un fauteuil au centre d’une grande pièce moderne. Autour de lui, il y avait une délégation des Cosaques, les plus fidèles entre les fidèles…

Les flâneries du silence (de Franck Q.) ne sont pas affichées sur la rue principale de notre Macondo en forme de tortilla. Une petite flèche assez discrète nous indique une cour sur la gauche, en forme de couloir, où les ateliers d’écriture et de lecture s’alternent pacifiquement. Au bout, sur la droite, dans ses bras en forme de fauteuil, une statue moelleuse accueille chaque jour un nouveau personnage de l’infinie série des « gens taciturnes ». Il connait la juste taille, la façon idéale pour communiquer d’un blog à l’autre, d’un monde à l’autre, d’un silence à l’autre. Voulez-vous en savoir le secret ? La mémoire. La mémoire du silence ou le silence de la mémoire ? Cela ne peut pas être dit.

Les fondamentaux (d’Isabelle P.B.) sont une compagnie indispensable dont personne entre les blogueurs en langue française ne devrait se passer. Se situant aux bords des mondes, cette « philosophe du regard sur l’existence » essaie constamment de trouver une solution possible, une voie de l’esprit pour nous soustraire à l’écrasement, à la banalisation, à la simplification. Elle nous apprend à trancher sur les petites choses, sur les menus éléments de ce combat sempiternel entre le Bien et le Mal qu’on est forcés à affronter de plus en plus en solitaire. Elle nous invite à contraster la diaspora des mondes — nous éloignant les uns des autres —, qu’une pensée (et action) unique de plus en plus redoutable voudrait au contraire encourager. Inutile de trop réfléchir autour des raisons de ce délire d’anéantissement. Retrouvons entre nous les armes de la solidarité !

Parmi Les immortels confinés (d’André R.) Je retrouve tous mes antihéros, inéluctablement foudroyés par leur esprit de solitude. D’ailleurs, cent ans ne suffiraient pas pour naviguer à rebours dans cet hypertexte en forme de radeau pour les survivants de notre Fahrenheit 451 contemporaine. Une substitution sournoise, apparemment innocente, des moyens de transmission et mémorisation des mots, des images et des sons qui se produisent de façon implacable sous nos jeux distraits, avec les modalités précises que ce glorieux bouquin avait prévues, une par une. L’aveuglement des errants de Saramago se marie ici, parfaitement, à la cécité de Borges ou d’Homère. Il n’y a désormais qu’à revenir à la tradition orale, il n’y a qu’à apprendre nos entières vies par cœur avant de les raconter aux incrédules.

Les ressuscités (de Danielle C.) sont des hommes du passé qui s’efforcent d’apprendre la langue de Corneille et de Hugo. Avec un brin de snobisme, ils gardent leur accent, leur aura incontournable qui fait même ressurgir les lieux, les parfums, le sens profond et intime de leur destin. Leur héroïsme n’est jamais rhétorique et scolaire. Leurs pulsions de mort sont en vérité des hymnes splendides à l’éternité de la vie.

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Heureusement, dans un quartier reculé de ce village fourmillant de voix de toutes sortes, on peut de temps en temps se rendre dans un grand immeuble à plusieurs étages… C’est ici que des gens assez extraordinaires ont fixé leur résidence, au fur et à mesure de la découverte de nombreuses affinités réciproques.
« Comment faire pour y être admis ? » Béatrice, une femme très gentille qui traînait avec son petit chien touffu autour des platanes du petit square en bas de cette espèce de phalanstère, m’expliqua en peu de gestes qu’il fallait avoir juste un peu d’imagination, le mot d’ordre étant habilement caché dans un « menu » qu’on pouvait retirer chez la gardienne. En fait, cette femme était justement la gardienne en personne, qui m’avait pris en sympathie. En hochant les épaules, elle m’expliqua ce que je devais faire. Quinze minutes après, je frappai au portail d’en bas :
— Qui va là ? hurla la voix mécanique.
— Quelqu’un qui ne se prend pas trop au sérieux !
— Bien, pour faire quoi ? répondit la même voix, d’un ton ennuyé.
— Ne jamais oublier de pratiquer un peu d’auto-ironie !
— Entrez !

Le coup de balai (de Claude M.) a été le premier bruit que j’ai entendu provenir de ce grand phalanstère. Un coup sec, dont on a tout de suite ressenti les effets positifs sur les voies respiratoires des habitants des quartiers tout autour. À ce coup — fort ressemblant à celui d’un marteau gentil contre une cloche classée pour son immense valeur artistique — répondit le ricanement sinistre de La souris souriante (d’Élisabeth C.). Je compris qu’entre les deux enseignes (qu’un miroir métallique reflétait l’une à côté de l’autre) devait y être une sorte d’affinité élective. Le duo sonore — se répétant tout les quarts d’heure, comme il arrive pour les deux Mores de la piazza San Marco à Venise – faisait déclencher des pèlerinages initiatiques selon un flux assez régulier. Les groupes se formaient d’abord pour se rendre devant la porte cochère et y absoudre au rite des mots d’ordre. Ensuite, on attendait dans la cour avant de monter à l’étage. Quand il arriva mon tour, une voix très aimable me glissa les mots suivants dans l’oreille :
— On vous ouvrira gentiment la porte. On vous racontera des anecdotes qui vous engageront dans une vision active de la littérature. Un jeu tout à fait sérieux, d’ailleurs. Vous sortirez pleinement conscient de la dangerosité de cette arme que vous portez sur vous : la parole !

