Journal de bord à Ponthagard (vases communicants juillet 2013)

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Photo de Brigitte Célérier

Chère Brigitte,
Ce n’est que la sixième fois, ce vendredi 5 juillet, que je participe à cette aventure des vases communicants… et j’ai déjà cette chance magnifique d’échanger avec toi… sur une ville imaginaire qui est en nous ! C’est un thème magnifique. Immense et, en même temps concret. On peut faire ce que l’on veut, se laissant libres d’imaginer dix, cent, mille villes particulières et étranges, où l’on n’a jamais posé vraiment le pied, en les décrivant vides ou combles de gens affairés, sombres ou lumineuses, gaies ou antipathiques ; en les recréant aussi par le biais pourquoi pas ? d’un collage en 3D.. Dans chaque ville on peut retrouver toutes les autres villes qu’on a vu ou qu’on a cru voir dans le monde. Par exemple, dans certains quartiers de Paris, je retrouve des coins inoubliables d’Italie. À Place des Vosges, je croise Bologne. À la Concorde et dans le Marais, je suis à Rome. À Montmartre, je monte et redescends dans les ruelles de Naples ou de Gênes. Je me plais à Venise lorsque je me promène au long du canal Saint-Martin. Je trouve Florence dans le Louvre et Parme dans le plus envoûtant roman de Stendhal.
Si d’un côté je peux imaginer avec joie et sans effort une ville qui n’existe pas sous un ciel sens dessous dessus, de l’autre côté, j’hésiterais à m’approcher d’une ville ayant un nom et une histoire sans qu’il ne s’en déclenche tout de suite un travail frénétique et tout à fait banal, mais nécessaire. Car Paris est Paris, Rome est Rome et Avignon est Avignon, tandis que Bologne est Bologne et Parme est Parme. Même si pendant 68 ans à peu près, de 1309 à 1377, Avignon a été Rome, et que Parme, durant 128 ans, de 1731 à 1859, a été « française ».
Il me devient tout d’un coup indispensable, alors, de me rendre compte, par exemple, en remontant dans le brouillard (ou dans le mistral) du passé, combien les Papes, parfois bras dessous bras dessus avec les Rois de France, se sont mêlés dans l’Histoire d’Europe, en rendant cousines ou demi-sœurs entre elles non seulement Paris et Rome, mais aussi Avignon et Parme, ou Bologne, la Provence et l’Italie…
Je ne pourrais pas me passer du fait qu’Avignon et la Provence se trouvent là où elles se trouvent, des villes, des territoires et des gens qui ne laissent certainement pas indifférents les voyageurs, venant de Gênes et Sanremo, qui désirent monter à Paris ou alors s’aventurer vers Carcassonne, Toulouse et Bordeaux… Combien de fois j’ai frôlé avec les roues de ma voiture, donc mes mêmes souliers, ce merveilleux triangle créé par le delta du Rhône ? Combien de fois l’ai-je observé, ce triangle, depuis le hublot de l’avion descendant à Montpellier pour y saisir la glorieuse ligne de l’AIR LITTORAL ?
D’abord, je ne peux pas oublier d’avoir vu la première fois Avignon dans l’été 1958, la même année de Paris et des châteaux de la Loire, avec mes parents. De quoi me souviens-je ? D’une immense cheminée dans les cuisines du Palais des Papes… Plus récemment, en 1982, nous étions en course avec ma nouvelle fiancée pour atteindre l’Espagne. Je me rappelle la perception soudaine d’un sentiment de petitesse et de peur lorsque les phares sont tombés sur une plaque bleue (dans le noir de la nuit) avec une redoutable inscription : LE RHÔNE…

Tandis que j’écrivais à Brigitte pour lui raconter l’embarras qui me tenaille toutes les fois que je dois partir… l’ordinateur a explosé. Sans brûler, heureusement. Dans un petit billet jaune qu’une déesse bandée avait collé sur l’écran noir il y avait un nom : TERBOLRONDE. Le nom que Brigitte m’adresse c’est la personnification de celui ou celle que nous attendons sans le savoir. Tous deux, Brigitte et moi, nous considérons les villes comme des personnes faites de tuiles et de briques bien sûr, de grilles en fer forgé et de jardins suspendus au sommet des toits… Cependant, pour nous, les villes sont faites surtout des êtres en chair et os, qui les habitent le temps d’un jour ou d’une vie, peu importe.
Je ne saurais pas découvrir un nom ainsi beau que Terbolronde. Mais je partage tout à fait l’idée de Brigitte Célérier d’aller à l’essence d’une parenté possible ou pour mieux dire d’une « vase-communication » heureuse entre Bologne-Parme et Avignon et d’y découvrir une constellation de points communs.
Quant à moi, je n’oublie pas qu’une des deux tours de Bologne s’appelle Garisenda, qu’à quelques kilomètres d’Avignon il y a le Pont du Gard, que sous le pont d’Avignon on y danse. D’ailleurs, au-delà des Papes qui ont laissé des traces partout à Bologne et Parme comme à Avignon, ce sont surtout les anciens Romains qui ont su coudre un lien solide entre ces deux pays, la France et l’Italie, qui ensuite ont hérité plus que les autres de cette grande culture et civilisation.
Gardisende ? Garderomaine ? Pontignonne ? Avigarde ? Voilà, c’est décidé : Ponthagard

Journal de bord à Ponthagard

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Photo de Brigitte Célérier

A : Amitié confortée par un mur ensoleillé de couleur beige.
Ponthagard, un labyrinthe invisible. J’y cherche quelqu’un. Un ami, une amie, moi-même, peut-être. J’y rencontre mon ancienne prof de français qui se promène, bras dessus bras dessous, avec un Hollandais de La Haye, très sympathique. Ils m’invitent chez eux, dans cette ruelle sur la droite d’où vient maintenant de sortir leur petite-fille.

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Photo de Brigitte Célérier

V : Vendredi vert.
Je ne m’attendais pas à cette paroi verte s’imposant agressive et pourtant légère. Elle ne manque que de la parole. Je m’adresse alors à Hortense, mon ancienne maîtresse du lycée, mais elle est disparue avec son ami Jan, collectionneur de sons et mémoires… C’est ça, son métier ? Une petite voix sortant des lierres me rappelle gentiment qu’il faut se dépêcher : « Il est vendredi, déjà, tu risques rater ton rendez-vous avec les vases communicants ! » Elle me conseille de m’accrocher à cette liane robuste, peut-être une main courante cachée sous les feuilles longues et pointues. J’ose.

