Fenêtre sur Bologne, souvenirs d’un vieil élève (Portrait d’une table n.10)

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Fenêtre sur Bologne, souvenirs d’un vieil élève

Chère Catherine,

Te rappelles-tu des vers que j’avais installés au fond d’une des dernières lettres ? Parmi d’autres suggestions, sur lesquelles je reviendrai, il y avait un quatrain sur lequel je voudrais attirer ton attention. Là-dedans, j’avais écrit :

Par un babbo-frère
on sort de misère.
Par un juste maître,
on rentre par la fenêtre.

Aujourd’hui, j’ai pour toi un document très touchant. En 1873 — cent ans avant que moi même je fisse le même voyage de l’espérance vers Bologne, ville savante, civile et très bien organisée —, Giacomo Pascoli, le plus « âgé » parmi les orphelins survécus à la tragédie familiale, devant l’évidence des qualités de son frère, se chargea courageusement de son destin en lui offrant l’argent pour partir.

Je laisse la parole à Pascoli, me bornant à traduire en français ce qu’il avait écrit dans un article publié par le « Resto del Carlino » le 9 février 1896, jour consacré à la célébration des trente-cinq ans d’enseignement de Giosué Carducci à l’Université de Bologne :

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Le vieil élève était alors un pauvre gamin maigre et fade. Il venait de Romagne, d’une petite maison où l’on faisait économie. Venu d’une famille de garçons. Des garçons et des filles seuls, qu’un délit encore impuni a faits orphelins, en les abandonnant à la détresse, à la souffrance.

Seuls, seuls. Était-ce l’indifférence des gens ? Étaient-ce des lâches ? Une famille où le chef était le garçon plus âgé, seize ans à peine lorsqu’il eut toute la nichée à emboucher. On faisait économie.

Là, où depuis longtemps il demeure, entre Savignano et San Mauro, à mi-chemin, le garçon plus âgé maintenant ne voit ni n’entend plus rien. Oui, on a bien compris, San Mauro et Savignano ont le cimetière en commun. Giacomo, ce frère aîné à la grande intelligence, au grandissime cœur n’ajoutait aucune fortune. Il mourut le 12 mai 1876. Malheureux ! Il laissa deux enfants qui moururent eux aussi.

 Il n’y a de lui que cette bénie mémoire !

Ce garçon qui faisait de « babbo » crut entrevoir en un de ses fils-frères un certain penchant pour les lettres. Puis, en cette année-là, on avait publié pour la première fois le concours à six subventions pour qui voulait étudier les lettres dans l’université de Bologne.

C’était une libéralité de cette Mairie, de cette noble ville. Une libéralité vraie et large puisqu’on admettait au concours tous les Italiens, non seulement les Bolonais.

Ce fut ainsi que cette invitation arriva même dans cet humble village de la Romagne, où se trouvait cette petite maison dans laquelle faisait économie cette petite famille de garçons et de filles, jusqu’aux oreilles du garçon plus grand.

Tout de suite, sans perdre du temps, Giacomo fournit son cadet — le vieil écolier : oh ! La douceur amère des souvenirs ! — de quelques lires, trop pour celui qui en donnait, peu pour celui qui en recevait. Il l’embarqua, seul seulet, dans une troisième classe de train en lui disant : « que ton babbo t’aide ! »

C’était le jour avant le premier examen. Le lendemain, le pauvre garçon maigre et fade se trouva au milieu d’une vingtaine d’autres garçons, venus de toutes parts d’Italie, qui souriaient en attendant dans le vacarme…

En attendant qui ? Carducci ! Il devait venir dicter le thème d’italien. Carducci, vraiment ? Carducci en personne.

Oh ! le pauvre garçon attendait en palpitant peut-être plus que les autres. Il ne trouvait pas dans son esprit et dans ses études la foi qu’avait au contraire son frère aîné ; il prévoyait, hélas ! Il avait le sentiment qu’il aurait dû retourner à la maison, d’ici peu de jours, comme il était venu… pire, sans ni trop ni trop peu d’argent, sans plus ces lires. Il imaginait qu’il aurait trouvé encore plus de froid… le foyer froid lorsque ce dernier espoir se fût éteint.

Alors, le garçon ne palpitait pas pour cela, il frémissait à cause de l’attente de celui qui devait apparaître dans peu de minutes.

Dans le collège d’où il était sorti quelques ans avant (un excellent collège de frères des écoles chrétiennes), il avait entendu parler de Carducci, en quels termes, on peut bien l’imaginer : c’était le Diable en personne qui avait chanté !

(Dans l’hymne de Carducci, Satana ne représente pas le principe du Mal, mais le Progrès qui avance toujours, en vainquant tout préjudice qui le rend ennemi. En changeant le nom avec celui qu’y est vraiment évoqué, cet hymne n’aurait rien de satanique).

Cependant, un beau jour, Père Donati, un des frères des écoles chrétiennes, le professeur d’italien, esprit élégant et hardi, âme fière et gentille, dans sa cellule, lui montra un portrait : le portrait, que sais-je ? D’un jeune aventurier, conspirateur ou soldat ; une tête combative, audacieuse de rebelle indomptable. Le garçon pensa peut-être à un galérien d’Aspromonte, à une victime de Mentana.

« Celui-ci, dit le frère, est le poète plus classique et plus novateur, l’écrivain plus ancien et plus moderne qu’a l’Italie. Il est Carducci ! » Au frère brillaient les yeux bleu foncé. Au garçon commença à se colorer l’âme. De quelle couleur ? Je ne le sais pas.

(Père Donati avait été et restait pourtant ami de Carducci, comme de Nencioni et Targioni Tozzetti ; en somme, de ceux qui avaient fait le choix de s’appeler « les amis pédants ». Dans leurs conversations, Donati avait le sobriquet de « Cecco frère ». Il était un maître très efficace et un écrivain pur et nerveux ; un homme du XVIe égaré dans notre siècle).

En rêvant de cet hymne, il essaya de le lire dans sa mémoire. Il en lit assez peu, en ce moment où il palpitait comme personne, peut-être.

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Tout d’un coup, un grand frémissement, un grand chuchotement : puis, silence. Carducci était au milieu de la salle, en train de se promener comme en proie d’une fièvre.

Impatient, il se tournait ici et là brusquement, en lançant sur l’un et l’autre, pendant un instant, un petit rayon ardent de ses yeux toujours en mouvement. Il dicta : « l’
œuvre d’Alessandro Manzoni. » Puis il ajouta par des mots rapides, détachés, pointillés : « ordre, clarté, simplicité. Ne me faites pas un traité d’esthétique. » Une pause de trois secondes ; et il conclut : « Déjà, vous ne sauriez pas le faire ! » Sourit-il à ce point ? Qui le sait ? Il hésita encore un peu, avant de sortir.

Oh ! Le pauvre garçon resta pendant plus qu’une heure sans même essayer de tremper sa plume ! Son voisin, un beau gamin piémontais, dodelinant de sa grosse et bonne tête, lui demanda par un gentil acte de pitié : « Vous n’écrivez pas ? » L’autre se réveilla de sa torpeur et commença à écrivailler.

Écrire quoi, mon Dieu ? Ô petit père lointain ! ô douces sœurs en train de prier pour lui de cette heure ! C’est fait : dans la tête, il n’y a rien de bon ; de l’encrier sortaient quelques petits mots de temps en temps. Et cette toile d’araignée de tristes paroles ce sera lui à devoir les lire ? Allez, allez ! Il était comme poussé d’une furie, par les épaules, par inertie !

Et quelques jours après, il y eut l’examen oral. Et le jeune homme venu de Romagne entra devant l’assemblée chargée de juger, comme s’il y fût renversé par une rafale ; et il le revit et se sentit interrogé par lui.

Mais, il devait avoir lu quelque chose dans le visage émacié et pâle du garçon : il y lisait peut-être la pensée qui apparaît au milieu de tous ses efforts pour répondre ; pensée d’absent, pensée d’un être seul au monde, pensée d’une douleur et d’une désolation que le maître n’aurait pu apprendre que des yeux du garçon.

Celui-ci priait peut-être des yeux plus qu’il ne répondît de la bouche. Et le maître n’apprenait que de ses yeux, puisque personne n’avait parlé ou prié pour lui. Certes, il l’interrogeait avec une espèce de pitié et de résignation courtoise en écoutant ses réponses embarrassées, en les arrangeant, expliquant et justifiant.

Passa ce douloureux quart d’heure ; passèrent les autres. Le garçon fut rappelé pour donner quelques éclaircissements sur son attestation de licence. Il entendit ou crut entendre Carducci, justement Carducci, en train d’amplifier et éclaircir ses explications, en les communiquant aux autres professeurs.

Cela le soulagea un peu ; mais chaque lueur d’espoir s’était éteinte quand, deux ou trois jours depuis, il attendait dans l’université la sentence que les examinateurs allaient dans quelques minutes rendre publique. Il avait honte à la pensée que quelqu’un puisse croire qu’il espérait encore et qu’il était là pour une dernière illusion obstinée. Non, non : il était bien certain qu’il n’était pas parmi les premiers six. Au maximum, on l’aurait jugé digne de l’admission.

(À ces temps-là, la loi était ainsi, la licence du lycée ne suffisait pas, comme aujourd’hui, pour entrer dans l’université. Il fallait passer un autre examen).

Mais, pour lui, c’était le même que d’être jugé indigne : parce que, sans la subvention, il devait rentrer à la maison et se laisser… vivre ou mourir ? D’ailleurs, vivre ou mourir, c’était le même pour lui.

Pourtant de bons jeunes l’encourageaient : les postes sont six… Qui sait ?

Basta : la sonnette retentit et tout le monde entra. Tous les examinateurs étaient là : la fière tête du poète se tournait de côté, comme indifférente.

 Finalement, avec ce visage sévère et serein qu’on aurait dit arraché d’une médaille romaine, tout en articulant de sa voix harmonieuse les mots, Gandino mit tout le monde en garde : « Je lirai les noms des candidats selon l’ordre de mérite. Les six premiers, évidemment, qui ont obtenu la subvention de la Mairie ». Pause.

Au garçon venu de Romagne battait le cœur ; mais seulement, pour ainsi dire, en anticipation de la palpitation qui l’aurait bien sûr secoué, juste en ce moment où le cinquième nom se séparerait du sixième.

Le premier nom résonna dans le silence de la salle… C’était le sien. En cet instant, le pauvre garçon vit un sourire étinceler. Oui, la tête du poète avait été illuminée par un sourire et tout de suite après ce sourire s’était éteint.

Oh ! Le pauvre garçon est devenu un vieil élève et pourra aussi devenir un vieux, sans doute. Il s’est trouvé dans d’autres vicissitudes, il a éprouvé d’autres joies, même si rares. Il s’y trouvera et en éprouvera encore, comme son destin voudra ; mais il n’a pas oublié et n’oubliera jamais ce sourire !

Ensuite, il sentit Carducci ressusciter et remémorer de sa tribune les âges morts et les âmes évanouies. Et, cela pourra sembler une exagération, mais ne l’est pas, il l’entendit améliorer par une phrase, par un mot, par un geste les grands poètes ; il le vit, dans son bureau, préparer, avec des attitudes de lion, les foudres lucides et mortelles pour blesser ici et là ceux qui s’affichent ennemis, non de lui, mais de ses idées ; il le vit entre les coupes mesurées improviser, avec de jeunes amis qui l’admiraient, des petits couplets, des fleurs de grâce. Il écouta de ses lèvres, dans la religieuse ombre de l’école, la première des odes barbares.

Il écouta de ses lèvres, ou plutôt de son âme jaillissante de son manuscrit, le Chant de l’Amour (1878) :

« Elle est une autre Madone, elle est une idée
Resplendissante de justice et de pitié.
Je bénis ce qui pour elle tombait,
Et je bénis ce qui pour elle vivra ».

Il l’entendit pleurer en déclamant

 :

« Du sommet de la butte alors, du cimetière,
en bas des cyprès par la verte rue,
grande, solennelle, vêtue de noir,
je crus vraiment revoir mamie Lucia… »

Il l’entendit parmi cent drapeaux, devant tout un peuple, auquel il imposa de ne pas applaudir — qui d’ailleurs ne pouvait rester dans l’obéissance jusqu’à la fin —, parler de Garibaldi mort, d’une façon… d’une voix… d’une éloquence… que jamais Garibaldi ne fut si vif qu’alors, dans nos âmes !

Combien de choses entendit de lui et vit de lui, belles, nobles, élevées, admirables, glorieuses, parfois d’une simplicité d’enfant, parfois d’une grandeur de héros, beaucoup, beaucoup !

Mais, en ce jour consacré à sa fête solennelle, où le maître reçoit une attestation de révérence, d’amour et de gratitude de sa patrie et de tout le monde civil, son vieil élève n’a pas trouvé d’autre souvenir, plus suave à évoquer que celui-ci. Le souvenir de ce sourire se complaisant de cette douleur qu’il allait apaiser, de cette vie qu’il allait conserver.

Parce que le poète, le maître, tout le monde sait qu’il est grand. Pourtant, seulement ceux qui lui vécurent et vivent à côté, seulement et particulièrement ses vieux et jeunes élèves savent qu’il est même plus bon que grand. »

Selon une note de Maria Pascoli, « … le maître [Carducci], voyant ce matin-là son vieil élève, à la fin d’une magnifique fête ineffablement suave, lui dit : “j’ai lu ton écrit. Il m’a fait pleurer. C’est tout vrai ! Tout vrai !”

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Voilà, Catherine. C’était très émouvant, hein ? Comme je te disais :

Par un babbo-frère,
on sort de misère.
Par un juste maître,
on rentre par la fenêtre.

En même temps, sachant ce qui s’est passé dans la vie de Pascoli pendant les vingt-trois ans qui s’étaient déroulés entre cet épisode de 1873 et l’article de 1896, je comprends bien les larmes de son maître. L’orphelin, même s’il avait été frôlé par la gloire, était resté orphelin. Ses nœuds de fond s’étaient encore plus resserrés, comme nous verrons.

Cependant, j’aime penser — et d’une certaine façon, j’en ai besoin —, que Pascoli ait pu jouir, de même que moi, dans la même ville complaisante et tentaculaire, pendant les neuf ans de ses alternes fortunes universitaires, de quelques plaisirs plus ou moins innocents, vivant une parenthèse insouciante, une phase moins sévère. Comme on verra, juste au milieu de ses études, il se laissa entraîner par les “mauvais amis”. Ami de l’anarchiste et socialiste Andrea Costa, il participa à des manifestations contre le « système » qui lui causèrent la suspension de la bourse indispensable pour suivre les études.

