La troisième oreille dans la poésie de Jeannine Dion-Guérin

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Mes chers lecteurs, c’est avec grand plaisir que je vous propose aujourd’hui une rencontre avec la poésie de Jeannine Dion-Guérin, une poète française récemment rencontrée dans la bibliothèque de la SPF (Société des Poètes français) : une véritable découverte que je partage volontiers avec vous. Il m’est toutefois difficile, à présent, de maîtriser jusqu’au bout les émotions et les suggestions que ses vers ont fait déclencher en moi. Il est encore trop tôt pour en parler de manière appropriée.
Heureusement, mon ami Michel Bénard — poète, lauréat de l’Académie française ainsi que peintre de grande valeur — a développé en plusieurs occasions une analyse critique de l’œuvre de JDG dont j’extrais ci-dessous quelques éléments.
Les œuvres de Jeannine Dion-Guérin, Prix Léopold Sédar Senghor de poésie 2010 sont déjà nombreuses. Voilà quelques titres : « Eclats de soleil », « L’amande douce-amère », « Le sang des cailloux », « De chair et de lumière », « Le tracé des sèves », « Jeux d’osselets » et plus proche de nous « Le signe, quel signe », « Le sablier des métamorphoses », « L’écho des nuits » et le petit dernier, « Les Étoiles ne sont pas toutes dans le ciel ». Sans oublier, bien entendu, des ouvrages thématiques et collectifs comme son magnifique « Vincent Van Gogh » (un luxueux coffret relié pour bibliophiles en hommage au centenaire de la mort du peintre où peintures, textes, citations, fac-similés et poèmes se mêlent).
D’ailleurs, on ne pourrait pas lire Jeannine Dion-Guérin sans y associer sa relation avec l’art, les artistes peintres en particulier. Ce lien avec les peintres est toujours déterminant, étroit, une sorte d’histoire passionnelle qui se conforte au fur et à mesure d’une manière ou d’une autre.
La poésie de Jeannine Dion-Guérin est précieuse, profonde et riche de signification… nous lisons rarement des textes d’une pareille teneur. Souvent nous nous situons dans l’inconsistance environnante, la vulnérabilité des choses. Le monde offre ses reflets de lumière, il brille de tous ses feux et tout rapidement bascule, s’efface, s’assombrit au simple passage d’un nuage ! Tout se situe dans l’écho, la résonnance, la vibration fragile et précaire. Elle met tout en relation avec l’observation attentive du moindre souffle, de l’énigme de l’existence, du mystère des signes, à ce stade son passage chez Georges Perec n’y est peut-être pas étranger !
L’œuvre de Jeannine Dion-Guérin est d’un optimisme inconditionnel. Patiemment avec amour, notre amie caresse ses mots, les palpe, les soupèse, cela jusqu’à ce qu’enfin le poème soit dit ! Le verbe s’incarne, se sensualise, mais s’éthérise également à l’épreuve du sang, de la lutte du corps, fécondant le spirituel restituant une nuance sacrée. Tout demeure dans l’étonnement de la vie, l’éblouissement permanent ! Nous côtoyons une poésie de haute lignée, de noble composition, riche en vocabulaire, judicieuse, presque sophistiquée et pourtant si limpide et si accessible. À la lecture attentive de ses textes, nous franchissons un autre degré, nous nous sentons soudain plus intelligents ! Sans doute parce que comme l’amour, la poésie de Jeannine Dion-Guérin doit être une récompense.
Après la lecture des commentaires de Michel Bénard, j’ai pu mieux m’orienter dans le choix de vers représentatifs de cette poète élégante et sensible. En même temps, je suis en condition de choisir un artiste qui peut, de quelques façons, « répliquer » aux messages profonds de JDG, sévères et inflexibles même dans leurs nuances les plus insouciantes.
Pour le choix des vers, je reviens à une phrase assez efficace de Michel Bénard : Pour mieux comprendre le monde ne faudrait-il pas mettre son oreille à la conque du ciel ? La poésie c’est toute l’histoire d’une vie par un apprentissage permanent des fragments du quotidien… mais c’est aussi dans les étoiles qu’elle remplit son panier, sachant que ces étoiles ne sont pas nécessairement toutes dans le ciel !
C’est le mot « oreille » qui m’a convaincu tout à fait. Et ce n’est pas un hasard, je crois, que le titre de la poésie publiée ici en dernière soit « La troisième oreille ». C’est en fait dans l’écoute du quotidien que la poésie de Jeannine jaillit et mûrit. Une « écoute visuelle », moins photographique que picturale.
Quant à l’illustration « dialectique » de ces vers magnifiques, je me sens donc autorisé à me soustraire à une iconographie traditionnelle, qui voudrait représentés, à côté des vers d’une « poète-critique d’art » les tableaux de son Van Gogh préféré. Je crois que son attitude à l’écoute des pulsions du monde peut justifier mon choix d’un jeune peintre, de ses dessins en décalage ou en contre-chant. Il s’appelle Paolo Merloni, il a déjà un futur derrière les épaules. Mais aussi, je crois, un nouveau futur qui l’attend, comme dans la « FIN » de la plupart des films de Charlie Chaplin, juste au milieu d’une route lumineuse.
Giovanni Merloni

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Paolo Merloni, Population et arbres, 1995

La troisième oreille dans la poésie de Jeannine Dion-Guérin

Naître à l’émerveillement
Combien de coups
de bosses de beignes

Combien de deuils
de pertes et d’abandons

Combien de secrets
obligés ou convenus
de faux ou vains regrets

avant d’oser nous regarder
nus d’âme et de corps

d’apprendre à solliciter
l’émerveillement simple
l’élégance du quotidien

d’accéder à l’humour
cet amour élargi capable
de revendiquer, que dis-je

d’acculer notre désir d’être
et de nous vouloir heureux

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Paolo Merloni, Entre le magma et l’amour, 1995

« Telle la chute d’une larme d’ange
qui tombe à travers le limpide éther de silence… »
John Keats 

Je ne hais pas les dimanches
(à Casimir Farley, peintre)

Je ne hais pas les dimanches
qui déguisent de nos ardeurs les cris
et l’agression des premiers givres

qui paralysent le parc de la ville
immobilisent les chants d’oiseaux

Alors je me consacre
au silence des mots
ainsi qu’aimait les méditer
le poète John Keats

tandis que la dernière étoile
de l’aube m’hypnotise
et que soudain audible
se prophétise quelque poème
reçu des dieux

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Paolo Merloni, Peine et désillusion, 1995

Apparences
Celui-ci est venu
qui crut en l’amour
et ce n’était que chair

Cet autre est apparu
avec unique parure
l’aurore et la lumière

Ce n’était pas la chair
Elle crut donc à l’amour
A chaque pause d’un conte
rôde quelque loup

Des ogres d’apparence
aux masques d’absolu
investissent l’univers

dont il faut débusquer
les ruses de vautour

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Paolo Merloni, La pipe, 1995

La berceuse du peintre
J’envie cette berceuse
au ventre des cyprès

quand elle est murmurée
à l’oreille du monde
par la brise en écoute
réinventant pour nous
le juvénile frisson

Et si son souffle s’aigrit
imposant soumission
à la feuille en déroute

l’arbre se consolera
de nos bras ouverts
déboutant toute colère
fruit de la déraison

A tous il fredonnera
de plus juste manière
l’adagio de sa partition

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Paolo Merloni, Rêver les yeux ouverts, 1995

Sans domicile fixe
Le temps prend son temps,
il erre dans la nuit tant et tant
qu’il ne sait plus s’il se fuit…

Chaque homme
à son réveil hésite à se livrer
les paumes qui se touchent
implorant la lumière

Mais toi mon frère, tu me souris
De solitaire à solitaire j’identifie
la même moiteur de peau

Ta lèvre s’élargit, tes dents sont étoiles
c’est à jamais Noël à l’écoute de tes mots
A mon tour je te touche et te souris

Pas d’anonymat au sein de la Genèse
Pourquoi ne pas se dire « je t’aime »
des yeux même si tu n’y crois pas ?

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Paolo Merloni, La chaise de Van Gogh, 1995

La troisième oreille
A l’orée du grand silence
J’épouserai cette terre
meuble ou compacte
lisse ou labourée

Je tenterai d’en restituer
les ondes délétères

recueillant les voix
de ceux qui l’ont servie
qui l’ont fécondée
qui d’elle se sont nourris

Et bien que l’univers
engendre chaos et bruits

l’homme au pied d’argile
que je suis saura s’enivrer

d’ultimes fertiles vibrations
de quelque troisième oreille.