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Photo de Brigitte Célérier

I : Illusion optique et dépaysement. 
Cette ville me surprend et m’étonne. Je l’avais imaginée plate, pourvue de larges avenues, avec un petit centre historique (la cité) enroulé comme un escargot autour d’un grand palais de seigneurs (ou de papes). Au contraire, je ne finis pas de monter. Là-haut, derrière les deux fenêtres qu’on voit bien ouvertes, apparemment abandonnées, on entend un bruit typique de discussion littéraire. Il faut que j’aille, car ainsi je pourrai justifier mon escapade. Mais, comment faire pour y grimper sans me casser le cou ?

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Photo de Brigitte Célérier

G : Grand guignol. 
La ville même me suggère la réponse à mes tourments. Elle est ici, elle est là, quelque part dans cette ville hagarde où tout le monde s’est donné rendez-vous. Dès que je me suis rendu dans cette place, conseillé par les nouveaux amis des vases communicants, j’ai immédiatement rencontré tous mes anciens camarades du lycée sauf une… celle que je cherchais. Ces Italiens distraits et insouciants ne se sont pas beaucoup occupés de moi. Personne n’a prononcé son nom, et j’ai eu honte à le demander. Mais, puisqu’ici je ne fais que faire de rencontres de toutes sortes, je veux me convaincre que c’est ici, dans cette ville le fameux Aleph dont nous a parlé Borges… Donc, forcément, elle aussi… Mais, est-il possible que soit là cette demoiselle, madame, mère et déjà grand-mère, cette mignonne aux cheveux tombants… unique manège à moi ? Oui, elle « doit » se nicher ici, là, quelque part…

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Photo de Brigitte Célérier

N : nœud intime à dénouer. 
Je me suis convoqué ici à Ponthagard pour accomplir cette tâche. Même là-haut, dans cette vaste chambre envahie par les feuilles, donnant sur les collines, toutes les gens savaient. Les amis des vases me parlaient tout en regardant dehors, comme il arrive en voiture. C’était très solennel. « Tu la rencontreras, m’a dit Dominique, avant de faire une photo pour son blog. — Vous ferez ensemble le tour des remparts, a ajouté Élisabeth, tout en travaillant à “ses” remparts poétiques en vers alexandrins. Vous l’avez voulu, a conclu Lucien, tout en fixant la rose des vents. Ensuite, quelqu’un, peut-être Anna, a fait glisser dans ma poche cette adresse : — si tu ne la vois pas tourner sur un cheval de manège, elle sera bien sûr dans la “rue poétique”. Voilà, j’y suis depuis une heure. J’ai vu passer tout le quota romantique de la population mondiale. Mais ce n’est pas une chose qui peut arriver à moi de rencontrer ici mon âme sœur. Se serait trop beau ! Je dois chercher ailleurs…

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Photo de Brigitte Célérier

O : opéra et musique. 
Une phrase me torture : « l’inutile précaution » d’avoir apporté une longue échelle et les outils pour grimper une montagne tandis que nous sommes, en fin de compte, dans une ville au bord d’un grand fleuve. Pourtant, cette expression cruciale pour le dénouement du Barbier de Séville de Rossini garde au fond, pour moi, la promesse d’un final heureux. Car il y a probablement quelqu’un qui a verrouillé mon ancienne idole dans quelques cagibis ou dans les souterrains du grand palais des Papes. Je trouverai la force d’ouvrir cette grille rouillée… Mais, je ne suis pas un héros, je chancèle, étourdi, dans cette ville comble de gens, d’étalages, de musiques dans la rue et de canaux en fête. Auprès de ce platane, appuyé à ce parapet je me penche vers l’eau au risque d’y tomber dedans. Je n’ai pas honte de vomir.

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Photo de Brigitte Célérier

N : nous. 
Nous sommes là, étendus sous le pont hagard. Je te retrouve, cinquante ans après. J’aurais dû le savoir qu’il y eût cet endroit où l’on trouve toujours ce que l’on cherche. Tu hoches de la tête, car tu as raison : ce n’est pas la peine de s’interroger en se demandant combien d’eau est passée sous ce pont. Pourtant cinquante ans c’est beaucoup pour un soupirant dévoué et une charmeuse fugitive. « N’y pense pas, même pendant un seul jour ou une seule nuit nous sommes ici : nous. »

Giovanni Merloni

Merci dis à Giovanni Merloni pour m’avoir proposé cet échange.
Merci lui dis pour sa lettre et sa jolie quête-fable à Ponthagard, à partir d’images choisies chez Paumée
Merci lui dis d’accueillir chez lui, sur son blog joliment appelé le portrait inconscient https://leportraitinconscient.com/ ma presque docte description de Terbolronde, rêvée à partir de quatre de ses dessins.

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… « Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. ».

La liste des participants, que j’espère correcte, se trouve sur http://rendezvousdesvases.blogspot.fr, dédié à ce seul usage, et ci-dessous, si vous le préférez.

Brigitte Célérier

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 juillet 2013

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Giorgio Bassani : Les poèmes de Ferrare III/III – Les lunettes d’or

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Giovanni Merloni « La folie de Roland », dessin en technique mixte sur le thème du Roland Furieux de l’Arioste. L’original, à l’encre de chine, en noir et blanc, a été exposé au Centre des Activités Visuelles du Palais des Diamanti de Ferrare en 1974

Troisième dimanche consacré à la Ferrare de Giorgio Bassani (1916-2000), auteur incontournable de la littérature italienne du XXe siècle. Ses romans et ses poésies nous surprennent toujours par cette force tout à fait unique de nous introduire dans la ville de Ferrare soit de l’intérieur des personnages soit de l’extérieur des paysages et des architectures.
En automne 2013, dans un prochain article (soit ici, soit sur mon blog consacré aux articles et commentaires) j’exploiterai encore le portrait de Ferrare, à travers la vie et les œuvres de quatre Ferrarais incontournables, dont Giorgio Bassani, qui ont eu en Ferrare leur lieu de formation et d’inspiration. Les trois autres personnages sont l’Arioste (1474-1533), Biagio Rossetti (1447-1516) et Michelangelo Antonioni (1912-2007).
Dans ce « portrait du dimanche », j’ai d’ailleurs toujours préféré « donner la parole » aux auteurs même, essayant de ne pas ajouter mon point de vue personnel.
Avant de nous séparer de cet écrivain-poète avec la lecture de quelques extraits poignants d’une partie du roman, Les lunettes d’or, que j’ai particulièrement aimé, je pense que deux brèves citations — venant de l’époque de la publication du plus important roman de Bassani, Le Jardin des Finzi Contini (Einaudi 1962), peuvent intégrer notre lecture sans en déranger la musique.

