le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

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Renfermez dans quatre lignes nettes, 1964 (Ambra n. 43)

20 vendredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Ambra

001_Renfermez

Paris, Montmartre, 1961

Renfermez dans quatre lignes nettes

Renfermez
dans quatre lignes nettes
un plongeon de soleil
un soupir intense
un mélange de couleurs
et jetez là-dedans
des boucles de fumées
des traînées de cendres
des rubans de sourires.

Puis, oubliant
pourquoi vous êtes là,
essayez de vous souvenir
d’un visage
d’une silhouette
d’une fourchette
d’un paysage
qui ressemble
à vos taches de couleur
aux intimes odeurs
aux innombrables saveurs
que déjà emprisonnent
vos quatre lignes nettes
de pierre et de bois.

Vous pouvez finalement
librement y cracher
ou gentiment y couler
vos secrètes pensées
comme autant de paroles.

Mais prenez votre temps
avant d’admirer le chef d’œuvre
que votre main a fabriqué
que votre pied a traversé
que votre bouche a vomi.

Laissez-le dans une cave
dans un endroit suave
sombre et aéré
calme et protégé
loin de la portée des enfants
loin des rayons du soleil
loin de vous.

002_Renfermez

Paris, 2010

Ensuite, accordez-vous
un long sommeil.

Le jour suivant, au réveil,
sortez par la porte de service
éloignez-vous de ce délice
faites-le en riant
négligeant ce que vous aviez faufilé
dans ces quatre lignes nettes
dans ce théâtre de marionnettes
dans cette scène grandiose,
oubliez toute chose
parce que la vie est merveilleuse.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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Un oiseau bleu, 1975 (Ossidiana n. 38)

19 jeudi Juin 2014

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Ossidiana

001_donna con uccelli 83 a iPhoto 180

Giovanni Merloni, La femme aux oiseaux, 1983, encres sur papier 50 x 35

Un oiseau bleu (1975)

Un oiseau bleu
dans ta main.

Un horizon aveuglant
sur ta bouche.

Un souffle
de branches jaunes
au creux de tes jambes
engourdies.

Des boucles de papier
se dessinant
sur tes yeux
sur tes joues
sur tes gestes
immobiles.

Mon petit cadeau
sur ta poitrine.

Mon petit coeur
dans tes bras serrés.

Ma brève vie
dans ton envol.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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(Je croyais que c’était) facile de le dire

18 mercredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits, mes poèmes

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001_facile dirti 180 lum

Londres, 1978

(Je croyais que c’était) facile de le dire, de m’adonner à la légèreté du souvenir, suivant tes pupilles qui s’envolent avant de se perdre dans la brise. Mais c’est bien triste cette course vaine de l’esprit car tu ne t’en soucies pas, car tu ignores mes cailloux blancs. Pâle, noble lune qui vas mourir te perdant dans ses yeux, tes heures sont trop absurdes, tes lueurs sont bien tristes… » Et pourtant, sa distraite blancheur a ouvert une brèche dans ton cœur. Petit à petit, le sourire de la lune te rassure par sa longue conversation mélancolique. Petit à petit (ne vois-tu pas que je t’appelle déjà « amour » ?) la lune te dissout en te regardant dans les yeux. Tandis que la mer, petit à petit, se réchauffe, dans ton regard la pluie tôt, comme une vague, s’avance.

002_facile dirti 180 NB lum

Londres, 1978

Giovanni Merloni

Credevo che fosse facile (1961)
Credevo che fosse facile dirtelo, affidandomi alla leggerezza del ricordo delle tue pupille che volano e nella brezza chiamano. Ma è triste questa corsa vana della mente se tu non te ne curi, se tu ignori, i miei sassi bianchi. « Pallida nobile luna che muori, che ti sperdi nei suoi occhi troppo assurde sono le ore tue, troppo mesti i tuoi chiarori. » Eppure, il suo distratto chiarore ha aperto un varco nel tuo cuore. Mano mano ti riscalda il sorriso complice della luna col suo lungo malinconico lamento. Eppure la luna (vedi, ti chiamo già « amore ») mano mano la luna ti scioglie
se ti guarda negli occhi. Mano mano che il mare si scalda nei tuoi sguardi la pioggia, presto, come onda, si allarga.

Giovanni Merloni

« Papa est mort… », 1964 (Ambra n. 42)

17 mardi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Ambra

001_papà è morto 180

« Papa est mort… »

« Oh ! Non !
C’est trop triste
cette histoire !
Vous faites pleurer
mes petits ! »
dit la femme-colonne
en laissant ses deux singes
libres de chiffonner
sa poitrine.

Elle éteint le sombre son
de la télévision
avant de s’accommoder,
les jambes ratatinées,
sur le fauteuil abîmé.

« Au lit ! Au lit ! maman
doit lire ! »

Sans rien dire,
les enfants ont ouvert
et refermé leurs mains
noircies : « Bonne nuit ».

La chambre fermée,
une question sans réponse
a éclaté :
« Mais papa, est-ce qu’il reviendra ? »

« Papa est mort »
murmure l’aînée
tandis que sa mère,
femme-sainte sans prière,
doit se rendre en volée
ouvrir la porte.

Un homme-ogre est entré
qui tout de suite a payé
et pourtant ne veut pas lui donner
même pas un baiser
sur la bouche « malade ».

Engourdie de malheur,
subjuguée par la peine
d’être une mère éphémère
elle n’a pas envie
d’ajouter du chagrin
ni des litiges :
« Soyez sages mes enfants ! »

(Et pourtant, celui-là
a une allure très violente
car on l’a maltraité
ce jour même, au travail
et qu’il roule dans une pente
dangereuse.)

