Un « je » partagé (Le Strapontin n. 39)

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Alexander Dmitriev, Paysage de Crimée, acrylique sur toile

Ma chère Virginie,
Je ne sais pas par où commencer, tellement les événements récents me dépassent. J’espère que tu me pardonneras, donc, si je dirai tout en désordre, suivant le flux chaotique de mes émotions.
Oui, des émotions, agréables et violentes à la fois, n’ayant rien à voir, bien sûr, avec tout ce qu’il nous arrive… Peut-être, je suis dans cet état pénible, dans cet égarement de moi-même parce que c’est la première fois, après des siècles, qu’une forte émotion se déclenche en moi en dehors de celles que tu me procures au jour le jour, mille fois pas jour…
Évidemment, il y a quelque chose d’autre qui se réveille en moi, revendiquant mon attention ! Un côté de moi ou, pour mieux dire, un deuxième moi qui dormais hiberné dans ma grotte de poils hirsutes…

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Photo de Noelian Grimniov

Non, Virginie, tu n’as aucune raison de t’inquiéter. Si une mèche a explosé provoquant une nouvelle brèche dans mon équilibre déjà précaire ce n’est pas pour un nouvel amour. Je n’aime que toi ! Je ne sors de chez moi que pour venir te chercher, « même seulement pour te parler », comme disait une fameuse chanson.
Je n’aime personne en dehors de toi, et pourtant une voix, un mot dans une lettre, une enveloppe dans une malle… La chaîne humaine de l’auto conscience peut-être…
Je vais tout t’expliquer. Je n’arrêterai pas jusqu’au moment où j’aurai la sensation précise de t’avoir mis au courant de mon changement et que tu disposes de tout ce qu’il te faut pour me comprendre.
(Je cours à la fenêtre sur le boulevard. Même si la matinée est bruyante et que l’air n’est pas exactement celui que tu respires dans tes promenades au bord de la mer… J’ai besoin de fixer ce vide en mouvement et de me calmer. Voilà, j’ai avalé une gorgée d’eau, j’ai compté jusqu’à dix…)
(D’ailleurs, j’aimerais que toi aussi, tu prennes une pause, avant de juger quoi que ce soit autour de ce que je vais te dire. Profite donc du fait que tu es si lointaine… Figure-toi, une véritable enveloppe de papier ! De combien de temps aurait-elle besoin pour arriver chez toi ? Nous sommes collés l’un à l’autre, comme le cul à la chemise… Et pourtant c’est un casse-tête, toutes les fois que je dois franchir cette frontière « au cul de la lune », comme tu le dis… C’est peut-être à cause de cette séparation chagrine que j’ai perdu l’habitude de penser à moi, de m’occuper de questions aussi profondes et graves que longuement négligées… Prends une petite heure de vacances, sors de chez toi, emmène Touffe dans un des magnifiques endroits qui t’entourent, assieds-toi sur un banc écarté ! Imagine que je suis là, concentré dans le lancement de cailloux en forme de soucoupe sur le poil de l’eau de la mer-lac… Te souviens-tu de mon embarras et de ton agacement ? Quant à moi, je ne me souviens plus bien de ce qui occasionnait nos petites brouilles…)

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Photo de Noelian Grimniov

Pourtant, je te connais. Tu n’es pas capable d’interrompre la lecture de cette lettre, quitte à me dire, un jour, que tu n’en savais rien, que tu ne l’avais même pas reçue, cette lettre, glissée probablement parmi des messages indésirables !
Voilà, disons que c’est moi qui ai pris une pause, en suivant pour me distraire ta silhouette en Technicolor, contrainte à bondir derrière le petit chien en noir et blanc que tu as emprunté au fameux film célébrant justement le lieu de tes promenades quotidiennes. Je ne cesse de t’aimer, mon insaisissable Virginie ! Et pourtant…
Hier, je flânais dans le quartier des deux gares en me demandant pourquoi nous vivons lointains et aussi pourquoi les autres tessons de ma mosaïque (ou puzzle) se sont éloignés de moi… En fait, j’étais juste devant Saint-Laurent, absorbé par l’observation du petit jardin qu’on a récemment aménagé sur le côté de l’église… J’étais concentré précisément sur le corps noir et blanc d’un clochard dormant au milieu des pigeons, lorsqu’une voix de stentor m’a appelé :
— Nino ! Que fais-tu là ?

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Photo de Noelian Grimniov

Je crois que cette voix a résonné plusieurs fois dans mes oreilles avant que je m’en aperçoive. Quand je me suis retourné vers elle, j’ai reconnu avec une gêne instinctive un monsieur que j’avais rencontré deux ou trois fois sur le Palatino, le train reliant Paris à Rome. Je l’avais baptisé Monsieur Strapontin, car il semblait toujours demeurer dans le couloir du carrosse et qu’il ne cachait pas le typique air coupable de tous ceux qui sont dépourvus de billets…
— Vous êtes le clandestin ! lui dis-je pour essayer d’interrompre son flux de paroles qui avaient déjà brisé ma méfiance initiale.
— Et vous, vous êtes le réfugié !
Comme je te disais, ma petite, je n’avais pas de service à rendre ni d’engagements personnels qui me pressaient. Donc, il fut assez facile pour M. Strapontin de me détourner vers un bistrot du canal Saint-Martin… Avant d’emboucher la rue des Récollets, je ne m’étais pas aperçu que ce « revenant ferroviaire » n’était pas seul… Oui, Virginie, avec Nevio Malgiornin, l’homme du train que j’appelais Strapontin, il y avait cette femme dont je t’avais écrit, sans recevoir à ce sujet une réaction de ta part. (Encore une fois une lettre que tu n’as pas lue, probablement.) Bon, que tu t’en souviennes ou pas, c’était bien elle ! Cette femme brune, à l’âge indéfinissable, avec un je-ne-sais-quoi d’érotique et d’interdit en même temps, était la même voyageuse que j’avais vue bourdonner autour de Nevio comme le ferait une mouche autour des immondices.
— Je vous présente Annie Livingroom ! me dit cet homme sentant le tabac vieilli des dossiers des compartiments de deuxième classe. On y va ?
Surpris par cet « On y va ? » tout à fait déplacé, je me dirigeai tout de même vers l’Atmosphère. Mais le local était bourré de monde, soit à l’intérieur soit dans la terrasse, d’ailleurs très étroite. Madame Livingroom souriait. Quant à Malgiornin-Strapontin, il s’arrêtait souvent pour faire des photos avec son portable.
— Je ne voudrais pas aller trop loin, dis-je. En fait, pour moi c’était déjà inconcevable d’avoir rencontré ici, à Paris, deux individus comme ceux-là hors des stricts alentours d’une gare. Imagine-toi ce que je prouvais à l’idée de m’en éloigner encore plus…
— C’est une très belle journée, dit Annie Livingroom. Asseyons-nous au long du canal !