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Dans le même palier de cet immeuble aux balcons filants, La grange de la poésie désinhibée (de Lucien S.) est une véritable villa avec potager et jardin (en serre). Après avoir frappé plusieurs fois, j’y suis entré, j’y ai passé des heures et des heures sans jamais me fatiguer de lire, de regarder et d’écouter des voix sublimes. Je me souviens aussi d’avoir séjourné sur un train qui n’arrivait jamais, se remplissant et se vidant continûment de gens paresseux, affairés, beaux, laids, élégants, « casuals »… Un homme grand, très gentil, nous indiquait les places libres au fur et à mesure qu’on les laissait libres. Sur le dos de son costume bleu se détachait cette inscription : POÈTE ORDINAIRE…

Quand je sortis de ce lieu Béatrice, qui s’occupe entre autres de ranger l’énorme bibliothèque en colimaçon se vissant tout autour d’un escalier « G » que je n’avais pas noté m’a pris sous le bras et accompagné gentiment dans la cour :
— Vous devez partir !
— Pourquoi ?
— La liste est encore longue. Vous pensiez de vous en sortir facilement… Eh, non !
Quelque temps après, j’ai compris que cet étrange colloque s’était passé dans un rêve. Juste dans un rêve, les paysages changent si vite. Maintenant, nous étions sur une colline panoramique d’où le curieux village de « Macondo d’hiver » laissait entrevoir ses nombreuses enseignes. Un observateur superficiel aurait pu confondre tout cela avec une crèche de Noël. Béatrice m’offrit brusquement des jumelles :
— Regarde ! Je te donne trois minutes. Après je referme le portail et m’en vais dormir…
Il est vrai. Le temps manque toujours. Avec mes jumelles, je regardai le plus lentement possible, essayant d’imaginer les merveilles que chaque enseigne pouvait avoir engrangées. J’essayai de prendre des notes. Mais, inexorablement, le rêve finit. Je me réveillai.

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Maintenant, je suis fort déçu de ce rêve interrompu. D’abord parce que j’ai perdu une partie importante d’un film qui m’amusait ou pour mieux dire m’emportait. Deuxièmement, il était fort improbable que cela se répète. Je ressens alors comme une injustice et même une omission grave, de ma part, le fait d’ignorer une quantité de blogs de qualité dont j’aimerais parler.
Heureusement, par un petit effort de concentration rétrospective (ne faisant qu’un avec un petit pacte avec le Diable) j’ai réussi à me remémorer les noms des enseignes que Béatrice m’avait laissé regarder le temps d’une vague ou d’un éclat, ou d’un éclair…
Voilà la liste :
La désacralisation syncopée (d’Eve de L.)
Les traces du visible (d’Hélène V.)
Anagrammalgame (de Wana T.)
Tapages libres (de Noël B.)
Un havre de paix et d’espérance pour les bonhomme (de José D.)
Le village ancestral (de Serge Marcel R.)
La Marseillaise personnifiée (d’Eric S.)
Flâneries à travers les patries (d’Anh M.)
Ces échanges improbables (de Lan Lan H.)
Le rythme inquiet (d’Anne S.)
Les métamorphoses de l’âme (de Claudia P.)
Les souvenirs italiens (de Christophe G.)
L’irrégularité heureuse (de François B.)
Les impasses lumineuses (de Nicole P.)
La maison neuve (d’Angèle C.)
De terrestres rêves célestes (de Christine Z.)
Un train à travers les lumières (de Noëlle R.)
L’atelier imaginaire (de Christine S.)
L’attention transigeante (de Dominique A.)

La fréquentation presque quotidienne de toutes ces réalités pulsantes me rend enfin optimiste : notre village ne se mutera pas en vase de Pandore ni en tour de Babel. Solidement soudés dans la lutte contre toute Fahrenheit 451 vieille et neuve, même dans un esprit d’orgueilleuse rivalité, nous allons de plus en plus révéler l’extraordinaire cohérence ainsi que la complémentarité de nos blogs, leur riche variété.
Résistons !

Un 2015 plein de reconnaissances à nous tous !

Giovanni Merloni

P.-S. Je vous invite à visiter vous-mêmes Les carrosses perdus (de Giovanni M.). Ils sont dans un petit cagibi encastré dans les remparts. Vous n’y trouverez rien d’utile ni de vraiment réfléchi. Vous serez quand même admis et invités à profiter d’un goûteux « panettone » arrosé par une gorgée de « Prosecco », dans la meilleure tradition italienne.