Ensuite, en septembre 1879, il est arrêté pour avoir participé à une démonstration en faveur d’anarchistes, qu’on avait jugés pour avoir manifesté en soutien de Giovanni Passannante, qui avait attenté à la vie du roi Umberto I. Acquitté, grâce à l’intervention de Carducci (qui mit en valeur ses qualités humaines et son étrangeté à tout esprit rebelle), il est libéré en décembre. Se conclut ainsi une expérience brève, mais symptomatique, accompagnée d’un sentiment d’injustice subie et de déception (une déception pas seulement individuelle, mais historique, concernant toute l’aile spontanéiste et humanitaire du mouvement anarchosocialiste et des intellectuels adhérents). Cet événement aura de lourdes répercussions idéologiques tout au long de sa vie.

Ensuite, Pascoli reprit les études que conclut brillamment en 1882, année de la mort de Garibaldi. Cette date fut décisive pour lui, car, une fois terminé avec l’université, il renia même violemment son passé populiste et de quelque façon révolutionnaire.

C’est pour cela que j’avais écrit, dans le deuxième quatrain :

Loin de la famille
Toute passion fourmille
Naïf, mais déplacé
Reniement obligé.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 30 janvier 2013 Dernière modification 30 janvier 2013.

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Coïncidences inconscientes (Portrait d’une table n. 9)

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,

Je sais que tu devineras immédiatement la raison de cette photo un peu abîmée en ouverture de cette lettre, que si tu es d’accord, je consacrerai aux « coïncidences inconscientes ». Il y en a eu plusieurs, de coïncidences, même étonnantes et bouleversantes, au long de ce rapport que j’entretiens depuis toujours avec Zvanì. Un rapport de grande proximité. Mais, je ne m’en inquiète pas. Car cette « âm-itié », cette libre et sincère amitié entre âmes est au fondement même de mon existence.

Je pense, donc je suis. Mais, sans exagérer, dans une partie de mon cerveau une pensée souterraine agit par une succession de provocations, suggestions, élans qui sont à moi, mais appartiennent à lui aussi, à mon grand-père. Peut-être parce qu’il est mort depuis longtemps et que je n’ai pas pu le connaître de son vivant, il est très discret.

Je ne dirais donc pas que sa présence en moi me « hante », comme beaucoup d’écrivains contemporains aiment dire. Il fait partie de moi, c’est tout.

En plus, à cause de sa mort prématurée, tombée dans une époque de censure et d’oubli, je me trouve « naturellement » engagé dans une action de vérité.

Je le sens, la nuit, s’agiter dans la tombe. Il voudrait que tout soit clair, et je suis d’accord avec lui, parce qu’aujourd’hui connaître les hommes et les évènements de certaines périodes révolues n’est pas seulement très important. Ça devient, au contraire, de plus en plus nécessaire.

Bon, je reprendrai la problématique de l’usure du temps, de l’éternelle lutte entre le bien et le mal, de la faute qu’on commet à chaque fois qu’on jette tout, même l’enfant ne faisant qu’un avec l’eau sale, et cætera.

Venons alors, Catherine, aux coïncidences.

Était-ce une coïncidence, ce voyage à Bologne, en 1957, avec mon père et mon frère ? Bien sûr que non. Je ne me rappelle rien, mais je pense que cela s’inscrit dans l’histoire de nos migrations régulières vers notre « terre d’origine », la Romagne. On allait à Cesena et à Sogliano pour embrasser Luisa, Dora, Decio et la tante Maria, c’est-à-dire la jeune femme qui, selon mon imagination physionomique, pourvu que la photo remonte à 1913, est assise juste en face de l’homme invisible.

À ces temps-là, on ne faisait que de petits tours, pour visiter le Temple des Malateste à Rimini, ou le château de Gradara, ou l’abbaye de Pomposa. Je n’avais pas vu Bologne avant.

De cette visite, je ne garde que le souvenir de cette rue tout à fait rectiligne, inexorablement aveuglée par le soleil et… de cette photo. Ou, plus probablement, cette photo, tout en reflétant le grand talent photographique de mon père, m’a raconté le souvenir d’un passage pressé, d’une halte distraite, d’une pause déjeuner qui prenait le dessus sur tout autre intérêt possible.

D’une seule chose je suis sûr. On faisait tellement vite à traverser la ville d’une porte à l’autre, qu’on pouvait en sortir avec une idée de petitesse. D’ailleurs, si on traversait Venise en voiture — je sais bien que c’est impossible, mais juste pour faire un exemple — il suffirait d’un petit quart d’heure et même moins pour tout regarder sans rien voir.

Donc, au-delà de la beauté de cette image, de sa valeur prophétique… le premier souvenir de Bologne fut très décevant pour moi.

Avec le temps, j’ai compris que j’ai été sauvé, et même béni par la très modeste attitude touristique de Bologne, c’est-à-dire la façon tout à fait particulière de cette ville de se dérober à toute vue d’ensemble, voire « panoramique ». Sa vision humaine, disons « organique » de l’architecture et même des monuments, a d’ailleurs empêché ou fourvoyé toute tentation de mes parents, notamment de ma mère, d’approfondir cette connaissance superficielle.

Dans ce triangle idéal reliant Rome, Cesena et Bologne, où s’est joué, depuis ce lointain 1957, la plupart du temps de ma vie, j’ai bénéficié d’une gradation dans la prise en charge de l’amour de cette troisième ville en tant que lieu crucial pour l’exploit et le dénouement de mon existence.

On peut aussi dire que j’ai « appris » petit à petit, par éclairs ou flash, la valeur énorme que cette ville allait assumer pour moi. Je pourrais faire un parallèle avec Naples. Jeune, quand je pensais à Naples ou à Bologne, je me confrontais d’abord à leurs très différents dialectes et j’imaginais, sourdement, dans mon for intérieur, quelle aurait été ma vie si j’avais vécu au milieu de ces gens à l’esprit attachant, aux gestes contagieux, à cette façon unique de traîner, dans la rue et dans la vie. Cela aurait été impossible, pour moi, de m’en dérober. Je me disais, dans un mois, je parlerais en napolitain, ou alors je parlerais en dialecte bolonais. J’imaginais aussi — cela faisait partie intégrante de mon rêve — que j’aurais aimé une Napolitaine ou une Bolonaise, qu’elle m’aurait invité chez soi, que j’aurais trouvé la façon de me faire respecter et aimer par ces frères, sœurs, amis et parents…

Pourquoi je ne pensais pas de m’intégrer à Rome, d’y rêver un apaisement, le plein partage du destin de ceux et celles avec qui j’étais né ? N’aimais-je pas cette insouciance, cette ironie, cette inimitable façon de glisser parmi les désastres de la vie ?

Oui, bien sûr, je l’aimais, et j’ai souvent regretté tout cela. Que c’était beau vivre en plein air, léger, sans autre contrainte que cette petite hypocrisie catholique, pourtant inoffensive !

Mais, je te l’ai dit, Catherine, j’avais au fond de moi le sentiment d’un destin différent qui tôt ou tard m’aurait emporté. Partir c’est mourir, un peu. Eh bien, j’ai eu toujours besoin de mourir, de refouler une vie trop pleine, pas nécessairement pleine de fautes et de dégâts. Pleine, peut-être, seulement du sentiment d’un engagement disproportionné, d’avoir trop dit, trop fait, en des directions…

Il n’y a rien d’extraordinaire, ma chère amie ! C’est la vie de tout le monde. Et je ne veux pas m’aventurer trop sur ce thème primordial de Rome, dont on parlera après.

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Revenons à Bologne. Crois-tu que l’image du « babbo » au chapeau, c’est-à-dire de mon grand-père Zvanì, qui jamais ne s’en séparait, a eu un rôle dans mon choix de vivre le clou de ma vie à Bologne ? Quelles images, suggestions, ou descriptions mystérieuses de Bologne ont fait déclencher en moi une certaine infaillibilité, au moment donné ?

Ce fut allant chez mes parents de Cesena, en 1960, que j’eus l’occasion de monter les premières marches de cette « montée » à Bologne. Je dis cela tout en sachant que je parle d’une ville léchée par un des plus « plats » des pays d’Europe. D’ailleurs, pour moi, je l’ai déjà dit à propos de Cesena, les villes sont comme des personnes. Chaque ville a sa personnalité, une identité dont elle ne se débarrasse pas pendant des siècles, ou jamais, comme c’est d’ailleurs le cas de Paris. Donc, à Cesena, mes tantes-cousines Dora et Luisa me parlaient de Bologne d’une façon intrigante, mystérieuse. Une vraie ville, où il y avait tout ce qu’on ne pouvait pas trouver à Cesena, et même à Rome… Bien sûr, les deux sœurs aimaient Rome, elles y venaient souvent et souffraient beaucoup au moment d’en repartir.

Rome pour la Romagne, comme nous verrons, Catherine, c’était un phare, un lieu mythique.

Mais, envers Bologne, je ressentais qu’il y avait du respect, quelque chose de différent et même plus. Dora y avait étudié Histoire de l’Art à l’Université, Luisa, qui aimait les belles choses, y faisait de fréquentes escapades. Du respect et aussi de la complicité. Car Bologne, « la savante », comme on dit, était « prima inter pares », un vrai chef-lieu qui à sa fois, dans les temps des temps, a su respecter les villes auprès d’elle, renonçant à pousser trop ses ambitions. Cela est dû aussi à la structure équilibrée de la région autour de l’axe de la rue Émilia, et de la parfaite hiérarchie de villes de différents poids et tailles autour des pôles plus importants.

Terminés les cours à l’école, à l’âge de quinze ans, je passai une quinzaine de jours à Cesena. De là je partis à Bologne avec Luisa, Decio et sa future épouse, la Teta, acheter les étoffes et tout ce qu’il fallait avec pour le costume de mariage de mon oncle-cousin. Ce fut une journée inoubliable. À part le goût de connaître comment pouvait être alors compliqué mettre ensemble tout ce qu’il fallait pour cette mystérieuse besogne — et le plaisir de frôler mes pieds sur le sol lisse des arcades de la rue Indipendenza et des ruelles en bas des deux fameuses tours —, je n’oublierai jamais ces milliers de vélos amassés à l’orée des terrasses des bars ni le calme des gens toujours en train de causer en formant de petits groupes, le soleil sur la rue et l’ombre sous les arcades qui rendait presque supportable cette chaleur affreuse.

Je me rappelle, aussi, un joli lustre en fer forgé pour la nouvelle maison, acheté chez un antiquaire que Luisa connaissait déjà et au fond du voyage de retour, qui me sembla interminable, un risotto aux poissons que je n’ai plus eu l’occasion de goûter dans le reste de ma recherche de bonheur alimentaire.

Avec ce souvenir, je n’avais rien vu de cette ville. Plus que voir, j’avais ressenti le chaud excessif, la lumière excessive. La cristallisation amoureuse dont parle Stendhal ne pouvait pas arriver d’emblée, comme ça, à la fin d’une seule journée. D’ailleurs, on ne peut pas aimer vraiment une personne sans avoir passé au moins une nuit avec elle. Et Bologne c’était une personne qu’on m’avait juste présentée, à l’intérieur et à l’extérieur d’un bar. C’était le bar au croisement de la rue Indipendenza avec la rue Rizzoli, je crois, le grand bar des bicyclettes et des piétons pressés.

Voilà, Catherine ! Avec ces petits mots, je t’ai un peu expliqué la raison du choix, que j’ai fait, des poésies ou pour mieux dire des billets avec les poésies que j’écrivais au temps de mon installation à Bologne dans les alternes attitudes de l’espérance et de la douleur, de la joie et de l’amertume. Je reviendrai sur quelques-unes d’elles pour y retrouver le sentiment et l’esprit de ce temps lointain qui pourtant n’a jamais voulu se séparer de moi, tout de même que mon grand-père Zvanì. Cette ville « contenait » (et contient) des personnes, auxquelles j’étais (et je suis) lié, notamment des femmes. Mais, je peux dire que je suis lié à la ville de Bologne au-delà de tout ça. Étrange, mais vrai, je l’aime d’autant plus intensément et douloureusement que cet amour était possible, concret, au pair. Aimer Rome c’est aimer l’air et la lumière même. Elle nous échappe au même moment où elle s’offre à nous entièrement et sans réserve. Donc, si au fond de moi j’aime aussi et même profondément cette incontournable ville natale, je ne veux pas le reconnaître.

Tu l’as vu. Trois semaines se sont écoulées, avec cet étalage de poésies, l’une après l’autre, d’abord coincées dans des « pages » du blog qu’on devait soigneusement rechercher (tellement étaient-elles cachées, en retraite), ensuite, ces derniers jours, remontées à la dignité des autres « articles ». « In articulo vitæ », donc.

Et maintenant — j’espère accompagné par l’intérêt des lecteurs — je me sens mieux équipé pour poursuivre mon parcours de rhabdomancien tout au long de sillons à peine visibles, mais de primordiale importance. Pas seulement pour moi.

Mais je n’ai pas encore fini avec les coïncidences.

Tu te rappelles, Catherine, les derniers mots de notre dernière lettre ? J’avais écrit : « Mais voilà, Catherine, laissons aux visiteurs du blog leur curiosité intacte. Peut-être, en naviguant sur internet et, après, en consultant quelques bibliothèques, ils trouveront que j’ai tort, ou bien ils s’enthousiasmeront avec d’intéressantes trouvailles. Je reviens à toi avec ce petit constat : le père de Pascoli n’était pas un personnage mineur ni un homme insignifiant. D’abord, il avait participé, en 1849, à la République Romaine… »

Je vais bientôt t’en parler. Je suis en train de comprendre, maintenant, mieux qu’avant, le rapport unique entre la Romagne et Rome, Bologne et Rome au temps où encore le pape était un roi qui faisait le bon et le mauvais temps pas seulement au point de vue spirituel, dans le vaste territoire des États pontificaux, concernant, en plus de Rome et du Latium, l’Umbrie, les Marches, la Romagne et Bologne. Une partie considérable de la plaine à sud du Pô partageait la soumission à un double pouvoir, civil et religieux. En cette étrange géographie, qui admettait pourtant beaucoup d’échanges entre les « Italiens » des différents états, la Romagne était une terre de frontière et Bologne, grâce à son prestige culturel et scientifique indiscuté, donnait du fil à tordre aux autorités romaines.

Combien de patriotes venant de Bologne et de Romagne ont participé à la République Romaine ! Et quelle importance assumera, par la suite, après la défaite de 1849, le parti républicain à Cesena, à Rimini, à Savignano !