Cette mère, écrasée
voudrait hurler. Au contraire
elle ne peut pas parler
par ce nœud à la gorge
par ce souffle étranglé.

Petit à petit
de ses gestes meurtris
de femme-honnête
se déclenche une tempête.

Comme une bête, elle anéantit
tout ce qu’elle rencontre.
Elle détruit la scène même
d’où sa vie de carême
essayait de bondir.

002_papa est mort 180 lum

Maintenant,
toute la rue est là-dedans,
l’on allume bien de lampes :
des lumières inconnues
transperçant toute la pièce
brisent l’air poussiéreux
comme des flèches
ou des coups de fusil.

Presqu’aveugle,
étendue dans son sang
elle n’entend rien du tout
désormais.

« Papa est mort »
insiste la grande.
Les enfants étourdis
ont ouvert et refermé
leurs mains noircies.

Giovanni Merloni

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La police défonça la porte, 1964 (Ambra n. 41)

16 lundi Juin 2014

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Ambra

001_la polizia sfondò 180

La police défonça la porte

La police défonça la porte.

On les trouva enchevêtrés, dans le lit.

Interloqués,
on s’arrêta à les regarder :
encore, dans la mort,
ils se parlaient.

Froissées,
leurs dispositions pointaient
dans un feuillet.

(Sans compter que l’appartement
n’avait pas encore été aménagé
et qu’il restait à payer
une mensualité
de la voiture. Ils n’avaient
même pas terminé
leur séance d’amour).

(Ils pensaient peut-être
que personne ne les aurait surpris
tellement heureux
qu’ils étaient.)

On n’osa pas les séparer.
Tous les paparazzis notèrent
dans leurs cahiers
cette fin violente
tombée en sifflant
à travers l’œillet noir
du rideau déchiré.

Ils sont tellement différents
l’un de l’autre :
un bras lui pend dehors
tandis que ses yeux
horriblement ouverts
sont silencieux ;
elle est encore
penchée dans son discours
(son sein bleu
ces pieds de statue…)

Dans un instant…

Voilà,
avant cet effrayant vacarme
il aurait peut-être
trouvé le temps de dire :
« Non, arrête, réfléchissons-y
cela n’a pas de sens
mourir de bonheur… »
tandis qu’elle
(langoureuse ou hystérique)
aurait bien sûr englouti
ce nœud de salive et de peine.

002_la polizia sfondò 180

Dans un autre instant
ils seraient morts
également
péniblement
jour après jour
dans la suite obscure
d’une vie difficile : on a du mal
à se faire accepter
par le monde.

La porte resta fermée
scellée comme un paquet :
dans la maison vide
désormais fichée
par le compte rendu rituel
revint le silence nocturne
par moments interrompu
par le va-et-vient
de l’ascenseur.

Giovanni Merloni

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L’Italie de Perelà : du Roi Soliveau au Chevalier Inexistant (le rôle d’Aldo Palazzeschi)

15 dimanche Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in auteurs italiens

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Aldo Palazzeschi

001_ campo de fiori anni 80 (3) 180

Roma, Campo de’ Fiori, 1980

L’Italie de Perelà : du Roi Soliveau au Chevalier Inexistant (le rôle d’Aldo Palazzeschi)

« Je connaissais déjà les histoires de tous les hommes, leurs actions et sentiments sans savoir avec précision comment les hommes étaient faits, je connaissais les noms de toutes les choses sans savoir quelles étaient les choses qui correspondaient à ces noms, comme un aveugle qui ait reçu par enchantement la lumière. Je devais voir. » (1)
Avant de se caler dans le monde — passant du rôle du personnage à la mode à celui du confident, du concepteur d’un Code indispensable et finalement de l’accusé de tous les maux du monde — l’homme de fumée de Palazzeschi, alias Perelà, connaît en avance, dans l’esprit, ce qu’il vérifiera « physiquement » au jour le jour.
Et pourtant, en tant qu’homme de fumée, il ne peut pas vraiment éprouver des sensations physiques. Il est « venu au monde » déjà adulte. Comme Jésus Christ il a trente-trois ans et tout comme le Dante qui aborde les peines de l’Enfer il est déjà « au milieu du chemin de notre vie »…
À travers cette fiction, basée sur le décalage entre l’humanité (trop humaine) des gens en chair et os, que Perelà met à nu par son humanité à lui, tout à fait légère, aérienne et en définitive inexistante, Palazzeschi trouve la clé passepartout pour nous raconter de sa façon (avec un souffle universel, européen et français aussi) l’Italie de son temps.
Cela correspond parfaitement à sa poésie humaine et abstraite à la fois où — si l’on me permet un parallèle avec les arts plastiques de son temps — le futurisme de Boccioni et Balla fusionne avec le réalisme magique de Carrà et Donghi. Il n’insiste pas trop sur les symboles (comme le faisaient De Chirico ou D’Annunzio) ni sur les côtés pathétiques de la musique de l’âme (comme Pascoli). Il est moderne, désenchanté, pessimiste et désespéré. Sa parenté stricte avec Italo Svevo et Luigi Pirandello lui ouvre des horizons tout à fait précoces vis-à-vis du panorama provincial de cette Italie « de fumée » qui ne sait ni ne veut se mettre au pas des autres nations européennes.

