Petite digression sur l’infini 1/4

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Photo Merloni, reproduction interdite

L’INFINI de Giacomo Leopardi
(traduction de Giovanni Merloni)

Toujours me fut si cher ce mont sauvage,
Et cette haie qui pour une si grande part
Du dernier horizon la vue m’exclut.
Mais si assis je regarde, d’interminables
Distances au-delà d’elle et des silences
Surhumains, et les profondeurs du calme
Dans l’esprit je me peins, d’où pour un rien
Mon cœur va s’épeurer. Et quand j’entends
Le vent bruire entre ces plantes,
Ce silence infini à cette voix
Vais comparant : je me souviens alors de l’éternel,
Des saisons mortes, de la présente
Encore vive et du son d’elle. Ainsi, dans telle
Immensité se noient toutes mes pensées
Et le naufrage m’est doux dans cette mer.

Petite digression sur l’infini/1

Après une interruption plus longue que prévu, le « portrait inconscient d’une table » réapparaîtra bientôt sur ces écrans avec la vraie histoire de la mort du père de Giovanni Pascoli, les difficiles adolescences parallèles de Pascoli et Zvanì, jusqu’au dénouement du mystère des noms des participants à la veillée de Sogliano-al-Rubicone, il y a cent ans, en 1913.

Cependant, dans ma proverbiale sincérité, je me vois obligé à expliquer au lecteur et à la lectrice du « portrait inconscient » les raisons de cette rupture.

La principale a été la maladie qui a touché mon amie Catherine. Elle va bientôt s’en sortir, bien sûr, mais cela n’a pas été ce qu’en Italie on appelle « la route du potager ». La pauvre, harcelée par une grippe dure, ne pouvait même pas rejoindre l’ordinateur pour lire mes lettres ou me lancer un signal que ce soit. Je me suis arrêté. Je ne pouvais pas faire semblant qu’elle me lisait quand même, ou le faire croire à vous qui me lisez avec confiance.

Cela a entrainé, évidemment, plusieurs réflexions sur le sens (et aussi le contre-sens) d’une écriture comme ça.

J’en ai parlé franchement avec Catherine, lui demandant si je pouvais, exceptionnellement, la remplacer pendant quelques jours… elle a dit oui, bien sûr, mais je n’ai pas trouvé d’emblée quelqu’un qui pouvait me soutenir avec le même enthousiasme aveugle qu’elle. Je ne dis pas que Catherine est bienveillante a priori, ce n’est pas ça… Mais, effectivement, vous allez la connaître, car je vous en ferai bientôt le portrait, Catherine est capable de s’aveugler lorsqu’elle estime une personne… ou pour mieux dire ce qu’une personne fait : contre mon avis incertain, Catherine a toujours insisté sur l’utilité de cette recherche. Selon elle, la mémoire d’une certaine Italie peut intéresser quelqu’un, même plusieurs…

Voilà la première raison de cette rupture.

Mais, il y en a une autre. Je peux garder plusieurs secrets, les révéler plus tard, au moment donné, attendre que le tableau soit achevé… Mais je ne peux plus taire le point essentiel, le nœud gordien — l’Aleph peut-être — où toutes les routes mystérieuses de mon existence se croisent et se mêlent dans une pelote très embrouillée.

Un lieu. Un lieu qui d’ailleurs n’a pas vraiment une énorme personnalité et importance, sauf pour moi, peut-être. Ce lieu se trouve à Sogliano, juste en dehors de cette sombre maison où le dîner qui fête mon grand-père Zvanì ne cesse de se dérouler. Un lieu d’ailleurs fort ensoleillé, brûlant de soleil, m’obligeant, après quelques minutes d’étourdissement, à rentrer à la hâte dans cette maison, à demander à mes tantes-cousines de refermer les volets des fenêtres, à me retrouver dans une sensation identique à celle que décrit si poétiquement François Mauriac toutes les fois qu’il parle de son été à Malagar ou des sombres histoires de familles plongées dans la chaleur des Landes….

