Liberté chérie, un film de Mika Gianotti

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Liberté chérie, un film de Mika Gianotti

Dixième création de Mika Gianotti — qu’elle a produit avec la société qu’elle a créée, Act Media Diffusion et Les Films d’un Jour —, Liberté chérie c’est le deuxième film de Mika Gianotti que j’ai eu la chance de voir. Dans celui-ci, comme dans le précédent (« Zones d’ombre », avec Dominique Schaffhauser), le thème philosophique qui est au fond assume bien sûr le rôle de protagoniste.
Dans « Zones d’ombre » c’était d’abord question de l’exercice de la justice, entraînant au cours du film plusieurs questions sur le sens profond d’une « justice juste » par rapport à la nature humaine et au besoin de justice de chacun.
Dans « Liberté chérie », sur un canevas de départ extrêmement ouvert, des gens sensibles aux questions de liberté et aux Droits de la personne (Iza, Horacio, la Famille Brajtman, Eloïse, Tatiana et le dessinateur « humaniste » PIEM) s’interrogent sur les questions universelles de la liberté, face aux droits plus fragiles et vulnérables qui sont toujours menacés, dans la vie de chacun. Au passage de moments critiques inévitables — comme la mort ou la vieillesse, souvent accompagnée par des limitations plus ou moins graves. Mais aussi au passage de traumatismes évitables, comme l’avortement, les ruptures familiales et amoureuses, la perte du travail et cetera.
D’ailleurs, dans ce film-essai, même plus que dans les précédents, on est amenés à considérer combien la liberté pour s’enraciner vraiment dans une société a besoin de la vérité (vérité indispensable dans une idée de « justice juste ; vérité qui devient carte de tournesol de toute proposition ou déclaration de liberté).
« La liberté ce n’est pas se sauver au sommet d’un arbre »,  comme chantait Giorgio Gaber dans les années 1970, « la liberté est dans la participation ». Participation qui devrait conjurer toute exclusion.
Car une société libre est surtout une société qui n’abandonne à eux-mêmes les gens ni les animaux.
Emblématique à ce propos est le final extrêmement dramatique et apparemment sans espoir de l’euthanasie d’un chien « au bout du rouleau ». L’exemple de l’animal « aidé à mourir » rentre dans une vision positive et humaine d’une société qui se charge de l’accompagnement des êtres qui ont perdu leur autonomie et, en mourant avant de souffrir — sans qu’il y a ni espoir de survie ni raison aucune — profite aussi d’une mort assez digne.
Paradoxalement les rôles se sont inversés entre l’homme et l’animal qui lui est le plus proche, jusqu’ici ce sont les humains qui meurent comme des chiens…
Ce serait incomplète ou déplacée une analyse des films de Mika Gianotti — et de ce dernier « Liberté chérie » en particulier —, qui se passât de cette conception universelle et solidaire de la liberté.
Cependant, j’ai vu dans ce film, j’ai entendu dans la voix de personnages qui se sont fait connaître et aimer, quelques chose d’encore plus universel que la justice et la liberté même, des valeurs qui risqueraient de se figer dans une espèce d’abstraction en dehors de nous, s’il n’y avait pas de sens dans l’existence. S’il n’y avait pas de volonté et de but.
« Aller jusqu’au bout du bout ! » Voilà le message de fond qui relie dans un sentiment commun tous les personnages qui animent dans le film une véritable « discussion sur le sens de la vie » qui n’est pas un hymne à la pure rationalité ni à la « prise de distance » vis-à-vis des cauchemars, tabous ou faux idoles qui seraient en nous avec le seul but de nous paniquer.
La liberté que Mika Gianotti revendique c’est surtout la liberté de dire non, la liberté de suivre nous-mêmes. Et, plus en général une valeur qu’on ne doit pas coincer dans une dimension individuelle, un droit que toute une société doit partager.
Et aussi dans la façon de tourner ce film-documentaire la réalisatrice opte pour un critère de liberté : d’abord elle pose aux interlocuteurs choisis les multiples questions essentielles sur le thème, ensuite elle filme-enregistre leurs réactions de manière décalée dans le temps, pour se donner et donner au public un temps de réflexion. Dans une récente interview que j’ai lue sur le web, elle s’explique : « Je voulais que ce soit un film où chaque mot compte, en quelque sorte. On était sur une réflexion importante, profonde, quelquefois enfouie, qui nécessitait du temps pour émerger. On ne filmait pas la réponse spontanée. On reprenait le lendemain, le temps que s’approfondisse la pensée. »
Je crois que ce ne soit pas un hasard si cette excellente réalisatrice a choisi pour Iza, le personnage principal du film, une ancienne copine des temps glorieux du théâtre Aleph.
En fait, nulle volonté ne se déclenche sans une rêverie quelconque. D’ailleurs, pour atteindre des bribes de liberté, il faut toujours avoir envie de vivre, être capables d’entretenir notre volonté de vivre. Et la rêverie qui coule sous les pont de cette difficile liberté contemporaine se relie forcément à la mémoire des années des expériences heureuses et des choix primordiaux.
Même une réalisatrice à l’esprit objectif et rigoureux — essayant toujours de s’effacer derrière le filtre du récit, du reportage ou de l’essai — a besoin de relier sa propre volonté d’aller « jusqu’au bout du bout » à la première étincelle qui a fait déclencher son talent d’ouverture humaine et sociale.
C’est le plateau du théâtre Aleph, où elle aussi a joué et appris pour la première fois le sens et la valeur inestimable de la vie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 juin 2013