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Paolo Merloni, Le tatoué, 1995

Jeannine Dion-Guérin

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4 mai 2014

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Un portrait irrégulier, le point de vue de François Bonneau (les #vases communicants, mai 2014)

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Le « système » des vases communicants (*) est en train de produire dans notre contexte francophone une série d’expériences de plus en plus intéressantes. La circulation de chaque « échange », à travers la lecture, fait progressivement déclencher une certaine variété de vases et aussi de variantes évolutives par rapport à l’idée originaire d’un échange tout court.
Avec François Bonneau, au risque de voir notre vase « excommunié » ou tout simplement anathématisé, nous avons osé regarder à l’intérieur du vase (une « giara » sicilienne ou une porcelaine chinoise ce serait le même), comme dans un puits. Une idée transgressive (pourquoi pas ?) de communication ou de réflexion commune.
Et voilà la découverte : le vase est un miroir. Si j’envoie un dessin ou une photo que j’ai choisie à François Bonneau, cela veut dire que je lui propose, bien sûr, une contrainte parmi les infinies contraintes possibles. Mais je lui offre aussi un « alibi » pour s’exprimer librement.
Et, vice versa, si Bonneau choisit pour moi des images — en correspondance d’un sujet commun ou sans aucune contrainte thématique — il me propose de travailler « à partir » de ces images, mais de façon libre, essayant le plus possible de garder l’esprit insouciant et l’âme disponible à la rêverie.
Donc ce que nous nous envoyons réciproquement, ce sont des miroirs. Des miroirs « souillés » par des traînées de couleurs, par des lignes plus ou moins serrées ou alors par des images apparemment complètes et exhaustives qui se superposent au miroir comme une pellicule opaque.
Cela a toujours fonctionné, car la présence de l’image ajoute au miroir un effet de décalage extraordinaire, telle une allumette s’appuyant sur une mèche destinée à provoquer tôt ou tard en nous l’explosion créative.
D’ailleurs, comme le disait très bien mon cousin psychanalyste (que j’ai déjà cité plusieurs fois) « c’est la rêverie qui allume la volonté », en déclenchant le désir de vivre et de faire quelque chose dans le monde.
Selon une logique tout à fait intéressée, cette hypothèse du vase-miroir peut justifier alors l’affirmation selon laquelle un vase communicant, en exaltant sa propre nature de miroir, peut offrir aux poètes et aux artistes des suggestions pour des portraits.
Et voilà le défi que François Bonneau et moi nous avons assumé aujourd’hui : profiter de cette identité entre le portrait, le miroir et le vase communicant pour mettre en relation deux philosophies de la vie et de la création, la sienne et la mienne. Ou, pour mieux dire, intégrer dialectiquement à l’intérieur d’un vase-miroir ce qu’évoquent les titres de nos blogs : « le portrait inconscient » et « l’irrégulier ».
On s’est donc échangés des images de quelques façons adaptées à l’idée d’un « portrait irrégulier » qui se réaliserait en « fusionnant » nos points de vue. Vous trouverez ci-dessous le « portrait irrégulier selon François Bonneau », tandis que le mien est hébergé dans « l’irrégulier » d’aujourd’hui.
Giovanni Merloni

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Portrait irrégulier – François Bonneau

Elle ne s’en remet pas.
Pas encore tout à fait, de sa fusion consentie avec son proche environnement. Elle s’en tient le ventre, veut éprouver sa chair, éprouver les matériaux qui l’entourent, comme ces tours, ces transparences, cette table support qui lui rappelle qu’elle est là où elle a choisi d’être.
Au loin l’attend depuis toujours une galerie noire, à la toiture triangulaire sans fin, recouverte de suie. Un chalet sans montagne tout autant qu’un tunnel pyramidal, sans grand espoir d’une sortie.
Aurait-il fallu prendre le temps de considérer ce point de fuite inexorable de charbon, au loin ? Peut-être pas, quand on peut être si bien, juste là, en tâtant ses propres cheveux au travers d’une tour qu’ils transpercent. Une tour à taille humaine qui abolit le lointain.
Elle n’entrera pas, l’inévitable ne sera plus guère qu’un choix. Et un refus, en l’occurrence.
Cet aileron, dans son dos, lui appartient-il encore ? Ou a t-il rejoint déjà l’environnement proche avec lequel elle s’entremêle ? Et ce tabouret circulaire, est-il une excroissance de sa colonne vertébrale ?
Elle s’en fiche et voudrait nous deviner, sur ce seuil qui l’enracine doucement, dans lequel elle se fond avec lenteur, silhouette gironde et anguleuse, aimante et perdue. Elle se demande certainement ce qui nous surprend, chez elle.

Texte : François Bonneau

Illustration : Giovanni Merloni

(*) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

J’ai cessé d’attendre

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Au soir, les vases se fanent des chrysanthèmes, tandis que tu observes ton ombre muette frôler le mur. Trois minutes à genoux, devant cette étrange lumière colorant ton regard incertain. Un reflet du couchant glisse sur les cahiers humides où s’appuie en dormant un rêve évanoui. Passent à deux à deux les bonnes femmes devant le confessionnel : une course inexorable qui s’en va et s’arrête à deux à deux pour se sauver qui sait où, de qui sait quoi.

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Le chapelain du couvent a juste effleuré un sein mouillé en caressant une joue charnue : la page du bréviaire. Il fait nuit pour les sans-but se promenant en long et en large sur les quais glacés ; le nez s’empourpre d’une mère en trois instants qui se poursuivent : l’hiver dans les yeux paraissait, disparaissait, et de foules silencieuses avançaient sous ses lèvres tandis que ses oreilles entendaient retentir l’ennui sourd du monde.

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J’ai cessé d’attendre dans mon fauteuil croulant à l’instant que la glace a envahi ma fenêtre. Jamais plus ne viendra le moment attendu, ils ne viendront non plus tes yeux gris, me consoler dans les heures de silence.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1 mai 2014

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Les verbiages d’un adolescent

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Ce matin Ulysse, que le traditionnel cliché nous représente rusé, vigilant et très patient aussi — a envie d’oranges. Parce qu’il est enrhumé et quelqu’un lui a exalté les bénéfices de la vitamine C. La maison n’offre que deux poires et une banane, au-dehors il pleut. Nausicaa n’est jamais avare d’attentions envers cet homme mûr ayant dépassé la quarantaine, dont le charme est accru par d’étranges pulsions de fuite. Empressée, elle court en bas de l’escalier comme une désespérée, en quête d’oranges. Pour faire plus vite, elle soulève le péplum candide sur ses jambes de statue grecque. Sur le palier, elle rencontre Télémaque, qui depuis toujours l’aime platoniquement et de but en blanc tombe amoureux de ses jambes.
— Nausicaa, susurre Télémaque avec un humble sourire, tu serais le plus doux des plaisirs pour mon « thalamus ». Tu verras, mon logis est assez modeste, je ne dispose que d’une garçonnière d’une seule pièce. Pourtant, des femmes plus exigeantes que toi en ont profité. Je t’attends demain à l’aube, juste après le troisième chant faux du coq. Ne te fais pas attendre !
Mais Nausicaa est pressée, tourmentée par une sorte de délire se mutant en euphorie lorsque les mots graves de celui qui a frôlé les sirènes ainsi que la redoutable sorcière Circé se mêlent à la voix souple et aiguë de celui qui est toujours resté sur place, dans l’île. Tandis qu’elle court chez le banc des primeurs il passe en revue les deux hommes : « Celui-ci c’est une jeune cariatide, celui-là c’est un vieux poussin ! » D’un coup, elle s’aperçoit avoir déjà dépassé le vendeur d’oranges. Elle s’est perdue dans des ruelles pleines de vases communicants et de tours Eiffel en plastique. Heureusement, au milieu d’un passage obscur, grand et fascinant dans son ambiguïté, l’aveugle Tirésias lui explique, s’aidant avec une carte détaillée, comment faire à revenir en arrière. Entre-temps, l’orage s’annonce, teintant de noir le ciel au milieu des toits blancs. Épuisée, elle s’arrête devant le banc presque vide. Il est tard, il ne reste que quatre oranges pour Ulysse malade. Une femme avisée s’aperçoit de son visage empourpré : « À quoi penses-tu ? »
Sur la voie du retour, la route lui semble plus longue. Son péplum tombe et retombe sur ses chevilles, incapable désormais de recouvrir ni de masquer quoi que ce soit, tandis que la pluie colle l’étoffe aux jambes de la belle jeune ravissante Nausicaa.

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Le train courait tout en crissant sur les rails brûlants, avant de disparaître au milieu des rochers de fer et pointer de nouveau, parmi les files d’arbres dessinant de rectangles dans la plaine.
— Rapide comme une locomotive supersonique !
— Que tu es prosaïque ! Je dirais rapide comme une chose qui se perd toujours. Et ce qu’on peut perdre facilement, ce n’est pas la peine de s’y attacher !
— Petite poète dérangée ! conclut l’homme avant de changer de façon ridicule la position sur son siège. On dirait que tu n’aimes pas voyager…
D’ailleurs, lorsque l’enchevêtrement amoureux est long et intense, le manque de contact qui s’en suit se révèle toujours douloureux. On reste seuls, contraints d’expérimenter directement sur nos corps le bruit et la saveur du détachement.
La vie c’est partir, arriver, attendre avec impatience, s’effondrer dans le labyrinthe de l’absence.

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Et voilà la mort. Sur les journaux, la mort s’affiche comme une donnée statistique, un constat dépourvu de pathos : on recherche les causes, tandis que personne ne s’identifie dans ce mort-là ni dans des causes de sa disparition trouvées à la hâte.
Résultat : la mémoire ne saisit pas un tel événement dans sa signification réelle. Elle ne participe pas à ce type de connaissance, parce que la vie refuse la mort. La plupart des hommes sont très conformistes. Ils se bornent aux clichés et aux rites qui rendent à tous les morts la même dignité.
Alfredo a quatre-vingt-douze ans, son cerveau l’abandonne chaque jour qui passe. Il ne sait pas si on est au petit matin ou dans les voiles noirs de la nuit. Il se lève dans le lit et proteste qu’il ne trouve plus un morceau de son cadavre. Une fois, il est tombé du lit imaginant flanquer une gifle à son frère peintre, Roberto. Ou alors il invoque Jésus et la Madone, bien qu’il n’ait jamais été croyant.
Peut-être, Alfredo ne voit plus rien, et parfois j’ai l’impression même qu’il ne comprenne rien. Ou alors il est devenu fou. Et pourtant ce qu’il dit en vous fixant est d’une logique impressionnante et d’une profondeur remarquable.