Ce lieu « incliné » à l’orée du village n’est que le bout d’une anonyme route montante, la même qui a inspiré un incontournable poème de Pascoli, longée par une très simple balustrade en fer forgé… Au-delà de cette balustrade, on peut se réjouir d’un panorama toujours changeant, aussi abrupt qu’heureux. Ma chère Romagne, je pense à toi à la veille d’élections terribles, cent ans après celles qui amenèrent Zvanì à la Chambre des Députés du très jeune Royame d’Italie… Je m’amuse à rechercher les couleurs des collines et des villages… tandis que là-bas une Babel déchirante envahit les discussions et meurtrit les espoirs. Non, je veux croire que mon pays s’en sortira, que la moitié généreuse et responsable de cette nation coupée en deux sera capable de convaincre l’autre moitié, égoïste et aveugle, à reprendre le chemin vertueux d’une construction graduelle, partagée, honnête, dans le respect de ce merveilleux territoire et des trésors d’art et de culture que tout le monde nous envie.

Voilà, mes chers lecteurs pour la plupart français, vous aussi concernés par ce qui se passe dans le pays voisin (votre cousin), je vous ai avoué les raisons de mon silence, que je vais rompre, aujourd’hui, pour entamer une petite, mais nécessaire digression.

Comment parlerai-je de la balustrade de Sogliano et de son rôle central et dramatique dans la suite des événements qu’on y narrera sans faire mention de Leopardi, Foscolo, Goya et Mauriac ?

J’entame ma première petite digression d’aujourd’hui par une énième tentative de traduction du texte poétique plus important de la littérature italienne moderne : « L’infinito » (« L’infini ») de Giacomo Leopardi (1798-1837). Je le fais dans la pleine conscience de mes limites. Mais, en même temps, conscient aussi de la nécessité d’une provocation. Je me suis en fait convaincu qu’il est vraiment très difficile de traduire une poésie d’une langue à l’autre. Par exemple, vous ne le croirez pas, mais c’est presque impossible traduire « Le bateau ivre » en italien. J’ai essayé plusieurs fois et toujours abandonné, même si j’ai la présomption d’en avoir cueilli la musique et le rythme. En tout cas, je crois que seulement un écrivain, un véritable poète peuvent arriver à cela. C’est un énorme travail créatif et sauf des exceptions il faut se méfier de la traduction d’entières anthologies. Par un travail long et immense, Jacqueline Risset, qui est sans doute une poète, a su faire ça, arrivant à traduire la « Divina Commedia » de Dante (1265-1321). Mais, Dante, grâce à ses symboles, à ses allégories et sa solide structure narrative, peut se traduire peut-être plus facilement que Leopardi. Celui-ci s’exprime par des mots très simples, qui ont d’ailleurs leur place précise dans le texte, toujours fortement évocateur de valeurs profondes et universelles.

Ce serait surtout fautif la traduction de Leopardi au pied de la lettre. Car il faut toujours garder quelques piliers…

Dans un poème qui commence par « Sempre caro mi fu quest’ermo colle » il ne faut surtout pas traduire « caro » avec « tendre », peut être plus correspondant dans la stricte signification. On peut trouver d’autres termes pour les autres mots, mais « caro » est le point d’appui de ce premier vers et, je crois, de tout le poème.

En même temps, par exemple, le mot « haie » ne tient pas debout, au point de vue du rythme musical, comme traduction de l’italien « siepe » (une « balustrade végétale »). Je crois qu’ici s’adapte mieux le mot « charmille », inventé par Mauriac pour décrire sa haie de Malagar, qui a d’ailleurs la même fonction de « filtre » entre l’observateur (assis) et l’infini.

Je vous parlerai demain plus à fond de cette poésie, où l’on découvrira aussi des emprunts évidents des « Lettres de Jacopo Ortis » d’Ugo Foscolo (1778-1827), un autre Italien que les Français devraient absolument connaître…

Giovanni Merloni

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Photo Merloni, reproduction interdite

L’INFINITO di Giacomo Leopardi

Sempre caro mi fu quest’ermo colle,
E questa siepe, che da tanta parte
Dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.
Ma sedendo e rimirando, interminati
Spazi di là da quella, e sovrumani
Silenzi, e profondissima quiete
Io nel pensier mi fingo, ove per poco
Il cor non si spaura. E come il vento
Odo stormir tra queste piante, io quello
Infinito silenzio a questa voce
Vo comparando: e mi sovvien l’eterno,
E le morte stagioni, e la presente
E viva, e il suon di lei. Così tra questa
Immensità s’annega il pensier mio:
E il naufragar m’è dolce in questo mare.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni Première publication et Dernière modification 23 février 2013.

