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« N’aie pas peur d’avoir une mère comme ça ! » Une mère française/7

30 lundi Jan 2017

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Retiens la nuit

Version 2

« N’aie pas peur d’avoir une mère comme ça ! »

La nuit suivante j’ai reçu Agata dans un rêve : nous avions grimpé au sommet de son immeuble, sur une grande terrasse plongée dans le soleil et le ciel… Là-haut, il y avait une chambrette, presque une maison… Sa grand-mère, Mena, était montée pour étendre le linge et, comme d’habitude, elle nous marquait de près, avant de partir avec mille recommandations. Le soleil tombait déjà sur la pinède Sacchetti et sur l’omniprésente coupole de Saint-Pierre…
— Là-bas, il y a la Villa Doria Pamphylie ! disait Agata

— Est-ce qu’on se voit, d’ici, Garibaldi à cheval ?

Ensuite, j’avais proposé de construire, dans le grenier, notre nid. Agata avait protesté. J’avais alors appuyé mon index sur ses lèvres et j’avais commencé à déplacer les sommiers empilés, quand la scène avait brusquement changé.
Je me trouvais dans un local très vaste, remplie de fauteuils et canapés où ma mère m’attendait, inquiète. Je croyais avoir perdu Agata quelque part, mais elle était là, ratatinée à côté de ma mère :

— Madame, est-ce que je peux vous avouer une chose ? susurrait-elle.

Ma mère regardait ailleurs, comme si elle n’avait pas envie d’écouter cette voix étrangement aiguë.
— Alfredo a été mon plus grand amour, continuait Agata, mais Bruno Filomarino a su trouver la façon de m’attraper…
Pour ne pas céder à la folie, je suis sorti rageusement du rêve, me suis levé et j’au couru, affolé, chez ma mère en chair et os. Elle m’avait regardé d’un air stupéfait, puis elle s’était allongée sur son fauteuil. Cela voulait dire qu’elle était prête à m’écouter.

— L’incursion d’Agata dans mon dernier rêve… m’a fait réfléchir.

— Quoi ? Je ne comprends rien de tes propos farfelus ! dit-elle, essayant d’en rire.
— Est-ce qu’on peut aimer une personne, ai-je dit, même si l’on en regrette une autre ?
Je ne m’attendais pas au silence de ma mère. Cependant, j’ai relancé :
— Je dis cela, parce que, quand elle sera à nouveau à Rome, Agata regrettera, j’en suis sûr, ses rencontres frauduleuses de Procida !
— Je ne sais pas quoi te répondre, me dit-elle. À la rigueur, on ne devrait jamais regretter quelqu’un d’autre en dehors de l’objet aimé !
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— Et toi ? Sois sincère, maman ! Est-ce que tu en as ?
Maman Gréco a rougi, avant d’être saisie par une violente secousse. J’ai eu peur d’avoir provoqué les ires de Perséphone (1), mais elle s’est, au contraire, figée dans une de ses expressions statuaires connues, le visage tourné vers la fenêtre, de façon que je ne voie que son profil :
— Oui, j’ai des regrets, mais c’est très loin…
Un peu étourdi, j’attendais la suite, quand un bruit soudain nous a interrompus. Ma soeur cadette, Enzina, s’était précipitée pour répondre au téléphone et, dans la hâte, avait laissé tomber à terre le « porron » espagnol.

— Finalement, on s’est libérés de cet instrument de torture ! avait tranché Dodo depuis la cuisine.
Personne, à la maison, n’avait réussi à se servir de cet instrument de torture. D’autant plus que chez nous on ne buvait pas de la sangria ni du champagne à chaque repas ! Il aurait fallu apprendre à avaler, sans se salir partout, ce jet subtil et irrégulier, inclinant la tête en arrière, comme l’on fait à Barcelone et à Madrid… Il faut dire que notre « porron », d’un verre très subtil, arborait de superbes feuilles aux couleurs transparentes…
En des circonstances pareilles, notre mère aurait jeté feu et flammes. Maintenant, effondrée dans le fauteuil provençal, le buste immobile et le regard concentré par delà le placard, elle s’adonnait à des considérations auxquelles je ne me serai jamais attendu :
— Enzina, dit que papa est mon « benjamin » et qu’il est plus petit qu’elle. Elle exagère, certes, mais c’est vrai qu’avec le temps, au fur et à mesure qu’il se plaisait dans ce rôle d’enfant, il m’a transformée : d’abord, il a fait de moi une mère incestueuse, puis une mère chaste. Mais il s’est rendu tellement dépendant de moi… qu’un beau jour, entre nous, un gouffre s’est installé. Ça ne change rien dans ma vie, désormais ! Toi, Alfredo, oublie ce que je viens de te dire… Tu sais que parfois l’on se laisse emporter par un tout petit manque, une contrariété insignifiante, jusqu’à ce que cela devienne une montagne…
— Moi aussi, je considère Agata comme une mère, peut-être ! m’exclamai-je. C’était trop tard pour endiguer une telle crue de chagrin et d’embarras.
Devant mes yeux, des étincelles jaillirent depuis la bague carrée d’aigue-marine qui faisait l’orgueil de ma mère :

— Nino paraît indifférent à cette espèce de momification de notre rapport… et j’éprouve parfois un irrépressible désir de disparaître…
J’essayai de la distraire :
— Il t’a contaminée, quand même, hurlai-je, au point que tu es devenue une véritable mère poule napolitaine ! Je lui touchai le bras et, sous la lumière chaude de la lampe, je vis distinctement le bleu en forme de cœur qu’elle avait attrapé avec l’incident. Ce gros bleu m’avait ramené un souvenir odieux :

— Si tu savais les histoires que l’on m’a racontées au sujet du père d’Agata, à Procida !

— Je le sais, à Procida les hommes portent les caleçons courts et restent sur la plage jusqu’au soir. Ils ne renoncent pas au rite de pêcher, tous ensemble, les « cefali » avec la « sciabica », dit maman Gréco.
— Tandis que les femmes s’habillent comme des madones abritées sous une cloche de verre ! ai-je ajouté.
— C’est ton père qui aime toutes ces choses ! Moi, je suis née à Besançon, je suis athée et mon père était communiste.
— Depuis combien de temps ne fais-tu pas une escapade à Naples ? Vous pourriez vous en aller, bras dessus bras dessous jusqu’à Pausilippe, là où l’on avait enseveli Leopardi…
— Je sais. Même Venise, ou Saint-Malo ne sont pas à « la hauteur de Naples ». Aucun endroit, quoiqu’il soit extraordinaire, ne pourra lui redonner cet air unique…
— Agata aussi ne supporte pas Venise… Elle dit que ça pue, Venise !
— La nuit, depuis la Corricella, Procida ressemble à Venise ! a dit ma mère. La mer qui bouge paresseusement parmi les taches de lumière jaune des « lampare » ressemble à une lagune…
003_venezia-1969-2Cela dit, maman a fouillé frénétiquement dans son sac. Protégée par une fermeture éclair, il y avait une photo : contre le ciel gris, devant la lagune noire, se détachait nettement le parapet d’un pont embelli par une file de petites colonnes.

— Ne vois-tu pas ?
Ce n’était que la photo d’un pont à Venise… Sans doute, ce n’était pas ce que ma mère cherchait. Je me demandais alors si elle regrettait quelqu’un ayant partagé avec elle une escapade à Venise…
De même, je voulus m’évader dans cette photo réussie, où le parapet blanc divisait le monde en deux…
Combien de fois déjà, dans ma brève vie, j’ai respiré à fond le parfum de la nuit, la vertigineuse suggestion du vide au sommet d’une montagne ou devant le miroir à peine branlant d’un miroir d’eau ! L’infini de Pascal, auquel Jacopo Ortis s’est inspiré ; l’infini où Giacomo Leopardi va s’effondrer dans son chant extrême… c’est pour moi, depuis toujours, un lieu de contemplation et de passion. Là-bas, la tension idéale, poussée hors de ses limites, se jette — suicidaire et inconsciente comme Roland furieux ou Narcisse —, dans une mare où flottent des yeux, des cheveux, des mains, mais où je ne peux pas trouver ce corps, cette bouche ! Seule une divinité bandée pourrait les apporter, ce corps et cette bouche, à un rendez-vous secret avec moi !

J’examine mieux cette instantanée que j’avais moi-même empruntée au hasard lors de l’un de mes nombreux voyages avec mes parents. Même s’ils nous faisaient cadeau de suggestions qui ne pourraient pas rentrer dans un kaléidoscope grand comme l’Observatoire de Mont Marius, ces voyages nous ont enlevé, tous les étés, la possibilité de tergiverser un peu avec les personnes de notre même âge. Dans la photo, je reconnais en bas, à même la lagune, sur la terrasse-embarcadère de l’Antico Pignolo à Venise, la jeune fille blonde ayant le chignon aux cheveux et les fesses abondantes, qui n’aurait pas fait pâle figure dans une peinture flamande… Remuant brusquement son tablier et son balai, elle fredonnait une chanson de Rita Pavone :

« Mon cœur, tu souffres vraiment

Qu’est ce que je peux faire pour toi ? (2)

Je la regarde depuis le pont et elle sourit intérieurement, puis tourne sa belle tête vers moi en clignant de l’œil… avant de reprendre à bosser…

— C’est moi qui ai fait cette photo ! lui dis-je avec orgueil.

— Tu es toujours en compétition avec ton père. Si tu savais combien vous vous ressemblez !
J’ai observé ma mère. Une femme petite, ayant les flancs d’une jeune fille et la taille encore subtile. Sa poitrine est son meilleur morceau, avec ses mains fuselées qui disparaissent quand elle fredonne :

« J’ai la mémoire qui flanche
Je ne m’en souviens pas très bien… » (3)

Habillée en noir comme Jeanne Moreau, elle est debout, maintenant, auprès de la lampe sur pied, qui semble un projecteur ou une colonne…
Elle m’a pris la main et l’a caressée.
— N’aie pas peur d’avoir une mère comme ça ! me dit-elle. Cela pourra te servir !
Je me suis armé alors de courage et lui ai demandé :
— En quoi consiste, maman, ce que tu appelles « regret » ?
— Sais-tu ce que signifie courir, éprouver une grande euphorie dans les jambes tandis que la tête demeure légère ? Tu penses que tout le monde doit se courber à ton passage, comme un champ de blé, pour que tu arrives au rendez-vous le plus tôt que possible ! Est-ce que tu comprends ce que veut dire arriver en un bond et sans rétro-pensées là où quelqu’un nous attend ? N’avoir d’autre désir que celui de se revoir l’un l’autre ?

Giovanni Merloni

(1) La fille de Zeus et de Déméter
(2) Mio cuore, tu stai soffrendo/ Cosa posso fare per te ? (Rita Pavone)
(3) Célèbre chanson lancée par Jeanne Moreau.

« Comment pourrai-je être aimé si je ne suis pas encore né ? » – Une mère française/6

28 samedi Jan 2017

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Retiens la nuit

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Giovanni Merloni, Une femme de 2017

« Comment pourrai-je être aimé si je ne suis pas encore né ? »

Avec ma mère, tout s’est éclairci, finalement. Elle est restée bien sûr interloquée et même vexée quand je lui ai parlé avec ardeur et ressentiment de ce drôle type répondant au nom de Raymond Izambard… Cet homme, qu’il soit peintre ou fossoyeur ou employé des impôts, il n’existe plus ! D’ailleurs, quand maman a connu mon père à Paris, cette situation sentimentale était déjà « dans un cul-de sac » selon ce qu’elle-même m’a dit pour me faire bien comprendre qu’elle ne l’aimait plus. D’ailleurs, avec mon père, ils ne se sont pas aimés tout de suite. Elle a dû peiner à l’attirer dans son filet… Parce que ce fut elle la première à noter cet homme sensible et taciturne, mais prêt à révéler avec une embarrassante sincérité tous ses talents et toutes ses passions. Elle dut tomber de bicyclette et se casser la tête, lors d’une escapade collective à Saint-Germain-en-Laye !
Mais, enfin, ils se sont aimés et réciproquement choisis, d’un amour plein et dévoué. Tout est bien ce qui bien se termine et je dois donc remercier ce rocambolesque carambolage qui a finalement révélé l’innocence de ses sentiments et son enorme attachement à mon père et à la famille.
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Rome, 1965