Alfredo est mort, aujourd’hui.
Je m’étais invité chez des camarades de l’université et je participais à la cuisson des œufs à la poêle lorsque le téléphone a sonné, irréel.
Quand je suis arrivé, c’est mon oncle qui m’a ouvert la porte, tout en disant, avec un geste rassurant : — il y a les types des pompes funèbres…
Enveloppé dans un costume bleu, étendu sur son lit, rapetissé, Alfredo semble un vase prêt à se casser d’un moment à l’autre. Alfredo révèle bien sûr sa vieillesse, pourtant la mort l’ennoblit, lui offrant une espèce de revanche après de longues années d’humiliation et de solitude.
Moi, j’avais été son ami, celui qui lui faisait la barbe ou lui racontait notre vie quotidienne et nos petites découvertes. Il me demandait toujours de ma sœur, qu’il appelait « Nennella » et de mon frère, qu’il feignait de juger sévèrement en l’appelant « Sforcato » (=garçon de sac et de corde). Souvent, il se fâchait avec moi aussi, surtout pour mes rébellions ou résistances passives vis-à-vis de sa matière (les mathématiques). Ou alors Alfredo me chassait de sa chambre parce que je le fatiguais avec toutes mes fantaisies, comme il se vérifia pour une poésie que j’avais déclamée emphatiquement :

Je ne crois pas au péché.
La plupart de gens
confessent des péchés
dont ils sont innocents
tout en demeurant
dans l’ignorance des péchés.
Je ne crois pas à la tromperie
car celui qui trompe
commet cela sans le savoir.
Je ne crois pas à la mort injuste
parce que l’homme l’attend.
Je ne crois pas ni n’espère.
Je ne fais que vivre
une vie dépourvue de sens
dans un monde anonyme
de plus en plus inconnu.

J’essayais de penser à tout cela, en constatant cette immobilité qui n’avait rien à voir avec la mort qu’il feignait arrêtant de respirer et repliant brusquement la tête sur le dossier de son fauteuil, avant de se plonger au-dessous du journal… Tout d’un coup, un rire irréfrénable m’avait saisi, je ne sais pas pourquoi.
Le lendemain — dans ce quartier en pente, submergé d’immeubles aux tailles les plus disparates —, l’unique chose noble et proche de l’humain c’étaient les quatre ou cinq pins à la large ombrelle que je pouvais convoquer comme témoins de mon égarement tandis que je suivais mon grand-père au milieu d’un étrange cortège jusqu’à l’église. En fait, nonobstant l’indéfectible indifférence manifestée par Alfredo pour tout rite ou génuflexion pendant sa longue vie, quelqu’un, à la dernière minute, a décidé qu’il fallait passer par l’église pour une bénédiction.
Derrière moi, la queue des parents et des amis était longue. En me retournant en arrière, depuis le sommet de la rue, j’ai vu tout de suite la petite silhouette de la fiancée de mon frère. Dans son regard triste se coagulait une poésie en contrechant, en compétition — consciente ou inconsciente, je ne saurais pas le dire — avec le sentiment de la mort. Ou alors c’est la mort même qui nous oblige à briser toute prudence sociale, à nous exprimer de façon naturelle en sortant de la routine de sentiments automatiques et d’actions inanimées. Devant le miroir de la mort, les mots jaillissent tout seuls et les gens, pour une fois, se voient réciproquement dans le fond de l’âme.
Après ce contact intime avec la mort, on essaie brusquement de retrouver l’élan qui nous aide à vivre mieux, en sachant que la pire chose qui puisse nous arriver c’est mourir, tandis que le reste…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 30 avril 2014

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Je suis mécontent de moi, mais pas jusqu’au bout !

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1.

Je m’envoie te chercher

Depuis cet étrange lieu
je m’envoie te chercher
(en sautillant sur les numéros,
l’obtus répétiteur de comptes
calcule la distance
entre moi et toi).

Je sonde ma solitude
aggravée
par la pensée scandaleuse
que même toi tu es seule.

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Paris, boulevard Magenta

2.
Sitting Bull

Il ne s’agit que de points de vue : Sitting Bull était un pauvre chef Peau-Rouge coincé dans la réserve indienne entourée de barbelés, n’ayant d’autre distraction que la drogue légère générée  par son triste calumet de la  paix. Tandis que le fils du général Custer, pendant le long voyage en train séparant la civilisation occidentale de ce lieu refoulé, s’amusait à dessiner la bouteille de la Coca-Cola.
Qui avait-il raison, qui aura-t-il raison, au final, entre les deux ? Celui qui a perdu, se conservant « inutilement » pur et noble, ou, au contraire, celui qui a vaincu, se salissant les mains de sang et de boue ?
Il est très difficile de fixer des confins entre ce qui rentre dans le Bien selon Sitting Bull et ce qui sort du Mal selon le fils du général Custer.

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Paris, boulevard Magenta

3.
La poésie

La poésie est une sculpture invisible, une espèce de fantôme. Une « chose qui bouge », que nous poursuivons le peigne à la main, essayant de lui donner une vie spéciale, celle qu’on ne nous a pas autorisée.
Pas seulement les personnages et les choses, les lieux aussi sont les « fils » de ce travail continu.
Le poète devient artiste juste pour exorciser ou, pour mieux dire, pour refouler la mort et la vie mortifère.

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Paris, boulevard Magenta

Il garde secrètement l’orgueil d’avoir fait quelques « oeuvres d’art » (en y déversant son indéniable tempérament d’artiste).
Il assiste impuissant à l’extrême précarité de ces objets-personnes que sont en fin de compte ses oeuvres, qui seront tôt ou tard abandonnées en compagnie de leur beauté ignorée.
Il est tout à fait conscient de l’anonymat de sa vie d’artiste, submergée par de strates de fourvoyantes images étrangères.
Il se réjouit pourtant de la tranquillité et, à la limite, du bonheur que lui donne l’idée concrète qu’il demeure inconnu.

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Paris, boulevard Magenta

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29 avril 2014

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Le pro-fil d’Ariane, 2004 (Solidea n. 17)

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001_le pro-fil d'ariane NB 180Le pro-fil d’Ariane (2004)

Ariane
Tu montes et descends.
Ton corps deguisé
(enveloppé, juste cenné)
entre et sort, subite
(derrière le fil homonyme)
à travers ton special
regard azuré.

Ariane
tu te confies et te plantes
puis, assez tôt
sans prétextes
— par un léger, élégant
tourbillon — tu disparaîs.

Ariane
(il faut l’admettre)
tu n’effaces pas tes conquêtes
se balançant à ton fil
pendus à jamais.

Pourtant Tesée, ton Tesée
(en renversant les conventions
et dénaturant le mythe)
tu l’as laissé
seduit et abandonné
à se faire dévorer
par le remords divin.

Aux autres, de loin,
depuis tes odyssées à rebours,
tu accordes ta présence
bienveillante :
et l’on garde en reliques
tes cartes postales
où tu t’incastres, petite
à peine perceptible
dans les épaisses lignes du monde.

Confiant j’attends tes retours.

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En-air-a
mère et soeur de Marie
tu accepterais
n’importe quelle aventure :
tu laverais Jésus ;
tu accompagnerais un aveugle
au-delà de la mer ;
volontiers tu lui raconterais
les leurres pâtis
par le vaisseau pirate
les écueils qui pourraient briser
(d’un moment à l’autre)
la quille noire, perdue
au-dessous de sillages gris

mais tu croirais cet aveugle
s’appelant Homère ou Tirésias
ou Ray Charles ;
tu croirais que ces voix
dilatées, vaticinatrices
peuvent lancer
hors de ses orbites
le monde.

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En-air-a
samaritaine
rêvant les yeux ouverts
lumière qui glisse
sur le dos de la mer.

En-air-a
patronne des amoureux
qui perdent la raison
juste pour se sauver.

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Ariane
dans ta force vitale
demeure une étrange douceur
senti-physique
et senti-mentale,
Une ressourse noble
généreuse, argentine.

Ariane fontaine
grotte précieuse
tombant à pic
(comme un diamant)
dans la mer.

Ariane vague marine
qui s’enroule
(douce anxieuse
moelleuse silencieuse)
dans la petite échancrure intime
d’une île.

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Ariane mère et fille
sanctificatrice de la joie
sanctuaire de la vérité
auberge de la vie.

Ariane au-dedans au-dehors
(rires et larmes)
(légèreté et poids de la vie):
Ariane tourniquet
Ariane, parmi toutes
les femmes-port de mer
tu pourrais être Gênes
ou Naples ou Bordeaux
parmi tous les océans-femme
la Méditerranée.

Ariane
En-air-a
grotte, petite plage, ninfe
vestale, ambassadrice
plume sans chapeau
amie comme
elle seulement le sait
être.

