Une poésie pour toi (Bologne en vers n. 13)

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Une poésie pour toi

Une poésie pour toi
est une émission en mie
de pain, clandestine,
dérangée sans émoi
par des radios ennemies ;

c’est une carte illisible
d’où à peine se déclenchent
les routes serpentines
les villes impassibles
les maisonnettes blanches ;

c’est un cœur de géant
s’invitant dans ta tanière
pour une fête paysanne
et se congèle pourtant
dans une souricière ;

ce sont des cahiers de prison
se gonflant à démesure
à la brise courtisane
tels de radieux torchons
frôlant ta devanture ;

c’est une natte luisante
au clair de la lune
pour notre fuite partisane
scandaleuse et brûlante
dans la nuit inopportune.

Giovanni Merloni

Ma soeur Barbara à Venise (« Bovolo »), 1960

Une poésie pour toi (version précédente)
Une poésie pour toi est un programme sublime, mais clandestin, brouillé par les radios ennemies ; c’est une carte muette où tu devines les villes et les rues ; c’est un cœur immense qui voudrait te chauffer et pourtant se gèle dans un piège à rats ; c’est une lettre de la prison qui se gonfle comme un drap devenant une natte solide et luisante dans la nuit de lune d’une échappée maquisarde.
Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN  

La poésie en italien était plus simple e serrée, mais avec ce même esprit de jeu s’adressant à une amoureuse bienveillante.
G.M.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

« Tu me manques ! » – L’île/19

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Très chers lecteurs,
Je croyais que l’histoire racontée par Alfredo Nitrodi dans son journal avait été scellée par le mot FIN, comme il arrive dans la plupart des fictions humaines. Cependant, je viens de découvrir, sous le siège de sa Fiat500, la copie d’une lettre adressée à son ami de Naples, Gianni Solchiaro. Apparemment, cette missive a été envoyée, un an depuis le douloureux départ de l’île, la veille de son extrême tentative de rattraper l’amour perdu par un pénible pèlerinage jusqu’à Pouzzoles où ses espoirs seraient définitivement frustrés.
Je vous propose donc la lecture de cette lettre « clairvoyante et sage » d’Alfredo, du moins dans ses intentions : elle va logiquement constituer un post-scriptum ou alors un épilogue du récit précédent. (1)
G.M.

« Tu me manques ! »

Samedi 29 août 1964
Très cher Gianni,

Ta carte postale m’a fait vraiment plaisir. Depuis tout ce temps ! Certes, je n’aurais jamais imaginé qu’à côté de ta signature il y avait celle d’Agata, précédée par une phrase encore plus surprenante : « Tu me manques ! »
Agata, c’est deux mois que je ne la vois pas, tandis que pour nous deux une année s’est écoulée… un laps de temps énorme, à notre âge : tout pourrait avoir changé. Mais, je connais tellement bien ton amitié loyale que je n’ai aucun doute. Donc, il me reste juste à comprendre si ton salut est un reproche ou alors une invitation à nous rassembler tous ensemble, à Procida, pour une rapatriée. Par contre, Agata pourrait bien t’avoir demandé de m’envoyer cette carte pour y glisser impunément ses sentiments…
Je rentrais de la France avec mes parents, Dodo et Enzina… J’étais tellement touché par les émotions du voyage — et par les discussions provoquées par la nouvelle, apprise à Parme, de la disparition de Palmiro Togliatti — qu’elle m’est apparue irréelle, hors du temps, cette image de la Marina plongée dans sa lumière scandaleuse.

Tu peux bien me comprendre : entre les participants aux funérailles du secrétaire du Parti il y avait ton père aussi, comme j’ai pu apprendre dans les journaux. En lisant ton nom de famille, Solchiaro, je me suis souvenu de nos débats dans les rues de Naples, et je demeure contrarié du fait que nous avons laissé s’écouler quatre longues saisons sans nous rencontrer, malgré nos meilleures intentions.