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Photo de Noelian Grimniov

Je te vois étonnée et perplexe, Virginie. Ou alors c’est moi qui ne sais pas comment j’ai pu tomber dans un piège inextricable, dont peut-être je ne sortirai jamais, même après ma mort.
Bref, je reviens au fait. Nous trouvâmes assez tôt un banc libre en haut, juste en face de l’écluse Saint-Martin. Nevio Malgiornin avait une petite valise que je n’avais pas notée. Il me la consigna presque à moitié de notre rencontre en me fixant dans les yeux.
— Nino, me dit-il, vous êtes italien vous aussi. Et je devine dans votre regard une sincère passion pour le roman de la mémoire…
— Heureusement, vous n’avez pas de boulets aux pieds, ajouta Annie Livingroom.
— Et votre nom, Meraviglion, révèle une générosité d’esprit que le mien, Malgiornin, ne possède pas ! conclut Nevio.
On ne me donna même pas le temps de comprendre quoi que ce soit. Strapontin-Malgiornin avait hâte de monter sur le premier train et Mme Finestrino-Livingroom était déjà prête à l’accompagner à la gare de Lyon. À la vitesse de l’éclair, je les vus disparaître comme en un fondu de cinéma. Tout de suite après, j’ouvris la valise. Elle était pleine de photos et de lettres…

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Photo de Noelian Grimniov

Une enveloppe scellée par une signature illisible avait été épinglée à une cravate rouge. Elle était justement destinée à moi :
« Nino Meraviglion,
Excusez-moi si je m’adresse à vous sans trop de manières. Mais je pense qu’après quelques perplexités initiales, vous trouverez mes considérations acceptables et partageables aussi. Nous ne sommes nés sous le même soleil pour rien, tous les deux ! En plus, vous êtes bibliothécaire et cela vous ajoute de la sagesse et de l’acuité visuelle en plus. Vous ne pourrez pas rester indifférent quand vous vous accouderez sur ce gouffre rempli de mémoires comme un œuf ! Vous comprendrez, en lisant cette lettre et plus encore en vous emparant de ce petit trésor, les raisons qui m’ont poussé à abandonner… »
J’ai la main fatiguée, ma petite. Cela me coûte moins, en fait, écrire directement, librement, plutôt que copier ou traduire… Peut-être parce que je passe déjà des journées entières avec mes bibliographies, mes catalogues…

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Photo de Noelian Grimniov

Non, ce n’est pas la main. C’est l’estomac qui m’enlève le souffle. Car en fait ce mystérieux compatriote, dont je ne réussis pas à retenir le nom, par un formidable choix de temps, a su placer sa marchandise… Il m’a proposé ou, pour le dire mieux, m’a imposé un échange. Au lieu d’un échange de personnes, il voulait que j’assume sa mémoire, c’est-à-dire son âme… et moi, j’ai accepté !
Voilà les mots exacts qui m’ont convaincu : « je vous confie tous les matériaux que j’avais recueillis au fur et à mesure, avec le but, notamment, de dénouer certains événements qui ont fait déclencher un à un, d’une façon diaboliquement logique, les passages de plus en plus critiques de ma vie. J’espère que vous serez toujours à la hauteur de votre nom : réfractaire au scandale ainsi qu’à tout étonnement inutile et, en même temps, disponible à donner sans réserve vos merveilles au monde ! »

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Photo de Noelian Grimniov

Il est évident que ce monsieur va tourner le dos à tout cela. Il a décidé de jeter dans un puits noir tout ce qu’il avait patiemment reconstruit, peut-être imagine-t-il de se laver la conscience, ou alors de se distraire de tout ce qui le trouble en profondeur. Il a décidé, je crois, de ne pas toucher à ses nœuds gordiens les plus douloureux.
Il m’a diligemment expliqué les circonstances qui ont précédé cette décision, en la rendant tout à fait possible : « au cours de mes fréquents voyages pendulaires », écrit-il, « j’avais connu Monsieur Strapontin, alias Nevio Malgiornin. Il a gentiment accepté de prendre ma place toutes les fois que cela était nécessaire. C’était pour me protéger, pour contourner d’éventuels scandales et surtout pour ne pas subir la rage redoutable de quelqu’un des membres de ma vaste famille. Au commencement, cette expérience a été sympathique, agréable même. Toutefois, les difficultés ne manquaient pas. J’avais un penchant pour Madame Finestrino, et cela rendait affreusement jaloux Nevio. J’ai dû lâcher prise, mais j’ai voulu le faire sans admettre mes intentions secrètes. On s’est rencontrés à la gare d’Orbetello Scalo, dans la Toscane du sud. Il m’a proposé de partir avec Annie… Évidemment, si j’avais accepté il m’aurait tué en me jetant du train… Alors je lui ai consigné ma valise et je suis parti en vacances avec ma famille… »

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Photo de Noelian Grimniov

En lisant ces mots, je suis resté abasourdi et même écrasé. Assis sur les marches du pont juste en face de l’Hôtel Nord, je regardais, incrédule, ce gigantesque amas de papiers menaçant de glisser au-dehors de son cachot. Une fois refermée la valise, j’eus la tentation de l’abandonner, en l’encastrant entre un arbre et la poubelle municipale… mais, de but en blanc, j’ai changé d’idée.
Cet italien qui avait jeté l’éponge avait dû longuement discuter avec Nevio, avant de se décider à lui confier sa propre vie. Quant à Nevio, il avait eu peut-être de très bonnes raisons pour penser à moi.
Dois-je donc assumer sur moi cette tâche de reprendre l’histoire du Strapontin comme si c’était la mienne ? Puis-je m’autoriser quelques escamotages ?
Je devine tes typiques expressions de stupeur ironique, Virginie : tu te demandes si je suis en train de faire le pacte avec le Diable ; si, à mon tour, je ne vais pas me débarrasser moi-même de ma propre mémoire ! Je ferais le vide pour accueillir le plein de souvenirs d’un autre ! Mais, non, ne t’inquiète pas ! Je n’en serais pas capable. Je garderai soigneusement ma mémoire personnelle dans un disque dur, bien verrouillé et protégé dans un coffre de la BnF… Disons que je pillerai librement de l’un des deux puits ou de l’autre…
Il n’y a que deux difficultés… La première, je ne suis pas né dans le quartier de la brèche de porte Pia au lendemain de la Libération. La deuxième difficulté, j’aurai l’haleine sur le cou de Mme Finestrino, alias Annie Livingroom… J’espère que tu ne seras pas jalouse, Virginie, si de temps en temps elle vient me rencontrer à Paris pour suivre l’évolution de mon récit…
Mais, serai-je à la hauteur de ce défi ?
Je t’embrasse avec une chaleur infinie…
ton Nino, pour la vie