Giovanni Merloni

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2014 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 28 avril 2014

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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Une chronique pour Gramsci, la poésie de Mario Quattrucci

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J’introduis aujourd’hui, pour la première fois dans mon « panorama poétique », un poète italien, Mario Quattrucci.
Un personnage qui « vient de loin », soit comme artiste (il est peintre aussi) et poète-écrivain, soit comme homme politique, ayant recouvert des charges importantes dans l’administration publique ainsi que dans l’ancien parti communiste de Rome et du Latium.
Depuis plusieurs années éloigné de la politique active, surtout à la suite de son installation à Fiano, au nord de Rome, il s’est entièrement consacré à l’écriture ainsi qu’à la vie littéraire, donnant vie à une vaste série d’initiatives, dont le prix littéraire Feronia — avec Stefano Paladini et Filippo Bettini — devenu avec le temps une importante occasion de rencontre et de diffusion de la poésie et de la littérature italienne avec une significative ouverture pour les auteurs étrangers.
Je dois la connaissance et l’amitié avec Mario Quattrucci à un ami commun, Angelo Zaccardini, récemment disparu, que je fréquentais dans la période de la profession libérale pour des questions d’urbanisme concernant la commune de Capena, juste à côté de Fiano. Zaccardini me proposa un jour de rencontrer « le poète », c’est-à-dire Quattrucci.
Dans cette expression « le poète » il y avait bien sûr une estime sans bornes. Mais il y avait aussi une petite nuance d’ironie pleine d’affection sincère.
Mario Quattrucci aime la France. Cet amour est témoigné par le nom de son personnage le plus illustre, le commissaire Maré, qui anime une série de romans noirs très suivie.
Parmi les nombreux recueil que j’avais lu en différentes époques, dans le but de faire connaître le poète mais aussi l’homme en toutes ses multiples facettes, j’ai choisi un texte tout à fait original dans le travail de Quattrucci.
« Une chronique pour Antonio Gramsci », n’est pas seulement un beau poème-épopée. Elle est aussi le témoignage de quelqu’un qui a vécu dramatiquement et de l’intérieur l’alterne influence de Gramsci sur la vie politique italienne. Tout comme Pasolini — s’adressant à Gramsci pour réinterpréter la société italienne dans les années soixante et début soixante-dix —, Quattrucci s’interroge sur le destin de cet immense patrimoine de la gauche italienne dont Gramsci est le symbole et le principal « animateur » (ainsi que le plus respecté). Un patrimoine qui concerne au moins trois générations d’hommes et de femmes qui ont cru dans le socialisme tout en luttant pour défendre la démocratie et les institutions républicaines dans notre pays.
J’espère que ma traduction, le plus possible fidèle dans mes intentions, soit aussi efficace pour une pleine compréhension et appréciation de ce texte inspiré et donc de ce véritable poète.

Giovanni Merloni

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Mario Quattrucci
Une chronique
pour A. G.

Un poème en prose : ainsi l’Auteur à défini cet ouvrage. Scandé selon le rythme d’une méditation douloureuse, et pourtant déguisé, coupé, même nié par de renversements récurrents, ainsi que des sursauts, des césures, des dissonances syntactiques et harmoniques. Comme d’ailleurs demandait la douloureuse et engageante réflexion sur les tragiques apories de notre condition individuelle ainsi que de notre Histoire commune.

Je pense que tu aimes l’Histoire, comme je l’aimais à ton âge,
car elle touche les hommes vivants et tout ce qui touche les hommes ;
le plus grand nombre d’hommes possible, tous les hommes du monde
puisqu’ils s’unissent entre eux en société
et travaillent et luttent en améliorant eux-mêmes
tu ne peux ne pas aimer cela plus que tout.
Mais, est-ce vraiment ainsi ?

Antonio Gramsci, Carnets de prison, CCXIII (à Delio)

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I
[une ancre – encore]
Juste ce qui demeure. [Ma cela serait possible, même]
(ici, où le crépuscule empourpre
les vitres ? où le ciel se replie, jusqu’à déteindre
le rouge des remparts ?). Mais ils ne résonnent
(plus ─ pas encore)
la fracture, le battement. Reviennent
(une ère depuis), les noms,
les bruits des pas, tout est au-dehors
de la définition, aveugle à la théorie,
perdu dans le bouillonnement
de la vie. Soit ! (si enfin la vie ce n’est que brûler).

Mais rien
ne peut durer longuement, si l’on ne coupe pas
les chaînes à la racine, en plusieurs, en détendant
la main ;
si tu ne mesures pas ce qu’on a perdu ou est disparu,
si on ne s’aperçoit pas
qu’il est désormais
inutile ce regard égaré dans le miroir ainsi que
ces larmes déversées : on est harcelés par cette
question inquiète.
Il est désormais inutile le murmure rapide de lèvres
dans les congrès ou les cris. Il ne tourne pas, le vers
du concept, ce nu stylo de l’intellect pratique,
produit de la rencontre entre l’analyse individuelle
et l’action collective.

Juste ce qui demeure. (Il faudrait) opposer
au donné… une nouvelle négation
ainsi qu’une norme qui prévoit
[la possibilité de] la négation,
une nouvelle forme,
nécessaire mais non suffisante
(l’essence réside dans l’ensemble des rapports
et cetera…
),
[une loi solide], une constante [à défendre]
dans de temps de revers et d’exploitation mercantile.

Juste ce qui demeure. Et une pensée aigue,
qui retourne à l’interpréter, ce monde rusé.
Et patiemment, encore, petit à petit,
le mouvement en re [fortement enraciné
dans la réalité]
capable de transformer dans la praxis
les structures théoriques.

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II
[le prisonnier]
Mais lui
que pouvait-il savoir ou imaginer à présent
(le temps arrêté, le temps précipité),
au-delà de la lucarne grillée
dans les carreaux étroits d’une lumière barrée ?
Que pouvait-il ouïr (le temps sans futur, sans passé)
dans le bruissement du soir ? Que pouvait-il entendre
au-delà du blanc de ces murs ?
Rien que des toits amassés, étroits,
des reflets bigarrés,
ou peut-être aussi un flot de mer,
ainsi qu’un vert de mémoire
─ des oliviers (juste le temps de la mémoire),
des pâturages, des caroubiers ─
ou peut-être juste un mur ébrasé, pérenne,
blanc lui aussi
par sa méridionale lumière de chaux.

Espace deux mètres sur trois, un lit de fer,
un banc de bois, tandis que le mal lui effritait les os,
les dents, lui perçait les poumons ; c’était le gel
ténébreux de ces années, de ce monde aussi terrible
et grand ; le gel
(le temps sens dessus dessous)
de se savoir exclus, et pourtant :
je pense que tu aimes l’histoire comme je l’aimais.

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III
[fausse progression]
Notre histoire. On dit des villes
que nous traversâmes que c’était la saveur du siècle,
de ces nuits laborieuses
de ces jours fort éblouissants, de ces attentes
de la grande soirée, d’une seule
haleine libératoire, dans ces après-midis empourprés
par ce vent assuré ; c’était la force de nos muscles
de nos joues renaissantes ; nous oubliions le sang
le mensonge, perdus nous aussi dans le bois
(des iniquités, des rêves), mais comment,
où gardions-nous ses paroles, sa vue
catapultée en avance au-delà de la folie
d’une norme de dévotion religieuse ?
(Pourquoi ne pouvait-il pas séjourner dans notre vie ?)
Pourquoi pouvait-il y rentrer juste par le côté ouvert,
lorsque des urgences ou des intuitions
ou des conditions favorables à l’action
le demandaient ?
Cela nous apporta du bien, ce fut salutaire
pour nous, pour tous : des années enrichissantes
mais aussi, combien de décennies
combien de chutes évitables, combien de pertes ?
Et maintenant, dans l’obsession
(personne ne croyant plus à cette religion)
est-ce que nous le retrouvâmes, le retrouvons ? Non,
son temple occulté n’est qu’un drap lacéré.

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IV
[la rencontre]
Depuis peu j’étais né tandis que lui, dans ses jours
fangeux, exténué, seul, demeurait dans l’ombre
froide de hauts murs humides. Quand, dites-moi,
quand aurais-je pu le rencontrer ? Et comment ?
Et cela, est-ce qu’on l’avait gravé dans la pierre,
quelque part ?
Non, ce n’était pas lui. C’était son fils musicien.
Un autre jour c’était son frère survécu. Quel coup
ces visages tellement évocateurs et semblables
l’un à cette image, évanescente de sa femme lointaine,
perdue, l’autre tout à lui, tout comme il paraît
dans la photo de Formia. Quelle insoutenable
étreinte autour des pouls, des tempes !

Mais lui, par une autre voie, par l’outil des mots,
par ces lettres, ces cahiers ardents, fourmillants
capables de graver la vie, de la reconduire
dans un seul vers ! Ô combien insipide
cette vie à moi ! Et pourtant elle aussi
quelque peu signifie, en raison
de ces raisons à lui si fortes,
de ces pensées à lui si grandes.

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Rome, Pier Paolo Pasolini près du tombeau d’Antonio Gramsci

V
[débris]
Comment ce furent les années ? Maintenant
je sais que ce n’était pas là [où nous la cherchions]
l’âpre contradiction ; c’était une autre contradiction
celle où nous descendîmes pour mesurer des images
celle où avec insistance grimpions,
tandis que les jours s’habituaient
à nous. Maintenant, je connais la fracture,
nonobstant qu’il fût dans nos cœurs
dans la pleine lumière, et qu’il fût bien caché
dans le fond de nos sombres viscères.
Je le sais. Mais aussi, ne rien savoir c’est la vie
là où remonte (sourd) le vacarme des vivants
perdus, féroces (ou éteints) dans la montée ;
là où elle, la classe (ouvrière) imperturbable,
a très peu d’envie d’apprendre :
oubliées les vexations subies,
juste d’elle-même elle s’occupe.
Toute seule, dans l’impitoyable gras
de villes qui montent, son œil se trouble dans l’air,
sa conscience séculaire se brise.