Dans la couverture du Jardin des Finzi Contini, j’extrais ci-dessous une petite phrase  d’Eugenio Montale (1896-1981), poète italien qui a reçu le prix Nobel de littérature en 1975 :
« On soupçonnait, nous lecteurs pour obligation, qu’on avait entre les mains un livre, un objet tout à fait digne vis-à-vis des exigences du “marché”, et pourtant nous nous sommes aperçus, au contraire, que cet objet était assez inattendu et plus inquiétant que prévu ; et aussi, au contraire, qu’il ne s’agissait pas d’un objet. Croyez-vous vraiment qu’une rencontre pareille, par les temps qui courent, soit fréquente ? » Eugenio Montale à propos du roman Le Jardin des Finzi-Contini, Corriere della Sera, 1962

La deuxième citation concerne une interview, que Bassani accorda à Giorgio Varanini pour « Il Castoro » (Éditions La Nuova Italia, 1970), d’où j’ai extrait une seule question et une seule réponse (p. 17) :
Giorgio Varanini : « Est-ce que vous voyez une limite à votre narration dans le caractère unilatérale de votre […] attention humaine et artistique envers Ferrare et le milieu juif de cette ville ? »
Giorgio Bassani : « Toute œuvre d’art, quant au style, naît toujours d’une vision unilatérale. Toute œuvre d’art, en plus, est toujours limitée. Sans compter Joyce, avec sa petite Dublin, et Proust, avec ses petites Paris, Illiers et Deauville, Dante, même Dante, avait sa petite Florence. Et Giorgio Morandi, avec ses bricoles et ses maigres Apennins de Grizzana ? Non : en poésie ce n’est pas l’objet qu’on doit illuminer, mais au contraire le sujet, l’Esprit qui dicte. Illimité, démesuré, qui embrasse tout : comme celui de Dieu, avant de devenir le Verbe, la parole. »

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Giorgio Bassani III/III, Les lunettes d’or (Gli occhiali d’oro), Éditions Gallimard, folio bilingue, 2005. Traduit de l’italien par Michel Arnaud. Traduction revue et complétée par Muriel Gallot. (Dimanche 23 juin, on a publié ici quatre poèmes de Giorgio Bassanidimanche 30 juin, on a publié des extrait de l’édition française de ce même roman Les lunettes d’or, extraits chapitre 14).

Je remercie vivement Paola et Enrico Bassani, ainsi que la Fondazione Giorgio Bassani, de m’avoir donné l’autorisation de publier dans « le portrait inconscient » les suivants extraits du chapitre 15 :

(p. 279 de l’édition française)
Je revis Fadigati.
Ce fut dans la rue, de nuit : une humide nuit de brouillard, environ au milieu du mois de novembre suivant. Je sortais du lupanar de la via Bomporto, avec mes vêtements imprégnés de l’habituelle odeur, et je m’attardais là, devant la porte, ne pouvant me résoudre à rentrer chez moi et avec le désir d’aller jusqu’aux remparts proches, en quête d’un peu d’air pur.
Le silence alentour était total. De l’intérieur de la maison close, derrière moi, filtrait la conversation paresseuse de trois voix : deux masculines et une féminine.
[…….]

(p. 281 de l’édition française)
Lentement, trébuchant sur les cailloux pointus de la ruelle, un pas lourd s’approchait.
« Mais est-ce qu’on peut savoir ce que tu veux ? Tu as faim, hein ? »
C’était Fadigati. Je l’avais reconnu à la voix, avant même de réussir à le voir dans le brouillard très épais.[…….]

(p. 283 de l’édition française)
Il avançait lentement, un peu penché sur le côté, parlant toujours : s’adressant à un chien, ainsi que je m’en aperçus aussitôt.
Il s’arrêta à quelques mètres de distance.
« Et alors : vas-tu, oui ou non, me ficher la paix ? »
Il regardait l’animal dans les yeux, son index levé dans un geste de menace. Et l’animal, une chienne bâtarde, de taille moyenne, blanche à taches marron, lui rendait, d’en bas, agitant désespérément la queue, un regard humide et implorant avec anxiété. Et, cependant, elle se traînait sur les cailloux, vers les souliers du docteur. Dans un instant, elle allait se renverser sur le dos, ventre et pattes en l’air, entièrement à sa merci.
« Bonsoir. »
Il détacha ses yeux de ceux du chien et me regarda.[…….]
« Vous avez maigri vous aussi, le savez-vous ? disait-il. Mais cela vous va bien, cela vous rend plus homme. Vous voyez, certaines fois, dans la vie, quelques mois suffisent. Parfois, quelques mois comptent plus que des années entières. »

(p. 285 de l’édition française)
La petite porte bardée de clous s’ouvrit et en sortirent quatre ou cons jeunes gens : des types des faubourgs, sinon carrément de la campagne. Ils s’arrêtèrent en cercle, pour allumer des cigarettes. L’un d’eux se rapprocha du mur, près de la porte, et se mît à uriner. Cependant, tous, ce dernier y compris, nous lorgnaient avec insistance.
Passant sous les jambes écartées du jeune homme immobile devant le mur, une petite rigole descendit rapidement, en serpentant, vers le milieu de la ruelle. La chienne fut attirée par elle. Prudemment, elle s’approcha pour la flairer.
« II vaudrait mieux que nous partions ! » chuchota Fadigati, avec un léger tremblement dans la voix.
Nous nous éloignâmes en silence, cependant que, derrière nous, la ruelle retentissait de hurlements obscènes et de rires.[…….]