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West side story (vases communicants juin 2013)

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Le billet que je propose aujourd’hui a été déjà publié le 7 juin 2013 par François Bonneau dans L’irregulier, son blog très suivi. Voilà ce qu’avait écrit François Bonneau :
Ce mois-ci aura été rythmé par les échanges avec Giovanni Merloni, dessinateur et écrivain qui m’épate, et avec lequel les échanges auront été sincères, fournis, agréables… Bref l’essence des Vases Communicants. Encore merci Giovanni.
Le propos des Vases communicants est dû à l’initiative lancée par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis).
Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte_Célérier, une autre blogueuse.

Giovanni Merloni : West side story

Les divers endroits du monde se ressemblent. On pourrait tout étudier sur une carte, s’aidant avec des livres de toutes sortes. On pourrait réussir à assimiler et à renfermer dans le cœur de la mémoire ces mondes nouveaux, faits d’inconnues lumières et d’inconnues distances qui pourtant rentrent tous, sauf rares exceptions, dans le jeu de cette civilisation qui photographie, enregistre, commente et compare. On peut aussi bien s’aider avec l’expérience d’autres lieux similaires. Par exemple, la Bretagne a bien sûr plusieurs points en commun avec la Galice espagnole, la Cornouaille anglaise et aussi la côte ouest de l’Irlande. Ou alors les fjords de Norvège devraient avoir affaire pour certains aspects avec les rìas du Cap Finistère…

Mais, vraiment, je le jure, jusqu’ici je ne sais presque rien de mon correspondant qui s’appelle François Bonneau. Je connais un peu ses écrits, je suis resté fasciné aussi par le titre de son blog, « L’irrégulier », qui me l’a rendu immédiatement sympathique et dont j’ai lu quelques textes qui m’ont touché. Je sais qu’il est professeur (je crois de lettres, dans un lycée) et qu’il va bientôt se marier dans le sud de la France. Mais je ne sais pas du tout où il habite et travaille physiquement. Est-il un homme du sud ou du nord, du nord-ouest ou du sud-ouest ? Il ne me l’a pas encore dit, moi je ne le lui ai pas encore demandé. Quand il me le dira…

Dans l’esprit des vases communicants, je lui ai envoyé quatre dessins, ayant des raisons et des histoires condensées dans de titres que j’espère cohérents. Il m’a envoyé plusieurs photos, parmi lesquelles j’en ai choisies quatre.

Nous nous sommes engagés, dans nos contacts par mail, à exprimer ou raconter quelques choses que ces images échangées vont nous suggérer… Peut-être, mes dessins aux sujets contraignants obligeront François Bonneau à s’en dérober, en se sauvant dans une pure abstraction ou dans une histoire paradoxale et « irrégulière » comme j’en ai lues et appréciées dans de précédents vases communicants et dans son blog.

Quant à moi, je pars dans une dimension tout à fait opposée. Il m’a envoyé des photos magnifiques, qui catapultent une réalité aussi attirante qu’inconnue sur la paresseuse agitation de mon ordinateur parisien.

Peut-être, François Bonneau imagine que je connais déjà ces lieux et qu’il considère comme escompté que je sache ou devine aussi facilement si ces endroits font partie de son univers quotidien ou, au contraire, s’ils sont, des lieux éloignés pour lui aussi comme pour moi : des lieux où il se rend rarement où qu’il n’a vu qu’une fois, au moment d’en prendre ces superbes et intelligentes photos.

Mais je préfère comme ça, avancer à moitié aveugle, sans rien savoir, procédant par hypothèses. Mon histoire sera ainsi nourrie par cette découverte incertaine, tandis que mes mots se mettront en marche ou s’arrêteront au fur et à mesure qu’un itinéraire ou une réflexion se déclencheront…

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J’arrive maintenant. J’ai débarqué étourdi et endolori au petit matin. J’avais besoin de lacets pour mes chaussures et je voulais me désaltérer avec de l’eau de robinet. Mais, tous les bars, magasins et  boutiques près de l’embarcadère étaient fermés. Je me suis demandé si c’était dimanche. Il n’y avait personne. L’unique soulagement pour moi était les inscriptions des affiches et les enseignes des locaux fermés. S’il y avait quelqu’un, il parlerait bien sûr dans ma langue… c’est-à-dire dans la langue que je parle désormais depuis des années… Il fait beau, la journée pourtant s’affiche rigoureuse. Le vent… de l’ouest (que je reconnais grâce à mon expérience d’ancien marin, rien qu’en léchant l’index pointé vers le ciel) a nettoyé le ciel et maintenant le soleil me caresse le cou. Mais il faut bouger. Je me déplace circonspect dans ces ruelles inanimées jusqu’au moment où je vois cet œil rétroviseur au coin d’une usine apparemment abandonnée. Dans le miroir, cerné par des lignes diagonales noires et blanches, le ciel assume une couleur plus foncée. Un bleu cobalt entoure gentiment deux maisons attachées et probablement unies à l’intérieur dont celle de gauche affiche un solide toit en tuiles rouges, tandis que l’autre, en retrait vis à vis de la rue, se dérobe un peu derrière un jardinet assez dépouillé et un escalier prétentieux. Sa ligne de ciel d’ardoise, évoquant une église de campagne, fait ressortir en évidence une mansarde à l’étage. J’y vais ?