Sinon, pendant l’année qui s’est écoulée, entre nous il y a toujours eu Agata. Même si elle ne m’a rien prohibé à ce sujet, le seul fait qu’elle existait a fait déclencher en moi le syndrome du fruit interdit : Naples ou Procida, ou alors les deux choses ensemble, sont devenues, un certain jour, deux tabous que je n’osais pas prononcer.
En début d’octobre de l’année passée, deux mois depuis mon départ de Procida et donc de notre séparation, Agata est venue me chercher pour me dire tout simplement que cela n’avait aucun sens de nous quitter, parce que nous avions encore besoin l’un de l’autre. Dans son propos il n’y avait pas de défi. Elle m’invitait pourtant, sans le savoir elle-même, à reconquérir son amour… mais toutes mes tentatives ont échoué, tandis que le fil rouge qui nous unissait n’a pas cessé de s’effilocher, arrivant enfin à se rompre… ou presque.
Combien de fois, en ces dix mois — tout en demeurant étranger aux événements et changements de toutes sortes qui ont bouleversé la planète entre la mort de Kennedy et celle de Togliatti — me suis-je interrogé sur la durée de ce fil ! Et, en dehors de ce fil, les seules choses qui comptaient pour moi c’étaient Naples, la ville irrésistible et  Procida, l’île mystérieuse, dont je croyais qu’elle seule possédait les clés.
Plus avant, je te raconterai tout par le menu et tu pourras alors trancher si j’ai changé ou alors si je demeure le même. Mais avant je veux essayer de te décrire la grande manifestation de mardi dernier où j’étais avec ma tante. Depuis l’époque où, encore très jeune, elle était une partisane en vélo, la tante Licia partage son existence avec mon oncle Mario, donc elle sait tout du Parti communiste…
Sous un ciel de plomb ne promettant rien de bon, nous étions en plusieurs à nous pencher depuis la balustrade de San Pietro in Vincoli. D’en haut de cette terrasse, tout comme d’un hélicoptère, j’ai pu contempler un million de drapeaux rouges ainsi qu’un million d’hommes et de femmes — parmi lesquelles j’ai reconnu, avec l’oncle Mario, Nilde Jotti, Luigi Longo, Giancarlo Pajetta, Giorgio Amendola, Pietro Ingrao, Leonid Breznev — en train de défiler en cortège via Cavour, derrière le fourgon noir avec le cercueil, en direction de San Giovanni. Tout se passait dans un incroyable silence plein d’émotion et de respect, avec les frissons qui s’ajoutaient, provoqués par la baisse soudaine de la température. Ma tante chuchotait dans mon oreille, attirant mon attention sur les uns et les autres, en me racontant une anecdote ou alors se bornant à prononcer un nom. Je saisissais au vol s’il s’agissait de quelqu’un qu’elle estimait et chérissait ou, au contraire, si l’être défilant était pour elle plus insignifiant qu’une mouche. Dans un état de vive participation, mais aussi d’embarras, j’assistais au passage de l’Histoire juste au-dessous de mes pieds, quand ta carte postale, avec ces trois mots d’Agata — « Tu me manques » — m’est revenue à l’esprit. Et n’en est plus sortie depuis…
Plus tard, le cortège a commencé à se raréfier et on est revenu sur la rue pour récupérer la voiture… Dans ces derniers temps, j’ai eu le permis de conduire et je profite « en coopérative » du Fiat500 de ma mère… Au moment de partir, ma tante Licia a cédé aux larmes tout en me confiant qu’avec la mort de Togliatti une époque heureuse de sa vie se terminait brusquement. Puis ses yeux bleus ont lui d’une étrange lumière : « On dit que le nouveau Secrétaire sera Enrico Berlinguer… Il est très jeune, mais il s’agit d’une personne exceptionnelle ! » Ces derniers mots, avec leur investissement d’orgueil et d’espoir, ont provoqué en moi une joie soudaine, effaçant ce je-ne-sais-quoi de lugubre qu’on avait enduré tout à l’heure. À mon avis le Parti communiste italien est l’une des rares choses sérieuses qui existent dans notre pays, pas seulement parce qu’il garantit une opposition, en prenant la défense des faibles et des marginaux, mais aussi parce qu’il veille, bien plus que les autres, sur les institutions publiques et sur notre splendide Constitution. Je me souviens que tu considérais notre parti de révolutionnaires mordus de la démocratie parlementaire comme un paradoxe rempli de contractions… Je me suis convaincu, au contraire, que ce sont toujours les hommes qui font la différence ! Le socialisme ou le communisme, en eux-mêmes, ne donnent pas forcément lieu à une société saine et juste si leurs leaders et chefs ne le sont pas. Nous commençons à en avoir les preuves, en Union Soviétique, depuis que Nikita Khrouchtchev, qui n’est pas moins un dictateur, a commencé à dévoiler les horreurs de Staline. Et c’est une preuve à charge aussi cette idée totalitaire du Pays guide et des Pays satellites dont a écrit courageusement Togliatti dans son mémorial.
En Italie, au contraire, nous pouvons faire confiance à des hommes honnêtes et volontaires en grand nombre qui se sont formés à l’école de Gramsci et Togliatti, montrant au fur et à mesure qu’ils ont une vitesse en plus….
Mais, il y a une autre chose que je me dois de te dire. Quand on était à Paris, lors d’un jour de pluie qui ne laissait pas d’échappatoire, ma mère nous a traînés dans un cinéma rue des Écoles, « Le Champo » (2), pour y voir et écouter un film dans sa langue maternelle. Elle aime, va savoir pourquoi, les histoires un peu osées. C’est sans doute pour ça qu’elle a subi le charme irrésistible du titre de la nouvelle éponyme de Tchekhov: « La Dame au petit chien » (3). Quel titre ! Elle était vraiment belle, cette chronique d’un amour passionné et partagé aussi ! De ce film en noir et blanc, si poétique, situé auprès de la mer Noire, en Crimée, j’ai finalement appris qu’il existe deux catégories de personnes : d’un côté ceux qui considèrent leur vie comme une forteresse à défendre à tout prix, ne voyant aucun inconvenant dans l’acceptation quotidienne du compromis ; de l’autre côté, ceux qui ont besoin, pour vivre, de se porter honnêtement et demeurer purs, peu importe s’ils devront subir à jamais une existence dure et difficile. L’histoire d’amour explosant à Yalta entre Dmitrij et Anna est la énième démonstration que tout « grand amour » est irréalisable parce qu’il s’agit d’un sentiment absolu, inapte à se concilier avec les complications de la réalité, échouant par conséquent dans la pérenne indécision, les hauts et les bas et l’incompréhension réciproque. Toujours est-il que ce film a été pour moi, en dépit de son primordial pessimisme, une bouchée d’air pur, une merveilleuse goutte d’espérance !