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Photo de Noelian Grimniov

P.-S. J’ai intercalé avec les premières photos que j’ai trouvées dans la valise. Peut-être viennent-elles d’un voyage de son propriétaire avec un ami photographe dont je rechercherai les traces !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 2 avril 2014

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Au milieu de deux barques, 1975 (Ossidiana n. 28)

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Au milieu de deux barques (1975)

Venise éclate,
éclipsant ses mains noueuses
dans l’étendue marécageuse
de gestes submergés.

La couleur du jour
rebondit, stupéfaite
dans ton corps haletant
dans ton sourire étincelant ;
mais déjà
tes mots téléphonés
s’éloignent en écho.

Peut-être, tu voudrais
arrêter le temps
pour qu’on ne doive pas
se dire encore adieu
depuis cette étrange
brève rencontre
au milieu de deux barques.

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Giovanni Merloni

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Éloge du finestrino (Zazie n. 8)

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Éloge du finestrino (2014)

J’aime regarder dehors
depuis le finestrino
m’accouder dans le vide
depuis une rambarde
depuis le comptoir d’un bar.

J’aime dialoguer
(assis dans mon lit
à quatre heures du matin)
avec les fantômes
traversant le noir
(j’aime aussi espérer
qu’enfin la nuit m’apportera
son conseil agité).

À force de me pencher
depuis les gouffres, les ponts
et les tours hardies
il arrive toujours le moment où
tout devient clair
et que je comprends
ce que je suis
ce que je devrais faire.

Il suffit d’un instant
pour saisir brusquement
le sens de la vie
et ses voies fabuleuses
à la vitesse du train,
de ses voix mystérieuses…

Et pourtant,
par de petits trucs
ou des dires caducs
je m’oblige toujours
à reprendre la routine
du voyage à rebours :

je regarde au-dedans
du compartiment,
je tourne le dos
au panorama
et j’avale depuis le calice glacé
une gorgée de vin blanc
sans trouver la passion
de sauter
attrapant l’occasion
de ressusciter.

Sans jamais changer
ni me décider.

Que ferais-je d’ailleurs
sans mes endroits extrêmes,
sans mes puits ou miroirs
(le train, la rambarde,
le comptoir du bar
et ce noir sans bout) ?

Comment pourrais-je
sans me risquer, cycliquement,
dans un rêve,
éviscérer les entrailles
de ma vie ?

Giovanni Merloni

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Riche d’un enthousiasme sans abri, 1976 (Ossidiana n. 27)

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Riche d’un enthousiasme sans abri (1976)

Prochainement, je reviendrai
parmi mes camarades ;

dans peu de temps
je reprendrai l’habitude
de ne pas me scruter ;

rapidement je retournerai
à ma gueule ingénue
et je rirai
comme avant
par exaspération
parce que je serai,
en ce moment-là,
distrait ;

peut-être demain
je participerai de nouveau
à cette bagarre spasmodique
contre le temps
à ce tourbillon des paroles ;

d’un moment à l’autre
je redeviendrai jeune
drôle et gentil
riche d’un enthousiasme
sans abri.

Giovanni Merloni

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Dans le cœur sombre et noir de la rue, 1964 (Ambra n. 38)

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Dans le cœur sombre et noir de la rue

Deux maisons s’effondrent « en bas »
dans le cœur sombre et noir de la rue.

Parmi les têtes, les capotes, les colombes
a jailli ton visage chéri
Tu sais, il y a du monde, tu me dis agacée.
Ou par ton tic aux doigts te désespères :
Je n’ai pas envie de vivre encore
et tu ajoutes : — aide-moi !

Nous marchons, étirant le matin
embrouillant les lumières
les saveurs. Coule encore
sur nos têtes de la terre,
du soleil, par éclairs.
Tu t’écries, sautillant sur ton pas :
Aide-moi !

Je descends à nouveau
ne croyant qu’à ce ciel
triste et blanc.
Tu es morte, petite tranche
d’un carnage de cette ère,
petit arbre séché
que des bombes ont troué. Désormais,
tu es la terre nue, sans fruits
qui pourtant donne l’amour.

Les maisons ouvrent
leurs lumières étincelantes
du matin à la nuit
et l’on est mieux comme ça :
moi, complètement seul
toi, peut-être,
complètement morte.

Parmi des maisons blanches
où le soleil flotte
imprimé ou peint
ta mort rit, bien heureuse.

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Giovanni Merloni

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Le train est parti, il nous a séparés, 1964 (Ambra n. 37)

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001_disegno train001 180Le train est parti, il nous a séparés

Le train est parti, il nous a séparés
nous jetant sur des terres hideuses
nous ravissant même les paroles.

Au départ, c’était toi qui essayais
à me donner des caresses,
des raisons,
et pourtant tu m’étais séparée
par cette vitre
par ce voyage t’affairant
par ces autres t’adressant
la parole.

Le train est parti
emportant son bagage fragile
qui pourtant traîne ignare
dans la course précipitée.

Ce quai sans bagages
rassemble ce torrent de larmes
inutile, sot, douloureux
qui pourtant reste ici, immobile,
pour toujours.

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Giovanni Merloni

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Ô page blanche de l’avenir (Zazie n. 7)

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Sortir
Me dérobant a la vue
tout en empruntant la rue,
sortir dans la cohue
comme une chanson perdue.

Sortir en haillons
me faufilant un pantalon
un chapeau sans façon
et rien que des chaussons
endossés dans l’action.

Sortir des couloirs
des cauchemars noirs
piétinant les trottoirs
arpentant le comptoir
d’un bistrot aux décors noirs.