Une fois rentré, je devrais me présenter. D’accord, je ne suis pas un forçat, et celle-ci ce n’est pas la résidence de l’évêque de Digne. Mais serais-je digne de ces villageois aux rythmes tranquilles ?

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Où ont-ils finis les coups de pied dans le cul ? En Italie, où je faisais auparavant mon petit cabotage, des restes de cirques arrivaient toujours dans les villages de la côte de Calabre (Joppolo, Coccorino, Coccorinello, Nicotera et Tropea). Je dis « restes » parce que j’imagine de féroces litiges entre les membres de ces familles d’artistes touche-à-tout qui aboutissent à une sorte de spécialisation dont  personne n’a pas vraiment voulu. Donc quelqu’un se prend l’éléphant, tandis que d’autres essaient de profiter du rideau et de la piste nue et crue et d’autres encore héritent du manège. Celui-ci que j’examine maintenant, semble complètement dépourvu des longues chaînes de fer auxquelles j’ai l’habitude de voir attachées de petites chaises sans dossiers ni jambes… Celui-ci n’a pas une gueule de manège, même si la décoration de la vrille est très jolie. Je suis sûr que là-dedans ne se cache personne, ce serait dangereux avec tous ces engrenages de fer… J’aimerai voir s’il y a une petite porte. Parfois, dans ce minuscule cagibi on garde des petits trésors. Un vieux gramophone, par exemple, avec des disques des années cinquante et soixante… et cette musique légère de Temps modernes : « Je cherche après Titine, Titine ô ma Titine, Je cherche ma Titine et ne la trouve pas… »

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Je me suis tellement baladé, dans cet endroit désert, sans rencontrer personne ni animaux, ni traces de quoi que ce soit à manger ou boire, que je me suis convaincu qu’il y a quelque part un robinet avec une énorme vanne. Ce robinet a été fermé et verrouillé par les négateurs de la vie. Car je considère comme très improbable l’hypothèse que les gens soient partis en vacances. Oui, d’abord j’avais imaginé que les habitants d’ici eussent abandonné toutes occupations pour monter sur une arche de Noé et s’exiler dans une île avec tout le bien de Dieu qu’ils auraient égoïstement emprunté partout. J’ai abandonné cette piste quand je me suis souvenu d’un bruit gigantesque que j’avais entendu la nuit dernière, lorsqu’on se demandait si ce noir imprégné d’épais brouillard aurait duré encore un jour. Oui, là-dedans je n’étais pas seul. Et maintenant, je ne comprends pas. Ici je suis seul, les pieds nus, les chaussures enfilées dans les poches, le froid mou du sable caressé par la lumière d’un après-midi de cauchemar.

Je m’approche du tracteur  qui semble m’attendre, vide et pourtant prêt à partir, comme un astronef…

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Un tableau sans personnes, c’est comme un livre sans paroles. Je rencontre de plus en plus des difficultés à m’exprimer dans ce vide. Cela a l’air d’aller vite. Un seul jour s’est écoulé. Le ciel est vide d’oiseaux, la mer est vide de poissons, il n’y a plus de moules ni d’algues accrochées aux chaînes rouillées.

Je songe pour un moment à la déception de Napoléon quand il s’est trouvé dans la ville de Moscou, vide et brûlée. Mais ici on est déjà à la retraite de Russie. Une retraite pourtant à l ‘apparence agréable. On va mourir dans un désert qui n’est pas vraiment le véritable désert, dans une solitude polaire où quand même les pieds gelés trouvent encore le réconfort de la terre nue… Ou alors je reviens au tracteur abandonné et je profite de ce silence pour écrire une lettre à François Bonneau… Cher François, au commencement de cette histoire de vases communicants, en songeant aux photos que tu devais encore m’envoyer, j’avais esquissé dans mon esprit un thème « géographique » que je porte en moi depuis toujours. Le thème d’une course impossible dans la direction où le soleil tombe (ou se couche). Une course essoufflée pour empêcher au soleil de se coucher, pour que le soir s’éternise. Cette idée du « couchant redoutable et fascinant à la fois » (dont je ne suis ni le premier ni le dernier è m’imprégner) ne fait qu’un, dans mon imaginaire, avec l’attraction pour cet « ailleurs » qui se trouvait, à l’origine, sur le nord-ouest vis-à-vis de Rome (ou de Naples) et maintenant est sur le sud-ouest vis-à-vis de Paris. Mais, je ne pouvais pas m’attendre à une télépathie pareille. Car en fait les photo que tu m’as envoyées, symboliques et romantiques à la fois, m’ont littéralement transporté, en quatre déclic, dans un lieu qui m’enchante et m’emprisonne en même temps. C’est peut-être dû à la force des vases communicants. Penses-tu qu’il y a une possibilité de m’en sortir en dehors de la mort ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14 juin 2013