Désormais, presque rien ne me reste (Zazie n. 23)

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Désormais, presque rien ne me reste

Ils me confortent
ces coups de crayon
sur des feuilles à perdre
témoins récalcitrants
et involontaires
de ma capacité
disproportionnée
de raisonner ou de rêver.

Ils me consolent
les murs de cette prison
définitive
où mes désirs
se cognent
comme autant de mains
engourdies.

Il me flatte
le souvenir
de la résistance infime
de cette cloison risible
de verre ou de cellophane
qui séparait mon corps
du tien,
qui attirait
dangereusement
ma bouche haletante
contre tes lèvres
miraculeusement proches
et pourtant emprisonnées
par cette pellicule
invisible
embuée
inerte.

Elles m’apaisent
ou me bousculent
selon les jours
les souvenirs
durs à mourir
de tes contours.

Désormais, presque rien
ne me reste
au-delà de l’écho
d’une lamentation introvertie
d’un embarras affolé
d’une solitude acharnée.

Il ne me reste
que la claire perspective
d’un voyage solitaire
parmi les ivrognes
et les malheureux
s’improvisant fougueux paladins
de vaines batailles
au milieu des branches
ternes et fanés
d’un bois en carton-pâte.

Il ne me reste que cette photo
mise en pièces
brûlée, abandonnée
aux sévices du vent,
cette photo qui pourtant
ne s’efface jamais
tel un rideau flou
insaisissable
que je m’accorderais d’appeler
Amour.

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

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Un sort « d’ex » à nous (Zazie n. 22)

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Giovanni Merloni, Bonnie & Clyde à Paris, décembre 2014

Un sort « d’ex » à nous

C’est un sort noir,
celui d’un « ex- »
ex-général
ex-amant
ex-marchand de mensonges
ex-homme, ex-femme
ex-reste.

Cela va tomber mal
aussi
pour ce chant d’amour
— d’hier —
que toi et moi
nous avons traîné
comme un enfant
ou un cancer.

Si je frôle notre existence
je vois bien
qu’elle ne bouge pas du tout,
car tout est devenu figé,
même cette entente coupable
de joies douces et agréables
que nous nous fabriquions
en braves compagnons
au cours des saisons.

Tu es une ex-heureuse,
une ex-crédule,
une ex-confiante dans les merveilles
extasiées
que tu pouvais susciter.

Moi, je suis un ex-vaniteux
de l’envie extravagante
que je pouvais gagner
au cours de mes péripéties
exubérantes,
au bout de mes prouesses
en excès.

Nous sommes deux ex-vivants,
voilà la perte !

Même pour nous
ce n’est pas commode
de disparaître,
ce serait plus facile
de nous rencontrer encore
dans les vies des autres
dans leurs cravates
dans leurs impitoyables carrousels
et même dans leur chaos
exécrable.

Ce serait très facile,
mais nous mourrions
encore plus qu’à présent.
Nous partirions à jamais,
car le monde n’en veut pas
de nos miroirs
ni de notre compassion
d’ex-survivants.

En faisant semblant
de mourir à son tour,
comme une ville russe
assiégée,
le monde brûlerait
plus que jamais
ses maisons
tout autour
de nos ex-corps,
s’acharnant sans détour
contre ce sort « d’ex » à nous
devenu désormais
de plus en plus
exigu.

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

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Cent jours II : compte à rebours

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Cent jours II/II : compte à rebours 

Cent jours pour apprendre à relativiser le sens de notre vie.

Quatre-vingt-dix-neuf jours pour jouer le jeu.

Quatre-vingt-dix-huit jours pour rester dans le monde.

Quatre-vingt-dix-sept jours pour faire ou défaire notre patchwork invisible.

Quatre-vingt-seize jours (seront-ils suffisants ?) pour faire semblant que rien ne s’est passé.

Quatre-vingt-quinze jours pour compter un à un les jours passés.

Quatre-vingt-quatorze jours pour vaincre ou perdre.

Quatre-vingt-treize jours pour jouer à « quitte ou double ».

Quatre-vingt-douze jours à la recherche d’un nouvel abri, suffisamment ombragé.

Quatre-vingt-onze jours pour s’équiper d’un haut-parleur et d’un long fil pour s’adresser au monde.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Quatre-vingt-dix jours pour faire les valises.

Quatre-vingt-neuf jours pour nous décider à nous couper un bras ou une jambe.

Quatre-vingt-huit jours pour se séparer du lest.

Quatre-vingt-sept jours pour se familiariser avec les poubelles.

Quatre-vingt-six jours pour se repentir d’avoir tout jeté, pour revenir en arrière, chercher la photo de notre mère au milieu des poupées amputées et des pneus Michelin.

Quatre-vingt-cinq jours pour préparer une liste des choses les plus importantes.