C’est le monde en débris qui voltige,
se dérobant à la prise.
D’autant plus nous cherchions un seul sens
aux choses ;
d’autant plus nous croyions au but cohérent
(une fois éteint, finalement, le royaume
de la nécessité)
du nouveau royaume de l’homme, dans un monde
renversé par l’inéluctable vague de l’histoire.
Et je sais que l’attente
ne pourra jamais plus me rendre
l’illusion d’une veille, ni la faible explosion d’une lueur.
Or, l’on n’est pas dans une fin de l’histoire
hantée par le calme candide du monde :
mais je vois passer, inflexible,
avec ses arêtes de peine
le numéro mille neuf cent quatre-vingt-onze ;
et s’en vont, à précipice,
ne faisant qu’un avec le millénaire,
les années.

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VI
[la flagellation ]
Tous les gens se réunirent. Il demeurait écarté
─ serré au milieu d’architectures blanches, de rigides
perspectives (fruit des multiples solennelles contraintes
de la raison structurante), au centre
du palais, devant le trône, indifférent,
et pourtant complice du commanditaire inconnu
(mais on en reconnaît l’habit, le portement)
sous le bras de l’idole
(le bras tendu idéologiquement, le globe dans la main),
illuminé par un rayon venant d’une autre source
─ l’homme : le pauvre Christ, le flagellé avec dérision,
l’ecce homo surveillé, gardé à vue, couronné
d’épines ; toujours, à tout moment, l’enfant
de son état social, humain et historique.

Mais celui qui est ici, au premier plan
(c’est-à-dire là où court en premier
notre œil contemporain), le jeune pâli
par sa mort imminente, qui est-il
si cette mort immanente le garde
vainement angélique et docte ?
s’il se dérobe à la vue effective ?
si son corps n’est pas présent ?
s’il traîne, presque nu, dans sa rude tunique
amarante, déchaussé comme le prétend une âme,
une mémoire nue, une quête extrême de pitié ?
Qui est-il ce jeune où nous voyons nous-mêmes
(malgré nos rides, malgré le temps coulé
sur nos corps aussi évident,
malgré nos esprits croulants)
toi, moi, les spectateurs, ayant vu,
nous tous, la lumière en ce tout proche mille
huit cent quarante ou mieux quarante huit,
ou peut-être
plus vraisemblablement en mille neuf cent vingt et un ?
toi, moi, encore sur le seuil d’une mort historique
qui nous hante déjà ?
toi, moi, n’importe qui parmi ceux
que les flots de fer de la passion
(assumée dès la naissance ou dans l’élan)
jetèrent dans les tempêtes et les sèches
du vingtième siècle ?

Il ne parle ni n’entend ; il ne peut pas ouïr
(si même il écoute, si même il attend
qu’il descende encore des mots une lueur,
un flot de futur), il est seul, il est blanc
dans la pure existence d’un déjà inexistant (un mythe)
au centre de sérieux conviés.
L’autre, sur la gauche, le sage aux vêtements solennels,
invite : brisons toute contrainte, pourtant il regarde
gravement, fixement, lui aussi, dans ce point
au-delà du temps, se coagulant en dehors
de son espace (et du nôtre).

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VII
[dans ce qu’en nous demeure]
Mais nous sommes en ce lieu, en ce temps-ci, c’est ici
que notre vie a du sens : d’ici, donc, nos âmes
reviennent à l’écoute, à l’intelligence,
à ce travail que chaque plante demande.
Et encore ─ même sous le poids d’un tourment intime ─
encore, ici, puisant dans ce qu’en nous demeure,
on recommence.

Mario Quattrucci

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Le Siècle Bref était en train de mourir. En 1991, précisément. Juste au moment où la Grande Alternative de l’Histoire cédait avant de s’écrouler honteusement. Après la chute du Mur, la disparition de l’URSS, tandis qu’en Russie et dans tous les territoires à l’Est [de l’ancien rideau de fer], la restauration féroce du capitalisme financier le plus sauvage se déclenchait.
Vis-à-vis de telle modification et de la violence brutale de son exploitation, on s’interroge sur les réactions de ceux qui avaient consacré, avant cette date fatidique, leur vie aux idéaux fauchés dont Marx et Gramsci restaient pourtant deux voix incontournables, que l’Histoire n’avait pas vraiment liquidé. L’Auteur parle donc de :
— tous ceux qui avaient espéré (demeurant, après la crise de 1956, dans le sillon de la Révolution d’Octobre et, en Italie, dans le Parti Communiste) et lutté pour une nouvelle  révolution démocratique et socialiste, capable, une fois abattu le stalinisme, d’en dépasser (pendant le temps de quelques décennies) les conséquences historiques, sociales et politiques ;
— tous ceux qui avaient espéré et lutté pour qu’on se remet en chemin vers une nouvelle organisation de la société ainsi qu’en direction d’un monde nouveau, habité par la liberté et la justice, dont les prémisses venaient directement du grand événement de 1917 ;
— tous ceux qui avaient espéré et lutté pour que l’Histoire puisse assumer un nouvel élan propulsif ;
— ces opiniâtres marxistes gramsciens (toujours animés par le doute brechtien) qu’ils avaient été et qu’ils étaient encore, apprenaient (désormais sans doutes) avoir vécu dans un rêve. Ou, si l’on préfère, dans un héroïque espoir sans espoir.
Avec la complicité du temps — le temps humain de la vie de chacun, ce temps qui coule et tourne vers son accomplissement —, cette génération, qui avait résisté avec ses certitudes tenaces aux grosses vagues tragiques ainsi qu’aux raisons féroces des convictions indéfectibles (typiques du siècle grand et terrible), ne pouvaient qu’accepter la catastrophe, en se donnant quelques lancinantes raisons de cette disparition du rêve dans le gouffre ouvert par la défaite, s’accoutumant aussi à ne plus attendre une veille… et l’éclat même d’une seule faible lueur.
Repenser Gramsci, ou mieux partir à nouveau à la rencontre avec Gramsci, cela devenait alors le moyen pour révéler à nous-mêmes la faute, le vice absurde, les raisons de la défaite historique en train de s’accomplir.
Et, en même temps, valoriser et revendiquer à  raison notre propre non négligeable existence, consacrée à la lutte idéale ainsi qu’à la praxis politique, dans le sillon de Marx et Gramsci, tout en reconnaissant la valeur durable de leur philosophie de la praxis, dont on a su peut-être changer tout ce qu’il fallait.
En arrivant à la nécessité de reprendre les analyses ─ vues les iniquités de plus en plus insupportables que le capitalisme financier impose partout dans le monde ─, tout en partant de ce qui demeure ; de recommencer donc la lutte, redonnant la vie au mouvement. Pour abolir l’état des choses présentes ? N’est-ce pas celle-ci, en dehors de toute abjuration de la pensée faible, selon son fondateur, la substance du socialisme et sa nécessité ?
Espoir contre tout espoir ? Peut-être. Mais, pour tenir en vie notre espoir, nous n’avons d’autre voie que « le faire » : d’ailleurs même la peur la plus justifiée ne nous amène pas à crier : Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ? [Elì, Elì, lema sabactani]

Mario Quattrucci

(1) La VIe Partie, La flagellation, s’inspire au chef d’œuvre de Piero de la Francesca qu’on admire dans le Palais d’Urbino, lu de façon  allégorique ainsi que critique, sur la base des découvertes et des interprétations de Carlo Ginzburg dans ses Indagini su Piero.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27 avril 2014

Texte original en ITALIEN

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Rome 2045 II/II

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Nero (1) voudrait refermer à jamais le Journal de Nino ainsi que la boîte métallique ne cessant de produire des surprises. Mais il a eu une espèce de fulguration, comme le Saint-Paul du Caravage en proposant à Arco de s’échanger les costumes, juste le temps d’éclaircir le cas de son prédécesseur.
Arco (2) ferait le chef et lui le galopin. Mais, il a du mal à le convaincre. Arco ne saurait pas demeurer longuement assis derrière un bureau. Cela pourrait le rendre fou.
Arco et Nero sont encore en train de discuter, lorsque Elena, la secrétaire (méritant un roman à elle seule) amène une foudroyante nouvelle : un des chefs suprêmes de l’Intendance a donné l’ordre de « ne pas hésiter à consigner au « fonctionnaire chargé de l’affaire » l’étagère de Nino ». Interloqués, Nero et Arco interrogent Elena : Pourquoi veut-on faire disparaître les traces du passage d’un homme dont on connaît l’honnêteté, c’est-à-dire l’innocence des intentions ? Ou alors… Arco et Nero n’avaient rien vu de ce qu’il fallait voir…
« Quelqu’un a noté que tu es sens dessus dessous, Nero, ces jours-ci » dit Elena, depuis toujours habituée à tutoyer son chef.
« Au troisième étage… » continue Elena, « ce type louche que je connais… (elle ouvre une rapide parenthèse pour signaler que celui-ci eut une fois la hardiesse de rester à la maison deux semaines pour un ongle incarné…) Ce sale type m’a reporté mot par mot ce que le mega-chef a dit : On sent le brûlé, là-dedans, donc il est prudent d’envoyer l’entière bibliothèque à la décharge pour qu’elle soit réduite en cendres et qu’on la transforme en substances biodégradables, tout à fait saines ! »
À cette hypothèse, Nero s’empourpre et hurle plusieurs fois des expressions qui seraient incompréhensibles pour un Romain de 2005. Empressée, Elena lui apporte tout de suite un verre d’eau. Dans son aller-retour entre le bureau et le robinet elle a trouvé le temps d’appeler, par son invisible « portable de bouche », une collègue de la conciergerie. Une fois raccroché par un bisou codé, elle annonce, triomphante : « Le type chargé venait juste de transférer le meuble dans notre bureau de poste au rez-de-chaussée… quand sa femme l’a réclamé pour la rupture soudaine du tuyau de l’évier. Celui-ci, tombé en panne émotionnelle, a laissé l’étagère au beau milieu de la pièce et a disparu ! »