Pourtant, l’hypothèse d’une longue histoire cachée, bien sûr démentie et ridiculisée, m’avait profondément bouleversé : de but en blanc, dans la silhouette de ma mère, jaillissant naïve et insouciante de ses souvenirs lointains, j’ai vu Agata ! Et dans l’image un peu conventionnelle de ce peintre figé dans l’obsession de l’amour perdu j’ai vu… moi-même ! Si je devais faire une équation assez simple je dirais que Procida représente pour Agata ce qu’est Paris pour ma mère : une île que l’amour d’un fou a transformé en un piédestal doré. Dans cette même équation je ressemble de façon épouvantable à Raymond Izambard : « N’ai-je pas écrit moi-même d’interminables lettres à une femme qui ne m’aimait pas ? » Cela ne me rassurait pas de savoir que ma mère n’avait « plus » aimé cet homme depuis qu’elle avait rencontré mon père, parce qu’alors Agata aussi… « ne m’aime plus » ! Et, chez les femmes, « n’aimer plus » c’est le même que dire « n’aimer pas » ou aussi « n’avoir jamais aimé ». Par cet effacement, ou alors à travers le transfert de l’amour d’une personne à l’autre, on ne souffre presque pas…
Mais si je devais faire la même chose, je ne perdrais pas que mon âme sœur, je verrais ma propre identité menacée depuis ses fondements : — comment pourrai-je être aimé si je ne suis pas encore né ? J’ai dit à ma mère abruptement.
— Écoute, plutôt que vivre comme un reclus dans une cage mentale sans queue ni tête, comme l’a fait cet ami peintre, c’est beaucoup mieux que tu reparte à zéro ! m’a dit ma mère. Moi, par exemple, j’étais convaincue que Raymond Izambard aurait tôt ou tard rencontré la compagne de sa vie, et cela ne m’attendrit pas du tout l’idée qu’il puisse être resté fidèle à une personne qui n’existait pas !
— Tu deviens cynique, maintenant ! ai-je répliqué. Heureusement, tu n’as pas les cheveux blonds et lisses, et je ne risque pas de te confondre… Mais, il me semblait d’entendre Agata au lendemain de ma mort !
Ma mère a essayé de me consoler. Elle dit des choses très raisonnables, comme mon père d’ailleurs. Mais, paradoxalement, ses longs discours contredisent les quelques petites phrases, assez rares, qu’elle dit dans des moments de sincérité irréfléchie, qui marquent, elles seules, mon destin, avec celles de mon père, encore plus rares, mais paradigmatiques. Parce que je suis moins rebelle qu’obéissant… et Dieu seul sait avec quels sentiments de contrariété j’ai suivi leurs interdictions comme des ordres ! Si seulement l’on me laissait libre de m’exprimer à ma façon !

Giovanni Merloni

« Chez les personnes, on aime plus les défauts que les qualités » – Une mère française/5

26 jeudi Jan 2017

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Retiens la nuit

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« Chez les personnes, on aime plus les défauts que les qualités »

« Raymond Izambard ! » Où ai-je entendu débiter le nom de ce personnage, identifié par ma mère comme le responsable direct ou indirect de son incident ? Il devait forcément faire partie d’une époque révolue et d’un endroit tout à fait refoulé…

— Vivait-il à Paris, n’est-ce pas ? ai-je demandé.
Puis, mon cerveau a plongé dans une étrange frénésie : les tableaux de Raymond Izambard — six, sept, dix ? — je les avais vus sur les parois de notre appartement ; ils ne restaient pas longtemps accrochés au même clou, occupant parfois la place d’honneur, ou alors finissant dans le couloir ou dans la chambre d’Enzina…
J’étais sur le point de continuer mon interrogatoire, quand je me suis aperçu que ma mère, à dix centimètres de moi, s’effondrait en sanglots. Embarrassé, je ne savais pas quoi faire, tandis qu’au-delà du couloir une chanson de Giorgio Gaber avait créé autour d’elle un silence dévot :

Je pense à nos soirées stupides et vides… (1)

Grâce à cette chanson, que mon père jugeait « un peu trop pessimiste », ma mère avait cessé de pleurer. Mais je n’ai pas eu le courage de la regarder dans les yeux. J’attendais qu’il arrive quelque chose, quand, tout d’un coup, j’ai eu une fulguration :

— Depuis combien de temps, maman, ne rencontres-tu plus Raymond ? Est-il venu, par hasard, à Rome ?
— Depuis mon départ de Paris… avec ton père, je ne l’ai plus vu !

— De quel départ parles-tu ? Si je ne me trompe pas vous avez fait une escapade à Paris il y a deux ans…
— Personne ne me comprend ! a dit ma mère, se prenant la tête entre les mains.

— Ne dis pas ça ! Ne te comporte pas comme une Napolitaine si tu ne l’es pas ! Veux-tu me dire ce qui s’est passé, s’il te plaît ?

— Mon ami peintre, Raymond Izambard, est mort ! Il y a deux jours, quand tu étais en voyage, j’ai été surprise par un appel téléphonique tout à fait inattendu. C’est Martine, sa sœur, qui m’a donné la nouvelle… Elle m’a dit aussi que son frère m’a laissé des choses : trois tableaux et une boîte scellée que personne ne peut ouvrir en dehors de moi… Ce sont des choses que je ne peux pas apporter dans cette maison, évidemment !

— Maman ! ai-je hurlé. Quand est-elle finie, ton « histoire » avec cette personne ?

— Quand on m’a dit que j’étais enceinte, vers la fin de la guerre, à Paris, je ne savais pas que j’aurais eu deux jumeaux, mais le choc avait été énorme, et j’ai dû prendre une décision !
« Moi aussi je devrais prendre une décision, hélas ! »

002_eluard_chagall « Je t’aime pour toutes les femmes/ Que je n’ai pas connues/ Je t’aime pour tout le temps/ Pù je n’ai pas vécu ». Texte de Paul Eduard et tableau de Chagall empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Il s’ensuivit un moment d’égarement. Au drame de l’incident s’ajoutait un étrange décalage psychologique et mental…
Tandis qu’ici à Rome notre famille naissait et grandissait au jour le jour, qui sait combien de questions de Cécile Gréco ont inutilement cherché les réponses de Raymond Izambard ! Mais je n’avais aucune envie d’examiner, un jour, une à une, les questions de Cécile et les réponses de Raymond, bien rangées selon l’ordre chronologique : « Espérons bien que cette collègue jette tout à la poubelle ou, alors que quelques âmes pitoyables allument une incendie ! »

— Je confessai tout à ton père, a repris « la Française ». Nino fut compréhensif, il dit même qu’il pouvait bien arriver qu’une femme aime deux hommes en même temps, certes en deux façons différentes… Il me laissa libre de choisir !

— N’aimais-tu pas « ce » Raymond ? ai-je dit, à contrecœur.

— Oui. Il y avait pourtant quelque chose qui ne me persuadait pas, en lui… je ne sais pas comment t’expliquer… Quand il devenait jaloux…

— Était-il violent ? Il te tapait ?

— Ce n’est pas important…

— Il te tapait, ou non ?

— Chez les personnes, on aime plus les défauts que les qualités…

— Celui-ci me rappelle Toto, le père d’Agata, protestai-je, attristé.
Je ne savais pas ce qui pouvait me faire plus mal en ce moment-là… Me souvenir des bleus d’Agata, ou de son père, ce grand bon homme, qui l’avait tapée en proie d’une rage disproportionnée ? Ou alors penser que peu de temps avant que notre famille se formait, autour de sentiments que j’avais toujours crus sincères, ma mère eût éperdument aimé un peintre bohémien impulsif et violent ? Conclure que dans un climat de tension et confusion indicibles, Dodo et moi nous avons été conçus ? Qui était, alors, notre vrai père ?
Dans la chambre aux lumières éteintes, nos voix retentissaient sourdes et dévastatrices comme des explosions atomiques. Étions-nous en guerre ? Où étions-nous ? Et le monde, où était-il ?

Les autres membres de la famille auraient bien pu nous entendre, puisque nous parlions à voix haute et de temps en temps nous hurlions. Mais mon père, perdu derrière son combiné Grundig (2) où les notes hautes et déchirantes de « La vie en rose » avaient repris le dessus, avait plongé, à présent, dans un état de béate auto-exclusion. Tandis que le reste de ma famille, ayant retrouvé la sérénité, rêvait donc de chevaucher ses chimères ancestrales, il n’y avait que moi qui pouvais m’assumer les inquiétudes de l’âme de celle qui avait frôlé la mort.
Je réfléchis alors… La Française avait échappé à un incident très grave avec la souplesse d’une doublure du cinéma… Mais la « cinquecento » ne pouvait pas avoir touché les fils dans le ciel avant de s’écraser violemment à terre pour le seul effet de la distraction, ou alors à la suite de la nouvelle d’une perte, même la plus douloureuse…

— Pourquoi voulais-tu mourir, maman ? lui demandai-je, la voix brisée.

— Je ne voulais pas mourir, j’étais embarrassée et avilie… Je voyais en ce paquet une menace pour notre tranquillité !
— Rien que cela ?
— J’écrivais à cet ami peintre, d’abord presque tous les mois, ensuite beaucoup moins… enfin il ne s’agissait que de cartes de souhaits pour son anniversaire… Il me répondait chaque fois sans attendre, mais respectait mes dispositions. Je ne voulais pas qu’il m’écrive. Il m’a obéi à moitié, cachant au fur et à mesure ses lettres dans un tiroir… Maintenant, le fait de savoir qu’il était comme obsédé par un fantôme m’angoisse, tu comprends ? Martine, sa sœur, ne connaît pas la patience ni le sens de l’opportunité. Elle ne devait pas m’envoyer cette boîte métallique ni ces trois portraits… de moi !
Tandis que ma mère parlait, j’essayais de me distraire, de n’écouter pas tout de ce qu’elle me disait. Combien aurais-je préféré que ressemble à un immense vide de mémoire, ce temps schizophrène où cet homme vraiment « antipathique » s’était acharnée à poursuivre une femme qui n’était plus la même qu’il avait connue !

— Si j’ai gardé un fil d’amitié avec cet homme pendant quelques temps après le mariage, cela ne signifie pas que c’était important pour moi de lui écrire. C’était une espèce d’habitude, un tic… a ajouté ma mère en me prenant la main.
— Pourtant, ce type-là t’aimait, n’est-ce pas ?
— Oui, peut-être, mais quelle importance y a-t-il en ça, si vous deux, Dodo et Alfredo, vous êtes les fils de votre père ? Si vous êtes deux irrémédiables Napolitains ?
J’avais été bien sûr rassuré par cette dernière phrase de ma mère, cependant, cet étrange renfermement avec elle me sembla tout d’un coup scandaleux : je ne pouvais pas accepter de devenir son complice, même dans l’hypothèse, désormais confirmée, qu’il n’y avait rien de morbide ni de grave dans l’embarras qui avait amené maman Gréco à frôler le néant. Le rebondissement de cet « intrus » ne me convenait pas du tout, soit dans mon étrange veste de « paladin de l’honneur de la famille » soit pour ce qui concerne mon amour sincère envers la France qui se voyait trahi : « J’aime la France jusqu’à ce qu’elle reste chez elle… Non, je ne veux pas de Français clandestins, descendus par la cheminée, qui pourraient sortir de but en blanc d’en dessous la jupe de ma mère ! »

003_colette « Si je me fais sauvage et muette quand je ne suis as heureuse, c’est que
je trouve mes ressources dans le silence et l’insociabilité », Colette.
Texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_label)

Giovanni Merloni

(1) Io penso alle nostre serate Stupide e vuote… (Giorgio Gaber)
(2) Radio et phonographe à « haute fidélité »

« Mais toi, tu étais contente d’aller au rendez-vous ? » – Une mère française/4

24 mardi Jan 2017

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Retiens la nuit

001_cavallerizza-01-180« Mais toi, tu étais contente d’aller au rendez-vous ? »

À la fin de l’été, Rome est déserte et les gens, en voiture, courent comme des fous, traversent les carrefours sans se soucier du feu rouge, dépassent sur la droite, ne respectent pas le stop… En plus, cette voiture qui n’était neuve que pour nous n’était pas née sous une bonne étoile.
Je croyais savoir déjà beaucoup et presque tout de la vie. En revenant de mon escapade insensée et furibonde jusqu’au bord du gouffre, je n’étais pas sûr d’avoir vraiment rencontré la même personne ayant tout partagé de moi, jusqu’à mes pensées les plus intimes. Et, sans doute, l’évidence de mon échec m’avait plongé dans une étrange prostration, où les premiers symptômes d’une soudaine vieillesse se mêlaient aux pulsions ressuscitées de mon enfance scabreuse.
Deux jours après ma rentrée du vain pèlerinage à Pouzzoles, je somnolais encore, espérant ne pas me réveiller, pour ne pas tomber dans l’obligation de penser à Agata « croix et délice », à sa voix sévère et indignée s’ajoutant au chœur des « Justes au doigt levé »… quand maman Gréco a risqué mourir dans un incident juste en bas de ma fenêtre.
Combien de temps ai-je dormi, rêvé, rêvé et dormi, avant de me faufiler, sans transition, dans le cauchemar ? Parfois, incrédule, je me pince les bras jusqu’à me faire mal. À présent ma mère se porte bien : sur son corps, du moins sur ce qu’elle laisse voir de son corps, je ne vois presqu’aucun signe de cet accident violent et de toutes les révélations qu’il a entraînées. Mais je suis tellement calé dans le trou noir où je l’ai accompagnée, que dans les frustrations que j’ai cumulées à cause d’Agata je ne vois maintenant qu’un mal mineur, rien que le passage d’un rideau d’ombres devant mes yeux..