Quatre-vingt-quatre jours pour faire un tri entre ce qui est peut-être important et ce qui est absolument nécessaire.

Quatre-vingt-trois jours pour découvrir qu’on a déjà jeté à la décharge publique soit l’important soit le nécessaire.

Quatre-vingt-deux jours pour se plaindre du mauvais fonctionnement du service de récolte et destruction des déchets urbains.

Quatre-vingt-un jours pour s’apercevoir que quelqu’un a probablement puisé dans la poubelle pour s’emparer de l’encadrement de la photo de notre mère.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Quatre-vingts jours pour se protéger des sursauts de tension.

Soixante-dix-neuf jours pour nous séparer d’une dent malade.

Soixante-dix-huit jours pour nous opérer à la dernière minute et nous sauver juste à temps.

Soixante-dix-sept jours pour empêcher l’intestin, notre « deuxième cerveau », de trop penser.

Soixante-seize jours pour s’acheter un maillot de laine et un pull irlandais.

Soixante-quinze jours pour établir une liste de ce qui est nécessaire parmi tous les bidules que nous aurons encore sur nous sans le savoir.

Soixante-quatorze jours pour relire soixante-quatorze fois une lettre d’amour qu’il faudra absolument jeter.

Soixante-treize jours pour s’imaginer un enterrement hors du commun au milieu des poupées amputées, des pneus Michelin et des photos des mères mortes.

Soixante-douze jours pour décider au sujet des dernières volontés : consigner une feuille de mots tremblants à un aride notaire ? Déchirer la lettre ou alors la livrer, elle aussi, dans les mains du hasard ?

Soixante et onze jours pour effeuiller une marguerite.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Soixante-dix jours pour observer patiemment notre impatience.

Soixante-neuf jours pour essayer de laisser un témoignage détaillé de nos contrariétés.

Soixante-huit jours pour essayer de mettre en valeur quelques traits emblématiques, voire uniques, de notre passage dans la vie.

Soixante-sept jours pour se perdre dans une myriade de mondes et de vies vécues, dont la trace ne résiderait pas dans les choses faites ni dans les choses vues, mais plutôt dans les personnes rencontrées, voire aimées.

Soixante-six jours pour nous souvenir une à une des personnes, ignorantes de nous et hostiles, qui nous ont empêchés de vivre et d’aimer.

Soixante-cinq jours pour remonter au péché originel, aux fautes que nous avons subies, dont nous avons pourtant dû assumer la responsabilité.

Soixante-quatre jours pour exploiter une sévère analyse rétrospective, pour établir les éventuelles coulpes des autres, tout en sachant, hélas ! que nous retomberons toujours dans les comptes-rendus bien connus de nos fautes à nous.

Soixante-trois jours pour errer dans des endroits réels ou imaginaires, que nous piétinerons sans joie ou alors évoquerons avec peine.

Soixante-deux jours pour arriver au dénouement : il n’y aura d’autre catharsis qu’une nouvelle renonciation. Au bout d’une vie où l’on a dû accepter, le sourire sur les lèvres, une image de nous qui ne nous convenait pas, nous allons nous résigner à de nouveaux compromis, à peu près confortables…

Soixante et un jours pour remémorer la vie du personnage que nous avons incarné, ce drôle d’étranger qui se calait tant bien que mal dans les nombreux rôles que ce pénible train de vie exigeait.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Soixante jours pour découvrir qu’il y avait eu pourtant une dialectique entre l’original et ses fausses copies. Il avait agi sourdement, comme une éminence grise, empêchant ses innombrables contre figures de vivre en dehors de ses principes irréductibles et de ses espoirs inspirés.

Cinquante-neuf jours pour remplir une liste des refus que notre gueule postiche a su quand même opposer aux propositions obscènes ou ambiguës que le monde extérieur avait essayé d’imposer.

Cinquante-huit jours pour faufiler cette liste dans une enveloppe, avant de l’envoyer, sans y ajouter l’adresse de l’expéditeur, à n’importe quel lointain ami d’enfance. (Celui-ci ne comprendra rien avant de tout jeter dans une poubelle lointaine elle aussi, propre et vide peut-être, où nos farfelus souvenirs flotteront longuement parmi les feuilles moisies).

Cinquante-sept jours pour nous promener sur l’asphalte, jour et nuit.

Cinquante-six jours pour nous asseoir dans un bar fréquenté par les jeunes étudiantes de l’école féminine, le nez plongé dans une salade nommée « Hawaï » ou « Capricieuse ».

Cinquante-cinq jours frôlant le cimetière des Anglais, faisant visite aux tombeaux de Gramsci et de deux inoubliables aînés, Pio Montesi et Carlo Galluzzi.

Cinquante-quatre jours renfermés dans notre voiture pour ajouter à la longue liste les phrases que ces amis disaient, en essayant de fixer sur les pages minuscules leurs gestes, leurs voix.