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Immédiatement après avoir récupéré « l’étagère du trésor », dont il fallait absolument s’emparer, Nero et Arco s’aperçoivent que leurs appartements ni leurs bureaux ni leur ville ne sont plus en condition de contenir des objets scandaleux comme celui-ci.
Mais ils décident tout de même d’oser, en s’accordant finalement sur la proposition de Nero : Arco s’installera dans le bureau à sa place. Il ne sera jamais à la hauteur de la lenteur unique de son aîné, mais, petit à petit, on l’espère, il apprendra à mieux observer, à prêter aux choses (et aux personnes aussi) l’attention qu’elles méritent. Tandis que Nero, s’aventurant dans les rues et les places de Rome comme une toupie lente, découvrira sans doute l’existence de nouvelles sensations ainsi que d’espaces tout à fait inattendus.
Dans leurs nouvelles casaques, Nero-Arco et Arco-Nero parcourent la vie de Nino, ses amours ainsi que ses labyrinthes mentaux. Ils y redécouvrent Rome et, surtout, les Romains qui ont peuplé les cent ans entre 1945 et 2045.
Sous l’impulsion de cette fréquentation rare, Nero et Arco relisent la Constitution de la République italienne de 1948 ainsi que la Constitution de la République romaine de 1849. Ils s’amusent d’ailleurs aux descriptions naïves que fait Nino de Rome, tout en prenant le temps de suivre ses tortueuses réflexions sur les transformations possibles (même si concrètement impossibles) qu’il imagine, auxquelles il attribue une importance peut-être exagérée. Mais ils s’adaptent volontiers à cette voix frustrée, à cet optimisme bâillonné qui se réfugie dans le pessimisme, parce qu’en fin de compte le décalage de quarante ans n’est pas si terrible. Les contrariétés de Nino ne sont pas si différentes vis-à-vis des leurs. D’ailleurs, à travers ses utopies frustrées, Nino trouve une façon inattendue de dire ce qu’il pense des Romains.

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Rome, Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

La lecture la plus passionnante, pour Arco et Nero, a été un récit de Nino, tout à fait déplacé et impertinent, de l’élection du pape Benoît XVI, successeur, dans cette même année 2005, de Jean-Paul II.
Nero et Arco sont demeurés longuement abasourdis après cette lecture. Par quelle sensibilité exagérée et même diabolique, un tel cauchemar avait-il eu la chance de prendre corps ? Ils croient même de lire ce titre sur tous les journaux, à commencer par l’Osservatore Romano : « 115 cardinaux suffoqués par la fumée noire ! La Chapelle Sistine transformée en chambre à gaz ! Le lendemain, les pourprés ressuscitent avant de participer à l’élection du pape allemand ! Fumée blanche ! »
« La vue du pape mort, vêtu de rouge et blanc, porté sur les épaules sans emphase… », écrit Nino. « Car en fait l’élégance (pas du tout somptueuse) de son habit estompait toute rhétorique en rendant solennelle, mais pas du tout exagérée la réalité des faits… cette vue m’a touché. J’ai été tristement fasciné par la raideur et l’élégance du corps devenu chose, la précarité, en fin de compte, de cet habit vis-à-vis de la force de la voix du pape vivant, même dans les moments les plus malheureux et dramatiques. »
« La nuit de la dernière fumée noire, c’est-à-dire à la veille de l’élection du cardinal Ratzinger, j’étais épuisé avec quelques lignes de fièvre. Probablement, j’avais la gorge sèche et les narines idem. Peut-être, dans ma chambre à coucher l’air ne circulait pas. À une heure de la nuit, le silence a été brusquement brisé par un vacarme assez gênant provoqué par le camion de la Propreté. On avait l’impression d’assister à la décharge d’une centaine de poubelles, qu’ensuite on amassait sans façon l’une sur l’autre. L’air était épais et irrespirable. Pourtant, je me rendors. Je rêve. Je me réveille tout en ressentant distinctement entre la gorge et le nez une odeur-saveur de brûlé. Et si l’oxygène finit ? Et si nous tous mourons, dans le sommeil ? Je me suis levé. Je me suis rendu dans la cuisine, j’ai ouvert la fenêtre. L’air existait encore, mais il bougeait à peine, empêchant tout courant frais et restaurateur de circuler librement. Peut-être, j’exagérais. »
« Mais, à force de pollution, d’oxygène brûlé et de miasmes… Ou alors, un nuage toxique… un attentat ! »

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

« Je reviens au lit et je m’adapte l’oreiller derrière le cou. Je demeure longuement dans un état de suspension, par moitié étendu, par moitié assis. Tout d’un coup, je rêve, les yeux ouverts. Le gris de l’asphalte, la sombre procession de voitures, de poubelles et d’arbres réduits en squelettes noirs, tout cela est soudain remplacé par une fantasmagorie de couleurs. En bas, droits comme des quilles, les cardinaux blancs et rouges (combien est-il sombre, et pourtant vif, ce rouge-là !) En haut, je voyais des corps rose et marron en train de flotter dans le ciel bleu-céleste. Bien tôt je reconnus la silhouette svelte de la fumée noire — sortant d’une cheminée assez spartiate et anachronique — que nous avait fait voir la télévision… Mais cet air encore plus brûlé et venimeux ne peut plus se mêler au ciel de Rome ; il rencontre un mur invisible… ; il redescend tout au long du carneau montant de la monumentale cheminée tout en se faufilant parmi les ecclésiastiques soutanes, jusqu’au moment où… »
« J’ai rêvé de 115 cardinaux morts, suffoqués par la dioxine (comme il arriva à Seveso en 1976) introduite par un terroriste… « Au secours ! » je me suis dit, en ressentant entièrement sur moi la responsabilité d’un sacrilège. »
« Puis, j’ai réfléchi : la responsabilité que nous devons assumer est celle de veiller sur notre pauvre planète. Et c’est une tâche pour nous tous. Nous devons absolument le sauver ! Ici, il ne s’agit pas de se peindre en progressistes ou en conservateurs ! Il faut à tout prix éviter une catastrophe (ou plutôt une série d’infinies petites catastrophes invisibles) que l’homme produit dans une béate inconscience de schizophrène… »
« Ensuite, j’ai dormi, en rêvant de voltiger dans l’espace vide séparant l’intérieur de l’extérieur de la coupole de San Pietro, avant de trouver, peut-être dans un passage heureux de ma laborieuse digestion, une petite chambre assez biaise, toute revêtue de marbre, douée pourtant d’un hublot… »
De cette « chambre avec vue » là-haut, on voyait le fleuve, entouré par une Rome bonasse. Tirait finalement un joli vent frais tandis que les joues naguère pâles devenaient rouges de joie et de peur.
Le jour après, Rome était redevenue folle parce qu’on avait élu Benoît XVI… »
« Certes, ils se sont dépêchés. Mais, cette vitesse soudaine, a-t-elle quelque chose affaire avec mon cauchemar ? Et si vraiment eussent disparu en un seul fil de fumée tous les cardinaux ? Comment aurait-elle pu s’en sortir, l’Église décapitée ? » Avant de plonger dans le sommeil joyeux de l’aube, j’ai vu la place San Pietro envahie par des chandelles allumées, occupée par une gigantesque délégation de prêtres polonais… »
« Ensuite se réveille la gêne. Cette ville est donc, inévitablement, l’otage éternel des inconstances de la plus grande et étendue parmi les institutions du monde, dont le centre des décisions est ici, est là, est qui sait où… »

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Rome, l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Se sentant tous les deux provoqués par ce profil inattendu de Nino, Arco et Nero constatent que celui-ci a vécu, effectivement, dans une époque de brusque transition tout en ressentant, même physiquement, les différents humeurs, saveurs et bruits.
Dans les soixante ans séparant la Libération (1945) et la mort de Jean-Paul II (2005) le territoire et la société de Rome et de sa périphérie ont subi des transformations ultrarapides ainsi que diaboliques. Et pourtant demeurait, encore en 2005, le sentiment de la valeur de la dignité et de l’échange entre les humains, difficile et pourtant vital.
Arco et Nero redécouvrent le mot « art » ainsi que le mot « culture ». Et « débat », « participation », « histoire ». Petit à petit, ils comprennent qu’une chose assez grave s’est passée. Une espèce de stérilisation des esprits. Quitte à manquer du réseau Internet avec le reste du monde, il n’y a désormais plus personne qui ne sache pas utiliser, même dans la nuit la plus noire, des ordinateurs invisibles. Pourtant, personne n’est capable à présent de voir les choses réelles de la vie et de la ville.