Comment pouvais-je savoir, cher Gianni, qu’une fois dans la voiture, mardi dernier, ma tante Licia m’aurait-elle si longuement renseigné au sujet d’Yalta ? Il est bien vrai que dans la vie il y a souvent des coïncidences qui font trembler les veines des pouls. Lors de ce jour de pluie, en sortant du Champo, j’avais découvert déjà un lien entre Yalta et Sébastopol, le nom presque exotique d’un boulevard de Paris. Et j’avais enregistré aussi la présence là-bas de la Crimée, donnant son nom à une station du métro (4). Yalta ! L’endroit historique où se sont rencontrés les gagnants de la Seconde Guerre — Stalin, Churchill et Roosevelt — pour créer ensemble un monde adapté à la Guerre froide ! Et cet Y, évoquant sans doute une fronde, est aussi le symbole de la fourche, du carrefour, c’est-à-dire du moment où la vie nous appelle à un choix. Tandis que ma tante Licia me parlait du « mémorial » que Togliatti a gravé peu de jours avant de mourir — dont on peut lire à présent des extraits sur tous les journaux —, mon esprit a couru à cette promenade magnifique tout au long de la mer Noire, peut-être identique à celle que tu observes tous les jours de ta fenêtre… à cette Dame insaisissable que l’amour avait emportée, à ce petit chien indispensable, en dehors duquel il n’y aurait pas eu la poésie de ce personnage, ni la mer Noire ni la Crimée non plus !
Dans son « mémorial », Togliatti fait l’hypothèse d’une « voie italienne » vers le socialisme — peut-être, la même voie du « socialisme au visage humain » prêché par Gramsci — jugeant implicitement possible le dégagement futur de notre parti de l’Union Soviétique. Cette stratégie politique m’impressionne, mais cela serait sans doute la chose meilleure, qui nous sortirait tous d’un absurde et pénible compromis. Qui sait si Longo, Berlinguer et l’oncle Mario en seront capables ! J’ai peur qu’ils fassent le même que Dmitrij, qui n’était jamais en mesure de se soustraire à l’étreinte mortelle d’une femme bourgeoise pour fuir avec Anna. Mais pourquoi, pour s’aimer, faut-il fuir ?
Mon premier devoir de « camarade » serait celui d’affronter avec fermeté mon destin avec Agata… Mais peut-être n’en suis-je pas capable. Sans compter que le mot « fermeté » demeure totalement étranger à mon esprit : figure-toi qu’il a suffi de quatre syllabes prononcées par Agata — tu-me-man-ques — pour que je tombe en déroute. Au contraire, l’idée de te rencontrer sur l’île, si je me décidais à venir, aurait le pouvoir de me rassurer !
Quand j’ai quitté Procida, tu as pu constater de tes yeux jusqu’à quel point mon lien avec Agata s’était usé. Elle-même t’en aura sans doute parlé, et tu connais peut-être mieux que moi ses sentiments… Voilà pourquoi, Gianni, je m’adresse à toi avec pleine confiance pour te dire qu’en septembre je quitterai Agata, de façon que cet absurde équivoque ait une fin : le sentiment qui nous liait n’a jamais été celui d’un amour partagé, du moment que ma dévotion tombait dans le vide ! Opiniâtrement, j’ai voulu voir en elle la Dame de Tchekhov, et en moi même son petit chien chéri, tandis qu’intérieurement j’espérais que nos rôles se seraient inversés, un jour. Mais l’on est désormais à l’heure « h », ou, plus exactement, à l’heure « y » !
Entre-temps, qu’est-ce que j’ai fait d’utile et de beau ? En ce monde qui ne cesse jamais de bouger et semble incapable de trancher une fois pour toutes en direction d’un progrès à mesure d’homme — se laissant aller, au contraire, de plus en plus souvent, à la destruction la plus insensée —, où est-elle ma contribution positive ? Nulle part. Qu’est-ce que j’ai ajouté, moi, à la recherche indispensable de quelque chose qui nous aide à vivre mieux, tous ensemble ? Rien. Sans doute, je partage la même destinée d’inaptitude et d’impuissance avec des millions de jeunes gens de notre génération et nous ne serons pas capables peut-être de saisir le relais que nos pères et nos oncles nous confieront… J’ai pourtant le sentiment qu’il y a de la beauté et de la force en nous qui vont s’imposer, tôt ou tard !
Quant à moi, je me suis borné à assimiler une à une, telle une éponge, les merveilles qui sont venues à ma rencontre, espérant de les ressusciter dans un théâtre de mon invention… ce seraient pourtant des histoires malheureuses, sans queue ni tête ! Car j’ai toujours pris chaque expérience, chaque amitié au premier degré, de façon intransigeante, me jetant la tête première dans l’amour. Pourtant, en dehors de l’argent, de l’amour et de la peur de mourir, je ne connais rien de la vie et de ce qui fait bouger le monde ! D’ailleurs, personne ne croira à mon talent jusqu’à ce que ma tête demeurera si pleine de trous, comme le dit ma tante Licia. Donc, il n’y a plus d’issue : d’abord je dois réussir à vivre ; ensuite, quand je deviendrai un homme mûr, je pourrai me prendre pour un philosophe.
Je vais m’inscrire à la faculté d’Architecture et j’essaierai de faire quelque chose d’utile pour le monde qui m’entoure. J’apprendrai bien sûr à nager et m’achèterai, dès que possible, un appareil photo japonais… et je n’aurai pas peur de souffrir. D’ailleurs, la souffrance est souvent la conséquence inévitable des choix cohérents et sincères.
Et voilà une autre chose que je veux faire au plus tôt possible : venir à Naples ! Est-ce que tu m’hébergeras ? M’accompagneras-tu à Discesa Sanità 12, là où habitait mon grand-père Alfredo avant d’épouser ma grand-mère Agata ? Je suis certain que oui. Et quand on se verra, on n’aura pas besoin de se raconter quoi que ce soit ! À quoi bon te dirais-je comment les hauts et les bas entre Agata et moi se sont ajoutés plus ou moins synchroniquement aux intermittences de ma dernière année de lycée ? C’est tout à fait inutile aussi que je passe en revue les joies physiques ou les écroulements psychologiques qui ont constellé mon existence et celle de ma famille s’inscrivant inévitablement dans les ondoiements du corps et de l’âme de Rome, une ville petite et immense à la fois, qui nous chérit et nous abandonne à chaque claquement de porte ou de fenêtre.
En vérité, rien ne m’oblige à creuser dans mon passé, ça ne vaut pas la peine ! Qu’est-ce qu’on y retrouverait, là-dedans, de ce que nous y avons perdu ?
Si nous laissons un chapeau ou une écharpe ou un stylo dans un bar et que nous y revenons tout de suite, peut-être retrouverons-nous notre objet disparu. Mais si nous revenons dans le local une semaine depuis il est extrêmement probable qu’à la place de l’écharpe il y ait un parapluie ; à celle du chapeau, un béret ; tandis que le stylo… Ou alors, comme on le dit à Rome, l’on risque d’en trouver deux : deux stylos, deux briquets, deux nouvelles fiancées…
Salutations communistes…
Alfredo