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Giovanni Merloni : Portrait d’une table (2012-2013) : liste des publications

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Giovanni Merloni « Portrait d’une table » (2012-2013)

(01) 29 novembre : Portraits inconscients

LE PORTRAIT D’UNE TABLE
(Toutes les publications ayant comme sujet les histoires de Giovanni Pascoli, Zvanì, Cesena et Bologne se trouvent groupés dans cette catégorie)

(01) 2 décembre : Portrait d’une table (p.i.t. n.1)  

(02) 4 décembre : Zvanì (p.i.t. n. 2)  

(03) 6 décembre : Est-ce qu’on peut aimer une ville ? (p.i.t. n. 3)

(04) 11 décembre : La rupture (p.i.t. n. 4)  

(05) 19 décembre : Dolce vita 1912/1 (p.i.t. n. 5)

(06) 21 décembre : Dolce vita 1912/2 (p.i.t. n. 6)  

(07) 28 décembre : X août 1867 (p.i.t. n. 7)

(08) 8 janvier : À la recherche du père perdu (p.i.t. n. 8)

(09) 29 janvier : Coïncidences inconscientes (p.i.t. n. 9)  

(10) 30 janvier : Fenêtre sur Bologne, « Souvenir d’un vieil élève » (p.i.t. n. 10)

(11) 7 février : Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 1/3 (p.i.t. n. 11)

(12) 8 février : Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 2/3 (p.i.t. n. 12)  

(13) 9 février : Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 3/3 (p.i.t. n. 13)

(14) 10 février : Blow up/1 (p.i.t. n. 14)

(15) 12 février : Blow up/2 (p.i.t. n. 15)  

(16) 24 mars : Le progrès ou le soleil de l’avenir I (p.i.t. n. 16)

(17) 26 mars : Le progrès ou le soleil de l’avenir II (p.i.t. n. 17)

(18) 27 mars : Le progrès ou le soleil de l’avenir III (p.i.t. n. 18)

(01) 1 mai :  No a la guerra civil ! III/III

(02) 2 mai : No a la guerra civil ! II/III

(03) 4 mai : No a la guerra civil ! I/III

(04) 23 février : Petite digression sur l’infini /1

(05) 24 février : Petite digression sur l’infini/2

(06) 26 février : Petite digression sur l’infini/3 -La beauté fragile

(07) 7 mars : Petite digression sur l’infini/4

(08) 11 mars : Entr’acte I/III

(09) 13 mars : Entr’acte II/III

(10) 14 mars : Entr’acte III/III

TIex7_Venise VII/VII

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001_venezia capovolta 740Venise VII/VII (chapitre XI,15, Carrosse n. 5, Testamento immorale, p.169-170 Manni Edizioni, Lecce 2006)

(Dernière Escapade)

Le train glisse
comme un traîneau
sur la lagune ;
les briques noircies
de l’arrière-boutique vénitienne
voudraient éteindre
l’enthousiasme.
Un doute s’affiche :
est-il vraiment possible
qu’au-delà de ce sombre rideau
il y ait vraiment
(encore)
Venise ?

002_biennale 740 Venezia, Biennale 1976

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 juin 2013

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TIex6_Venise VI/VII

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Giovanni Merloni, 2004-2013

Venise VI/VII (chapitre IX,8-10, 14, 16, Carrosse n. 4, Testamento immorale, p.119-130 Manni Edizioni, Lecce 2006)

Bienvenue à Venise
toi aussi. Quelle magnifique allure
et pourtant quelle triste tournure
cette interdiction à mes lazzis,
et cet étalage chez les paparazzis
du virement, brusque et inattendu,
qui te dégage du soupirant fou.

Escortée par ta cousine
tu t’assieds au café Florian
avec l’envie d’un truc irlandais
introuvable dans cette cuisine,
moi je ris de façon enfantine
repensant aux égratignures
qu’au dieu Pan [i] tu as accordées
tandis qu’à moi tu les as bien niées.

Mon nid restera vide. Le Lido
scrutera des nuits blanches.
Les cousines seront fatiguées
comme des arbres sans branches
tandis que cette bande d’antan
savourera péniblement les cancans
et que mes envies de sous-sol
(mortes à Venise) crèveront au regard
du dernier jour qui s’envole
(tu es Tadzio, je suis Bogarde). [ii]

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Toute la nuit j’ai erré
entre la gare et le pré
où je t’avais embrassée
comme un mirage blessé.

Au milieu des tables et des pigeons
j’ai détendu mes jambes fatiguées
en fredonnant de tristes chansons
infaillibles trompeuses d’hormones.

Au petit matin, au jour montant
pour moi tu étais une fée
une belle à l’abri dormant
qui se serait bien fâchée
si je l’avais réveillée.