Cinquante-trois jours pour ajouter aux mots et aux phrases qui ont marqué notre vie ce que disait celui-ci et celle-là, en essayant de fixer sur ce petit cahier leurs yeux, leurs parfums, leurs couleurs.

Cinquante-deux jours ouvrant et refermant la porte de notre voiture, ouvrant et refermant l’objectif de notre appareil photo pour y engranger notre Rom-A-mour.

Cinquante et un jours forcenés avec le sentiment de voir Rome pour la dernière fois, pour fixer dans ses multiples scènes les actions de notre vie, l’insouciance de nos gestes répétitifs, la passion de nos élans compulsifs et irrépressibles, le calme de conversations ombragées, la profondeur des moments où notre vérité a cessé de demeurer solitaire, la joie d’une confidence partagée.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Cinquante jours pour se souvenir des jours où nous avons eu le sentiment d’être importants pour quelqu’un.

Quarante-neuf jours pour revivre, le temps d’un instant, la joie d’être choisis, d’être voulus en dehors de toute raison ou condition.

Quarante-huit jours pour nous souvenir combien nos défauts ont plu à celui-ci, à celle-là.

Quarante-sept jours pour essayer d’oublier la fonction du numéro Quarante-sept, un type redoutable comme le vendredi Treize et le Chat noir qui nous coupe la rue.

Quarante-six jours pour se découvrir rajeuni ayant franchi la barrière de la mort, tout en découvrant l’importance des petites joies dont la vie nous fait cadeau.

Quarante-cinq jours pour se faire de nouveaux amis, de nouvelles amies.

Quarante-quatre jours pour découvrir le plaisir se nichant dans le petit rien de demeurer assis sur un banc public avec un petit carnet de dessin, jusqu’à ce que le froid ou le vent ou la pluie surviennent…

Quarante-trois jours pour s’apercevoir qu’on est des privilégiés, qu’on a un lit, une fenêtre, un escalier bruyant de gens indifférents qui pourtant nous saluent.

Quarante-deux jours pour s’interroger sur le futur, sur les risques venant de l’abandon de la vieille rue connue avant d’en emprunter une nouvelle.

Quarante et un jours pour préparer une fuite, pour essayer de la déguiser en départ raisonnable, juste un peu inconfortable.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Quarante jours encore, pour atteindre un bout, un terme, un changement.. dans un état de maladie, bloqués dans un vaisseau au milieu d’un port pendant une pénible quarantaine avant de débarquer parmi les sourires et les melons mûrs.

Trente-neuf jours relégués dans une étroite cabine pour y recevoir la visite de tous ceux que nous avons rencontrés pendant les derniers soixante et un jours. De gens sans importance ni personnalité, auxquels nous étions accrochés par la seule crainte de rester seuls.

Trente-huit jours en attendant la clochette qui sanctionne la fin des visites, pour remplir notre vide de présences absentes, de visages et de corps qui sont peut-être là, dans cette casbah multicolore qui nous est interdite. Car il est bien possible que ceux que nous considérerons comme perdus soient arrivés au contraire bien avant nous et qu’ils nous attendent pour nous faire une surprise.

Trente-sept jours pour nous dégager des questions bureaucratiques concernant nos papiers périmés.

Trente-six jours pour convaincre notre ami le plus fidèle à nous accompagner jusqu’à la frontière.

Trente-cinq jours pour convaincre notre amie la plus affectionnée à garder un bon souvenir de nous.

Trente-quatre jours pour étudier une rocambolesque « fuite de la fuite », imaginant de nous soustraire à notre même but, dont nous aurons découvert la vanité.

Trente-trois jours de provisoire crise mystique, pour partir en pèlerinage au milieu des feux follets, via Appia, tout en créant un partenariat idéal avec les anciens chrétiens persécutés.

Trente-deux jours pour fouiller dans les catacombes, dans l’espoir d’y retrouver notre mère.

Trente et un jours pour expliquer à cette dame, fort ressemblante à notre mère, les raisons de notre débâcle.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Trente jours pour sortir dans la lumière de Rome.

Vingt-neuf jours pour consigner nos dossiers à celui qui nous remplacera.

Vingt-huit jours pour vendre tout, à l’exception de notre âme, bien entendu.

Vingt-sept jours pour monter au sommet de l’observatoire du Collegio Romano.

Vingt-six jours pour nous rendre à Villa Borghese.

Vingt-cinq jours pour apprendre les premiers mots d’une nouvelle langue.

Vingt-quatre jours pour dire : « je vais bien ».

Vingt-trois jours pour dire : « je ne suis pas le premier être humain qui a dû subir cela ».

Vingt-deux jours pour dire : « je n’ai pas été le seul à tomber dans un piège pareil ».

Vingt-et-un jours pour dire : « j’ai de la chance ».

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Shirley MacLaine dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Vingt jours pour traîner dans un état confusionnel d’un square à l’autre, d’un kiosque de journaux à l’autre, tout en essayant de rester debout.