Giovanni Merloni

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Renato Guttuso, Les funérailles de Togliatti

(1) Le journal d’Alfredo, en trois parties (« Une mère française », « À Rome » et « L’île »).
(2) Au croisement entre la rue des Écoles et la rue Champollion.
(3) La Dame au petit chien est un film soviétique de 1960 (présenté à cette époque au Festival de Cannes), tiré de la nouvelle éponyme d’Anton Tchekhov, réalisé par Iossif Kheifitz.
(4) L’appellation de cette station vient de la rue de Crimée, située à proximité, dont le nom rappelle la guerre de Crimée (1855-1856). La Crimée était une péninsule de l’Empire russe sur la mer Noire, qui voit à cette époque la coalition comprenant l’Empire ottoman, le Royaume-Uni, la France et le Piémont-Sardaigne affronter et vaincre l’Empire russe, notamment avec le siège et la prise de Sébastopol. Le conflit se termine par le traité de Paris en 1856 (Wikipedia).

On est presque au début de l’été (Bologne en vers n. 12)

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On est presque au début de l’été

Dans l’eau pourrie du canal, en quête
d’un provisoire silence, sans retenue
je laisse flotter mes bras, ma tête
et je creuse des dents, dans le sable,
un tunnel de pensées méconnues
échouant dans le piège inévitable
de visages féminins, de voix
récitantes, d’épaules nues
adossées aux cloisons de bois.

On est presque au début de l’été
ressemblant à une glycine inodore
aux douceurs jaillissant du vase de Pandore
au souvenir soudain d’un vif arôme,
à une vieille dame très distinguée
debout près d’un balcon plongé sur Rome.

On est presque au début de l’été
avec la saveur de paille et la fumée
d’une cigarette, lorsqu’à nouveau
d’entre les lèvres serrées en étau,
jaillit, ruineuse,
l’euphorie d’une transgression vaporeuse
et l’enthousiasme vermeil
d’une promenade fouettée par le soleil.

On est presque au début prometteur
d’un nouveau rythme des corps
d’une habitude inouïe au froid, à la chaleur,
aux rues prenant les noms de nouveaux morts
tandis qu’un ver de doutes, véritable vautour,
ronge l’émail du sourire de l’amour.

Dans un après-midi de nuages noirs
s’évanouissent alors mes espoirs
mes énergies d’ancien athlète
tandis que nos silhouettes inquiètes
gonflées de pure angoisse, s’endorment
dans un grand lit sans forme.

On est déjà soumis à une vie impétueuse
nous amenant en caravane des embarras
des tracas, des hésitations
des labyrinthes de haies boueuses.

Un nouveau tour débute
qui ne sera pas, sans doute
un nouveau cours : on est plus âgés
mais on s’achète des nouveaux dentiers ;
on a durement changé
mais on s’applique des prothèses
pour une nouvelle virginité ;
jamais nous avons combattu
de véritables guerres
mais nous affichons un air mal fichu
un œil de verre
un faux genou
des fesses en caoutchouc.

On est presque au début de l’été.
Nous traverserons son immense fourmilière
avant de nous asseoir sur le parapet de pierre
où nous imiterons le teint bronzé
des autres, leur vague de sourires gâtés.

Là, par de nouveaux casse-têtes
frôlant le bord venteux d’une mer infinie
nous apprendrons à procrastiner nos vies
demeurant libres, indifférents aux enquêtes.


Là, une balançoire d’étoffe
voltigeant au-dessus de l’écume de la nuit
nous amènera les voix d’un jardin luxuriant
où, désespéré et violent,
un autre été luit.

Giovanni Merloni

S’achemine l’été (version précédente)