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Vol de jour (Luna, 1977)

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Giovanni Merloni, 1994-2013

(revenir à la liste du « Train de l’esprit »)

Vol de jour (1977)

Un bras nu, blanchâtre, un peu gonflé
me retient la main et le corps
l’œil mouillé, surpris par le vent :
un essoufflement douloureux dans la poitrine
me prépare à la mort, aux éternels coussins
aux pas tristes des autres à l’ombre des châtaigniers.

Troublé, je poursuis  une fantaisie lugubre
de couleurs immobiles, de gestes de bois
de langues paralysées
d’automobiles en montée, de trains en descente
d’hommes automatiques, de femmes terrifiées.

À moitié dévêtu, chiffonné, abruti
j’ai toujours moins d’argent
toujours moins de forces
pour le long voyage.
Rome marche dans Rome
court précipitamment dans Rome
meurt dans Rome.

Méticuleux j’accroche ma chemise
à la fenêtre du verre bleu du jour,
tandis que sur mon corps passe
le désir avili, la joie inhibée
de rester longuement
parmi les autres, au milieu des sacs
à l’arrêt du bus,
tandis que sur mon ventre sans odeurs
passent des musiques sans programme,
des voix essoufflées.

J’atteins enfin le sommet
du mur de pierres et de brique,
de vomissures et d’épaves
que j’ai construit avec une violence irrésistible
et détruit avec une magique indifférence :
j’ai été vraiment tenace, aguerri
ennemi de moi-même
chaque jour de ces années
que j’ai consacrées
à la perfection inutile
de mots et dessins
sur des murs toujours peints en blanc
sur des sables toujours
effacés par la mer.

À présent je m’envole, nu
vers les petites feuilles et les branches
vers le soleil et les lagunes enflammées,
vers la nuit immobile des aigles.

Giovanni Merloni

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De « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome 2000 —  ISBN 88-86600-77-1

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 22  février 2013

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Ces gens, 1975 (Ossidiana n. 15)

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questa gente

Giovanni Merloni, 1989

Ces gens 

Ces gens
qui voltigent
assez confiants au milieu des choses
ne se laissent pas consumer
apparemment
par le ver lucide
de l’arithmétique indétermination,
de l’astronomique angoisse
ni par le sens qu’ont déjà les mots
ou par le sens même de la vie
de l’expérience au milieu des autres.

Ces gens
qui se laissent utiliser
par une quotidienne révolution
par une nouvelle perpétuation
de l’ordre établi
de l’équilibre
entre la naissance et la mort des choses ;
ces gens
à présent luttent pour bâtir
demain pour détruire
pour se bâtir et se détruire
pour se rendre heureux et malheureux.

Ces gens
qui grandissent ou vieillissent déjà
dans une infinité de nouvelles identités
ne semblent pas avoir envie
de commencer à penser
de viser plus  haut
en acceptant
de vivre à côté de la mort
de se positionner jusqu’au bout
d’oser la critique
en cultivant
une intelligence
capable de vaincre le inhibitions
les complexes les bégaiements
le silence désespéré.

Ces gens
qui semblent harcelés
par une peine ou un mirage
— après l’étincelant illusoire
accaparement de quelques bribes
d’une compliquée et totalitaire globalité —
ils rentrent pourtant le soir
dans leurs étroits abris de chiens
en acceptant le piège
des petits soulagements
des petites libertés.

Ces gens
qui semblent satisfaits
doux, alignés
au pire conscients
de cette logique désespérée de la consommation
ils ont peut-être renoncé
à toute diversité
au poids des mots
ils deviennent un mur inerte
des masses de manœuvre
les proies privilégiées
de fausses attitudes
bon chic bon genre,
les victimes les plus coopératives
d’un altruisme hypocrite
se bornant
à des buts faciles et tragiques
à des mariages inutiles et névrotiques
à des accords qui coupent les ailes
dressant, au fond
un gigantesque mur de haine.