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Au retour dans le train
de dialectes assez plein
pour notre amour obscène
la vie s’affichait sereine :
« Demain ce sera lundi
opportun jour de passage
de la cour au jardin
de la raison au destin.
Oubliant d’être sage,
mardi ou mercredi
je serai à l’origine de tes maux :
de nouveau le cœur
de deux amants normaux
redonnera leur valeur
aux organes génitaux ».

Le lendemain d’une lourde journée
ma bonne chance est rattrapée
la cousine est déjà disparue
le rival est parti dans la cohue :
après une pathétique
mort poétique
recommence frénétique
la vie pratique.

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Entre nos trains perdus
il y eut la lutte
et des prix de consolation
Il y eut la douceur,
l’insouciance, l’inquiétude
la malsaine clarté
la jeunesse saine
il y eut de la vérité,
des instants de sincérité
promiscuité liberté libido
(toi Violetta, moi Alfredo) [iii]
dans les coupes sirotées
dans nos après-midis exquis
et nos rêves purs ou impurs :
magiquement,
tu paraissais et disparaissais,
te faufilant en geisha
dans mon lit emprunté
et ressortant madame
sur le boulevard obscurci.

Il y eut entre nous
des rafales de libération
(parfois nous étions
suspendus dans l’air).
Il y eut la joie, bien sûr.

Mais nous ne fûmes pas capables
de rassembler nos esprits
de descendre de ce train minable
traversant sans le moindre souci
une Bologne qu’il n’avait pas compris.

Nous ne sûmes pas non plus
jeter le lest aux orties, sortir
de nos pieds (moi Charlot, toi Marylin) [v]
vers l’ouest ou vers l’est
nous confiant à la route infinie
qui nous sauverait la vie.

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Dans le train lent
presque immobile
qui trente ans après
voyage dans les rues de Bologne
je ne quitte pas la gare
(ferme comme du pain rassis,
penaud comme un pénis infirme).

D’un bond s’est ouverte
la coulisse sans poids
d’un compartiment
comble et allumé.
Un bras se jette dehors
m’obligeant à m’asseoir
dans la place vide
sur le velours gris
devant une vieille photo
de Venise-ciel-de-bise.

Retourné comme d’habitude,
je n’ai pas eu honte
de fermer les yeux
de me boucher les oreilles
avec les mains.

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Un chuchotement qui ne cesse
m’a d’un coup réveillé.
Celle que j’ai devant
fait louange de remords
tout en reniant les regrets
(elle parle de cours et recours
de colloques à rebours
de questions à se poser
de difficiles concours
et d’autant d’amis venus
pour décrire, par bouchées
certains faits qui leur sont arrivés).
La voisine à la fenêtre, absorbée
dans l’écoute, se borne à dire seulement
qu’elle souhaite voir le train
effacer toutes ces gênes du monde
par sa propre rumeur de fond
tandis qu’un sommeil serein
se glisse dans cette bande humaine
entourant Obsidienne.

Sauvé par le noir, tel un assassin
j’observe devant moi un à un
les traits de ce mannequin :
le cou et l’épaule menue
(elle sait que je l’ai re-connue)
le sac la veste et les gants
son style sans doute envoûtant,
le nez justement, l’ovale vivant
les yeux verts comme une mer
les cheveux ne cessant de parler
la bouche sachant écouter
les mains en vif argent
(devant mon air surpris
se crispe son front exquis).

Adieu Obsidienne
on s’est dérobés aux pièges
aux manipulations, aux manèges
il nous reste cette vie marraine.
Pendant le temps juste d’une glace
à la vanille ou de raisins grattés
un autre tunnel sera dépassé.


[i]  Dieu grec des bois, auquel l’amour est toujours accordé.

[ii]  Dans Mort à Venise (1971), de Luchino Visconti (1906-1976), Dirk Bogarde interprète Von Aschenbach, protagoniste du film avec Tadzio.

[iii]  Protagonistes de La Traviata (1852) de Giuseppe Verdi (1813-1901).

[v]  Final de plusieurs films de Chaplin: deux amoureux, vus de dos, s’acheminent vers l’horizon.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11 juin 2013

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TIex5_Venise V/VII

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venezia V 740

Giovanni Merloni, 2013

Venise_005 (chapitre VIII,13-16, Carrosse n. 3, Testamento immorale, p.107-110 Manni Edizioni, Lecce 2006)

Tu tun tu tun
ralentit le train
sous le ciel serein, gelé, sans entrain.
Je sors de la vitre ma tête
fourmillante et triste :
« Non, je ne descends pas !
Peut-être vais-je continuer, jusqu’à Ferrare
et même plus loin, au-delà du Pô
je me régale d’une journée rare
(je vais voir une expo)
à Venise, tiens ! »

Quant à toi
Étoile filante
Étoile matinale
tandis que le train repart
(et que le matin se montre lumineux)
d’ici solitaire, à l’écart
je t’écris sur une carte postale.

Nous partions en voiture
(car tu avais peur du train)
toujours accompagnés
par les chansons héroïques
des Inti Illimani [i]
(il y avait encore
les troïkas  [ii] et les balalaïkas [iii] ;
il n’y avait pas encore
Gato Barbieri [iv]).