S’achemine l’été. Sur le canal pourri flottent mes bras, ma tête chevelue ; avec mes dents j’ai creusé dans le sable un tunnel de fantasmes où ma solitude est tombée dans un étau brûlant, obsédant de corps féminins, de cris perçants, de récits farfelus (les épaules appuyées contre un mur de bois).
J’ai suivi la fumée d’une cigarette : la saveur de la paille, la bouche desséchée me rendent l’euphorie d’une douleur fascinante, d’une désolation indolente d’une saison béatement fustigée par le soleil.
L’été s’achemine, tu es dans moi, je t’ai engloutie sans contractions, sans même respirer dans le fond gelé de l’estomac mort. Pourtant j’avance dans la vie minimale, et même ici les éclats de rire, les gestes brusques les cheveux blonds, la violence de voix nouvelles me rendent le drôle bien-être de la patience. D’ailleurs j’ai déjà souffert ainsi, j’ai toujours souffert et aimé et hurlé de joie ainsi.
Un nouveau casse-tête s’achemine avec nous, moi dehors toi dedans (assis contre le vent, face à la mer) pour programmer nos vies douloureuses tout en sachant que plus jamais nous ne nous rencontrerons et que pourtant ce sera une alternance, en sachant qu’on aura toujours envie de se voir mais qu’on décidera à chaque fois que non. Et cette alternance, à vrai dire une balançoire en forme de ruban, s’achemine entre l’écume de la nuit et les voix des amis, des gens connus dans de soudaines vacances dans un complot inattendu qu’on avait songé ensemble.
S’achemine l’été par un nouveau rythme du corps, des gestes, du chaud, du froid : encore une fois le regret, la stérile conscience d’avoir défié l’ambiguïté et le temps ; mes énergies d’ancien athlète, comme des tendons déchirés dans une fin d’après-midi de nuages noirs. Encore une fois je m’accroche au quotidien, repoussant le passé et le futur : cette rupture a été excessive, cette passion trop sanglante, l’interprétation de tes gestes trop au pied de la lettre. S’achemine l’été, tu fais ton balluchon, bon voyage, cette histoire se finit en miettes. Tu m’as connu, consommé, perdu. Chacun revient à sa vitesse, cela ferait d’ailleurs une sagesse d’avoir dit qu’on ne change pas tous les deux en même temps.
S’achemine l’été et nous scrutons, incertains, désolés ce mille neuf cent soixante seize où le ver du doute semble ronger l’émail des sourires de l’amour, faisant chavirer nos yeux nos corps bouffis d’angoisse sur le lit complice que le monde (jusque hier refusé) nous offre. Nous n’avons pas eu le courage de nous tromper, de courir à la rencontre du vent de savourer la fatigue, l’épuisement, les bleus
la saleté du corps, la névrose. Cette liaison est restée là, suspendue à ce mur de glycines, telle une glycine, elle n’a pas eu l’endurance pour devenir une vieille histoire. Il n’y aura rien eu de cela, forcément on oubliera les litiges les gestes gênants, les élans. Ma mémoire et la tienne s’évanouiront comme une nouvelle belle à tout prix, une glace abondante, une vieille dame distinguée devant le panorama de Rome.
Je resterai les mains vides, dans la tête que de mots lourds retentissants dans les tempes, que des souvenirs lassants, des douceurs impitoyables envers nous-mêmes.
S’achemine l’été, un autre été, en deçà de la vie, dans un nouvel embarras, une nouvelle angoisse, un nouveau labyrinthe de haies en feu, un nouveau tour, mais nous ne bougerons d’un millimètre, obligés de ramasser, par un soin stupide, ce que l’euphorie héroïque avait jeté. On est vieux, désormais, mais on s’achète de nouveaux dentiers. On devient de plus en plus stériles, arides, coincés, mais on s’applique des prothèses pour de nouvelles virginités. On n’a jamais combattu en rase campagne, mais on s’invente
une jambe qui boite un œil de verre, des fesses en caoutchouc.
S’achemine l’été et nous traverserons son désert enflammé jusqu’à ce parapet de pierre où nous nous assiérons parmi les autres dont nous imiterons la carnation la vague des cheveux les gestes. L’été s’achemine, tu es dans moi, je t’ai engloutie sans contractions, sans même respirer, dans le fond gelé
de l’estomac mort.
Adieu.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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« Cospetto, che odorato perfetto ! »

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Giovanni Merloni, Parfums, 2009

« Cospetto, che odorato perfetto ! » (texte publié lors de la « ronde » de juin 2017 (1)

« Don Giovanni : Zitto, mi pare sentir odor di femmina…
Leporello : Cospetto, che odorato perfetto ! »
(2)

À chaque marche de l’escalier de mon enfance, je rencontre le souvenir d’une odeur ou d’un parfum ayant le pouvoir de me catapulter sans transition
dans un lieu
dans un jeu
ou alors dans un aveu
échouant dans un adieu.

Les odeurs de mon enfance, surtout les mauvaises, étaient souvent liées à de petits incidents ou alors à des malentendus. 
Il y avait par exemple un élève qui venait chez ma mère pour des leçons de latin. Il s’appelait Bufacchi. Quand il partait, ma mère était toujours perplexe : est-ce que Bufacchi puait ? Toute la famille riait de ce pauvre garçon courbe et maladroit aux cheveux abondants, jusqu’au jour où l’on découvrit que la faute de cette odeur intense, évoquant les effluves de la sueur, c’était à la lampe de bureau que le fil faisait fondre. L’élève fut acquitté, mais la lampe, même quand elle était devenue inodore, c’était désormais « la lampe de Bufacchi ». Plus tard, en 1958, pendant mon premier voyage en France, ce fut le tour du camembert, acheté avec enthousiasme dans une jolie charcuterie de Dinan et oublié sous le siège devant de la voiture de mon père. Il faisait chaud et à l’improviste on s’aperçut que le divin parfum de ce délice avait viré brusquement à la pire des puanteurs. Cela déclencha alors une drôle de procédure qui nous fit rire. D’abord, on déposa le paquet avec le camembert au-dessous de la voiture tout près du trottoir. Puis, une fois terminée la visite à l’ancienne habitation de Chateaubriand, en nous éloignant en voiture du lieu du délit, on fit beaucoup de suppositions sur le scandale que la découverte du camembert provoquerait.
Le thème des mauvaises odeurs a toujours eu une fonction cathartique dans ma lente
 formation d’homme civilisé, au point que même aujourd’hui il m’est difficile de distinguer une odeur d’un parfum, surtout s’il s’agit d’odeurs naturelles, telle la bouse des vaches, par exemple. Ne s’appellent-elles pas « l’or des champs » ces grandes roues de bouse aplatie constellant les promenades en montagne ? Et la sueur, n’est-elle pas un parfum, un véritable nectar aux effets prodigieux ?
Certes, les fleurs et les herbes amènent à notre nez la perception du sublime. Mais pourquoi transformer leurs parfums délicats en gommes pour effacer les embarras et les inquiétudes que les mauvaises odeurs provoquent ?

Giovanni Merloni, Smog, 2016

Inutile (et dangereux) de dire que 
j’aime vivement les odeurs qu’on appelle « intimes »,
 car je peux déclarer sans crainte
 que j’aime :
— l’odeur des livres
— l’odeur du pain
— l’odeur intense de la laiterie de Castel del Piano, un pays de Toscane dans les années 50
— l’atmosphère complice d’un bar à vin du passé, du présent et du futur
— le parfum de la pluie en été
— le parfum de l’asphalte qui évapore
— le parfum de l’essence
— l’odeur de l’ammoniac jaillissant des dessins pendant mes études d’architecture
— le parfum enivrant de la térébenthine
— l’odeur du ragoût qu’on cuisine à Naples
— l’odeur du café…