Ces gens
passent d’une prison à l’autre
tout en couvant de petites envies de revanche
et chaque jour se tuant
petit à petit.

Ces gens
dont je fais partie
qui bougent silencieusement
s’arrêtant devant les vitrines
avec ma même attitude
mon même pas
ces gens dans lesquels je me réfléchis
comme dans une immense glace invisible,
ces gens égarés
exclus, condamnés, programmés
quotidiennement fourvoyés
réussiront-ils à ouvrir les yeux ?

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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Le labyrinthe de l’absence, 2004 (Solidea n. 5)

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Giovanni Merloni, 1979-2013

Le labyrinthe de l’absence (2004)

1.
[L’année suivante]

Je n’arrive pas à savoir
si pour moi tu es un écueil
ou bien un robinet.
Je ne sais pas si je m’échoue
contre toi
ou alors je me lance
vers toi.
Je ne sais pas si mon navire noie
par hasard ou fatale
distraction.
Je ne sais pas si mon tronc
d’arbre finlandais s’arrêtera
pour toujours à ton écluse.
J’ignore ce que tu feras
immobile devant le labyrinthe
étranglé et insensé
de mes débâcles.
Riras-tu ou alors tu pleureras ?

2.
[Deux ans depuis]

Je ne sais plus qui es tu vraiment
Je t’aime et je te crains
te cherche et t’esquive
et pourtant
(t’ayant vue
ayant renoncé à te voir)
mon cœur, agitant
la terre douteuse,
glisse par terre, à plat ventre
au milieu des ruines.
Je ne sais pas. Jamais je ne comprends
ce qu’il m’arrive
si je cogne contre toi
si je ne te rencontre pas.
S’il y aura une collision
et se cassera
désastreusement ma quille
je ne sais pas si ton écueil
invisible sera teinté
par le violet de mon sang.
Lorsque tu tourneras
le dernier robinet
par l’invisible tenaille
du silence et
horriblement
je serai étranglé
je ne sais pas si
(rapide et compatissante)
tu fermeras même ma bouche
mes yeux mon nez.
Je ne se pas si tu te sauveras
ou alors toi aussi
tu seras étouffée
par l’excès
de robinetterie.

3.
[Trois ans depuis]

J’ai essayé de nouveau
(téméraire, suicide)
de voir ce qu’il arrive.
Si devant moi tu te places
par sûr tu m’écrases.
Si tu glisses, rapide
dans un nuage d’acier bleu
je le sais déjà
celle-là c’est toi.

Encore toi, tu va remplir
d’une douloureuse espérance
le labyrinthe de l’absence.
Moi, j’ai apporté
mes pensées confuses, enveloppées
dans les jardins excités
où tu m’avais promis
ne plus venir.
Là, je me suis transformé
en un pré mouillé
qui gît inaperçu
pourtant, seule seulette
j’y ai vu tourner ta bicyclette
dans la roue parfaite.
Voilà, même si l’on ne veut pas
on se rencontre,
même si on nous sépare
par un viaduc
par un passage souterrain
par un fil barbelé
ou alors par un fossé.
D’ailleurs, je fais semblant
de devenir absent
si je pince en flagrant
tes yeux sur le volant.

4.
[Dix ans depuis]

Si je finis en galère
(dépourvu de tes soins)
dans le quart d’heure d’air
je ne saurai pas trouver
une raison à tes tortures.
Nuitamment
je poursuivras les voix
les cris la joie
rebondissant sur les murs
la défunte fringale
désormais pâle
qui frappera à la porte
du pensionnat guindé
où tu m’auras envoyé.
Alors, on réussira bien
à ne pas s’étreindre
physiquement
à ne pas s’entendre
poétiquement.
Tu lèveras ta main pour dire
« Absente »
je me sauverai
parmi les cintres
du placard,
éteindrai la radio
et ne dirai plus rien.