À Venise
tu dis « Au secours !»
Mais, j’étais têtu
et dépourvu de flair.
Une nuit, assise sur le lit
tu laças tes souliers
de montagne. Décidée
à conduire toi même
la gondole bleue
qui nous amènerait au feu.

Il s’appelait Omas [v] le stylographe
que tu m’avais donné
que je perdis, malheureux
dans l’excursion  en photographes
vers le lointain Torcello).
J’avais eu juste le temps
d’écrire BÉ-RÉ-NI-CE [vi]
sur ton ruban blanc et bleu
(gauche et drôle d’encadrement
à tes longs cheveux).

Étoile en plein air
tu te précipites sournoise
dans mon ciel turquoise
à la Paul Véronèse. [vii]

Étoile, plongeant
ta belle main dans l’eau,
il te va comme un gant
le canal de Venise.
Dans ce calme, je me consacre
à ton visage ancien
(comme un modèle du Titien [viii])
le parfait simulacre
d’un amour sacré
qu’il fallut profaner.

Giorgione-le-concert-champètre-1510 740

Giorgione (ou Titien), Le concert champêtre (1510) (Les peintres de Venise)

Ton air de feu follet
(ce que m’avait dit dans l’escalier
un collègue de mon quartier [ix])
me rappelle Tintoret. [x]
Mais, le lit sous le toit
fut le centre parfait
de notre plaisir
(Casanova [xi] et Canaletto [xii]
en auraient eu grand dépit).

Étoile sur terre
ton rêve a affaire,
par tes dociles regards,
à Guardi par hasard [xiii]
Et ton je-ne-sais-quoi
de pucelle pointue
à Carpaccio aurait plu [xiv]
tandis que ton nez aquilin
Bronzino [xv] dans ses dessins
l’aurait gardé. Ton rare teint
Giorgione l’a peint [xvi]
mais ta bouche ingénue
est l’œuvre d’un inconnu.

Étoile de sucre et de cannelle
je t’ai mangée et bue
même à ton insu
en jouant du violoncelle
aux abords d’une obscure ruelle.

En sortant de l’Académie [xvii]
sur le pont je t’embrassai
tu dis : « Unissons nos dangers ! »
Je répondis sans réfléchir
« J’ai deux enfants à entretenir ».
Je te perdis avant de manger
te poursuivis avec le gondolier
tandis que toi, en me fuyant
me laissais balader, sans rigoler
parmi les moustiques
du monde entier.


[i] Groupe de musiciens chiliens exilés en Italie après le coup d’état de 1973.

[ii]  Traineau ou luge trainés par trois chevaux.

[iii]  Instrument de musique à cordes très diffusé en Russie et en Ukraine.

[iv]  Saxophoniste de jazz argentin.

[v]  Marque de stylo.

[vi]  Reine égyptienne qui sacrifia sa splendide chevelure à Aphrodite.

[vii]  Paolo Veronese (1528-1588), peintre.

[viii]  Tiziano Vecellio (1490ca.-1576), peintre.

[ix]  Collègue d’ Alfredo B.

[x]  Jacopo Robusti dit le T. (1518-1594), peintre.

[xi]  Giacomo Casanova (1725-1798), écrivain.

[xii]  Giovanni Antonio Canal dit le  C. (1697-1768), peintre.

[xiii]  Francesco Guardi (1712-1793), peintre.

[xiv]  Vittore Carpaccio (1465ca.-1526), peintre.

[xv]  Agnolo di Cosimo dit le  B. (1503-1572), peintre.

[xvi]  Giorgio Zorzi dit le  G. (1477ca.-1510), peintre.

[xvii]  Gallerie dell’Accademia, pinacothèque de Venise.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 juin 2013

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Ennio Flaiano : Beaucoup de chansons, beaucoup de miracles

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Con tutto il cuore (With All My Heart), chanson de Betty Curtis (1958)

« Il y a une particularité physique des Pauvres, que je considère d’une importance extrême : les Pauvres ne parlent pas, ils chantent. Attention, je ne veux pas dire que parmi les Pauvres on compte d’excellents chanteurs, que d’ailleurs c’est vrai, mais que tout le monde chante de façon tout à fait naturelle. Ils chantent dans les plus simples circonstances et ne considèrent pas cela comme un mérite. Car en fait ils ne sauraient faire rien d’autre… Leur larynx est formé de façon qu’ils n’ont pas de choix : ou le chant ou le silence.

« Pour apprendre à parler selon l’usage de chez nous, il existe des écoles spéciales, fréquentées par de riches seigneurs, des diplomates, des personnages illustres, des hétaïres : mais, sur mille élèves, après un cours de trois ans, pas plus que cent sont capables de dire : « Bonjour » ou « Merci » sans produire quelques roulades.

« Pour un étranger la surprise n’est pas plus forte que l’endommagement qu’il en reçoit, puisqu’il devra se borner à parler avec très peu d’individus, pour la plupart ennuyeux. Ou alors ce sera lui-même à chanter, pour se faire entendre des autres.

