Les abstrus voyages et la candide arrogance de Jean-Jacques Travers

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« Ma première rencontre avec Jean-Jacques Travers date de 1951. Jean-Jacques était arrivé en Finlande, au sortir d’une Grande École parisienne, après avoir traverséà pied la Laponie entre Kirkenes et Inari, venant de Norvège où il avait survécu en exerçant diverses occupations dont celles de Vendeur de sandwiches, Fossoyeur, Soutier à bord d’un vieux vapeur norvégien entre Tromsö et le Spitzberg, Docker, Bûcheron et même Valet de ferme… À Helsinki, il avait finalement déniché un travail de Correspondancier Franco-Anglo-Germano-Suédois dans une Société d’Import-Export. Quant à moi, j’étais venu en Finlande pour y étudier la langue Finnoise et les langues apparentées.
Après la Finlande et la Scandinave, il a vécu au Brésil, est passé par l’Argentine, le Chili, Cuba, le Mexique et même la Chine… Il a appris le Portugais et l’Espagnol. Il a épousé une Brésilienne. Ils vivent maintenant en France et sont grands-parents… »
Voilà un portrait fidèle du poète Jean-Jacques Travers que dessina à la fin des années 1950 Robert Austerlitz, professeur au Département de Linguistique de la Columbia University de New York.
Un poète de la « traversée » et de la nostalgie qui a ressenti la nécessité impérieuse « de vivre » avant de se raconter ou de s’interroger sur les questions universelles de l’existence. Mais, ce tourbillon de voyages réels à« travers » des mondes éloignés et difficiles, cette soumission volontaire et enthousiaste aux difficultés de langues presque impénétrables, ne suffisent pas à expliquer ce qu’on ne pourra jamais expliquer dans la force expressive d’un vrai poète.
Je vous laisse lire ces poèmes ci-dessous — ne représentant qu’une petite pointe d’iceberg d’une vaste œuvre sans failles — sans plus rien ajouter. Car vous-mêmes y trouverez la réponse à la question primordiale de Jean-Jacques Travers : « Et si j’étais Chagrin/ Immuable, incolore,/ Nostalgique et perclus,/ Entre le Pas-Encore/ Et le Déjà-Plus ?… »
Giovanni Merloni

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Giovanni Merloni, Torquato Tasso Particulier du tryptique Oubli et sagesse, huile sur toile 90 x 270 cm, 1990

Les abstrus voyages et la candide arrogance de Jean-Jacques Travers

Immanence
Qu’avaient-ils donc ces jours et ces nuits d’Autrefois
Pour flamber de tels feux en notre souvenance ?
Ne saurons-nous jamais parmi tous nos émois
Épeler les frissons de nos incandescences ?

Qu’ai-je donc oublié dans la fuite des jours ?
Quelle étoile a manqué pour baliser ma route ?
Me voici tout confus et mes élans trop gourds,
Convulsé d’à-peu-près, de chagrin et de doute…

Quel infime détail a fait surgir l’absence,
Quand tout m’était ferveur au seuil de l’Infini ?
Les jardins enchantés ont fané leur fragrance
Et nos regards fiévreux sont désormais ternis.

Le Temps dérape et fuit : Tout n’est plus qu’apparence,
Faux-semblant ou récit de bonheurs illusoires.
Rien ne rappellera la candide arrogance
De nos frissons froissés de moiteurs dérisoires…

Lorsque tu reviendras de tes abstrus voyages
Je serai là, hurlant mon impatience en gage…
Et tout ton corps si doux que l’absence m’a pris,
Je l’étreindrai… Jusqu’aux racines de ton cri…

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Prescriptions
Quand le souvent rêvé n’est plus qu’une habitude,
Quand les regrets anxieux pleurent le désormais,
Devrai-je malgré moi taire mes plénitudes ?
Seul, ce que j’ai perdu m’appartient à jamais…

Quand mes penchants secrets n’auront plus de saison,
Quand l’essentiel sera de ne plus retenir,
Tous mes songes déçus deviendront sans raison :
Hélas, pour se donner, il faut s’appartenir…

Heure mauve
…Je ne sais si je suis le remords ou l’envie
De frissons enroués au vent des abstinences :
Tu vis si nue en moi qu’il me faudra ma vie
Pour oser te vêtir du linceul de l’absence…