À propos du café, jamais je n’oublierai d’avoir assisté à l’un des spectacles d’Eduardo De Filippo, au théâtre Quirino à Rome, où le véritable café à la napolitaine était préparé sur le plateau, au début d’une pièce célèbre (« Samedi, dimanche et lundi »), et son parfum unique montait jusqu’aux rangs les plus reculés, où je faisais déjà idéalement partie des « enfants du paradis ».
Si le café demeure, heureusement, un interlocuteur fidèle de mes réveils et de mes incursions dans les bars parisiens, une compagne de vie me manque gravement, avec son parfum piquant prêt à se confondre dans la nature ou à s’installer péniblement dans les lieux clos. Il s’agit bien évidemment de cet outil génial et irremplaçable dont je me suis séparé, hélas, la cigarette, amenant bien sûr moins la vie que la mort, mais engendrant aussi l’insouciance et la fièvre, l’écho d’incendies plus désastreux ou, tout simplement, un soupir parfumé auprès d’un balcon accoudé sur l’infini.
Oui, le parfum d’une cigarette, soit-elle la première ou la dernière d’une longue carrière de transgressions ou de soumissions conformistes, représente un peu, pour moi, le parfum de la liberté. Une chose que je pense avoir connue, dont je profite encore de temps en temps, mais je vois parfois s’évanouir, remplacée par d’inquiétantes propositions où se cache souvent l’arrogance. Car je ne vois pas de liberté sans les cotisations pour l’assurance maladie, sans l’assistance au chômage, sans les soins pour tous… sans humanité, quoi !

Giovanni Merloni

(1) Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. En juin 2017 c’était le thème de(s) «  parfum(s) », dans tous les sens du mot. J’ai eu le grand plaisir d’accueillir ici  Dominique Hasselmann, auteur du blog Métronomiques. Ma propre fiction a été publiée sur Simultanées d’Hélène Verdier
La ronde a tourné cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le nom de l’auteur libère le lien de son blog) :
Guy ÉmauxNoël BernardDominique AutrouÉliseDominique Hasselmann, Giovanni Merloni, Hélène Verdier, Jacques FrischJean-Pierre BoureuxFranckMarie-Christine Grimard

(2) « Don Giovanni : Chut ! il me semble d’entendre l’odeur d’une femme…
Leporello : Parbleu, quel odorat parfait ! »

Prochaine ronde : le 15 septembre 2017

L’œil immobile de la canicule (Zazie n. 49)

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L’œil immobile de la canicule

Avançant dans la rue
Virevoltent tes robes légères
Éteignant pour l’instant ma colère
Contre cette chaleur qui tue.

L’asphalte s’évapore pourtant
Asphyxiant par rafales nos corps chuchotants.

Combien de fois, incrédule
Ai-je frôlé la syncope
Négligeant les vagues funambules
Installant dans cette ville d’Europe
Cosmopolite et hivernale
Une véritable canicule,
Luxuriante et interlope
Extravagance équatoriale !

Je dois pourtant sortir de mon ermitage
Essayant d’attraper l’ombre de ton visage.

Devant mes pas collés au sol
Élégante tu t’enfuis, sans proférer parole
Voltigeant élastique
Indifférente aux intempéries
Éblouissante de ton élan spasmodique
Nonchalante mule d’écurie
Se rendant dans une grotte nordique.

Rêvant peut-être de notre intimité
Inutilement tu m’as cherché
Dans le sombre lit d’un joli cagibi..
Inutilement, de tout je me suis dévêtu :
Cela ne change rien à ce soleil têtu
Uniforme et obsédant tel un tyran tordu,
Les foudres incandescentes de cet œil immobile
Écraseront, hélas, d’autres journées inutiles…

Giovanni Merloni

Easy rider (Bologne en vers n. 11)

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Easy rider (1)

Au galop, dans la gorge horizontale
je glisserai parmi des cailloux sombres,
n’ayant sur le dos qu’une chemise pourrie.

À vingt ans, ou treize peut-être
j’avais déjà imaginé tout cela
et comme les employés de banque
ce sont vraiment les plus laids
j’envisageais un vrai braquage
avec une fronde, une grande motocyclette
et deux heures auprès d’une fenêtre
en compagnie des moustiques
me découvrant voyeur
d’un coït de vieillards.

Au galop, sur une trottinette aquatique
par cœur je fredonnerai une chanson :
« Quand on arrivera à Yuma
le ciel sera affreux
rien qu’une rafale d’oiseaux noirs
parmi les arbres
tandis que ma grand-mère
 gravera
le Far West sur ma poitrine… »

Un soir, assis au bureau d’un ministère
je gesticulerai devant une dactylo
racontant au mur derrière elle
les années du lycée
les chandails sans forme
les mouchoirs sales
les camarades fuyantes
les professeures tremblantes
les vacances en vélo
la plage fourmillante,
ma vie en somme
tout ce qu’il m’arrivait auparavant
et que je dilapidais, j’accumulais et copiais
tout en riant, me masturbant, vomissant.

Une nuit, dans un bus qui tourne et virevolte
je marcherai sans cesse dans le noir
avec tes dentelles et tes rubans volés
et commencerai à me taire
à vraiment me taire
à définitivement me taire.

Giovanni Merloni

(1) Cette poésie, écrite à la veille de mon départ pour Bologne (avril 1972), marque de toute évidence un état de suspension et de subtile angoisse que la vie successive, avec le travail, l’amour et l’engagement politique ont apaisée ou transformée en d’autres formes moins déséquilibrées mais également intenses.
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Easy rider (version précédente)

