Argenteuil 7-19 décembre 2018 : ce fut une réussite !

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Argenteuil 7-19 décembre 2018 : ce fut une réussite !

Il y a juste un mois, le 7 décembre 2018, Monsieur Louis Touboul, acuponcteur, a invité ses amis thérapeutes, quelques-uns de ses patients les plus affectionnés et moi-même auprès de son cabinet de soins médicaux d’Argenteuil. Cette rencontre-vernissage conviviale, à l’enseigne de l’amitié et de l’échange, a occasionné l’exposition d’une quinzaine de mes tableaux les plus récents qui sont restés accrochés aux murs de la vaste salle d’attente jusqu’au 19 décembre dernier.

Puisqu’il exerce aussi à Paris, deux jours par semaine, dans le cadre de la Fondation hospitalière Sainte-Marie, Hôpital Saint-Joseph, je connais Monsieur Touboul depuis l’automne 2010. Ses soins m’avaient d’abord aidé à sortir d’une défaillance de la main et du bras gauche intervenue « par hasard » lors d’une opération en tout autre endroit. Ensuite, il m’a soigné physiquement et psychologiquement pour m’affranchir d’une série de soucis en chaîne jusqu’au moment où nos rencontres régulières (tous les mois) sont devenues surtout l’occasion pour des visites de contrôle fort ressemblantes aux consultations de bons médecins d’antan : pour moi, c’est le docteur Touboul qui fait périodiquement le diagnostic de mes hauts et de mes bas, par la grâce : de la grande sagesse et clairvoyance apprise auprès des Chinois ; de son impressionnante sensibilité qui lui donne la faculté de « voir » et de « cibler » les zones mal au point à partir de l’auscultation du pouls ; mais aussi, surtout, de sa façon « socratique », très humaine et discrète, de dialoguer avec ses patients par l’écoute et le conseil.

Pendant ces années, j’avais rarement parlé à cet ami thérapeute de mon travail de peintre. Très récemment, en attendant ma séance d’acuponcture, j’étais en train d’esquisser l’un de mes dessins en noir et blanc, et Monsieur Touboul en avait été surpris. Je lui avais alors promis de lui montrer, un jour, quelques photos de mes tableaux.
L’année dernière, encouragé et même sollicité par Isabelle Tournoud, mon amie sculpteur, j’avais repris à me consacrer de façon intense à la peinture, en réorganisant mon atelier chez moi. À septembre, Isabelle est venue à Paris avec sa fille Camille et a attentivement examiné mes derniers tableaux et dessins, avant de me conseiller de faire « au plus vite » un « book », comme on dit. En octobre, j’ai commencé à montrer mon « book 2018 » à plusieurs personnes, dont Monsieur Touboul. En lui montrant ces quelques photos je n’imaginais pas qu’il avait le même jour envisagé d’inviter un artiste pour faire déclencher une discussion avec ses collègues thérapeutes sur le rôle éventuel de l’art dans le soin de certaines maladies ou dans la récupération de sujets traumatisés.

Giovanni Merloni et Louis Touboul à Argenteuil le 7 décembre 2018

L’organisation de cette exposition a été très simple et économique. Monsieur Touboul m’a aussi aidé à résoudre la question du transport aller-retour des quinze tableaux de Paris à Argenteuil. Je suis arrivé à l’instant de l’inauguration juste un peu crevé… Mais cela dépend de mon âge et d’un certain « analphabétisme pratique » qui se sont affichés ce soir-là en toute leur évidence, après des années consacrées à l’écriture et à la vie sédentaire. Par conséquent, pendant au moins une demi-heure après l’ouverture des danses, personne ne s’est approché de moi pour me demander quoi que ce soit. Jusqu’au moment où l’on a découvert que c’était moi l’auteur des œuvres accrochées aux murs. Et lorsqu’on m’a dit qu’on croyait que le peintre de ces tableaux était jeune, j’ai répondu, bien réconforté : « Oui, en dépit de ma carcasse, je demeure jeune, avec tous mes esprits ! »

Giovanni Merloni

« L’homme traqué est rond point cerné d’angoisse : le poète occupe depuis le début la place du mort » (Rencontre des Poètes sans frontières avec Philippe Courtel)

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Philippe Courtel, Vital Heurtebize et Claire Dutrey

« L’homme traqué est rond point cerné d’angoisse : le poète occupe depuis le début la place du mort »

« L’homme traqué est rond point cerné d’angoisse
alors qu’il se croit dans la bonne rue
il erre quelque part dans ses songes
et ne sait plus quelle est l’adresse de ses rêves »
Philippe Courtel, L’homme est un univers, La Nouvelle Pléiade, 2018, page 7

Inclinons-nous sur les rêves fous du poète
prisonnier de son habitacle
dans la position malheureuse du visionnaire
occupe depuis le début la place du mort
Philippe CourtelPrécipiter la falaise, La Nouvelle Pléiade, 2017, page 43

Philippe Courtel

Au Hang’Art, le 14 décembre dernier, pendant la rencontre des Poètes sans frontières avec Philippe Courtel et ses deux livres cités ci-dessus, une discussion intéressante et inattendue s’est déroulée sur la figure du poète contemporain ou, pour mieux dire, sur ce que c’est un poète aujourd’hui.
Nous avons été transportés par la force des vers et la personnalité de Philippe Courtel, dramatique et auto-ironique à la fois, mais aussi par le contraste entre ce jeune professeur et poète à l’esprit inquiet et problématique et la figure charismatique et solide de Vital Heurtebize. Si je ferme les yeux et n’entends que leurs propos… je ne vois pas que l’élève dévoué face au maître bienveillant qui ne cachent pourtant pas leurs différences réciproques… je pourrais croire que j’ai devant moi un poète maudit du XIXe siècle, plaidant l’innocence de son inspiration terrifiée devant le calme assuré d’un Victor Hugo, le plus ouvert parmi les grands hommes…
Giovanni Merloni

Philippe Courtel

« Vos visages attentionnés, votre attention nourrie d’empathie…
Vital, merci ! tu donnes la parole à ceux à qui on ne la donne jamais… Ce que tu aimes c’est la beauté non reconnue…
Claire, merci ! tu portes vers le ciel la voix du poète et sa fragilité devient enchantement… tu es la moitié du ciel… de son ciel !
…Et surtout l’Academie Renée Vivien et la très grande poétesse Marie Vermunt… cofondatrice il y a vingt ans du prix des Jeux floraux de Picardie qui m’a permis d’accéder à La Nouvelle Pléiade plusieurs fois. Cette institution — l’Académie créée au nom de Renée Vivienne, une poétesse au sens poétique exceptionnelle — célèbre la beauté de la femme en chants d’amour rebelles et inséparables d’une poésie vraie. Merci, Marie !

Je me sens bien chez vous, j’ai tout à apprendre de vous ! Ces multiples talents, Monsieur Jean-Yves Salmon par exemple… ce regard au-delà du présent, livré sur l’horizon, dans un ailleurs qu’on ne peut que deviner et que vous sentez. Moi je suis d’une respiration moins souple… c’est difficile d’être poète… toute la vie de Vital !
Le plus important c’est que j’écris… Comme Pascal, j’ai horreur de moi… et ce que je suis ne m’intéresse pas. Je me tais, à présent… j’aime me taire derrière les mots… qui n’ont plus besoin de moi, mais de Claire pour les rattraper… et Claire a apporté “les nuages… les nuages qui passent… les merveilleux nuages” de Baudelaire ! »
Philippe Courtel

Philippe Courtel et Vital Heurtebize

« J’ai de la chance. Sans toi, je n’aurais pas pu parler ! C’est une salle qui est donnée pour les pauvres poètes… donc c’est une chance pour nous d’être là… de trouver un refuge. »
Philippe Courtel

Philippe Courtel

La rencontre entre Vital Heurtebize et Philippe Courtel se déroulant dans une séquelle attachante de répliques au bord du comique, nous avons vu petit à petit se renverser des certitudes ou des idées reçues à propos de la fonction de « guide » qui serait implicite dans la figure du poète. Philippe Courtel est un vrai poète parce qu’il découvre en toute son évidence et même au-delà de l’évidence la tragique vérité du monde. En manque progressif de culture et de tolérance entre les humains la dure réalité d’injustices et violences de plus en plus insupportables s’ouvre grande devant son regard forcément appréhensif et sensible, qui le rend capable d’entendre et de raconter de façon transfigurée et poétique ce qu’il a vu tout comme s’il l’avait vécu en première personne. Une façon inévitable, d’ailleurs, de s’exprimer dans un monde qui se précipite dans l’abîme sans faire aucune concession à l’espoir.
Cependant, le poète doit rester sur le pas de la porte, obligé de ne pas dépasser la ligne de confidentialité. Cela le sauve sans doute de tout mélange, de toute compromission, le laissant en bonne compagnie avec les immortels qui ont souffert de son même amour pour la vie, de son même idéal de fraternité et de paix : « l’homme est un univers ».
Giovanni Merloni

Philippe Courtel et Vital Heurtebize

VITAL : — Quelle est ta couleur préférée ?
PHILIPPE : — Le bleu, comme notre chère Claire.
VITAL : — Je t’emmène avec moi sur une île déserte… Quel est le bouquin que tu emmènes avec toi ?
PHILIPPE : — Éducation européenne de Romain Gary
VITAL : — Quelle est la qualité première que tu te reconnais ?
PHILIPPE : — Je suis conscient… j’adore la vie, je sens sa brièveté. Je crois que les artistes, les poètes ont peur de mourir parce qu’ils sentent que c’est extraordinaire de vivre ! C’est ça notre avantage. On sent que tout dépend d’une vie qui n’a pas trois mille ans… comme on sait qu’on va mourir, on voudrait la tenir ! On aime la vie et je crois qu’on est conscient de la vie qu’on aime…
VITAL : — De l’amour de la vie !
PHILIPPE : — L’amour de la vie.
VITAL : — Quel est alors le défaut ?
PHILIPPE : — Je suis conscient de n’être pas grand-chose…
VITAL : — Être conscient de n’être pas grand-chose c’est une faiblesse par rapport au monde dans lequel nous sommes, à une existence où chacun se croit le meilleur… supérieur aux autres… Dis-moi quel est le défaut le plus important, le plus nocif pour toi.
CLAIRE : — Le manque de confiance…
PHILIPPE : — Oui, le manque de confiance en moi, oui, oui. J’ai mis dix ans, avant d’appeler… [il indique Marie Vermunt pour évoquer les prix obtenus aux Jeux floraux de Picardie…]
VITAL : — Dans la musique classique, quel est… un seul morceau, un seul titre d’une œuvre musicale que tu aimes ?
PHILIPPE : — Le Boléro… non… la Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel ! [Il s’accompagne par des gestes imitant des caresses pour apaiser un peu la douleur, tel un rassurant chapelet de prières…]
VITAL : — Quel est le compliment que tu aimerais qu’on te fasse ?
PHILIPPE : — La porte. Mais oui, la porte. C’est un poète à la porte, c’est un vrai poète à la porte. C’est ce qu’on dit aux poètes : — à la porte !
VITAL : — Quel est le défaut que tu ressens le plus chez les autres ?
PHILIPPE : — L’agressivité.
VITAL : — Et quelle est la qualité que tu aimes le plus chez les autres ?
PHILIPPE : — La tolérance… [en indiquant Vital]… Il est tolérant ! Je ne serais pas là, sinon !

Claire Dutrey

Ce paysage d’enfance
brisure de l’âme
où tout s’enfonce
l’espoir au fil de l’eau s’épuise

Le vent vieux
bouleverse les tuiles du présent
l’homme titube happé par l’appel de la mémoire
se penche dangereusement

Pont débordé par l’eau du passé
exposé aux désillusions
la jetée ininterrompue trempe ses doigts tristes
dans l’abreuvoir de la conscience humaine

Ce paysage d’enfance
brisure de l’âme
où tout s’éloigne
l’espoir dérivé au fil de la rivière s’ennuie

Et l’espoir couché sur la mer
devient jet de pierres
la promenade frileuse sur la dune
révèle la dangerosité du rêve

Prolonger la pensée
ou précipiter la falaise
tout dépend d’un souvenir
radieux ou imaginé

Ce paysage d’enfance
brisure de l’âme
où tout disparaît
l’homme au fil de sa vie se noie…
Philippe Courtel, Précipiter la falaise, La Nouvelle Pléiade, 2017, p. 9

Philippe Courtel et Vital Heurtebize

Il faudrait pouvoir indiquer
le sud aux oiseaux migrateurs
en partance sans grève
pour la patrie des rêves

Dire l’errance
comprendre le drame
tout ce que les oiseaux grelottent
avec leur boussole mystérieuse

Il serait idéal d’être en mesure
de saisir ce qu’on désigne par tragédie humaine
du passé pressé sous les pas
ne revient jamais

Tout prouver des aléas
du rêve en voiture d’enfant
entre rives perdues de vue
et cailloux dérivant sous les roues

Il faudrait pouvoir fêter
l’arrivée des hommes migrateurs
au bout de la piste
sur l’esquif des songes

Je t’aime d’amour sincère
en route vers un pays sans carte
vers un midi perdu
qui nous attire comme un aimant
Philippe Courtel, Les cailloux, Précipiter la falaise, La Nouvelle Pléiade, 2017, page 17

Philippe Courtel et Vital Heurtebize

Je n’ai averti personne de mon retour
et personne ne m’a vu entrer
je n’ai normalement rien à craindre
des autres vivants

Alors quels sont ces pas
dans l’escalier qui me cherchent
que veulent ces démons de moi-même
sans répit ni indulgence

Je vais un peu partout
me cognant la tête sans espoir de lumière
Je vais et je viens papillon perdu
dans un univers de néons

Je n’ai averti personne de mon voyage
et personne ne m’a vu appareiller
je n’ai normalement rien à redouter
de l’étendue des océans

Demain est une barge
égarée sans vivants
ni mains à serrer ni chemins à découvrir
l’espoir s’éloigne de la berge

En pleine mer
il faut pourtant plier bagages
vers une escale inconnue
laisser ses soucis à la consigne

Je n’ai averti quiconque de mon départ
et personne ne connaît mon embarcadère
je n’ai normalement plus rien à redouter
du diable ni de moi-même
Philippe Courtel, Personne, Précipiter la falaise, La Nouvelle Pléiade, 2017, page 24


Philippe Courtel et Vital Heurtebize

Mon passé flanqué sur mes talons
me rattrape grandes enjambées
son destin prémédité
nul n’échappe
Je suis ce désespéré sans avenir

Drue sur moi tombe la pluie
pour me noyer comme piéton
malgré son obstination
succombe son espoir
Un rêve de cerceau me prend

Mon passé lancé à mes trousses
me pousse méchamment dans le dos
car derrière moi accourt
à grandes enjambées mon premier amour
Celui qui me creva le cœur

Encore hurle à la mort
ce moment terrible de vous
sur vous ce piège à loup
se referme impitoyable
La nostalgie vous saisit au collet
Philippe Courtel, Au collet, Précipiter la falaise, La Nouvelle Pléiade, 2017, page 64