Dans les romans successifs au Code de Perelà, Palazzeschi assumera une attitude plus prudente où l’ironie et le goût du paradoxe se marient souvent au choix de l’équidistance et de la réticence. Et pourtant, même dans « Roma » qu’il publie en 1953 il avance avec la même légèreté de Perelà, son personnage préféré et, en même temps, il semble découvrir une légèreté semblable dans l’objet de son observation à la fois agacée et bienveillante, le peuple de Rome.

005_roma003 180« 1945. Aucun peuple n’est construit pour la paix ainsi prodigieusement que le peuple de Rome : le ciel y a une couleur bleue légère, transparente, d’où le soleil teint de rose toutes les choses en faisant briller le sourire sur chaque bouche. Le peuple romain n’est pas adapté pour le drame tandis qu’aucun peuple ne peut vanter une histoire aussi dramatique, même pas le peuple d’Israël. Il ne connaît pas avec exactitude ce qui s’est passé dans cette très ancienne maison à lui, mais il en ressent vaguement l’haleine au-dessus de la tête. Il respire cela avec l’air. Il sait que d’innombrables événements se sont déroulés, que d’autres événements se dérouleront, et pourtant il n’aime pas les analyser ni leur donner une place dans son esprit, quitte à en extraire de temps en temps une fleur pour s’en orner. Le ver de la curiosité ne le ronge pas, celui d’une curiosité morbide encore moins. Il préfère agrandir les choses belles et commodes plutôt que les laides et inconfortables. Il ajoute aux premières des rubans et des franges, tandis qu’il cache à ses yeux les secondes le plus longtemps possible. Heureux d’exister, il aime la vie. Il n’est pas paresseux comme l’on dit, ni indifférent comme l’on peut croire, et pourtant il n’est jamais pressé. Il considère comme répréhensible que l’on vive essoufflés, car il aime goûter la vie avec l’esprit serein et qu’il est en cela un seigneur assez raffiné. Il ne poursuit pas les occasions, mais lorsqu’une d’elles passe devant lui il est bien capable de l’attraper par la touffe. Il ne connaît pas de fanatisme, il n’est jamais extrémiste, tandis qu’il juge les fanatismes et les extrémismes des choses grossières et de mauvais goût. Au fur et à mesure que les choses grossissent, il prétend les voir devenir petites, parce qu’il met en action ses propres énergies, ses résistances. Il emploie le maximum d’effort pour renforcer les épaules et arrondir le thorax, cela pour affronter les difficultés, celles qu’on ne pourra éviter, avec du sens de l’équilibre et de la santé. Vis-à-vis de n’importe quel régime ou forme de gouvernement il ne fait pas opposition, il l’accepte tout à fait, par principe, toujours en choisissant le côté qui lui convient le plus. Il aime le spectacle, la théâtralité. Les spectacles que le peuple romain sait donner sont d’une beauté inestimable, voilà pourquoi il est prêt à faire de bruit, beaucoup de bruit, avec la bouche, les mains… parce que cela rentre dans le bonheur d’exister et que rien ne le cache mieux que le bruit. Il aime écrémer le sommet de la coupe, il se méfie toujours du contenu. Il ne s’abandonne ni ne recule, il se défend. Il assume toujours la position de l’homme qui se protège, qui défend sa vie : son propre bien. Cet engagement à la surface le sauve toujours. Quand un régime tombe, sans aucune exclusion, il claque des mains même plus fort qu’avant, il les claque tout à fait. En ce moment, juste un peu, il se révèle. Et lorsqu’un matin on lui annoncera que ces hommes qui l’ont gouverné pendant plus que trente ans par autant de succès ont été fusillés dans une place de Milan, pendus avec la tête en bas, cela ne lui semblera pas une chose neuve ni grave, mais la plus naturelle des choses : “il y a ça aussi, on fait aussi cela, on peut faire même pire”, et ce n’est pas facile comprendre ce qu’il ressent. Il se referme pour se sauver, pour résister, car pour l’amour de la vie il doit se sauver, il doit résister, tandis que par un instinct de défense il claque des mains au plus fort que possible, jusqu’à faire le maximum de bruit. » (2)

002_campo de fiori anni 80 (4) 180Roma, Campo de’ Fiori, 1980

Comme on a dit dans les précédents billets, les origines toscanes de Palazzeschi ne s’effacent jamais, même après le séjour à Paris et l’installation à Rome. Donc, dans son amour partagé envers cette capitale tout à fait particulière — se révélant sous ses yeux le théâtre de toutes les contradictions —, il ne peut pas oublier les différences, encore fort sensibles de son temps, entre Italiens de différentes régions.
Pourtant, un lien formidable relie entre elles les expressions artistiques et littéraires ainsi que la façon de se rapporter aux institutions et à l’histoire de chaque habitant de ce pays béni par le soleil et la beauté, mais puni par les cycliques disgrâces et en définitive par une destinée dramatique.
Dans cette douloureuse contradiction (et subjective contrariété) typiquement italienne jaillissent tout spontanément des auteurs anticonformistes et rebelles (parfois sournoisement) comme Palazzeschi et Dino Buzzati ainsi que des personnages (héritiers du théâtre des marionnettes et de la « commedia dell’arte ») emblématiques et immortels comme Pinocchio ou le Chevalier inexistant.
J’espère pouvoir revenir avec l’esprit que cela mérite au personnage de Pinocchio, véritable métaphore de l’Italie et de son oscillation entre le chat et le renard, entre le mirage d’un bonheur trop facile (représenté par Lucignolo) et la punition qui attend toujours au passage (représentée par les deux carabiniers panachés). Car autour de cette fable désespérée (et solitaire, même dans sa laïcité anticonformiste), dans cette parabole morale qui n’accorde aucun espoir au pays des « cigales », il y a la prémonition de la diabolique alternance, typiquement italienne (mais possible partout dans le monde), entre la concrète expérience de redoutables plaisirs d’un « pays des jouets » tout à fait réel et la menace sinistre, elle aussi bien réelle, d’une prison où l’on peut finir d’un moment à l’autre, que l’on soit coupables ou innocents.
Dans ce même monde (toscan, romain, napolitain ou vénitien) ondoyant entre le mirage et le rattrapage, le Perelà de Palazzeschi se détache pourtant nettement de tous ces pantins (ou « burattini » ou marionnettes) qui assument en eux-mêmes tous les vices et toutes les faiblesses des Italiens en chair et os. Il ressemble plutôt au prototype le plus surréel de notre littérature : le roi Soliveau de Giuseppe Giusti (1809-1850). Juste un bout de bois sans vie, emprunté à une glorieuse fable d’Ésope (reprise par La Fontaine) pour mettre à nu le drame politique et institutionnel du « Risorgimento ». Giuseppe Giusti était lui aussi un « maudit toscan » comme Palazzeschi, donc il voyait la question de l’Unité nationale, encore inachevée de son temps, sous un angle particulier.