Mais je ne veux pas me faufiler dans le tunnel. Car je ne peux pas suspendre le flux des « coïncidences inconscientes ». On parlera après de la République Romaine, pour mieux comprendre la personnalité du père de Pascoli et aussi, peut-être, son affreux destin. Mais, le fait d’avoir évoqué Bologne et d’entretenir encore, en parallèle, cet argument par la publication de poésies jaillissantes de cette période… cela m’oblige d’antéposer, demain, un épisode crucial de la vie de Giovanni Pascoli, qui nous aidera à mieux comprendre le monde de Zvanì, c’est-à-dire le monde du Risorgimento avec ses espoirs et ses défaites. À partir de l’échec de la République Romaine, une tragique parabole qui ne s’achève pas avec la Grande Guerre, pourtant victorieuse — considérée par les historiens comme dernière guerre de l’indépendance italienne —, mais se projettera dans le fascisme.

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Demain, Catherine, on parlera du jeune Pascoli débarquant à Bologne. Maintenant, j’interromps ma lettre avec cette photo.

C’est ici que nous nous sommes connus, Catherine. Derrière cette petite porte de l’association des Garibaldiens. Là où pas mal d’Italiens de France — et de Français aussi — accourent à la recherche de leurs ancêtres. Un siège consacré à Garibaldi, à deux pas du Boulevard Magenta et des deux gares qui font la gloire de Paris, mais aussi le symbole de ce Napoléon III que Victor Hugo n’aimait pas et qui eut un comportement contradictoire, sinon ambigu envers l’Italie…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 29 janvier 2013 Dernière modification 29 janvier 2013.

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Madame Rubens, 1975 (Ossidiana n. 4)

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Madame Rubens
la terre est ravagée
par la poussière rouge.
Tombant sans hâte,
ton corps blanc échappe
par de gestes de dépit
aux soins gluants
d’un surveillant obstiné.
Dans ton vol, tu tends les bras
vers un nuage de brume violette
descendu sur les squelettes
des arbres.

Madame Chagall,
en nous tenant par la main,
nous glissons en cordée
dans la joie lugubre d’un volcan.
Ici-bas, par des mots
de fumée et de feu,
un allié invisible nous harcèle
qui voudrait nous apprendre
à déchiffrer le soleil.

Madame Renoir,
sous le parapluie gris et bleu
ta chemisette s’inonde de sueur,
le vent erre sur tes genoux,
les mimosas ensevelissent tes mains,
les caresses du printemps
chiffonnent ta longue jupe :
« Un filou qui aime parler
réussit bien à se taire.
Un artiste maladroit et voleur
fait parfois des cadeaux. »

Madame Klimt,
si ton charme se marie
à tes mèches échevelées,
à ton calme imprévisible,
à tes caprices connus,
ton amour écervelé
emprisonne mon ardeur
dans la belle muselière
du va-et-vient de nos étreintes
assurées et lentes.

Madame Larionov
j’ai réservé deux lunes en plastique,
j’ai rempli ma malle en osier
de magiques coquillages
pour tes voiles légers.
Caché derrière ma longue-vue en carton
je t’ai vue caracoler, souriante
au creux d’un kaléidoscope de couleurs
éparpillées, comme de verres cassés
sur le parapet de pierre.

Madame Modi
Je t’ai emmenée dans une ville inondée de soleil
gorgée de chapeaux et de glaces.
Nettes contre les murs de chaux,
nos silhouettes ivres se dérobaient
comme des ombres sans brides.
Quelle atroce vérité
la tendresse vile et sordide
de nos jambes entrelacées !

Madame Rembrandt,
dans le silence du béguinage
s’effondre le bruit sauvage
de nos pas. Pourtant
notre ronde de jour
n’avance pas davantage.
Derrière un rideau de velours
j’observe déconcerté
l’enivrante beauté de ton cou
se tournant vers la lumière bleutée
de cette journée qui s’amuse
à défaire l’écheveau de nos corps emmêlés
dévidant une à une ses mailles serrées
comme les grilles d’une écluse :
« Ne savais-tu donc pas
que penser c’est désagréger
que parler c’est compliquer ? »

Madame Goya
une mantille noire cache et dévoile
tes épaules claires, ton profil égaré.
Tu es debout dans le salle qui s’étiole,
déjà vêtue, déjà dévêtue
devant le tuteur compréhensif et furieux.
Par un geste rapide, tu hisses
un mur de briques et de plâtre
pointillé de fragments de verres acérés
pour mes désastreux coups de tête.

Giovanni Merloni

Depuis « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome 2000 — ISBN 88-86600-77-1

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Derrière tes yeux verts de clairière, 1975 (Ossidiana n. 3)

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Photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Derrière tes yeux verts de clairière

Derrière tes yeux verts de clairière
derrière ma voix grise de ministère
derrière ce destin au corps insoumis
derrière cet amour à la peau meurtrie

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Rome, Piazza Verbano, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

derrière le film d’une telle passion
d’une pareille multiplication
de jambes de bras de lunettes
de cheveux de chansons
derrière le rythme insensé
de ces bruits embarrassés
derrière ces élans qui se mêlent
ces âmes qui se croisent

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Photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

derrière nos gestes chiffonnés
nos habits somnolents
nos hurlements convulsifs
nos soupirs révélateurs
nos rires déplacés
derrière ces murmures aux étoiles
et ces poursuites affolées
derrière la joie scandaleuse
de ton corps dans le mien
de mon corps dans le tien
derrière le tocsin de l’ennui
nous attendant au passage

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Photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

derrière ce téléphone
qui nous force à crier
derrière cette moisson de mots
qui nous prêtent
une joie éphémère,
un métier ambulant
un devoir insouciant
une aventure dure

toi et moi, que sommes nous ?

Giovanni Merloni

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TEXTE EN ITALIEN 

À la recherche du père perdu (Portrait d’une table n. 8)

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bologna

Chère Catherine,

Nous avons laissé l’histoire de Pascoli dans un endroit incertain, entre la « via Émilia », près de Savignano sur le Rubicone, et l’église de Saint-Laurent, à Paris. D’ailleurs, notre vie même est assez incertaine, toujours partagée entre ce noble élan vers nos hommes meilleurs et cette ignoble pulsion à l’irrévérence, à la dérision, au déguisement trompeur, à l’excès d’informations…

Oui, d’accord, Catherine, j’ai dit « nous » tandis que j’aurais dû dire « je ». Mais, s’il n’y avait pas eu tes lettres, tes suggestions et tes critiques, comment aurais-je pu avancer, dans cette « recherche » ? Tu vois ? Tu es strictement concernée par ces fouilles à ciel ouvert et ces découvertes douteuses. Tu es aussi responsable que moi, de notre digression littéraire. Si, si ! Tu as insisté, tandis que moi, j’aurais volontiers laissé tomber. Et à force de documents, de liens, d’articles et d’essais que tu as voulu ajouter à tout ce que j’avais déjà recueilli, je t’ai obéi. On s’est laissé prendre par la jument désemparée et ce père qui avançait en charrette, les deux poupées dans la main, comme le dormeur du val

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Par conséquent, la diaspora des fragments et des citations n’a eu qu’une vertu, celle d’immobiliser l’action, de la figer dans un limbe inextricable. Où en sommes-nous alors, comment faire pour relancer l’action, en rattrapant l’intérêt des rares zappeurs fréquentant notre blog ?

Je crois avoir trouvé la façon de répondre à cette question. D’abord, nous avons été tous les deux rassurés à propos de la connaissance de Pascoli en France. Ici, on ne le connait pas trop, mais la plupart des gens sont disponibles à combler cette lacune parce qu’ils ont tout de suite compris la fonction de charnière que ce poète a exercée dans le passage « merveilleux » de la culture classique — ou retourné vers les auteurs classiques — à la culture moderne.

Évidemment, le phénomène Pascoli est difficile à saisir, en Europe, surtout pour les Français, qui ont eu affaire avec un très différent contexte. Vis-à-vis de l’Italie, les écrivains et les poètes français du XIXe siècle et du début du XXe, même dans les moments plus critiques, n’ont pas dû surmonter les mêmes obstacles et les mêmes censures que les écrivains et poètes italiens. Ce sont ces censures et autocensures — qui se jouaient à l’intérieur des confins de ce grand pays en formation et transformation —, la première raison de la connaissance très médiocre, à l’étranger, de la culture italienne de cette époque. Il est d’ailleurs inutile savoir que nous avons eu notre Balzac en Giuseppe Verga et notre Baudelaire en Giacomo Leopardi. C’est vrai qu’en Italie on n’a pas eu que la littérature. De Rossini à Verdi et Puccini nous avons eu dans l’opéra (comédie ou tragédie musicale) l’exploitation d’un univers fantastique déjà précurseur du cinéma, avant son invention. C’est vrai, aussi, qu’à cette époque la forme chantée, c’est-à-dire l’expression lyrique, en Italie, a pris souvent le dessus vis-à-vis du roman et de la poésie, tandis qu’en France il y avait une parfaite cohabitation entre littérature et théâtre.

Or, en Italie on a empêché certains personnages — comme Foscolo, Leopardi ou Manzoni — sinon d’exister, de transformer notre littérature en la sortant de son provincialisme, tandis que Stendhal, Hugo, Baudelaire ou Flaubert, en France et partout dans le monde, ne sont pas seulement des premières hirondelles. Ils sont des phares.

Je me rends compte, Catherine, que ce discours risque de devenir plus long que prévu.

bologna x pascoli bis

Mais, peut-être Pascoli nous a-t-il préparé de ses propres mains un guet-apens… Car effectivement, lorsqu’on aura compris le sens et l’importance de son œuvre, on comprendra aussi ce mouvement souterrain, obscur, pourtant fébrile et passionnant de la littérature italienne en lutte… Oui, en lutte.

Nous avons souvent parlé d’un long sommeil, d’une mystérieuse absence d’un contexte littéraire représentatif du Risorgimento. « On a fait l’Italie, maintenant on doit faire les Italiens », avait dit d’ailleurs Massimo D’Azeglio au lendemain de l’unité nationale de 1861. Cette phrase est restée suspendue comme une épée de Damocle dans le ciel de ce beau pays pendant plus d’un siècle. Toutes les formes d’expression artistique liée à l’expression verbale — de la poésie au théâtre, au cinéma — ont subi cette même destinée. Ensuite, on a dû attendre la Seconde Guerre et la Résistance pour que le roman et le cinéma surtout s’épanouissent vraiment, dans un esprit de liberté et autonomie vis-à-vis du pouvoir. C’est juste en ce moment que les bases se sont posées pour la perfection d’une véritable culture nationale. Ce formidable exploit de la création littéraire en Italie fut d’ailleurs révélateur d’une personnalité collective qui explosait après une longue et douloureuse réclusion (et, par conséquent, exclusion du réseau international).

Revenons donc à la façon de Pascoli de nous attirer dans une espèce de guet-apens… qui ressemble beaucoup à celui que son père Ruggero subit le dix août 1867, un jour pas si lointain. Donc, ma chère Catherine, sommes-nous, tous les Italiens, héritiers d’une sorte de guet-apens originel ?

Oui, c’est possible.

Voilà, Catherine, tu comprends bien les raisons de ma réticence. Je voudrais néanmoins enlever le couvercle de cette marmite bouillonnante et expliquer — pour moi même en premier — les raisons vraisemblables de la mort du père de Pascoli comme point de départ et de déclenchement d’un monde poétique tout à fait particulier et typique aussi de notre histoire collective et individuelle. Car Pascoli nous ressemble. Il ne se présente pas comme un Petit Père, comme Puskin, par exemple. Il doit son génie à sa condition d’orphelin au milieu d’une famille nombreuse. Nous pourrions appeler Pascoli un Petit Oncle, ou l’ami de jeux de notre grand-père. En général, notre littérature est constellée de pères disparus ou alors de pères qui n’ont pas eu le temps nécessaire pour exercer leur rôle. À part la figure majeure d’Alessandro Manzoni, je vois surtout en Foscolo et Leopardi, comme en Verdi et, dans le siècle suivant, Antonio Gramsci, de véritables pères de la patrie qui ont exercé bien sûr une grande autorité culturelle. Mais c’était une autorité de plus en plus niée, contrastée, amoindrie. Entre eux, seulement Giuseppe Verdi a eu l’occasion — et la force — de recouvrir pleinement cette fonction.

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Au temps de Pascoli, Giosuè Carducci (ci-dessus « photographié » sur la couverture d’un de nos plus glorieux hebdomadaires) fut bien sûr un grand homme, qui eut un rôle central dans l’évolution de notre langue et littérature, qu’au cours de son existence s’est aussi assez engagé dans cette lutte pour l’indépendance politique des Italiens qui fut une lutte terrible — restée longuement inachevée — pour l’indépendance et l’unité de la culture italienne. Carducci fut aussi un vice-père pour Pascoli. On parlera après, Catherine, de cette fulguration, tout à fait exceptionnelle, qui amena Carducci à se charger de la libération du jeune orphelin de Romagne. J’ai déjà traduit le récit de ce dernier lors de son premier voyage à Bologne, où, sans l’intervention de Carducci, il n’aurait jamais eu la subvention indispensable pour accéder aux études universitaires. Cependant, au-delà de son ambition de se proposer comme « vate » de la nouvelle Italie et de ses mérites indéniables — ce fut Carducci celui qui transmit au monde les lettres et le journal de Leopardi (Zibaldone), dont il cura personnellement l’édition —, il se configure à mon avis, lui aussi, comme un Petit Oncle.

Notre histoire est-elle donc constellée de pères morts de mort violente et de grands-pères écrasés par les injustices ? Je ne veux pas dire ça, mais certes on n’a jamais donné le sceptre à ceux qui ont fait le plus pour mon pays. Je ne veux pas parler de Garibaldi…

Mais voilà, Catherine, laissons aux visiteurs du blog leur curiosité intacte. Peut-être, en naviguant sur internet et, après, en consultant quelques bibliothèques, ils trouveront que j’ai tort, ou bien ils s’enthousiasmeront avec d’intéressantes trouvailles. Je reviens à toi avec ce petit constat : le père de Pascoli n’était pas un personnage mineur ni un homme insignifiant. D’abord, il avait participé, en 1849, à la République Romaine…

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 7 janvier 2013 Dernière modification 7 janvier 2013.