Passante
Sous le noir de ses bas vers un haut d’insolence,
Mon regard à surpris une pâleur obscure
D’où m’épie et m’obsède une lisse béance
Qui m’invite à rêver de soyeuse échancrure…

Femme soudain croisée, un bref instant ténu,
Je ne puis que songer, par-delà mes abîmes,
Qu’il me faudra mourir sans même avoir connu
Le secret jamais su de ta saveur intime…

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Odyssée
Je vivais de ferveurs et de grâces intimes,
Mon temps se confondait avec mes sortilèges,
Mon Espace accédait à l’au-delà des cimes
Sans jamais m’étonner de si hautains cortèges…

J’escaladais sans peur le fracas des saisons,
Les déserts de silence et leur brumeux tangage,
Octroyant, imprudent, sans rime ni raison,
À d’étranges tourments mon avenir en gage…

J’allais donc, impérieux, sûr de mes alchimies
Sourdant de l’infini d’obscures déferlances.
Déjà je pressentais sous la cendre endormie
D’indicibles regrets aux languides dolences…

Et c’est ainsi qu’un soir je ne fus plus qu’Absence :
Désormais sans pouvoir, et mes élans enfouis,
Je m’invente un Passé, reflet d’une Présence
Dont les échos crispés s’essorent dans la nuit

Riihimäki (Finlande), décembre 1951

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Hypothèse
Et si j’étais Chagrin,
Chagrin d’un autre Temps,
Chagrin d’un autre Ailleurs ?

Et si j’étais Chagrin,
Voyeur impénitent
D’impassibles rumeurs ?

Et si j’étais Chagrin
Immuable, incolore,
Nostalgique et perclus,
Entre le Pas-Encore
Et le Déjà-Plus ?…

Métamorphoses
Ces myriades d’instants
Déjà franchis, déjà lassés,
S’entassent désormais figés
En leurs rades bouffies…

Et TOI
Dont j’espère la venue
En mon ciel trop changeant,
Seras-tu ma Durée ?

Quant à moi
Pour TOI
Je serai VENT…

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Véhémences
J’ai vécu d’autres jours, j’ai connu d’autres lieux,
J’ai rêvé d’autres soirs, j’ai veillé d’autres morts,
J’ai tremblé d’autres soifs, j’ai humé d’autres cieux,
J’ai hâlé d’autres cœurs, j’ai hanté d’autres sorts,
J’ai hélé d’autres voix,
J’ai halé d’autres croix…

J’ai vu les nuits d’enfer, étouffé sous les chocs
Du vent polaire abrupt éructant sa rancune,
Et j’ai pleuré, livide en des déserts de rocs,
La mer polie et moite aux branchages de lune…

Et des destins confus, verdâtres et vitreux,
Ma pauvre âme a craqué sous le gong des bourrasques,
Emmêlant ses sanglots aux suintements visqueux
Du sang des printemps morts aux parfums lents et flasques…

Mort au soleil ! Mort aux étoiles ! Mort au jour !
Viennent la nuit, la tempête et ses noirs supplices !
En ricanant le vent pourchasse mes amours
Dans les ruisseaux bourbeux, boursoufflés d’immondices…

Helsinki, 4 juillet 1952 (À Robert Austerlitz)

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Adieu, Finlande 
Adieu hélas, adieu mon grave et grand amour
Je garderai de toi l’éternelle pensée
Que le Destin clément, à l’aube de mes jours,
Dévoila le Bonheur à mon âme étonnée.

Pour ces soirs si joyeux, pour ton clair regard lisse,
Pour tes lourds cheveux blonds à mes doigts si soyeux,
Pour ton parfum secret où le mystère glisse,
Pour tes frissons profonds au rythme impétueux.

Pour ta bouche enfantine, ardente et veloutée
Que j’écrasais brutal pour l’entendre gémir
Ta plainte qui montait ravie et saccadée
D’un temps passé lointain, lointain sans avenir,

Ô Finlande, frais songe éblouissant d’enfance,
Réponds, me fallait-il vraiment venir ici ?
Pour ce premier sanglot de mon cœur en partance,
Et pour ton souvenir, Ô Finlande, Merci.