Philippe Courtel et Vital Heurtebize

J’ai du mal à tourner ma tête
au grimoire du passé
j’ai lu mon désespoir
L’hiver en maraude dont le corbeau se détourne

Une souche à débiter les mensonges
ô la mort de mon regard
sur mon épaule comme bagage
j’ai hissé le malheur

J’ai du mal à tourner la tête
vers les bois alentour
j’ai fait un fagot de ma vie
mieux une valise sous le bras

La lassitude j’ai lu dans vos yeux
ce sont les yeux des malheureux
qui se désespèrent
de ne pas voir venir le jour

J’ai couru sous les nuages
à la recherche de ma jeunesse
Je n’ai trouvé que feuilles mortes
des brindilles de souvenirs
Philippe Courtel, Le grimoire, Précipiter la falaise, La Nouvelle Pléiade, 2017,pages 78-79

Philippe Courtel et Vital Heurtebize

J’aime visiter notre petite église
assise dans le vallon
saisir des avirons dorés
chausser les ornières de la boue

L’automne en tâches apporte
une vague de grues cendrées
emporte nos soucis
dans la malle des nuages

J’aime partager ta prière
malgré les cris du loup
dans le froid de Gévaudan
tu me parles de Venise

D’une ville qui va mourir
la tentation de l’épouser
ou héler une mouette égarée
un tram peint en gris

J’aime ta crique tentatrice
un escalier dissimulé sous la mer
ma femme des grottes
mieux un livre d’énigmes

Oiseaux migrateurs en difficulté
au loin les nageurs perdus
forment un triangle au souffle léger
un destin magique s’approche

J’aime nager en toi
traverser le détroit de tes bras
mourir d’angoisse
de te perdre un seul instant

Philippe Courtel, L’évangile, L’homme est un univers, La Nouvelle Pléiade, 2018, page 60

Philippe Courtel et Vital Heurtebize

Philippe Courtel, Vital Heurtebize et Claire Dutrey

« Philippe Courtel est un homme écorché vif qui laisse s’épancher de ses blessures un flot d’amour d’autrui qui exorcise sa propre douleur. Poète vrai ! Il n’écrit pas pour étouffer son lecteur de ses plaintes, il écrit pour lui montrer le chemin d’une possible renaissance. Poète vrai, il s’identifie à la misère du monde pour mieux l’éradiquer. Poète vrai, il pleure non de ses propres larmes mais de celles des autres.
« Ainsi, tout est sujet à son inspiration : la guerre dite « grande » qu’il n’a pourtant pas vécue, les heures sombres de l’occupation qu’il n’a pas connues non plus, « hier », pour lui, c’est « tout à l’heure » et c’est aussi « demain ». Il se fond dans la douleur, de toute éternité.
« Et pour l’exprimer, il use d’un langage à le fois surprenant et parfaitement accessible.
« Le choc de l’image se produit chez le lecteur au plus fort de son émotion. On se laisse prendre à sa poésie et le jury des jeux floraux de Picardie a fort justement couronné ce recueil de son grand prix. »
Vital Heurtebize

Philippe Courtel

« On naît, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! » (La pointe de l’iceberg n. 9)

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Août 1955, Mon oncle Dodo à Cortina d’Ampezzo

« On naît, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! »

Aujourd’hui, 29 décembre 2018, s’il était encore vivant, mon oncle Edoardo Romano Perna, affectueusement appelé en famille « zio Dodo », accomplirait ses premiers cent ans.
Il s’agissait d’un homme unique, auquel j’ai toujours été profondément attaché, qui avait de sa part une sincère bienveillance pour moi.
À la veille de sa mort, en octobre 1988, il m’avait indiqué le coin de sa bibliothèque où il avait tant bien que mal fourré ses cartes les plus intimes, que je récupérai plus tard, en 1995, lors de la disparition, douloureuse aussi, de « zia Antonia ».
Pendant cette trentaine d’années, je n’ai fait pas grand-chose par rapport à ce que mon oncle attendait de moi, quitte à transcrire ses quelques lettres et en faire un provisoire « journal posthume » qui demande encore du travail pour que la mémoire de ses pulsions et de ses rêves ne soit pas maladroitement abîmée.
La difficulté que j’ai eue à parler de lui vient surtout du fait que mon oncle n’était pas qu’une personne charismatique dans le contexte de notre famille ou de nos échanges réciproques. Il n’était pas non plus qu’une personne douée de grande fantaisie et créativité ainsi que d’une vaste culture littéraire et philosophique. Il était un homme public. Un sénateur de la République. Un membre majeur du Parti communiste italien. Un ancien partisan ayant eu un rôle central dans la Résistance à Rome.
Il était d’ailleurs un homme politique assez particulier : un intellectuel. Il était en train d’entamer une brillante carrière universitaire, quand il prit la décision, un jour, de consacrer sa vie à cette idée de « faire le possible », d’abord pour affranchir de la misère les classes plus démunies, ensuite pour bâtir, avec l’ensemble des forces démocratiques, une société « plus juste » : ce que le Parti communiste de Palmiro Togliatti prêchait énergiquement et sut enfin imposer, malgré les innombrables obstacles que la Démocratie chrétienne et ses alliés fidèles ne cessèrent de lui opposer !
Né en 1918 et décédé en 1988, la vie d’Edoardo Romano Perna a presque coïncidé avec la fulgurante et tout compte fait brève parabole du communisme en Europe, débutée avec la glorieuse Révolution de l’octobre 1917 et terminée en novembre 1989 avec l’écroulement du Mur de Berlin.
Et, chose bien plus triste que paradoxale, la dernière partie de la vie de mon oncle a été sinistrement frôlée par le nuage noir de Tchernobyl, qui a été, peut-être, le responsable du mal qui l’a emporté.
Le jour où il me convoqua chez lui pour me confier ses « papiers privés » il me dit qu’il avait peur de mourir. Puis, tout d’un coup, il formula sa plus profonde vérité : « On naît, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! »
Dieu seul sait ce que « zio Dodo » a fait pour son pays et en général pour les autres.
Ses camarades ou collègues d’autres partis au Sénat l’ont commémoré comme l’un des piliers les plus solides auxquels s’ancrait l’activité législative ainsi que la discussion quotidienne, ayant au centre le sens de responsabilité du Parlement face aux citoyens et à la défense de la démocratie.
Quant à moi, j’essaierai de faire sortir de leur état suspendu les souvenirs que je garde de lui et chemin faisant de transmettre et interpréter les quelques documents ou textes originaux qu’il m’a laissés. Et bien sûr il sera content de recevoir mon hommage en français, une langue qu’il connaissait très bien et laissait s’imposer à l’improviste dans nos inoubliables réunions familiales :

Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon, fait bon, fait bon.
Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon dormir !

Août 1955, Mon oncle Dodo à Cortina d’Ampezzo avec ma tante Antonia

Dans le but de faire connaître la personnalité de mon oncle, réservé et récalcitrant en famille tout comme, je crois, dans le vaste et compliqué monde de la politique, je me passe, pour l’instant, de sa biographie et des traits caractéristiques de son portrait humain, et commence brusquement par un document tout à fait particulier.
Je vous parlerai plus tard du grand arbre d’où mon oncle est issu, notamment de la famille de ma grand-mère Agata dont j’ai déjà parlé quelquefois dans « le portrait inconscient ». Aujourd’hui, vous aurez affaire à un frère cadet de celle-ci, Vladimiro Arangio-Ruiz, l’oncle préféré de ma mère Pia, avec qui elle partageait son amour pour la littérature et la réflexion inattendue. Professeur universitaire d’italien et de philosophie à Florence et Pise, « zio Vlado » faisait bien sûr partie de la génération qui avait participé, jeune, à la Première Guerre et avait dû ensuite exploiter son travail sous le régime de Mussolini. Homme libre et intransigeant, toujours attentif à ne pas se faire contaminer par les mauvaises habitudes du régime au pouvoir, même s’il se professait libéral, Vladimiro Arangio-Ruiz pourrait être de ces temps appelé « humaniste ». Un homme ouvert vers le futur et prudent à la fois.
Il était très affectionné à son neveu Dodo, fasciné par sa brillante intelligence et sa curiosité sans bornes pour les questions littéraires et philosophiques dont il s’occupait. Au lendemain de la Libération, avec l’adhésion de ce « neveu rebelle » au Parti communiste, les discussions se multiplièrent dans cette famille très unie où l’estime réciproque n’était pas moins importante que l’affection sincère liant les uns et les autres.
Lors de leurs disputes politiques, très vivantes et parfois douloureuses, j’imagine bien le Dodo communiste passionné et tranchant — que j’ai vu plus tard discuter avec mon père, socialiste, par exemple — en train d’affronter son oncle Vlado, pas moins passionné, qui était alors affecté par une hypertension tellement grave qu’il ne pouvait quitter son lit lorsqu’il accueillait ses parents et amis en visite…
Or, parmi les papiers que Dodo m’a transmis, il y a une coupure de journal très intéressante : « lettre ouverte à un ami communiste ».
Je connaissais déjà l’existence de cette lettre, publiée sur « Il Giornale d’Italia » du 13 septembre 1949, quelques mois après la disparition de ma grand-mère Agata Arangio-Ruiz. Malgré la perte de sa sœur aînée, ô combien aimée, qui laissait sans doute son benjamin aussi dans la plus profonde détresse, la vivacité du débat politique ne cessait pas de se produire entre Dodo et Vlado ! Je vous laisse lire l’article.

Giovanni Merloni

1927, de droite à gauche, ma grand-mère Agata, son frère Vincenzo,
son père Gaetano et ses autres frères Vladimiro, Valentino et Vittorio Arangio-Ruiz

LETTRE OUVERTE À UN AMI COMMUNISTE

CHER AMI,
Ta lettre, ô combien agréée et attendue, je t’avoue, avec une certaine anxiété ; cette lettre, ainsi courtoise envers ma personne, ainsi cruelle envers mes idées, ta lettre m’a sur le coup — c’est le mot — frappé, et un peu, comme il arrive, attristé. Tiens, je me disais, la distance, la séparation qui peut se produire entre deux galants hommes, deux collègues, deux amis. Deux qui, plus ou moins, ont la même préparation, et envers plusieurs choses, essentielles, les mêmes goûts : faits, dirait-on, pour s’entendre ! Ensuite, comme il arrive aussi, je me suis calmé, rasséréné. Ce qui m’a rasséréné, c’est une pensée qui elle aussi m’est arrivée soudainement à l’esprit ; une pensée qui m’a fait rire cordialement, bruyamment, même si j’étais seul. Il m’est venu à l’esprit ce personnage de Molière, je ne me souviens plus duquel ni de quelle comédie il s’agissait ; à un certain moment, celui-ci dit : « Je dis toujours la même chose, parce que c’est toujours la même chose ; et si ce n’était pas toujours la même chose, je ne dirais pas toujours la même chose ». Une boutade très drôle, très juste, très amusante, qui me paraît (je ne sais pas bien pourquoi) de goût rabelaisien, que j’appliquais, libéralement et également, à toi et à moi. Parce qu’en fait tous les deux, c’est bien vrai, nous disons toujours les mêmes choses, toujours immobiles, tous les deux, sur les mêmes positions.
Mais au-delà de cette immobilité qui m’a fait si cordialement rire, il y a dans ta lettre, hélas, d’autres choses aussi. Il y a… à mes yeux, bien entendu… Et l’un de nous deux, de cela on n’échappe pas, c’est le meilleur, — ou alors meilleure c’est l’idée qu’il professe; objectivement meilleur ; et donc il a tout le droit et la dignité et la capacité de juger ; et pour moi, c’est moi le meilleur ; tandis que pour toi, au contraire, c’est toi, et avec quelle terrible assurance tu l’affirmes ! Dans ta lettre — que je garderai comme document d’une maladie, d’une épidémie qui attrape aussi (ou de préférence), je vois, les meilleurs —, il y a, esquissée de façon magnifique et exemplaire, cette mentalité nouvelle qui vous appartient tout à fait. Mentalité qui — pour parler net — m’est odieuse, répugnante ; mentalité que franchement, honnêtement je méprise. En force de laquelle donc, avec vous, il est inutile de parler : ce serait du temps gaspillé et même pire. Parce qu’enfin vous ne voulez pas, ne pouvez pas, ne devez pas nous écouter ; vous ne pouvez, ne voulez, ne devez écouter que vous-mêmes. Parce qu’à n’importe quelle chose qu’on vous dise autrement, vous ne pouvez pas, ne savez pas, ne devez pas prêter oreille (entre les trois verbes que les maîtres de la grammaire appelaient « serviles », vas-tu à découvrir lequel est le juste. Juste étant sans doute leur mélange, d’ailleurs caractéristique d’une certaine mentalité). Et vous ne voulez pas, ne prenez pas le soin de nous écouter, tandis qu’en dehors même de l’autorité de vos maîtres, vous avez forgé de vous-mêmes, pour votre usage, avec une délectation extrême, une « liste des livres interdits ». Et tous les livres figurent désormais parmi les livres interdits, tous moins un, ou alors moins deux ou trois. Pour quelle raison ? Parce qu’en vous occupant de nous, en nous écoutant, vous perdriez cette connaissance, cette vérité que vous avez conquise, ou alors vous risqueriez de la perdre. Il s’agit donc d’un concret que nous avons depuis longtemps perdu, que nous allons perdre en tout cas. En face de vous, si « concrets », nous serons toujours des enfants éternels (pour qu’on nous accorde, du moins, la bonne intention), d’éternels grands dadais.
Est-ce que vous dites pour de bon ? Sais-tu, mon cher ami, comment elle s’appelle cette mentalité ? Quel est le nom qu’on doit donner à cette attitude de n’écouter que vous-mêmes, qu’une seule voix ? Ce manque de soin, ce manque d’écoute pour les autres, parce que vous connaissez bien leurs lubies et finalement celles-ci ne peuvent ni ne doivent plus vous intéresser ? Cette épouvantable fermeture, sais-tu, mon ami, quel nom elle porte ? Dans l’un de ses écrits, la lettre à Coen, Manzoni définit et condamne magnifiquement cette mentalité. Cherche ces mots, lis-les ! Sauf si vous classez Manzoni aussi parmi les bons à rien et les dépassés qu’il vaut mieux ne pas approfondir, ne pas lire. Tandis qu’au contraire, si vous le lisiez à fond, il est bien possible que cela suffise à vous montrer l’absurdité et la partialité de votre concret. Cela pourrait vous défigurer.
Au contraire, moi — libéral — je vous lis, je vous écoute. Parfois, je dois vaincre une certaine répugnance, mais chaque jour je lis l’Unità, et souvent Vie Nuove, Società, tous les mois Rinascita. Et, je dois le dire, combien de choses ai-je apprises de vous ! Sans vous et, disons-le bien, sans votre pression, je ne ressentirais pas la nécessité de la « justice »; je ne souffrirais pas, comme j’en souffre, de la gravité insoutenable de certaines différences, de la monstruosité de certaines injustices.
Ce que tu dis (tu quoque), cher ami, c’est une chose, crois-moi, spectaculaire, épouvantable, et exemplaire. Voilà pourquoi je garde ta lettre ; et, une fois ou l’autre, pour son caractère de paradigme, je la commenterai. Mais, pour la commenter, il ne me suffira pas d’un article ni d’un essai. Il me faudra un volume. D’ailleurs, tout ce que j’écris, quand j’écris, est désormais consacré au commentaire de cette mentalité excessive, monoculaire, partielle, qui d’une petite vérité fait, tout simplement, le tout, et court tout de suite aux extrêmes. Il s’agit d’une mentalité pour laquelle plus rien n’existe au milieu, que vous avez choisie, que vous avez imposée à vous-mêmes. Une mentalité que tu adoptes, parmi les autres, et avec toi beaucoup d’hommes d’intelligence et de culture, tant de jeunes parmi les meilleurs que j’ai connus (les extrêmes, on le voit bien, possèdent en eux un terrible attrait). Et chaque fois que je commente cette mentalité, je ne peux pas éviter désormais d’en faire sentir toute l’erreur et toute l’horreur que j’y vois. C’est la même chose qui m’arrivait pendant le fascisme où tout ce que j’essayais sérieusement de dire et écrire — versus erat — c’était forcément antifasciste ; ainsi m’arrive à présent avec vous. Et il arrive à vous aussi, je vois, de parler de politique, d’art, de philosophie. Et pardonne-moi si j’ai dit ce que j’ai dit, si j’ai fait cette confrontation. Excuse-moi, mais c’est ainsi. Et je sais bien quelle différence y a-t-il entre le fascisme et votre « -isme » : le vôtre c’est une chose tragique, mais sérieuse, ayant en tout cas le but de faire une justice ; tandis que celui-là n’était qu’une tragique mascarade. Je vois maintenant que même mon Sophiste (le sophiste de Platon) est consacré au combat de cette mentalité. Il s’agit d’un texte contenant un passage pour lequel je me suis adressé à toi, à ta compétence, un texte dont j’ai longuement discuté avec toi. Et bien, ce texte combat certaines démesures, certains excès et des manques d’humanité. C’est une lutte que dans le Sophiste (auquel — ce n’est pas une boutade — j’ai travaillé pendant à peu près dix ans) je combats avec le Maître, avec Platon. Même si, contre le vieil ami Platon, me découvrant surtout ami, il faut le dire, de la vérité, je me suis vu obligé à combattre le dogmatisme, le naturalisme. Des choses plaisantes et intéressantes, tu verras que tu aimeras aussi, du moins à certains égards.
Une seule observation particulière. Tu dis que c’est une ridicule renonciation au concret celle de Jèmolo, et, si tu veux, la mienne… En fait, mon commentaire à un essai de Jèmolo, publié sur ces mêmes colonnes, est à l’origine de notre dispute : tu dis que nous nous dérobons à la lutte rien que pour défendre certaines lubies… Et non, cher, il ne s’agit pas de lubies, mais de choses bien concrètes, concrètes comme le besoin et la faim — même si c’est sûr, j’en suis bien d’accord qu’il faut d’abord vivre, et après l’on peut philosopher. Tu dis que nous osons même dire : — il vaut mieux demeurer seuls ; c’est sans doute mieux ! et que nous en éprouvons le désir. Et tu dis qu’il faudrait comparer notre « renonciation » à la fameuse taquinerie que fit un mari à sa femme pour la faire enrager… Il s’agit d’ailleurs d’une très vieille comparaison, toujours efficace et jolie… mais cela n’est pas pour moi, puisque moi, je le répète, je demeure toujours pleinement dans le concret. Et bien si notre renonciation est risible et méprisable, je me demande qu’est-ce qu’ils sont votre activisme et votre concret.
Cela amène les hommes, la majorité des hommes, à une invalidation, à une émasculation collective, que plusieurs subissent avec du plaisir même (il arrive cela aussi, au monde), — exception faite pour les gens du parti qui détient la dictature et pour les dictateurs du parti dictateur. Peux-tu m’expliquer tout cela ? Ou alors s’agit-il encore d’un éhonté mensonge, d’une bagatelle idiote ? Vous êtes capables même de dire que cette invalidation, oui, on ne peut pas la nier, mais c’est une chose, hélas, nécessaire dans un premier temps, et provisoire. Bien sûr, provisoire ! Et toi, reste ici à nous attendre, Calandrin ! (1)