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« Du carnaval au sacrifice, un rituel de mise à mort » : des « Bonnes » extraordinaires aux Déchargeurs

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« Du carnaval au sacrifice, un rituel de mise à mort » : des « Bonnes » extraordinaires aux Déchargeurs

Théâtre « Les Déchargeurs » 3 rue des Déchargeurs, 75001 Paris. Métro Chatelet. Auteur : Jean Genet (1947). Mise en scène : Pierangelo Summa. Scénographie et marionnette : Pierangelo Summa, assisté de Jean-Pierre Benzekri et Camille Grangé. Avec : Mathilde Chouffot et Sara Summa.

« Du carnaval au sacrifice, un rituel de mise à mort. » Cette phrase poignante qu’on lit dans l’affiche du spectacle aux « Déchargeurs » de Paris exprime efficacement l’esprit de la pièce de Genet dans l’adaptation extraordinaire qu’en a fait le metteur en scène italien Pierangelo Summa. On souhaite donc qu’un vaste public aille la voir.
En commentaire de ce spectacle, on pourrait ajouter à cette phrase plusieurs « variations », comme « le carnaval dans le jeu de la vie et de la mort » ou bien « le carnaval comme réflexe du pouvoir de vie et de mort qu’un ensorcellement peut déclencher ». Ou, enfin, « le carnaval comme réflexe d’une aliénation extrême ».
Car ce mot « carnaval » synthétise plus que d’autres l’« esprit nouveau » dont Pierangelo Summa a fait un grand cadeau au théâtre « Les déchargeurs » et à son public : « j’ai voulu une scénographie simple, non réaliste, accompagnée d’un jeu poussé à l’extrême. Pour souligner l’aspect rituel de la pièce, les objets ont une fonction symbolique. Une balançoire évoque le “dehors”, tout le reste par contraste est “dedans” : les deux comédiennes jouent dans un espace qui les emprisonne et leur gestualité le souligne ».
Cette adaptation théâtrale de Summa des « Bonnes » de Jean Genet est très originale. D’abord, pour la maîtrise d’un espace théâtral assez contraignant, obtenue par cette scénographie « symbolique ». Ensuite, pour le choix de lancer deux jeunes comédiennes dans la mêlée de cette exploration « entre l’amour et la haine par les corps fondus-confondus où chacun joue l’autre » (Pierangelo Summa). Un choix important, qui emmène sur le plateau deux formidables actrices, qui ont su ajouter à la géométrie de la mise en scène la passion des corps et les nombreuses facettes de leurs âmes passionnées. Il suffit de se souvenir de Solange (Sara Summa) qui traverse, courant et haletante, cette exiguë boîte théâtrale dont elle voudrait briser les murs, pour comprendre un peu ce que ces deux jeunes femmes ont donné à la réussite de la pièce. Enfin la « marionnette à taille humaine, portée et manipulée par les deux sœurs ». Si Madame était du commencement de la pièce, un spectre, une doublure fanée de l’absence, cette « matérialisation » en gros pantin qui a besoin de quelqu’un pour vivre éclaircit le sens du jeu inexorable que lie Madame aux deux sœurs.
Grâce à ces trois niveaux — la maîtrise de l’espace symbolique ; l’hymne à la vie que les deux femmes encharnent ; les labyrinthes de la pensée que la marionnette encourage et multiplie elle-même — ce metteur en scène réalise une lecture parallèle : d’un côté la « trame meurtrière » ; de l’autre la description, éloignée et passionnée en même temps, des personnages et de leurs liens diaboliques. Cette lecture se traduit d’ailleurs en une pièce « ironique », décalée, se moquant un peu des côtés lugubres et désespérés qui sont quand même présents dans ce texte, qui a été trop souvent un « prétexte », en beaucoup d’autres mises en scène, pour tuer le théâtre au lieu de le faire vivre.
« Les bonnes » est occasionnée par un fait divers, réellement arrivé, le crime de Christine et Léa Papin. Ces deux sœurs, âgées de 28 et 21 ans, travaillaient dans une famille bourgeoise du Mans. En 1933, elles tuèrent sauvagement leurs patronnes, avant de leur arracher les yeux et de pratiquer une série d’actes horribles sur leurs corps et de se coucher dans le même lit.
La dimension surréelle de ce « drame criminel » — que Jean Genet publia une première fois en 1947 et une deuxième en 1958 — rencontre encore, même plus qu’auparavant, l’attention des metteurs en scène et l’intérêt du public.
Cela dépend d’abord de l’inquiétante actualité de l’homosexualité incestueuse des deux sœurs, qui fait depuis toujours l’originalité et le scandale de cette « pièce de l’inversion » et de « l’autodestruction ». C’est le jeu même du théâtre, le jeu de l’autre qui transforme le plateau en lieu de toute aliénation.

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La pièce de Genet accompagne ce jeu avec une rigueur psychologique fort structurée et un symbolisme d’objets et de couleurs (le blanc, le rouge et le noir des robes), qui aide le spectateur, après réflexion, à reconstruire la trame profonde de cette œuvre. Cependant, l’originalité — et la difficulté — de cette pièce consiste surtout dans son indétermination, son retour idéal au chaos originaire de l’homme, sa caractéristique d’œuvre « ouverte », comme la nommerait probablement Umberto Eco. S’il n’y avait pas cette ouverture, le public serait étouffé, étranglé ou même empoisonné au lieu de Madame.
En quoi donc consiste l’unicité de cette version des « Bonnes » que Pierangelo Summa avec Mathilde Chouffot et Sara Summa nous offrent aux « Déchargeurs » ?
Je crois, surtout dans le rôle de Madame, que le metteur en scène confie à une marionnette et, à travers elle, aux deux sœurs en char et os.
Dans une récente entrevue — en occasion de la représentation des « Bonnes » au « Teatro Studio » de Milan en janvier et février 2008 —, deux incontournables actrices italiennes — Franca Valeri, qui a joué le rôle de Solange et Anna Maria Guarnieri qui a joué le rôle de Claire — ont dit des choses très originelles sur ce propos :
Franca Valeri : « Il est tellement absurde ce dialogue entre deux bonnes ; elles sont deux bonnes de province, il n’y a aucune revanche des servantes envers la patronne. C’est une transposition de leurs aspirations, de leur échec, de leurs idéaux, mais aussi de leur tempérament possessif, amoureux, vital. Madame est un personnage, ce n’est pas une dame bourgeoise, c’est un spectre vis-à-vis de quelque chose de sublime et douloureux en même temps qui est en elle. »
Anna Maria Guarnieri : « Nous ne sommes pas les premières à manipuler ce texte. Sa force, sa puissance ont poussé une foule d’interprètes à s’y confronter : de jeunes, de vielles, des homosexuels… Car quiconque peut entrer en scène et dire “je suis Madame”, même un crapaud. »
Aujourd’hui, en France, on voit « Les bonnes » de Jean Genet comme un « monstre sacré », qui peut quelques fois aboutir à une sorte de conformisme dans l’interprétation. Ou bien l’on profite des côtés pervers liés à cette « métaphore de la sexualité » jusqu’à dégénérer dans la débauche et dans la perte de sens. Tandis que la vision sortant de l’entrevue aux deux célèbres comédiennes italiennes, tout à fait libres de préjugés, montre qu’on peut « actualiser » de façon positive Jean Genet, en profitant de son « ouverture ».
Il est vrai, même un crapaud peut jouer le rôle de Madame, mais c’est là le défi principal et il faut savoir le surmonter.
Pierangelo Summa est aussi un artiste. Pour relever les défis que ce drame cachait, il a joué soit sur le travail dur et passionné des deux comédiennes — Mathilde Chouffot et Sara Summa — soit sur la force expressive de la marionnette à taille humaine que lui-même a fabriquée — une sorte de « conviée de pierre » à la table de don Juan —, qui s’anime au milieu du spectacle pour devenir Madame, une femme sans profondeur, capricieuse et opportuniste.
Mais la caractéristique de cette pièce est, en général, le fait de donner forme, couleur et vie à tous les objets savamment éparpillés dans l’espace théâtral. Aucun symbole ne préexiste à ce qui se déroule d’un instant à l’autre sur le plateau. Aucun objet n’existe avant qu’une de deux bonnes, et surtout Solange, ne le prenne en main.
Cet espace noir parsemé d’objet de marché aux puces devant les yeux des spectateurs devient une espèce de boîte miraculeuse qui peut tout contenir, dont tout objet peut sortir. Il y a comme un renversement. Les objets ressuscitent, les symboles ressuscitent et aussi Madame ressuscite. Solange et Claire semblent avoir la touche de vie.
Il faut dire que Mathilde Chouffot et Sara Summa sont formidables. Chacune dans son rôle particulier. Chacune dans son attitude complémentaire vis-à-vis de l’autre. Elles ne s’épargnent jamais. Claire, la plus sombre apparemment, semble chercher la vie dans la mort, tandis que Solange, la plus vivante, semble chercher le contraire.
En fait la véritable question ce n’est pas la mort réelle. Elle arrivera, à la fin de la pièce. Mais la mort dont on parle le plus c’est l’absence de vie, l’absence de joie et de force de vivre qui se sont emparées de ces esprits fragiles et incapables, même dans leur diversité, de s’aider à réagir, à se brancher au monde extérieur, à voir elles-mêmes avec un minimum de détachement.
Tout cela se révèle de façon extraordinaire lorsque les deux bonnes font sortir la grande marionnette de son sombre baldaquin. Cet énorme et lourd « Pinocchio » qui a le masque d’une Marlene Dietrich ou d’une Arletty se promène dans la boîte noire avec son corps de bois et de matelas que soutiennent Solange et Claire, chacune à son tour, autant péniblement qu’héroïquement. Ce sont elles qui donnent la voix à cette femme qui semble dépourvue d’épine dorsale, mais qui sait très bien se dérober aux risques mortels cachés au-dedans d’une tasse de tilleul. Elle est dorlotée, chérie, posée sur une balançoire, poussée comme une jeune fille d’antan.
Elle est lourde et apparemment incapable de se débrouiller sans ses deux bonnes. Mais elle sortira seule de cette maison qu’on imagine énorme, dont on croit voir un jardin, une allée, une grille. Elle rejoindra Monsieur, coûte que coûte, car elle est convaincue qu’il est innocent. En tout cas, elle le rejoindrait…
Cette apparition singulière donne une touche magistrale à cette adaptation. Car on comprend que les deux soeurs, qui supportaient mal la présence obsédante de Madame jusqu’à en désirer la mort, s’écrouleront lorsque Madame les quittera.
Le triangle se brise, que le baldaquin pyramidal symbolisait. La souterraine lutte amoureuse entre les deux soeurs pour l’amour exclusif de Madame n’a plus de sens. Peut-être, Claire pourrait survivre, si elle avait la force de s’évader elle-même. Mais Solange, celle qui vit sa passion plus par le corps que par la tête, ne peut pas survivre. Elle voudrait être capable de tuer sa soeur pour anéantir soi-même. Elle n’en est pas capable, mais le geste suffit pour déclencher le vrai drame. Au dernier maillot de la chaîne, Claire n’a aucune difficulté à se suicider, pour accomplir ainsi le projet d’autodestruction de Solange…
Je referme les yeux et je revois cette adaptation essentielle et « symbolique ». Sur le plateau noir, quelques objets marquent l’espace : des chaussures, une malle, un téléphone, une balançoire… ; sur la paroi de gauche est appuyé un portant de cintres pleins de robes colorées ; sur le fond un sombre baldaquin pyramidal. Un habit rouge est accroché au plafond. Claire, la brune maigre à l’air dérangé, pourrait être moins folle que Solange, la blonde bien en chair à l’air sain…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication 5 décemre 2012. Dernière modification 31 décembre 2012

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Grandes et petites déchirures d’une Médée contemporaine

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Grandes et petites déchirures d’une Médée contemporaine

Médée. Une création de la Compagnie Rhinocéros d’après l’œuvre de Jean Anouilh, vue au théâtre Aleph, Ivry-sur-Seine. Mise en scène de Jean-Gabriel Vidal. Avec Ariane Komorn (Médée), Elena Diego Marina (Nourrice), Raphaël Molina (Créon) et Jean-Gabriel Vidal (Jason)

Deux mois se sont déjà exactement écoulés après le 28 août 2012, jour de la représentation au théâtre Aleph d’Ivry-sur-Seine de la Médée de Jean Anouilh, dirigée par Jean-Gabriel Vidal, où j’étais présent en qualité de spectateur.
Deux mois, c’est beaucoup, même pour un spectacle qui vient de terminer ses répliques, autour duquel maintenant n’agissent plus les mécanismes de l’actualité. J’aurais voulu m’y exprimer tout de suite après, détournant ainsi le risque de rater quelques sensations ou observations liées au moment spécifique de la représentation. Mais, jusqu’à hier, je n’arrivais pas à me consacrer à cela. Avec mon engagement pour mon exposition de peinture à l’Espace Mompezat de Paris (du 6 au 19 octobre dernier), une petite, inquiétante déchirure physique, arrivée en cette fin d’été 2012, ne cessait de hanter mon quotidien, en provoquant des réflexions et suggestions en chaîne se mêlant à mes lectures et aux déchirures de l’actualité, elles aussi assez douloureuses pour moi.
Pendant les deux mois écoulés, une idée centrale m’a pourtant conforté. L’idée que le sens ultime de cette Médée d’Anouilh, humaine et monstrueuse à la fois, ainsi magistralement jouée par les comédiens du Rhinocéros, pouvait se résumer en une « grande déchirure », incarnée par Médée même, entraînant à la fois une constellation de « déchirures de la vie » dont les miennes aussi allaient faire partie.

2.Spectacle Médée Jean Anouilh 5

La première impression que le spectacle a provoquée en moi est physique. Tout ce qui se passe dans l’âme et le corps de Médée — et aussi dans le corps et l’âme de son parfait « doublon », la très performante comédienne Ariane Komorn — s’installe en un éclair dans le public en créant un effet tout à fait insolite vis-à-vis de la plupart des pièces théâtrales auxquelles on a l’habitude d’assister. Une force extraordinaire soutient Médée-Ariane Komorn, d’abord en couple avec la nourrice, Elena Diego Marina, ensuite dans son rapport unique et exclusif avec Jason, Jean Gabriel Vidal. On dirait que dans cette pièce on « exploite la force » dans toutes les facettes possibles, en partant de la force « naturelle », centrifuge, d’une rébellion violente et sans bornes, pour aboutir à la force intime, où quelques bribes de réflexion et d’autocontrôle commencent à s’afficher. Dans cette « déclination » de la force de Médée, un rôle indispensable est assigné à ses partenaires — la nourrice et Jason —, toujours engagés dans un double travail : celui de jouer son propre personnage et celui de faire de soutien ou de contrepoint, plus ou moins énergique, aux vagues de désespoir ou de rage de la protagoniste.