Je n’arrive pas à savoir
si pour moi tu es un écueil
ou bien un robinet.
Si devant moi tu te places
par sûr tu m’écrases.
Si tu glisses, rapide
dans un nuage d’acier bleu
je le sais déjà
celle-là c’est toi.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20  février 2013

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Mon amie emmitouflée (Solidea n. 4)

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Giovanni Merloni, 1991-2013

(revenir à la liste du « Train de l’esprit »)

Mon amie emmitouflée (2004)

Sur le fil de la mer
traînaient les phares
les éclairs et les vagues des moteurs.

Mon amie emmitouflée
demeurait affligée
froissée, désaxée
tandis que l’obscurité
descendait parmi ses cheveux ondulés
et son pardessus sans couleur.

Une lueur tiède
s’étendait sur ses yeux d’émeraude,
tandis qu’un confortable évanouissement
traînait sur son regard de velours
sur ses petites mains anxieuses.

Ma voiture trop lourde
soudain éteinte, désaxée, affligée
s’égarait dans une île perdue
rejointe inexplicablement
(après des périples et des labyrinthes)
par des planches incertaines
et de ponts désaxés.

Mes yeux caressés,
mes pantalons chiffonnés
mon visage lisse assistaient
au déploiement des mots
tels des billes d’émeraude
roulantes sur la surface grise de l’eau
illuminée abandonnée désarmée.

Notre amour emmitouflé
(poussé parmi les dunes et les ronces),
se froissait, se désaxait,
s’allumait et s’éteignait
héroïquement
tandis que nos corps en accord
embrassés, en sueur
s’abandonnaient à la douceur
d’une intimité profonde
totale ancestrale ;
alors qu’au fil de la mer
traînaient les phares,
les éclairs et les vagues des moteurs.

Giovanni Merloni

De « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome 2000 —  ISBN 88-86600-77-1

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 16  février 2013

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Je ne sais pas du tout, 1973 (Stella n. 8)

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Je ne sais pas du tout

Tout comme d’autres jours
qui s’enroulent dans le sable
la gueule basanée
les dents lumineuses
les cheveux collés
même aujourd’hui je ne bouge pas
et je me retourne, effrayé
comme dans la vomissure
étendu à même la terre
et la boue et les sillons
tracés par des roues claudicantes.
Même aujourd’hui
je connais la stupeur
face au silence dehors
face à la chaleur dedans
des paroles à la chaleur enflammée
des vers ou aussi des signes
maladroits, des invitations
à la complaisance
à la fameuse paix humaine.
Je me trouve encore plus seul
et courbé, plus beau et lucide
plus souffrant et mouillé
d’eau et de larmes.
Mon mal est la mort
celui d’être prisonnier
honnête, moral, travailleur
et d’avoir toujours envie de voler
de m’étendre à terre
riche d’un rien
celui d’être pensif et surexcité
fatigué et pourtant attentif
névrotique et pourtant somnolent
c’est la furie soudaine
de nouvelles choses
de nouvelles terres
de nouvelles femmes.
C’est mon intimité extravertie
ma souffrance
transformée en joie
ma peine guettée
et copiée sur une petite feuille
ou sculptée sur un ruban de mots.
Et je sais tant de choses
même belles
tant d’histoires et films inventés
et l’envie de nous asseoir
autour d’un disque
en silence comme les indiens.
Et je sais aussi tant de croix
de pas qu’on écoute
revenir en arrière
tant de cauchemars
qui sont nés là,
dans des terres révolues
parmi les maisons
au-delà du vent.
Ma ville m’emprisonne
pourtant les gens me regardent
sans me voir :
quelle chance cette solitude
au milieu des autres
je suis seul
parce que je ne sais pas voler
ni trahir ou m’éclipser
je ne sais pas être
un charlatan.
Je ne sais vendre
que mon ingénuité
ma fantaisie hors du temps
mon penchant pour une vie
de quatre sous
je n’ai que ça
ces énergies de vie
peut-être du passé
d’un passé provincial.
Je ne sais pas exister
ni avoir une gueule de personnage
Je ne sais pas non plus
être vraiment maladroit.
Je ne sais pas du tout.