Au galop, dans la gorge horizontale je glisserai parmi des roches sombres, sans plus rien sur le dos sinon la chemise froissée, puante.
À vingt ans, ou treize peut-être j’avais déjà imaginé tout cela et comme les employés de banque sont vraiment les plus laids j’envisageais un vrai braquage avec une fronde, une grande motocyclette et deux heures sous une fenêtre en compagnie des moustiques me découvrant voyeur d’un coït de vieillards.
Au galop, sur une trottinette aquatique je fredonnerai une chanson par cœur : « Quand on arrivera à Yuma
le ciel sera affreux, rien qu’une passoire de coups de feu parmi les arbres, tandis que ma grand-mère m’embellira la chemise en y écrivant Far West ».
Un soir, assis au bureau d’un ministère, je gesticulerai devant une dactylo, raconterai au mur les années du lycée, les chandails informes, les mouchoirs sales, les amis onanistes, les professeures tremblantes, sans omettre les vacances en vélo, la plage de Cesenatico, ma vie en somme, c’est-à-dire ce qu’il m’arrivait auparavant, en dilapidant accumulant, copiant riant masturbant vomissant.
Une nuit, dans un bus qui tourne sans cesse, je marcherai dans le noir avec tes dentelles et tes rubans volés et commencerai à me taire, et commencerai à me taire, et commencerai à me taire.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Portrait d’une femme ligotée, voire en panne

Une panne informatique ou plutôt une « crise de croissance » de mon ordinateur lui ont causé un arrêt prolongé qui vient de se terminer au bout d’une dure journée, trop tard pour envisager quelque chose d’abouti. En songeant à une fameuse chanson des Beatles, « À Hard Day’s Night » je veux quand même vous adresser une « attestation d’existence en vie » non bureaucratique, avec ce « Portrait d’une femme ligotée, voire en panne ».
Vous retrouverez ici, dès mardi prochain, « Bologne en vers » ou d’autres textes inédites du Portrait inconscient.

Giovanni Merloni

J’y reviendrai les yeux clos (Bologne en vers n. 10)

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J’y reviendrai les yeux clos

Essayant de ne pas réveiller
les silhouettes et les pièges
qu’un jardin jaloux protège,
tel un démiurge à la mine absente,
je traverserai l’échiquier
de la ville indifférente
endossant le costume froissé
d’un insouciant employé
avant de m’étendre
dans les bras forts et tendres
d’une statue mensongère…

De mon pas haletant
j’atteindrai le réverbère
à la faible lumière, la porte cochère,
les petites marches de l’étroit escalier
amenant au palier
au lit défait de cette nuit blanche
à la cloison étanche, à son trou familier…

J’y reviendrai les yeux clos
frôlant les murs abîmés
essayant de débiter par cœur
les noms des rues et des fossés
qui marquaient mon bonheur :
je sais déjà
qu’elle ne sera pas là
et que je n’aurai d’autre affaire
qu’à éteindre les lumières
avant de me tracasser la tête
dans de vains désirs
dans de vagues souvenirs,
dans d’impossibles oublis.

Giovanni Merloni

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Essayant d’oublier (version précédente)

Avec l’insouciance d’un démiurge, ayant le soin de ne pas déranger les formes de chair-plastique rangées dans le jardin, marcher endossant le costume maladroit d’un employé, se caler dans une statue aux bras solides, chanceler solennel et pervers vers un réverbère allumé, entrer dans un lit défait et, fixant un point noir sur le mur, se tracasser la tête dans de vains désirs dans de vagues souvenirs, essayant d’oublier.

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

L’hiver est ta bouche (Bologne en vers n. 9)

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L’hiver est ta bouche

L’hiver est un bouquet de mimosas
sur tes lèvres violettes.

L’hiver est une porte fermée
emprisonnant nos corps qui s’ouvrent.

L’hiver est une flûte ultrasonique
qui fait fondre les cloisons du silence.

L’hiver est un champ de chrysanthèmes
d’où les yeux d’Anne Frank nous guettent.

L’hiver est le ventre de beurre et de bière
d’un camionneur allemand
l’œil de verre d’un tireur mercenaire
le chemin durement contrarié par le vent
de nos arcades familières.

L’hiver est le fil costaud
octroyant un demain sans peines
un dimanche de soleil et de chaud
où tu me livres ta force sereine.

L’hiver est un rempart lézardé
que brise mon désir effronté
d’y dénicher le jasmin.

L’hiver est une couche épaisse de peur
s’imprégnant dans les paupières
des vieux, des souffrants, des misérables,
ou alors la béate assurance
d’apprentis sorciers
tant bien que mal équipés
qu’aimantent les gouffres minables
de sombres montagnes enneigées.

L’hiver est le verglas qui va te casser la figure.

L’hiver est une poêle à kérosène
un voile de feuilles vidées de saveur
ensevelissant les hurlements extrêmes
de la nature qui meurt.

L’hiver est un élan vif de solidarité
une veillée bruyante de rires et de chansons.

L’hiver est le désespoir qui pousse à lutter
le courage confiant de nous savoir nombreux
le refus orgueilleux du compromis honteux.

L’hiver est mon cri qui tout brise
barrant la fuite à ta beauté insoumise.

L’hiver est ma grève de paroles,
ton sourire hagard
nos quiproquos si drôles
nos gestes si bavards.

L’hiver est un dictionnaire des synonymes
et des contraires, une voix désenchantée
qui franchit toute frontière, un défilé
de vêtements anonymes
sur des passerelles ouatées.

L’hiver est le souffle froid d’un soleil limpide
surplombant une ville d’hommes et de souris.

L’hiver est le cafard des poètes
salutaire contrepoint d’une gloire enfin ratée.

L’hiver est une entrevue spasmodique
sous le rideau indifférent de la nuit.

L’hiver est notre amour vertical
se promenant sans moyens
sur les allées sévères.

L’hiver est tes piquantes fourrures
tes foulards extravagants
tes chandails, ton haleine gelée.

L’hiver est l’escalade de ton lit
le café irlandais qui brûle
au cœur d’un dimanche qui s’écoule
silencieuse, sans autre esprit
que celui de t’aimer.

L’hiver est un dimanche maudit
où je lâche à mes mains,
à elles seules, la tâche de te parler
tandis que toi aussi, de tes mains,
tu me parles.

L’hiver n’est pas la mort, pas encore.

L’hiver est le jour opiniâtre
où nous venons de naître
et jetons déjà nos envies
dans les méandres d’un sillon bleu
où se promènent, incertaines
les joues en feu
et la bouche pas vilaine
d’une hardie demoiselle
qui n’a pas les clés de chez elle.