3.Spectacle Médée Jean Anouilh 4

L’histoire de Médée est unique, étrangère à notre sensibilité contemporaine. En même temps, elle nous concerne. Nous ne pouvons pas nous en débarrasser aisément. Cela encore plus dans le texte et la scénographie de Jean Anouilh qui, accueillant peut-être la leçon de Freud, suggère un enchevêtrement essentiel entre la mythologie et la vie réelle, transportant Médée, Jason et leurs problématiques existentielles dans une scène contemporaine.
Dans ce but, un rôle important est assigné à cette scénographie de Jean-Gabriel Vidal, basée sur le noir — ou plutôt sur le « noirci » —, qui crée un décalage « atemporel » et « spatial » où l’absence de décors, typique de la tragédie grecque, est substituée par les décors sans histoire que les « non-lieux » de notre paysage d’aujourd’hui abritent.
Tout cela va au-delà des indications du texte d’Anouilh, qui avait de son côté prévu une roulotte pour signaler la précarité de l’existence des « immigrés » de Corinthe. Ici, la roulotte a explosé, tandis que ses débris épars remplissent le plateau en le transformant en une sorte de caverne. Cela veut peut-être souligner que la précarité des populations marginalisées au temps de la première Médée d’Anouilh (1946) prend maintenant, de nos temps, des proportions beaucoup plus redoutables et proches de notre même vie. Selon une dramatisation tout à fait partageable, dans cette pièce on met consciemment en relief un rapport de plus en plus renversé entre la population à l’abri de toute détresse et de tout risque et la population qui vit sur l’asphalte, sous la pluie, essayant de se protéger et se conforter avec tout ce que jette à la poubelle ce monde contemporain qui a voulu mettre l’argent et le succès au centre de ses aspirations primordiales.
Cette dramatisation de la détresse envahissant la scène où Médée se démène jusque du premier instant, représente un élément crucial pour la compréhension de la grande modernité de cette pièce, déjà dans l’esprit de son auteur. Car tous les éléments évoqués par les anciennes Médées d’Euripide, Ovide, Sénèque et Corneille — le conflit entre nature humaine et nature divine, la question du pouvoir, l’amour, l’envie, la jalousie, les passions violentes et extrêmes et la pulsion de la mort — sont transportés dans une vision très sensible et ouverte, qui traîne le spectateur dans une très originale relecture de cette tragédie et de son toujours encombrant personnage.
Je reviens, maintenant, à ma première impression, à cette sensation physique, suscitée par le combat acharné entre le blanc et le noir — le blanc de la peau et des vêtements de Médée, le noir de la scène et du costume de Jason — qui est aussi le combat entre une certaine « pureté » ou « naïveté » de Médée, considérée comme positive, au fond, et la « saleté » du contexte qui l’entoure, reflet tangible de la soumission au pouvoir et au compromis. Dans ce combat, où les jeux sont faits dès le départ, un décalage tout à fait particulier s’installe entre les émotions qui se succèdent dans l’action des personnages et le contexte, qui ne deviendra jamais « familier » et acceptable, qui restera au contraire toujours « désagréable ». Ce rythme cinématographique, rapide et toujours encadré dans une succession d’actions précises qui donnent au spectateur la possibilité de « voir » la pièce et d’y « lire », en même temps, un message parallèle renvoyant à la contemporanéité, c’est une très remarquable qualité de la mise en scène de Jean-Gabriel Vidal. Mais, ce qui m’a encore plus touché ce sont les suggestions qui ont jailli de ma mémoire « après » le spectacle, venant, j’en suis sûr, de l’attention prêtée au texte d’Anouilh et aussi de la connaissance des nombreuses Médées que l’histoire du théâtre et du cinéma nous laisse en héritage.

4.Medea-7489_3 Maria Callas en « Medea » de Pier Paolo Pasolini (1969)

Je pense surtout à la Médée de Pier Paolo Pasolini (1969), marquée par la conception « naturelle et sauvage » du mythe typique du réalisateur et poète italien et aussi par la personnalité unique et « hors du temps » de Maria Callas, la célèbre chanteuse lyrique. Dans le film de Pasolini, les délits de Médée ne sont justifiés ni condamnés, pourtant on y perçoit un sentiment d’horreur respectueuse, arrêté en deçà d’un mystère ancestral que les humains ne peuvent ni ne doivent pas pénétrer. Et c’est surtout dans le crescendo final qui touche son sommet avec la tuerie des deux fils — une tuerie apparemment sans émotions — que le personnage de Médée exalte une diabolique cohérence qui la rend proche d’une divinité du mal, une nouvelle Reine de la nuit de la Flûte enchantée. En même temps, elle se révèle une femme extrêmement commune, tout à fait incapable de surmonter sa jalousie violente et l’échec de son mariage. Cette double personnalité, maîtrisée de façon poétique par le génie de Pasolini et le charme inquiétant de Maria Callas, sont toujours au rendez-vous lorsqu’on doit ressusciter une nouvelle Médée. Pourtant Jean-Gabriel Vidal et ses amis de la compagnie du Rhinocéros ont su très bien s’en sortir.

5.Spectacle Médée Jean Anouilh 3

D’abord, en choisissant la Médée d’Anouilh, où l’action devient toujours parole, où la parole est surtout un instrument d’analyse, de réflexion, de mesure. Je trouve dans ce texte — limpide comme une fontaine et agité comme une mer en tempête — beaucoup de traces de la leçon de Freud et aussi beaucoup de rappels aux dangers de la simplification, typique de notre quotidienneté.
Deux. Une espèce de « filtre de la raison » suggère d’ailleurs au spectateur d’abord une attitude méfiante vis-à-vis de la façon abrupte et violente de s’exprimer de Médée, ensuite la possibilité d’une double lecture de ses mots. En fait, la personnalité complexe de Médée, avec ses caractères absolus et relatifs à la fois, se prête à l’exploitation de deux plans narratifs : d’un côté, les passions violentes et extrêmes, où l’amour devient destructif et autodestructif jusqu’à la mort ; de l’autre côté, les sentiments positifs, où l’amour triomphe sur la mort. Selon une interprétation très fidèle au texte d’Anouilh, Médée hurle dans la force du désespoir et de la rage furieuse ou bien elle susurre, dans les inévitables chutes dans la faiblesse de l’épuisement. Cela fait partie, selon le « cliché de l’exagération », d’une certaine étrangeté, qu’auraient désormais acquise les personnages de la tragédie « à la grecque », prisonniers de quelque façon de leurs expressions figées et répétitives. Mais cela correspond aussi au choix d’une double narration, individuelle et sociale. Car il ne faut pas oublier que Médée, qui se prend toujours, idéalement, pour la petite reine qu’elle était avant de laisser sa Colchide, vit maintenant dans un bidonville tout à fait malheureux. Et, lorsque l’étalage du pouvoir de Créon fait prévaloir ses lois, il faut se rappeler de l’identité unique de cette femme et de son passé tout à fait héroïque.
Trois. Un très bon casting. Excellente interprétation de Jean-Gabriel Vidal dans le rôle de Jason et d’Elena Diego Marina dans celui de la nourrice. Quant à la jeune Ariane Komorn, elle aurait pu bien jouer, avec son physique dépourvu d’excentricité, aussi bien le rôle d’Irina — une des Trois sœurs de Tchekhov —, que celui de Clarisse — dans Mais ne te promène donc pas toute nue de Feydeau. Elle n’avait pas, en principe, ni les caractères ni l’âge des Médées « classiques » ou d’une Maria Callas. Mais, c’est justement dans le choix de cette comédienne que le metteur en scène a fait « strike ». Car elle, au fur et à mesure que la scène se déroule, assume une présence théâtrale qui touche le spectateur. Elle « prend sur soi » tous les déchirements de Médée, mais aussi les échos des souffrances de la nourrice et de son enfant condamné. Elle fait cela de façon tout à fait particulière, se dérobant à son rôle, vivant sur scène à côté de son cliché, en dialoguant avec le masque de Médée avec une voix fraiche, argentine, moderne : la voix d’une jeune femme de nos jours qui nous raconte l’histoire douloureuse de Médée.
Tous les grands personnages de théâtre sont des prototypes qui ressemblent à quelqu’un qu’on connaît bien ou à nous mêmes : Médée incarne en fait notre esprit sauvage, révolutionnaire et insoumis, tandis que Jason représente notre exigence d’intégration dans la société et aussi, évidemment, l’acceptation du compromis. L’une correspond à la Nature insoumise, mais, en définitive, parfaite, l’autre à la Culture. En Médée le côté « apocalyptique » est très évident, tandis que Jason doit forcément « s’intégrer ».
Dans la circularité de notre sensibilité moderne, qui nous fait tolérants et exigeants en même temps, nous accepterions aussi la possibilité d’un renversement des rôles : Médée est une princesse gâtée et obéissante que l’amour contrasté pour Jason a transformée en soixante-huitarde à outrance, voire en terroriste qui, au lieu de se repentir, s’adonne à la glorification de ses actes criminels. Jason est un corsaire sans règle, un « guérillero » qui de but en blanc cède aux sirènes de la société bourgeoise et abandonne le champ.
« Mutatis mutandis » cela aurait été affreux voir par exemple Garibaldi, le Che Guevara italien, celui qui a eu enfin la chance de contribuer à l’unité de mon Pays, abandonner sa femme Anita dans la pinède de Ravenne. Même si, en fin de compte, au moment de la mort d’Anita, Garibaldi n’était qu’un roi sans patrie en fuite, comme Jason lors de son arrivée à Corinthe.
Mais, enfin, ce n’est pas dans ce choix de Jason de l’intégration — qui n’est même pas la trahison d’un idéal —, qu’on doit dénicher le nœud primordial de cette pièce d’Anouilh. Même si l’on pouvait très bien donner le sobriquet de « apocalyptique » à Médée et celui de « intégré » à Jason, selon la très efficace définition d’Umberto Eco (Apocalyptiques et Intégrés : L’industrie culturelle est néfaste à la démocratie, 1964), ce qu’intéresse Anouilh et la Compagnie du Rhinocéros ce n’est pas vraiment la question sociale et politique, ni de développer, sinon indirectement, une confrontation entre notre civilisation actuelle, protégée, en principe, et la civilisation ancienne qui se nourrissait de mythes terribles, presque toujours ensanglantés. Tout comme Freud, Anouilh veut dénicher dans les mythes les questions fondatrices des rapports humains.
Donc, si l’individualisme aveugle de Médée ne se soucie pas du tout des problématiques de la « polis », le choix de Jason aussi rentre surtout dans une recherche de bien-être personnel. Bien-être et liberté civile pour lesquels il accepte de payer quelques prix, qui lui donnent en même temps la chance de protéger Médée en la soustrayant à ses juges. Il dit très efficacement : « Je t’ai aimée, Médée. J’ai aimé notre vie forcenée. J’ai aimé le crime et l’aventure avec toi. Et nos étreintes, nos sales luttes de chiffonniers, et cette entente de complices que nous retrouvions le soir, sur la paillasse, dans un coin de notre roulotte, après nos coups. J’ai aimé ton monde noir, ton audace, ta révolte, ta connivence avec l’horreur et la mort, ta rage de tout détruire. J’ai cru avec toi qu’il fallait toujours prendre et se battre et que tout était permis… »
Jason veut entamer une seconde vie. Il ne sent pas le poids de la phase héroïque de sa vie précédente, il ne peut pas non plus démêler ses actions de guerre et de mort de celles que Médée a commises pour l’aider ou pour lui faire plaisir. Dans sa vision rétrospective, Médée a été son complice, donc s’il se sauve elle aussi a le droit de se sauver. Il ne voit plus l’amour, car il n’aime plus et qu’une nouvelle capacité s’affirme de mettre à profit son cerveau. Il croit donc tout à fait possible ce que Médée ne peut pas accepter, car elle est encore prisonnière de ses passions.

6.Spectacle Médée Jean Anouilh 2

Le texte d’Anouilh et sa fidèle mise en scène, avec leur « vérité » où toute forme de jeu intellectuel est bannie, offrent aussi au spectateur une interprétation juste et assez équilibrée des sentiments et des passions des personnages.
Cela est particulièrement évident quand on a affaire avec l’amour.
En Médée il ne faut pas considérer l’amour comme un thème unique et solitaire, à l’origine de tout ce qui se passe dans cette banlieue de Corinthe, où, au contraire, de monstres beaucoup plus redoutables s’affrontent dans d’invisibles coulisses noires.
L’amour dont Anouilh écrit admirablement, dont Médée et Jason parlent, n’admet pas les exagérations ni les divinisations. C’est l’amour à mesure d’homme et de femme.
Un amour qui peut provoquer bien sûr une force irrésistible et vaincre même la peur et l’horreur de la mort. Pourtant, il ne faut pas être un personnage mythique comme Médée pour qu’on tue son frère et son fils, ou aussi pour abattre pacifiquement les obstacles qui voudraient enrayer son bonheur. Des milliers de femmes et d’hommes communs ont fait des choses incroyables et souvent horribles sous l’emprise de l’amour. Celui-ci est d’ailleurs le thème dominant de la tragédie d’Euripide, hantée sur le plan individuel, celui de Médée, par le souci de trouver un bouc émissaire sinon une justification à des actions terribles et sanglantes — qui vont, en principe, moins en direction de l’amour que d’une possession arbitraire et absolue — et, sur le plan général et social, par le souci de faire évoluer une idée de démocratie et de justice de moins en moins archaïque et soumise au pouvoir des rois ou des Dieux.
À côté de ce thème crucial, Anouilh nous confie une vision de l’amour plus moderne, où l’éternité de l’amour ne consiste pas en sa durée, mais plutôt en sa façon de se reproduire dans chaque couple, à chaque rencontre et séparation. Il suffit de lire un morceau de la scène où Jason essaie inutilement de trouver une voie indolore pour se débarrasser de Médée, où Médée s’exprime avec les mots que chaque femme dirait à sa place : « — … Ta tête te dira qu’elles sont mille fois plus jeunes ou plus belles. Alors, ne ferme pas les yeux, Jason, ne te laisse pas une seconde aller. Tes mains obstinées chercheraient malgré toi leur place sur ta femme… Et tu auras beau en prendre, à la fin, qui me rassembleront, des Médées neuves dans ton lit de vieillard, quand la vraie Médée ne sera plus, quelque part, qu’un vieux sac de peau plein d’os, méconnaissable, il suffira d’une imperceptible épaisseur sur une hanche, d’un muscle plus court ou plus long, pour que tes mains de jeune homme, au bout de tes vieux bras, se souviennent encore et s’étonnent de ne pas la retrouver. Coupe tes mains,  Jason, coupe tes mains tout de suite ! change de mains aussi si tu veux encore aimer. »
Et Jason, que répond-il ? Ce que des millions d’hommes ont dit depuis la nuit des temps, un demi-mensonge, qui est aussi une demi-vérité : « — Crois-tu que c’est pour chercher un autre amour que je te quitte ? Crois-tu que c’est pour recommencer ? Ce n’est plus seulement toi que je hais, c’est l’amour !… »