Giovanni Merloni

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Guérir, 1997 (Solidea n. 3)

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Giovanni Merloni, 1991-2013

(revenir à la liste du « Train de l’esprit »)

Guérir (1997)

Un.
Lézarder, boire, vous reposer
cesser de vagabonder, laisser le corps
s’endormir parmi des voix aimées
manger, attendre
essayer de comprendre
essayer de guérir;
entrouvrir les yeux, vers le soleil
déverrouiller
la porte secrète du cœur:
sortir sans attendre
voyager sans traîner
aller sans revenir
rencontrer de baraques de chaux et de bois
de prés à dessiner
d’albums que vous remplirez d’histoires
et garderez
pour vous-même.

Deux.
Cacher votre sourire,
briser l’enclos
des murs assiégés
par une sortie élégante et sournoise
feignant une grimace de douleur.

Trois.
Briser le petit nuage sombre.
La tête soulevée
(en larges brassées)
sortir dans la mer
en quête d’une plage verte
où le corps se perd
où l’esprit se retrouve
et petit à petit
l’écheveau se dévide.
Envoyer des cartes postales
depuis votre île secrète :
« Bonjour à tous. Je vais bien.»

Giovanni Merloni

De « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome 2000 —  ISBN 88-86600-77-1

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15  février 2013

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Quel est le sens, 1973 (Stella n. 7)

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quel est le sens

Quel est le sens 

Quel est le sens
de ce non sens
qu’est une vie,
quel est le sens
de ce creusement
en profondeur
pour toujours
de sillons invisibles
entre les cailloux et le sable
juste là où la pluie crache
là où le vent s’enroule ?

Quel est le sens
le véritable sens
de nos étreintes
spasmodiques et romantiques
tout en nous parlant
de rêves de signes
de lumières de pas
de voix ?
Même ton regard
je l’avais inventé
dessiné sculpté
j’en étais tombé amoureux
ou alors je m’en étais épris
juste un peu.

Aujourd’hui
je suis un personnage
ou seulement sa voix
(une voix écho)
je ne suis qu’un pas dispersé
dérangé désuni
un pas fatigué.

Demain je suis neuf
comme un œuf
dénudé lavé habillé,
demain je me trouve
un sens, ou du moins un prétexte
pour traverser l’air
ébahi et insensé.
Demain je suis vieux
ou seulement pensif
ennuyeux gâteux en retrait
solitaire
bibliothécaire questionnaire.

Quel est le sens de ces mots
tous ces mots qui s’affolent
pour donner du sens
à des choses qui n’en ont pas ?
Quel sens ont-elles ces voix
toutes ces voix différentes
et ces bruits recroquevillés dans l’ouate
pour répondre au reflet
d’une seule voix, d’un seul bruit ?

Je ne suis pas nihiliste
au contraire, je m’engage
je partage
je m’unis en mariage
avec toi, puis toi
brune blonde claire noire
douce méchante
jolie froide
lointaine voisine
timide effrontée
brouillonne
organisée.
Toi aussi, tu n’as pas de sens
ou bien tu en as
évidemment
si je t’aime.
Et tôt ou tard
de cette absence de sens
jaillira bien le sens
de ce que je pense
sans aucun sens.

Giovanni Merloni

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Gloire (Zazie n. 1)

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agora couverture 2012001

Giovanni Merloni, 1992

Gloire

Que dois-je t’avouer ?
J’ai essayé de me sauver
me réjouissant de la fortune
d’être par là passé
sans t’avoir rencontrée.

Mais ce soir
juste après avoir déjeuné
la tête dans la lune j’ai faufilé
et me suis de-ci de-là balancé
avec toi
mimosa du huit mars
avec toi
tache d’huile
sur la succincte robe rouge
avec toi
pêcheuse attentive
(le nez dans mon aquarium).

Avec toi j’ai ondoyé
en méprisant la fortune
de ne pas t’avoir rencontrée.