Sortir en allégresse
de tout esprit de finesse
étreignant avec tendresse
une fausse déesse
remplacée par l’ivresse.

Sortir d’une destinée
déjà écrite, abîmée
me donnant l’air fâché.
Sortir de toute idée
fixe et bouleversée.

Sortir librement
sans changer continent
rien qu’allant et venant
par le désir ardant
jusqu’à Ménilmontant.

Sortir sans un mot
me sauvant dans un cachot
en attendant Godot
derrière une table de bureau
voilà le grand boulot

que je vais faire !

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Laisse tomber ces mots caducs
Essaie d’autres trucs !

Sors de l’autobiographie
Tente l’anatomie
Roule-toi dans la gastronomie
Accélérant l’utopie.
Plonge-toi dans la cacophonie
Oubliant la poésie.
Note sans jalousie
Toutes les alchimies
Inventées par boulimie
Nonchalance ou folie.

Viens donc dans l’atelier
On t’apprendra à marcher
Utilisant les gags du métier
Sans rien devoir inventer.

Derrière la poussière qui le couvre
Immense et bourré comme un Louvre
Tout un monde te s’ouvre !

À toi la liberté !

Balustrade ou rambarde
Illusion triste ou hagarde
Enfance sombre ou pénarde
Notre jeu de pure fiction
Tremplin de la déraison
Ô page blanche de l’avenir
Te fera rajeunir

!

Giovanni Merloni

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Couloirs II/II (Le Strapontin n. 38)

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Habitant à Paris depuis sept ans, je me suis habitué aux couloirs en plein air constitués par les boulevards, les trottoirs et les rues qui sillonnent le corps de la ville par de petits ou grands canyons. Je me suis tellement affectionné aux tunnels du métro ainsi qu’aux passages couverts (aux vitrines éteintes ou étincelantes) que je ne les vois même plus. Et je ne m’étonne pas non plus des grandes galeries des musées ainsi que des hôtels particuliers. Quant aux couloirs typiques des immeubles haussmanniens, je les connais aussi, comme d’ailleurs je sais par cœur les façades en pierre de taille, les toitures en ardoise, les tuyaux en fonte et surtout les chambres de bonnes couronnant ces architectures qui résistent très bien à l’usage du temps.
Au début des années 1960, à Rome, mon idée de couloir ne pouvait que se restreindre aux deux ou trois que j’eusse connu directement et même physiquement, où j’avais joué avec mon frère ou hésité, avant de partir à l’école ou de reprendre confiance, au retour de l’école, avec les lieux et ses habitants. Sinon, mon idée archaïque pouvait s’élargir à des couloirs rentrant dans une autre catégorie, plus étrange ou étrangère : les couloirs associés au sentiment de la souffrance et de la peur.
De ces temps, je n’avais pas encore visité le Palais Royal de Caserta tandis que j’avais marché dans les couloirs de Versailles et dans de nombreux châteaux de la Loire que ma mère m’avait fait avaler comme des médicaments miraculeux. Pourtant, ma fantaisie galopait lorsque j’allais au cinéma (d’essai, à la française) avec ma tante Augusta et qu’on se demandait très naïvement, en sortant, ce que le réalisateur avait voulu signifier… Comme il arriva dans le cas de « L’année dernière à Marienbad » d’Alain Resnais.
Ce souvenir, précis et fuyant en même temps — une maison avec des cheminées et des grandes glaces, ainsi que de lustres suspendus dans une espèce de brouillard visuel de la mémoire… Cet hôtel particulier qui ne manquait d’escaliers ni de couloirs se superposait et se mêlait dans mon élémentaire fantaisie avec les couloirs connus, réels et douloureux.