« Le chant influence tellement les habitudes des Pauvres que le voyageur ne doit pas espérer d’y comprendre quelque chose, s’il néglige de considérer cet élément. Les Pauvres n’ont pas une Littérature, ou un Théâtre, ils ont un Chant. Inventeurs du mélodrame, ils y prodiguent totalement leur passion. Vous resterez étonnés devant le spectacle assez commun de deux industriels qui traitent leurs affaires chacun essayant de dépasser l’autre dans l’intonation, dans le sentiment, dans le jeu de la scène. Les duettos, les trios, les quatuors, les chœurs sont des choses tellement normales qu’on n’y prête pas attention. Au contraire, ceux qui parlent sont beaucoup écoutés : un bon orateur n’a pas de prix et ne connaît pas des échecs.

« Dans les jours qui précèdent les révolutions, des cortèges populaires encombrent les rues et marchent au chant de l’ancien hymne national, dont le premier vers, si je me rappelle bien, est ‘Faisons une autre hypothèse’. Il y a un seul inconvénient. Les Pauvres ne savent pas chanter en chœur. Des individualistes sans pareils, chacun veut écraser son voisin et graver dans l’ancien hymne sa propre personnalité. Ils changent donc les mots et en altèrent l’air. En fait de cet hymne, il en existe d’infinies versions. »

Ennio Flaiano, Il Cavastivale sur Opere, Scritti postumi, Classici Bompiani, 2001

(Le « pays des Pauvres », dont parle ici Ennio Flaiano, le Prévert italien, pourrait bien être l’Italie…)
Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 9 juin 2013

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TIex4_Venise IV/VII

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Giovanni Merloni, 2010

Venise IV/VII (chapitre VII,6-8, Carrosse n. 2, Testamento immorale, p.96-99 Manni Edizioni, Lecce 2006)

On était bien dans le train
du voyage de noces
mais Venise, oh combien exquise
ce n’était pas le bon négoce
pour retrouver l’entrain.
Et les lumières bruyantes
dans cet air bavardant
rien n’auraient pu changer
à nos malaises stagnants.
Car toi, Nuage rose
serais tombée malade
par feinte et par pose
au risque de te changer, au final
dans une violette et noire
fauvette de trottoir.

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Dans le wagon-restaurant
de cette fuite à Venise
le voyage fut une ineptie
le temps d’un instant
toi nuage de jupes blanches
moi nid d’envies jamais fatigantes.

On avait déjà oublié
la gifle que t’avais flanquée
tout juste fiancés
on avait juste effacé
tes cheveux rasés à zéro
le balcon d’une bataille rétro
qui même en y songeant me désespère.

Heureux ou drogués
frais époux ou vieux mariés
nous courions, étourdis
parmi des traces de glaces
en mêlant nos haleines
de façon compliquée et obscène.

Mais, à Venise au mois de mai,
il peut y faire un frais mauvais.
Sur le bateau à vapeur
en t’effleurant le cou lunaire
brusquement refroidi
tu ne cherchais qu’un rayon
de soleil solitaire.
Partageant ton mirage
rudement interdit
je chuchotais bon courage
comme tout brave mari.

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Mais l’équipage
devinant le malaise au passage
arrêta le bateau :
« Si tu vas au Campo
Saint-Zacharie
dans un éclair (ou lampo)
tu trouveras une pharmacie ».

Parmi les arcades et ruelles
les gens rudes ou les voyous
les cambrioleurs de frais époux
et les photographes assassins
notre retraite russe
ne se fit sans secousses.
Au Rialto je fis un saut :
les forces t’avaient fait défaut.
À l’Académie sur le pont
je touchai ton front.
À Sainte-Marie-Glorieuse-des-Frères
constatant des symptômes patents
j’appelais tout de suite tes parents.
À l’École de Saint-Roch
tu étais déjà une défroque.

Dès que nous débarquâmes
place Saint-Marc
par un bonjour messieurs dames
on nous fêta.
Nuage fut soignée
courtisée, chérie
et moi, je battis en retraite
faisant chaque jour une promenade
de la pharmacie à la salade.
J’étais habitué, tu le sais
à trainer solitaire
sans horaire, loin des rails.

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À Venise
cette ineptie de petite fièvre
cet ennuyeux amas de nuages
encombrant l’escalier
au tapis rouge, ce catarrhe vert
collé à la bouche et aux yeux
me donnèrent – toc toc –
un étrange conseil :
« Descends, visite, fouille tout
ne te soumets pas à ses tabous,
accoude-toi au parapet
pour fixer dans ta mémoire
sans hâte et circonspect
les ombres et les lumières.

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Giovanni Merloni, 1969

Nuageuse, elle t’attendra
affalée sur le lit
tout en scrutant, distraite
ton image usée.
Et quand les deux Mores
frapperont vivement sur les cloches
elle dira que c’est toi qui tape sur elles
et qu’un Nuage est avec toi, là dehors
dans cette ville sensationnelle ».

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 juin 2013

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François Bonneau : Arrêter la machine du temps (vases communicants juin 2013)

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Mes chers lecteurs, je suis vraiment heureux de partager avec vous cette très stimulante expérience des « Vases communicants », à laquelle je participe, ce vendredi 7 juin 2013, pour la cinquième fois. 
Cela est aussi un grand plaisir pour moi, parce j’ai occasion d’échanger avec François Bonneau. Je suis avec intérêt et admiration L’irregulier, son blog très suivi, qu’il alimente avec des textes et des images profonds, réfléchis, inattendus et beaux !