Giovanni Merloni

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Blow up/2 (Portrait d’une table n. 15)

gari_paolo 740

Acrylique_de_Paolo_Merloni

Udine, le 26 août 1866,
Chère Cleta
Je t’écris cette lettre pour te faire savoir que je vais bien quant à la santé, comme je l’espère pour toi… Tu auras déjà appris ma disgrâce. Le jour du 16 juillet, lors de la bataille que nous avons menée, j’ai été fait prisonnier et je suis resté un mois et huit jours dans ces mains perfides. Maintenant, je me trouve heureux d’être libre. Oh ! Quelle douleur j’endurais ne pouvant avoir de tes nouvelles ! Si j’avais su quelques choses de toi, j’aurais été alors plus content, mais suffit. J’espère revenir bientôt à la maison et alors je serai plus heureux en te voyant.
Tout sera fini, nous irons bien et en accord et je te donnerai mon portrait à la garibaldienne. Maintenant que je ne suis pas là, tu peux bien faire ton portrait parce que je ne suis pas à la maison, donc on ne peut pas te soupçonner, ni imaginer que tu me le donneras quand je rentrerai ou que moi je le garderai en secret, comme tes cheveux dans cette bague… ils ont été en prison avec moi et je les adorais tout comme j’aurais adoré ma santé même…

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,
Portraits « à la garibaldienne », photo jaunies, agrandissements décevants comme celui ci-dessus (qui pourtant confirme que la vieille dame, de profil, assise à côté de Zvanì, est mon arrière-grand-mère Cleta)… Apparemment, il ne reste qu’à esquisser l’arbre généalogique et interpeller les fantômes dans une séance de spiritisme…
Il y a pourtant des choses assez importantes pour moi, que je dois petit à petit sortir de la boule de neige qui descend vers moi comme une redoutable avalanche.
La dernière fois j’avais utilisé l’expression « cadavre dans le placard » de façon légère, comme si cela ne me concernait pas. Et si, au contraire, je suis de quelque façon impliqué ? Si ce lumineux héritage n’est pas que de roses et de fleurs ?
D’ailleurs, je ne veux pas me faire du mal (comme dirait Nanni Moretti) en me faufilant dans le piège du péché originel. Car évidemment, heureusement, la perfection n’existe pas. Donc si j’ai commis des fautes, pourquoi mon père et ma mère, ou mon grand-père Zvanì ne devraient-ils pas en avoir commises eux aussi ? En plus, c’est vraiment cela que je cherche, ou plutôt le contraire ?
Pour commencer, ma chère et très patiente amie, qu’est-ce qu’il y a dans mon placard ? D’abord je devrais te dire une chose que tu ne sais pas. Lors des travaux dans cet appartement parisien, comportant de petites transformations, on avait un peu sacrifié la vaste entrée pour y créer une plus confortable salle de bain avec w.c. Ce changement nous a donné aussi la possibilité de réaliser un petit placard pour ranger les paletots, les parapluies, et cetera. Puisqu’on avait beaucoup de profondeur, j’en ai profité pour réaliser une étagère aveugle, c’est-à dire une espèce de bibliothèque mystérieuse, très adaptée pour les « cartes de famille ». C’est là que je garde et pendant des années j’oublie, derrière les porte-manteaux surchargés, des montagnes de lettres, de photos de tous mes chers défunts, et aussi les textes inédits et intéressants que mon oncle maternel m’avait légués à la veille de sa mort, il y a plus que vingt ans désormais, en espérant que j’en fasse quelque chose.
Donc, déjà cette présence inquiétante, mettant en relief non seulement ma paresse mais quelque chose de pire, représente en soi le « cadavre ».
Oui, un cadavre, c’est-à-dire une chose « physique », encore susceptible d’une vie propre, dont j’ai la responsabilité, du moins jusqu’à ma mort.
Si tu voyais les lettres de Raffaele à Cleta ! Le papier jauni ou bleuté est devenu transparent comme un voile. Les mots, pliés en deux comme des motocyclettes, pourraient disparaître d’un moment à l’autre. Les albums qu’on avait glorieusement remplis de photos et de commentaires à l’encre de chine sont déjà à jeter, faute au plastique qui se retire et se colle, faute aux consultations pas du tout respectueuses…
Il y a des années, à Rome, j’avais commencé à numériser les photos de mon père et quelques diapositives… mais j’ai dû m’arrêter au milieu du gué. C’était peut-être mieux de ne rien faire…
J’ai toujours remis le cadavre à sa place, bien content qu’il reste caché. C’est peut-être le même réflexe qu’ont les archéologues, bien contents qu’il n’y ait pas assez d’argent pour tout fouiller, cataloguer et analyser.
Cependant, je trouve étonnante cette capacité des systèmes de reproduction actuellement disponibles de restituer une expression et parfois le sens d’une vie.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Le regard attentif et pourtant blessé du jeune Zvanì exprime et confirme dramatiquement ce que le vieux Zvanì avait écrit avant de mourir :  « Il y eut un manque de compréhension vis-à-vis de cette famille qui se brisait…mentalité de ces temps-là… pénurie de moyens et égoïsme.
.. résignation, absence d’initiatives, la même chose qui se passait pour les maladies.Personne ne se demanda : quelle famille était-elle ? Y avait-t-il des valeurs à cultiver ? »