7.film-hotel-du-nord1 Arletty et Louis Jouvet dans « Hotel du Nord » de Marcel Carné (1938)

Certainement, Anouilh aura eu l’occasion de voir le fameux film Hôtel du Nord de Marcel Carné, sorti en 1938, scénario d’Henri Jeanson et Jean Aurenche d’après le roman d’Eugène Dabit, où les incontournables Arletty et Louis Jouvet jouent « on thé road » la scène de rupture entre Mme Raymonde et M. Edmond. Comme dans le plateau du théâtre Aleph, comme dans les Feuilles mortes de Jacques Prévert la vérité de la vie se joue ainsi, tout simplement, dans un endroit quelconque. Il y a toutefois une grande poésie dans « les pas des amants désunis », dans leurs voix aiguës ou tranchantes.
« Nous vivions tous les deux ensemble. Toi tu m’aimais et je t’aimais », chantent à l’unisson Juliette Gréco et Yves Montand, aussi que Médée et Jason. « Mais la vie sépare ceux qui s’aiment, tout doucement, sans faire de bruit », voudrait dire Jason dans sa déclaration de haine pour l’amour. Ce que fait aussi le M. Edmond de Louis Jouvet, lorsqu’il dit : « — …J’en ai assez, tu saisis ? Je m’asphyxie, tu saisis ? Je m’asphyxie…. J’ai besoin de changer d’atmosphère, et moi l’atmosphère c’est toi ! »
« — Pourquoi qu’on part pas pour Toulon ? Tu t’incrustes, tu t’incrustes, ça finira par faire du vilain !
 — Et après ?
— Oh, tu n’as pas toujours été aussi fatalitaire
— Fataliste
— Si tu veux, le résultat est le même. Pourquoi que tu l’as à la caille ?On est pas heureux tout les deux ?
— Non
— T’en es sûr ?
— Oui !
— Tu aimes pas notre vie ?
— Tu l’aimes, toi, notre vie ?
— Faut bien, je m’y suis habituée. Cocardier à part, tu es plutôt beau mec. Parfait, on se dispute, mais au lit, on s’explique. Et sur l’oreiller, on se comprend. Alors ?
— Alors rien, j’en ai assez, tu saisis ? Je m’asphyxie, tu saisis ? Je m’asphyxie.
— A Toulon, y’a de l’air puisqu’il y a la mer, tu respireras mieux.
— Partout où on ira ça sentira le pourri.
— Allons à l’étranger, aux colonies.
— Avec toi ?
— C’était l’idée !
— Alors ça sera partout pareil. J’ai besoin de changer d’atmosphère, et moi l’atmosphère c’est toi.
— C’est la première fois qu’on me traite d’atmosphère ! Si j’suis une atmosphère, t’es un drôle de bled ! Oh la la, des types qui sont du milieu sans en être et qui craint la peau de ce qu’ils ont été, on devrait les vider. Atmosphère, atmosphère, est ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? Puisque c’est ça, vas-y tout seul à la Varenne ! Bonne pêche et bonne atmosphère ! »

8.mort de sardanapale La mort de Sardanapale d’Eugène Delacroix

Médée se saurait sauvée si elle avait pu dire « Bonne pêche et bonne atmosphère ! » Elle n’aurait pas tué ses fils, avant de se tuer elle-même pour le seul goût de punir Jason, de l’anéantir tout au long de sa survie.
Mais elle n’aurait pas su s’adapter, comme Jason, au « deuxième rôle », à l’oubli. Comme le richissime Sardanapale elle ne voit que le suicide et, comme le dernier grand roi d’Assyrie, elle considère la mort de ses fils comme corollaire de la sienne.
Une soif de mort presque inextinguible semble d’ailleurs accompagner, comme une nécessité absolue, tous les passages cruciaux où son amour est menacé. Mais, à bien y réfléchir, les motivations de ses tueries ne sont pas toujours les mêmes. Lorsque Médée a tué son frère, par exemple, elle a agi en fonction d’une espèce de raison d’État : bâtir son union avec Jason et, à travers cela, bâtir un nouveau royaume. Lorsque vice versa elle pousse Jason à tuer son jeune amant, elle lui demande une preuve d’amour et, en même temps elle prétend qu’il l’aide à retrouver une passion qui est en train de s’affaiblir, sinon de disparaître.
Cet évènement, ce n’est pas sans conséquence dans les comportements suivants de Jason. Quiconque, à sa place, aurait douté de cet étalement d’amour à outrance, que Médée affichait en le mêlant toujours, on doit supposer, aux chantages psychologiques dans lesquels elle rappelait leur complicité.
« J’ai fait ça pour toi ! » Qui, homme ou femme, n’a jamais entendu dire cette phrase au mot près dans sa longue ou brève vie amoureuse ? Chantage, vengeance… Ne font pas la même chose, encore aujourd’hui, de milliers de femmes et d’hommes qui ne savent pas accepter l’échec et le chagrin que l’abandon fabrique ?
Dans une des critiques sur cette pièce des Rhinocéros à l’Aleph d’Ivry, j’ai lu : « Derrière ses crimes et sa monstruosité, cette Médée nous apparaît, sans pudeur, dans sa plus pure identité : celle d’une femme malheureuse. » C’est vrai, et je suis d’accord. Mais, heureusement, j’ajoute, la psychanalyse existe, car il arrive beaucoup de fois, trop de fois, que des mères (ou des pères), sans les tuer physiquement anéantissent tout de même ses propres enfants, rien que pour frapper l’ancien partenaire qui a la hardiesse de « se refaire une vie ».
Heureusement qu’il y a le divorce, aussi. Si seulement l’on pense au « délit d’honneur »… Encore dans les années soixante du siècle passé, en Sicile, cette forme de tuerie était considérée comme une forme de solution des problèmes conjugaux.
On n’arrête pas de réfléchir aux grandes ressources et contradictions du genre humain, aux terribles conflits entre brutalité et raison, entre barbarie et civilisation. Heureusement, il y a le théâtre qui nous montre le Bien qui est parfois dans le Mal, l’Amour qui se mêle à la Mort, et cetera.
Merci de tout mon cœur au théâtre Aleph, à Jean Gabriel Vidal, Ariane Komorn, Elena Diego Marina et Raphaël Molina pour ce spectacle intelligent où l’enthousiasme ne se sépare jamais d’une rigueur de style tout à fait cohérente avec ce chef d’œuvre de Jean Anouilh.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication 28 octobre 2012 Dernière modification 30 décembre 2012

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X août 1867 (Portrait d’une table n.7)

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X Août

Saint-Laurent, je le sais pourquoi tant
d’étoiles dans cet air tranquille
brûlent tombant, pourquoi tant
de larmes au creux du ciel scintillent.
Revenait l’hirondelle très directe :
fut tuée, sur le fer en cognant
elle avait dans son bec un insecte
le dîner de ses petits enfants.

À présent, crucifiée, elle tend
un petit ver vers le ciel si lointain.
son nid est dans l’ombre, qui attend
et piaille de plus en plus en vain.

Aussi l’homme, revenant à son nid,
fut tué : son pardon il rêvait
lui resta dans les yeux fixes un cri
deux poupées pour cadeau il portait.

Or là-bas, près de la tour antique
on l’attend, on l’attend, mais en vain
il ne bouge. Étourdi il indique
ses poupées au ciel lointain.

Et toi Ciel, d’en haut de tes mondes

rassurants, tu n’arrêtes ton bal
par tes larmes d’étoiles tu l’inondes
cet atome opaque du Mal !

Giovanni Pascoli, X Août, Myricæ 1891

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Chère Catherine,
Je laisse glisser cette poésie-clou (ou clé), publiée par Pascoli en 1891, dans laquelle on commence à comprendre le rôle de la mort du père Ruggero dans la vie et l’œuvre du poète. Un « incipit », marqué par une redoutable coïncidence. Le 10 août, en Romagne comme partout dans les zones tempérées de la planète, on profite de soirées assez agréables, où la chaleur cède généralement le pas à une légère brise nocturne et que le ciel, dégagé et immense, devient le théâtre d’une infinité de morts visibles. À chaque étoile qui glisse dans le noir, on exprime un désir, on souhaite quelque chose en secret. Mais on est intimement troublés. Car il n’y a rien de plus redoutable que la mort qui se passe dans le ciel. Une mort plus grande que la nôtre, une mort infinie.
Voilà, juste en ce jour « cardinal » dans le calendrier des cabales, des tarots et aussi du jeu du bouchon, très diffusé en Romagne, le père de Pascoli fut tué par un coup de fusil. Cela arriva le 1O août 1867. Exactement cent ans avant la mort de mon père. (Il n’est pas disparu en été, mais, nous quittant en novembre 1967, il s’est trouvé, lui aussi, victime d’un dessein impénétrable de la destinée ayant pour conséquence la rupture de l’équilibre familial, la brusque interruption des rêves, la disparition des étoiles.)

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Le 10 août est aussi le jour de Saint-Laurent, comme la poésie nous rappelle. Et je ne veux pas croire que ce soit une coïncidence le fait, tout à fait privé pour moi, d’habiter maintenant à côté de Saint-Laurent, ici à Paris, juste au moment où le destin m’amène à m’occuper de Pascoli. D’accord, je m’appelle Giovanni, comme Pascoli et mon grand-père. D’accord, j’ai parcouru moi aussi — en long et en large, plusieurs fois en divers moments de ma vie —, cet axe primordial, cette route appelée via Émilia entre Cesena et la mer qui passe à côté de Savignano, en frôlant le domaine des Torlonia…
Aujourd’hui, je n’ai pas envie de tout expliquer. D’ailleurs, j’ai parfois l’impression que le lecteur voudrait s’aventurer librement dans cette histoire de Pascoli, deviner tout seul les nuances et les contradictions entre ces vers rocambolesques et cette vie, que les tragédies et les chances heureuses ont frappée au hasard, sans aucune logique ou du moins sans une logique apparente.
En plus, je me demande si Pascoli serait content d’un excès de précisions, ou bien s’il ne se retournerait pas dans sa tombe, agacé par notre curiosité tardive. Et mon grand-père aussi. Cependant, je suis resté surpris en traduisant la poésie ci-dessus, où les noms des lieux ou des animaux ou des petites choses résonnent dans la langue de Dante de façon assez différente que dans celle de La Fontaine… Surtout dans Pascoli, où la langue italienne parfois flotte dans un bouillon primordial, se mêlant continûment au latin et au dialecte. Je croyais impossible d’en sortir.
Cela m’a fait penser aux ratures de ma tante Maria — une autre Maria, n’ayant aucune parenté avec la cousine cadette de Zvanì —, que j’avais baptisée « la tante au lit » pour son attitude « horizontale ». Elle n’était pas belle et se jugeait inexistante, peut-être. Elle tremblait de peur. Pourtant un sourire traversait parfois son regard douloureux. Elle cachait au-dessous du matelas un tas de feuilles que ne voulais pas me lire.
Cependant, mon autre tante, Augusta, que j’appelais « la tante à la jambe nerveuse », était bibliothécaire. Elle niait, mais je savais qu’elle gardait tout, même les cafards morts. Lors de sa disparition, puisqu’aucun des représentants de sa génération n’avait survécu, je pris solennellement les clés de sa cave et, aidé par un neveu au physique costaud, je forçai les tiroirs du secrétaire qui avait été l’orgueil de mon grand-père maternel, Alfredo…
Excuse-moi Catherine de cette digression, mais c’est aussi en réponse à ce que tu m’avais dit au téléphone… Tu m’exhortais à exploiter aussi ma mémoire personnelle, pour laisser une trace… Je crois d’ailleurs que je ne serai pas capable d’avancer tout seul dans cette maison sombre des « portraits perdus ». Mais je viens tout de suite au point. Dans le secrétaire Augusta avait tout enfoncé sans aucun soin philologique. J’empruntai quand même ces fameux « papiers de Maria » qui n’étaient à vrai dire ni lettres ni journaux, ni de véritables poésies. Tout semblait interrompu, tout raté de ce temps infini qu’elle avait gagné par son exclusion du monde. Mais… en prenant au hasard d’abord une feuille puis l’autre, malgré cette calligraphie émiettée et ces ratures sauvages, en recopiant… tout était clair, comme une partition de Mozart ressuscitée d’un tremblement de terre…
Cette poésie de Pascoli m’a fait le même effet. On dirait que la traduction, au contraire de ce que j’avais prévu, rend le sens de l’œuvre plus clair…

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Au temps du lycée, dans ma hâte de vivre et me soustraire à la constriction de cette institution usée, de me dérober aux misérables contraintes de l’apprentissage de page à page…
Nous avons à peu près le même âge, Catherine. Donc, lorsque tu étudiais Montaigne et La Fontaine, moi j’entendais parler de l’Arioste et du Tasse et, après, au moment de ton Victor Hugo et de ton Rimbaud… Giovanni Pascoli était pour moi, bien sûr, le nouveau Virgile, le connaisseur de la langue latine comme personne ne l’était de son temps.
Ensuite, je découvris qu’il avait été le premier poète moderne, auquel Eugenio Montale, Italo Svevo et Dino Buzzati entre autres se sont ensuite inspirés. Un grand ennemi de la rhétorique et de la violence, très proche de la sensibilité de Pier Paolo Pasolini. Tout comme ce dernier, Pascoli n’a jamais caché l’évènement qui a fait déclencher sinon exploser son génie en lui donnant une voix merveilleuse.
Le dix août 1867, il n’avait que douze ans, lorsque son père, Ruggero, fut tué par un coup de fusil tandis qu’il rentrait en charrette de Cesena dans la route Émilia, juste à deux kilomètres de la Tour de San Mauro, propriété de la richissime famille romaine des Torlonia, où la famille Pascoli habitait depuis cinq ans.