Dix-neuf jours pour vivre dans un agréable anonymat, cachés dans l’ombre la plus reculée de bars de banlieue, toujours seuls, libres de ne pas adresser la parole à personne.

Dix-huit jours et dix-huit nuit à la belle étoile, projetant les nuages gris du passé dans le ciel violet du futur pour ne pas accorder de satisfaction aux avances calamiteuses du présent.

Dix-sept jours de peines et de joies sans raison pour mettre en valeur notre indomptable « esprit de conservation ».

Seize jours pour faire ressortir un étrange « esprit de conversation » qui nous semblera inattendu et même déplacé vis-à-vis des circonstances.

Quinze jours pour ouvrir notre cœur brisé à une jeune étrangère nous offrant un bouquet d’œillets.

Quatorze jours pour lui proposer la lecture de l’Amour aux temps du choléra.

Treize jours pour oublier le pain et le vin, les livres et les portes qui claquent.

Douze jours pour se souvenir du drame qui nous a emportés.

Onze jours pour confectionner une couronne de chrysanthèmes et pour y écrire « c’est la vie »…

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Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Dix jours…

Neuf jours…

Huit jours…

Sept jours…

Six jours…

Cinq jours…

Quatre jours…

Trois jours…

Deux jours…

Un jour…

Zéro jour…

Giovanni Merloni

Cent jours I

Mes chers lecteurs, puisque j’écris « à présent », toutes mes mémoires me semblent déplacées. Il faudrait bien sûr expliquer — à moi-même surtout — certains passages décisifs de ma vie d’avant. Cela me servirait à m’en libérer, peut-être de façon définitive. Et pourtant, je n’ai pas la force de tirer au clair toutes les vicissitudes d’une période dont je ressens encore des contrariétés. Je parle en particulier des derniers « cent jours » de travail. Des jours où je me suis battu comme un lion, dans un état d’âme assez similaire à celui de Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. Seul et frustré, m’accrochant pourtant aux petits repères du splendide paysage urbain que je devais traverser au jour le jour, je ne réussissais pas à m’organiser logiquement ni poétiquement un nouveau destin. Aujourd’hui, je vous fais donc partager juste un échantillon des sombres réflexions dont je me servais pour faire ressortir encore plus belle et désirable la vie que j’aurais retrouvée au bout de cent jours.

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Cent jours

— Je me demandais si cent jours ce sont peu ou beaucoup.
— Quoi ?
— Cent jours s’écoulant dans l’attente de quelque chose d’inconnu ou, pour tout dire, en espérant qu’une chose assez précise s’accomplit.
— Ils sont peu, si entre-temps on a la preuve documentaire, la certitude de ce que nous attendons.
— Bien sûr. Mais ils sont beaucoup, et même trop si tu dois finir dans une nouvelle prison. Un cachot plus confortable que celui d’avant, mais encore un cachot.
— En es-tu sûr ?
— Tu doutes peut-être de ma parole ?
— Non, je ne doute pas de cela.
— Alors de mes attitudes à réfléchir ?
— Ne te tracasse pas la tête, quand est-ce qu’ils atteindront leur terme ?
— Demain.
— Et demain, que feras-tu ?
— Je me régalerai d’un beau plat de « pastasciutta« .
— Hourra ! Du moins, ils se seront tous écoulés.
— Oui, les cent jours derniers.
— Auront-ils été peu ou beaucoup ?
— Maintenant, c’est toi qui poses les questions, tandis que  moi, l’unique intéressé, je ne sais plus quoi répondre !

Je ne m’en souviens pas : quel jour de la semaine était-ce justement le 21 novembre où je consignai aux collègues du protocole la lettre avec mes démissions de l’emploi, adressée à mon supérieur maléfique ? Je ne me souviens pas si ce fut avant ou après ce vendredi noir, où tout semblait aller à l’envers, jusque de la montre cassée et de la branche dévissée des lunettes.
J’étais bien sûr victime de mes « exagérations » et d’une irrépressible propension poétique à glisser, déjà noyé, dans un verre d’eau en papier. Cependant, je me revois quelques jours après en héros, rien que pour cet engagement des réparations, que je poursuivais une à une, comme un fil d’Ariane à rebours.
Cela me faisait aller et revenir plusieurs fois du kiosque de journaux à la boutique du petit artisan qui n’arrivait que dans l’après-midi, se faufilant dans l’ombre laissée vide en fin de matinée par son frère jumeau. Étaient-elles vraiment nécessaires ces lunettes ? Était-elle indispensable, cette montre, puisque le temps coulait pourtant, inexorable ?