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La « cinquecento » (1) blanche remontait le grand boulevard bordé de pins, constellé d’immeubles récents de quatre ou cinq étages et de villas plus anciennes, confortablement ombragées… « Qui sait si ma mère, en montant, y a vu elle aussi, comme moi, une ressemblance avec certaines localités de villégiature de la petite bourgeoisie romaine comme Grottaferrata et Santa Marinella ? »
Le samedi, la minorité silencieuse des habitants de ce quartier de Rome — ceux qui sont déjà rentrés et ceux qui ne sont jamais partis en vacances — se réjouit de l’absence de la majorité bruyante, jugée la seule responsable du mauvais fonctionnement de notre vie en commun, à partir du trafic, bien sûr. En ce moment-là, un groupe de retraités ayant le mégot sur la bouche, avait juste entamé une partie de « tressette » (2) sur le capot d’un taxi.
Le coup a été terrible. Le fourgon en piteux état qui venait en contresens de la place adjacente ne s’était même pas arrêté. La petite voiture, frappée sur le côté de la conductrice, s’était envolée, avant de retomber lourdement sur son flanc, roulant comme un gobelet et glissant quelques mètres, avant de s’arrêter, finalement, à trois ou quatre centimètres du kiosque des journaux.
Ma mère, évanouie, a été allongée sur l’asphalte par le plus jeune des joueurs de cartes. Les gens tout autour essayaient de faire quelque chose pour qu’elle sorte de son état d’inconscience. Elle a entendu des voix :
— Essayez de lever la jambe, disait, d’un ton calme, le plus jeune des quatre joueurs.
— Elle a ouvert la bouche ! disait une femme qui venait d’accourir.

— Elle essaie de parler !

— La pauvre…
Une quinzaine de minutes depuis elle a été hissée sur une ambulance qui l’a emmenée à l’hôpital « Gemelli ». Maman Gréco tremblait de la tête aux pieds et ne réussissait pas à proférer un mot. Puis, avec la perfusion, elle s’est calmée.

— Vous avez là-haut un Ange qui vous protège, a dit le médecin du pavillon traumatologique.
Puis, ma mère a appelé à la maison. C’est moi qui lui ai répondu. Mon père, voyant le lit vide, emporté par son habituelle appréhension ou alors par un pressentiment, est parti à la recherche de sa femme et, qui sait pourquoi, a échoué sur le marché des puces de Porte Portese. Il croyait que Cécile s’était levée tôt pour s’y rendre dans l’hypothèse d’y trouver des disques avec les chansons d’Yves Montand et d’Édit Piaf ! Quant à mes frères et moi, nous n’avions pas entendu la sirène de l’ambulance ni le vacarme des gens. Personne n’a frappé à la porte ni téléphoné pour nous prévenir.

003_bataille « Ma rage d’aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour » (Georges Bataille) texte et image du tableau de Balthus empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Le soir, ma mère est revenue de l’hôpital, et ma famille s’est réunie autour de la survivante : malgré le mauvais coup à l’épaule, l’œil noirci et le collier de plâtre pour tenir debout ses vertèbres cervicales, elle affichait une beauté éclatante :

— Tu me sembles une momie, a dit mon père, en riant.
Les yeux verts d’elle, mélancoliques, retenaient une seule larme : depuis la radio arrivait la nouvelle de la mort d’Édith Piaf, à l’âge de quarante-huit ans seulement…

— La « môme », disait le speaker…
Par un effort qui lui a causé une grimace de douleur, Maman a fait un geste énergique : le mot « môme », désignant une enfant, n’avait rien affaire au mot « momie ».

— …La « môme » demeure la plus grande chanteuse française de tous les temps ! Dans le tourne-disque aux trois haut-parleurs, Enzina a fait démarrer l’album 33 tours d’un récital à Paris, où la Piaf avait présenté au public de l’Olympia son dernier compagnon, Théo Sarapo. — Ils sont tombés amoureux l’un de l’autre en avril de l’année dernière, a dit Enzina, la mieux renseignée.
— Il a une voix d’enfant grandi, a dit Dodo.
— Je voudrais savoir si Théo est resté auprès d’Édith Piaf jusqu’au jour de sa mort, a demandé Enzina.

Maman Gréco avait mal à la tête et peinait à parler. Pourtant, dans notre appartement régnait une espèce d’euphorie, comme si c’était un jour de fête. Un carrossier recommandé par le mécanicien auquel mon père faisait confiance avait promis de réparer la « cinquecento » (1) avec peu de sous, empruntant les pièces à remplacer à une voiture presque identique qu’il avait trouvée chez le casseur, avec le moteur foutu et la carrosserie presque neuve. Pour fêter le « danger conjuré » et la réparation miraculeuse, mon père et Enzina sont sortis et tout de suite après revenus avec des gâteaux.
— Les meringues à la crème fraîche ! a annoncé Dodo, d’un ton solennel.

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Maintenant, le tourne-disque diffusait dans l’air une chanson d’Yves Montand, « Le galérien », un véritable pilier de la légende familiale en raison des larmes plus ou moins copieuses qu’elle faisait déclencher immanquablement dans les yeux clairs et pensifs de maman Gréco :

J’ai pas tué, j’ai pas volé
Mais j’ai pas cru ma mère…

— Ne pleures-tu pas, maman ? s’est écrié Dodo depuis le salon. À présent, depuis le coin sombre où elle s’est terrée, les yeux de ma mère renvoyaient des lueurs de tempête, des secousses électriques et des présages ruineux.

— Mais où allais-tu, maman ? demandai-je.
— Un rendez-vous…
Ce fut alors que ma mère, une fois assurée que nous étions seuls, m’a pris la main dans les siennes. D’instinct, je l’ai retirée : je voulais me dérober à la gigantesque responsabilité que j’entendais voltiger bruyamment au-dessus de ma tête.
— Tu es plus mûr que ton frère. Tu es un homme, désormais.
— Depuis quand ? demandai-je, les yeux égrenés, en me souvenant de toutes les fois où, au contraire, mon manque de maturité avait été souligné.
— Depuis peu… Devine !

— Depuis que je conduis la voiture ? 
Dodo, plus casanier, a reporté déjà deux fois l’examen, quitte à conduire avec la « feuille rose » si quelqu’un avec le permis l’accompagnait…
La « Française » n’a pas répondu, mais elle a fait un geste éloquent : c’est à moi de résoudre l’énigme !

— Voilà, je le sais, j’ai compris ! Depuis que j’ai fait de façon que Agata me laisse !


005_munchEdward Munch, Woman on the Verandah, 1924,
image empruntée à un tweet de Hermitage II (@hermitage200)

J’avais éclairci le mystère, mais cette cruelle vérité me replongeait dans l’incertitude et le chagrin. J’ai regardé maman dans les yeux. Elle a levé les sourcils, pour accompagner le tour panoramique de son regard, absorbé par l’observation, une à une, des toiles d’araignée du plafond… ou de son cœur.
— Qu’est-ce qu’il y a ? lui demandai-je.
Elle tremblait, imperceptiblement. Alors, je ne sais pas comment, empruntant qui sait où une sagesse que je ne me connaissais pas, j’ai ajouté :
— Parle, n’aie pas peur, fais-moi confiance !

C’est ainsi que, par de tragicomiques expressions muettes, elle a fini par m’avouer beaucoup plus de choses que si elle avait dû expliquer ou raconter tout cela par des mots.

— Maman, tu ne me dois aucune explication. La vie est à toi !
Puis, sans m’apercevoir que j’allais dire une chose tout à fait insolite, j’ai ajouté :

— Mais toi, tu étais contente d’aller au rendez-vous ?

— Je devais retirer un paquet à la Stazione Termini, mais cela me contrariait. Je ne savais pas quoi faire. J’avais peur qu’il s’agissait d’un objet encombrant, et je ne trouvais pas, avec ma tête… la place où j’aurais pu le cacher !

— Mais d’où venait-il ce paquet ? ai-je demandé, étourdi.
Cécile Gréco indiquait la vitre poussiéreuse où des ombres sveltes se croisaient, claires ou sombres, dilatant ou rétrécissant la lumière venant de la rue. Si je n’étais sûr qu’on était chez nous, dans la chambre de ma mère, j’aurais cru que ces ombres étaient les silhouettes d’infirmières empressées…
— Où est-il ce paquet, maintenant ?

— Je l’ai confié à une personne que tu ne connais pas, une de mes collègues.
Je ne voulais pas parler davantage de ce paquet, de la peur que ma mère en eût des conséquences, dans son pénible état. Mais elle me serra le bras et susurra : — je ne veux surtout pas faire souffrir ton père pour une question lointaine qui n’a plus aucune importance pour moi…

Giovanni Merloni

(1) Fiat500
(2) Jeu de cartes italien ressemblant à « bridge » et « whist »

« Les mots de ma mère sont toujours la vérité » – Une mère française/3

21 samedi Jan 2017

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Retiens la nuit

001_part-tableau « Les mots de ma mère sont toujours la vérité » (1)

Tous les quarts d’heure arrivaient les bateaux de Procida et, dans les intervalles, des chalands de fruits et de poisson. On déchargea sur le quai quatre dauphins : on aurait dit de jeunes filles de douze ans, étendues au soleil, complètement nues. L’opération qu’on faisait devant moi ne paraissait pas violente : ce n’était qu’un joli canif le gros couteau qui creusait dans l’épaisseur de ces ventres, faisant sortir de cohues d’autres poissons plus petits, encore à demi vivants. Ce n’était pas macabre, le jeu que faisaient les gamins du port, avec le gros cœur intact et le foie gonfle et luisant qu’ils laissaient glisser des mains.
Une heure depuis, Agata a été la dernière à descendre la passerelle. Elle avait le front plissé, tandis que moi, j’avais essayé d’assumer une gueule confiante et gaie. Quelques minutes après, sans rien dire, je la laissai s’asseoir sur le siège brûlant, j’ouvris la petite capote rectangulaire, en m’acheminant déjà en direction de la côte d’Amalfi. J’avais hâte de m’éloigner, le plus tôt possible, de ce port sans âme avec le sentiment d’y avoir laissé à jamais des années de ma vie.
La Fiat500 semblait bien intentionnée à m’aider, appelant le paysage, à chaque tournant de cette magnifique route à zigzag, à devenir complice de ma séduction. Cachée derrière les lunettes de soleil et le bronzage qui mettaient encore plus en valeur la lumière des cheveux presque albinos, Agata s’amusait à ressusciter des personnages presque oubliés, que je ne voyais pas depuis deux semaines : son père Toto était toujours souriant avec les autres, mais prêt, avec elle, à s’emporter pour un petit rien ; sa cousine Rosamaria, depuis que j’avais quitté l’île, prenait mes défenses de façon de plus en plus acharnée, tandis que Gianni Solchiaro et Bruno Filomarino allaient et venaient de Naples. Enfin Jean-Marie, le Français…
Au fur et à mesure que les suggestions panoramiques augmentaient, je devenais de plus en plus enclin à céder au charme irrésistible de celle qui de temps en temps — mis de côté ses manières de gouape — se regardait, minaudière, dans le « miroir de courtoisie ». Mais pourquoi n’ai-je pas garé ma voiture quelque part, avant de poursuivre le chemin à pied, m’aventurant dans quelques jardins ou alors dans une plage munie de parasols et transats ? Pourquoi n’ai-je pas trouvé la façon d’arrêter le temps ?
J’ai voté, en mai, pour la première fois, aux élections politiques. J’ai voté, ayant les convictions d’un homme mûr, pourtant je ne suis pas capable d’entrer, seul, dans un restaurant, de m’asseoir et commander un plat de spaghetti aux « vongole ». Rien qu’à observer mon père au volant, j’ai appris tout de suite à conduire. Mais cela n’était pas la norme, pour moi. Parce qu’en général — à moins que Dodo, mon frère jumeau, ne vienne à mon secours –, je ne suis pas capable de me débrouiller devant les contrariétés de la vie de tous les jours, même les plus petites et banales.
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Comme dans un manège ne s’arrêtant jamais, secondé par les courbes en coude, creusées dans le rocher à pic — d’où pointaient des touffes de genêts ainsi que des rochers à la silhouette redoutable — je ne cessais de tourner mon volant, sans jamais atteindre un véritable but voire un endroit manifestement complice et accueillant. La côte d’Amalfi oblige les véhicules de toutes sortes, qui s’y aventurent, à des caravanes insidieuses, que rendaient par à-coups sereines les vues soudaines de la mer au milieu des maisons, au-delà des coupoles de mosaïque et d’or. Cela n’avait rien à voir avec la paix de la rue qui traverse Procida du port jusqu’à la Chiaiolella — une rue troublée, certes, par les pirouettes des charrettes à trois roues — cet endroit où s’était épuisé mon désir fusionnel explosif et brutal. Ce matin, dans cette route hostile aux amoureux, la tension entre Agata et moi semblait, parfois, s’estomper dans un sentiment plus doux. Alors, je m’arrêtais à la première halte que je trouvais et là, collé à la rambarde de fer pour faciliter la manœuvre des gros fourgons qui glissent, experts, à l’instar de flèches, je lui demandais un baiser. Comme si j’avais besoin d’être encouragé à la veille du départ pour la guerre ou alors comme si je m’attendais d’elle un prix de consolation.