003_campo de fiori anni 80 (7) 180

Roma, Campo de’ Fiori, 1980

Son « roi Soliveau », calé dans la Toscane de Léopold II évoque plutôt, à mon avis, le roi du Piémont et de Sardaigne, l’énigmatique Carlo Alberto, dont Giuseppe Giusti voyait l’inconsistance et les objectives limites vis-à-vis de la complexité d’un pays habité de « grenouilles », aussi bruyantes qu’affectées par un inguérissable individualisme. Carlo Alberto n’était d’ailleurs que le « mal mineur » dans le but d’une Italie réunie, un bout de bois jeté dans un étang…

Le roi Soliveau (1841)

Face au roi Soliveau,
Qui échut aux grenouilles,
Je tire mon chapeau
Et fléchis le genou ;
Déclarant à mon tour
Qu’il leur tomba du ciel ;
Combien commode et beau
Est un roi Soliveau !

Il chut dans son royaume
En menant grand fracas ;
Car les têtes de bois
Toujours font du tapage ;
Mais bientôt il se tut ;
Et flottant sur les eaux
Il resta tout nigaud
Notre roi Soliveau.

De tout le marécage,
On vint voir ce machin :
C’est là le souverain
Qui faisait si grand bruit ? »
Coassait-on partout.
« C’est pour être sifflé
Que fait pareil bordel
Ce grand roi Soliveau ?

« Donc ce tronc raboté
Portera la couronne ?
Ou Jupin s’est trompé
Ou bien il nous couillonne :
Expulsons au plus tôt
Un roi aussi stupide ;
Qu’on renvoie en appel
Le dit roi Soliveau. »

Silence, taisez-vous !
Et laissez le royaume,
Ô bêtes que vous êtes,
À ce roi fait de bois,
Il ne vous gruge point,
Il vous laisse chanter ;
Point d’horrible massacre
Sous un roi Soliveau.

Doucement, au palais,
Emporté par le vent,
Il ballotte, et il flotte ;
Et jamais dans l’État
Ne pêche jusqu’au fond :
Ô science du monde !
Quelle sage cervelle
Que ce roi Saliveau !

Quand il veut au hasard
Dans l’eau plonger le chef,
Il reparaît bientôt,
Léger à la surface,
Comme l’instant d’avant.
Appelez-le Altesse,
Cela sied à merveille
À ce roi Soliveau.

Voulez-vous qu’un serpent
Trouble votre sommeil ?
Dormez donc satisfaites,
Là-bas dans votre boue,
Ô bêtes sans défense :
Pour qui n’a pas de dents
Est fait à sa mesure
Un tel roi Soliveau.

Un peuple comblé par
Tant d’heureuses fortunes
Peut bien se dispenser
D’avoir le sens commun.
Ah ! quel peuple parfait,
Et quel prince solide,
Quel sacro-saint modèle
Que ce roi Soliveau !
(3) 