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C’étaient les couloirs qu’on devait parcourir — hésitants et légèrement apeurés — pour aller visiter la tante Maria. Chez elle, on trouvait la quintessence de la bonté qui trahissait pourtant une impressionnante fragilité, dont on restait toujours touchés avec l’inévitable pulsion à la fuite immédiate et vertigineuse vers des terres plus sûres.
C’était d’abord le couloir de la maison de mon grand-père via Tagliamento, où dans les tout premiers temps de ma mémoire enfantine habitaient encore mon oncle et mes tantes… La chambre de Maria était au bout. Rarement, elle se levait du lit catafalque. Rarement, elle quittait cette chambre toujours propre où tout était rangé, ou caché dans le premier tiroir de la commode… Si je compare maintenant ces ambiances de sœur carmélite avec le sac volumineux en plastique que j’ai « sauvé » de l’oubli et de l’indifférence, je me demande si Maria était consciente de l’énorme volume de jeu représenté par ces centaines de feuillets gribouillés avec son hésitante écriture… ces « cartoline » postales en forme d’enveloppe qu’elle remplissait voracement, en changeant souvent l’orientation du texte.
Il y a des années désormais, juste après la disparition de cette tante, que j’allais visiter de moins en moins dans sa dernière maison de retraite, j’avais emprunté une poésie d’elle pour mon roman [« Rome ville éperdue »]. Ce qui m’avait fort étonné, cette poésie, ressemblante moins à un texte chéri qu’à la liste des courses, avait été écrite sans façon, avec des mots que je dirais « rompus » ou « mangés », des rares survivants d’un champ de bataille de ratures et de taches d’encre bleue. L’étonnement se mutait en merveille lorsque je m’apercevais de l’absolue perfection qui jaillissait enfin du texte copié.
Donc j’imagine [j’en suis presque sûr] qu’en prenant le temps et le calme pour ranger ces « cartoline » dans l’ordre de leur expédition [chose tout à fait faisable pour quelqu’un qui dispose d’une loupe], se chargeant ensuite d’une transcription fidèle, on ne trouverait pas que l’explication de cette rébellion spasmodique prolongée tout au long d’une vie, assez longue, d’ailleurs. Si l’on mettait dans les notes au bout de la page toutes les joutes quotidiennes — les expressions comme « comment allez-vous ? » ainsi que les petites préoccupations, plus ou moins pressantes ou sincères, envers les diverses membres de la vaste famille et de son entourage d’amis et d’interlocuteurs habituels —, ce qui reste révèlerait la même surprenante et inexorable logique que j’avais par hasard reconstruite en recopiant cette poésie.
C’est un peu l’opposé de ce qui se passait — apparemment, selon la légende — avec Mozart. Celui-ci écrivait d’emblée des partitions parfaites, en belle calligraphie musicale, comme si c’était la dernière réécriture de son œuvre qui au contraire, jaillissait spontanément et prodigieusement comme une source d’eau du fond d’un volcan.
Pour Maria, c’était le contraire. Tout était caché, inaccessible : une véritable forêt pétrifiée qu’un prince azur aurait dû briser de toute son énergie amoureuse…
Assez tôt, le couloir de mon enfance fut remplacé par celui de Mantoue, où ma tante se rendit un jour pour être plus proche d’un psychanalyste qui avait su réveiller en elle, pendant une brève saison, une ébauche de désir d’une vie normale.
Or, vous savez que Mantoue est la patrie de Virgile, peut-être le plus grand poète en langue latine, le guide de Dante dans l’Enfer et le Purgatoire, l’Homère des Romains…
À Ferrare, juste à côté, vécut une vie très digne l’Arioste, celui qui transforma l’épopée des chevaliers des armes et des amours en tragédie moderne et théâtre multiple, tout en donnant la naissance aussi au premier feuilleton après les « Mille et une nuit » et le « Decameron » du Boccace…
D’ailleurs, Mantoue est tellement proche — géographiquement et dans l’esprit — de Parme, la patrie de Giuseppe Verdi, qu’on la considère justement comme une province émilienne en terre de Lombardie.
Elle est surtout une splendide ville à mesure d’homme se plongeant dans des étangs aussi magiques en hiver que redoutables en été avec leurs multitudes de moustiques affaimées de sang… Tous ceux qui ont visité la Chambre des époux de Mantegna dans le Palazzo ducale ainsi que la Maison du Thé avec les fresques de Giulio Romano ne s’en oublieront plus de leur vie.
Combien de fois a-t-on fait étape à Mantoue pour aller voir la tante Maria ? Je ne saurais pas dire. Certes, mon père était très dynamique, aimait traverser le nord de l’Italie pour se donner des prétextes. Passer au moins un jour à Venise et aussi, surtout à Cesena et Sogliano, là où ses racines l’attendaient toujours les bras ouverts. Donc on passait assez souvent par Mantoue, en essayant d’amener un peu d’allégresse et de brusque insouciance dans cette chambre au lit blanc… Mais tôt ou tard, on en sortait, libérés avec les jambes lourdes.
Pourquoi ne sortait-elle pas ? Pourtant, il y avait eu une époque où cet homme gentil — qui s’était un jour marié— l’avait accompagnée en voiture tout au long des étangs, ou plus loin, visiter la toute petite ville de Sabbioneta, un véritable joyau ! En ces escapades-là, Maria descendait de voiture, faisait quelques pas avant de s’assoir sur un banc public protégé par l’ombre rassurante d’un vieux platane.

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J’espère que je ne manquerai pas de respect à la mémoire de Maria en rappelant qu’en famille — tout en ressentant des sentiments d’angoisse pour cette dérive de l’auto-exclusion, qui n’avait d’ailleurs rien de mystique ni de religieux — on plaisantait un peu autour d’un des symptômes les plus récurrents de cette pathologie, qu’on soignerait peut-être plus efficacement aujourd’hui… Elle essayait parfois de localiser ses malaises qui d’habitude convergeaient sur le dos ou plus en bas…
Son frère Dodo, oubliant d’être son préféré, ayant peut-être peur lui-même d’une telle fragilité, essayait de minimiser cette situation grave en déclarant que Maria n’avait en réalité qu’une forme de « culo-giro », c’est-à-dire de « cul-tournant ». Cette expression, relevant de nos ignorances et incapacités sans bornes, fut prononcée depuis de milliers de fois, toujours en baissant la voix…
Au début des années 1960, dans notre famille, un magnétophone fit sa comparution, au nom très bien ciblé. GELOSO, c’est-à-dire JALOUX… Ce fut l’occasion pour nous amuser dans des imitations de sketches de la radio ou de la télévision ainsi que pour de petites histoires farfelues.
J’avais alors quinze ou seize ans, dans cet âge transitoire où l’on a le sentiment que tout va bientôt changer et pourtant on traîne encore dans une espèce de manège sans personnalité ayant l’unique mérite de nous distraire… Tandis que mon oncle, écrasé par les devoirs incessants, aimait se réfugier de temps en temps dans la fantaisie. Son chef d’œuvre — que j’avais inutilement gardé dans un tiroir avant de m’apercevoir que le ruban s’était complètement démagnétisé — ce fut un long monologue inspiré et poétique qui avait un titre très charmant et mystérieux : « L’année dernière à Mantouebad » !
Plusieurs ans après, mon oncle avait loué une chambre dans mon cabinet professionnel où tout son travail d’avocat se condensait dans une bibliothèque qu’il rangeait continûment. J’aimais tellement mon oncle que je le laissais toujours libre sans rien lui demander. Sans vouloir, j’obtenais ainsi ses confidences, parfois embarrassantes. Un jour, entre sérieux et facétieux, il me dit : — sais-tu que parfois j’ai la sensation d’avoir, moi aussi, le « cul-tournant » ?

Giovanni Merloni

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 mars 2014

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Couloirs I/II (Le Strapontin n. 37)

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Le couloir de ma première maison ; celui de la maison du grand-père Alfredo ; celui de l’université (le jour de l’examen de Science des constructions ou les jours et les nuits de l’occupation en 1968) ; celui de l’hôpital où mon fils aîné est né ; celui d’autres hôpitaux, ou maisons de retraite, ou hôtels de catégorie infime…
Le couloir où toutes les portes sont fermées. Le couloir où « sa » porte est toujours ouverte et que je suis obligé d’y passer devant. Le couloir qui traverse Rome ou Paris, rue de Rivoli ou via del Corso. Le couloir, droit comme une épée — la route Émilia —, qui traverse Bologne prenant des noms différents : via San Felice, via Ugo Bassi, via Rizzoli et strada Maggiore.
Le couloir qui ressemble à une coulisse, où les mémoires se confondent comme autant de personnages qui n’ont pas d’abri pour leur identité. Le couloir des photos perdues…