Chaque moment qui fuit emporte notre rêve
Vers un cruel Obscur d’où nul n’est revenu,
Et notre Amour ne fut qu’un répit, une trêve
Pour nos destins mêlés, un instant confondus…

(À Mary Ann)

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Rive gauche
Je ne reverrai plus les tours de Notre Dame
Ni les matins d’avril sur les quais endormis,
Je ne reverrai plus, et ce m’est tout un drame,
Ni mes parents, ni mes amours, ni mes amis…

Si loin de Toi, Paris, en cette fin de terre
Je ne peux qu’invoquer mon enfance songeuse
Le long de tes trottoirs, quand tu m’étais frontière
Pour mes pas vagabonds en ma saison heureuse…

Paris, si loin de Toi, je sais certaines rues
Qui m’auront vu flâner bien plus que de raison…
Dans la nuit qui tremblait sur tes berges écrues
J’ai tellement rêvé mes futures saisons…

Et Vous, mes ponts moussus, Ô Vous, que vous soyez
Des Arts, Petit ou Neuf, Double ou de Saint-Michel,
Ce soir je me souviens : Mon tout premier baiser,
Ce fut sur l’un de vous… (Dirai-je un jour lequel ?…)

Oserai-je espérer qu’au détour du Destin
Je puisse encore un soir entendre tes rengaines
Au fond d’arrière-cours aux doux pavés disjoints
Dans la fauve ferveur d’un dimanche de traîne ?…

Tierra del Fuego (Chili), octobre 1955

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Après cette poignante lecture, une petite voix s’ajoute que il me semble opportun de citer. C’est la voix de la fille du poète, Silja Travers qui dit, parmi d’autres considérations, qu’il serait « vain de tenter une quelconque analyse ou de se mettre en quête d’un message ou d’une finalité. Ainsi qu’il a vécu et écrit, le poète vivra et écrira encore et toujours de plus profond de son propre univers, seulement attentif (et avec quel ferveur !) à ses plus intimes repères. Ce qui donne sa force au poète, c’est à la fois sa capacité d’aimer et son sens du dérisoire, la chance et l’espace qu’il consent au hasard, son don inné pour percevoir le bonheur et le chagrin. Il sait qu’ici-bas on souffre, on perd, on pleure. Mais il sait aussi qu’avec son cœur on aime, on donne… Et on écrit… »

P.-S. Ceux qui désirent contacter Jean-Jacques Travers pour lui adresser des commentaires ou pour en savoir plus sur son oeuvre poétique, en dehors d’un éventuel commentaire à cet article, peuvent écrire à la Société des Poètes Français : 16, rue Monsieur le Prince, 75006 Paris, ou bien adresser un mail à : stepoetesfrancais@orange.fr

Des moyens possibles, 1975 (Ossidiana n. 33)

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Des moyens possibles (1975)

Des moyens possibles
pour refouler ce chagrin
dans les tréfonds abîmés de l’âme
pour le transformer
comme tu dis
en fleur violette et rouge
en trophée du jour de fête.

Des moyens possibles
pour ne pas avoir besoin
de ton parfum ni de ta trompeuse
ressemblance à l’amour.

Des moyens possibles
pour graver dans ma grotte secrète
la passerelle de tes personnages.

Si tu étais de mes photos la cible,
tu refuserais ton accord à mes enquêtes,
et pourtant je sais bien ces images :

en bohémienne indisponible,
tu briserais les pas de la fête
sans risquer pourtant de gages ;

en villanelle incorruptible,
tu hocherais pensivement la tête
t’absorbant dans d’étranges mirages

en comédienne incoercible,
tu jouerais un acte sans queue ni tête
joyeusement assise sur les bagages

(susurrant et même scandant
la musique douloureuse
d’un voyage que nous ne ferons pas
d’une étreinte merveilleuse
qui n’arrivera pas
non plus)

Des moyens possibles
pour retourner à la terre,
à la joie indicible
de saveurs banales ;
pour atteindre l’indifférence,
tout en frôlant une existence
sombre et inhumaine.

Des moyens possibles
pour faire sortir ma vie
hors de ce petit mal
insidieux
gigantesque
ancestral.