En quoi consiste le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis) ? Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte_Célérierune autre blogueuse.

Et maintenant, la parole à François Bonneau !

Bonjour Giovanni,
Si j’en crois les clichés véhiculés par bon nombre de mes compatriotes, tu as un prénom qui fleure la gomina, la douce vie en Vespa, le chianti, et je te fais grâce de la pizza ; je ne connais de toi que le portrait inconscient, et ta photo, relayée via la boite mail ; tu m’es familier, inconnu, courtois comme je l’apprécie, et surtout, surtout, tu as ce pouvoir quasi magique de pouvoir laisser trace de tes mouvements sur le papier, et donner à ces traces significations, ce qui fait de toi une sorte de chaman transalpin, et il était donc légitime et dans l’ordre des choses que je m’adresse à toi en une seule et unique phrase, oui c’est bien logique, ce petit défi bien infime face à tes images, dont la première :

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« arrêter la machine du temps », sur un pont, qui arlequine, oui alors partons, partons des losanges bleus, de ce brin de Matisse, de ce mouvement évidemment, de la trace d’un geste qui reste, et je ne suis pas le premier à le dire mais c’est toujours fascinant, un geste qui me parle du temps comme d’une machine : travail à la chaine – j’ai connu, calendrier – je t’ai en horreur, emploi du temps – tu n’est que stalactites qui m’enserrent ; à moins que le temps perçu ne puisse être apprivoisé, à moins que le temps perçu ne soit qu’espace de vie, ou ce que l’on en ressent, entre deux éternités de mort, et a fortiori d’ennui, « arrêter la machine du temps » c’est ce que je fais ou j’essaye, quand je le peux oui, mais rarement seul, alors c’est ce que je fais avec elle, oui celle-là,

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elle qui aguiche et se prélasse, nous avons droit à la fiction, grâce à ton dessin, nous avons droit à la self-mythologie, alors avec celle qui attire même cet oiseau qui vient la gratifier d’un mouvement, peut-être ce même mouvement, ou peu s’en faut, qui vient gratter le papier, et en même temps ce même mouvement qui vient avec un cache col, un cache misère, un cache-froid mal ajusté, pour que l’on vienne donc le remettre à sa juste place comme elle l’attend, elle qui vient se douter qu’on devine, que cette main près de sa bouche, c’est peut-être pour masquer des babines qu’elle pourlèche, peut-être par timidité, en tous cas c’est sur le sable, maintenant tout de suite, et ça déborde,

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ça déborde comme une toile irréelle, comme une coupe à fruits, comme ces traits qui débordent, qui coulent, qu’est-ce qu’on en fait, on trouvera bien quoi en faire, mais ce regard du peintre qui croise mon regard, moi j’en fais quoi, on a peut-être parfois besoin d’un peu d’intimité, à moins que ce regard du peintre, à moins que ce regard de celui qui a laissé un tel mouvement sur le papier, soit là une complicité exempte de tout voyeurisme, et d’ailleurs, en quoi le papier, les pixels seraient voyeurs, ah mais on ne sait jamais, avec les chamans du pixel, bon écoute, détendons-nous et passons à table,

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et à table, c’est encore un tableau, et peinture ou nourriture, tout cela c’est tout un, ça te remplit de l‘intérieur, oui c’est tout un, sans même parler nature morte car c’en serait presque vulgaire, ça te remplit de l’intérieur et ça remonte à l’occiput, ces mouvements sur toile, mais son assiette, à lui sur la toile, est vide oh ce pauvre bougre, alors en voilà un, de souhait d’avant mariage, si l’on me pardonne la parenthèse autobiographique, un souhait d’avant mariage de ne pas, de ne jamais, faire subir cette cravate-qui-déborde-et-seulement-ça, sur-la-toile-dans-l’occiput, et jamais dans l’assiette, cette cravate que je ne porte quasi-jamais,

sur cette toile,

jamais en guise de plat du soir, bon sang voilà que je dévoile un brin, voilà que Giovanni a mis le doigt là où il fallait, voilà qu’il me pousse à dévoiler quelques abstractions, qui sont signifiantes et que je continue à travailler, que je revendique donc, il n’empêche,

ce vase co, je l’ai rédigé avec l’alliance inofficielle, anneau avant date, au doigt, pour voir ce que ça fait,

et j’ai donc vu.

François Bonneau

Adressé à Brigitte Célérier et Pierre Cohen-Hadria Vases Communicants #37

Vases Communicants #37.

Merveilleuse rencontre de roses ! C’est peut-être un commentaire banal, celui-ci, mais je trouve que parfois (ou souvent, selon les sensibilités) revenir aux fleurs, à leur immortel langage c’est un hommage au mystère de la vie. En fait qu’est-ce qu’il y a de plus éphémère qu’une rose, qu’est-ce qu’il y a, par contre, de plus éternel du mot « rose » ?