Me vient à l’esprit ce qu’on dit justement de la rédemption. Après laquelle, comme après chaque conversion, s’engendre, dans l’âme du converti, une force dans l’amour et dans la pratique du Bien qui n’existait pas avant ni aurait pu y être. Le doute, la victoire sur le doute sont en fait salutaires ; tandis que la plupart des missionnaires font partie de ceux qui ont douté. Non, ça c’est sûr, ceux qui ont toujours été braves et bons comme papa et maman les avaient voulus. Mais de ceux que papa et maman ont renvoyés, à un certain moment, à se faire bénir. D’ailleurs, il est bien clair que cela doive se passer ainsi. S’il n’avait pas été ainsi, si tous les enfants avaient été toujours de braves enfants attachés au père et à la mère, il n’y aurait même pas été le Christianisme. On était encore à l’ère païenne ou même au fétichisme ou alors… laissons tomber ! Cependant, si l’on considère comme vrai ce qu’on disait à propos de la bonté et de la nécessité de la conversion et de la rédemption (et, même si cela n’arrive pas bruyamment, toute personne bien est, de quelque façon, un redent, un converti), je me demande si pour cela un père voudrait que sa fille fît provisoirement la… traviata, ou que son fils, avant, faisait le voleur. Ce que serait aussi un éloge de l’hérésie que vous n’admettez pas, que vous condamnez. Toujours, bien entendu, provisoirement ; ou jusqu’à l’eschatologie de la disparition définitive du mal du monde, jusqu’à l’unification de tout le monde. Utopie, uchronie (2), bien majeure que l’unification envisagée par le pauvre Dante.
Toujours est-il que, comme je dis une fois malignement, vous ne comprenez plus ces mots à nous. Et vous ne voulez pas les comprendre, parce que vous êtes naturellement ou, comment dis-je ? sub-volontairement « bouleversés » (pour répéter le terme utilisé dans mon article). Et vous ne les comprenez pas parce que dans la « nouvelle société » que vous préparez (oui, à une société nouvelle ou renouvelée, on aurait tous pour de bon le devoir de penser, mais avec un autre esprit, une autre mesure — : vous riez bien sûr de la mesure), en cette société nouvelle, vous serez les geôliers et non les détenus, ou du moins vous aspirez à ce rôle de geôliers. Tout comme Platon (tu vois, cher ami, que je te mets en bonne compagnie), qui est geôlier et non détenu quand il se laisse conduire par l’imagination et la méditation à ordonner toutes les invalidations et les saletés qu’il ordonne. Sans s’en apercevoir. (Tout cela arrive dans La République, dont je veux publier une anthologie bien soignée : cela pourra être une chose très instructive)

Dans quelques jours nous nous verrons, dans quelques jours, tu me promets, nous nous rencontrerons. Ce que nous nous dirons, je ne le sais pas. Ce qu’il arrivera, qui sait, avec le cœur que nous avons ; ayant la chance de n’être pas diplomatiques, tous les deux : ce que nous avons dans le cœur, nous l’avons sur la bouche.
Ce sera ce que ce sera. Mais je suis bien heureux de la rencontre, et toi aussi, je l’espère.
Avec beaucoup d’amitié et de cordialité
ton
Vladimiro Arangio-Ruiz

15 janvier 1983, Mon oncle Dodo lors de mon second mariage

(1) Calandrin est un personnage très naïf du Decameron de Giovanni Boccaccio, qui, entre autres, avait cru à l’existence d’une pierre appelée “elitropia” : une pierre au pouvoir extraordinaire : n’importe quelle personne qui la porte sur elle ne peut pas être vue par aucun de ceux qui regarde là où cette personne n’est pas.

(2) Le mot est inventé par Charles Renouvier, qui s’en sert pour intituler son livre Uchronie, l’utopie dans l’histoire, publié pour la première fois en 1857. L’« Uchronie » est donc un néologisme du XIXe siècle fondé sur le modèle d’utopie (mot créé en 1516 par Thomas More pour servir de titre à son célèbre livre, Utopia), avec un « u » privatif et, à la place de « topos » (lieu), « chronos » (temps). Étymologiquement, le mot désigne donc un « non-temps », un temps qui n’existe pas.

Des figures… humaines (Extrait de la Ronde du 15 novembre 2018)

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Aujourd’hui, je publie un texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 novembre dernier, autour du thème « figure/s », publié ce jour-là sur le blog JFrish de Joseph FRISCH.
G.M.

Antonio Donghi. In villeggiatura

Des figures… humaines

« Comme autant d’arbres constellant le paysage des paradis perdus de notre enfance et jeunesse, les figures du père et de la mère avec celles des grands- parents, des tantes, des oncles et des cousins aînés ne sont pas forcément les seules qui ont assisté avec bienveillance et curiosité à l’évolution de ma personnalité en me « donnant l’exemple », comme l’on dit, ou alors en me proposant un chemin plus accidenté, pour ainsi dire « hérétique » qui m’a donné la chance de respirer le souffle de la liberté et de la beauté. Je suis doublement redevable à ceux qui m’ont appris à respecter le travail et le sacrifice nécessaires à bâtir et entretenir toute petite ou grande communauté humaine, en me fournissant en même temps les outils indispensables pour apprendre moi-même à reconnaître et aimer la beauté dont la nature, la poésie et l’art nous font cadeau… »
Après avoir écrit ces premiers mots, j’étais déjà fatigué et même épuisé. Les figures qui se promenaient parmi les bancs lançaient de temps en temps des regards désolés et impatients aux collègues installés derrière la chaire : est-ce qu’on avait bien choisi le sujet du thème en classe ?
À mon avis, c’était tout à fait inhabituel de condenser l’énonciation du devoir en classe en un seul mot : « figure ». Bien sûr, cela a été dit, on peut décliner ce substantif jusqu’au pluriel. Et ils ont bien fait à le préciser, parce qu’en fait ce serait inexact et trompeur de se borner à une seule figure hiérarchiquement posée sur un trône comme un roi absolu. Mais ils auraient pu mettre une explication, nous donner quelques repères en plus… Heureusement, Giuliano Manacorda, mon professeur d’histoire, nous a rassurés sur ce point : « ne songez surtout pas à Napoléon ou à Garibaldi ! Vous seriez obligés de fantasmer aussi autour de leurs figures d’exilés et de leurs îles… » avait dit le professeur d’un ton complice.
« Oui, c’est ça, avait ajouté Antonia Cellini, professeur d’histoire de l’art. Il faut s’éloigner de l’idée de l’icône ou de la représentation sacrée, même s’il s’agit bien évidemment de figures ayant eu un rôle très important dans les différentes civilisations ! »
Mon voisin de banc voudrait me montrer une illustration scandaleuse dont il s’est procuré une copie : un tableau, très fameux, d’un peintre nommé Courbet.
« Mais tu vas trop vite aux conclusions, je lui rétorque. Si Manacorda a la même vision laïque et anticonformiste que la Cellini (descendant, fort probablement, de l’excellent sculpteur Benvenuto Cellini…), cela ne veut pas dire que le professeur Pagani ou la Rizzo, par exemple, malgré leur approche respectivement mathématique et scientifique, soient-ils d’accord pour développer le thème de la figure à partir de la transgression comme principe fondateur ! »
Me voyant discuter de façon audible avec mon camarade, le professeur d’italien, Steno Vazzana, nous a rappelé Dante et l’Arioste :
« Vous devriez savoir que ces deux maîtres absolus de l’écriture figurative ont soumis leur talent visionnaire et débordant à l’intransigeante discipline de la musique des mots, ayant enfin le but de célébrer la dignité de l’homme et son devoir de se dépasser ! » Puis, il s’est approché de mon oreille — suscitant immédiatement la jalousie de toute la classe — et m’a soufflé un conseil : « souviens-toi de la métaphore ! »
Rouge de honte, je remets mon nez sur la feuille déjà chiffonnée et très peu présentable, mais je ne trouve pas une bonne métaphore à laquelle m’accrocher. Je reprends donc mon vagabondage à tâtons : est-ce qu’il existe une figure qui ne s’inscrit pas dans une enceinte de forme rectangulaire, ou, plus rarement, ronde ou ovale ?

Mon père au musée

« Mon père m’a transmis l’amour pour la musique et une certaine curiosité pour le dessin. Ma mère – goutte après goutte – m’a appris l’amour pour les trésors cachés dans les églises, les musées et les villes anciennes et aussi le goût pour les étoffes, les papiers colorés. Elle faisait de son mieux pour chercher tout ce qui pouvait rendre, par la beauté d’une petite lumière inattendue, plus supportables notre austère foyer et notre façon de sortir, dignement habillés, dans le monde… Donc, j’ai été élevé surtout par l’exemple… »
J’avais fini d’écrire ce mot, « exemple », quand il s’est produit dans la salle un vacarme inattendu : sans saluer personne, mon ancienne professeur de français, Hortense Lamy, au milieu des applaudissements de ses élèves les plus dévoués, s’est rapprochée de moi :
« Écoute, mon enfant, j’ai une surprise pour toi : te souviens-tu de Cyrano de Bergerac ? Il a le même nez que ton professeur de mathématiques et le même cœur que celui de lettres… Il va t’aider ! »
« À côté des figures en chair et os que nous avons appris au fur et à mesure à reconnaître et aimer, avant de les installer dans notre « cosmos affectif », elles sont innombrables les figures qui nourrissent notre imaginaire de lecteurs : voilà ce que Cyrano a eu la bonté de me dicter… En fait, ajoute-t-il, si la poésie peut très bien dessiner ou peindre par les mots et leur musique les figures humaines, en les rendant immortelles, la peinture et les arts visuels en général ont la faculté de fixer l’esprit et l’âme du sujet représenté, en l’inscrivant dans des décors plus ou moins adaptés… »
« Il faut d’ailleurs bien situer la figure par rapport au paysage, ai-je ajouté, en empruntant mes réflexions à la farine de mon propre sac. Si le paysagiste a l’ambition de décrire analytiquement ou saisir au vol un coin de monde qu’il aime et découvre en même temps, le peintre de figures s’engage à « zoomer » des parties privilégiées, des scènes où d’habitude la figure humaine s’installe au milieu : des scènes où l’on racontera-évoquera synthétiquement un événement ou, symboliquement, une histoire… »
J’étais finalement en train de me caler dans le thème le plus intéressant de mon devoir, quand je me suis aperçu d’un rire suffoqué, éclaté sur mon côté entre mon camarade et Cyrano. Ce dernier regardait obliquement la reproduction en noir et blanc de l’œuvre incontournable de Courbet, tandis que mon camarade insistait à dire qu’il n’y a pas d’art sans transgression. Cyrano avait lui aussi visité la Cappella Sistina et connaissait tout ce que Michelangelo avait dû endurer avec ces corps nus… Il avait aussi entendu parler du Caravage et de sa profonde rébellion contre l’hypocrisie des scènes sacrées aux visages sans aucune personnalité. Certes, le Caravage avait en lui une certaine violence… cependant, de sa brusque révélation de la vérité jaillissait une telle beauté !
« La figure étant toujours révélatrice d’un choix, d’une volonté de représentation fidèle ou déformée, ai-je vite écrit dans l’espoir de réussir enfin à dire, avant le son du tocsin scolaire, quelque chose de correct. On peut passer de la figure charismatique à la caricature, de la vision décalée à l’expression transgressive… voilà pourquoi la figure humaine a été toujours soumise au jugement des communautés les accueillant ou les rejetant en fonction de leurs différentes mentalités et cultures … Voilà pourquoi en certaines sociétés l’on arrive même à considérer les figures humaines comme autant de chevaux de Troie ayant pour but la destruction de leurs convictions et usages…»

Paolo Merloni, Mon arrière-grand-père au bureau, acrylique sur toile, 2005

En me réveillant de ce rêve « instructif » qui virait déjà au cauchemar, j’ai commencé à regarder d’un œil différent le petit tableau qu’avait fait mon enfant Paolo lors de sa première exposition, consacrée au thème de la famille. Comme vous pouvez bien le constater, il était parti de la photo en noir et blanc de la figure paternelle la plus charismatique dans notre famille et l’avait petit à petit transformée. Sa transgression n’a rien à voir avec la série de photos de Marilyn qu’Andy Warhol avait ressuscitée comme héroïne de la répétition. Mon grand-père Giovanni, par le biais des couleurs tout à fait inédites que Paolo avait choisies, semble se réjouir des caresses moqueuses de son arrière-petit- fils tandis qu’il demeurerait probablement ennuyé entendant lire des tomes autour de sa vie extraordinairement vivante et de sa mort ordinairement triste.