Des moyens possibles
pour refouler ce chagrin
dans les tréfonds abîmés de l’âme
pour le transformer
comme tu dis
en fleur violette et rouge
en trophée du jour de fête.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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Le moment est venu, peut-être, 1975 (Ossidiana n. 32)

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Le moment est venu, peut-être (1975)

Le moment est venu, peut-être
de nous expliquer ce mal-être
qui se dérobe ou se cache
dans les coulisses sombres
où ma volonté sans relâche
de t’avoir sans encombre
se rencontre ou se mêle
avec ta silhouette frêle
paniquant aux cordes de cette estrade
trop étroite pour notre promenade

(Moi, maladroit, exagéré,
revêtu de laine en strates ;
toi, à moitié nue, égarée
presque évanouie et distraite).

Le moment est venu, peut-être
d’ouvrir grand une fenêtre
sur ce qui flotte derrière
mes mots larmoyants
(devenus ritournelles),
sur ce qui danse devant
tes silences sévères
(et ta beauté solennelle).

« Juste avec toi je demeure
puisque sans toi je meurs »,
par cette phrase, ma chère,
je n’ai pas été sincère,
ni prêt à assumer vraiment
les primordiales chimères
que tu me promets en souriant.

Car il me touche, à moi aussi,
de me mettre à nu
et qu’il arrive à mon insu
(en mourant dans tes bras,
même au milieu d’un cri
de joie assez violente),
d’être possédé — hélas ! —
par une étrange agonie
en manque des paroles
(perdues dans cette étreinte).

Et voilà le mystère éclairci :
plus que je me déshabille,
plus que je me rhabille ;
plus que je souffre un petit tort,
plus que je deviens grand et fort.

Tandis que je m’effondre,
j’ai peur de me morfondre
donc j’ai besoin d’une trêve
du recul, de sages rêves
en quête du pourquoi.

Vais-je deviner, en passant
ce que sont vraiment
l’amour, la vie, pour moi ?

Giovanni Merloni

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Pour nous dire encore adieu (Zazie n. 10)

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Pour nous dire encore adieu

I
Tout en nous désintégrant
dans les méandres de l’absence,
nous restons agrippés pourtant
tous les deux — quelle indécence ! —
à la vie.

À quelle vie ?

Je t’avais perdue mille fois,
mille fois je t’avais trouvée,
raide dans la pénombre,
et bien pelotonnée
dans une grimace sombre.

Mille fois je t’avais conquise
par des paroles impromptues
justes ou déplacées, exquises.

Tandis que toi, en un seul jour,
en un seul moment
essayant de le faire distraitement,
sans malaise ni sanglot
tu m’as quitté par deux justes mots.

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II
« La vie continue », dit-on.
La vie ne cesse de tourner
(autour d’un aiguillon
telle une vis d’horloger) ;
la vie jamais n’arrête
de creuser d’ulcères
tout en multipliant
nos estomacs, nos œsophages,
en plus de nos viscères.

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III
Ô nouvelles solitudes
dans le vide voltigeant
de nos pas endoloris !

Il nous reste à découvrir
de plus en plus encombrant
le chagrin sans quiétude
de mille nuits, tombant
sur nos tristes yeux noircis.

Nous allons rencontrer
le désespoir noyé
dans cette pluie jaunie
qui fait son doux métier
sur nos bras engourdis.

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IV
Désormais, cette vie journalière
ne nous appartient plus.
Elle se promène, à présent, étrangère
au-delà de la vitre
et c’est une vie printanière
empruntée
sans aucune apparence de souci
par milliers de silhouettes anonymes
ou de gueules en manque d’abri.

Si d’ailleurs une souffrance se cache
dans des puits insondables
dans des gouffres invisibles
les abîmes des autres
qu’ils soient même terribles
ne pourront ressembler
au chagrin quotidien
de mon manque de toi
de ta séparation de moi.

Jusqu’à quand — ô allégresse ! —
la vie même vient nous voir,
amenant des caresses
dans nos derniers couloirs,
où les gens nous câlinent :
il n’y a pas de sentinelles
pour cette étrangeté rebelle
de nos mots qui dessinent
de gribouillis de vie.