Donne-le-moi et prends-le
un baiser tout petit
comme cette petite bouche
qui ressemble à une petite rose
un peu, juste un peu fanée (2)

me chantait maman Gréco, embellissant la langue napolitaine avec son ‘r’ français.
— Donne-moi un baiser !
— Non ! Pas ici…
Alors je repartais, certes meurtri, mais insoumis et de plus en plus engagé dans ce tourniquet plein d’obstacles : « qu’est-ce qu’il y aura au-delà du tournant, la Mort ou la Vie ? Sera-t- elle satisfaite la promesse d’un lieu ombragé ? Découvrirai-je le jardin aux allées de graviers, la promenade à l’abri des feuilles de laurier, le banc public, la cabane avec les outils ? Profiterons-nous, enfin, d’un grabat imprégné d’huile de voiture, et d’un pneumatique en guise d’oreiller ?
— Je suis un voleur, n’est-ce pas ? lui dis-je.
— Nous n’avons pas le temps. À quatre heures je dois partir.
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Ce fut à cet instant-ci que ma pauvre voiture, blessée à mort, se mit à tousser, à sursauter, à tempêter de sa voix la plus gutturale, jusqu’à souligner, par un sinistre tonnerre, ce fil de fumée noire que nous vîmes voltiger contre les deux bleus de la mer et du ciel. Heureusement, nous étions à un demi-kilomètre de la ville d’Amalfi. Abandonnant d’un air calme et résolu la voiture auprès d’un tournant, je partis à la recherche d’un garage. Plus tard, nous étions assis, Agata et moi, sur le siège postérieur d’une Fiat600 ayant une grosse corne rouge accrochée au rétroviseur. Le mécanicien — indiffèrent à tous les dangers possibles et bien imaginables — n’avait pas peur de la vitesse. Avec des airs assurés et même ennuyés, il se bornait à frapper fort sur le klaxon, avant de se jeter à contresens dans l’inconnu qui nous attendait au-delà du tournant. Je ne sais pas dire combien de temps cette course folle a duré… en tout cas, pendant ce temps, nous étions tous les deux confiants, Agata et moi, avant de dire Dieu merci en retrouvant ma voiture à sa place :
— Elle s’est noyée, a dit le mécanicien. Vous avez beaucoup foncé sur l’accélérateur, n’est- ce pas ?
Tout au long de cette émergence, pendant qu’on réparait tant bien que mal cette « glorieuse charrette », elle me serrait la main et m’embrassait à maintes reprises sur l’épaule. Puis, à nouveau seuls, nous venions juste de reprendre la voie du retour quand le gel s’installa entre nous.
Quand Agata me dit adieu, silencieusement, par une grimace amère, je vis retirer la passerelle juste un instant après qu’elle se sauve au-delà du parapet blanc.

Elle avait eu raison, les paquebots partent toujours à l’heure. Et pourtant, me disais-je, il ne s’agissait pas de la dernière course de Pouzzoles à l’île...

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Emporté par une colère soudaine, je me vis piétiner le sol mouillé et donner un inutile coup de pied à des cordes enroulées. Seul avec le malaise de cette brusque séparation, la caboche incapable d’ériger des remparts solides contre la vague écrasante qu’Agata avait laissé se déchaîner derrière elle, je crus entendre la voix embarrassée de ma mère, avec ses typiques hochements de tête. Pourtant, sa désapprobation n’était pas définitive ou absolue : elle aurait voulu sans doute admettre qu’elle s’était trompée : « tu n’aurais pas dû insister par ce repêchage, tu as fait une bêtise et c’es tout. Oublie cette journée ! » Voilà les mots qu’elle aurait dit si je l’avais appelée au téléphone. Mais je n’avais pas suffisamment d’argent pour cet appel. Plus tard, les yeux courbés vers la place vide de ma voiture — sortie héroïquement de sa première défaillance —, je chantais :
Les mots de ma mère sont toujours la vérité (1)
Ensuite, pour m’aérer la tête, j’essayai de trouver les équivalents français de quelques mots
napolitains qui me venaient à l’esprit :

bisciù – bijoux
cuccà – coucher
arrèto – arriere
ànema – âme
assaje — assez

Mais j’étais désespéré et à demi mort quand je m’éloignais à nouveau d’Agata et de son île, ce couple soudé de rochers et de ronces qui m’avait gentiment refusé. Combien de terre allais-je ajouter à l’immensité de la mer, à la force du vent, à la sévérité du ciel ! Dieu seul le sait si je désirais, au contraire, de me rapprocher d’Agata, pour contempler l’île… ou alors de me rapprocher physiquement de l’île pour étreindre dans mes bras celle que j’aimais !
Ce ne fut pas une mince affaire revenir en arrière : d’abord, suivant les itinéraires insensés des mots que l’embarras et le hasard avaient fait jaillir de nos bouches ; ensuite, quand le crépuscule a glissé dans l’habitacle sa caresse froide et lugubre, l’accélérateur s’est brisé sous mon pied… Avec cela, la réalité de ma solitude, à plus de cent kilomètres de chez moi, a pris son ampleur. Je n’avais que très peu d’argent dans la poche et cela aurait été vraiment une punition exagérée que rester là, prisonnier de la nuit. Heureusement, bien qu’à demi cassé, l’accélérateur existait encore, tel un coussin entre le pied et les engrenages d’où dépendait ma sérénité. La voiture, rigoureusement coincée sur la droite à même le fossé côtoyant la route, avançait très lente dans les légères montées, avant de reprendre haleine quand la voie redevenait plate. Tandis que je me rapprochais de mes conjoints, meurtri par un sentiment d’impuissance et de culpabilité pour cette escapade que j’aurais bien pu éviter, je fredonnais tristement :
Les mots de ma mère sont toujours la vérité (1)
sans me cacher que j’aurais voulu m’incliner à toute autre vérité, à toute autre jupe…

Giovanni Merloni

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(1) Le parole della mamma sono sempre la verità…
(2) Dammillo e pigliatillo/ ‘nu vaso piccerillo/ comm’a chesta vucchella/ che pare ‘na rusella/ ‘nu poco pocorillo/ appassiulatella…

« Mamma mia, dammi cento lire » – Une mère française/2

19 jeudi Jan 2017

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Retiens la nuit

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« Mamma mia, dammi cento lire »

Fin août, nous n’étions plus ensemble, Agata et moi. J’avais quitté l’île en proie d’une confusion sentimentale sans précédent : était-elle sortie avec Bruno Filomarino lors de sa venue à Rome ? Oui. En dépit du mensonge que j’avais voulu croire, les deux billets du cinéma « Lux », que Bruno avait exhibés avant de les occulter de façon maladroite, prouvaient qu’elle, dans le meilleur des cas, avait voulu m’embêter. Que s’attendait-elle de moi ?
Le voyage de retour de Procida avait été une libération. J’avais eu la preuve dont j’avais besoin pour pouvoir dire à moi-même que j’avais touché le fond et donc… Mais, l’on sait bien comment se déroulent ces choses-là. Il y eut un petit mot, susurré dans le téléphone interurbain… et mes espoirs reprirent de la vigueur. Je lui envoyai un « espresso », où je lui racontais que ma mère avait acheté une Fiat500 blanche, d’occasion.
— C’est un tas de ferraille ! Ce n’est pas grave… puisque nous ne l’utiliserons que pour faire du tourisme dans Rome !
Le permis de conduire je l’avais gagné en juillet, lorsque Agata était déjà partie en vacances et maintenant, à dix-huit ans et demi, malgré les peurs de ma mère, je me préparais à affronter la dernière classe du lycée imaginant qu’au volant de ce merveilleux tas de ferraille j’aurais plongé dans la « dolce vita ».
— Nous avons baptisé notre bagnole 1313, comme la voiture de Donald Duck. Elle est beaucoup mieux que les « trois roues » de Procida. C’est une bombe, tu verras !

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C’était un matin de mi-septembre, un jeudi — il y a juste deux mois ! — affligé par une chaleur insupportable, quand je saluai, en courant, maman Gréco. J’avais réussi à prendre de contre- pied ses gestes furieux, mais je savais déjà, dans mon for intérieur, que cette fuite de moi-même pour rattraper moi-même n’aboutirait à rien. La route était longue. Comme si nous avions décidé — ma voiture et moi — de cumuler nos inaptitudes, la psychologique et la mécanique, nous avancions d’une lenteur exaspérante. « Avec cette voiture on nous a fait bel et bien une arnaque !» me disais- je, tout en engloutissant, tel un grumeau d’angoisse liquide, le paysage du Circeo et de ses incandescents miroirs d’eau. Ou alors je repensais aux mots de ma mère, retentissant dans ma tête avec la chanson :

Maman, il me faut de cent lires…
En Amérique je veux partir ! (1)

Agata Cellamare était-ce l’Amérique ? Et l’île, rien qu’à deux bras de mer du cap Misène, à la suite de quelle catastrophe s’était-elle éloignée devenant de but en blanc inaccessible ? Bien sûr, traverser la mer, c’est plus facile à dire qu’à faire, mais celle- ci était une mer immense, comme l’océan des émigrants :

De cent lires je t’en fais don
Mais en Amérique non et non ! (2)

Sur la route droite comme une épée de Terracina, tous les gens couraient comme des fous dans leurs tas de ferraille, tandis que moi j’étais le seul qui n’avait pas hâte de cogner contre un arbre ou d’échouer dans le Canal Ligne Pius. D’ailleurs, il était encore très tôt quand j’avais finalement embouché la Flacca, une route voluptueuse qui longe la côte jusqu’à Sperlonga, Gaeta, Formia…
Puis, frappé par un rayon aveuglant sur le pare-brise, j’ai pensé que les cent lires que ma mère me refusait ne m’auraient pas suffi, en tout cas, pour traverser une distance aquatique si vaste, tandis que la porte d’Agata à Procida serait verrouillée, tout à fait sourde aux appels désespérés de mon klaxon… Comment faire à songer d’être heureux si l’on est seul, avec le pressentiment de quelque chose de terrible qui va nous tomber dessus ? Ne sais-je pas qu’au bout de la route, au-delà de ces boîtes métalliques, éblouies elles aussi par la puissance irrésistible du soleil, notre solitude empirera, s’effondrera dans un gouffre, avant de devenir définitive ?
D’un coup, j’ai lu ce panneau — SCAURI — et j’ai eu presque la certitude de voir bondir devant moi la figure ancestrale de Tonino Quercia. « Qui sait s’il est là, maintenant ? Je pourrais aller le chercher, m’accorder un instant sur sa plage distraite, lui emprunter une cigarette… » Cela m’aurait fait vraiment plaisir de rencontrer ce camarade qui partage encore mes journées d’école et parfois mon banc, cet être basané, hirsute et sauvage en chacun de ses recoins, pourtant tellement sensible, profond et bon ! Combien de fois m’avait-il aidé, avec ses mots bien choisis, à me dérober aux brimades de Dario Incocciati ? Ou alors aux taquineries démentielles de Roberto Trentavizi ? J’aurais dû lui donner mon banc tout sillonné par mon stylo, mon gigantesque arbre généalogique défiant les plus compliqués dynasties féodales ! Quand je passai en troisième, mon banc fut demandé par Gianni Nobili, un camarade de Dodo, avec un tel enthousiasme que je n’osai pas m’y opposer. Et pourtant, cet arbre enrichi d’ombres, du vol des moineaux et de branches latérales, généreux et costaud comme un chêne, c’était une « quercia », comme mon ami Tonino.
J’arrêtai la voiture pour scruter cette plage immense, à mi-chemin entre Rome et Naples, une « localité balnéaire » qui n’avait pas l’ambition des fastes de Cesenatico ou Forte des Marmi. Un endroit sans art ni parti, comme moi d’ailleurs… Un lieu où savoir conduire une bicyclette est aussi important que savoir nager… Avec ou sans l’amour, mes vacances auraient été bien différentes si — au lieu des Prétendants de Procida et de leur « ammuina » — j’avais eu affaire au calme ennuyé de Tonino Quercia en cette gare sans trains ?