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(p. 287 de l’édition française)
Il était si tard que nous étions peut-être les seuls, Fadigati et moi, à tourner en ville à cette heure-là. Il me parlait d’une voix basse, désolée. Il me racontait ses malheurs. Sous un prétexte quelconque, on l’avait révoqué de son poste à l’hôpital. Même à son cabinet de la via Gorgadello, des après-midi entiers s’écoulaient désormais sans que se présentât un seul malade. Il n’avait personne au monde, d’accord, personne à qui penser… ou dont s’occuper…, des préoccupations immédiates, du point de vue financier, ne s’annonçaient pas encore. Mais était-il possible de continuer à vivre longtemps ainsi, dans la solitude la plus absolue, entouré de l’hostilité générale ? Bientôt, de toute façon, viendrait le moment où il lui faudrait congédier son infirmière, réduire les dimensions de son cabinet médical et commencer à vendre ses tableaux. Il valait donc mieux partir tout de suite, essayer d’aller s’établir ailleurs.
« Pourquoi ne le faites-vous pas ?
— C’est facile à dire, soupira-t-il. Mais à mon âge… Et puis, même si j’avais le courage et la force de me décider à une telle solution, croyez-vous que cela servirait à quelque chose ? »
Comme nous arrivions à proximité du Montagnone, nous entendîmes derrière nous un léger bruit de piétinement. Nous nous retournâmes. C’était la chienne bâtarde de tout à l’heure qui arrivait, hors d’haleine.
Elle s’immobilisa, heureuse de nous avoir retrouvés, grâce à son flair, dans cette mer de brouillard.[…….]

(p. 289 de l’édition française)
Toujours suivis ou précédés par la chienne, nous reprîmes enfin notre promenade.

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(p. 291 de l’édition française)
Nous nous rapprochions maintenant de chez moi. Quand elle nous précédait, la chienne s’arrêtait à chaque croisement, comme craignant de nous perdre une nouvelle fois.
« Regardez-la, disait pendant ce temps Fadigati, en me la montrant. Peut-être faudrait-il être ainsi, savoir accepter sa propre nature. Mais, d’autre part, comment faire ? Est-il possible de payer un tel prix ? Il y a beaucoup de la bête en l’homme : et pourtant, l’homme peut-il s’avouer vaincu ? Admettre qu’il est une bête et seulement une bête ? »
J’éclatai d’un grand rire.
« Oh non, dis-je. Ce serait comme si l’on disait : un Italien, un citoyen italien, peut-il admettre qu’il est un juif et seulement un juif ? »
Il me regarda, humilié.
« Je comprends ce que vous voulez dire, dit-il ensuite. Ces jours-ci, vous pouvez me croire, j’ai bien de fois pensé à vous et aux vôtres. Mais, permettez-moi de vous le dire, si j’étais vous…
— Qu’est-ce que je devrais faire ? l’interrompis-je avec impétuosité. Accepter d’être ce que je suis ? Ou mieux : me résigner à être ce que les autres veulent que je sois ?
— Je ne sais pas pourquoi vous ne le devriez pas, répliqua-t-il avec douceur. Cher ami, si le fait d’être ce que vous êtes vous rend tellement plus humain. (sinon, vous ne seriez pas là, maintenant, avec moi !), pourquoi refusez-vous, pourquoi vous révoltez-vous ? Mon cas est différent, exactement l’opposé du vôtre. Après ce qui s’est passé l’été dernier, je ne parviens plus à me supporter.

(p. 293 de l’édition française)
Je ne le peux plus : je ne le dois plus. Me croirez-vous si je vous dis que , parfois, je ne supporte pas de me raser devant la glace ? Si je pouvais au moins m’habiller différemment ! Mais est-ce que vous me voyez, vous, sans ce chapeau… sans ce manteau… sans ces lunettes d’homme convenable ? Et d’autre part, vêtu ainsi, je me sens tellement ridicule, grotesque, absurde ! Ah, non ! inde redire negant (1), c’est vraiment le cas de le dire ! Pour moi, comprenez-vous, il n’y a plus rien à faire. »
Je gardai le silence. Je pensai à Deliliers et à Fadigati, l’un bourreau et l’autre victime. La victime pardonnait, comme d’habitude, se soumettait au bourreau. Mais moi, il n’en était pas question, Fadigati se trompait. Je ne réussissais jamais à répondre à la haine que par la haine.

Giorgio Bassani

(1) Inspiré de Catulle, « Le moineau de Lesble » : « De là [les Enfers], ont dit que personne ne revient. »

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Brigitte Célérier : Terborlonde (vases communicants juillet 2013)

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À Giovanni, à propos de villes anciennes terriennes et vivantes

À Giovanni, mon cher ami,
Tu m’as envoyé, et je t’ai volé, des images poétiques et construites où passent des arcades en souvenir de Bologne.
Je t’ai proposé des images d’Avignon…
Tu me demandes de te parler de cette ville où me suis posée.
N’y a rien ou beaucoup à en dire.
Il y a cela : Bologne et Avignon sont parentes, et différentes (et l’un des hôtels nobles les plus beaux d’Avignon, l’hôtel Berton des Balbes de Crillon est l’oeuvre d’un bolognais, Domenico Borboni, en collaboration avec sculpteurs et maîtres maçons locaux, ses émules)
Elles sont centres et filles de terres fertiles. Elles sont villes de très ancienne histoire, et de vie robuste (un peu languide pour la mienne, mais elle persiste et se modifie lentement)
Bologne, dans mon imaginaire, est rousse et rouge, Avignon est parfois d’un crème doucement rosé, souvent blanche, centre modéré d’une terre de droite profonde.
Bologne est intellectuelle et brillante, Avignon a été un temps un centre intellectuel et artistique quand abritait les papes, a été le centre d’une petite renaissance occitane, est – il faut bien le reconnaître – une ville de marchands vivifiée par lettrés provinciaux.
J’ai admiré, étudiante, les interventions pour faire revivre Bologne endommagée par siècles et la guerre, j’ai détesté, et continue à le faire, les sottes et brutales interventions sur le tissu d’Avignon
Avignon, je la rêve en grande partie, et mes pieds se tordent sur les cailloux qui restent encore (j’y tiens) au sol des rues de la partie enclose dans le cercle un peu distors de ses remparts, qui n’en est que faible part.. et peu à peu l’aime, m’y coule, la laisse effacer ma longue parenté avec Paris.
Bologne je ne la connais pas, j’en ai rêvé en lisant une amie qui y a vécu longtemps, j’en ai rêvé en rencontrant son nom au détour de livres, j’en ai rêvé et un peu appris grâce à vous. (me pardonnera-tu le traitement que mon rêve a fait subir à ta photo?)
Mais pour aujourd’hui, devant les courbes de tes dessins, c’est une ville fantasmée qui s’est imposée à moi, qui s’appellerait, je crois, Terbolronde.