Après l’adieu des corps,
c’est ici que nos âmes
se sont retrouvées impatiemment
pour se dire encore
au jour le jour
adieu

Giovanni Merloni

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Par la seule force de ton sourire, 1975 (Ossidiana n. 31)

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Pour mes lecteurs les plus fidèles.
Comme vous l’avez vu, je suis en train de prolonger la pause annoncée avant la reprise de la publication du Strapontin. Cela dépend essentiellement de la nécessité de trouver un rythme le plus cohérent (ou le moins incohérent) que possible avec mes exigences vitales, où s’impose comme central le travail de peintre (qui demande, quant à lui, une organisation très stricte et méthodique de la journée ainsi qu’une consécration constante).
En cette situation, il suffit d’un petit contretemps (familial ou physique), pour m’enlever au jour le jour « le bon esprit » — il y a trente ou quarante ans, on aurait dit « l’inspiration » — pour rendre efficacement ce que je veux dire.
J’utilise ces « temps vagues » pour publier des poésies venant pour la plupart du passé. Je ne fais que les choisir, les traduire, les « adapter » comme l’on ferait avec une pièce de théâtre sentant un peu la poussière. Mais j’essaie d’être fidèle à l’esprit du temps concerné. Car chacune de ces poésies s’inscrit, petit à petit, dans un « monde retrouvé » qui a réellement existé et existe encore, qui sait où, dans les souvenirs tout à fait inattendus et hasardeux de ceux et celles qui ont partagé leurs vies avec la mienne dans les mêmes lieux.
Ce ne serait pas à moi de le dire, mais il est évident que tout ce travail de restitution de mon « zibaldone en lignes coupées » (ou si l’on veut en vers) fait pendant, depuis le commencement, avec le Strapontin ainsi qu’avec l’idée qui est à la base du Portrait inconscient.

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Par la seule force de ton sourire (1975)

Une grande scène hivernale:
les pas d’une femme élégante
attentive à ne pas s’effondrer
au milieu de la boue et de la neige ;
deux cents étudiants
aux regards effarés
(haletant contre l’air raréfié,
s’interrogeant
sur leur rôle à inventer,
se réjouissant
de cette façon inattendue
de vivre les rues) ;
mille soldats morts
sur une grande fresque murale ;
des couples d’amoureux
enchevêtrés comme des écharpes,
soudés comme des soupirs gonflés,
distraits et boiteux
comme des fils de fumées.

Le grand détachement
même inhumain
vis-à-vis des émotions
des passions, des douleurs.

La grande solitude
des jours de grève
où l’on finit par savourer
la grandeur des chances
la mesquinerie
de nos humaines limites
le plaisir rassurant
du retour aux origines
aux lectures difficiles
à l’écoute d’une chanson.

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Tandis que le disque
reproduit à l’infini
l’écho obsessionnel
d’un hymne à la vie
(en nous absolvant
pour un petit instant
de nos obligations morales) ;

tandis que le caillou
glisse de notre poche
(le caillou de douleur et de sang
qu’on aurait dû lancer
en haut dans le pigeonnier
pour provoquer la pagaille
en réveillant
l’humanité tout entière) ;

chante, me dis-je,
chante, vole mon petit oiseau héroïque,
n’hésite pas à lancer,
généreusement,
dans la mêlée,
ton corps effiloché
maladroit et pourtant tendre
jusqu’à vaincre
par la seule force de ton sourire
l’hypocrisie du monde ;

chante, si tu veux
briser les attitudes rebelles
de ta belle, découvre
le secret qui s’épouse
aux besoins péremptoires
aux appels sourds et invisibles
recouverts d’écailles
et de parfums exotiques
d’une femme seule ;

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chante, même avec la bouche
grimaçante, les lèvres séchées
par la fatigue
de journées ternes,

chante des mots en vers,
déversé-y les sentiments que tu as,
cache comme tu peux
l’amertume,
la nausée, le vide sublime
de ne pas partager jusqu’au bout
des idéaux communs ;

chante, avec ta gueule émaciée
et pourtant attentive,
développe finalement
(jusqu’à te rendre insupportable)
l’exercice
de l’intelligence la plus critique
de l’ironie la plus sarcastique
du calme le plus lucide
et froid.

Giovanni Merloni

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L’art de la rencontre « fatale » (Zazie n. 9)

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L’art de la rencontre « fatale » (2007)

Terrible rencontre, ce jour-là,
hantée par de boueuses mémoires,
de sirènes glissantes,
d’étreintes lâches,
de douceurs impitoyables.

Terrifiant verbiage embrouillé,
consacré à toi, à moi-même.
Énième révérence
(souple et pourtant accablante)
à une honteuse beauté
qu’on ne peut pas toucher.

Territoire âpre, sauvage gymkhana
parmi des verres et des parfums,
essayant d’esquiver
ton sourire, ton rouge à lèvres
ton petit geste en retrait.