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Tu vois, Catherine ? Je n’ai pas su résister aux puissants moyens d’Adobe Photoshop. N’ayant pas de photos de Raffaele et Cleta les deux ensemble, je les ai rapprochés par un petit truc, que je n’ai même pas envie d’occulter, chose d’ailleurs bien possible. Il sont beaux, ensemble, pourtant ils sont figés, mis en bouteille, relégués dans une condition réelle, banale.
Que cela veut-il dire ? Peut-être l’unicité d’une vie, son attirail incontournable, se décide dans un seul instant ? Dans un seul regard, dans un seul geste ? D’ailleurs existe-t-il, a-t-il jamais existé quelqu’un qui garde toujours un halo de lumière autour de son visage ?

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Deux photos ci-dessus : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Observe maintenant, Catherine, les regards de Raffaele et Cleta. Libérés des appas de la « photo d’art » et de toute contextualisation leurs regards brisent le temps.
Je vois dans les yeux de Raffaele le souvenir de la bataille de Condino, des balades en long et en large dans les cours de Cesena pour rencontrer la femme de sa vie…
Je vois dans les yeux de Cleta une attente responsable, une sagesse qui essaie de maîtriser de terribles pulsions de vie et de mort.

Voilà, Catherine, dans ces deux « amants » devenus époux et depuis parents de quatre enfants il n’y a pas que l’emportement amoureux et les égarements de la jeunesse. Il y a déjà le sentiment d’un destin douloureux, d’une vie future menacée. Je sais très peu de mes arrière-grand parents paternels. Zvanì a raconté la mort soudaine de son père, d’un malaise qu’en famille on appelait occlusion intestinale, ou peut-être péritonite. Ce fut, je crois, en 1881. Il n’avait que trente-sept ans. Donc il était né probablement en 1844, cent ans avant ma sœur aînée. Quant à sa femme Cleta, née en 1845, cent ans avant moi, elle avait perdu, avant le mariage, un frère qui s’était suicidé au temps « des sanglantes luttes locales en Romagne » comme dit Zvanì. De ce suicide, ajoute-t-il, « les petits enfants en entendaient parler en termes vagues et mystérieux ».
Est-ce que Raffaele, comme Pascoli, Zvanì, mon père et moi, avait perdu prématurément son père ? A-t-il donc raison Pascoli, quand il désigne dans cette rupture de la mort du père la cause primordiale d’existences difficiles sinon égarées et perdues ?
Je vais relire ce qu’avait écrit Zvanì : « Après la mort du père, la première victime : la sœur cadette, deux années après le père. Quant à lui, au contraire, il eut une instinctive et miraculeuse impulsion à sortir de la situation où on l’avait jeté. Il demanda d’étudier.Il n’y avait pas de précédents. Il ne se découragea pas.Il s’attacha à sa mère pour obtenir. De typographe à étudiant. Il se concentra entièrement aux études comme un naufragé qui veut se sauver. Tout était facile pour lui. Il vainquit – mais, la famille était brisée. L’autre sœur aussi, avant qu’il puisse la sauver, avait succombé. Les fleurs les plus prometteuses avaient disparu ! »

Giovanni Merloni