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« Ô ma jument, jument désemparée, / toi tu portais celui qui ne revient pas… »

Je pourrais très bien te raconter dans les détails cette terrible histoire, dont les contours se sont précisés — au cours des 145 ans qui dès lors jusqu’ici se sont écoulés — grâce à des témoignages et de preuves qu’on a discutées très récemment, dans un procès a posteriori dicté par une sincère soif de justice en plus d’un peu de cynisme culturel.
Pour moi, ce qui est le plus intéressant, ce n’est pas la vérité qu’on connaît maintenant, mais plutôt la vérité qui a servi de douloureuse inspiration pour le premier grand poète de l’Italie réunie. Et voilà, Catherine, ce que raconte Maria, la plus petite des sœurs de Pascoli, qui au moment de la mort du père n’avait que deux ans. Son récit s’appelle « La cavallina storna » comme la fameuse poésie de Pascoli qu’on apprenait par cœur à l’école. En français, j’ose traduire ce titre en

« La jument désemparée ».

« La Tour, écrit Maria, est un vaste domaine avec un Palais princier doué alors d’une grande écurie. Là-bas était aussi la jument désemparée (dont parle mon frère dans la fameuse poésie). Elle était née près de Ravenne, “parmi les pins de cette plage salée” ; elle était fougueuse et à peine amadouée et ne se laissait pas conduire que de notre père. Depuis ce jour fatal, comme si elle était consciente de tout, docilement elle obéissait au fils aîné Giacomo, délicat comme une fille, âgé alors de quinze ans.
Je rapporte ici quelques mots, pour un peu d’histoire, d’un illustre homme de Romagne récemment disparu, Gino Vendemini, que j’extrais d’un cher bouquin “Aegri somnia” édité par l’établissement typographique de Romagne, Forlì 1908.
“En fin d’après-midi du 10 août 1867, tandis que je me promenais au dehors du pays (Savignano) avec monsieur Giuliano Cacciaguerra, mon concitoyen et ami, et qu’on était en face de la Villa Rasponi, nous distinguâmes une voiture venant vers nous du côté du Compito. Elle avançait toute à l’oblique en dessinant une couleuvre, comme si le cheval avait été abandonné et qu’il n’obéissait plus au conducteur. Nous nous écartâmes tout de suite d’un côté. Je notai alors que dans la charrette à la capote levée, il y avait un homme apparemment dans l’attitude d’une personne endormie, à laquelle eussent échappées de main les brides. Je ne vis plus que cela et je ne le reconnus pas : je ne sais pas si mon copain l’avait reconnu ; mais, nous hurlâmes tous les deux de toute notre voix pour que ces gens debout, regroupés à l’embouchure du bourg, arrêtent cet étrange véhicule. Puisque le cheval avait été arrêté, nous revînmes en arrière lorsqu’on avait déjà recouvert le cadavre d’un linceul, grâce à la pitié de quelqu’un, je pense de la famille Bersani. Tout le monde l’avait constaté. Ce cadavre, que j’avais cru celui d’un dormeur, n’était que le pauvre monsieur Ruggero Pascoli, administrateur du domaine ‘La Tour’. On sut depuis que l’assassin, resté inconnu, du moins aux autorités, tapi en chasse dans le fossé près de Gualdo avait attendu sa victime tandis qu’elle rentrait du marché de Cesena, et l’avait prise au vol par une fusillade. Pourquoi tuèrent-ils cet homme qui n’avait fait de mal à personne, en laissant une nichée d’enfants sans guide et sans fortune ?” Notre mère avait son suspect et en interrogeait la jument. “Ai-je besoin” (ainsi l’auteur dans les notes aux Chants de Castelvecchio) “pour certaines poésies” (et il nomme entre elles la “Jument désemparée”) “de répéter à la lectrice et au lecteur qu’il y a des choses qu’on ne peut pas inventer ? En ces souvenirs, comme en d’autres, tout est vrai. Donc, ces poésies ce n’est pas moi qui les ai faites : je n’ai fait (et pas toujours bien) que les vers”.

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Giovanni Pascoli jeune

Après cette lecture, chère Catherine, nous sommes bel et bien introduits dans un monde étrange, où la vie et la mort se côtoient continûment. Tu vois d’une part la lumière devant la tour qui d’un coup ressemble au parvis de l’église de Saint-Laurent le dimanche matin. Les victimes innocentes sont là, autour de la jument qui n’a pas le don de la parole. De l’autre part un homme noir est tapi derrière le buisson noir. C’est un assassin, un chasseur qui ne voit aucune différence entre les espèces animales…
Mais je dois m’interrompre ici. Le récit du X août 1867 va continuer encore, se liant au retour à Sogliano de Pascoli, couronné par l’excellence de ses études de lettres à Bologne, en 1882. Moment crucial de la vie glorieuse et pénible du poète, que je développerai dans le prochain volet, j’espère avant la fin de cette année apocalyptique. Pour le moment, je te laisse avec une drôle devinette que j’ai inventé pour toi :

1855-1867
Romagne ensoleillée
Berceau de bonté.
Une longue famille,
À l’abri d’une coquille.

X Août 1867
Jument, fusil et charrette,
Surprise immonde, aucune enquête.
Étoiles angoissantes,
En août, ô tombantes.
Charrette sans brides,
Cadavre morbide.

1873
Par un babbo-frère
On sort de misère.
Par un Juste Maître
On rentre par la fenêtre.

1875-1879
Loin de la famille
Toute passion fourmille.

1879-1882
Naïf mais déplacé,
Reniement obligé.

1882
Hirondelle meurtrie
Revenante à son nid.

1885-1912
Par médailles et maisons
Se suicide un garçon.

Moi, je ne me suicide pas ! Je t’embrasse avec l’élan typique des gens de Romagne.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 28 décembre 2012 Dernière modification 15 janvier 2013.

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Dolce vita 1912/2 (Portrait d’une table n. 6)

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,

mon père, conduisant de façon magistrale la Fiat giardinetta, nous emmenait à la fin des années cinquante à « connaître la Romagne ». On partait à sept heures du matin et l’on arrivait à Cesena à sept heures du soir, en cette ville qui nous paraissait petite, pourtant insaisissable, pleine de parfums, d’odeurs, de voix chaudes et accueillantes…

Jusqu’ici, Catherine, je ne t’ai parlé que de paysages et de figures de quelque façon exemplaires. De noms et de lieux qui ont résonné depuis toujours dans mon cœur, à commencer par ce grand-père que je n’ai pas connu, car il a disparu neuf ans avant ma naissance. Et de ce qui restait de son monde, aussi : le vieil appartement de sa cousine de Cesena, mélangé toujours dans ma mémoire à leur maison de Sogliano. Et, tu peux bien le comprendre, dans notre affection d’enfants, dans notre désir inconscient de fixer là nos racines, ce choix dépend aussi, peut-être, de cette jeune femme que tu vois ci-dessous, photographiée par mon père, tandis qu’elle est assise sur le bord d’une fontaine de Villa Borghèse, à Rome…

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Elle s’appelle T… Je ne dirais pas le nom entier. J’imagine qu’elle habite encore, en haut dans le vieux pays de Sogliano, juste à côté du couvent des sœurs Carmélitaines. Je ne la vois plus, pourtant, depuis ma première adolescence. Elle s’occupait de mes deux frères et de moi, par un enthousiasme physique qui nous emportait comme une vague d’amour. D’ailleurs, elle fut une des premières d’une longue liste de vice-mères. C’était elle qui chantait dans la cour noire de charbon de notre ancienne maison à côté de piazza Fiume :

« Ça mest égal à moi
Si je suis moche
Car mon amour à moi est boulanger
Et quil va me façonner
Comme une brioche ! »

Ce fut elle qui me demanda un jour si je préférais Marilyn ou Gina Lollobrigida, avant d’éclater de rire à ma réponse : « Je n’aime que toi et je veux t’épouser ! »

Mais, Catherine, je t’avoue que je n’ai pas le courage de parler davantage de ma mère, d’en faire un portrait fidèle… Pour le moment, j’arrête là. Et je m’excuse avec toi de cette ouverture « enfantine ». Maintenant cela m’arrive comme un réflexe spontané, peut-être à cause de cette promiscuité avec Giovanni Pascoli. D’ailleurs, tu connais bien sa théorie du « fanciullino », le « petit enfant » qui est en nous et hante la poésie jusqu’à la vieillesse : « On ne cherche pas l’enfance, on désire y retourner. Car il est beau d’être jeunes, mais rajeunir, c’est infiniment mieux. »

Oui, Giovanni Pascoli. Tu me demandais, hier, le pourquoi de son introduction arbitraire et forcée dans mon enquête tout à fait particulière. D’accord, je ne sais pas si Pascoli n’a jamais rencontré mon grand-père Zvanì. Pourtant, leurs vies se croisent continûment, du moins dans ma tête. Pas seulement pour le fait d’avoir le même nom et qu’on les appelait tous les deux, dans l’intimité familiale, Zvanì. Si je suivais le conseil de gens grossiers et superficiels, je me passerais de Pascoli et je raconterais à tout le monde qu’il n’y a qu’un seul Zvanì, celui qui trône dans la table qu’on vient de débarrasser. Mais toi, Catherine ! Tu n’accepterais pas qu’on occulte une voix majeure, voltigeant de toute évidence sur les lèvres et les yeux émus de ces commensaux que la photo surprend scandaleusement ! J’en suis sûr. Zvanì vient de réciter avec fougue ces derniers vers :

«  Et toi, ciel ! Den haut de tes mondes,
Rassurant, tu narrêtes ton bal
Par tes larmes d’étoiles, tu inondes
Cet atome opaque du Mal ! »
Giovanni Pascoli, X Août, Myricæ, 1891.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Donc je le ferai aussi pour toi, Catherine, car j’ai bien compris qu’hier tu désirais surtout que je trouvais une bonne raison pour admettre Pascoli à cette fameuse table… De ton côté, tu avais déjà décidé. Et alors, voyons, comment faire pour les distinguer ? Tu me proposes d’appeler dorénavant Pascoli avec son nom de famille, tout court, et l’autre tout simplement Zvanì. D’ailleurs, il faut choisir entre deux contradictions : Pascoli s’exile volontairement dans le « nid familial » avec ses responsabilités, entretenant ainsi son esprit « enfantin » à l’abri de toutes contaminations, tandis que Zvanì se révèle parfois moins sage, puisqu’au nom de son « nid idéal » il est obligé à gaspiller ses énergies, comme on verra, dans l’action quotidienne et l’art de l’improvisation dont les deux métiers de journaliste et d’homme politique ne peuvent pas se passer.

Alors, je crois que Pascoli est un bon mot-clé pour évoquer en un seul déclic une Romagne poétique douée, au fond, d’une substance paysanne très concrète et ouverte au progrès de l’humanité, et que le tag Zvanì évoque plutôt une Romagne urbaine, plus hardie et confiante dans les prodiges du progrès, qui contient pourtant une âme profondément sensible et poétique.

Voilà. Pascoli et Zvanì avaient tous les deux un amour profond pour ce triangle de Romagne — entre Cesena, Savignano e Sogliano sul Rubicone —, qui était leur patrie.

Certes, entre les deux personnages il y avait la différence d’âge : Pascoli entame ses cours universitaires en 1873, lorsque Zvanì vient juste de naître. Ensuite, lorsqu’en 1879 Pascoli, à Bologne, est arrêté pour avoir critiqué la condamnation à mort — mutée depuis en réclusion à perpétuité — de l’anarchiste Giovanni Passannante, responsable de l’attentat au roi Umberto I, Zvanì n’avait que six ans. C’était dans la phase conclusive des années (entre 1875 et 1879) où Pascoli n’avait pas pu fréquenter l’université pour manque de subventions et qu’il avait traîné en jeune homme fat et désœuvré — comme un « vitellone » à la Fellini, dans ce déracinement typique de beaucoup d’étudiants hors cours — ; des années dans lesquelles les idées d’Andrea Costa, son compagnon d’études, avaient exercé une énorme prise sur lui. Cependant, Pascoli était dévoué aussi, même plus, à son maître et dieu tutélaire, Giosuè Carducci, dont il subissait une triple influence. D’abord l’exemple du professeur émérite ; ensuite l’échange continu avec le poète-clou du deuxième Risorgimento ; enfin le lourd poids de la confrontation avec l’intellectuel engagé — d’une façon semblable à celle de Victor Hugo — en des rangs qu’on considérerait aujourd’hui comme orientés à gauche, avant de s’en éloigner à reculons. L’Histoire nous rapporte bien sûr l’importance objective d’Andrea Costa et de l’anarchisme ouvert vers le socialisme, lors des premières années, très difficiles, de l’unité d’Italie et du déplacement de la capitale à Rome. Pourtant, il n’y avait pas encore, au temps de l’arrestation de Pascoli, en 1879, une gauche organisée dans l’esprit d’une démocratie parlementaire classique.

Quelques ans depuis, en 1892, ce fut Filippo Turati, un socialiste réformiste et modéré, qui eut la force et le mérite de fonder le parti des travailleurs italiens, qui devint ensuite le Parti socialiste italien.

Après, avec les évènements de 1898 — marqués par les répressions du ministre Pelloux, l’incarcération de Filippo Turati et le mouvement de solidarité qui se déclencha autour de lui —, les convictions politiques de Zvanì trouvèrent un contexte pour se structurer solidement. Ce fut en fait en cette année 1898 que Zvanì — âgé alors de vingt-cinq ans —, vivement inspiré aux idéaux d’Andrea Costa et Filippo Turati, fut arrêté à sa fois pour avoir, dans un discours public, provoqué une bagarre entre les socialistes et les anarchistes.

Tu vois, Catherine, les vies des deux Giovanni se rapprochent. On dirait, Pascoli a ralenti son rythme dans les études pour attendre que son cadet le rejoignît ! Mais que faisait-il, Pascoli, tandis que Zvanì était maltraité par les gendarmes qui le poussaient brusquement dans les rues de Savignano, au-dessous des fenêtres de son oncle, les chaînes aux pouls ? Le poète, même s’il venait juste de rentrer dans une perspective de reflux dans le privé et de dévouement absolu à la littérature, garde toujours son irréductible sentiment de pitié pour les gens en détresse, un penchant secret et même inconscient pour son propre socialisme humanitaire des années soixante-dix :

« Elle l’a gardé pour toi, rien
que pour toi, pauvre ange ; et voilà !
Oh larmes !
Le vois-tu ? Un quignon sec.
Sur sa litière, elle mourait ;
toi, bambin, sûr, tu dormais
Que de larmes ! Que de faim !
Et pourtant un quignon dur ça restait… »
Giovanni Pascoli, Le quignon, 1898.