Terreau sur mon corps
précocement endolori.
Dans tes soupirs niés,
dans la censure
de tes promesses,
dans l’élan châtré
de tes sourires,
toi, prisonnière,
moi, aviateur au départ.

Propriétaire de pagodes,
de maisons de thé ombragées,
ô douce sommelière d’âpres ciguës,
je voudrais désespérément te louer,
m’inclinant hardiment envers toi
et non, hypocritement,
vers ce caporal-chef somnolant
ne faisant pas bonne garde.

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Tu voudrais me conduire en arrière,
dans un ancien passage
(bien vivant et pourtant avili,
délirant, amnésique
prolifique et réactif,
devenu bien taciturne,
s’effondrant volontiers
dans l’oubli).

Tu le voudrais, toi qui passes
quelques centimètres derrière moi,
sur un pont aérien de barques
d’une rive à l’autre,
pensive.

Giovanni Merloni

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Je me suis aligné, 1975 (Ossidiana n. 30)

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Je me suis aligné (1975)

1.
Je me suis aligné
sur des hommes combattifs
pour travailler avec eux,
pour construire ensemble
des alternatives
dans le cycle infini,
dans le conflit pérenne
des choses :

il n’y a pas de travail
sans une lutte acharnée
sans qu’on ne s’arrête
à réfléchir ;

il n’y a pas de véritable liberté
sans qu’elle ne devienne
le patrimoine de tous ;

il n’y a pas de civilisation
ni de culture,
sans une société toujours éveillée.

2.
Je me suis aligné
sur ceux qui croient
dans les hommes
dans les idées.

Je me suis aligné
contre l’ignorance
contre l’arrogance
du pouvoir.

Je me refuse
de me déclarer organique
à une révolution sans les hommes
à un arrangement harmonique
fictif ou libéral
des contradictions.

Je me refuse de parler
juste pour désacraliser
juste pour scandaliser.

Je refuse de me créer une île
pour y être oublié
et assiégé.

3.
Je ne suis pas à l’aise
avec les avant-gardes
provinciales, livresques,
groupusculaires.

J’en écoute pourtant les voix
essayant de courir à rebours
contre les rapides
d’une ruineuse chute de tension
d’un nivèlement médiocre
des comportements.

Je renonce à marcher
en contre-courant
parmi les désespérés
d’une élite sentimentale
filant sur un radeau bien étroit,
volontaire, sans culottes,
me réjouissant d’une voile
anarchiste, désinhibée
(dont se passent très bien
tous ceux qui produisent
tous ceux qui exploitent).

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4.
À la veille de la bataille,
les camarades scrutent le marais.
Le silence est bruyant
parce qu’on est encore
trop peu de monde
l’ayant compris :

LA RÉVOLUTION
N’APPARTIENT PAS
ENCORE
AUX MASSES

Avec nos maisons brûlées
(pour démêler les gaucheries
d’une philosophie précaire),
notre sacrifice serait
une exécution sommaire
dont la télévision ne parlerait jamais.

(On dira que c’est à cause
de l’interruption d’un service
d’une calamité naturelle
d’un manque de réseau
cellulaire)

Personne ne parlera
de celui qui travaille en souffrant
en se blessant les mains
en s’épuisant dans le vin
dans l’incapacité d’aimer
de comprendre les autres
de rayer sa propre
écorce somnolente
ou de faire levier
sur les petits rites de la vie
pour de nouvelles conquêtes
pour de nouvelles forces
pour de nouvelles luttes.

5.
Dans nos débats
combien de fois
nous nous découvrons
inaptes à deviner
une vérité commune ?
incapables d’étudier
ni d’écrire ou de lire
ensemble ?

Nous débarquons alors
sur de vieilles philosophies
ou d’histoires des prophètes,
sur des personnages charismatiques
sur des pèlerinages.

Nous nous arrêtons au vague
d’amitiés méfiantes,
tandis que notre doigt violet
enfoncé dans la digue
arrête juste un instant
la mécanique inéluctable
de l’amour entre les fourmis,
de la guerre entre les fourmis,
du travail riche d’inventions
(mais dépourvu de science)
des fourmis, de la fantaisie
grande comme une fourmilière
des fourmis.