N’y a-t-il que les cent jours de Napoléon qui comptent, avec leur tonitruant compte à rebours ? Toujours en descente, de cent à quatre-vingt-dix-neuf ? De quatre-vingt-huit à soixante-quinze ? De cinquante-trois à trente-trois ? De dix-huit à treize, avant d’atteindre les petits nombres qui font la gloire de la première dizaine connue ?
Les cent jours à moi auraient pu durer même cent ans. Une occasion pour remonter le ziggourat renversé de ma vie, en soulevant des bords de jupes ou étendant des voiles de plastique ou des draps ou des quadrillés de la troisième classe élémentaire, pour recouvrir les mauvaises actions qu’on avait devinées, les fautes qu’on devrait faire payer et que personne pourtant ne payera pas.
Cent jours, ils ne sont pas suffisants pour faire revenir en arrière les femmes qui nous abandonnèrent. Au cours de cent jours où nous ferons le possible pour les rencontrer toutes, notre propension pour la renonce fera le possible pour le contraire. Entre-temps, la perception de leur désamour sera de plus en plus nette, même à distance. Leurs regards grifferont par des traînées d’acier l’écorce de poussière de la dune où nous serons amoureusement accrochés, en nous rendant de but en blanc incapables de nous débrouiller dans les méandres du labyrinthe que nous avons édifié nous-mêmes.
Mes cent jours ne seront pas les cent jours du premier ministre qui signe un pénible contrat avec ses électeurs.
Voilà ce que je ferai, je relirai les livres de Saramago, les poésies de Pessoa. Je ferai une halte dans le célèbre bistrot du village de Biscarrosse où j’apprendrai par cœur les photos de Saint Exupéry,
Il ne me suffirait pas de cent jours pour relire Vol de nuit en faisant « Brunn ! Brunn ! » avec un volant de voiture idéalement transformé en gouvernail d’avion. « Je suis d’accord, c’est impossible », me dirait depuis un hamac mexicain la magnifique Consuelo Suncin Saint-Exupéry.

000_cent jours tableau part 180 D’habitude, en cent jours on ne peut rien démontrer. Pour moi, ils ont suffi pour confirmer tout ce que j’avais deviné en un seul coup. D’ailleurs, cent jours pèsent vraiment peu, ils se ratatinent assez facilement, comme un gong sans écho. Ou alors ils se terminent dans un « Tiens ! Beaucoup de temps s’est déjà écoulé, sans que je m’aperçoive de rien ! »
Je n’ai pas eu le temps d’envisager un véritable procès. D’ailleurs, aucun de mes innombrables sosies ou alter ego n’aurait pu prendre mes défenses :
— Il est tout à fait évident que tes comportements ont été marqués par une pulsion autodestructrice.
— Tu as fait de toi-même un cobaye, tandis qu’au contraire tu aurais dû t’amuser aux épaules de ceux qui te tuaient d’un coup d’épée…
— Mais vous oubliez ce que j’ai souffert. Ou alors, vous ne l’imaginez même pas, j’aurais répondu.

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James Joyce

Au cours de ces cent jours, j’avais emprunté la voiture de monsieur Saramago, tout en acceptant d’héberger dans le divan postérieur monsieur Borges. Celui-ci voulait d’ailleurs tremper nos élans envers l’ouest latin-européen et latin-américain en nous proposant de fréquentes immersions dans la littérature en langue anglaise.
Mais cela n’avait pas suffi à me distraire. Car elle mûrissait violemment en moi cette idée de me jeter depuis le huitième étage de mon bureau. Dans cette hypothèse de vol angélique, dont à mon sentiment personne ne devait s’apercevoir, j’envisageais de coller contre ma poitrine une inscription menaçante : « Vous m’avez laissé seul ».
Pendant ces cent jours, s’il avait existé une Fermina Daga tout entière pour moi, elle serait morte et ressuscitée au moins trois fois sans jamais me rencontrer. Ou alors ce fut elle qui me sauva la vie, en m’attendant près de cette fenêtre avec une petite valise, un sourire inoubliable et ce joli billet de train pour un départ tout à fait confortable et immédiat.

Giovanni Merloni

Vivre avec une sourde amertume (Zazie n. 21)

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Vivre avec une sourde amertume

Vivre avec une sourde amertume
qui voudrait s’emparer
de notre âme joyeuse.

Vivre avec les sombres déceptions
d’amitiés glissantes.

Vivre avec les brimades
de gens qui voudraient
nous culpabiliser
pour la force effrontée
de notre franchise.

Vivre avec cette minorité
d’éternels apprentis
de nouvelles langues
de nouvelles pistes
et croisements
et décisions
dont des remords ou des regrets
se déclencheront
inéluctablement.

Vivre avec un corps sain
obligé de se battre
contre de trucs invisibles
nous rappelant
les cloches du temps
le besoin soudain
d’une femme qui nous secoure
dans la rue
d’un homme qui nous enlève
de la boue.

Vivre avec les petites découvertes
de plaisirs compliqués
luxueux ou luxurieux
qui nous semblent audaces
ou ridicules
ou égoïstes
ou prétentieux.

Vivre avec un âge
de moins en moins sage.