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Voilà une photo de mon oncle Dodo à l’âge présumé de neuf ans, donc en 1927, à la plage de Forte des Marmi, en Toscane. Plutôt maigre de cette époque, il affiche une expression typiquement napolitaine où l’air d’hidalgo se mêle volontiers à des ébauches de moquerie. Pourtant, dans la vie adulte, il s’est volontairement soumis à une vie sévère sinon carrément austère…
Quand j’ai déménagé de Rome à Paris, j’avais fait déjà quelques efforts pour ranger les photos de famille (et les papiers) dans des dossiers ou des albums avec des enveloppes en plastique. J’avais aussi recopié beaucoup de lettres ou textes intéressants concernant les quelques personnages qui ont honoré les familles nombreuses de mes quatre grand-parents. Cependant, rien qu’en considérant le manque de temps et l’inefficacité de mon enthousiasme vis-à-vis d’un travail qui demanderait la maîtrise d’un archiviste — et sans compter les hauts et les bas de cette confrontation avec le passé —, on peut bien imaginer le résultat. Tout a été conservé, tant bien que mal. Unique précaution adoptée pour conjurer la prévisible déception des chers disparus, des soupirs profonds, les yeux levés vers le ciel.
Une fois à Paris, on a dû tout ranger dans une maison dépourvue de couloir. Heureusement, l’entrée était très vaste. Nous en avons profité, transformant les toilettes existantes en véritable salle de bain, sans trop sacrifier le passage. Ce changement a créé un deuxième espace inattendu, que j’ai utilisé pour y ranger les paletots et les imperméables. Sur le fond de ce petit placard inespéré, j’ai obtenu un espace ultérieur, où j’ai pu encastrer une étagère. La « bibliothèque de famille » est là, derrière cette cohue de vêtements sans corps que nous avons appelés « vestibule ».
Peut-être, je possède sans le savoir quelques petits trésors, ou alors quelques tessons d’une mosaïque dont quelqu’un dans le monde pourrait être intéressé. Par exemple des extraits de publications du père et de deux frères de ma grand-mère Agata. Ou aussi des photos dans lesquelles je ne peux pas connaître ni imaginer de reconnaître beaucoup de visages curieux ou de silhouettes bizarres. Sans compter les papiers de mon oncle Dodo qu’il m’a expressément confiés dans l’espoir — extrême et désespéré, avant de mourir — que j’en fais quelque chose…

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Pourtant, chaque fois que je m’approche du « vestibule » — pour chercher une photo ou quelques traces pour reconstruire une circonstance dont j’avais entendu parler —, j’ai l’impression que les vêtements prennent vie.
Un soir, je cherchais la lettre d’un frère d’Agata à Dodo, son neveu, publiée sur un important quotidien, Il Giornale d’Italia. Une lettre très intéressante, d’ailleurs, soit pour le titre (« lettre à un ami communiste ») soit pour la confrontation acharnée sur le thème de la liberté. Dans les dernières années de sa vie, mon oncle Dodo s’était fort rapproché de la position équilibrée de son oncle maternel, depuis longtemps disparu. Au temps de l’article, il se serait fait tuer plutôt qu’admettre une validité quelconque aux considérations de celui-ci.
Avant d’entamer la recherche de cet article, j’étais en vérité hésitant, ou peut-être pas vraiment convaincu de vouloir affronter le sujet…
(Pour accéder à l’étagère, il faudrait carrément enlever trois ou quatre cintres avec leur fardeau, appuyer tout cela sur la commode qui trône au centre de l’entrée et, calmement, examiner les dossiers un à un. On ne le fait jamais ! On essaie de pousser les manteaux vers la droite ou vers la gauche et sortir un dossier à la fois pour en examiner le contenu.)
J’hésitais, disais-je. Et quelqu’un en a profité. Parmi le blouson de cuir que je n’utilise qu’en mai ou juin et le lourd paletot que je garde pour une journée vraiment rigide, il y avait une veste grise, ne faisant qu’une avec une longue jupe noire… Vous ne me croirez pas. Mais, cette espèce de haillon accroché péniblement au cintre devint de but en blanc une force de la nature. Provoqué par cette réaction, je poussai de toutes mes forces pour me frayer un chemin… J’entendis une petite voix : — non, mon petit, tu sais que je suis très compréhensive, mais cette fois, non ! il y a des graves raisons de famille !
C’était ma tante Maria. Elle ne voulait pas. Je crois qu’elle était jalouse de son frère cadet, qu’elle adorait d’ailleurs.
Une autre fois, je cherchais des souvenirs de mon père. Je comptais trouver une complicité pour mes transgressions passées et futures… Cette fois-ci la résistance vint de la gauche. Un complet blanc, avec des chevaux gravés dessus, se gonfla tellement que je n’y pus rien. Là c’était ma mère qui ne voulait pas. Mais cela, je le comprends.
Il est donc très rare que le passage soit facile. Cela arrive par exemple quand je cherche d’innocentes lettres d’amour que ma mère avait reçues avant son mariage… Mon père est toujours là, calé dans son costume gris. Pourtant, il ne m’empêche pas de chercher. Il m’aide même…

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Quand j’ai créé un nouveau blog — à côté de celui qui est consacré aux lectures de textes littéraires ou théâtraux — pour me lancer dans une expression plus libre, fondée sur l’idée du « portrait inconscient », j’ai commencé à fréquenter de plus en plus cette étagère interdite. Au rez-de-chaussée de cette étagère, là où ma femme aurait préféré cacher à jamais des bottes ou de vieilles bandes dessinées de Topolino, je garde les photos de mon père et les miennes. Je ne compterai jamais le total, mais si je sommais toutes les photos décrépites remontant aux années précédant ma naissance avec les photos de mon père, je cumulerais un patrimoine de suggestions assez remarquable. Pourtant, un rapport de force s’installe entre ces témoignages amassés (à décrypter) et la facilité d’emprunter des images de la réalité quotidienne. À quoi bon ?
Les jours passés, par exemple, je cherchais une photo de la barque aimée et disparue. J’aurais pu bien sûr me rendre au lac Daumesnil et en photographier une. Je ne l’ai pas fait. Ce que je me reproche. Au prix de deux billets de bus, profitant d’un après-midi tout à fait salutaire, j’aurais pu jurer que celle-là était Mimì… Je ne l’ai pas fait, gaspillant pourtant trois ou quatre jours dans une recherche vaine.

