Croisement et point de fuite. Rencontre avec l’enfance de Françoise Gérard

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(Ce texte a été publié une première fois sur le blog de Françoise Gérard [link] à l’occasion des Vases communicants de décembre 2013.)

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Les enfants âgés de quatre à sept ou huit ans sont des hommes (ou des femmes) en miniature, capables aussi bien de chevaucher le vélo de leurs parents que de se faufiler dans une minuscule barque jouet.
Ces objets — le guidon de la bicyclette, la voile en plastique de la barque — ont la fonction d’autant de rochers, auxquels s’accrocher, comme aux genoux de la mère ou le veston rugueux du père. Autour de ces petits riens de métal ou de bois (ou aussi en plastique), les enfants ont l’indomptable pouvoir de construire des mondes merveilleux où le désir se transforme en découverte et la peur se fabrique un abri toujours adapté.
Les enfants n’ont pas besoin de s’évader dans des endroits forcément confortables, car ils possèdent la pleine conscience de l’inadéquation des instruments de leurs fantaisies et en même temps ils devinent l’existence d’un lien robuste entre ces objets récupérés n’importe où et les mondes extraordinaires où leurs fantaisies vont s’installer.
Je crois, ma chère Françoise, que nous avons beaucoup joué, tous les deux, avec la boue et les débris abandonnés dans les terrains vagues, que tu as secondé ton frère dans le jeu du ballon, comme je faisais avec mon frère à moi, souvent n’utilisant que de vieilles boules dégonflées ou donnant des coups de pied à des cailloux…

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« Cette photo a été prise près de l’endroit où, cet été-là, j’ai failli me noyer. C’est mon frère qui m’a repêchée avec des amis qui jouaient non loin ». J’imagine un fleuve ou un ruisseau apparemment tranquille. Peut-être, ce jour-là, tu essayais de saisir quelques objets qui flottaient au fil de l’eau (une plume blanche ?). Moi j’étais plus petit quand une femme moins distraite vis-à-vis des autres s’aperçut de cette petite île — un slip blanc qu’on aurait pu confondre avec une boule de savon — affleurer de la surface lessiveuse du lavoir. Évidemment, je ne me souviens de rien. D’ailleurs, après un long silence (assez inquiétant chez mes parents), le premier mot que j’ai prononcé de ma vie a été « acqua », c’est-à-dire « eau ». Donc je suis peut-être fondamentalement amphibie.
Mais toi, est-ce que tu te souviens de ce jour « particulier » ?
En te lisant, suivant les péripéties de tes textes, on a souvent l’impression d’avoir juste la bouche et le nez en dehors d’une mer heureuse et de s’y aventurer avec toi, sans aucun souci des distances ni des tempêtes. La mer et l’eau en général sont peut-être, pour toi, des moyens essentiels pour te rapprocher, physiquement et sentimentalement, de questions cruciales et engageantes. D’ailleurs, « le vent qui souffle » auquel s’inspire ton blog, c’est ton toit, ton baldaquin, ton abri. Si le toit est le vent même et que la mer est l’unique point d’appui, tu es bien courageuse, car la seule chose qui reste solide c’est toi, dans toutes les traversées que tu entames et que tu achèves.

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« Je sais bien que je n’ai pas l’air d’une fille et qu’il fallait que je le précise… ». Oui, j’avais appelé cette image, selon l’usage italien « le portrait des deux frères », bien sachant que la petite sur la droite est une jeune fille, arborant d’ailleurs un foulard autour du cou. Curieusement, cette photo pourrait se titrer « Croisement et point de fuite ». Car en fait la petite Françoise est juste au centre d’une curieuse perspective reliant sur trois niveaux une rue avec son garde-corps en ciment et briques, un mur en briques auquel tu t’appuies et l’autre mur en pierre blanche qui borde un petit gouffre végétal. Les axes visuels convergent vers leur point de fuite tandis que les jambes maigres de ton frère se croisent. Il y a donc un sentiment d’attente ou de vrai suspens : d’un côté, le bonheur d’avoir la vie sauve, une joie évidente moins dans les regards des deux jeunes que dans l’esprit du photographe ; de l’autre côté, l’épée de Damoclès  du reproche voltigeant sur les deux têtes. Est-ce que ton frère ressentait ce jour-là le même sentiment de culpabilité du frère du Petit fugitif ?