Giuseppe Giusti

004_biscione suite (12) 180

Il ne faut pas oublier que le nom même de Perelà rappelle une « trinité », elle aussi typiquement italienne, où la Peine serait la souffrance du père, Dieu — et de la mère, la Madone — ; le Réseau — ou le filet — serait l’attitude au dialogue du fils, Jésus, tandis que la Lame serait en définitive l’épée de Damoclès toujours surplombante que le Saint-Esprit pourrait brandir de façon solennelle le jour du jugement dernier.
Et pourtant il est et reste « étranger dans sa patrie » pendant tout le déroulement de cet admirable antiroman (très adapté à des exploitations théâtrales ou cinématographiques pourvu que s’en occupent de metteurs en scène ou réalisateurs de grande sensibilité et goût). Perelà ne souffre pas les drames existentiels d’un Pinocchio qui doit tôt ou tard changer d’état en devenant un garçon (un brave garçon en plus). Il ne vit pas les anxiétés de l’éternel rattrapage ni de l’éternel jugement qui rendent précaires ses bonnes intentions.
Perelà est le premier « chevalier inexistant » de notre littérature. Son drame s’épuise dans la perception du gouffre le séparant des humains (et des humaines), dans son impuissance congénitale qui l’empêche de jouir des plaisirs terrains, ainsi que de faire quelque chose d’utile pour ces êtres maladroits et autodestructeurs dont il devient le miroir.
Je crois que Italo Calvino ne se soit pas borné à lire et apprécier les contes et les romans de la maturité d’Aldo Palazzeschi, comme on a vu dans sa lettre ici citée. Je crois que le père inconscient et distrait du Chevalier Inexistant est sans doute Perelà, le premier antihéros moderne de notre littérature.
Tous les deux… sont d’ailleurs tributaires du « Roland furieux » de l’Arioste… Dans l’histoire difficile et contrariée de la libre expression en Italie, un fil rouge relie sans doute la poésie et le théâtre, le roman picaresque et anticonformiste à l’idée d’un pays meilleur, toujours insaisissable au-delà d’une glace opaque assez difficile à briser.
Un fil de confiance et d’amour pour l’humanité relie aussi entre eux les mondes fantastiques de l’Arioste ou de Palazzeschi aux mondes plus tempérés et réalistes de Calvino et Buzzati… Et pourtant leurs messages et souhaits de liberté et fraternité, quitte à être célébrés, ne sont pas du tout suivis ou intimement compris.
L’Italie est le pays des métamorphoses qui n’offrent pas de concrètes voies de fuite. On y accepte facilement un roi Soliveau qui laisse tout le monde libre de gaspiller les immenses trésors dont on a hérité sans aucun mérite… on aime se distraire et rester en dehors de toute mêlée, lorsque le Soliveau est remplacé par le Serpent ou, plutôt, quand le bout de bois inoffensif se métamorphose en voleur et assassin. Dans un pays où le pantin peut se transformer de but en blanc, sans transition apparente, en marionnettiste diabolique et Mangiafuoco sans scrupules, les mots de Perelà résonnent péniblement comme l’écho d’une espérance extrême de civilisation, pour laquelle les hommes de bonne volonté ne devraient jamais cesser de se battre.

« C’était vrai, il ne s’était jamais senti aussi léger, et à mesure qu’il se levait au-dessus de la ville, ses pensées s’élevaient elles aussi, les soucis du palais et de tous les gens d’en bas s’éloignaient, s’atténuaient, disparaissaient presque de son regard. La lumière triomphait, la chaleur du soleil, la légèreté de son corps, le vert des feuilles, l’ingénuité du cours d’eau, l’air pur, lui firent sentie pour la première fois que tout ce qui se faisait là-bas dans cet énorme tas de maisons, était quelque chose de lourd, de pesant, d’extrêmement pesant, à un point qui commençait à lui être insupportable. Les tours, les larges constructions de pierre, les toits, énormes chapeaux écrasant les maisons, tout pesait impitoyablement sur la terre, les gentilshommes, les soldats vêtus de fer, les carrosses, tout était d’une pesanteur insupportable. » (4)

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Aldo Palazzeschi

Giovanni Merloni

(1) Aldo Palazzeschi, « Le code de Perelà », éd. italienne, p. 23, traduction Giovanni Merloni

(2) Aldo Palazzeschi, « Roma », Vallecchi, 1953, p. 65-67,  traduction Giovanni Merloni.

(3) Giuseppe Giusti, « Il re travicello » (« Le roi soliveau »), 1841. Anthologie bilingue de la poésie italienne, La Pleiade-Gallimard, p. 1173-1177, traduction Danielle Boillet.

(4) Aldo Palazzeschi, « Le code de Perelà », Editions Allia, 1993, p. 150, traduction Monique Baccelli.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 juin 2014

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Un ciel séparé (Nuvola, 1966)

14 samedi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Nuvola

001_Parigi 1988 180

Paris, Beaubourg, 1988

Un ciel séparé (1966)

Ciel tranquille parmi les rambardes
séparé imperceptiblement
comme tu l’es de moi.

Je suis seul dans le fond du chagrin,
car plus rien, désormais, ne m’appartient.

Ciel désespéré parmi le feuillage
séparé douloureusement
comme tu l’es de moi.

T’effleurant d’un seul mot
j’ai détruit toute vérité.

Ciel inerte parmi les toits
séparé mélancoliquement
comme tu l’es de moi.

Je veux tuer la conservation
ainsi que la banalité des instincts.

Ciel mourant parmi les fenêtres
séparé violemment
comme tu l’es de moi.

Je sors déchaussé dans la rue
en hurlant ton nom.

002_Parigi 1988 180

Paris, Beaubourg, 1988

Ciel ressuscité parmi les doigts
s’approchant imperceptiblement
comme moi vers toi.

Giovanni Merloni

  • Liste des poèmes de Giovanni Merloni, groupés par Mots-Clés
  • testament immoral

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2014 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14 juin 2014

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Une paire de chaussures

13 vendredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_scarpe NB 180

Une paire de chaussures (1962)

​Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais à l’école sans les chaussures.
​Mais personne ne regardait mes pieds nus. Je ne voulais pas bouger ni sortir de mon banc. Entre-temps, je demandais à tout le monde si quelqu’un avait par hasard des chaussures à me prêter.
Mes camarades aussi, ils n’avaient pas de chaussures aux pieds !
​Tout le monde rampait à terre comme des serpents en train de chercher au-dessous des bancs (chacun croyait qu’il était le seul). Tout d’un coup, le gardien arrive, qui nous annonce qu’on peut sortir une heure avant, car le professeur de sciences est malade. Mais personne d’entre nous ne veut sortir de son banc. Plus tard arrive Santa, la gardienne, avec un paquet.
​Personne n’aurait pu deviner que de cette enveloppe serait sortie une véritable paire de chaussures, destinées à l’un de mes camarades.
Ensuite d’autres paquets arrivent, toujours ​avec des chaussures au-dedans (pourtant il n’arrive pas de paquet avec des chaussures pour moi).
​Ensuite, le professeur a entamé sa leçon. Lorsqu’il a reçu son paquet à lui, il a interrompu sa déclamation pour enfiler ses chaussures. Il les a tranquillement enlacées en appuyant les pieds, un à la fois, sur une chaise. D’ailleurs, je suis convaincu que ce professeur-là est capable de m’interroger et de me punir par la suspension si je ne me rends à la chaire. On ne vient pas à l’école avec les pieds déchaussés.
​Hors de cette fenêtre, tout le monde se déplace confortablement les pieds dans des chaussures. Même si cela me semble tout à fait impossible.
​La première chose que j’ai vue, dès que je me suis réveillé c’était… Une paire de chaussures !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13 juin 2014