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Cette expérience décevante a fait d’ailleurs déclencher une activité qui donnera tôt ou tard des fruits. Suis-je opiniâtre ? Quelle est, en fait, la valeur de ces photos de Sienne ou de Perugia dont je ne suis pas toujours sûr si elles sont dans la bonne orientation ou pas ?
Quel rôle vont-elles assumer ces photos peut-être renversées que mon père a enregistré sur la pellicule de ses yeux clairs, derrière ses lunettes noires, tandis que je regardais ailleurs ou que je n’étais pas là ?
Est-ce que la mémoire d’un lieu garde un sens quelconque si cette mémoire n’est pas partagée ?
Oui, bien sûr, un golfe caressé par le soleil peut servir de décor dans une histoire, soit-elle un récit ou une pure invention. Le décalage et même l’absence d’un lien quelconque sont toujours les bienvenus…

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Les couloirs de la mémoire risquent toujours de se transformer en des tunnels sans issue. Et cette voiture que je confonds parfois avec celle de mon père représente bien mon idée contradictoire du voyage.
Oui, j’aime beaucoup m’installer au volant, imposer le silence et décider dans mon for intérieur à quel distributeur d’essence arrêter pour faire pipi. J’aime me faufiler dans les routes de campagne pour me régaler des haltes panoramiques ou des moments de paix dans quelques terrasses ouvertes sur des prés verts.
[Je ne dis rien, bien sûr, au sujet des éventuelles et très rares escapades qui arrivent, hélas, deux ou trois fois dans la vie, où l’on est « seuls à deux ». Situations dans lesquelles la question du volant est absolument secondaire et le but de la sortie pas du tout indispensable…]
Mais j’aime aussi être conduit, avoir la chance de fermer les yeux, de m’autoriser à parler ou me taire, de jouer allègrement le rôle du second pilote collaboratif ou, sinon, devenir transparent, absent, mélancolique, plongé pendant des kilomètres dans mes souvenirs qui n’on pas laissé de traces, opiniâtrement concentré à reconstruire, sur la pellicule baignée de la vitre courante, un visage photographiquement perdu !

Giovanni Merloni

(continue)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 mars 2014

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Jacques-François Dussottier, poète nomade, poète halluciné « à fleur de peau »

Étiquettes

Le poète que je vous présente aujourd’hui, Jacques-François Dussottier fait partie lui aussi depuis longtemps de la Société des Poètes français. Tout en adhérant, comme Michel Bénard, au mouvement poétique des Intuitistes, il a déclaré à plusieurs reprises qu’il privilégie une poésie qu’il qualifierait de poésie de « l’instinct » : « …tous ces « éclairs », ces mots de « lumière » qui dans ma tête 
tournent sans cesse en une ronde souvent infernale,
 cette poésie de « l’instinct » où j’essaie de faire vivre l’émotion, 
le souffle, la tendresse
 et une certaine beauté des mots… »
Jacques-François Dussottier a bien sûr ressenti les suggestions de la poésie picturale et musicale qu’on peut retrouver dans les vers sensuels de Michel Benard ainsi que dans les lyriques dramatiques ou engagées de Vital Heurtebize. Cependant, dans ses vers je trouve quelque chose de particulier se détachant nettement d’une idée classique de la poésie. Comme le dit lui-même, J. F. Dussottier est un poète nomade, un poète halluciné, déraciné et rebelle. Même quand il chante la femme et l’amour, un sujet qu’il maîtrise sans artifice ni exagération, la douleur de l’existence jaillit immédiatement de ses vers comme une deuxième nature ayant une sensibilité à fleur de peau…
Je vous laisse découvrir librement les atouts particuliers de ce poète avec deux renseignements :
— Les trois premiers poèmes ont été extraits depuis le recueil titré « À fleur de peau » (publié en 2000), tandis que les autres vers font partie de la récolte poétique titrée « Ô femme ».
— Récemment, j’ai eu le plaisir d’assister au vernissage de Jacklin Bille (*), une amie sculptrice que j’avais plusieurs fois rencontrée à l’espace Mompezat des Poètes français. Ses sculptures denses et touchantes s’inspirent toujours au numéro deux. Donc, d’abord à l’amour et à l’art de la rencontre ; ensuite à la lutte incessante du bien contre le mal ; enfin à l’émerveillement ainsi qu’à la suggestion créatrice de la juxtaposition du noir et du blanc et aussi, bien sûr, du plein et du vide…
Je trouve qu’un duo formidable va se déclencher de façon tout à fait naturelle, rien qu’en créant les présupposés pour une rencontre entre les poésies (et les personnages) de Jacques-François Dussottier et les sculptures (et les personnages) de Jacklin Bille. Chacun décrit l’autre. Chacun accompagne l’autre. Cette fois-ci, pour une question de priorité du thème, ce sera Jacklin à accompagner Jacques-François. Une autre fois, qui sait ? on pourrait envisager une « jam-session » où les rôles seront renversés.

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Jacklin Bille, La lecture

Jacques-François Dussottier, poète nomade, poète halluciné « à fleur de peau »
(poésies commentées par les sculptures de Jacklin Bille)

Poète nomade
poète halluciné
dans cette douleur d’exister.
J’irai hurler à la nue
mon désir, ma révolte
avec l’énergie de mon désespoir.
Poète de l’instinct
de la déchirure
du cri
de la passion,
la poésie est mon errance
en des mots incandescents
essaims de poèmes en offrande
de tous ces lambeaux de moi-même.
Mes vers viennent de l’ailleurs
du monde des poètes et des fous.

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Jacklin Bille, Méditation

Nu dans mon innocence d’homme
Je m’égare au hasard de la langue,
Je vis de la vie des mots
Mots confidents de ma solitude,
Je suis la page blanche
Espace ouvert à perte de vide,
Maraudeur du langage
J’inscris au fil du feu, de la folie
Mes mots caravaniers, buissonniers,
Bonheur d’écrire, souffrance d’écrire
J’écris des matins de naufrage
Dans la rouille et l’amertume,
Des mots qui font trembler mes mains
Cris muets suspendus à l’encre des larmes,
Je suis en survivance
Je suis mon souvenir
La raison jusqu’à la déraison
Dans des silences perdus au bout de l’écriture.
Avec des mots venus d’ailleurs
Nomade du désir, de la tendresse,
L’amour est mon passé, ma mémoire.
Le poème que je tisse est un cri
Le goût de l’autre, ma passion rebelle,
Les raisons d’être fou dans la mémoire d’aimer.
J’existe aux mots de l’amour
Et la parole est femme au terme de mon poème.