Giovanni Merloni

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Tu étais la lumière sur le balcon (Nuvola, 1971)

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Tu étais la lumière sur le balcon (1971)

Tu étais la lumière sur le balcon,
chaude comme une main
dans une goutte.

Tu étais triste,
même dans ton sourire
effilochant mon rêve.

Tu étais l’incertitude
entre adieu et au revoir
s’ajoutant
à l’étrange inquiétude
dessinée par ta bouche souple,
sculptée par tes cils écarquillés,
filmée au ralenti
par les gestes inutiles
de tes mains agrippées
à la rambarde.

Je t’embrassais, serrant
dans les peignes de mes dents
une femme-oiseau sévère
ébahie, étrangère.

Tu te rebellais, douteuse,
prête à fuir, jetant
ta voix pleine de colère
sur mon être imprudent.

Il reste dans ma bouche
la saveur triste du sang
et les restes épuisés
de nos corps enchevêtrés.

Notre vie, loin de nous,
nous incombe tout de même,
immobile et mouillée,
dans le son détendu de l’été.

Giovanni Merloni

campo de fiori anni 80 (8)

Giovanni Merloni

P.-S. Pour ceux qui s’intéressent à mon parcours, voilà ci-dessous la traduction de la première version de ce texte.

Tu étais la lumière sur le balcon (1971)

Tu étais la lumière sur le balcon,
chaude comme une main dans une goutte.
Triste, dans ton sourire, comme dans mon rêve.
Tu étais ce tragique entretien d’adieu
dessiné sur une bouche souple,
sculpté sur des cils écarquillés,
filmé au ralenti dans les gestes inutiles
des mains sur la balustrade.

Je t’embrassais, serrant dans l’étreinte
de mes dents une femme nue
qui se démenait et hurlait heureuse,
répandant son cri sur mon corps.
Il restait dans ma bouche
la saveur du sang et les restes grisâtres
de ce corps immobile et mouillé
dans le son détendu du silence.

Giovanni Merloni

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 5 avril 2014

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Ballade du moi-narrateur, 2005 (Solidea n. 16)

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Ballade du moi-narrateur (2005)

Moi, narrant,
toujours fatigué,
toujours ambulant,
je voyageais incertain
dans le monde aimé
tout en me dérobant
à son corps abîmé :

autant de roses
j’en ai touché

autant de larmes
j’en ai pleuré.

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Moi, errant
entre amour et envie
entre mégalomanie et guerre,
j’ai creusé des monts de mystère,
j’ai bu des fleuves de folie.

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Moi, narré,
toujours désargenté,
toujours harcelé
par des créditeurs de faveurs
(que je ne savais pas exaucer)
par des négatrices de baisers
(que je ne savais pas voler).

Au fond du train
qui m’a dévoré
moins que serein
j‘étais angoissé.

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J’ai écrit dans une boîte
faufilée dans une trappe
roulante.

J’ai écrit de jet et de pisse
en me transformant
en couleuvre qui glisse.

J’ai écrit depuis le berceau
des menaces à une fille
perdue dans le troupeau.

J’ai écrit sur ta martingale
que tu m’avais transmis la gale
par ta fureur bestiale.

J’ai écrit sur la comète
une pensée d’ascète
ne me désaltérant jamais.

J’ai écrit la trame
d’une exaltante flamme
ne me comblant jamais.

J’ai écrit en diagonale
ma hantise ancestrale
végétale et animale.

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J’ai cessé d’écrire,
car enfin c’est égal :

à quoi bon toute gloire
si jamais le chagrin s’arrête
si la douleur m’encage
si la fille va disparaître
que quelqu’un d’autre caresse
derrière une coulisse
ou dans une trappe ?

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Giovanni Merloni

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4 avril 2014

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Je pourrais devenir même insouciant, 1975 (Ossidiana n. 29)

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Je pourrais devenir même insouciant (1975)

Je pourrais devenir même insouciant
en donnant à vous tous
ma joie provisoire d’être ici,
gesticulant devant vous,
essayant avec vous
l’immobilité, juste ici
nulle part ailleurs.

Je pourrais m’immerger
dans les draps enchanteurs
d’un clown impénétrable
et tout en souriant froidement
(en pleurant chaudement)
grimper sur un fil transparent

avant de finir là-haut
dans cet autre monde inutile
où l’on vend sans trop réfléchir
des escargots et des glaces
aux enfants.

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Giovanni Merloni

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