002_bologne x brigitte_740Quand, dans un écrit, ou, mais c’était très rare, dans le flux d’une conversation, passait le nom de Terbolronde, on entrait dans un souvenir vague de légende, on croyait sentir frémir en soi des souvenirs, on cherchait vaguement quels auteurs l’avaient illustrée, y avaient marché, l’avaient fait respirer.
Peut-être confondait-on, finalement, avec une de ces villes aux noms de rêve universel comme Samarcande, Goa, Valparaiso ou Trébizonde.
En réalité Terbolronde n’était pas très grande, pas – ou plus – très puissante, mais belle. Belle de la terre qui la portait, d’où elle était née, terre riche et profonde, source et siège de sa prospérité, terre qui avait financé et produit ses monuments, ses maisons – les plus grandes, édifiées sous la direction de ceux qui la possédaient cette terre, et celles plus modestes de ceux qui la travaillaient cette terre…
003_zvanìEt les poètes de Terbolronde, dans les concours qu’organisait leur Académie, chantaient la beauté de la terre profonde, chantaient l’élan des bâtisses, chantaient la beauté des courbes qui ramenaient cet élan se ressourcer dans la terre d’où il avait tiré sa force.
Car Terbolronde était la ville des courbes, des voûtes, des arcades, brune et rousse comme la terre où elle se lovait, enroulant ses rues autour des places, nichée au creux d’une plaine fertile, sous un ciel dispensateur de soleil et de pluie, vers lequel elle dardait, prenant appui sur ces fortes voûtes, hautes façades et tours, rythmées par les chants et prières de ses anciens clercs et fondateurs.

004_portici della memoria_740Dans les rues, sous les arcades de Terbolronde, circulaient, sans cesse, affairés même quand on n’en comprenaient pas la raison, peut-être inexistante, en dehors de l’habitude ou de l’image, les costumes noir et or des marchands, filaient les souquenilles ocres des domestiques et employés, attendaient les chemises écrues, les culottes gris sombre des ouvriers, quand ils ne travaillaient pas hors des regards, avançaient à pas soigneusement mesurés les manteaux bruns des clercs et professeurs – car Terbolronde était vieille ville de jeunesse estudiantine -, traînaient ou couraient, gambadaient brusquement, les vêtements jaunes, verts, roses des jeunes étudiants, quand les jeunes de la ville, ou venus de toute la plaine, ou de plus loin encore, boire la science qui brillait dans les écoles, les universités de Terbolronde
abandonnaient leurs livres et s’élançaient sous les allées voûtées qui rayonnaient depuis son noeud central, se déroulaient en larges courbes divergentes et se déversaient dans la campagne.
Car Terbolronde attirait ces quêteurs de sagesse pleins de sève plus vite qu’elle ne grandissait, et ils trouvaient refuge, lit, cuisine robuste et emploi pour leurs bras, dans les grosses fermes où retrouvaient les gagne-petits de la terre, les fils de propriétaires, les jeunes filles agiles, rieuses et sages, et c’étaient fusées d’énergie, concerti de théories sur le monde, amitiés et petites luttes passagères, musique de vie, d’idées, de colères et de joies, une société parallèle à celle qui primait dans la ville, des parents, des sages, des marchands et des édiles, une société qui fusait, ébranlait la ville, la vivifiait, avant de s’y couler comme notables, une société qui se renouvelait, modifiait lentement la ville, la maintenait vivante.

Brigitte Célérier

Merci, Brigitte, d’avoir accepté de partager avec moi cette aventure des « vases communicants », ce vendredi 5 juillet 2013, merci d’avoir accueilli mon billet jumeau d’aujourd’hui — titré Journal de bord à Ponthagard — dans ton blog

Cela a été un grand plaisir pour moi, parce que, mettant de côté le décalage objectif entre ton expérience et la mienne (je ne suis qu’au sixième rendez-vous avec les « vases »), tu as su créer dès le commencement un climat idéal de discussion et de travail. Directe, spontanée et justement exigeante, tu m’as communiqué le même esprit flâneur et philosophique qui caractérise Paumée, ton blog élégant et charmeur.  Cela nous a aidés à travailler en souplesse sur un thème aussi fascinant que vaste et redoutable, celui de la ville inexistante ou imaginaire — derrière lequel se cachait, inévitablement, une confrontation entre une ville française et une ville italienne —, en nous proposant la juste clé. C’est grâce à toi, si au lieu de nous tracasser la tête dans des domaines périlleux, nous avons joué ensemble, comme deux gamins de six ou sept ans, aux châteaux de sable ou, si l’on veut, à la ville de sable.

En quoi consiste le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis) ? Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie justement grâce à Brigitte Célérier.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 5 juillet 2013

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Rêver d’arrêter de rêver, 1974 (Stella n. 20)

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arrêter de rêver 740

Rêver d’arrêter de rêver

Espérer, rêver
de dilapider les revenus d’un mois
dans un festin de roi,
de me retourner avec une femme dans l’herbe
en emmenant deux ou trois de réserve
dans une gerbe.

Espérer, rêver
d’une reconnaissance magnifique
d’un accueil, d’une chance
d’un abri pour les vacances
de la fin de l’errance
pourtant assez poétique.

Sur le point d’obtenir
réfléchir
avec un geste déplacé
critiquer
avec aplomb
(sans faire de bond)
convenir,
vicieusement tournant,
vainement serpentant
(tout en dévorant sa propre queue),
tout en prêchant fiévreusement
cette vie heureuse
qu’on ne peut pas exploiter.

D’un coup,
désespérer, arrêter de rêver
quitte à se consoler
d’avoir les revenus d’une vie
à jeter aux orties, un petit coin de monde
à renverser dans l’onde
et deux ou trois îles cachées
dont se passer.

Dans une journée immonde
au passage de la ronde
(juste au point de mourir)
repartir, en se harcelant,
en combattant, en gagnant
quitte à tout gaspiller
avant de renoncer
à rêver.

Giovanni Merloni

Texte en ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Un fleuve gris, 1974 (Stella n.19)

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Giovanni Merloni 2004

Un fleuve gris

Un fleuve gris se faufile
parmi les constructions effilochées,
entraînant de radeaux en plastique
de restes gigantesques.

Mourir seuls
dans le gouffre de cette boue,
se noyer en nageant
avec rage, vers le fond
de cailloux et de verre.