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Une sculpture de Jacklin Bille

En reprenant la marche, je me demandai d’où venait ce mot « ammuina » qui dansait dans ma tête…
« Amener la ruine ! » Oui, peut-être. Mais il y manquait quelque chose, la traduction était trop facile ! Et puis, qui étaient les vrais responsables d’une telle « ammuina » ? Les Prétendants, qui assiégeaient la belle fiancée ? Ou alors c’était elle, Agata, qui, n’ayant pas la tenue ni la passion tenace d’une Pénélope, avait fabriqué d’elle-même des bombes d’ammuina avant de me les jeter sur les pieds ? Et moi, qu’avais-je d’Ulysse, si je ne savais même pas nager ?
Je saluai mentalement Tonino Quercia, après avoir renoncé à deviner laquelle pouvait être sa petite villa entourée, comme autant d’autres, par une ombre précieuse, à deux pas de la mer. Et, tandis que j’effleurais tristement la place vide à ma droite, j’essayai d’égrener, pour me consoler, une liste de mots français et napolitains qui pouvaient se ressembler :

« I’ te vurria vasà » — « Je voudrais te baiser »
« buatta » — boîte »
« allumare » — « allumer »

« sciantosa » – « chanteuse »
« tirabusciò » – « tire-bouchons »

Tandis que je traversais les mémoires de la bienheureuse campagne napolitaine, je consultais mon guide mental de proverbes et phrases toutes faites, apprises dans mes escapades en Côte d’Azur, en Bretagne ou chez les cousines de ma mère à Besançon…
« C’est beau ce panorama, c’est comme un tableau! »
« C’est beau ce tableau, c’est comme vrai ! »
Qui sait si maman Gréco le sait combien elle est intime, charnelle, la caresse du soleil sur les maisonnettes blanches, enguirlandées par un vert excessif, luxuriant ? Changerait-elle son avis au sujet de cet enfant « raté » ? Et mon père, est-ce qu’il connaît cette chanson presque muette, qui glisse au bord de la route se faufilant parmi les bornes, avant de m’indiquer finalement la mer bleue, restauratrice, tandis que le désir de m’y plonger devient terrible, irrépressible ? Et Dodo ? Et Enzina, ma sœur cadette, ferait-elle la moue avec son drôle de nez ?

Maman, il me faut de cent lires
En Amérique je veux partir ! (1)

je chantais en direction des arbres sombres assez ridicules avec ces chaussettes blanches de footballeurs. Je ne croyais plus que je serais arrivé à ma « salle d’attente » à temps, avant que Agata y descende… Je croyais même de m’être perdu, de voyager à l’envers, vers le nord de l’Italie, m’éloignant du lieu de mon rendez-vous avec mon idole. Et, comme si j’étais déjà là, dans cet univers bien connu, ô combien différent, je fredonnais opiniâtrement cette ritournelle adressée au patron « aux belles culottes blanches » qu’une très jolie camarade, Silvia Preziosi m’avait apprises au cours de cette année « de lutte ».

À Pouzzoles, les paysages des villes et des campagnes de la plaine du Pô, évoqués par ces chansons bien tristes, ne pouvaient pas coller avec ce port noirci et portant caressé par la brise marine. Il n’y avait surtout pas le brouillard serpentant au petit matin au milieu des arcades et dans des cours ouvertes où les chars agricoles étaient prêts à partir. Ici, l’odeur de poisson domine tout, associée à la gêne invincible de l’abandon. Mes considérations à bouche fermée, en manque de vérification, échouent dans l’utopie d’une improbable solidarité européenne : les Italiens et les Français, bras dessus bras dessous, pourraient sans doute redonner de la dignité humaine à ces lieux abandonnés, juste capables de survivre, tout à fait inaptes à se faire entendre, en transformant la révolte en action continue…
D’un coup, une inquiétante odeur de sauce napolitaine sort d’une terrasse à l’étage d’une construction dont je frôle le rez-de-chaussée anonyme… Je me rappelle alors que n’ai pas mangé. Cependant, je ne réussis pas à vaincre ma timidité pour franchir la porte de cette espèce de bazar où, parmi les ballons et les balais, je pourrais demander qu’on me prépare un sandwich…

Giovanni Merloni

(1)
« Mamma mia, dammi cento lire
Che in America voglio andar… »

(2)
« Cento lire io te le dò
Ma in America no e poi no… »

« Alfredo, ne t’inquiète pas ! Nage ! » – Une mère française/1

17 mardi Jan 2017

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Retiens la nuit

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À partir d’aujourd’hui, le « Journal de débord » se consacre, pendant les trois mois qui viennent, à la transcription diligente du journal d’Alfredo Nitrodi concernant en particulier son histoire tourmentée et très formative avec Agata Cellamare – dont vous avez déjà eu quelques anticipations – selon l’ordre même de son premier jet :
« Une mère française » (première partie)
« Rome » (deuxième partie)
« L’île » (troisième partie)
Au fur et à mesure que le récit y parviendra, les « épisodes » récemment publiés seront déplacés là où Alfredo les avait confiés à son petit cahier rouge.
J’espère que cette initiative, qui me prendra beaucoup de temps et d’énergies, sera bien accueillie.
Merci et, comme on dit, bonne lecture !
GM

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« Alfredo, ne t’inquiète pas ! Nage ! »

Dans un appartement au troisième étage une famille vient juste de dîner. Les chaises autour de la table ronde ont été écartées et oubliées. Tout comme la table, encore mise, avec des couverts croisés sur les assiettes, ce que ma tradition de famille appelle « la bouchée de la bonne éducation » camouflée dans un coin de la faïence aux grandes feuilles vertes, les verres quasiment vides, les miettes de pain sur la nappe, la couverture du disque laissée de travers, avec cet œil tout seul entouré de taches de rousseur scrutant une tranche de ciel. Les voix se sont dispersées : un petit groupe s’est déplacé sur deux canapés en L, en face de la télévision, un enfant s’est cloîtré dans sa chambre, un autre profite de la dispersion pour téléphoner.
C’est une drôle d’époque que celle-ci ! On nous autorise des heures et des jours paresseux, mélancoliques — scandés juste par le gong du déjeuner ou du dîner —, farcis de longues lectures (mon frère Dodo arrive à lire de lourds romans historiques qui font plus de mille pages) ou alors gonflés d’étranges solitudes. Il arrive parfois que soudain cette maison nous appartienne. Le salon tout à coup silencieux — car on a l’habitude de n’allumer la télévision qu’après le dîner — se transforme en un immense plateau pour une danse effrénée et tribale, pour se lancer à la recherche téméraire de troubles et d’épanchements secrets… des échappées, des éclaboussures et des débordements nécessaires dans une vie saine, protégée et soigneusement éloignée des vexations du monde.
Pourtant on doit sortir, se faire emporter par les tumultes de la rue, par les petites et grandes tâches, qui nous contraignent inévitablement à demander, à répondre avec précision ou gentillesse, ou alors à réagir, à lever les mains ou les baisser… Mais ce n’est rien s’il s’agit de zigzaguer parmi les autres, de prendre des distances vis-à-vis de leurs desseins et manipulations ; ce n’est rien jusqu’à ce qu’on ait la chance de savourer béatement une halte dans la rue sans nom, caressée par le vent léger qui fait frémir les arbres qu’on a plantés depuis peu et que de tristes manches à balai soutiennent péniblement…
L’ennui c’est que, de but en blanc, quelque chose de terrible peut arriver. C’est cela notre aventure quotidienne. Il n’y a plus l’heureuse alternance de guerre et de paix, bataille sanglante et repos du guerrier, lutte et amour, veille et sommeil. Il y a toujours les deux, l’un et l’autre, toujours, jour et nuit. Notre minuscule mappemonde de terre et d’eau est survolée par de pacifiques chiennes et des astronautes cloîtrés dans d’inconfortables sarcophages de laiton, ou alors elle est menacée par des fauteurs de guerre avec l’arme atomique entre les dents… L’homme qui habite cette planète, où heureusement la pluie n’a pas disparu, où on a du vent et parfois on transpire, doit s’habituer à la peur, à la sensation précise de cheminer sur une lame tranchante, suspendu au-dessus de l’enfer.
Parfois, pendant quelques jours, semaines ou mois, le temps s’écoule sournoisement, jusqu’à rassurer même les plus craintif. Puis, tout à coup, quelque chose qui poussait sous une couche épaisse de cendre blanche explose. Une mèche déclenche un fusil en le pointant vers la tête d’un homme tandis qu’il roulait, pensif, dans une voiture à la capote baissée, au milieu d’une foule ennuyée, en attente pourtant de son élégant geste de salut. Tout le monde assiste, en direct à la télé, à cette voiture vieillotte et solennelle cheminant parmi des familles bien habillées et des miséreux insouciants. Nous tous assistons à la détonation, suivie par cette espèce d’attaque, ou de mise en scène. Un film avec des taches de sauce tomate au lieu de sang.
Moi aussi, j’ai été bouleversé par cette violence soudaine, entrée de façon hypocrite, à pas de loup, jusque dans la maisonnette des sept nains où l’on fêtait Blanche Neige. Une nouvelle douleur qui meurtrit, une autre absurdité qui assourdit. Il y a deux jours, à Dallas, on a tiré sur John Fitzgerald Kennedy, le beau Président.
C’est la deuxième fois qu’un grand homme de l’Histoire meurt chez nous. Il y a deux mois, le pape socialiste aux grandes oreilles a atteint le ciel, sur la pointe des pieds. Même mort, il ne cesse de bénir notre village plein d’illuminations, en s’attirant quelques décharges électriques et en donnant des arcs-en-ciel en rechange.
Je suis vraiment désolé. Le monde aura un nouveau contrecoup. Il y a seulement un an qu’on a risqué une guerre atomique avec la crise de Cuba. Peu de temps après, en un clin d’œil, on a vu surgir parmi les toits de Berlin un horrible mur qui a rendu assez invincible et infranchissable une frontière déjà triste et douloureuse. Maintenant, je ressens gravement le poids d’avoir grandi dans l’orgueil de maîtriser deux langues — l’italien de mon père et le français de ma mère — qu’on m’a inculqué en me remontant à la manivelle comme un petit soldat de plomb :

« Allons, enfants de la patrie ! »…

Quelle patrie, s’il y a partout des murs ? Si l’arrogance règne souveraine à l’ombre de la statue de la Liberté ? En voyant cet homme grand, aux cheveux blonds, traîné à la hâte sur un lit d’ambulance ; en écoutant la voix rauque de son successeur — le vice- Président Johnson — en train de prêter serment, juste une heure après dans l’avion militaire ; en respirant le parfum éventé sur la nuque blanche de sa femme Jacqueline, pétrifiée, debout dans le même avion, j’ai l’impression d’être un poupon contraint à sortir du cocon des rites consolateurs avant d’être emporté comme un sac et jeté de force au bas d’une camionnette militaire, avec un ordre affreux et péremptoire.
« Ne t’inquiète pas », me disais-je à moi-même, enfant, en enfonçant la tête dans l’oreiller, à chaque fois qu’il faisait sombre. Mais, il n’y a rien à faire, même pour l’enfant éduqué d’un avocat napolitain et d’une chanteuse française. On ne passe pas, on ne peut pas courir librement, même pas en imagination, vers les quatre coins de la terre.
La raison finit toujours par être écrasée, sacrifiée. Au commencement, on l’exalte, on la courtise en la hissant sur des plateaux et des tribunes avec des rubans, comme une femme magnifique. Comme Marilyn, morte l’année dernière, peut-être au moment où, à la faveur de la nuit, sur la plage de Cesenatico, je donnais mon premier baiser à une fille blonde coiffée comme elle. Mais après… tout le monde boit cette télévision et ne s’aperçoit pas des bourdonnements menaçants dans le ciel. C’est ainsi que d’un moment à l’autre on te tue, on enlève d’horribles murs, hérissés de tours de garde et de fils barbelés, et qu’on te contraint à te débattre de toute tes forces, juste pour flotter au-dessus de l’immense vague de l’Océan. Mais, ce n’est pas fini. Au moment le plus difficile — quand les forces vont s’évanouir et, peut-être, en allongeant le bras au risque de le casser, on pourrait saisir un débris ou une bouée de sauvetage —, la télé nous habitue à jouer de hasard : au-dessus de la vague sautille, en se déployant gracieusement en deux ou sur le côté, une splendide jeune femme, gaiement dépourvue d’intelligence et de défauts physiques. C’est à ce moment-là qu’au lieu de nous sauver, nous cédons aux sirènes d’une bataille perdue d’avance : parmi des myriades de gouttes atlantiques ou pacifiques, cette petite femme en bikini ressemble comme une goutte d’eau à une fille déjà trop connue…
Je me réveille en sursautant et je hurle :
— Agata!