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Avec le temps, en profitant de leurs expériences opposées, Arco et Nero trouvent le moyen de se libérer de leur monstrueux esclavage. D’abord, en se risquant dans l’amour, en faisant collection de cuites, de déceptions et de moments de soudain bonheur. Ensuite, en nouant de petits liens d’amitié dans la rue, dans les magasins, dans ce qui reste des bibliothèques glorieuses de Rome. Désormais, on n’y trouve que de bandes dessinées et de manuels de cuisine spatiale. Mais, ici et là, on rencontre toujours quelqu’un qui a envie de voyager, de sortir du cercle de fer de l’anneau périphérique (qu’on appelle encore GRA) pour voir ce qu’on fait ailleurs. On a su que près d’un couvent qui n’est pas loin de Florence on peut se brancher à l’Internet mondial et rechercher les vers d’un certain Dante. Un italien archaïque, et pourtant… un texte formidable !
D’autres hommes et d’autres femmes, citoyens et citoyennes de cette Rome de 2045, réveillés par le germe du nouveau « jeu de la vie », recommencent à penser.

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Giovanni Merloni

(1) J’avoue que le nom Nero (et la taille du personnage paresseux) est inspiré à Nero Wolfe de Rex Stout

(2) J’avoue que le nom Arco (et les attitude opposée du personnage du galopin intelligent) est inspiré à Archie Goodwin de Rex Stout

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26 avril 2014

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Rome 2045 I/II

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Si c’était un roman, celui-ci commencerait par une description de la partie de Rome qui descend tous les jours depuis Santa Maria de la Pietà à la place Clodio. Un garçon et une fille s’empoignaient sur le funiculaire tandis qu’un vieux croulant racontait à un enfant comment il était ce quartier de Rome il y a 40 ans.
« Tu n’y croiras pas », disait Nino, cet homme au bout di rouleau et pourtant capable encore de sourire. « C’est moi qui ai eu cette idée du funiculaire, en 2005. Mais personne ne voulait m’entendre ; ils disaient que j’étais un utopiste ! Et voilà, on a dû attendre ta naissance pour commencer les travaux ! »
« N’êtes-vous pas content, quand même ? » demanda la fille dans une trêve de son conflit.
« Oui, je suis content. Pourtant c’est trop tard. Il fallait le faire quand il était vraiment indispensable. Et peut-être, si l’on avait fait à temps, avec une série d’œuvres nécessaires et appropriées, comme celle-ci, le monde ne serait pas ainsi gravement… »
Il avait baissé la voix, de la peur que le garçon fût le fils d’un policier. Juste le petit enfant entendit ce dernier mot : « malade ».

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On est à Rome en 2045. Une ville assez changée, mais encore une fois dans sa typique et unique façon de changer : par stratifications successives, tout en gardant l’ancien à côté du nouveau, la laideur à côté de la beauté.
Beaucoup de choses se sont passées… Depuis à peu près vingt ans, les hommes ont cessé d’entretenir de conflits graves entre eux, à Rome comme dans le reste du monde. Ils se sont finalement affranchis de la télévision et des pièges de la consommation, en retrouvant la capacité de vivre simplement. Pourtant, la plupart des gens vivent isolés, quitte à participer de temps en temps à de grandes bouffes alimentaires ainsi qu’à des rassemblements accompagnés par des musiques tribales et obsessionnelles.
Rome est encore la plus belle ville du monde. Mais un régime invisible domine au-dessus de tout (et de tout le monde). Les forces opposées se sont réciproquement annulées. Cela a déclenché une colossale régression. Les hommes de bonne volonté, sans en avoir une véritable conscience, ont le sentiment précis qu’il faut faire quelque chose, mais ils ne savent pas par où commencer.
Dans les dernières dix années s’est imposée l’idée du « parti transversal ». Une machine ou plutôt une boîte infernale (avec à l’intérieur tout ce qu’on peut imaginer ainsi que son contraire) qui pourtant obtient presque le 90 % des votes à des élections-farce (avec la participation d’un nombre d’électeurs de plus en plus exigu).
Même le Pape, en 2045, est devenu transversal, venant d’abord à des accords secrets avec les autres religions, ensuite en disparaissant de Rome, sinon physiquement, du moins visuellement.
Rome ce n’est plus « caput mundi ». D’ailleurs, il n’existe même plus la notion de « banlieue ». Chaque lieu est à la fois centre et périphérie. N’importe où, les hommes ne manquent de rien. Ils doivent pourtant respecter une espèce de « pacte de non-belligérance » qui brouille les différences, tout en corrompant, petit à petit, les individualités, même les plus marquées et originales.
Cette « mutation » peut être en fait considérée comme un effet indésirable d’un médicament « sauve la vie ». Fille de l’exclusion de toute violence humaine, elle risque de conduire l’humanité à traîner sa vie dans un manque total de passions, de désirs, de rêves. Les hommes ne sont plus capables d’aimer.
L’incommunicabilité, l’ignorance et, surtout, l’ignorance de l’histoire sont devenues dominantes.
À la tête des Administrations, il n’y a plus les managers (comme en 2005) ni les psychologues (comme en 2015), ou les généraux (comme en 2025). Les vétérinaires (régnant en 2035) ne sont plus à la mode non plus.
En 2045, on voit de plus en plus s’affirmer comme fiable la profession des investigateurs privés.

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Cela fait qu’un beau jour Nero, un homme grand et lourd, aussi paresseux qu’intelligent, jusque-là presque inconnu, est nommé Magistrat des Eaux du Latium. Il peut bien recouvrir cette charge, car il ne s’agit plus d’un problème technique. Maintenant, le problème de l’eau, comme celui de l’air, du bruit et de la pollution électromagnétique a été brillamment réglé.
Pourtant, dans l’administration publique serpente un virus très contagieux. Celui-ci rend de but en blanc fous et non fiables tous ceux qui l’attrapent. Par conséquent, ceux qui dirigent la machine administrative doivent protéger l’établissement vis-à-vis des risques de sabotages continus.
S’agit-il de réactions irresponsables ? Ou alors assistons-nous à la naissance d’un nouveau régime ?
D’ailleurs, la situation est déjà plutôt obscure. Nero, tout en travaillant avec le maximum de zèle — coude à coude depuis des années avec Arco, son collaborateur fidèle —, ne sait même pas qui est en réalité son chef !

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Péniblement seul, Nero est devenu lui aussi incapable d’aimer. En plus, il ressent une étrange inquiétude. D’abord l’attitude de « l’establishment transversal » vis-à-vis de son métier d’investigateur, auquel ces gens invisibles ont essayé d’attribuer un profil asses modeste : les dirigeants de l’Intendance ne doivent pas fouiller jusqu’au bout ni surtout selon une logique quelconque. Ils doivent se borner à feindre de faire cela.
« Qui va vraiment profiter de cette platitude ? Comment faire pour sortir de cette nouvelle “Fahrenheit” ? » dit souvent Nero, à voix haute. Et récemment, dans une de ses rares promenades autour de l’immeuble de l’Intendance (où il occupe la chambre 514 au cinquième étage), Nero a de but en blanc « saisi » que cet étouffement des sens et des relations entre les humains est un Mal gravissime et décide de travailler dorénavant pour le Bien.
Il ne se laissera pas impressionner. Mais, si quelqu’un s’aperçoit des actions déstabilisantes de Nero ? Combien d’obstacles devra surmonter notre héros ?

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La Rome de 2045 est très belle.
Mais Nero ne la voit pas depuis… il ne sait même pas depuis combien de temps. Il la traverse ou, pour mieux dire, la transperce à grande vitesse sur un étrange « train-ascenseur », le transportant depuis son domicile à la Balduina jusqu’au bureau à l’aspect de bunker, via Tintoretto.
C’est Arco, son collaborateur, qui voit Rome pour lui. Mais lui aussi n’a pas toujours le temps d’observer attentivement ni de retenir des images ou des scènes de vie. Il doit toujours courir, tout comme le hollandais de la fable, se tenant toujours prêt à enfoncer le doigt dans la digue. Des fois, très rares, il s’agit d’une seule digue. D’autres, plus fréquentes, de six à dix digues par jour. En véritable bouche-trou, Arco ne trouve pas le temps pour raconter à Nero ce qui se passe dans la « ville de plus en plus muette », nonobstant les trous bouchés et les catastrophes évitées.
De façon subliminale, il perçoit qu’il y a quelque chose qui ne marche pas dans ce monde apparemment parfait. Les gens sont toujours embêtés, les femmes font des soupirs capables d’arrêter la circulation.
Un jour, un petit incident oblige Arco d’interrompre sa course. Il appelle Nero pour lui communiquer son arrêt d’un ou deux jours. Dans l’agitation, il lui échappe des mots mystérieux dont il s’étonne en premier. Des mots venant de qui sait où : « Il faut trouver un vieux projet ».
Toujours sans savoir en nom de qui il parlait, Arco ajoute : « Si l’on avait suivi ce projet-là, on n’aurait jamais eu de catastrophes ! »
Tout de suite après Nero descend dans le sous-sol du palais, via Tintoretto. Dans une boîte métallique (ayant les clés encore engagées dans la serrure), il y avait des documents, des cartes postales, des photos, des dessins, des lettres, des livres et des billets éparpillés. Dans un sac en plastique, une pile de feuilles dactylographiées. À la main un titre gribouillé au feutre : « Journal de débord »…

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Avec enthousiasme, Nero s’apprête à entamer son voyage dans un personnage mystérieux dont il ne connaît qu’un faux nom, trouvé sur le verso d’une carte postale avec un typique paysage de Naples : Nino.
Bien tôt, il s’aperçoit pourtant des énormes difficultés qu’il doit surmonter. Il n’est plus capable d’écrire (peut-être, il ne l’a jamais su ; et probablement à l’école personne ne s’est chargé de lui apprendre quoi que ce soit). Il fatigue à se concentrer dans la lecture. Il a, surtout, un pénible impact avec tout ce « vécu » (effectivement un enchevêtrement assez difficile à contourner).
Nero voudrait tout cataloguer, ranger chronologiquement ces matériaux aussi compliqués, les « transférer » sur son ordinateur invisible, croix et délice de ses journées statiques, dernier expédient de la technologie, qu’on pourrait « activer » dans le noir le plus rigoureux, rien que par une série d’impulsions mentales précises et codées… Mais il n’est pas en condition d’en pouvoir profiter.