Des hommes, en haut des tours,
s’écrient synthétiques,
envoyant des gestes vers la rive.
D’autres recueillent de briques,
d’amas de goudron,
de restes de bois inutiles,
tout le monde s’affaire
tout au long d’un liquide fétide de rats morts.

Mourir de l’incapacité, succombant
à la décadence, au jeu
et se trouver à lire
à travers l’eau brillante
tes mots de stupeur,
ta fermeté, le jour de l’enterrement,
la surprise des autres.

Tout le monde avale la force douloureuse
de la patience, en renonçant
à s’habiller d’œillets rouges,
en renonçant à courir, légers,
au milieu d’amas de paille,
en renonçant à la passion
faible, sordide, compliquée
des bras nus
du silence retrouvé
en renonçant à la vérité douce
d’un sourire, de deux paroles
échangées derrière la vitre.

Tourner la page,
effaçant
ce que j’aurais voulu savoir faire,
donner, avoir, voler
tourner la page,
oubliant ce dont j’aurais voulu
me souvenir, en échange
d’un plongeon noir
ultime, définitif, libératoire
calme.

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Giorgio Bassani : Les poèmes de Ferrare II/III – Les lunettes d’or

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Deuxième dimanche, consacré à Giorgio Bassani et à sa ville de formation et d’inspiration littéraire, Ferrare, avec la lecture d’un chapitre de son roman bref, Les lunettes d’Or, qu’il a écrit à Rome et publié en 1958, exploité successivement, en 1987, dans le film homonyme de Giuliano Montalto avec Philippe Noiret.
Dans ce texte, touchant par son extrême sincérité, les lecteurs trouveront une analyse et un témoignage assez poignants de ce qui se passait à Ferrare au tournant des lois raciales contre les juifs, en 1938.
Ferrare a été toujours une ville très civilisée et ouverte, où pourtant serpentaient, à cette époque-là, l’hypocrisie et l’acceptation passive des idéologies paternalistes, totalitaires et homophobes du régime fasciste au pouvoir.

Giorgio Bassani II/III, Les lunettes d’or (Gli occhiali d’oro), Éditions Gallimard, folio bilingue, 2005. Traduit de l’italien par Michel Arnaud. Traduction revue et complétée par Muriel Gallot. (Dimanche 23 juin, on a publié ici quatre poèmes de Giorgio Bassani). 

Je remercie vivement Paola et Enrico Bassani, ainsi que la Fondazione Giorgio Bassani, de m’avoir donné l’autorisation de publier dans « le portrait inconscient » les suivants extraits du chapitre 14 :

(p. 261 de l’édition française)
La messe de midi allait se terminer. Une petite foule de gamins, de jeunes gens et d’oisifs, s’attardait comme toujours autour du parvis.
Je les regardais. Jusqu’à ces derniers mois, je n’avais jamais raté, le dimanche matin, la sortie de la messe de midi et demi à San Carlo ou à la cathédrale, et ce jour-là non plus, après tout, réfléchissais-je, je n’allais pas la rater. Mais cela, pouvait-il me suffire ? Aujourd’hui, c’est différent. Je n’étais plus là-bas, mêlé aux autres qui étaient probablement en train de rire et de plaisanter dans l’attente habituelle. Adossé au portail du palais archiépiscopal, relégué dans un coin de la place (la présence à mes côtés de Nino Bottecchiari ne faisait qu’accroître encore mon amertume), je me sentais exclu, irrémédiablement un intrus.
À cet instant précis, le cris rauque d’un vendeur de journaux retentit. […]

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(p. 263 de l’édition française)
« Prochaines mesures du Grand Conseil contre les juifs ! » braillait-il avec indifférence, de sa voix caverneuse.
Et cependant que Nino se taisait, très gêné, je sentais naître en moi, avec une indicible répugnance, la vieille et atavique haine du juif pour tout ce qui est chrétien, catholique, bref, goy, Goy, goïm : quelle honte, quelle humiliation, quel dégoût de m’exprimer ainsi ! Et pourtant j’y parvenais déjà, me disais-je, tel un quelconque juif de l’Europe de l’Est, qui n’aurait jamais vécu hors de son ghetto. […]

003_castelloBN(p. 265 de l’édition française)
Dans un futur assez proche, eux, les goïm, allaient nous forcer à grouiller à nouveau là, parmi les étroites et tortueuses ruelles de ce misérable quartier médiéval, dont en fin de compte nous n’étions sortis que depuis soixante-dix, quatre-vingts ans. Entassés les uns sur les autres, derrière les grilles, comme autant de bêtes apeurées, nous ne nous évaderions plus jamais.
« Ça m’embêtait de t’en parler, commença Nino sans me regarder ; mais tu ne peux pas imaginer combien ce qui est en train de se passer me fait de la peine. […] Moi, personnellement, je ne crois pas. Malgré les apparences, je ne crois pas que, en ce qui vous concerne, l’Italie imitera vraiment l’Allemagne. Tu verras, comme d’habitude, tout cela finira en bulle de savon, » […]

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(p. 267 de l’édition française)
Je lui demandai pourquoi, lui, à différence de son oncle, il était optimiste.
« Oh, nous autres Italiens, nous sommes trop farceurs, répliqua-t-il sans paraître avoir remarqué mon ironie. Nous pouvons sans doute imiter tout ce que font les Allemands, y compris le pas de l’oie, mais point le sentiment tragique qu’ils ont de la vie. Nous sommes trop vieux, trop sceptiques et trop usés. »
C’est seulement alors, à mon silence, qu’il dut se rendre compte de l’inopportunité et de l’inévitable ambiguïté de ce qu’il était en train de dire. Brusquement, son visage changea d’expression.
« Et c’est tant mieux, tu ne crois pas ? s’écria-t-il avec une gaieté forcée. Après tout, vive notre millénaire sagesse latine ! »
Il était sûr, continua-t-il, que, chez nous, l’antisémitisme ne pourrait jamais prendre des formes graves, politiques, et donc s’enraciner. Il suffirait simplement de penser à Ferrare — une ville qu’on pouvait dire « socialement parlant » parfaitement représentative — pour se convaincre qu’une séparation nette de l’« élément » juif de celui dit « aryen » était dans notre pays pratiquement irréalisable. Les « israélites », à Ferrare, appartenaient tous, ou presque tous, à la bourgeoisie des villes, dont, en un certain sens, ils conservaient le nerf, l’épine dorsale. […]

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(p. 271 de l’édition française)
Une telle politique n’aurait eu des chances de « marcher » qu’au cas où des familles du genre des Finzi-Contini, avec leur tendance très « typique » à rester isolés dans une vaste demeure aristocratique […], eussent été plus nombreuses. […]
Tout à coup, il me toucha la main.
« J’aurais besoin que tu me donnes un conseil, dit-il. Un conseil d’ami.
— Je t’en prie.