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Ma famille aussi, elle sort brusquement de la torpeur de la longue enquête télévisée. Maman Gréco, qu’on appelle chez nous « la Française », se lève pour débarrasser la table. Dodo reprend sa place, son livre à la main. Le soir, derrière les annonceurs, la poudre sur le nez et occupés à mettre des rubans aux mots et à leur signification, les vieux films d’antan s’affichent au milieu des désastres du monde. Mon père s’énerve pour le énième premier plan fatal sur Greta Garbo. Il exulte, au contraire, aux rares apparitions de Doris Day. Tout ce monde en train de me tomber dessus, qu’il soit vieux ou nouveau, me semble absolument vrai. Sur l’écran, un navire de guerre soviétique ramène les fusées que Fidel Castro attendait. Maintenant, Cuba deviendra une île au souffle suspendu sur le fil de l’eau… De là remontent à la surface les petits bras luisants d’Agata. C’est une nageuse expérimentée, une sirène aux longs cheveux, se noyant dans un impénétrable aquarium. Elle est en train de retourner dans son monde tandis que je rentre dans le mien. Sous la vague, écrasé comme un immeuble terrassé par un tremblement de terre, je retrouve mon microcosme de condamné à mort : je suis un rat des villes, incapable de sortir de son labyrinthe de cages colorées. Est-ce qu’Agata est là, dans ce fleuve en crue qui pousse contre le hublot de verre ? Mais, comment ferais-je pour partir à sa rencontre si je ne sais même pas nager ?
Je devrais arrêter la pendule obsessionnelle de la pensée et de mélanger les faits du monde avec mes angoisses solitaires. Mais, le cauchemar télévisé pourrait d’un coup se renverser — hop là — en un agréable rêve : personne n’est véritablement mort, personne n’est vivant non plus, à part Agata, qui saute maintenant avec des skis nautiques, en dessinant des gribouillis sur ma poitrine d’oiseau rapace.
Après la dernière rencontre sur la terre ferme Agata s’est transformée. Maintenant, elle est insaisissable. Je dois m’habituer à la poursuivre à vide, à courir vers elle, en sachant déjà que là où j’irai je ne la rencontrerai jamais. Elle ne sera pas là. Mais, j’aurai fait un voyage ou une partie de campagne, en la gardant avec moi bien cachée au milieu des mouchoirs sales, dans la poche de pantalon. Ainsi je me fatiguerai et, sans m’en apercevoir, je confondrai son corps avec un autre corps, sa voix avec une autre voix… Et je dois donc user la douleur jusqu’à la rendre volatile avant d’envoyer à quelqu’un d’autre les mots et les gestes inventés pour elle. Maintenant que j’ai la voiture, moitié-moitié avec ma mère, je peux m’aventurer dans Rome, me faufiler dans les nouveaux trous providentiels qu’on a creusés le long des remparts et sous les quais du Tevere, atteindre des endroits lointains et inconnus où, un beau jour, je déménagerais pour m’ouvrir de nouveau à l’amour. Entraîné par cette dérive de douleur, mon esprit incertain se sauvera dans une grotte naturelle, où j’attendrai sans émotion des cortèges de mérous et de mulets, des parfums d’algues mortes ou alors des fantômes féminins, venus exprès pour me consoler :
— Alfredo, ne t’inquiète pas ! Nage !

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Giovanni Merloni

 

Le soir descendra avec nous dans la nuit

31 samedi Déc 2016

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Retiens la nuit

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Le soir descendra avec nous dans la nuit

Mercredi 13 février 1963, après-midi
Puis, il est arrivé « quelque chose » tandis que je l’effleurais, songeant de lui serrer les flancs, la taille, les jambes, les coudes, les épaules, le cou… Cela n’a duré qu’un instant, tellement bref qu’ensuite, pendant des mois, je me suis demandé de quoi s’était-il agi, si cet « acte » vital et solennel s’était-il effectivement produit… parce qu’en ce moment — ça, c’est un fait indéniable —, nous avons entendu un typique remue-ménage dans l’escalier suivi par un bruit de clés à la porte. Sans attendre, Agata m’a donné un coup de pied, s’est levée d’un bond, a enfilé son peignoir — ou alors avait-elle refermé la porte de la chambre avant ? — puis elle m’a indiqué un coin vide, derrière le placard, que la porte, s’ouvrant vers l’intérieur, allait cacher.
Ainsi, tel que moi seul je me connais, nu comme l’Adam de Cranach et honteux à l’idée d’un possible scandale de famille, je retenais le souffle dans cet étroit rectangle sans air, tandis qu’Agata fêtait son père, en me rendant complice de ses chichis de fille dont j’étais pour la première fois de ma vie le témoin embarrassé. Assez vite, elle a réussi à installer son père Toto sur le fauteuil que celui-ci appelle « panoramique ». J’entendais un à un les gémissements intimes di Toto et ses bruyants commentaires sur la laideur de l’immeuble d’en face, tandis qu’Agata, rentrée à la hâte, me passait mes vêtements.
Ensuite, en parfaite synchronisation, Agata attirait son père vers la cuisine au bout du couloir… et moi, à la vitesse d’un spadassin français, j’enfilais mes pantalons, mes chaussettes, mes chaussures, ma chemise… Il me restait à attraper, hélas, la veste restée sur le lit et j’avais peur que Toto la voie…
— Viens ici, papa ! J’ai une surprise pour toi !
Comment faire à sortir sans faire du bruit ? Voilà l’escamotage trouvé. Depuis le palier, j’ai refermé la porte des Cellamare tout en poussant la sonnette. La parfaite synchronisation qu’on peut obtenir si l’on a deux mains n’aurait abouti à aucun salut si la sonnette, véritable espèce d’orgue en miniature, n’avait pas eu un fracassant tintement :
— Dlin Dlon !

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Elsa Morante

Cette espèce de carillon en piteux état avait englouti le bruit de la serrure mal huilée. Rentré de nouveau, tandis que je saluais Toto — qui m’accueillait avec son habituel sourire figé et affligé —, je devais m’apercevoir que la convulse étreinte de tout à l’heure avait laissé une trace sur mon jean.
Apparemment, Toto n’avait rien remarqué. Nous avons alors allumé une cigarette et traîné un peu à parler. Puis Toto a allumé la télévision s’en laissant capturer. Tandis qu’il s’y absorbait, se remémorant sans doute d’un passé heureux, nous nous sommes embrassés, Agata et moi, dans la cuisine, tels deux fiancés chassés des fastes du lit… Pourtant, dans nos étreintes demeurait une fougue taquine, un esprit de revanche à entretenir au jour le jour.
Enfin, notre tendresse réciproque nous avait rendu les yeux humides. Même si transpirant pour les émotions cumulées, je me sentais provisoirement heureux tandis qu’Agata, éreintée, mais tranquille, appuyait son front contre mon épaule. Puis elle a bondi comme un ressort, est courue à l’étagère à côté de Toto, avant de revenir riante vers moi : — ne vois-tu pas ? Je l’ai trouvé en un éclair ! C’est « L’île d’Arturo » d’Elsa Morante. Il a été publié quand j’avais neuf ans, et c’était le neuvième été de ma vie qu’on m’emmenait dans l’île. Donc, l’une de ces fillettes qu’on rencontre dans ce roman c’est moi, j’en suis sûre ! Je te le prête ! Ce libre te servira de guide, et tu comprendras ce que je veux dire quand je parle avec toi de Procida… Écoute, je t’en lis un morceau :

« Ces élégants bateaux, de sport ou de croisière, qui peuplent toujours en grand nombre les autres ports de l’archipel, n’abordent presque jamais à notre port ; en dehors des barques de pêche des habitants de l’île, on n’y voit que des chalands ou des bateaux marchands. À de nombreuses heures du jour, l’esplanade du port est presque déserte ; sur la gauche, près de la statue du Christ Pêcheur, une seule voiture de louage attend l’arrivée du vapeur qui fait le service de l’île et qui ne s’y arrête que quelques minutes, débarquant en tout trois ou quatre passagers, pour la plupart des habitants de l’île. Jamais, même pendant la belle saison, nos plages solitaires ne connaissent le tapage des baigneurs qui, venus de Naples, de toutes les villes et de toutes les parties du monde, vont peupler en foule les autres plages des alentours. Et si, par hasard, un étranger desçend à Procida, il s’étonne de ne pas y trouver cette vie bariolée et joyeuse, cette atmosphère de fête et de conversation dans la rue, de chansons, d’airs de guitare et de mandoline, pour lesquelles la région de Naples est renommée dans le monde entier. Les Procidains sont revêches et taciturnes. Leurs portes sont toutes closes, rares ceux qui se mettent à la fenêtre, chaque famille vit entre ses quatre murs, sans se mêler aux autres familles. Chez nous, l’amitié n’a pas bonne presse. Et l’arrivée d’un étranger éveille non pas la curiosité, mais plutôt la méfiance. S’il pose des questions, on lui répond de mauvaise grâce, car les gens de mon île n’aiment pas que l’on cherche à percer leurs secrets.» (1)

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Agata lisait d’un air inspiré, mais je voyais bien qu’elle était jalouse de me révéler un secret… le secret du caractère secret des gens de Procida qui était devenu le sien : elle avait le même besoin de garder « quelque chose de soi rien que pour soi ». Mais il y avait entre nous notre secret à nous, une île entourée de parois de ciment aussi dure et inexpugnable que l’île de Procida.
J’aurais voulu l’interrompre et lui dire que la vie nous oblige à être patients tout en cherchant des distractions, sans cesse, car je ne suis pas Maurizio Ficcadenti et que je n’ai pas la paix des sens comme lui… Mais j’étais justement distrait parla la couverture du livre d’Elsa Morante, figurant un homme ratatiné sur une plage. Un homme probablement plein de secrets et bien expert de la vie…
— Ce pêcheur de Guttuso, qu’on imagine imprégné de soleil et de sable, c’est un Procidain, n’est-ce pas ? ai-je dit, d’un ton incertain.
— Au-dessous d’une invisible ligne géographique, tous les gens du sud se ressemblent, a dit Agata, faisant tournoyer ses cheveux blonds. À moins qu’on n’échoue sur les rejetons des envahisseurs Normands ou Slaves ou Cosaques…
Elle connaissait son livre comme sa poche, et trouva immédiatement ce qu’elle cherchait :

« Ils sont de race petite, brune, avec des yeux noirs de forme allongée, comme les Orientaux. Et l’on dirait, tant ils se ressemblent, qu’ils sont tous parents. » (1)

— Et les femmes ? avais-je demandé sans réfléchir.

« Les femmes, selon l’antique coutume, vivent cloîtrées comme des nonnes. Beaucoup d’entre elles ont encore les cheveux longs et se font un chignon, elles ont un châle sur la tête, leur robe desçend jusqu’aux pieds et, en hiver, elles portent des sabots et de gros bas en coton noir ; l’été, néanmoins, certaines vont pieds nus. Quand elles passent ainsi, rapides et sans bruit, évitant les rencontres, on dirait des chattes sauvages ou des fouines. Elles ne vont jamais à la plage ; pour les femmes, c’est un péché que de se baigner dans la mer, et même de voir autrui s’y baigner, c’est un péché. » (1)

Après avoir prononcé ce dernier mot, « péché », Agata me scruta longuement, avant de me susurrer :
— Est-ce que nous sommes des pécheurs, nous aussi ?
— Ici ce n’est pas comme à Procida, ici on ne cloître pas les femmes, donc il est plus difficile d’accepter autant de tabous et superstitions qui sont tout à fait à l’opposé de cette vie « facile » qui semble venir à ta rencontre, t’offrant « Sourires et chansons » (2) ainsi que des voitures aux sièges rabattables et des lits matrimoniaux en vitrine…
Agata avait à présent le front renfrogné, comme toutes les fois que je m’exprimais, selon elle, de façon prosaïque. J’ai essayé de remonter la pente en lui citant une phrase de ma cousine Marie-Claire :
— « Un très grand amour, ce sont deux rêves qui se rencontrent et, complices, échappent jusqu’au bout à la réalité. » (3)
Agata m’a souri. Sans doute, elle était déjà en train de me pardonner pour mes invocations « prosaïques » des sièges et des lits. Mais elle n’aurait jamais eu la même « complicité » qu’on lisait sur les visages inspirés de Carlo Imbellone et Maria Piazza quand ils dansaient au rythme marécageux de « Only you » ou alors, avec tout le monde, au rythme frénétique de l’Hully Gully !