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En définitive Nero, l’investigateur immobile, ne réussit pas dans son entreprise. Il y a quelque chose de mystérieux dans ce dossier qu’il n’ose pas franchir. Car il se rend compte que sa façon d’investiguer est devenue avec le temps de plus en plus pragmatique et grossière et qu’il n’est surtout pas en condition de suivre les labyrinthes d’un esprit angoissé pour en tirer des suggestions utiles. Mais, en fin de compte, qu’est-ce qu’il recherche ?
Il glisse assez tôt dans le découragement. Dans l’incapacité de voir d’autres voies ainsi que d’autres moyens pour déchiffrer cette humanité inhabituelle et en définitive étrangère, il a la tentation de jeter le dossier « Nino » dans le fleuve, l’unique chose tout à fait limpide, désormais.
« J’ai envisagé un déplacement à l’île Tiberina », dit-il à Arco. « Là, aux Urgences, on m’enleva la dent de sagesse. À ce temps-là, c’était en 2025… je ne pesais que soixante-six kilos. Sorti de l’hôpital Fatebenefratelli avec ma mère, j’avais fait une petite promenade sur la grève… » Mais Arco le convainc à ne pas lâcher prise.
Ce sera lui qui se déplacera pour explorer les lieux évoqués dans les papiers de Nino, qu’on a finalement identifié comme l’ancien Magistrat des Eaux, prédécesseur de Nero. S’il était encore en vie, il serait peut-être sur le point d’accomplir ses cent ans.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 avril 2014

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Terrasse sur Rome

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Dans une belle journée d’octobre 1999, trois amis montent à pied depuis le quartier de la Balduina jusqu’à l’un des sommets du Monte Mario, tout en renouvelant un itinéraire autrefois habituel et rituel. En fredonnant la vieille chanson « Pensiero » (1), ils atteignent la Pinède de Belsito. En longeant la clôture métallique (protégeant un ruisseau presque invisible), ils arrivent au pont de fer. Ils poursuivent leur chemin en côtoyant le vieux Fort Trionfale, tout en se souvenant, avec quelques imprécisions, des taudis des sans-abri. Dès qu’ils arrivent au Zodiaco, ils se lancent comme d’habitude vers la rambarde en bois, négligeant de jeter même un œil dans le bref couloir d’arbres qui mène au prestigieux Observatoire. Aux deux coupoles blanches pointées vers l’infini comme un kaléidoscope privilégié ils préfèrent le truc à monnaies offrant à tout le monde la possibilité de se rapprocher un peu de ce serpent de maisons blanches en deçà et au-delà du fleuve…

002_dallo zodiaco (1) 180Rome, vue depuis le site panoramique du Zodiaco, près de l’Observatoire astronomique de Monte Mario (12° 27′ 08,40″ E de Greenwich), au début des années 1960.

Une fois de plus, dès qu’ils s’accoudent à la rambarde, les trois amis constatent que depuis ce panorama convoité on ne voit pas Rome dans les yeux. Difficile d’ailleurs de trouver de points de repère dans ce magma de ciment et de travertin que la perspective écrase. S’il n’y avait pas la coupole de San Pietro, cachée derrière les arbres sur la droite, on dirait même que celui-ci n’est pas le panorama de Rome. D’ailleurs, pour voir un morceau de la merveille créée par Michel Ange il faut se pencher dangereusement en avant dans le vide… « En voyant la ville ainsi, on a la sensation qu’elle nous tourne le dos, observe Giancarlo (2), agitant sa maigre silhouette ainsi qu’une énième cigarette. C’est le point panoramique le plus élevé, mais c’est un cinéma de seconde vision ! » D’ailleurs, leurs visions personnelles sont très intimes et fragmentaires, de la ville ainsi que de la vie. Giorgio (3), le plus grand, s’aventure dans la description d’une Rome que personne ne voit en dehors de lui. Pietro (4), costaud aussi, mais doué d’une surprenante souplesse, retrace des tares mystérieuses et sombres, cachées peut-être dans les coulisses d’une Rome qu’on ne voit pas. Giancarlo, venant de Turin, fait des considérations plus immédiates sur le rapport visuel entre la ville et le ciel. « Pourquoi cette brume légère, presque invisible et pourtant si gênante ? » demande-t-il.

003_dallo zodiaco (2) 180Rome, vue depuis le site panoramique du Zodiaco, près de l’Observatoire astronomique de Monte Mario (12° 27′ 08,40″ E de Greenwich), au début des années 1960.

Ils s’asseyent dans la terrasse ensoleillée du grand bar Zodiaco, au milieu de gens engagés dans des questions d’importance extrême. Giancarlo, le dos au panorama, considère avec émotion les deux frères qu’il a devant. Combien d’expériences (et de batailles) ont-ils partagées ? Giorgio et Pietro lui racontent les tristes vicissitudes lors de la récente perte de leur mère, Éva. Coude à coude avec Giorgio, à sa gauche, la belle Sara, blonde aux longs cheveux, les yeux cachés derrière des lunettes de soleil Ray-ban, se trouve coincée dans une rencontre cruciale avec Edoardo, assis à droite de Giancarlo. Inévitablement, les mots se croisent d’une table à l’autre. D’un coup, Edoardo attrape une serviette en papier avec l’inscription ZODIACO en l’offrant de façon maladroite à Sara pour qu’elle essuie ses larmes, bien visibles au-dessous des lunettes ; Giancarlo, qui écoutait distraitement le récit de Giorgio (passionné, mais à voix basse), saisit immédiatement le drame du couple voisin. Suivant sa naturelle franchise, qui lui cause toujours de nouveaux ennemis, mais aussi d’amis indéfectibles, il se moque d’Edoardo, en lui disant carrément : « Voilà ! Et maintenant, tu l’as vexée… Elle pleure… »

004_dallo zodiaco (3) 180Rome, vue depuis le site panoramique du Zodiaco, près de l’Observatoire astronomique de Monte Mario (12° 27′ 08,40″ E de Greenwich), au début des années 1960.

Mais Edoardo, ravi entre-temps par une scène tout à fait inhabituelle, dépiste tout le monde : « Qu’est-ce qu’il arrive, là-bas ? » dit-il en indiquant la plateforme panoramique. Le portable à la bouche, la jeune fille châtaine aux yeux verts, qu’il avait notée avant de se déplacer dans la terrasse, est en train de parler avec quelqu’un. Elle hurle dans son outil diabolique comme le ferait un technicien de la tour de contrôle de l’Aéroport. Tout le monde découvre son ascétique prénom : Assunta. Près d’elle, un petit groupe de garçons très désinvoltes lui pose continûment des questions pour qu’elle les transmette à son interlocuteur. Angelo, son frère, est en train de voler sur Rome, il paraît et disparaît du côté de San Pietro. On dirait qu’il s’entraîne dans une initiation céleste. Frère et sœur se racontent l’un l’autre leur vie ainsi que tout ce qu’ils voient. Il voit Rome d’abord dans une photo aérienne, ensuite plus de près, tout comme la verrait une mouette haletante en train d’effleurer les toits. — Demande-lui s’il a rencontré le Diable ! — Demande-lui s’il connaît quelqu’un, là-haut, j’ai besoin d’une recommandation ! — Demande-lui si je peux faire un tour avec lui… (celle-ci est une femme). — Demande-lui s’il a vu le pape en promenade sur sa terrasse (cette question n’est pas idiote, car le minuscule aéronef avait longuement voltigé en dehors du camp visuel de ses suiveurs, juste en correspondance de ce qui reste des États pontificaux). Au fur et à mesure que les questions d’Assunta deviennent difficiles, les réponses commencent à manquer. Jusqu’au moment où le petit avion, pour manque d’essence précipite sur le musée de la Marine de la piazza Maresciallo Giardino. Une foule de curieux remplit le lungotevere ainsi qu’une vaste zone circonstant, juste au-dessous de leurs yeux. Giorgio est en train de conclure le récit de la mort courageuse de sa mère. Edoardo dit à Sara : « Je le sais, tu espères ».

005_zodiaco 1 180 Giovanni Merloni

(1) chanson de Peppino di Capri

(2) (3) et (4) Dans ce conte-récit, les trois amis — Giancarlo, Giorgio et Pietro — seraient, selon mon imagination affectionnée, Giancarlo Pajetta, Giorgio et Pietro Amendola, trois personnages incontournables où l’intelligence ne se séparait jamais d’une grande humanité. Tous ceux qui les ont connus ou entendus parler, ne pourront jamais en oublier la voix. D’ailleurs, une grande amitié liait Giancarlo Pajetta à Giorgio Amendola ainsi qu’à sa famille. Quant à moi, j’ai entretenu, surtout jusqu’au moment du départ pour la France, une longue et fraternelle amitié avec Pietro Amendola et sa famille.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 avril 2014 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.