(p. 273 de l’édition française)
— Tu me promets la plus grande sincérité ?
— Mais oui ».
Deux jours plus tôt — il fallait que je le sache, commença-t-il en baissant la voix —, ce « reptile » de Gino Cariani était venu le trouver et, sans trop de préambules, lui avait proposé de prendre les fonctions de préposé à la Culture. Su le coup, il n’avait ni accepté ni refusé. Il avait seulement demandé un peu de temps pour réfléchir. […]

(p. 275 de l’édition française)
« Tiens, ajouta-t-il, j’ai si peu d’estime pour la nature humaine et pour le caractère de nous autres Italiens en particulier, que je ne peux même pas me porter garant pour moi-même. Nous vivons dans un pays, mon cher, où il n’est resté de romain, de romain au sens antique, que le salut bras tendu. Raison pour laquelle je me demande moi aussi : à quoi bon ? En fin de compte, si je refusais…
— Tu aurais grand tort », l’interrompis-je tranquillement.
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(continue p. 275 de l’édition française)
Il me scruta, avec une nuance de méfiance dans les yeux.
« Tu parles sérieusement ?
— Et comment ! Je ne vois pas pourquoi tu ne devrais pas aspirer à faire carrière dans le parti ou grâce au parti. Moi, si j’étais à ta place… si, je veux dire, je faisais mon droit comme toi… Je n’hésiterais pas un seul instant.
J’avais pris soin de ne rien laisser transparaître de ce que j’éprouvais. L’expression du visage de Nino s’éclaira. Il alluma une cigarette. Mon objectivité, mon détachement l’avaient visiblement frappé. […]

(p. 277 de l’édition française)
Il termina par un geste vague de la main. […]
« À propos, demanda-t-il brusquement, en fronçant le sourcil. Ton premier examen, à Bologne, c’est quand ? Il va falloir penser au renouvellement de notre abonnement de chemin de fer, bon Dieu !… »

Giorgio Bassani

(continue)

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Une poésie jaillissante de moi, 1974 (Stella n. 18)

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001_je voudrais 740 Une poésie jaillissante de moi

Une poésie jaillissante de moi
qu’on ne pourrait pas confondre
mille fois plus grande, je la vois
rebondir sur les murs et se fondre
dans les ombres grises des toits.

Une poésie maladroite, déplacée
va rester inobservée, broyée
par les pas de jeunes gens hébétés.
Elle va mourir sans clameur,
écartée par des hommes affairés,
effacée par des vieux provoqués,
empruntée ou en cachette copiée
par des femmes gênées.

Un monologue perdu
abattu, disparu,
car la Gloire, jalouse de tout,
n’a pas voulu.

Sur ce mur de prison,
il n’y avait qu’une parole :
Je voudrais…
Je voudrais te ravir par un délit parfait
en gardant la grimace d’un tueur en série
l’élégance d’un Fantomas
le charme d’un artiste de coffres-forts.

Sur la tour médiévale,
il n’y avait qu’un propos ancestral :
Je voudrais…
Je voudrais t’emmener
sur la barre d’un vélo d’argent
dans le luxe de la rue au couchant
en hurlant, en chantant la joie
de chaque instant avec toi.

Sur la porte de la ville
que personne n’avait plus franchie,
le sommeil avait tout blanchi
effaçant mon dernier cri.
Et pourtant je voulais
te scruter en silence, abuser
de la gauche lenteur
d’un instant de jouissance,
je voulais qu’une nuit de combat
contre toi et ton sommeil
arrivât jusqu’à l’aube, aux délires
jusqu’aux chaudes fentes du jour,
je voulais nous effondrer
dans la vie gigantesque
sans qu’elle t’efface, ou qu’elle
t’agace, nous ressuscitant pourtant
sereins et convaincus
hors des débris, ensemble.

Une poésie jaillissante de moi
que tu n’aurais pu jamais confondre,
mille fois plus grande, je l’ai vue
glisser frêle au long des murs
jusqu’en bas de hautes fenêtres.

J’y avais écrit : je crois en toi,
blanc buisson virevolté par le vent,
toi, après-midi regardant sur la mer,
toi, nuage précis au milieu des montagnes
dans le rouge silence du soir.
J’avais juré : je t’attends
rare certitude dans la confusion
d’une vie se brûlant au jour le jour
maladroite, oppressante, ennuyeuse…

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

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Giorgio Bassani : Les poèmes de Ferrare I/III

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001_corrò 740Giovanni Merloni « Corrò la fresca e mattutina rosa », dessin à l’encre de chine sur le thème du Roland Furieux de l’Arioste, exposé au Centre des Activité Visuelles du Palais des Diamanti de Ferrare en 1974

Je poursuis mes lectures du dimanche avec un grand écrivain de Ferrare, Giorgio Bassani, auteur du roman Le Jardin des Finzi-Contini, roman très connu en France. Je consacrerai deux dimanches à cet auteur que je lis la première fois à l’âge de 17 ans et que j’aime sans réserves. Ici je vous propose quatre poésies évoquant le monde de Ferrare, l’amour, la mort et la solitude.

Je remercie vivement Paola et Enrico Bassani, ainsi que la Fondazione Giorgio Bassani, de m’avoir donné l’autorisation de publier dans le portrait inconscient quelques morceaux de l’œuvre de l’écrivain.

VERS FERRARE

C’est à cette heure que vont à travers les chaudes herbes infinies
vers Ferrare les derniers trains, avec de lents sifflets
ils saluent le soir, plongent indolents
dans le sommeil qui peu à peu éteint les bourgs rouges et leurs tours.

Par les fenêtres ouvertes, le remugle des prés inondés
s’infiltre et voile la patine des banquettes misérables.
Des pauvres amants en chandail il dénoue les doigts fatigués,
et les baisers désertent leurs lèvres desséchées.