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Une sculpture de Jacklin Bille

— Nous avons frôlé le ciel d’un doigt, ai-je ajouté, affichant un air presque sombre. Mais ce n’est pas cette maison qui en a le mérite… au contraire, celle-ci a été un obstacle, au commencement…
— C’est vrai, a dit Agata, en glissant dans mes mains son livre précieux. Quand on est amoureux, il suffit d’un ciel étoilé, mais il faut aussi avoir la sensation, sinon la certitude qu’il n’arrivera personne…

Personne ne nous entendra,
personne ne commentera, personne.

Ces quatre murs blancs nous regarderont.
Toi et moi, nous entendrons la peur,
la peine accablante du bonheur.

Le soir descendra avec nous dans la nuit,
et notre amour, tel un caillou lucide,
brillera, fou de joie, dans le noir.

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Samedi 16 février 1963
Le soir descendra avec nous dans la nuit… Aujourd’hui, j’ai ouvert, en cachette de moi-même, le livre de la Morante. Il fait encore trop froid pour que je plonge, la tête première, dans l’île tabou. Je le ferai bien sûr, quand je verrai l’été s’approcher et que, affranchi de tout risque scolaire, je pourrai m’exposer à la lumière éblouissante d’une telle émotion. Entre-temps, ce matin-ci je me suis amusé à feuilleter le livre, juste pour y trouver le morceau qu’Agata m’a lu mercredi. Et le destin a voulu qu’à côté de celui-ci, j’en trouvasse un autre, plus adapté encore à m’introduire dans son enchantement :

« Les îles de notre archipel, là-bas, sur la mer napolitaine, sont toutes belles. Leur sol est en grande partie d’origine volcanique, et, plus particulièrement dans le voisinage des anciens cratères, il y pousse des milliers de fleurs spontanées font je n’ai jamais retrouvé les pareilles sur le continent. Au printemps, les collines se couvrent de genêts ; lorsqu’on est en mer au mois de juin, on distingue leur odeur sauvage et caressante aussitôt que l’on approche de l’un de nos ports. » (1)

Voilà, c’est « juin » le bon moment ! Attendons alors le commencement de l’été pour nous accouder sur l’île d’Arturo… et d’Agata !

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Photo : Robert Doisneau, image empruntée à Christian Hermy
(@paroledeco) sur Facebook

Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud
(2) « Sorrisi e canzoni » est une revue hebdomadaire italienne créée en 1952, ayant la fonction de guide aux émissions TV et aux approfondimenti sur l’actualité, la musique, le cinéma et le spectacle.
(3) Romain GARY (1919-1980)

Je suis trop petite et tu n’es pas assez grand

29 jeudi Déc 2016

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Retiens la nuit

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Giovanni Merloni, Banlieue, 1964

Je suis trop petite et tu n’es pas assez grand

Mercredi 13 février 1963, matin
Comment fait-on à franchir le seuil de l’école en sachant que c’est un pas définitif et irréversible, tandis que la silhouette et le visage qui nous inspirent le plus intensément sont là, avec tout le reste d’elle, chez elle et que maintenant elle est seule ? À présent — après l’héroïsme de la nuit dernière, qu’on a passé cherchant à tâtons dans la campagne romaine, les paysans rebelles pour leur consigner des tracts et quelques drapeaux rouges, ayant la frustration de ne pas pouvoir les embrasser en fredonnant ensemble « Bella ciao » —, je me sens inapte comme un soldat sans uniforme, désorienté après le 8 septembre d’il y a juste vingt ans. Heureusement, véritable signe de la providence, un bouchon sur le boulevard a déclenché des retardements en chaîne. Quand le bus 99 a atteint la station en face du lycée, et que je me suis précipité vers l’entrée il était trop tard. « Agreste », le gardien aux joues rouges ayant le nez en forme de pomme de terre, m’a accueilli par un brusque hochement de la tête :
— Tu ne peux pas entrer !
— D’accord, je n’entre pas…

002_tre-figuri-63-180-1Giovanni Merloni, Trois types peu recommandables, 1963

Sur le bus 99 qui rebrousse honteusement chemin — en devenant ainsi complice de mon abandon du devoir en échange d’une vaine fainéantise —, on entend surtout le sifflement des freins, accompagné par un bruit souterrain qui fait trembler vivement la plateforme. C’est là que je me trouve coincé au milieu d’une vague épaisse de visages et de paletots m’empêchant de respirer… Pourtant, mon regard s’aventure au loin, comme s’il n’y avait, tout autour, que du sable du désert ou de la mer infinie, au lieu des mains s’agrippant dans le vide, des pancartes recouvertes de numéros de téléphone et des maisons en béton déjà noirci. Agata m’apparaît comme une coquille affleurante de la plage inconnue de Procida. Hier, à Villa Borghese, notre dernière étreinte — ô combien maladroite ! — était finalement en train de briser la fixité de notre lien… qui s’est borné jusqu’ici aux soupirs susurrés à l’oreille ou alors aux épuisantes rencontres de nos bouches naïves et désespérées… Mais cela a duré très peu, rien qu’un instant. Tout de suite après, un désir violent de rupture s’est emparé de moi et mon cerveau, sans le savoir, a commencé à fabriquer des châteaux dans l’air…

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Giovanni Merloni, La ville, 1963

Sur le bus, à deux centimètres de mon bras, je reconnais soudainement le père de Marco Testaguzza, celui qui partageait mon banc aux écoles moyennes. Tous les dimanches, à l’âge ingrat de nos treize ou quatorze ans, Testaguzza m’attendait hors de l’église, avec son rire contagieux et, hochant la tête, il m’expliquait l’inutilité de mes efforts de croire en Dieu et, surtout, à la bonne foi des prêtres. Voilà ici le père Testaguzza qui ressemble exagérément à son fils. Il s’agit en fait d’un monsieur de petite taille, arborant un imperméable impeccable et un parapluie à la Watson, qui ne méprise pas le bus pour se rendre au bureau. Un syndicaliste, un communiste à part entière, et sans doute il en a vu de toutes les couleurs. Pourtant, il n’exhibe pas ses souffrances ni ses sacrifices. Il a trouvé ainsi une façon pour transmettre à son fils une vision matérialiste et libre des choses de la vie.
Un jour, il y a deux années — j’avais presque atteint mes seize ans — nous montions au poste panoramique du « Zodiaco » avec Dodo et Lello Rizzacasa. Tout d’un coup, Marco Testaguzza me dit qu’il était l’heure d’en finir avec nos discours nébuleux :
— Avant de faire l’amour, la première fois, tu n’en sais rien. Juste « après », quand tu l’auras fait, tu comprendras combien elles étaient inutiles et cruellement trompeuses tes hypothèses. En même temps, tu verras qu’au fond de toi-même tu savais bien à la rencontre de quoi tu étais en train d’aller, avec tous tes sentiments…
Mais Agata avait dit :
— Arrête !
— Pourquoi ? avais-je demandé, même si je savais sa réponse en avance.
— Je suis trop petite et tu n’es pas assez grand.
— Donc, à ton avis…
— Je crois que nous nous sommes rencontrés trop tôt, avait-elle dit, ouvrant et refermant les yeux comme le ferait une poupée chinoise pressée d’être rangée le plus vite possible dans une belle boîte laquée au vernis noir.

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Giovanni Merloni, Le théâtre, 1963

Quand finalement le bus débarque à la Balduina, le village petit bourgeois, accroché comme une crèche de Noël au boulevard qui toujours monte (et toujours descend) — un « quartier » que j’ai vu naître il y a rien que neuf ans, où tout le monde me connaît, chacun à sa manière — je me souviens qu’aujourd’hui c’est mon anniversaire. J’accomplis pour de bon dix-huit ans, qui ne son pas les « dix-huit ans par jambe » dont je me suis vanté de centaines de fois pour accéder aux films interdits. Une pensée court, synthétique et essentielle, à ma sœur cadette, Enzina, aussi petite qu’impatiente de grandir vite… En tout cas, personne ne s’en est souvenu, même pas Maman Gréco !
La tête tout à fait détachée du corps, les yeux dilatés et une étrange sensation d’essoufflement, je frappe à la porte au premier étage de l’immeuble aux accents circonflexes. Sans attendre, le sang reprend son flux joyeux, quand Agata m’accueillir sans cacher sa surprise :
— Fais-moi tes vœux, dorénavant je peux voter ! Et je vais tout de suite attraper le permis de conduire !

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René Gruau, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Je suis entré dans cette maison presque fumante à cause du chauffage mis à fond. J’avais un jean et des chaussures usées. Agata était seule dans la maison. Au-dessus de la chemise de nuit, elle avait un peignoir court avec des fleurs jaunes et vertes. Ses pieds, nus, disparaissaient dans des pantoufles poilues que maman Gréco aurait jugées horribles tandis que pour moi elles étaient la quintessence de l’intimité. Dans un élan fougueux, je l’ai prise dans mes bras et je l’ai déposée sur le piano avant de l’embrasser avec force, tandis que ses pieds battaient sur le clavier en provoquant un grondement sourd.
— Puisqu’il est désaccordé, ce n’est pas grave, a dit Agata en riant.
Nous avons dansé en silence, dans ce petit appartement qui restait rarement inhabité. En ce magique intervalle — sa grand-mère Mena étant partie voir une amie à l’autre bout de Rome —, je me prenais pour un roi.
Je n’avais jamais savouré un tel vide. Elles demeuraient bien vivantes, ici et là, les traces du passage de Toto Cellamare, le père d’Agata, qui a toujours montré envers moi, cela il faut le reconnaître, une sincère affection ne faisant qu’un avec une sorte de « protection ». En fait, il intervenait souvent pour que sa belle-mère m’invite à leur table et qu’Agata aussi m’accepte… jusqu’au bout ! Ou alors c’est Mena, la grand-mère âgée, qui le contrarie, lui interdisant d’installer un chien sous le prétexte que l’appartement est trop petit ! En plus, Toto n’a jamais caché sa déception pour n’avoir pas eu le temps de se fabriquer un enfant, un mâle, avec sa femme si précocement partie. Et moi, avec mon caractère doux et apparemment malléable, je pouvais bien remplir ces deux manques, celui de l’enfant et celui du chien. Sans doute, j’aurais été en assonance avec ces quatre murs assez spartiates, sans intérêt pour les meubles, pour la plupart hérités de vieilles maisons de campagne, adaptés à la taille d’un logement « fonctionnel » et vernis à nouveau… Maintenant, au-dessous de la lumière horizontale d’un soleil plus net que d’habitude, la maison où cohabitaient trois générations dont j’avais connu les explosions et les bleus me paraissait l’hôtel particulier d’une famille en trêve.
Se prenant pour un guide impeccable comme la Nathalie de Gilbert Bécaud, Agata m’a introduit dans les « méandres » de son labyrinthe imaginant peut-être de m’emmener du For romain jusqu’à la basilique de Massence. Tout récemment, ils avaient fait des travaux, sous le prétexte du carrelage de Vietri destiné à la salle de bains ainsi que de l’achat — une folie ! — de deux lustres ultramodernes et d’une crédence ultra résistante. Pendant une demi-heure, nous nous sommes oubliés de nous-mêmes ainsi que des jours qui s’étaient écoulés sans qu’on puisse rester seuls et des décisions primordiales que chacun de nous avait prises. Tous les deux, nous étions tendus dans l’observation respectueuse des murs et des décors, avec le même esprit que nous font jaillir les reproductions des nymphéas de Monet, des Baigneuses de Renoir ou des Repasseuses de Degas… Cet appartement était sinon le fruit d’un compromis entre les personnalités énergiques et rêveuses de deux membres de la famille et l’irrépressible vocation à la vie pratique de la vieille grand-mère, qui n’avait aucune intention de se mettre de côté.
— Que dirais-tu de Toto, si tu n’étais pas sa fille ? ai-je demandé, comme si j’étais un interviewer.
— Avec les hommes, il travaille tandis qu’avec les femmes il couche ! a répondu Agata de façon automatique, avant de se corriger :
— Toto est un homme bien…

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Antonio Canova, Psyché ranimée par le baiser de l’Amour, Musée du Louvre

En reculant, nous sommes alors passés du salon à sa chambre. Gauchement, je suis écroulé comme un sac sur le lit. Agata était absente, perdue dans ses limbes, sans doute en voyage, déjà, ratatinée dans l’une des malles que chaque été la famille Cellamare expédie à elle-même dans l’exil de Procida, plein de mystères pour moi.
Le radiateur était au maximum, on transpirait. Agata avait mis un disque :

Et maintenant, que vais-je faire
de tout ce temps que sera ma vie ?