Giovanni Merloni

Au-delà de la vitre, est-ce la mort une chose vivante elle aussi ? (Rendez-vous des Poètes sans frontières avec Jean-Yves Lenoir)

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Vital Heurtebize et Jean-Yves Lenoir

Au-delà de la vitre, est-ce la mort une chose vivante elle aussi ? 

Ces petits papillons, qu’on appelle éphémères,
Que nous dis-tu, poète ?
Qu’un bénitier de pierre,
Dans le froid, dans la glace, a retenu leurs ailes.
De mes aïeuls sont-ils, – ô mon père, ma mère,
Les ombres immortelles ?

Jean-Yves Lenoir, dans « Pardi ! », La Nouvelle Pléïade, 2017 (page 7)

Vital Heurtebize et Jean-Yves Lenoir

Les rencontres poétiques au Hang’Art (Paris 19e) se font de plus en plus intéressantes, passionnantes et, sans doute, pour ceux qui y auront participé, mémorables. Vendredi 23 novembre 2018, dans un coin tranquille de ce vaste local auprès du bassin de la Villette, d’habitude accaparé par les jeunes gens en quête d’insouciance, Vital Heurtebize et les Poètes sans frontières ont accueilli Jean-Yves Lenoir, écrivain, poète et homme de théâtre reconnu depuis plus de quarante ans.
Acteur, metteur en scène, enseignant la diction et l’art dramatique, Jean-Yves Lenoir dirige la compagnie de théâtre Le Valet de Cœur à Clermont-Ferrand. Ses passions : Molière, la langue française et son évolution au cours de l’Histoire.
Auteur de pièces de théâtre, de nouvelles, d’essais et de plusieurs recueils de poèmes, Jean-Yves Lenoir a été invité pour nous parler de son dernier texte poétique : « Pardi ! », publié en 2017 par la Nouvelle Pléiade

Jean-Yves Lenoir et Claire Dutrey

Je regrette vivement de n’avoir pas eu le réflexe d’enregistrer : d’abord la conversation entre Vital Heurtebize et Jean-Yves Lenoir ; ensuite la vive voix de Claire Dutrey qui nous a fait cadeau d’une lecture touchante et très intelligente des extraits les plus significatifs du livre ; enfin le débat entre l’invité et les poètes présents où l’on a pu apprécier à fond l’humanité et la grande sincérité de cet Auvergnat d’adoption qui nous a parlé comme à des amis, sur le fond d’une question ancestrale qui tôt ou tard frôle l’imagination de l’être humain.
Un jour, nous serons accoudés au dernier balcon de la vie, ou, si l’on veut croire à la voix de Claire — qui donne au mots de ce poète une résonance particulièrement mystique, douloureuse et apaisée à la fois —, en regardant la pluie à l’encre violette qui coule lourde ou légère, nous imaginerons de dialoguer avec des êtres invisibles qui nous attendent au-delà de la vitre. Ou alors de dialoguer avec la mort comme s’il s’agissait d’une nouvelle vie :

L’automne a ses couleurs de chasselas.
Ce sont pourtant des gouttes violettes, presque noires, qui tombent sur ma fenêtre.
Violettes, presque noires : encre violette, lourde, collante, comme le goudron qui, chaque année, revêtait la coque de notre barque.
Sur l’Indre.
Ces gouttes m’indiquent de me préparer. Je pose un genou sur les carreaux du dallage. Confessionnal ?
— Debout ! dis-je. Pas de genou sur les carreaux du dallage, il y a trop de fierté en moi ! Debout !
Je reste droit : droit devant la fenêtre, droit embarrassé de mes bras comme je l’ai toujours été, un peu ridicule.
— Sais-tu que tu es un peu ridicule ?
Les gouttes sont épaisses. Elles dessinent des formes qu’il m’appartient d’interpréter. Je n’ai pas le temps d’interpréter, je dois faire ma toilette. La grande toilette du dimanche dans la bassine en fer, nu devant la fenêtre.
— Et si l’on me voit ?
— La pudeur n’est pas de mise.
Je remercie le Créateur de m’envoyer ces gouttes d’encre violette presque noire, annonciatrices du départ.
— Je ne prendrai pas de valise.
Que mettre dans une valise ? Un brin d’herbe ? Un brin d’herbe fragile qui, sur le trottoir, perce le goudron ?
— Le goudron ! Les gouttes d’encre.
Ou bien quelques pivoines ébouriffées sur leur vase ?
Ou bien une marqueterie de pierres dures, un huile sur toile de Jean-Baptiste Monnoyer ?
Il y a belle heure que j’ai laissé de côté ces objets qui m’étaient chers. Il me suffit de savoir chantonner la symphonie en sol mineur et murmurer pour moi-même :
— « Non. L’amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu’on lui trouve… »
Les gouttes d’encre s’épaississent sur la fenêtre.
Autrefois, sur le banc de la petite école, ma voisine, Janine, émaillait ses dictées de gouttes d’encre violette.
— Des pâtes ! Ça cache les fautes, murmurait-elle en riant.
Cacher les fautes ! Toute ma vie, j’ai eu la sensation d’être observé, d’être coupable sous le regard. Toute ma vie j’ai caché des fautes imaginaires.
Je m’en vais, je pars. Je ne prends à la main qu’un cartable.
— Créateur, dites-moi qu’il y aura là-bas chez vous, des dictées à l’encre violette ! Oui ! S’il vous plaît !
Vite un cahier de quatre-vingt-seize pages, à grands carreaux, à grande marge. Et une trousse d’écolier.
Je suis prêt.

Jean-Yves Lenoir, « L’encre violette », dans « Pardi ! », La Nouvelle Pléïade, 2017 (pages 11-12)

« Je suis prêt » ! conclut sereinement Jean-Yves Lenoir.
Dans un de ses poèmes les plus touchants, Vital Heurtebize parvient à la même disposition d’esprit :

L’existence n’était qu’une entre-parenthèse :
je la quitte aujourd’hui sans regret ni rancœur.
Sachez que nul fardeau désormais ne me pèse :
Je retourne à ce monde… Eh ! la joie dans les cœurs !

Vital Heurtebize, « Eh ! la joie dans les cœurs ! », « Sur les Parvis du Temple », La Nouvelle Pléiade, 2018, page 88.

Au bout de sa riche production poétique et de sa vie d’homme engagé dans la transmission des valeurs de la culture et de la solidarité, Vital Heurtebize nous propose enfin une conception « religieuse » de la mort, qui ne se sépare jamais de l’idée du dépassement de nous-mêmes et donc d’un chemin d’élévation de l’esprit et de l’âme qui nous amène à Dieu une marche après l’autre : une sorte d’itinéraire « de l’esprit (et de l’âme) vers Dieu » comme celui que proposa de son temps Saint Bonaventure aux philosophes chrétiens.
La vision philosophique et humaine de Jean-Yves Lenoir ne s’éloigne pas beaucoup de cette même idée d’un escalier entre terre et ciel qu’il faut grimper si l’on veut « grandir et apprendre la vie » jusqu’à la dernière minute qui nous est accordée.
Suivant ses mots, l’aspiration profonde de Jean-Yves est celle de pouvoir continuer à dialoguer avec lui-même tout en s’interrogeant sur le mystère de la beauté qui nous entoure : « Qui a créé cela ? » dit-il, s’accompagnant d’un geste efficace à l’intention du bassin de la Villette, de son ciel lumineux, de ses passants insouciants, de ses arbres et ses barques…

Au-delà de la vitre, est-ce la mort une chose vivante elle aussi ? En fait, on ne demande au ciel que de mourir en paix, de protéger notre mort individuelle par la survie heureuse de ceux qui nous entoureront au moment du départ. On s’attend du Ciel — ardemment et silencieusement dans notre for intérieur — qu’il garde sa beauté et ses bienveillants caprices pour que la sagesse et l’amour chez les humains ne cessent pas de prévaloir sur la bêtise et la haine.

On me dit que les nuages ne transportent plus l’automne.
Ni la pluie.
La pluie d’automne, et son chlorure de sodium, ses molécules de zinc que la gouttière posait jusque sur ma langue.
Les nuages : de grands paniers d’osier, embellis de crayons de couleurs. « Du bleu, du rose, du blanc, du vert, du blême », récite le poète. Dans une trousse, avec une fermeture Éclair.
— Une fermeture à glissière, rectifiait ma mère.
Dans un étui, dans une boîte en fer, dans une boîte en bois à tirette et encoche !
Alignés, crayons de couleur, en bois, que je m’interdisais de tailler afin qu’ils restent unis toute leur vie : douze, dix-huit, vingt-quatre.
Ils transportaient des bancs de cire et des prières. Je priais. Oh ! oui,je priais, quand les nuages transportaient des missels et des pages dorées et des signets de soie. « Mon Dieu, faites que, mon Dieu, faites que…, s’il vous plaît. »
Je n’oubliais jamais . « S’il vous plaît ». Car les nuages d’automne, si disciplinés dans leur voyage depuis l’océan, m’enseignaient la courtoisie. J’aimais la courtoisie des nuages et cette révérence qu’ils dansaient juste au-dessus de moi, lorsqu’ils se rencontraient et fusionnaient.
J’aimais leurs parfums de cire et de bougie mêlés : bien sûr ! puisque j’étais agenouillé sur notre banc d’église. Parfum de laiton de la petite plaque vissée dans le dossier du banc : « Famille Duchêne-Huault ». La terre grasse – déjà les champs sont boueux, déjà quelques flaques creusent l’allée de la forêt : c’étaient les paysans, par leurs brodequins, qui portaient la terre grasse sur le dallage de l’église. Et cette espèce d’herbe mouillée, parfum de chanvre sous les statuettes de stuc, sous l’harmonium, nitrate de potassium, salpêtre.
Une champlure sur les mains de mon père qui rentrait de la cave.
Un savon chaud enveloppant ma mère, des pieds à la tête. Ma mère, disais-je, est un chaudron de lessive à elle seule.
— S’il vous plaît.
Et chacun des nuages en forme de grelot, — Tu sais bien, Janine, les grelots qui vibrent sur les tiges des graminées, — Les amourettes ! — Les amourettes, oui, que je cueille, que j’assemble, en un bouquet pou toi.
On me dit pas que les nuages ne transportent plus l’automne.
Ni la pluie.
On me dit.
Que c’est à moi, vieil homme, d’inventer les nuages de l’automne,
et d’inventer la pluie.
C’est à moi, vieil homme, de coller sur le ciel des gommettes de couleur, du bleu, du rose, du blanc, du vert, du blême.
De crayonner,
d’écrire sur le papier des gouttes de pluie.
On me dit.
Des gouttes de pluie d’automne.
S’il vous plaît

Jean-Yves Lenoir, « On me dit » « Pardi ! », La Nouvelle Pléïade, 2017 (pages 76-77)

Christian Malaplate

Jean-Baptiste Besnard

Aujourd’hui, le thème de la disparition va devenir moins une question individuelle que l’annonce d’une mort collective, où le constat d’un analphabétisme de retour attaquant et meurtrissant les valeurs fondatrices de notre société s’accompagne dramatiquement au spectacle quotidien de « guerres qui n’ont rien su apprendre de l’Histoire » et d’actes violents contre l’humanité et sa culture :

Hiver à voyagé depuis l’enfance,
Charriant ses pierres et ses copeaux de givre. Ses dentelles de glace sur l’ourlet des chemins. Ses ruisseaux grossis de glaise, couleur d’écorce lorsqu’un fil de lumière traverse les nuages.
Voyagent les chemins, les raizes boueuses où le soulier se prend au piège, voyagent aussi les terres durcies dans les champs recouverts d’herbe rase séchée.
Craquement sous la semelle.
Allons ! l’odeur de terre et d’herbe est venue jusqu’au soir, convoyant avec elle l’odeur antique de cave. Jusqu’au soir, cette odeur antique de cave, qui mêlait la roche et le vin, les tonneaux, les outils de charronnage, l’humidité suintant des parois.
Voici, incertain parmi les campagnes et les brumes, imaginaires peut-être, les logis allongés, faisant l’amour sans fin, sans repos, tandis que les fosses rondes, presque parfaitement rondes : il en est ainsi d’Hiver qui dessine la géométrie, invoquent le silence. Deux touffes de joncs — Hiver méticuleux rectifie : trois touffes de joncs et des bouquets de chêne et des claies de peupliers fiers, plats, décharnés célèbrent ces vêprées.
Trop d’adjectifs, pensé-je, me relisant. L’hiver est nu.
Nu !
Et froid.
Ce sont des campagnes et des brumes rassurantes.
Rassurantes puisque j’entends une voix qui chuchote :
— À quoi bon, là-bas, ce tumulte des hommes de ce monde, ces guerres qui n’ont rien su apprendre de l’Histoire ? On les appelle aujourd’hui terrorisme, fanatisme, extrémisme et l’on redit « guerres de religion » !
Voix de Voltaire ? De Dieu ? De Non Dieu ?
Rassurantes puisque Hiver a voyagé depuis l’enfance.