Peut-être, Catherine, Zvanì n’avait qu’un quignon sec et dur à grignoter sur le train de sa fuite à Paris et Londres, qui lui permit de se dérober à la condamnation et à la galère et y attendre l’amnistie…

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Ce sont bien sûr deux vies qui prirent, en deux moments historiques de quelque façon comparables, des voies complètement différentes, Pascoli se consacrant entièrement à la poésie intime, tandis que Zvanì se jetait corps et âme dans la mêlée des luttes politiques et sociales.

Mais, ces deux hommes sensibles et bons eurent surtout en commun l’expérience de la mort précoce du père.

Orphelin à douze ans, Pascoli dut subir une série de disparitions familiales en chaîne — d’abord sa mère Caterina et sa sœur Margherita, ensuite son frère Luigi. Enfin son frère Giacomo, celui qui s’était chargé du rôle de babbo-frère. Le jeune poète, sensible et fort doué, se sauvera grâce a son intelligence et aux succès dans les études, et s’occupera toujours de ses sœurs cadettes Ida et Maria et des frères survécus, Raffaele et Giuseppe.

Ensuite, tout au long de sa vie constellée de morts dans sa famille, il sera toujours partagé entre la non-acceptation de ces pertes et le besoin d’entretenir un dialogue constant avec ces personnages bien aimés, n’ayant eux aussi aucune intention de se séparer de lui. Il conduira enfin une existence contrariée et coupée en deux, en restant un jeune souffrant :

 …Hirondelles tardives, depuis ce nid
Tous, tous émigrâmes un jour de galère
Moi, ma patrie elle est où que je vis
Les autres sont pas loin ; au cimetière…
Giovanni Pascoli, Romagne, Myricæ, 1891.

La même destinée tragique toucha Zvanì. Son père garibaldien, Raffaele, était peut-être moins à l’aise que Ruggero Pascoli. Cependant, très lié à sa femme et ses enfant, il leur offrait quand même de quoi vivre et envisager aussi d’autres possibilités en dehors du travail d’artisan ou ouvrier à la ville ou de paysan à la campagne. Il mourut brusquement, on ne sait pas si de péritonite ou empoisonné, du jour au lendemain, coupant la famille en deux. Je garde ses touchantes lettres à Cleta comme je garderai mon soupir, le plus frais et secret. La mort du père obligea Zvanì à devenir homme à neuf ans. D’ailleurs il était l’unique mâle de la « nichée »  dont faisaient part Bianca, Guerrina et Marcellina.

Ensuite, tout en acceptant, même avec élan et générosité, de se sacrifier pour la famille et, disons, pour les autres, sans renoncer à réaliser son rêve primordial, il accumula, avec le sentiment sombre de la mort, toujours à côté, une angoisse souterraine venant peut-être de la conscience de n’avoir pas la possibilité, dans le temps inévitablement bref de sa vie, d’affirmer franchement, à la lumière du soleil, son esprit authentique et intime.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

C’était donc celui-là, Pascoli, l’argument de la discussion interrompue par le photographe ? Parlaient-ils, les dix commensaux — onze si considérons aussi le cameraman — de la mort du poète, arrivée à Bologne le 6 avril 1912 ? Est-ce que babbo Zvanì était-il en train d’évoquer les veillées qui se déroulaient dans les étables des pauvres maisons de campagne, où plusieurs familles, réchauffées par le bétail, se recueillaient autour d’un conteur, pour parler de mystérieuses histoires d’amour mais aussi, plus souvent, de tueries restées impunies ? Est-ce que je me suis trompé encore une fois, en scrutant la photo, et que la soirée se déroule justement en 1912, de nos mêmes jours de décembre, une semaine avant Noël ? Oui, cela est possible. Cet homme qui vient d’accrocher son chapeau au clou et qui commence à nous habituer à son front nu, à sa tête chauve, Zvanì, il était alors en pleine activité. Suite à son fort engagement politique, on l’avait chargé de voyager en long et en large pour affirmer le droit de vote pour tous. Le suffrage universel ! Partant de cette nouvelle hypothèse, j’ai examiné d’autres photos et ressemblances, et j’ai enfin compris que nous avons affaire avec…

Les premier deux personnages à gauche sont bien sûr respectivement la tante Virginia et l’oncle Luigi (il était né en 1858, donc dans cette photo il avait 54 ans) frère de mon arrière-grand-mère Cleta (née en 1845, âgée alors de 67 ans et apparemment souffrante) tandis que la troisième figure (qui n’est pas ma grand-mère Mimì) est pour sûr la cousine cadette de mon grand-père : Maria !

Mais, de qui parlent-ils, ma chère Catherine ? Est-ce que tu le devines ?

Ciao, je t’embrasse…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 21 décembre 2012 Dernière modification 21 décemnbre 2012.

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Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Dolce vita 1912/1 (Portrait d’une table n. 5)

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Chère Catherine,
Nous sommes à l’époque des « mots de passe » et des « mots-clés », appelés dans le sombre et métallo-pratique langage américain « password » et « tag ». (Entre parenthèses, si je pense qu’en Italie on n’a pas cherché dans notre propre langue des mots pour rendre acceptables de tels phénomènes inquiétants de notre quotidien, je me réjouis de m’être réfugié ici, où…) Je serais curieux de savoir s’il y a enfin une véritable différence entre le « mot de passe » — expression qui me fait tout de suite rêver à un échange de prisonniers sur un pont bourré de fils barbelés, ou bien à cet « ouvre-toi Sésame » du conte de l’enfance —, et le « mot-clé, » qui ressemble beaucoup au « lien » (« link » en anglais), qui me suggère au contraire des visions agréables et rassurantes. Dans mon esprit, le mot de passe n’a qu’une fonction, celle d’ouvrir une porte pour « entrer » (dans un cœur, ou dans un coffre-fort plein de médailles d’or), tandis que le mot-clé ouvre une porte pour sortir et arriver, à la vitesse d’un seul souffle, dans d’autres mondes (villes, campagnes, collines, personnes, histoires). Le mot de passe est donc un robinet, tandis que le mot-clé est une catapulte.
Mais, écoute Catherine, je dois tout de suite m’interrompre et faire attention, évitant de glisser dans une série d’arguments en chaîne qui apporteraient une redoutable digression dans mes propos.
Oui, c’est vrai, on est toujours obligé de rattraper quelque chose qui nous échappe. L’exposition de Raphaël au Louvre, par exemple ; le spectacle de Jean-Gabriel Vidal, cette Médée d’Anouilh qui doit être très intéressante et bien jouée ; la rencontre à la librairie Gallimard avec Michel Butor… Et ce bistrot dont nous a parlé Jean-François Marsat-Subrini, à Montmartre où, tous les premiers jeudis du mois, se rassemblent des poètes pour se lire réciproquement leurs vers ! Je le sais, Catherine, nous ne sommes que des spectateurs, indispensables pour remplir la salle Pleyel ou le bar Miroglio, mais rien que des échos insignifiants vis-à-vis de ce qui se passe devant nous…

Que ferions-nous, d’ailleurs, si on revenait en arrière, au temps des charrettes et des bandits tapis derrière les buissons, prêts à nous empêcher le passage ou la vie ? Je préfère cette anxiété du rattrapage infini… même si je ne sais plus quoi nous devons rattraper. Et j’accepte aussi, stoïquement, ce sentiment de culpabilité qui accompagne toujours les rares moments de béatitude…
Donc, faisons un pacte. On met de côté tous les aspects gênants de la modernité, on décide d’en emprunter que la positivité. Une modernité en rose, voilà. Après, une fois refermé ce chapitre sous une stèle de travertin envahie de fleurs — évitant de se donner une raison précise pour le choix du travertin au lieu de la pierre de Bourgogne —, nous trouverons bien sûr le temps de rattraper l’équilibre perdu…
Revenons alors aux mots clés et aux mots de passe qui peuvent nous aider à entrer et sortir avec un seul déclic de ce monde mort et pourtant vivant, dont on parle depuis quelques jours désormais, qui sont là, dans cette photo et derrière elle…

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Même si personne ne m’oblige de le faire, je veux bien parler de mon grand-père Zvanì, ce monsieur sur le côté droit de la photo dont je connais tout et je ne sais rien, mais aussi de ces gens bien vivants qui l’entourent et de ce monde disparu qu’évoquent ces pauvres meubles et cette lumière à mi-chemin entre le rouge terne et le jaune foncé…
Non, Catherine, je ne veux pas recommencer « da capo », comme aurait fait Louis Buñuel dans « LAnge exterminateur », où tout s’arrête. Là, les gens ne réussissaient plus à sortir, d’abord d’un grand appartement bourgeois, ensuite d’une église. Ici, ces dix personnages pris au vol dans le flux inconscient de leur rencontre risqueraient de ne plus sortir de cette photo instantanée. Pire que le tombeau. Pire que l’affiche de Che Guevara ou l’icône votive que j’empoche hâtivement lorsque je traverse le parvis de Saint-Laurent. D’ailleurs, je ressentis cette photo comme un tableau vivant et même impatient de dialoguer… Ce n’est donc pas la peine de répéter une sorte de scénario figé dans le temps comme aurait fait Luchino Visconti dans « Le guépard » où même Fellini dans « Amarcord »…
Voilà, j’y suis. J’ai pour toi le premier « mot-clé » qui est aussi un « mot dordre ». C’est la « Romagne solatìa », la Romagne ensoleillée.
Cela nous évoque tout de suite, encore une fois, le mot redoutable « tag » (trop ressemblant, hélas, à « goulag ») qui toutefois ouvre aussi la porte au « lien », à la musique d’une image consolatrice :

…Romagne ensoleillée, tendre pays
Où Guidi et Malatesta dominaient
Saisie aussi par le Passeur hardi
Roi de la route, roi de la forêt

(Giovanni Pascoli, Romagna, Myricæ 1891)

Dans le quatrain ci-dessus, à côté de la Romagne « solatìa/ensoleillée », « dolce/tendre », je trouve aussi une autre expression, un peu usée désormais, qui a eu pourtant, pendant plus qu’un siècle, une forte attraction symbolique : c’est le Passator « cortese/courtois » — que j’ai traduit pour exigence de rime « hardi » —, un personnage qui faisait peur dans une période très difficile pour la Romagne, à mi-chemin entre le Sparafucile de Verdi, brigand de route tout à fait isolé et le chef d’une organisation de malfaiteurs à plus vaste rayon. En ajoutant cet adjectif « cortese/courtois/hardi », Pascoli exorcisait les menaces dont le Passatore était porteur, en le peignant comme une espèce de Robin Hood et aussi un masque du folklore local de Romagne.

Cela correspondait aussi à la culture populaire, au « bon sens » paysan, à la « bonhomie » du peuple de cette région toujours destinée à subir des « passages » et des « passeurs ». La boutade, le sobriquet et aussi la cooptation dans la société, au lieu de l’exclusion, ce sont évidemment des formes intelligentes pour récupérer le plus que possible ceux qui traînent dans des situations « borderline » entre le bien et le mal.

De là aussi la grande fortune de Pascoli (comme de Verdi ou Puccini) pour la force symbolique de certaines expressions, devenues d’emblée mots d’ordre aidant à mobiliser une entière société vers un but, un sentiment, une idée partagée.

Peut-être, dans ce pays énormément piégé par la censure, l’obscurantisme et les profondes divisions culturelles et sociales, où jusqu’à la Seconde Guerre les taux d’analphabétisme étaient encore très élevés, la poésie — comme la chanson ou les « arie » de la comédie musicale à l’italienne — avait beaucoup plus de chances que le roman que d’être entendue et propagée à travers des bouches à oreilles tout à fait « unitaires ».

J’approfondirai dans un prochain billet ce thème de l’importance de la poésie dans l’Italie du XIXe et du début de XXe siècle, soit pour comprendre, en ce contexte, la valeur de Pascoli — encore à découvrir et fouiller davantage —, soit pour situer mieux sa poésie dans le panorama européen, en essayant surtout de comprendre les différences et les affinités vis-à-vis de la France.

D’ailleurs, ma chère Catherine, cette Romagne « solatìa/ensoleillée » de Pascoli est le berceau naturel de la « dolce vita » — deuxième mot-clé, qu’on pourrait traduire provisoirement en « tendre vie, fragile et sans souci » — que bien sûr Fellini a fait éclater dans la paresse ministérielle de Rome, mais qui est pourtant une descendante directe de la force évocatrice et symbolique de la plume de ce grand poète :

…si j’étais là-haut garçon
en terre d’autrui, d’un pauvre patron ;
et pourtant je jouissais, au Soleil, à la Lune
de la « tendre vie », dont chacun n’en a qu’une…

(Giovanni Pascoli, Poèmes conviviaux, Les Memnonides, VII, 1904-1905)

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Le troisième mot-clé est « babbo », que dans mon imaginaire je ne pourrai jamais séparer du mot « chapeau », au point que les deux mots, pour moi, partagent le même abri, celui de « babbo au chapeau ».

Je sais que c’est immédiat pour toi, Catherine, de saisir le sens de ces mots. Toi, tu connais l’Italie en profondeur et ne te fais pas embobiner par les infinis clichés qu’on accroche à ce malheureux pays ; des clichés crées par les Italiens en premiers, alimentés aussi avec de trucs et de machins licites ou illicites.

Donc, tu es d’accord, « dolce vita » ne peut pas se traduire « douce vie ». Ce n’est pas exactement le même que « douce France » ! Peut-être, devrait-on essayer avec « moelleuse vie » ou « douillette vie ». Mais, un traducteur honnête en sera toujours insatisfait. Ainsi pour « babbo col cappello », car le mot « babbo » ne ressemble pas trop au mot « papa ». D’ailleurs, même en Italie, une ligne invisible d’incompréhension réciproque sépare ceux qui disent « babbo » (en Émilie-Romagne et en Toscane) de ceux qui disent « papà ».

Je crois qu’en France on a moins de familiarité avec le mot italien « babbo » qu’avec le mot russe « babuska », qui signifie « foulard », mais aussi « vieille paysanne » voire « vieille mère avec le foulard ». Avec tout ce que je viens de dire, cela peut d’ailleurs m’offrir un escamotage : en disant dorénavant « babbo » je pourrai bien évoquer un « papa au chapeau » ainsi qu’en disant tout simplement « Romagne » j’évoquerai une « Romagne toujours ensoleillée ». Quant à la « dolce vita », je garderai dorénavant cette expression, d’ailleurs presque intraduisible, dans sa forme connue et déjà évocatrice de merveilles pour un nombre très élevé de personnes…

Mais, je garde aussi le souffle pour la prochaine lettre !

À très bientôt, mon amie !

Giovanni Merloni