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Le petit écuyer

12 jeudi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_scudiero NB 180 Le petit écuyer (1962)

​La belle Angélique toucha d’un doigt son sein, qu’elle perçut dur comme un fruit doux-amer. ​« Ce cœur-ci appartiendra au beau chevalier aux cheveux d’or », se disait-elle, essayant d’imaginer tout le luxe, la beauté et le bonheur qu’il pouvait y avoir dans le monde. ​Elle était en train de penser et repenser à son chevalier doré, quand le petit écuyer passa par là : — ô belle Angélique, lui dit-il, tu ne dois pas penser trop ! À force de penser, tu auras quatre-vingts ans, et tu resteras vieille fille ! Angélique n’avait pas l’air de l’écouter. Tout en caressant doucement ses tresses blondes, elle lui dit : — va-t’en, drôle d’écuyer, tu es trop laid pour mériter mon amour. — Ô belle Angélique, lui dit plusieurs jours depuis une étrange voix. Viens avec moi au château ! — Monsieur, avant, je dois vous voir ! On était au milieu de la nuit. Dans l’obscurité, on distinguait juste une épée et un panache couleur de pervenche. ​Le lendemain, la même voix retourna, au milieu d’une tempête qui obscurcissait le ciel. Angélique était en train d’examiner son corps jeune et frais dans la grande glace. ​— Angélique, belle Angélique, si tu viens avec moi, je te rendrai heureuse ! — Mais avant je veux te voir. (…….)​ — Ne vois-tu pas que je suis là, avec toi, dans ta grande glace ! — Mais, cet homme… là-dedans, il me regarde d’un air sévère. — N’aie pas peur, son cœur est sincère ! La belle Angélique partit, une fleur dans le sein qui lui battait fort. « Qui était-ce cet homme-là ? L’avais-je déjà vu ? Et celui-ci, qui court tout collé au museau du cheval, qui est-il ? » ​Ils furent au-dehors du Royaume, et loin, beaucoup plus loin. ​Jusqu’au moment où le cheval, épuisé, s’arrêta. En soufflant bruyamment, l’animal grattait le terrain avec ses sabots, tandis qu’Angélique dormait, plongée  dans un sourire délicieux. ​— J’ai vaincu la grande bataille pour toi, dit la voix du chevalier. Le roi m’a récompensé avec ce tableau et ce château. Celui-ci est un peu petit, mais nous deux ensemble, nous y serons bien… ​Dans le tableau, Angélique reconnut l’homme de la glace, qui ne cessait d’afficher une expression hautaine, la même que le fils cadet du Roi. Quand le tableau lui glissa des mains, elle vit d’un coup devant elle le regard humble et loyal du petit écuyer sans charme. Elle lui tendit sa main ainsi qu’un joli sourire. Oui, il avait un visage un peu terne… Celui-ci s’allumait pourtant chaque fois que son naturel de fille amoureuse faisait briller en lui un regard sincère. Après cette découverte, elle fut certaine que dorénavant il n’y aurait que le petit écuyer dans son coeur. Les yeux dans les yeux, courbés mollement dans le clair de lune, les deux époux se dirent l’un l’autre qu’autant d’amour n’aurait existé nulle part dans l’immensité du monde.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 juin 2014 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Un été

11 mercredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_un été 01adobe 180

Un été (Cesenatico, luglio-agosto 1962)

Je suis à Cesenatico depuis quinze jours. Je ne réussis pas à m’amuser. Quand je serai à Rome, j’aurai la sensation de ne m’être jamais amusé ainsi que cet été. Maintenant non, il me semble vraiment que je m’ennuie. Peut-être à cause de cela, le matin je me lève tôt pour voir le soleil se hisser au-dessus de la mer Adriatique.
Quand je reviens sur mes pas, le bar Trento est encore fermé. Un de mes amis, Raoul, est juste passé avec la caisse des bouteilles du lait. Raoul flirte avec une châtaine de Modena, Anna Maria, celle qui fait tomber les bras toutes les fois qu’elle parle.
Paola est plus jolie qu’Anna Maria, mais elle a trois ans plus que moi, en plus elle est fiancée !
On a ouvert le bar juste en cet instant. Une fois introduites dans le juke-box les cent lires d’habitude, je me prends un café.
Au matin, la plage est vide. On ne croirait pas que dans deux ou trois heures sept rangs de parasols puissent se remplir comme un œuf. Le dimanche, on ne voit même pas la mer !
Ce sont les Allemands qui arrivent à la plage en premiers. D’ailleurs, ils y vivent. Ils passent d’entières journées étendus l’un sur l’autre, ayant pour but (tentative, vain espoir) de devenir noirs comme les Italiens.
Ils sont les derniers à partir, les Allemands, lorsque Renato enveloppe les parasols fermés dans les plastiques.
Enzo est arrivé tôt à la plage. Lui aussi est de Rome. Avec mon frère, on fait un trio. Mais, désormais, tout le monde est là. Mariano et la Laurina aussi.
— Garçons, dans quel piège suis-je tombé ! Mariano, un Toscan d’Arezzo, est très sympathique. Mais il a un défaut, il est timide. Il est tombé amoureux de la Laurina.