Jean-Yves Lenoir, Hiver à voyagé depuis l’enfance, « Pardi ! », La Nouvelle Pléïade, 2017 (pages 27-28)


Le thème de l’au-delà chez les Poètes sans frontières

Si j’avais su garder une trace plus précise de la rencontre de vendredi 23 novembre, j’aurais pu mieux exploiter la tâche de relater le fond de ce « discours » que nous ont confié à l’unisson la verve irrésistible de Vital Heurtebize, le charisme de Claire Dutrey et la « présence contagieuse » de Jean-Yves Lenoir.
Ce qui a rendu particulièrement intéressante cette rencontre, en plus de l’ancienne familiarité et amitié entre Vital et Jean-Yves ce fut donc la coïncidence thématique qui était aussi une correspondance d’états de l’âme et de l’esprit entre ce « Pardi ! » de Jean-Yves Lenoir et « Sur les Parvis du Temple » de Vital Heurtebize, tandis que chez les Poètes sans frontières on ressentait encore vif et vibrant l’écho d’un troisième livre : « En état d’urgence » de Jean-Noël Cuénod, qui pose la même question en l’inscrivant de façon encore plus explicite – s’inspirant sans doute à une conception de l’au-delà laïque et matérialiste, très proche de celle de Diderot – dans les sombres décors du Paris au lendemain du Bataclan et des meurtres en chaîne d’une nuit de massacre.

Jean-Noël Cuénod

Dans ce texte émouvant et forcément amer, Jean-Noël Cuénod choisit des mots très efficaces et poétiques à la fois pour exprimer son désespoir profond au sujet de la mort collective s’échouant dans un « bilan » :

Dans les sillons du ciel
Homme petit homme
Tu as semé tes larmes

Creuse creuse creuse
Ta tombe tu tombes
Tu tombes
Dans le sein moelleux puant
De la sous-terre

Tu te terres
Te taire
Tu n’es qu’un bruit qui fait tinter
Le silence

Jean-Noël Cuénod, « Bilan », dans « En état d’urgence », La Nouvelle Pléiade, page 44.

Est-ce une coïncidence ? Rien qu’en deux mois, entre le 21 septembre et le 23 novembre quatre poètes — Vital Heurtebize, Jean-Noël Cuénod, Jean-Yves Lenoir et Jean-Baptiste Besnard (qui dans son « Au fil des ans » ne s’est montré pas moins sensible à ce même sentiment de catastrophe imminente) – se sont rendus dans un endroit on ne peut plus parisien, le bassin de la Villette, l’un des lieux-témoins de l’identité de Paris et de sa lutte acharnée pour exister au jour le jour, en dépit de toutes les intrigues et les fanatismes qui voudraient l’écraser en le défigurant, et ils ont ajouté leurs voix sensibles et inspirées à la question de notre au-delà, dévoilant bien sûr des conceptions philosophiques assez différentes, mais ouvrant la voie à un discours commun.


Olivier Lacalmette

Nous vivons à l’époque d’une profonde déception morale et culturelle, notamment vis-à-vis de ce monstre technologique et financier qu’on appelle « croissance », amenant chez quelques-uns une richesse exagérée et éphémère, tandis que la plupart des citoyens du monde se retrouvent coincés dans la détresse et la solitude.
Les « guerres de religion » ne sont alors qu’une des innombrables facettes de l’action destructrice de ce monstre technologique et financier qui semble désormais échapper au contrôle des nations : même si, de toute évidence, « les Rois sont nus » les plus graves outrages aux principes de justice et d’humanité ne font plus scandale ! À toutes les latitudes, les Rois, même nus, ne cessent pas de diviser leurs peuples pour les neutraliser et leur imposer un pouvoir absolu et aveugle. Même en France, l’ancienne République dont nos ancêtres nous ont fait cadeau au prix de leur sang semble avoir oublié ses règles de démocratie, ses contrepoids aux excès de pouvoir, son esprit de solidarité et de respect pour chaque citoyen. Et les citoyens, abandonnés à eux-mêmes par le manque de réponses cohérentes de gouvernements soi-disant démocratiques, cognent contre l’impuissance de leur indignation, de leur insoumission même…
Tout cela nous fait bien comprendre que personne ne prendra sérieusement en charge les problèmes de la planète, à commencer par le changement climatique. Notre disparition personnelle s’inscrit désormais dans une période vraiment néfaste où la violence de l’accumulation du pouvoir et de l’argent — tout en amenant la disparition des saisons avec des profonds changements physiques des lieux que nous avons appris à aimer —, ne fera qu’accélérer les procès de migration des peuples d’une partie à l’autre de la planète.
« Que restera-t-il de tout cela ? Dites-le moi ! »

Les grands hommes, par le sacrifice de leur vie, consacrée à la création et à la transmission de pensées profondes et généreuses imprégnées de beauté, laissent une trace et des preuves de leur passage dont la postérité ne devrait jamais se passer. C’est dans une telle transmission que réside le peu d’éternité qu’on peut soustraire à l’oubli d’un monde qui change continuellement, avec ce réflexe incorrigible de tout détruire et rien ne respecter de ce que les générations précédentes nous ont confié…
Heureusement, dans la postérité, on découvre toujours l’existence de terrains fertiles et de personnes animées, au contraire par un très sain sentiment de conservation : il ne s’agit pas seulement des œuvres connues et inconnues des artistes et des poètes en grand nombre qui nous quittent sans avoir eu le temps de nous faire connaître la totalité de leurs trésors, mais aussi de leurs pensées intimes et secrètes : elles sont très importantes pour achever enfin le portrait de ces hommes grands et pour compléter aussi la fouille passionnée de leur œuvre.
Au-delà de toute croyance, celle qu’énonce Ugo Foscolo par ses vers merveilleux serait en fait ma propre religion : celle de faire tout le possible pour que les traces excellentes de chaque civilisation soient gardées et remémorées pour que la sagesse et l’amour demeurent, soustrayant à l’oubli la beauté de la vie avec la saveur du temps où elle s’est déroulée au présent.

« A egregie cose il forte animo accendono
l’urne de’ forti, o Pindemonte; e bella
e santa fanno al peregrin la terra
che le ricetta. »

Ugo Foscolo, « Dei sepolcri »

(« Devant l’urne des forts, ô Pindemont ; et belle
Et sacrée elle fait au pérégrin la terre
Qui les recueille… »

Ugo Foscolo, « Les tombeaux, traduction de Gérard GENOT sur Chroniques italiennes n. 73/74, 2-3 2004.)


À la rencontre de M. Molière et M. Voltaire avec Jean-Yves Lenoir

La perception de l’au-delà qu’on reçoit après la lecture de « Pardi ! » de Jean-Yves Lenoir est très proche de celle d’Ugo Foscolo. L’auteur et metteur en scène serait peut-être d’accord pour ressusciter dans un théâtre « Les dernières lettres de Jacopo Ortis », ce magnifique poème proto-romantique en prose consacré au déchirement et à l’exil qui fut de son temps l’objet d’un silence assez brutal et souffre encore, à l’étranger et notamment en France, d’une sous-évaluation vraiment incompréhensible.
Tandis que des oeuvres comme celle-là demeurent ensevelies et destinées à l’oubli, que restera-t-il des tourments et des passions intimes qui y sont dévoilées ?
Que deviendront-elles les traces indélébiles qui sillonnent notre corps, quand celui-ci ne sera plus là ?
Jean-Yves Lenoir, un poète très sensible qui sans hésitations se déclare heureux — parce qu’il a eu la chance de consacrer sa vie au théâtre, où il a pu exploiter jusqu’au bout sa personnalité d’artiste tout en nourrissant son amour inébranlable pour la langue française — s’interroge pourtant sur le sens ultime de l’existence lorsqu’on atteint le moment de l’extrême bilan.
Qu’y a-t-il au-delà de la frontière invisible séparant les tourments et les passions de la vie du néant de la mort physique ?
La petite trace de notre passage, le souvenir ou la preuve de nos œuvres, avec les traits flous de notre figure unique, dont quelques-uns se souviendront et d’autres demeureront intrigués ?
Rien que cela ?

Après ma deuxième lecture de « Pardi ! », je crois avoir décrypté en cette « question de l’au-delà » pas seulement une interrogation sur l’éventualité d’un « après » de l’âme. J’y vois aussi un souci tout à fait humain, s’adressant à ceux qui resteront.


Il s’agit d’ailleurs d’un souci que je partage tout à fait parce qu’en fait tout cela se déclenche avec la sensation extrêmement douloureuse d’un manque primordial, d’une occasion ratée. Une sensation d’autant plus pénible que c’est un poète et homme de théâtre qui a été depuis toujours porté à la narration et à la réflexion. Quel est le souci qu’on dénoue et qu’on aime au bout de l’agréable et merveilleuse lecture du texte de Jean-Yves Lenoir ? Le souci de n’avoir pas tout dit ? Certes, c’est déchirant de n’avoir pu prolonger un peu leur vie et de quelque façon l’éterniser en la racontant, surtout pour ceux qui auraient été en mesure de le faire, et, comme le disait Gabriel Garcia Marquez, découvrent qu’ils ont vécu leur vie justement avec le but de la raconter. Mais je ne crois pas que ce poète qui ose scruter le mystère de la mort au-delà de la vitre s’inquiète vraiment de n’avoir pas eu le temps de confier quelques-uns de ses joies et tourments secrets à la postérité. Je pense qu’il s’inquiète surtout du dialogue, qu’un jour devra s’interrompre, avec ses interlocuteurs intimes et privilégiés, c’est-à-dire ses maîtres adorés, soient-ils des philosophes comme M. Voltaire ou M. Diderot ou des hommes de théâtre, comme M. Molière… Est-ce qu’il les rencontrera, encore, au-delà de la vitre noircie par les encres violettes ?

Giovanni Merloni



« Guetter pour ne pas sombrer » : la poésie de Richard Soudée à l’encontre de la nostalgie et de la peur

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« Guetter pour ne pas sombrer » : la poésie de Richard Soudée à l’encontre de la nostalgie et de la peur  

Dans les rues de Paris
Je lance des flèches fulgurantes
Les flèchent font mouche
Et leur magie se répand indéfiniment
Par la couleur incendiaire qui reste au cœur
Par la masse verte qui s’installe au ventre et remonte
En pleine floraison
Dans la poitrine de mes amis

Richard Soudée, extrait d’un poème pour Mimi (page 77)

Le matin du 7 mai 2016, nous étions de bonne heure, ma femme et moi, à la Gare de l’Est avec notre billet Transilien. Nous songions à quelqu’un qui viendrait nous récupérer à la gare de Coulomniers pour nous emmener ensuite au cimetière de Pommeuse, où devait se dérouler une cérémonie pour Pierangelo Summa, ayant disparu l’année précédente. Mais c’était trop tôt et Mirella, la veuve de Pierangelo, avait insisté : « Vous venez avec un de mes amis, je lui parle et je vous rappelle… »
C’est comme ça que j’ai connu Richard Soudée. Collègue de Mireille Summa à l’université, celui-ci avait consacré sa vie au théâtre et à la poésie. Mais, comme il arrive souvent dans les rencontres humaines, surtout quand des sentiments d’amitié s’y installent, il m’a fallu beaucoup de temps avant de l’apprendre pleinement.
Pendant le voyage d’aller j’ai su presque immédiatement que cet homme doux, mesuré et pourtant ferme et intransigeant en ses propres convictions était gravement malade. Depuis trois ans désormais, il luttait avec la mort, essayant de se frayer un chemin parmi les redoutables protocoles et le manque total d’initiative et, parfois, de compétence, chez les médecins hospitaliers : « Il faut vraiment avoir de la chance ! C’est rare de trouver la bonne personne ! Il faut se battre si l’on veut que notre corps survive ! »
Avec la complicité ouatée de la voiture avançant sous le ciel incertain de la région parisienne, Richard Soudée me fit cadeau d’un long récit très spontané où s’invitaient de nombreuses suggestions.
Bien sûr très discrètement, comme c’était sa coutume, il me parla, par exemple, de la maladie et de la mort de son père, dont il avait enfin « décidé » de s’occuper, jusqu’à l’aider à manger et lui fermer les yeux…
Ensuite, de façon enthousiaste, s’accompagnant de gestes nets et efficaces, il me parla d’une exposition, à Paris, titrée « Carambolages », que je n’avais pas vue, où les termes du discours se mêlaient, se croisaient et changeaient d’orientation… Je compris mieux, beaucoup plus tard, cet esprit de collage et réinvention des objets — qu’ils soient mots, gestes, personnes ou musique, peu importe — d’où se déclenchaient une mise en scène théâtrale et, parallèlement, une nouvelle création poétique et artistique. Une sorte de pop art multimédia où l’être humain est toujours au centre ?
Je ne savais pas bien situer son travail à l’université et je n’imaginais pas combien lui appartenait cette hypothèse de création artistique dont il parlait apparemment « de l’extérieur », comme un habitué des expositions parisiennes.
Il ne pouvait savoir non plus combien tout cela pouvait m’intriguer. À mon tour, je ne lui dis rien ou presque de mon activité de peintre ni de mon penchant particulier pour le dessin et le collage, par exemple. D’ailleurs, il n’a jamais vu mes tableaux suspendus entre le reportage passionné des vicissitudes humaines et l’exigence de briser par des couleurs rayonnantes la toile blanche là où le dessin commence à prendre corps.
Au cours de cette inoubliable traversée, nous avons aussi confronté nos ressentis au sujet du film très touchant que Sara, la fille de Pierangelo, avait réalisé pendant la maladie de son père et après sa mort. Richard me donna alors une première idée de son engagement artistique avec Pierangelo, en me parlant, entre autres, de sa participation à l’adaptation théâtrale des « Bonnes » de Jean Genet que j’avais vues aux « Déchargeurs » en 2011.

Mirella, Sara et Robin Summa à Pommeuse

À notre arrivée à Pommeuse, d’autres émotions prirent le dessus. Dans le petit cimetière, Mirella, Sara et Robin Summa avaient choisi un rectangle de pré libre au milieu des tombeaux pour y planter un arbre où des photos et de petits objets étaient accrochés pour honorer la mémoire de Pierangelo, cette personne unique qui nous avait quittés. Mirella proposa de belles chansons populaires d’Italie et chacun de nous dit quelques mots. Richard Soudée lit une poésie triste et confiante à la fois, dont j’aurais aimé avoir une copie…
Sur la voie du retour, il nous partagea la petite joie qu’il pouvait s’accorder de temps en temps, en se rendant à Barbizon, où déjà son père louait un appartement, dont il avait « hérité » le loyer et l’autorisation à profiter d’une partie du jardin, ce que Richard faisait volontiers, se chargeant de l’entretien de quelques plantes. « Je connais Barbizon ! » avais-je observé, enthousiaste : j’avais beaucoup aimé le petit musée avec les œuvres des peintres de l’école de Barbizon avant de m’aventurer de quelques pas dans l’incontournable forêt de Fontainebleau. Moi aussi, j’aurais aimé habiter à l’orée d’un bois comme ça !