Giorgio Bassani (Histoire des pauvres amants, 1945)

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HISTOIRE DES PAUVRES AMANTS

Le garçon que nous connûmes
avec sa pelisse sombre au col relevé
et ce visage pâle, amaigri, et ces yeux,
ces yeux si semblables à la lune que tu aimes ;

ce garçon qui passa à côté de nous dans une
nuit hivernale humide et tiède ;
que faisait sourire le crêpe de ses pas silencieux
(quel sourire impensable sous le rebord de son chapeau !) ;

celui qui t’offrit le bras et tu tremblais
de trop d’amour ; et il te conduisit, et il fut
sans pitié ; qui jamais plus n’est revenu
comme les brouillards, ours en peluche chaleureux et crêpe et neige ;
et il avait main et salive, yeux et sourire de lune
sous le rebord du chapeau ; et pour la neige une pelisse : oh lune,
il m’a suivi jusqu’ici avec le couteau de ses yeux,
Il a voulu, lune, que je t’appelle
avec la flûte amoureuse des souvenirs,

lune de ces nuits.

Giorgio Bassani (Histoire des pauvres amants, 1945)

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DEPUIS QUE

Depuis que
j’ai décidé de ne plus jamais
répondre
à une lettre de toi
jamais aucune autre lettre
je n’ai pu
même ouvrir

Je les laisse
arriver
tomber autour de moi
s’étaler là à mes pieds
à l’envers et sans réponse
muettes
comme moi comme désormais ma
vie

Giorgio Bassani (Épitaphe, 1974)

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ROLLS ROYCE

Tout de suite après avoir fermé les yeux pour toujours
me voilà une fois encore qui sait comment retraverser Ferrare en
auto
— une grosse berline métallisée de marque
étrangère aux grandes
vitres sombres peut-être une
Rolls —
descendre une fois encore du château des Este le long du cours
Giovecca vers le rose
entrelacs final de la Perspective qui alors tout doucement
grandissait dans le rectangle
concave du parebrise

Le chauffeur à la nuque haute et raide assis devant à droite
savait certes très bien de quel côté se diriger et d’ailleurs moi
je ne me souciais en rien
de le lui rappeler
anxieux comme j’étais de reconnaître à gauche l’église
de San Carlo plus loin sur la droite
celle des Théatins
et contre elle déjà arrêtés de si bonne heure rassemblés sur le trottoir
devant la pâtisserie
Folchini
les amis de mon père quand lui était jeune
la plupart avec de grands feutres sombres sur la tête certains tenant une grosse
canne au pommeau d’argent
anxieux ou plutôt avide que j’étais en somme de reparcourir l’entière Main
Street de ma ville en un jour quelconque de mai-juin
environ au milieu des années vingt un quart d’heure avant
neuf heures du matin

Presque poussée par son luxueux souffle même la Rolls tournait finalement
plus bas par la via Madama et de là tout près via
Cisterna del Follo
et à ce moment je me retrouvai à dix ans à peine
les joues en feu dans la crainte d’arriver tard à l’école
sortant à cet instant précis avec mes livres sous le bras
du portail numéro
un
c’était moi qui tout en continuant à courir me retournais
vers maman penchée à la fenêtre du haut pour me recommander
quelque chose
c’était moi vraiment moi qui un instant avant de disparaître
de sa vue d’elle jeune fille derrière la coin
levais le bras gauche dans un geste
à la fois d’agacement et
d’adieu

J’aurais voulu crier halt au raide
chauffeur et descendre mais la Rolls
en tressautant mollement longeait déjà
le Montagnone et désormais à l’extérieur
de la Porte volait déjà par les amples rues désertes
tout à fait dépourvues de toits sur les côtés et tout à fait
inconnues

Giorgio Bassani (Épitaphe, 1974)

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Giorgio Bassani – Poèmes (1945-1978) Choix et traduction de l’italien par Muriel Gallot. Préface de Martin Rueff. Cahiers de l’Hôtel de Galliffet (Textes/Testi) Collection dirigée par Paolo Grossi. Istituto Italiano di Cultura, Parigi, 2007 – ISBN : 978-2-9503030-5-9

Hier, je fouillais des cieux sales, 1963 (Ambra n. 13)

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Giovanni Merloni, 2007-2013

Hier, je fouillais des cieux sales
I
Il n’y a que toi qui peux me prendre,
ce que je suis. Il n’y a que toi
qui peux t’en passer de l’autre moi
que les autres gens voient.

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II
Personne n’entendra,
personne ne commentera, personne.

Ces quatre murs blancs nous regarderont.
Toi et moi, nous entendrons la peur,
la peine accablante du bonheur.

Le soir descendra avec nous dans la nuit,
tandis que notre amour solitaire
lucide comme un caillou blanc,
brillera, fou de joie, dans le noir.

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III
Hier
Je perlustrais des cieux sales.

Aujourd’hui,
tu m’as dit l’espérance
tu m’as dit que j’aimerais.

Maintenant
tu es un nuage
que les cieux referment.

Demain
tu auras une taille douce
et des mots parfumés
que Dieu dira à toi seule.

À jamais
tu seras lointaine et voisine
empruntée aux poètes
l’amour te chantera
et tu chanteras l’amour, toi seule.

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IV
Aux pas du soir nous laissons
le souvenir de nous-mêmes
et, au-delà du clic-clac
de nos talons, le silence.

Ah, ces pas, empruntés au silence,
roulement de tambours battant
dans les glycines de nos cœurs !

Giovanni Merloni

Texte en ITALIEN

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Tu es le soleil et la pluie, 1963 (Ambra n. 12)

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Giovanni Merloni, 1991-2013

Tu es le soleil et la pluie

I
Tu as ta même voix,
légère, de verre sur le verre.

Tu me parles encore,
au téléphone, quand je te vois.
Mais, tu ne m’aimes plus.
Il me semble toujours que tu le dise.

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II
Tu es le soleil et la pluie.
Le soleil brûlant dans le creux de la main,
la pluie des larmes brûlant les yeux.

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III
J’avais perdu quelque part un mot,
un vers sans rime : c’était le gouffre
et, sous-entendue, la mort.

J’avais perdu un mot,
j’ai retrouvé ton nom.

Tu es passée, gauche et solennelle :
j’oublie tout et me souviens de tout.

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IV
Je te dois un amour qui roule à terre
en bas de l’escalier.

Je te dois un amour merveilleux
et intime, qui s’effondre
dans un abîme sublime.

Je te dois une joie étincelante,
brûlante, qui pourtant
même sans mourir
se volatilise.

005_balduina BN 740 Giovanni Merloni

Texte en ITALIEN

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