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Jacklin Bille, Méditation

Pétales d’aube
Dans le sang du matin.
L’espace sans marge
A rompu ses amarres
Dans la mouvance de l’ombre.
Aux horizons d’errance
À l’extrême du souvenir
J’ai volé l’éphémère
Aux lilas du temps.
Habité de mélancolies
Je goûte des mots enfuis
Et murmure aux fissures de la nuit
Des écharpes de paroles
Au sablier des vents.

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Jacklin Bille, Méditation

Ô Femme
Tu es le point du jour
Toi mon rivage, mon embellie
Mon intime transhumance
Vers ton être déshabillé de lumière.

Tu es ma maîtresse
Depuis longtemps
Ô Poésie
Je te prends souvent
Mais tu me possèdes
Depuis la nuit des temps.

Le poème que je tisse est un cri
le goût de l’autre, ma passion rebelle,
les raisons d’être fou dans la mémoire d’aimer.
J’existe aux mots de l’amour
et la parole est Femme au terme de mon poème.

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Jacklin Bille, Réflexion

Au jardin du Luxembourg
Je reviendrai chercher mes souvenirs
Au lieu de mes premiers amours
Je viendrai me rajeunir.
Je la vois, je les revois
Ces biches au cou de porcelaine
Fraîches et naïves, oh ! Mes premiers émois
Votre peau avait odeur de marjolaine.
Assis sur un banc près des frondaisons
Je recherche vos visages et je ferme les yeux
Qu’êtes-vous devenues depuis tant de saisons
Vous mes écolières aux longs cheveux soyeux ?

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Jacklin Bille, Au creux de ta main

Je suis cet homme de sable
vêtu de cette transparence
éclaboussée d’étoiles.

je suis l’homme virginal
dans le chant de l’être
et j’écris l’éternité de nos chairs
perdu dans la clarté de tes yeux.

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Jacklin Bille, Plénitude

Ô toi ! Ma belle écolière
Dont j’ai perdu depuis longtemps la trace
Dans mes bras tu fus la première
Ton souvenir est toujours en moi, tenace.
Dans le passé de mon adolescence
Au premier matin du premier amour
Souvent à toi soudain je pense
Au fil du temps, au fil des jours.
Qu’est-tu devenue ?
Te souviens-tu de moi ?
Quand j’effleurais ta peau nue
Et tes sens aux abois.
Vers quelles amours as-tu vogué ?
Es-tu restée aussi jolie
Comme le premier brin de muguet ?
Toi, ma première folie !
Ô toi ! ma belle écolière
Dont je ne me souviens plus le prénom
Dans mes bras tu fus la première
De mon adolescence, le joli démon.

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Jacklin Bille, Regard vers l’avenir

J’ai erré dans ces chambres
Où l’amour était à la fête
Dans ces lits abandonnés
Où ne s’aime plus personne
Ces lieux fermés de nous
Où tout n’est plus qu’outil
Chambres vides de corps amoureux
Huis clos de nos cris éteints.

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Jacklin Bille, Attirance

J’écrirai de mes lèvres
Sur ta peau
Tous les mots
Avec amour, avec fièvre.

Aimer d’un trait de lumière
Pour donner asile à mes rêves.

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Jacklin Bille, La main égyptienne

Baisez moy mon amourette
Mille baisers sur votre bouche guillerette
Mes lèvres sur vos yeux
Où se mirent les cieux.
Sur vos lèvres décloses
Plane une odeur de roses
Baiser volé, douceur de votre bouche
Vos lèvres que tendrement je touche.

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Jacklin Bille, Femme recto verso

Insulaire de l’amour
Je dérobe ton souffle
À la moisson des sens.

Je suis une larme au bord de ta paupière
Qui perle comme une goutte de rosée
Je viens du fond de ton être et j’erre
Puis je glisse sur ta joue, égarée.

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Jacklin Bille, Illusion

Parfum éphémère
Parfum d’une nuit.
L’air frissonne
De mille effluves
Qui étourdissent ma narine
Et je sombre enivré
Aux floraison
Exhalées de ton corps.

Tu n’auras fait que passer dans mon cœur
Ma lèvre de tes baisers n’a pas perdu la trace
Et ton souvenir à mon être est encore tenace
Au désespoir de l’amour qui meurt.

L’éternité, c’est un caillou dans l’onde
Mais nul ne revient sur ses pas.

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Jacklin Bille, Accord

Tu es mon point de jour
Joyau serti de tant de larmes
Toi mon rivage, mon embellie
Ma citadelle conquise.

L’amour est ma religion
ton cœur mon église,
mon amour est un emportement aveugle vers la lumière,
tes yeux les vitraux d’une chapelle,
la passion est une exaltation de l’âme,
tes mains dans les miennes, une prière…

Clameur des mots
quand l’amour devient cicatrice,
je suis la soif
je suis la faim
nu jusqu’à l’innocence,
j’ai choisi l’indécence
pour sublimer l’audace d’aimer
dans cette violence de mon désir pour toi
Femme !

Jacques-François Dussottier

« Plus qu’un recueil de poésie amoureuse, un bréviaire d’amour… Avec une extrême discrétion qui rend plus forte encore la sensualité amoureuse de son chant, le Poète confie à la Femme ses sentiments les plus profonds, ses désirs les plus sourds. Il exalte avec beaucoup de pudeur cette part de lui-même qu’il ne saurait exprimer avec autant de force et de vigueur s’il devait la dévoiler au grand jour blafard de notre monde profane. Car ici, nous ne sommes plus dans l’existence quotidienne : Jacques-François Dussottier nous fait franchir la trame, ce voile fin qui nous sépare de la vraie vie et il nous entraîne sue les degrés de l’amour sublime, vers les Hauts-lieux où souffle l’Esprit, nous permettant d’entrevoir, ne fût-ce qu’un bref instant, cette Lumière où tout n’est que pur amour…
Vital Heurtebize, Lauréat de l’Académie Française

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Jacklin Bille, Jumeaux

(*) Jacklin Bille travaille principalement la pierre en taille directe, technique des sculptures des plus délicates et difficiles, ne laissant aucun droit à l’erreur : « Des heures de réflexion avant de frapper… j’en fais surgir des figures, des corps, surtout de femme, plutôt stylisés, mais en essayant de traduire les sentiments de joie, d’amour, de doute et de peine… C’est en taillant la pierre que l’on découvre l’esprit de la matière ; la main pense et unit la pensée à la matière… »

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 mars 2014

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