En nous rapprochant de Paris, nous parlâmes longuement de « L’infini » de Giacomo Leopardi, le plus grand poète italien du XIX siècle. Je venais de voir un film qui avait méchamment maltraité en lui l’un des pères de notre patrie souffrante, alors comme aujourd’hui, sous le prétexte de ses handicaps physiques et m’étais plaint aussi pour la désinvolture par laquelle l’écrivain René de Ceccatty, dans un livre sur Leopardi, s’était autorisé à développer avec insistance le thème de l’homosexualité présumée du poète. On se quitta avec ma promesse de lui envoyer ma traduction en français de l’infini, ce que je fis, je crois, le jour même…

Robin, Sara et Mirella Summa avec Richard Soudée à Pommeuse

Quatre mois depuis, le 2 septembre 2016, Richard m’invita au « 6b », cet immeuble à Saint-Denis qu’on avait sauvé de la démolition pour le consacrer à l’expression artistique. J’eus là l’occasion de le rencontrer et l’embrasser à nouveau, avec sa femme Mimi et son fils Michel, peintre et dessinateur dont j’admirai beaucoup le travail. Je fus aussi touché par une grande toile, signée par Émilie, la compagne de Michel, qui trônait avec des sentiments joyeux au milieu d’une exposition collective pour la plupart « problématique ».
Mon commentaire d’alors fut l’occasion, pour Richard, de découvrir « le portrait inconscient », qu’il apprécia vivement. Cependant, nous n’avons pas approfondi, malgré nos intentions réciproques, le côté convivial de notre estime et amitié réciproque. C’est un manque que je regretterai toujours, dont je ne suis pourtant pas en mesure de me donner une explication, au-delà de la lourdeur de la vie et des engagements s’alternant aux inquiétudes de la famille et de l’âge…

Richard Soudée à Pommeuse

Le 9 mars 2017, avec sa femme Mimi, Richard a assisté au spectacle « Tellement belle est la vie » où ma fille Gabriella, accompagnée par un jeune guitariste, chantait de belles chansons italiennes et françaises qu’accompagnait un texte de moi sur le thème de l’installation d’une jeune fille à Paris. Richard n’hésita pas, en cette occasion, à relever les quelques petits embarras scéniques, qu’avait causés à Gabriella l’alternance des textes et des chansons. Sinon, il était visiblement content d’être là, et je lui fus très reconnaissant.
Plus tard, le 18 mai 2017, je rencontrai Émilie Sévère à la galerie 1618, rue Richer, ayant ainsi l’occasion de voir une belle série de ses tableaux aux tailles variées qui entouraient la grande œuvre que je connaissais déjà, et j’en parlai dans ce blog avec admiration sincère.
Je me souviens bien de cette journée où je me rendais à la rue Richer, les jambes lourdes, la tête légère et le souffle coupé. Je venais, je crois, d’une période de surmenage dans l’écriture, ainsi que de manque de promenades et d’exercices quelconques. Et je me rappelle bien le plaisir de cette rencontre entre la jeune peintre pleine d’énergie et de confiance — tempérée par une sévérité de fond avec elle-même (lui dérivant peut-être de l’austère nom de famille) — et le vieux peintre ayant eu une carrière de rencontres heureuses et de trains ratés : il fallait que j’accepte l’âge de mon image et que je laisse aux nouvelles générations la faculté de prendre acte ou pas de ma contribution acharnée d’artiste sincère…

Voilà donc le temps passé. Dans les mois suivants, je n’ai plus revu Richard ni Mirella non plus. Au marché de la Poésie de Saint-Sulpice, j’ai rencontré juste Robin, le fils cadet de Pierangelo, qui maintenant lui ressemble comme une goutte d’eau… Ensuite, quelques problèmes ont gêné et même obscurci l’horizon de ma vie, avec la sensation d’un changement important. Cela a fait brusquement jaillir la nécessité, face au temps qui se réduit et va bientôt disparaître, d’assumer jusqu’au bout ma nature de poète et d’artiste souvent sacrifiée.

Le 6 octobre 2017, j’ai eu ma plus importante rencontre, tête à tête, avec Richard Soudée. Il m’avait envoyé un message pour demander mon adresse : il voulait m’envoyer son recueil poétique, « Fleurs de la trace » (L’Harmattan 2017, 138 pages), qui venait juste d’être publié. Je répondis que j’aurais aimé profiter de cet événement pour nous rencontrer et échanger un peu. Ce qui arriva dans un bistrot place de la Contrescarpe… Je ne lui cachai pas que j’aimais énormément cet endroit au nom si typiquement parisien. Mais là, j’oubliai de lui dire qu’un jour d’été de 1989, j’avais assisté, avec mes deux enfants aînés, juste à côté de notre bar, à un extraordinaire spectacle de rue : un homme et une femme revêtus à la mode du XVIIIe, avaient joué, devant une quinzaine de passants étonnés, une petite farce au sujet du « ménage à trois »…
D’ailleurs, je crois avoir compris que la rue Mouffetard et la Contrescarpe, pas loin de différents sièges universitaires, ont été des endroits très chers pour Richard Soudée tout au long de sa vie… Une vie quand même assez variée et riche selon le récit qu’il me fit dans ce bar, avec un enthousiasme contagieux. Histoire d’une génération foudroyée par soixante-huit et les espoirs des années soixante-dix, comme pour moi. Histoire dont on trouve quelques « traces » dans ces « Fleurs de la trace » dont il me parlait tel un fleuve. Je suis porté à donner davantage importance à certaines nuances et inflexions de la voix qu’à la reconstruction complète et exhaustive d’un parcours de A à Z… Donc, en l’écoutant, je ne retenais que des mots-images : le « disque » de Léo Ferré inspiré par les vers de Louis Aragon ; le « printemps des poètes » dont Richard s’était chargé au temps du Théâtre de Liberté ; la rencontre avec « Mehmet » Ulusoy, l’acteur et metteur en scène turc exilé en France après une collaboration avec Giorgio Strehler à Milan ; la fructueuse collaboration avec Mehmet jusqu’à la découverte d’un monde qui depuis toujours l’attendait. En fait, la « Martinique » d’Aimé Césaire marqua en 1975 le tournant décisif de sa vie, avec la rencontre de sa Mimi : « avant, je courais d’une aventure à l’autre, sans vraiment m’engager. C’est avec Mimi que j’ai découvert en profondeur le sentiment de l’amour et le désir de me créer une famille… »
Avec la joie de quelqu’un qui atteint finalement un but primordial, Richard me raconta la « facilité » qui avait accompagné la « mise en scène » de « Fleurs de la trace », une véritable pièce théâtrale en vers et prose poétique qui est en fin de compte le roman de sa vie : on y découvre d’abord un long préambule scandé douze fois par la fabuleuse expression « J’ai grandi » ; ensuite, on est transporté par les multiples éruptions poétiques qui ont accompagné son adolescence et sa première maturité sous le ciel de Paris, avec des anticipations concernant par exemple sa rencontre cruciale et charismatique avec Aimée Césaire et ses « lucioles » ; on plonge enfin dans la scène finale, se déroulant dans le « carbet » du « colibri ».
Au bout de cette rencontre à la Contrescarpe, après nous être congédiés au beau milieu de la rue Mouffetard, j’ai réalisé tout de suite que Richard Soudée avait montré beaucoup de confiance en moi et me jugeait à la hauteur d’un commentaire fidèle de son livre. Cependant, il ne pouvait pas savoir qu’il m’était difficile d’assumer jusqu’au bout ma facilité pour le reportage, au détriment de ma nature d’artiste et de poète. Il ne pouvait savoir non plus que cela n’avait rien à voir avec mon intérêt spontané pour tout ce qu’il m’avait raconté de lui, donc une grande curiosité pour ce texte poétique. Voilà pourquoi je n’ai su prendre immédiatement le recul ou, si l’on veut, la juste distance au personnage de Richard Soudée pour lui consacrer, comme je l’avais fait pour bien d’autres, un commentaire digne et équilibré.

Richard Soudée debout, à l’Harmattan, le 9.12.2017

Je m’accrochai à toute une série de matériaux qui m’étaient devenus indispensables, et même après la présentation du livre à l’Harmattan, qui s’y déroula le 9 décembre 2017 — il y a presque un an — ne trouvant pas chez le disquaire de rue des Écoles le disque de Léo Ferré, je finis par mettre ce projet de côté.
Plus tard, ma vie s’est davantage compliquée avec le défi de consacrer l’année 2018 de façon prioritaire à la peinture, qui m’a énormément absorbé, avec une sérieuse réduction de mon activité sur le blog.
Je n’avais plus de nouvelles de Richard et je menais en général une vie en retrait quand j’ai décidé de m’accorder de très courtes vacances en Normandie. Au petit matin du 17 août, je me suis levé dans un hôtel du Tréport encore endormi, après des rêves sans doute inquiétants dont je n’ai pas de souvenir… quand j’ai cogné très fort de la tête un écran télé saillant du mur juste au passage. Plus tard, j’ai perdu mon iPad où toutes les photos et les vidéos de la rencontre à l’Harmattan étaient gardées. En ce moment-là, Richard était encore vivant. Il est mort le lendemain, le 18 août, à l’hôpital des Peupliers. Il a été inhumé dans le cimetière de Barbizon.

Richard Soudée à l’Harmattan le 9.12.2017

Encore dans un état de bouleversement profond pour la nouvelle de cette mort doublement insupportable – une véritable défaite pour nous tous, après sa lutte si intelligente et courageuse -, que j’ai apprise mardi dernier par la grâce d’une lettre de son fils Michel, je voudrais vous inviter, sans autre commentaire, à la lecture de quelques extraits de « Fleurs de la trace » (L’Harmattan 2017, 138 pages) tout en savourant les images et les vidéos que j’ai eu la chance ensuite de récupérer.
Mais avant, je vais vous partager mon hypothèse personnelle au sujet du but primordial qu’avait ce livre pour son auteur. Frappé par une maladie inexorable, Richard Soudée a dû voir instant après instant s’écouler devant ses yeux la terrible relativité et vanité des choses de la vie. Une vie qu’il avait jusque là consacrée aux autres, suivant son caractère enthousiaste et humble à la fois. Il avait découvert la poésie, comme il dit, parce que, selon les attentes de Mehmet Ululoy, il fallait faire du théâtre avec la poésie. Ou alors il avait découvert la poésie à la suite de ce geste de rupture et de survie de s’acheter le disque de Ferré-Aragon sans même posséder un tourne-disque. Ou bien il avait écrit, de ses seize ans déjà, une poésie que quelqu’un d’autre plus tard lui redira, l’ayant apprise par cœur…

Puisque personne ne le faisait pour lui, cet homme toujours en retrait, disponible et généreux s’est décidé un jour à se raconter, moins pour le plaisir de goûter sa propre « madeleine de Proust » que pour le devoir de dévoiler le personnage ou, plus encore, la personne merveilleuse qu’il a été. Une vie de détresse et brûlante d’amour n’engendre pas en elle seule un poète. Parce qu’il y a un moment, un passage, une épreuve qu’il faut exploiter pour passer du fait d’écrire des poésies à celui d’être un véritable poète. Mais cet homme durement menacé, cet être aux heures comptées a finalement ramassé le gant du défi épouvantable que depuis toujours il s’était lui-même lancé et s’est forcé à raconter comment naît, grandit, s’épanouit et meurt un poète.
Spontanément et à son insu – car il aurait pu et dû être le premier pas d’un nouveau chemin de découverte et de gloire -, « Fleurs de la trace » devient ainsi le chant du cygne de Richard Soudée et en même temps la « fleur » la plus épurée de son « œuvre complète » : cette immense, prodigieuse production poétique et artistique, fixée sur le papier ou immatérielle, qu’il a généreusement donnée aux autres pendant les cinquante années de son engagement artistique et culturel ininterrompu.
Grand animateur de récitals poétiques et de spectacles, il avait longuement exploité son penchant pour la poésie dite se rebellant à la poésie écrite, donc pour la chanson où tout se harmonise et se synthétise. Un petit grand trésor dans ce domaine où la passion politique et le sentiment du partage humanitaire ne sont pas étrangers, c’est la collection des 41 morceaux de « Musaïca chansons d’enfance des émigrés » (de tous les continents).  

Dans « Fleurs de la trace », son naturel de jongleur et de troubadour, se mariant à la maîtrise de la scène théâtrale, l’amène à regrouper les événements de sa vie, constellée de contrariétés, d’illuminations et de joies profondes, autour de trois primordiaux piliers.
Le premier pilier c’est l’enfance, avec cette obligation de « grandir » dans un monde où les découvertes ne s’associent pas toujours au bonheur. Ce garçon très sensible, spontanément porté à aimer, aura de la peine à s’aventurer dans le monde adulte. Ce seront pourtant les souffrances endurées qui lui octroieront, avec la poésie, une force et une résistance incroyables devant les averses de l’existence.

C’est depuis le deuxième pilier de la vie menacée par la maladie qu’il peut considérer tout cela jusqu’au bout, avec un œil désenchanté et passionné à la fois : il observe son existence depuis un balcon tout à fait dépouillé et, tout en se sentant éloigné et perdu, il savoure l’essence de ce qu’il a éprouvé quand il était un homme jeune et résistant, tout en laissant filtrer de son for intérieur les angoisses et les peines que la maladie physique lui emmène.

…La mort qui rode dans mes veines
ressemble à trois chiens trop battus
qui fidèlement se souviennent
des soirs qui n’en finissent plus…

Richard Soudée, extrait de Remuements (page 62)

Le troisième pilier c’est la découverte de l’ailleurs de la Martinique, ne faisant qu’un avec la rencontre avec l’amour, le vrai et total amour pour sa femme et sa culture.
Protégé par le carbet qui lui assure la parfaite coïncidence de l’amour et de la liberté, le poète s’oublie et adhère finalement à la joie pure de la poésie.
Avec tout cela, la poésie de Richard Soudée nous apprend à vivre avec le chagrin et la joie, à nous rendre courageusement, au jour le jour, à l’encontre de la nostalgie et de la peur !

Richard Soudée lit Fleurs de la trace à l’Harmattan le 9.12.2017

J’ai grandi sous un cerisier...
C’est là… que j’ai connu… le sentiment étrange de pouvoir dévorer sans m’apaiser.

J’ai grandi au cœur de la pluie…
…Cette eau remonte aujourd’hui en moi. Elle débonde et noie mon regard. Elle barytonne. Et je pleure à gros sanglots.

J’ai grandi au pied d’une machine à coudre…
…J’ai depuis lors conservé une secrète addiction au bruit des ciseaux bien affûtés, au froissement des taffetas, des crêpes et des dentelles, ainsi qu’au déchirement des draps. Quant à la fouille dans une boîte en fer pleine de boutons de nacre et de bois, de verre et de cuir, de porcelaine et d’os, de corne et de jais, de velours et d’ivoire, d’ebonite et de plastique, elle me rend fou.

J’ai grandi non loin d’un poulailler…
…Mon grand-père et moi récoltions les cuisses et autres parties nobles de la bête et ma grand-mère s’adjugeait sans sourciller l’ensemble des bas morceaux. Sous mon regard effaré, elle dégustait ainsi avec délices : la tête ornée de son bec et de sa crête encore tremblante, les grosses pattes écailleuses, munies de leurs ongles impeccablement taillées, et le croupion, fondamentalement mis à nu. Elle grignotait tout cela en prenant son temps, l’œil mi-clos.