Vivre avec des sentiments
de culpabilité
se déguisant en superstitions
en excès de sensibilité.

Vivre au milieu des autres
tout en subissant
leurs caresses inquiètes,
leurs emportements incertains,
leur silence brutal.

Et pourtant,
je n’ai pas tué,
je n’ai pas volé (1),
et si j’ai essayé
de courir la chance
je ne voulais pas,
sachez-le,
que chaque jour soit dimanche.

Giovanni Merloni

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P.-S.
Vivre avec mes livres
ma petite bibliothèque
à côté du lit,
cela me soulage
ce papier qui résiste,
qui ne change pas d’avis,
ces images fabriquées
par des vers immortels.

Dorénavant,
je marcherai prudemment,
l’œil bon fermé,
l’œil mauvais ouvert,
tout en déversant
dans mon vase ambulant
les gestes d’orgueil et de joie
de mes Maîtres.

G.M.

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(1) Les mots en Italic, ont été empruntés au texte de la chanson « Le galerien » de Maurice Druon et Léo Poli (1950), que j’ai connue par la voix d’Yves Montand.

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Monologue d’une Liberté menacée (Zazie n. 20)

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Mes chers lecteurs, je vous propose une nouvelle « mise en scène », montée aujourd’hui en fonction du tableau ci-dessous.
J’ai pensé, sans trop réfléchir à la cohérence avec le tableau, à la Liberté républicaine. Il s’agit, dans mon esprit, d’une liberté un peu abîmée, ici et là menacée, qui heureusement tient debout dans notre France aimée, grâce à des institutions solides mais aussi à la circulation des informations et des idées. Paris est l’un des rares endroits au monde où la Culture n’est pas qu’un mot.
Mais la liberté est brutalement attaquée ailleurs, en plusieurs parties de ce monde « globalisé ». Aucune nation n’est sans risque de voir touchées ses libertés.
C’est dans cet esprit que j’ai voulu donner la parole à cette femme « piégée » du tableau. Une femme fière et rebelle; qui s’appelle Liberté. Elle pourrait aussi bien s’appeler Carmen, Violetta, Rosa Luxembourg ou aussi Zazie

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Giovanni Merloni, Liberté menacée, décembre 2014

Monologue d’une Liberté menacée

Tout semble faux
dès qu’on a jeté
la Fraternité
et l’Égalité
(mes deux sœurs jumelles)
à la poubelle.

Déçue, meurtrie,
dix fois séduite,
dix fois abandonnée,
dix fois déshabillée
de mon Nom
(Liberté),
j’essaie de me dérober
aux mélanges des genres
aux mascarades sans joie
à l’hypocrisie du pouvoir.

Au fur et à mesure
que je deviens méfiante,
de moins en moins
j’arrive à me débrouiller
pour imposer, de mon autorité,
ce qui rendrait la force
à mes héros.

Chassée, je ne fais que bondir
comme un ressort fou
dans ce monde déserté
qui a tout oublié
qui ne sauve même pas son cou
tout en acceptant
(les jeux bien fermés,
les oreilles bien bouchées)
ce cloisonnement policier
des humains.

Eh ! Comment ?
Nous, des humains à la nature sociable,
ayant besoin de l’amour
de la liberté
de l’égalité
de la fraternité,
nous nous consignons
les mains et les pieds
déjà liés
aux messieurs sans scrupules
qui voudraient tout abattre…
sans combattre ?

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Giovanni Merloni, Liberté menacée, part. décembre 2014

Toujours à la recherche,
tel un arbre desséché,
de mes branches coupées,
sachez que je refuserai
à jamais, sans hésiter,
toute voie de fiction et de marais,
que je résisterai
jusqu’à recouvrir mes rimes
du sang coulé
et des larmes
qui ont été versées
pour me faire exister
(avec mon nom : Liberté).

En attendant, bien éveillée,
que termine enfin sa course
mon cauchemar affreux,
je saurai garder tout entier
au creux de mon corsage
l’esprit résolu et sage
d’une grande société.

Giovanni Merloni

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Ni l’un ni l’autre (Zazie n. 19)

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Ni l’un ni l’autre

Je les abandonne,
ces obtus séducteurs.
Je n’en veux plus d’eux,
de leurs fausses paroles.

Je ne veux pas choisir
ou alors subir

ni le nord ni le sud
ni la mer ni la montagne
ni le point du jour ni le couchant
ni l’occident ni l’orient
ni l’idéologie ni la religion
ni le Ying ni le Yang
ni le 33 tours ni l’i-nuage
(et, quant aux images)
ni l’argentique ni la numérique
ni le livre ni l’écran
ni Pangloss ni Candide
ni Pygmalion ni Papageno
ni le jardinier ni le courtisan
ni le mari ni l’amant.

Ils sont tous déguisés, ils ont tous inversé leurs rôles respectifs.

Je n’en veux plus,
ni de l’un ni de l’autre.

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Giovanni Merloni

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