On commence depuis le matin à se débattre dans le cauchemar de « ce qu’on fera ce soir. » On échoue toujours sur la Lanterna, trois cents lires, y compris la consommation. Mais on discute toujours parmi plusieurs propositions. Quelques soirs, on parle même de politique autour des tables métalliques du bar Trento. Le groupe est assez nombreux. Il y a les deux cousines de Modena, Rosanna, Laurina, Enzo, Francesco, Mariano, Bruno (celui qui arbore une erre française), Annapaola, Gabriella (omniprésente, même si elle disparaît chaque fois qu’on songe à elle), et puis Luana. Ah, j’avais oublié : il y a aussi ce type qui tient la chandelle à Rosanna l’accompagnant toujours, parce que son père à elle ne veut pas que s’en aille toute seule. Il s’appelle Zeno, comme le saint protecteur de Trieste.
Depuis la Lanterna, on voit le gratte-ciel. À côté du gratte-ciel, sur la gauche, il y a ce croissant de lune couleur jaune citron ; au rez-de-chaussée, il y a la plage. Sans doute dans la plage il y a des couples qui font l’amour. Jusqu’au moment où arrive un maître nageur pas du tout complaisant qui les chasse hurlant dans son incompréhensible dialecte. Je suis allé à la plage avec Rosanna, juste pour écouter cette belle musique que font les vagues de la mer. Il est tellement sombre qu’on ne voit que le STOP et très flou, au loin, le tremplin.
Rosanna a voulu coûte que coûte monter sur la grande balançoire de fer. Elle a enlevé ses mocassins avant de traverser, pieds nus dans l’eau, ces deux ou trois mètres séparant la rive de la balançoire.
— Désolé, je ne peux pas te pousser !
— Ce n’est pas grave. Tu sais que je suis sur cette balançoire tous les matins… À présent, Rosanna n’est qu’une chose claire qui va en haut et en bas. On reconnaît ses cheveux blonds se détachant contre les étoiles.
Par intervalles, on entend le grincement de la balançoire ainsi que le ressac de la mer, que submerge parfois le murmure confus du peuple de la plage auquel s’ajoutent, au loin, les klaxons des voitures.

J’ai passé une journée entière sans voir Rosanna. J’en ai profité pour me promener tout seul dans Cesenatico : depuis le gratte-ciel jusqu’à l’embarcadère ; depuis l’embarcadère jusqu’au Bagno Conti.
Avant-hier, le patron nous a embauchés pour un boulot impromptu. En échange de boissons à volonté pendant tout le temps du travail ainsi que de cinq cents lires chacun, par de rudes efforts nous avons enlevé les mauvaises herbes de ce rectangle de terre avant d’y installer tant bien que mal un champ de volley-ball. Nous prenions continûment des douches, car la sueur se figeait, tout en se mêlant avec le sable, sur la poitrine, sur le cou, sur les jambes. Nous étions très drôles à voir, avec ces vilains chapeaux de paille en tête que nous avait prêtés Renato, le patron et maître nageur.
Puis nous avons fait un tour (gratis) avec une embarcation de plage à rames, les cinq que nous étions. Près du tremplin, on a été sur le point de nous renverser à cause des plongeons continus et violents suivis par l’effondrement dans l’eau d’un côté ou de l’autre de notre embarcation chaque fois que deux ou trois d’entre nous essayaient de remonter. Nous en étions sans doute trop dans ce bout de bois blanc… Lorsque tout le monde s’est jeté finalement dans l’eau, excepte-moi, j’ai eu l’impulsion de les abandonner à leur destinée. J’ai commencé à ramer dans cette eau lisse et coulante, en me laissant le tremplin derrière les épaules, tandis que les autres me poursuivaient hurlant et nageant. Un type qu’on appelait « Naso » riait comme un fou, tandis que les autres s’abandonnaient à des expressions de rage assaisonnées de menaces débonnaires. Bien tôt le jeu devint stérile. Je revins alors en arrière et je chargeai tout le troupeau.
Le Bagno Conti résultait lointain, hors de visée. Sur le tremplin, raid contre le ciel, il n’y avait plus personne.

002_un été 02 adobejpg 180

Rosanna m’a parlé de son copain de Milan :
— Il est plus stupide que Zeno. Chaque fois que je sors, même pour m’acheter un cahier, il vient toujours avec moi. Il habite dans le même immeuble que moi, à Sesto.
À mon sentiment, Rosanna habite dans un palais énorme, dans un gratte-ciel, si l’on considère que toutes les personnes dont elle me parle habitent dans son immeuble. Zeno aussi y habite. Nous avons entamé tous les deux la même ritournelle. Cela nous amuse. Elle nous distrait vis-à-vis d’un certain ennui souterrain, serpentant comme une promesse de chagrin :
— D’abord, il y a le Bagno Conti, puis le Britannia, puis le Faustina, puis le Bologna, puis le Cesena, enfin il y a le Bagno Adua.
Près du Bagno Adua on s’est embrassés la première fois. Je me souviens qu’elle s’émerveilla parce que je lui avais lavé la face, et cætera. Ensuite, elle se coiffa devant ce miroir poussiéreux avec le peigne qu’on y avait accroché dessus. Je l’avais toute ébouriffée. Force de l’habitude !
Au Bagno Conti, il y a de pervertis. Ils ont l’aspect de braves gens, parfois de fils à papa. Ils sont tous élégants et délicats. Ils font autant de gestes scandaleux à faire venir la peau de chagrin. Quand il sort un twist de la gueule du juke-box, ils dansent entre eux avec une grâce spéciale ! Toutes les femmes deviennent inutilement folles pour ces visages pâles et décharnés, pour ces yeux mélancoliques et fardés. Rosanna fait partie de celles qui ne trouvent rien à dire contre les « tapettes »:
— Ils dansent tellement bien !