J’ai grandi au bord de la mer
C’est là… les pieds nus dans le sable, que l’Ivresse de la liberté sans frontières m’a saisi. C’est là que j’ai couru loin des regards mêler mon rire à celui des mouettes, là que j’ai brisé le miroir des flaques à en perdre le souffle, là que j’ai embrassé la marée montante en buvant la tasse jusqu’à retourner mon estomac dans sa bouche salée…

J’ai grandi aux portes d’un buffet…
C’est devant ce buffet tabou que le dimanche matin, ma grand-mère nous mettait dans un tub, ma cousine et moi, nus comme des vers, et qu’elle nous frottait au milieu d’un nuage de vapeur pour extirper de notre peau la polissonnerie…

J’ai grandi avec la bourre d’un ours…
…Après la mort de ma grand-mère, l’ours trôna encore à la tête du lit — fièrement campé sur son derrière — jusqu’au jour où mon grand-père le trouva en charpie. Nul témoin, mais le soupçon se portait sur le chien de la voisine. Les morceaux jonchaient le lit et le sol. Éviscération, énucléation et déchiquetage indiquaient la jalousie rageuse de l’agresseur. La nouvelle me laissa transi.
Je vis alors en rêve les restes épars de l’ours et quand, avec effort, mes pas me rapprochaient de sa tête, c’est ma propre figure que je vis étendue.

J’ai grandi sur les planches
…Muette comme Baptiste et dans le même costume, je devins pour conclure une Colombine courtisée par un Arlequin jacassier… Puis, les poils m’étant poussés, !’ai soudain bondi sur scène pour déclamer « Ma femme à la chevelure de feu de bois » devant un parterre de lycéennes.
L’ivresse des planches s’est alors emparée de moi. Humant profondément l’ombre des salles, saisissant la lueur des étendues d’yeux et de dents, j’ai osé m’avancer sans masque, jusqu’au bout, jusqu’au bord, face au grand miroir noir qui rit, pleure, tousse et se mouche.

J’ai grandi dans un grand lit
Je ne distinguai de loin que le pied du lit. Il se dressait comme un arbre immense et je dus suivre un chemin étroit et sinueux avant d’entrevoir ma grand-mère. Elle me fit alors signe de venir me coucher près d’elle et je tirai le drap très fort pour la rejoindre.
Sa chevelure brune brillait sur l’oreiller. Dans la pénombre, ses yeux, ses mains et son sourire étaient énormes. Son chien dormait à ses pieds. Elle me prit alors contre elle dans ses grands bras et me conta l’histoire du Petit Chaperon rouge.

J’ai grandi au for de mon rêve
Loin du cerisier, loin du poulailler, loin du buffet, loin de l’ours, loin de la machine à coudre de mes aïeux, je suis entré en exil chez mon père et ma mère.
C’est là que l’on confisqua mes métaux pour que je ne m’évade pas de mes devoirs. On m’ôta le métal de mes voitures, le métal du Meccano, celui de mes avions et de mes chevaliers, jusqu’au bronze des figurines coulées spécialement pour moi par le compagnon poilu de ma grand-mère aux yeux bruns.
C’est là que sous le fouet j’entrai en résistance, par la grâce du papier de mes cahiers, par la grâce des murs de ma chambre, par la grâce des draps de mon lit. Mes rêves indomptables s’engouffrèrent dans ces cadres. Je fondis dans les draps frais comme neige brûlante dans la main. Je courus au plafond, tel un chat dans la cime des arbres. Je creusai sur le papier des sillons noirs où faire pousser mes graines.
Je trouvai sur la page le geste magique de mon grand-père, traçant ses espoirs avec une baguette sur un coin de terre battue. Mes vers et mes rimes furent ma sente tribale, ma secrète fratrie. Les empreintes du cuir sur ma peau — furtives scarifications — n’entamèrent pas ma sauvagerie.

J’ai grandi sur un tas de sable
Avec ma mère dans le rôle de l’aviateur, je jouais au Petit Prince : « S’il te plaît, dessine moi une fleur, un âne, ‘… » Et ma mère peuplait pour moi le désert. Nous avons ensuite brodé ensemble des marguerites colorées…
Avec mon père, je jouais sur une dune vierge. Nous construisions un monde avec des aiguilles de pin. Peut-être le plan d’un jardin ? En ces temps-là, le père partageait volontiers avec le fils un paradis qui ne lui appartenait pas.

J’ai grandi devant l’origine du monde…
…Tant d’années ont passé depuis la préhistoire des années cinquante ; mais, étrangement… le mystère de la Vénus me trouble encore. Depuis lors, patiemment, comme un saumon cherchant la source, je brise les écrans et —souriant aux crachats sur mon visage blême —je remonte les fleuves jonchés de corps pour embrasse le Sud la tête à l’endroit.

Richard Soudée, extrait de Toutes rouges, pages 11-27

Assise au bord du lit, les pieds dans l’eau, tu couvres de ta voix l’étendue de la mer. Et tes bras portent le néant d’un trône transparent. Un silence est né. Tu brises dans ta course tout le cristal de ville. Tu danses au pôle vert de l’hirondelle. Tes jambes montent dans le soir. Tu troubles les lueurs. Dans tes cheveux passent mes doigts et tu cours. Tes jambes glissent dans l’air nocturne. J’entends distinctement le bruit de feuilles sèches écrasées.
Tu es pâle. Mes empreintes digitales restent sur ton corps, couleur géranium. J’ai dans les mains un collier d’or. Qui appelles-tu ? Le cristal que tu brises, c’est mon miroir à double tranchant. Le sang qui coule de tes doigts ruisselle sur mon visage.
Une chanson très douce est née. Le jour de ma mort, tu portais une robe noire ornée de fleurs vertes. Dans tes mains, la tête d’un amant pesait tout l’or du monde. Ses lèvres sentaient les roses éventrées. Le froid te possédait paupière refermées. Mon miroir à double tranchant est mort. Le ciel est ouvert comme un champ de glaïeuls.

Richerd Soudée, extrait de Mort d’un puceau (page 53)

Comme un voleur d’enfants
Comme un mourant de faim
Le long des murs gris-blancs
Se confond et s’éteint
Seul j’ai papillonné
Vers le feu des boutiques

Contre un billet mendié
Quand j’ai tendu la main
On y a déposé
La fleur de la musique

Un petit disque noir
Sillonné par le vent
Et de rouge brillant
Je l’ai serré sur moi
Dans le confus du soir
Aux lignes épaissies

Sur le pavé assis
J’ai bouillonné de sons
J’ai songé il est temps
De sortir de prison.

Richard Soudée, Le disque (à Léo), page 38

…Les bêtes à feu d’Aimé (Césaire) réveillent les vers luisants de mon enfance. Ceux qui brillaient le soir, constellant le talus du bocage , lors des promenades à la fraîche. Je me souviens qu’on m’aida en chuchotant à prendre une de ces bêtes dans ma petite main. Dans la nuit, nous étions alors tout proches, mes parents, mes aïeuls et moi. Nous nous parlions et nous contions des histoires échappant aux rigueurs du jour. Nous étions tous des enfants et nous disions oui à l’Espoir. Césaire a collecté sur ses carnets le vaste peuple des insectes, mais c’est à l’écart des multitudes qu’il a dit la vertu des lucioles fugaces et tenaces. Les mots-lucioles du poète nous appellent à ne pas désespérer, à guetter pour ne pas sombrer. Avec ces mots, nous avançons à tâtons en quête d’essentiel.

Richard Soudée, extrait de Lucioles, pages 109-110

Trois ans ont passé

d’une poutre
un bout de ficelle pend
là où le colibri fait son nid

l’oiseau parti
quel nouveau nom donner ?
le carbet des abolis ?
le carbet des grenouilles ?

un rat surgit d’une bâche
mais il court trop vite pour nommer le lieu

soudain au ras du sol
la tête dans les épaules
passe un petit héron blanc et rouge
il ne fuit pas à notre vue
repassant et tendant le cou
il nous observe
tout en inspectant la grève
est-ce lui qui cette année
renommera le carbet ?

les feuilles mortes sont entassées
mais sont en place toit et plancher
les piliers du carbet sont droits

nous accrochons notre hamac
nous y grimpons
et rendons grâce au temps suspendu

Richard Soudée, extrait de Carbet du colibri (pages 137-138)

…Ami voyageur
Toutes les chambres
Même celles dont tu es propriétaire
Dans la maison de tes rêves
Ressemblent à une chambre d’hôtel
Tu y manges y parles y dors y fais l’amour
Puis tu règles l’addition
Passager
Homme inquiet
Ta route est un couloir.

Richard Soudée, extrait (page 64)

Richard Soudée

L’infini/L’infinito (La pointe de l’iceberg n. 8)

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L’INFINI 

Toujours me fut si cher ce mont sauvage,
Et cette haie qui pour si grande partie
Du dernier horizon la vue m’exclut.
Mais si assis je regarde, d’interminables
Distances au-delà d’elle et des silences
Surhumains, et les profondeurs du calme
Dans l’esprit je me peins, d’où pour un rien
Mon cœur va s’effrayer. Et quand j’entends
Le vent bruire entre ces plantes,
Ce silence infini à cette voix
Vais comparant : je me souviens alors de l’éternel,
Des saisons mortes, de la présente
Encore vive et du son d’elle. Ainsi, dans telle
Immensité se noient toutes mes pensées
Et le naufrage m’est doux dans cette mer.

Giacomo Leopardi (traduction Giovanni Merloni)

Voilà ma dernière traduction du texte poétique plus important de la littérature italienne moderne : « L’infinito » (« L’infini ») de Giacomo Leopardi (1798-1837). Je le fais dans la pleine conscience de mes limites. Mais, en même temps, conscient aussi de la nécessité d’une provocation. Je me suis en fait convaincu qu’il est vraiment très difficile de traduire une poésie d’une langue à l’autre. Par exemple, c’est presque impossible traduire « Le bateau ivre » en italien. J’ai essayé plusieurs fois et toujours abandonné, même si j’ai la présomption d’en avoir cueilli la musique et le rythme. En tout cas, je crois que seulement un écrivain, un véritable poète peuvent arriver à cela. C’est un énorme travail créatif et sauf des exceptions il faut se méfier de la traduction d’entières anthologies. Par un travail long et immense, Jacqueline Risset, qui est sans doute une poète, a su faire ça, arrivant à traduire la « Divina Commedia » de Dante (1265-1321). Mais, Dante, grâce à ses symboles, à ses allégories et sa solide structure narrative, peut se traduire peut-être plus facilement que Leopardi. Celui-ci s’exprime par des mots très simples, qui ont d’ailleurs leur place précise dans le texte, toujours fortement évocateur de valeurs profondes et universelles.

Ce serait surtout fautive la traduction de Leopardi au pied de la lettre. Car il faut toujours garder quelques piliers…

Dans un poème qui commence par « Sempre caro mi fu quest’ermo colle » il ne faut surtout pas traduire « caro » avec « tendre », peut être plus correspondant dans la stricte signification. On peut trouver d’autres termes pour les autres mots, mais « caro » est le point d’appui de ce premier vers et, je crois, de tout le poème.

En une première traduction, par exemple, j’avais cru que s’adapterait mieux, ici, le mot « charmille », inventé par Mauriac pour décrire sa haie de Malagar, qui a d’ailleurs la même fonction de « filtre » entre l’observateur (assis) et l’infini. Pour une question de rythme musical, je dois maintenant revenir au mot « haie » pour traduire le mot italien « siepe » (une « balustrade végétale »). 

Giovanni Merloni

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L’INFINITO 

Sempre caro mi fu quest’ermo colle,
E questa siepe, che da tanta parte
Dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.
Ma sedendo e rimirando, interminati
Spazi di là da quella, e sovrumani
Silenzi, e profondissima quiete
Io nel pensier mi fingo, ove per poco
Il cor non si spaura. E come il vento
Odo stormir tra queste piante, io quello
Infinito silenzio a questa voce
Vo comparando: e mi sovvien l’eterno,
E le morte stagioni, e la presente
E viva, e il suon di lei. Così tra questa
Immensità s’annega il pensier mio:
E il naufragar m’è dolce in questo mare.

Giacomo Leopardi

« Des jours et des jours tu dérivas / Mais jamais-jamais tu n’arrivas / Là-bas » (La contribution de Dominique Autrou à la Ronde du 15 novembre 2018)

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Principe de la Ronde : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui c’est à un thème que nous devons nous tenir : « figure (s) » (dans tous les sens du mot). J’ai le grand plaisir d’accueillir Dominique Autrou, auteur du blog la distance au personnage. Ma propre contribution est publiée sur le blog JFrish de Joseph FRISCH Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde !

« Des jours et des jours tu dérivas / Mais jamais-jamais tu n’arrivas / Là-bas »

Cher Giovanni,

Ce ne sera pas facile, mais je vais essayer de le dire. Tu me pardonneras, j’en suis convaincu, quelques imperfections, une mémoire défaillante, de possibles inexactitudes, etc. Après tout, l’exercice, c’est juste un petit bout de la peau sur la table.
C’est le jour de la Toussaint, cher Giovanni, vers le milieu de l’après-midi, que j’ai commencé de réfléchir au thème de la ronde. « Figures », donc (coquetterie personnelle, j’essaierai de ne pas écrire à nouveau ce mot par ici). Il faisait gris clair, les nuages filaient haut, le jardin brumait doux, la maison était calme ; beau décor pour les revenants, comme tu sais. Quatre jours plus tard, le dimanche, des marins bien réels allaient quitter Saint-Malo à quatorze heures tapantes en direction de Pointe-à-Pitre. La Route du Rhum fêterait ses quarante ans, je boirais à notre santé, et cette lettre serait terminée.

La première édition de la transatlantique française, en 1978, fut un évènement considérable, même si le parcours s’annonçait a priori moins austère, presque plus facile dans la douceur alizéenne que son modèle anglais à la limite des icebergs, de Plymouth à Newport ou à Boston. Toute la semaine avait connu l’arrivée des voiliers dans le bassin Vauban, il y avait de quoi s’en mettre plein les yeux, et le passage des écluses, la veille du départ, fut un point critique lorsqu’on vit manœuvrer, à distance humaine, des marins prestigieux. J’ai souvenir, en particulier, de la silhouette élégante d’Alain Colas, avec ses rouflaquettes qui le faisaient ressembler à un Capitaine d’Empire, mais je me rappelle aussi les jurons retentissants de Florence Artaud, pour qui la manœuvre s’était moins bien déroulée (je ne la connaissais pas du tout avant que Ouest-France n’en fasse un portrait détaillé dans son supplément occasionnel). À vrai dire, je regrettais un peu l’absence du massif Tabarly, et de ses silences. Et puis on n’avait pas encore inventé la transat en double, mixte tant qu’à faire (ou non, why not), un truc à ne pas vouloir forcément arriver le premier, ou alors si, au contraire, enfin bref.