Agata aussi chantait, arborant deux pantoufles roses et un « deux-pièces » blanc se détachant contre sa peau encore légèrement bronzée…

De tous ces gens qui m’indiffèrent…

Tandis que mes vêtements glissaient à terre, l’un après l’autre — le jean chiffonné, la veste de velours, la chemise rouge —, je voyais se raréfier la menaçante personnalité du père-patron de la maison. Et maintenant… Gilbert Bécaud n’était plus si désespéré : à présent, il accompagnait Nathalie dans la Place Rouge… vide…
En raison des limites que notre âge nous impose, l’étreinte a été intense et sincère, mais assez rapide et, bien sûr, incomplète.
— Nous ne pouvons pas faire l’amour, dit Agata en posant son index sur ma bouche tandis que je l’écrasais sous mon corps maigre et osseux.
Je la regardai dans la pénombre :
— Ne vois-tu pas, Agata, que nous sommes en train de suer ? L’air est ferme, donc je peux souffler légèrement au-dessus de ta peau. Tu ressentiras mon haleine comme un courant froid sur ton corps mouillé. Plus tard, ce « gel » se transformera en une pierre précieuse : l’un de ces cailloux gris et lisses qui luisent à chaque va-et-vient de petites ondes de la mer…
Le stylo à la main, nous avons gravé sur nos corps, réciproquement, ce que notre amour nous dictait. J’ai laissé mes traces embarrassantes, pas faciles à cacher sous sa chemisette, au beau milieu de ses seins, tandis qu’elle a tracé un vaste et compliqué gribouillis sur mon estomac. Nous étions assis sur les tomettes de marbre, enveloppés dans le drap qui avait glissé à terre avec nous. Je commençais à éprouver le froid partout, quand Agata se leva en souplesse et emprunta d’un air de mystère le sombre couloir. Elle revint avec un petit cabaret en céramique où trônait gracieusement une tartine avec du thon, des tomates et bien sûr de la mayonnaise :
— Tu ne sais pas nager, me dit-elle, mais tu aimes éperdument la mer, et cela est déjà beaucoup ! Et puis, mon cher Alfredo, chacun a son arme secrète. Et toi, tu as le don d’expliquer si bien les origines et les conséquences de ta maladresse !

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René Gruau, pour Yves Saint Laurent (1976) image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

(continue)

« De la passion… je vais m’évanouir »

27 mardi Déc 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, feuilletons

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Retiens la nuit

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« De la passion… je vais m’évanouir » — Agata et l’île/1

Mardi 12 février 1963
La nuit et le matin tôt il fait froid. Plus tard, avec le soleil et le chauffage central, depuis midi jusqu’en fin d’après-midi on est bien. À l’intérieur s’installe un chaud presque estival tandis que dehors…
Hier matin, avant l’aube, tel un brave camarade de la jeunesse communiste du quartier Mazzini, je me suis rendu chez Dario Incocciati. C’est là qui devaient se regrouper les quelques participants à la manifestation de solidarité avec les manœuvres agricoles en grève, intentionnés, selon ce que l’on disait, à « occuper les terres ».
Le père d’Incocciati est un homme plein de verve, qui a connu mon père du temps de la Résistance. Un véritable chef partisan, fils à son tour d’un peintre connu. Au cours de sa vie, en tant que critique d’art estimé, il a vécu pendant une période à Paris, où il a rencontré plusieurs fois Picasso :
— Je fus complètement bouleversé par l’oeil du maître, par ce regard auquel rien n’échappait, dit-il d’un air inspiré en me montrant une petite photo en noir et blanc. Tandis que j’essayais de m’absorber dans cette expression intense et fuyante à la fois, le père Incocciati s’est souvenu du fait que j’écris des vers :
— Selon Dario, tu passes tes heures de récréation à lire tes poèmes aux camarades ! Voilà que tu as finalement l’occasion de mettre ton talent à la preuve : tu vas sans doute écrire une ode ou un sonnet pour raconter au monde la grande journée qui t’attend !
Tandis que mon père, de façon beaucoup plus prosaïque, au sujet de la même perspective de traverser une longue nuit blanche, m’avait dit :
— Si l’on reste des heures debout, sans dormir, le lendemain on se soulage magnifiquement !

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Nous étions entassés en trois voitures, les genoux contre la bouche, moi, Incocciati, Imbellone, Trentavizi, Ficcadenti, Bellobono, Lombardo, Quercia et Lucia Preziosi. Une fois arrivés, au cœur de la nuit, dans la place principale de Genzano, nous y avons attendu quelqu’un qui nous accompagne sur les lieux. Puis le cortège des voitures a emprunté une route blanche. Entre la fumée des cigarettes et le brouillard de dehors, on ne voyait rien quand nous nous sommes brusquement arrêtés au bord d’un champ plus sombre que la nuit même, où personne ne nous attendait. Pour nous faire courage, transportant une fiasque et sa grimace sarcastique d’une voiture à l’autre, Imbellone nous a invités à boire discrètement du vin blanc des Castelli qui passait maladroitement d’une bouche à l’autre.
Comme il arrive toujours, le vin facilitait nos verbiages. Tout en fixant dans l’obscurité, Ficcadenti n’oubliait jamais qu’il était le seul entre tous qui avait « dix » en toutes les matières :
— Nous ne verrons jamais le soleil de l’avenir, bougonnait-il. Ou alors :
— Spero, promitto e juro ça veut l’infini futur, très futur !
— Mais « spes ultima dea » ! lui ai-je dit.

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Massimo Lombardo au contraire, tout en affichant un regard de condor étincelant dans la nuit, était le seul à avoir le courage d’aller à contre-courant, en offrant ainsi une voie de fuite à ses frustrations secrètes :
— C’est mieux cent ans de brebis qu’un jour de lion !
Lombardo, un type maigre aux cheveux de jais, participe lui aussi, pour la première fois, en « sympathisant », à une véritable grève. Ayant deux ans plus que moi, Massimo devrait s’inscrire l’année prochaine à la faculté d’architecture, suivant les pistes de son frère Andrea, qui est déjà assistant…. Un jour, Lombardo m’avait appelé « victorien » parce que je réputais contre nature le fait de sucer, à mon tour, la langue de mon amoureuse de quinze ans. L’idée que je pouvais être classé de victorien, m’avait agacé même plus que son air d’homme expérimenté rien que pour ses précoces fréquentations des promeneuses du Lungotevere.

004_fugitif-180

Mais où était-il le motif de notre marche forcée sur roues ? Y avait-il un but dans cette mystérieuse manifestation où rien n’arrivait ? Où étaient-ils les paysans ? Et où étaient-elles les terres ? Dans le silence, parmi les grognements et les rires suffoqués, Carlo Imbellone et Dario Incocciati ont entamé une conversation sur l’Amérique. Cela faisait toujours l’objet de discussions acharnées entre les communistes, inconditionnels de l’Union Soviétique et la plupart de leurs interlocuteurs, ne voyant que les États-Unis. C’était donc difficile, entre communistes, que quelqu’un osât toucher à cette foi aveugle : tout ce qui venait de là était simplement extraordinaire, parce que les Russes étaient en mesure de lancer des hommes dans l’espace et qu’ils avaient proposé au monde un cinéma d’avant-garde….
— On ne peut rien dire de mal du cinéma américain… Là, ce sont eux les champions ! ai-je osé dire, ouvrant dans ma timidité un trou pour une fumée libératoire.
— Mais Eisenstein s’écarte nettement de tous les autres ! a décrété Dario Incocciati. Sans compter certains films moins célèbres, mais tout à fait remarquables, comme « La ballade du soldat » !
— Non, cher camarade, ici Nitrodi, notre novice, a parfaitement raison, répliqua Imbellone, venant à mon secours. Les films soviétiques sont extrêmement ennuyeux. Par contre, un film comme « Le petit fugitif » serait impensable en Russie.
Tandis qu’Incocciati insistait sur la poésie de « La dame au petit chien », un film inspiré à un récit d’Anton Tchékhov que je n’ai pas vu, je rêvais de Kim Novak, la femme de « Vertigo » qui vécut deux fois… Je me disais qu’elle ressemblait un peu à Agata… Tiens ! Mais, en quoi se ressemblent-elles, au juste ? Est-ce qu’Agata serait capable de cacher, elle aussi, une double vie ?

005_bella-ciao

Le lendemain, c’est-à-dire ce matin-ci, en voiture, nous dormions tous. Sinon, pendant cette nuit éveillée, j’avais bien appris les mots de l’Internationale et de l’Hymne des Travailleurs, mais aussi — cela m’avait beaucoup plu —, la drôle de chanson populaire au rythme accéléré que Lucia débitait avec dévotion :

Ah, par ton zigzag
Tu m’as rompu l’aiguille
Tu m’as brisé le cœur
Tu me fais mourir
De la passion
De la passion…

Ah, par ton zigzag
Tu m’as rompu l’aiguille
Tu m’as brisé le cœur
Tu me fais mourir
De la passion
Je vais m’évanouir

006_mamiani

Une fois arrivés devant l’entrée du « Terenzio Mamiani », notre lycée, nous avons décidé de ne pas entrer. Quelqu’un disait qu’il fallait se rendre à la section territoriale du parti pour « nous confronter à chaud » sur l’expérience que nous avions vécue. Mais, là-dedans, transis de froid et étourdis par le nuage gris des cigarettes, c’était pire qu’à l’école. Je ne savais pas quoi dire et je me considérais comme exclus, notamment par les clins d’œil que Carlo Imbellone et Dario Incocciati s’échangeaient. Lucia Preziosi, la copine fixe de ce dernier, montrait de l’intérêt pour moi, plongeant dans les miens ses yeux noirs qui m’invitaient… Oui, je n’exagère pas ! Comme dans un puits noir et bleu, j’ai vu couler dans les yeux de Lucia des scènes effrayantes de vexations qui s’alternaient à des instants heureux où la sourde lutte des insoumis atteignait l’heure « h » de la libération… tout cela emprunté à des films de grands réalisateurs soviétiques : un héros hissé par de dizaines de bras sur un piédestal provisoire tandis que des hommes communs protestaient au milieu des joues creuses de foules désespérées. Mais, peut-être, dans ce regard d’ébène, il ne se cachait qu’une seule question assez pédestre : « Est-ce qu’Alfredo Nitrodi a une copine ? » De but en blanc, Roberto Trentavizi, se passant de toute rhétorique, m’a proposé de « filer à l’anglaise ». Je lui ai demandé si cela est admis par la « ligne » de Togliatti. Il m’a répondu que dans les pays anglo-saxons aussi on rencontre quelques communistes, rien qu’à l’honneur de Karl Marx, hôte illustre de l’un des cimetières de Londres. Nous nous sommes éloignés de la section de la rue Montesanto avec un grand soulagement, fidèles aux idéaux internationaux, mais enclins aussi au zigzag et gênés par cette aristocratie de la conspiration aboutissant en des grimaces de faux sommeil ainsi qu’en une méfiance mal cachée pour les « nouveaux » inscrits.
— Je vais « récupérer » ma copine au « Virgile », m’a dit Roberto Trentavizi. Elle s’appelle… Gianna Refrigeri…

007_borghese

Trentavizi est parti en direction du Lungotevere tandis que mon but c’était piazza Fiume. En attendant Agata devant le portail du lycée Tasso, j’ai essayé de me distraire en me demandant de quoi peuvent-ils discuter un Trentavizi ayant trente vices avec une Refrigeri qui vient d’une famille qui ne fabrique que de réfrigérateurs.
J’étais encore dans ce flux d’obsessions verbales quand Agata a sauté en un bond les trois marches de la liberté. Je lui ai alors demandé :
— Que fait-il un Trentavizi avec une Refrigeri ?
Puis nous nous sommes rendu Porta Pinciana, anxieux de nous asseoir confortablement dans les prés de Villa Borghese où j’ai passé une grande partie de mon enfance. Là, je lui ai raconté en quoi consiste l’héroïsme d’une nuit sans dormir, la tête appuyée à une vitre embuée dans une voiture garée à la belle étoile. Une expérience ayant quelque chose de surréel :
— Sur la surface gelée du lac d’Albano, les cosaques du Don patinaient…
Peu de minutes après, je me suis endormi sur son giron, et j’ai rêvé de fouiller mes mains sous sa jupe de velours… Mais une vieille n’ayant qu’une seule dent m’a brusquement réveillé par de gros mots ignobles, ruisselants de soupçons. Agata en était troublée. Tout en essayant de repasser de ses petites mains la chemisette chiffonnée, elle m’a dit que j’étais exagéré…
Mais je n’avais pas encore commis de fautes graves !

Giovanni Merloni

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