« Manger du sable jusqu’à m’en combler, à me défouler sur autant de bien de Dieu, avec rage. Il n’a pas que la saveur de la terre salée, on y découvre l’arome amer d’autant de choses oubliées par force. Le sable c’est la vie qui se déroule. Si j’en mange, je me révèle à moi même. Si je fais semblant que je suis désespéré, et que j’en mange et j’en crache beaucoup de sable, l’amour même a la saveur du sable. Les caresses sont du sable, les baisers sont du sable. Et lorsqu’on se souvient de quelque chose, c’est du sable qu’on se souvient. Sable sale, parfois. Rosanna dit que le sable est obscène, avec tous ces mégots, ces restes de glaces, ces papiers et ces vomissures. Le sable n’est jamais sale. Elle purifie toute chose, tandis que ce sable frivole des vacances c’est peut-être un amour qui n’a pas eu le temps de grandir. Un amour qui meurt prématuré. Et pourtant, dans cette dernière saveur découragée que j’ai encore dans la bouche, le sable représente encore l’espoir, le souffle angoissé, l’attente de jours heureux ». (1)

À la gare, il y avait Enzo, Francesco et mon père, qui ne cessait de me lancer des recommandations. Comme un marteau. Francesco, ce jour-là, avait mal à l’estomac. Enzo riait, amusé par la scène ou alors me renseignait sur ce qu’il aurait fait tout le temps qu’il serait resté en vacances, tant mieux pour lui, dans ce coin de la rivière de Romagne. Quant à moi, j’étais las et déprimé. Je n’aurais plus vu Rosanna et j’aurais ressenti le manque d’autres choses aussi.   D’ailleurs, chaque départ apporte un vide que rien ne semble combler, tandis que chaque souvenir essaie vainement d’adhérer à une réalité qui ne nous appartient plus.
La gare de Cesena est cette longue marquise, ces deux rails, ces deux salles d’attente, ces vases de géraniums sèches par le soleil. Sur le quai, il y a un troupeau de jeunes filles anglaises plutôt insignifiantes. Mais nous essayons quand même de les draguer. Cela fait rire tout le monde. Nous parlons mal en français tandis qu’elles arborent un italien assez drôle. Mon père m’observe avec perplexité, le front froncé. Francesco ne va pas bien et cela m’inquiète. Voilà, le train est arrivé, il glisse sur le quai avec son typique bruit qui devient de plus en plus lent et cadencé.
— Mais toi, en ces conditions-ci tu pars à Rome ?
Juste à ce moment-là, je me suis aperçu que je suis habillé sans façon, que je n’ai prêté aucune attention à cela.
— Depuis combien de temps ne coupes-tu pas tes cheveux ? Tu ressembles à un berger de la Barbagia.
« Tu as du style… », m’avait dit Rosanna, lors de notre première étreinte…
— Ne m’aimes-tu pas, papa ? Et pourtant, j’ai le « charme de l’homme malpropre » !
— Écoute, ne parle pas en italien ! Fais semblant que tu es, que sais-je ?… Un Allemand.
— Tu pouvais mettre des chaussures, au lieu de ces sandales abîmées ! Mais, la chemise depuis combien de jours ne la changes-tu pas ?
— Celle-ci ce n’est pas une chemise, papa, c’est un T-shirt…
— Souviens-toi, plutôt, de ne pas rater le deuxième train à Bologne !
— Tu verras, je prendrai la ligne directe pour Domodossola.
— Est-ce que l’argent te suffit ?
—Non…
et cætera, et cætera, et cætera.

Je les laisse derrière moi. Je me sépare de l’été, de ses doux rêves célestes. Ce soir, je serai dans cette ville chaotique dont je ne veux pas me souvenir, à présent. Dans cette gare remplie de cohue en sueur, les nerfs à fleur de peau. Ce soir… je devrai signer un armistice avec ces livres qui m’auront attendu au passage… Hélas, s’il n’y avait pas eu cette obligation du rattrapage !
Le train court et Cesena est déjà derrière moi, avec la Rocca, le couvent au sommet de la colline, les toits rouges, les rares édifices industriels. Le train coupe net la plaine soigneusement cultivée rectangle par rectangle ; un pont, un passage à niveau, un paysage descendant où l’on découvre à l’improviste des fleuves, des groupes de maisonnettes blanches, des enceintes ainsi que d’autres campagnes, dans le triste dessin de la solitude soudaine. Le train fait très sérieusement les bruits les plus ridicules au monde, il nous surprend toujours jusqu’à nous distraire parfois de la saveur amère du départ. Le train court sur l’acier tout en soufflant du goudron, de la poussière, de gigantesques ou minuscules énergies. On est tristes, la gueule en larmes lorsqu’on se tourne en arrière.

Giovanni Merloni

(1) Cette « élegie du sable », faisant partie de ce texte depuis l’origine, a été reprise dans le Strapontin n. 24 : Oubli et sagesse de la mer I/II

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11 juin 2014

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