L’hiver est ta bouche.

Giovanni Merloni

inverno per blog rogné

L’hiver est ta bouche (version précédente)

L’hiver est une grappe de mimosas sur tes lèvres violettes. L’hiver la porte se ferme et notre corps s’ouvre.
L’hiver est une flûte ultrasonique qui fait fondre les murs de glace.
L’hiver est un champ de chrysanthèmes et les yeux d’Anne Frank.
L’hiver est le ventre de bière d’un camionneur allemand, l’œil de verre d’un tireur d’élite, la rue d’en bas que le vent a changée.
L’hiver est le fil ténu pour arriver à demain, à dimanche, à toi. L’hiver est un rempart à peine lézardé, la ténacité et la chance de reconnaître le jasmin.
En hiver les vieux, les pauvres, les souffrants ont sur leurs paupières une épaisse gélatine de peur (pourtant tout le monde va se casser la figure en glissant sur le verglas).
Dans l’hiver à kérosène, la nature meurt sur les palmes sèches de feuilles vidées de saveur.
L’hiver est un dictionnaire des synonymes et des contraires, une voix ouatée, un défilé masqué de vêtements démodés.
L’hiver est un souffle froid, un soleil limpide, une ville d’hommes et de souris, c’est le cafard des poètes froissé, d’occasion. L’hiver est l’amour sous la tente-couverture, c’est la nuit.
L’hiver est l’amour vertical, les allées sévères, les petites fourrures, les foulards, les chandails, les haleines gelées.
L’hiver c’est l’escalade des lits de plumes, le cappuccino qui brûle au cœur d’un dimanche que j’exploite en te regardant parlant, touchant, attendant que toi aussi tu me touches.
L’hiver n’est pas encore la mort, est le courage de lutter, le désespoir et la confiance d’être en vie en plusieurs, c’est la résistance à l’aplatissement, c’est mon hurlement, c’est ta fuite, ma grève devant ton sourire hagard.
L’hiver nous sommes à peine nés et déjà nous soufflons vers les joues en feu et la bouche incertaine d’une jeune fille qui n’a pas les clés de chez elle.
L’hiver est ta bouche.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

L’automne est tes cheveux (Bologne en vers n. 8)

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L’automne est tes cheveux

L’automne est le pas d’une jeune fille
écrasant de son poids fantaisiste
un cœur triste à l’étoffe déchirée.

L’automne est un roman sans titre
une cathédrale sans portes
s’effondrant dans un ciel de papier.

L’automne est un rendez-vous raté :
si tu es ici, moi je ne suis pas là,
ou alors, si tu es là, je ne suis pas ici.

L’automne, quand tu es ici,
c’est la stupeur de voir à l’unisson
par d’éclats de rire infinis
un monde nourrisson
qui grandit brique sur brique,
feuille sur feuille,
geste sur geste
tout en souriant, fredonnant, hurlant
son inexpérience à tout venant.

L’automne, tu n’es qu’une feuille
parfumée, dorée, de bronze et de cuivre
absorbée dans les rouilles du passé.

L’automne, tu n’es qu’une quille
lancée dans le flaques du futur,
perdue dans un nuage gris,
aveuglée par un couchant irisé
gelée par une nuit bleue.

L’automne, est une feuille jaune,
une hécatombe de mille feuilles décolorées
grises, noires, rouges
se mêlant aux égouts, aux soupirs
aux sempiternels désirs
que bénit le crépuscule
et partage avec jouissance
notre esprit de décadence.

L’automne est l’antichambre
de la vie adulte, remplie de l’écho
de rébellions suffoquées,
de voix courageuses, de regards insoumis
d’un brin de liberté enfin reconquis.

L’automne est une plage déserte
qu’arpentent les poètes
qu’envahissent nos réflexions inquiètes
nos bruits sourds, nos blessures ouvertes.

L’automne est le brouillard épais,
cet aveuglement étourdissant
d’où sortent soudaines les ombres
telles les gifles d’un revenant
qu’on croyait disparu.

L’automne est l’habitude
à cette pluie brusque, insistante
douche caressante et cascade de marbre
qui se rue, par une sévère magnitude
sur le toit gris de mon arbre.

L’automne est un poème de Prévert
que j’aimerais bien continuer
en y ajoutant tout ce qui déconcerte
tout ce qui nous amuse
lors de traversées sans gain ni perte
et discussions abstruses.

L’automne, quoiqu’il arrive
il pleut sans cesse sur Brest.

L’automne est une promenade judicieuse
sous les arcades, aux aguets
de ta silhouette capricieuse
de tes foulards aux mille reflets.

L’automne est tes cheveux.

Giovanni Merloni

autunno 76 x blog 72L’automne est tes cheveux (version précédente)

L’automne est un pas de jeune fille triste sur un cœur sourd d’étoffe déchirée.
L’automne est une cathédrale païenne s’effondrant dans un ciel de papier.
L’automne tu es ici, moi je suis là, toi tu est là et je suis ici. L’automne tu es ici, attentive au monde qui naît, brique sur brique, feuille sur feuille, geste sur geste, sourire, hurlement, chant, éclat de rire amusé.
Tu es ici, absorbée dans le passé et dans le futur, tu es ici, feuille parfumée, dorée, de bronze et de cuivre perdue dans le violet, aveuglée par le rayon oblique, gelée par les crépuscules de guitares.
L’automne, évidemment, c’est une feuille jaune, mille feuilles jaunes.
L’automne, évidemment, ce n’est que pluie battante par douches de caresses : une mer de marbre qui se rue, bouffie et mordante sur la terre grise.
L’automne, évidemment, c’est la saison des poètes. des petites rédactions, des réflexions, des bruits sourds, des blessures. L’automne, évidemment, il pleut sans cesse sur Brest.
L’automne est tes cheveux.
Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.