Le lendemain matin nous étions au Cap Fréhel, pressés au bord du ravin parmi la foule démesurée qui nous ferait passer, aux informations télévisées du soir, pour une colonie de macareux moine (ou de guillemots de Troïl). Vers midi la brume s’était levée à demi, la mer blanchie par les sillages des vedettes, bateaux suiveurs et chalutiers de marins-pêcheurs sortis pour l’occasion, rendait difficile la lecture du plan d’eau. C’est à peine si trois ou quatre mâts plus hauts que les autres, à l’horizon vers Cancale – et vu d’ici plus toilés –, laissaient deviner l’existence d’une régate avant la bouée jaune de Fréhel, amplifiée métonymiquement pour l’occasion par un ferry de la Brittany (sur quoi, des VIP). À partir de là allaient s’écrire concrètement toutes les performances individuelles à portée planétaire, « de la poésie moderne, de la poésie en action, de la réalité et du rêve, une noble formule de vie, – et non seulement de la bonne propagande comme le jugent les officiels » pour paraphraser Blaise Cendrars à propos de St-Ex dans La Vie dangereuse. Aussi, prendre la mer, Giovanni, quelle affaire ! Sur la butte, dans chaque groupe quelqu’un avait son transistor à portée d’oreille pour illustrer l’image rendue par les jumelles. Enfin, c’était une fête populaire, au fond, un bol d’air sur la France giscardienne finissante. Sur la route du retour, dans la lande on avait croisé cette espèce de carriole, ou de chariot en bois, meuble décoratif abandonné là depuis longtemps par une équipe de tournage après les prises de vue d’un film américain (avec Kirk Douglas, une histoire de Vikings) sur le Fort la Latte. Peut-être dort-elle encore, maigre charrette vermoulue, au fond d’un jardin de Plévenon ou des Sables-d’Or. Tout comme dort Manureva englouti, perdu démantibulé dans un abysse caribéen, on allait finir par le savoir jusque dans les boîtes de nuit (« Des jours et des jours tu dérivas / Mais jamais-jamais tu n’arrivas / Là-bas ») .
Bien sûr.

Chose curieuse, je n’ai pas retrouvé les photographies de cette époque. Elles doivent pourtant être en évidence au fond d’une des caisses étanchéifiées au scotch dans la cave, les miennes en vrac, et celles de ma mère étiquetées, datées et classées par ordre chronologique. Oui mais dans quelle caisse…
Je me relis, ce soir, avec sur le nez les lunettes pour voir de près, plus légères et confortables que celles aux verres progressifs dont je n’ai pas l’usage à la maison ; les flous du lointain, dans cette configuration, n’étant guère impénétrables. En levant les yeux, sur la bibliothèque du salon j’aperçois soudain comme une carte postale, une image bleutée dont les contours brumeux, pour la raison précitée, ne me permettent pas de savoir ce qu’elle représente, mais dont la forme générale du motif me semble en liaison très nette avec tout ce que je viens d’écrire (et là ce sera fini, Giovanni, je te le promets, la limite symbolique des 5000 signes après quoi l’attention baisse, paraît-il, ne sera dépassée que de peu). Je me rapproche donc du rayon, et c’est en effet une carte postale, je m’en souviens maintenant, achetée avec les petites-filles quand nous étions allés ensemble au musée Picasso. Grande baigneuse au livre, 1937, est-il inscrit au dos (je t’en joins une copie que tu pourras faire apparaître, si tu veux bien, à la suite de ma lettre ; chaque lecteur plissera et déplissera les yeux à sa convenance). Tout y est, inutile d’argumenter, le résumé de l’affaire est manifeste : la lectrice, concentrée sur elle-même, sur la forteresse de sa lecture, tient son histoire sous les yeux comme le marin son compas, et le vent dans la voile – spinnaker gonflé à bloc(s) – est le destin du monde, l’horizon arrondi diffracté tout là-haut, le bleu appliqué sur le corps de la terre.

Je te salue, cher Giovanni

Dominique Autrou

Pablo Picasso, Grande baigneuse au livre, 1937

Texte et image : Dominique Autrou

Voici l’ordre de la Ronde du 15 novembre : figure(s)

Guy Deflaux chez Marie-Noëlle Bertrand

Marie-Noëlle Bertrand chez Dominique Hasselmann

Dominique Hasselmann chez Hélène Verdier

Hélène Verdier  chez Marie-Christine Grimard

Marie-Christine Grimard chez Dominique Autrou

Dominique Autrou chez Giovanni Merloni

Giovanni Merloni chez Jacques d’Anglejan

Jacques d’Anglejan  chez Franck Bladou

Franck Bladou chez Guy Deflaux

 

 

Passeggiata à Villa Ghigi (La pointe de l’iceberg n. 7)

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Passeggiata à Villa Ghigi

Descendant sur des marches de terre,
on parlait de vacances. Des boucles

sauvages encadraient ton visage, ta belle
nuque bronzée. Par de gestes, tu esquissais
les étapes indicibles d’un voyage fabuleux.

En revanche, distrait, j’avançais en boitant,
sans un mot. Dans le pré constellé de ruines,
d’incolores statues chuchotaient. Sous le rose
du ciel, un manège de nuages s’emparait
des reflets contrariés de nos corps éloignés.

Le chemin est une algue perdue sur le fond de la mer,
une gare sans trains. Arpentant ses descentes et montées

on apprend le jardin, cependant son odeur nous échappe.

C’est une drôle de saison qui ne quitte pas l’hiver.
Le soleil même gèle et la ville au-dehors
gît au loin, silencieuse, lorsqu’ici tombe froide
sur nos mots émiettés, la voix dure du silence,
même si, bien allègres, nous dépassent les voix
de gens brusques en chandail, aussitôt disparus.

Par des bonds elle piétine le gravier, ma femme

tenace, ambitieuse de m’apprendre la vie,
incapable pourtant, elle aussi, de se faire
bêtement à ce long train de choses
dont on veut nous vêtir.

Nous traînons dans le pré : c’est ici qu’on s’aimait.
Juste hier, la colline s’inondant de soleil, 

d’un seul geste nos corps s’envolaient, 
le sourire brisant nos regards éblouis.

Par le noir de ses feux la ville rentre dans la colline.

Contre son corps blessé va s’adosser la nuit. Le jardin
c’est l’adieu s’estompant dans les bruits remplaçants.

Que c’est calme le couple désuni et confus ! Demain
d’autres voix raviront ma compagne, son visage bronzé.

Giovanni Merloni

Saveria Bologna, Paysage des collines de Bologne, Peinture murale, part.

Passeggiata a Villa Ghigi

Ogni scalino è di legno e di terra. I tuoi ricci
sono un buffo recinto al bel viso abbronzato.

A gran gesti racconti. Io, invece, sbilenco

a volte divento distratto. Nel prato ci sono

grigie statue, in rovina. Nel cielo di nuvole rosa
si rincorrono le ombre dei nostri corpi lontani.

Il cammino è un’alga distesa sulla terra del mare,

una stazione senza treni. Su e giù camminiamo

e impariamo il giardino. Ma non ne sentiamo l’odore.

E’ una buffa stagione, e non lascia l’inverno.

E’ gelato anche il sole. La città è sempre fuori

silenziosa e lontana. Il silenzio caduto tra noi,

tra le nostre parole, è una voce più cupa

e più fredda. Ma ci passa vicino, allegro di voci

il gruppetto di lunghi maglioni, che presto è sparito.

La mia donna tenace saltella sulla piccola ghiaia
mi accarezza ed ancora mi vuole insegnare la vita.

Anche lei non riesce a cantare, a vestirsi di cose.

Passeggiamo sul prato. E qui facevamo l’amore.
Solo ieri la collina era il sole. Il corpo era
un gesto largo, il sorriso inondava lo sguardo.

La città entra nella collina, col buio dei fanali.
Sul suo corpo ferito si è addossata la notte.
Nel respiro di nuovi rumori il giardino è un saluto.
Sembra calma la coppia divisa e confusa. Domani
Bologna rapirà la mia donna, il suo viso abbronzato.

Giovanni Merloni

Saveria Bologna, Paysage des collines de Bologne, Peinture murale, part.

« Sans gendarme à pied ni concierge » (Jean-Baptiste Besnard invité des Poètes sans frontières)

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Giovanni Merloni, Dans le métro, acrylique sur toile 50 x 65, 2009

« Sans gendarme à pied ni concierge »

Lors de la deuxième rencontre des Poètes sans frontières, vendredi 19 octobre dernier, au Hang’Art (61-63, quai de Seine, 75019 Paris) Vital Heurtebize et Claire Dutrey ont accueilli le poète Jean-Baptiste Besnard avec son recueil « Au fil des ans », La nouvelle Pléiade, 2018.

Né en 1933 comme Vital Heurtebize et comme lui, enseignant de langue et littérature française pendant toute sa vie, au contraire de son hôte, Jean-Baptiste Besnard ne se considère pas un poète engagé.
Toujours en retrait et comme perdu dans d’impénétrables rêveries, ce poète nous a pourtant bien expliqué sa dévotion infatigable à la poésie ainsi que son amour pour les paysages de la France, avec un penchant particulier pour la Bretagne de Saint-Malo et de la côte d’Armor… où il aime retourner avec les yeux de la mémoire : « Je veux… Revoir sous mes pieds/ Cet ancien sol nu…/Dépouillé de goudron/Pour retrouver/La fantaisie des chemins..

Abruti par les bruits
Affamé de silence
Assoiffé d’espace
Je veux me nourrir
D’un souffle d’air
D’un murmure fugitif
Revoir sous mes pieds
Cet ancien sol nu
Dépouillé de goudron
Pour retrouver
La fantaisie des chemins. (1)

Creusant dans les paysages qui jaillissent tout au long de ces chemins, Jean-Baptiste Besnard confie à ses vers, dépouillés et cinématographiques, la lente et progressive révélation de son être caché, de son sentiment primordial de partage de la beauté de la vie, accompagnée par la conscience que toute beauté est donnée, qu’on la mérite ou qu’on ne la mérite pas. Toutes les choses sont périssables, avant de se métamorphoser ou disparaître ; cependant nous avons le droit et le devoir de garder en nous, tout le temps de notre vie, les traces et les preuves intimes de cette beauté, de ces moments de bonheur que la vie nous a accordés « au fil des ans ».

Dans l’espace où s’inscrit notre passion
Dans le champ où s’assouvissent nos désirs
Et dans l’épaisseur de la chair
D’un paysage déchiqueté
La terre chancelle et se renverse
Dans l’effusion de nos corps.
Sur le sentier
J’écarte pour toi les ronces
Au milieu des rafales
À travers la brume
Le ciel s’habille de gris
Tu te blottis contre mon corps
Incertitude d’une voix qui pousse
Un cri dans la nuit
Dans l’ombre des sommets
Des êtres d’obscurité
Abordent aux rives du néant
Moi je veux seulement voir
Ton visage dans le silence
Avant que le matin ne teinte de rose
La surface de l’eau. (2)

 

Jean-Baptiste Besnard

Son silence d’homme honnête et prudent se brise, heureusement, quand sa poésie prend le vol et sa voix s’impose, devenant au fur et à mesure
une voix qui aime raconter :

Cet amour de la mer
Se teint d’amertume
Quand le voile de la brume
Vire au crachin amer. (3)

une voix désenchantée et rebelle :

Le pavé de la rue est rose
Au crépuscule qui se trompe
Car un léger brouillard estompe
L’effacement exquis des choses. (4)

une voix libre et fière d’elle-même qui réussit à s’exprimer jusqu’au bout…

Enfoui dans la maison
Au milieu de mes livres
Une odeur qui m’enivre
Vient de l’horizon
Les flammes du foyer
Dessinent un rosier
Je me lève soudain
Voir celui du jardin.

Dans l’austérité du lieu
J’attends la béatitude
D’une pieuse solitude
En l’absence de tout dieu. (5)

…et avec une extraordinaire ironie :

Dans un coin du ciel
on entasse les nuages usagés
les astres rouillés
les étoiles brisées
les soleils éteints
et les lunes mortes. (6)

Vital Heurtebize et Claire Dutrey en train de lire
« Au fil des ans » de Jean-Baptiste Besnard

INVITATION

Chers amis,
Quand je suis devenu membre, en septembre dernier, des Poètes sans frontières, j’avais d’abord envisagé de vous contacter un à un pour vous inviter aux rencontres parisiennes de cette association.
Cela peut bien sûr arriver, mais il ne faut pas trop prévoir et « organiser » lorsqu’il s’agit de la poésie. Chacun suit son parcours et ses affinités. Donc, c’est à chacun de vous de juger l’intérêt et l’importance de ces rendez-vous poétiques au Hang’Art à Paris tous les troisièmes vendredis du mois à 14 h 30.

En septembre dernier, Vital Heurtebize avait présenté Jean-Noël Cuénod et son recueil « En état d’urgence », publié sur « La Nouvelle Pleïade » en 2018. Après cette rencontre du 19 octobre avec Jean-Baptiste Besnard — dont je viens de publier ici quelques extraits du recueil « Au fil des ans » — il accueillera, le prochain 23 novembre à 14 h 30au Hang’Art, 61-63, quai de Seine, 75019 Paris, le poète Jean-Yves Lenoir de Clermont-Ferrand, comédien bien connu, qui est aussi directeur de théâtre, metteur en scène et auteur de pièces de théâtre.

Le 14 décembre, à 14h30 (toujours au Hang’Art), ce sera à moi de présenter le livre-biographie de Daniel Chétif au sujet de la « Présence du poète Vital Heurtebize », avec une belle anthologie de ses textes poétiques.

Je ne vous dis pas, rituellement, de « venir nombreux », comme l’on dit à chaque événement culturel et artistique. Je vous dis de venir, si cela vous dit, voir et entendre des voix qui pourraient vous intéresser et faire déclencher en vous le même esprit de partage et de participation, qui, malgré mes engagements multiples, s’est déclenché en moi même : d’abord autour de la figure charismatique de Vital Heurtebize qui ne cesse pas de faire don d’un talent poétique qui ne se sépare jamais d’une grande et sincère vision humaine et humanitaire de l’existence ; ensuite, autour de cet espace poétique francophone, créé en 1993, qui va au-delà des frontières et brise toute barrière « bureaucratique » entre les formes et les thèmes de la poésie ; autour enfin d’une possibilité de rencontre à construire et développer entre ceux et celles qui adhèrent aux Poètes sans frontières dans le but de retrouver un moment d’expression et de confrontation libres et sereines.

Claire Dutrey

Liberté

La porte n’a plus de maison,
La fenêtre plus de carreaux,
La cage plus de barreaux
La campagne plus d’horizon.

L’enfant perdu par sa famille
Erre dans un parc sans grille
Et sans fils de fer barbelés
Pour cueillir des fruits constellés.
On chassa la garde champêtre :
Il était vraiment détesté.
On peut entrer par la fenêtre
Dans un beau château dévasté.
Le lapin n’a plus peur des pièges
Et peut sortir de son terrier.
Les oiseaux chantent sans solfège,
Sans craindre un chasseur meurtrier.
C’est la liberté toute vierge
Sans gendarme à pied ni concierge. 

Jean-Baptiste Besnard

Poèmes : Jean-Baptiste Besnard
Texte : Giovanni Merloni

(1) Jean-Baptiste Besnard, Bruits
(2) Jean-Baptiste Besnard, Passion sans mesure
(3) Jean-Baptiste Besnard, Cet amour de la mer
(4) Jean-Baptiste Besnard, Le brouillard
(5) Jean-Baptiste Besnard, Dans la maison
(6) Jean-Baptiste Besnard, Débarras