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« Ici, j’ai grandi et je suis habillée en fille… »
On ne se souvient que des beaux jeux, des livres aux illustrations colorées, de l’oncle sympathique ou de la tante bizarre. On ne se souvient pas de la faim. Notre génération, issue de l’après-Seconde Guerre, n’est pas morte de faim. Pourtant, nous avons bien sûr connu l’importance des repas et sommes redevables d’une reconnaissance infinie à toutes ces mains qui, souvent au prix de grands sacrifices, se sont précipités pour nous offrir le pain, les pommes de terre, les soupes ou le pot au feu. À cette époque-là, le fait de pouvoir manger c’était toujours des prix gagnés en échange de notre obéissance et bonté envers les autres. Sinon, au lit sans dîner !
Dans cette image de famille, je crois te reconnaître au centre, les yeux un peu resserrés pour te défendre du soleil. Un soleil bienveillant, qui caresse toute la famille d’une couche affectueuse. Je crois que vous êtes à Armentières, dans le nord de la France, en hiver, que vous venez de déjeuner et que vous êtes heureux. On le voit aussi bien dans l’air poli de ton frère (qui ne croise pas les jambes, ici) que dans le combatif de ta mère. Je trouve en elle une singulière affinité avec mes cousines de Romagne — Dora et Luisa — aussi vivantes que sérieuses, aussi prêtes à la lutte que disponibles aux sourires innocents. D’ailleurs, on dit que les gens de Romagne héritent beaucoup des anciens peuples de la Gaule… 

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Dans cette photo, l’enfant armé de pistolet ressemble beaucoup à ta mère et bien sûr à toi aussi. À sa gauche, je crois reconnaître son frère cadet. C’est une photo qui exprime parfaitement la paresse de celui ou celle qui actionne l’appareil photo et reflète en même temps ce typique climat de recherche d’un motif, d’un prétexte pour entamer un jeu, pour inventer une situation : « J’étais… Napoléon ! », « J’étais mon grand-père en charrette ! », « J’étais Jeanne d’Arc », « J’étais… »

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Ici, tes deux enfants ont déjà grandi. Et pourtant, ils aiment se faufiler dans une trappe. Il n’y a rien de plus suggestif qu’une porte serrée à l’embouchure d’une galerie souterraine. L’imagination part au galop.
Bien avant l’enfance, je crois, quelque dieu invisible décide pour nous le numéro magique qui nous fera de guide. Si on est enfant unique, ce 1 qu’on nous colle à la peau nous donne surtout des sentiments de responsabilité et de solitude. Si l’on est deux, ce numéro 2 nous poursuivra pendant toute la vie :
— M’accompagnes-tu ?
— C’est à toi de porter le cartable, maintenant !
— Tu en profites parce que je suis plus petit.
— Allons chercher quelqu’un pour jouer aux trois Mousquetaires !
En fait, le duo devient presque toujours une force dans les groupes de gens du même âge, surtout s’il y a entre les deux partenaires un expérimenté jeu d’équipe. Mais après, c’est la vie qui nous débarque dans une troupe nombreuse ou exigüe, et ce n’est pas évident de se débrouiller si quelqu’un d’entre nous est l’Eau et qu’il a affaire avec le Vent (qui souffle), la Terre (au-dessous de la trappe) et le Feu (de son âme inquiète).

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« Plus tard, je n’ai peut-être pas encore vraiment l’air d’une fille, mais il est plus facile de faire du vélo en pantalon. »
En voyant cette photo, j’ai tout de suite imaginé une promenade avec toi au bord d’un lac. Moi je me promène à pied, tandis que toi tu avances en bicyclette. Moi je suis obligé de courir un peu, mais toi tu es toujours prête à t’arrêter pour m’attendre. Ou alors tu décides carrément de marcher toi aussi, tout en poussant le vélo par le guidon.
De quoi parlerions-nous ?
Moi je me lancerais dans une divagation sur le thème de l’inconscience. Elle était absolument nécessaire si l’on voulait que ton portrait fût sincère et inoubliable. Donc, en raison de la beauté évidente de cette photo je conclurais que tu étais bien consciente du fait que quelqu’un essayait de t’encadrer dans une photo. Pourtant tu n’avais pas résisté dans le rôle du modèle insouciant ou indifférent, car tu étais intéressée à celui ou celle qui te pointait. Il ou elle te parlait, et tu t’oubliais de toi-même…
Dans un esprit philosophique qui me dépasse toi, au contraire, tu affirmes qu’à ces temps-là « les corps croyaient avoir une âme ». Donc, pendant que le photographe suait et soufflait, essayant tout de même de te convaincre — à arrêter la bicyclette et dire tout simplement « Cheese » —, ton corps se tenait péniblement en équilibre entre le vent et l’eau. Cela donnait à ce corps même l’illusion d’avoir une âme et cette âme en profitait pour voltiger comme un nuage invisible entre tes yeux et l’objectif qui les photographiait…
Mais, où allait vraiment cette bicyclette ? Et maintenant, où s’est-elle installé cette chasseuse de papillons poussée par le vent qui souffle ? Apparemment, un bûcher de la mémoire — ou le manque de temps pour s’y appliquer — empêche de reconstruire un à un les passages d’une vie de réflexions et de rêves, mais aussi la maturation d’une intelligence vive, subtile, émotive, ouverte vers les autres. Pourtant, cette fois-ci, en dépit de toutes les techniques ultra-sophistiquées du futur qui nous hante, il ne nous suffira pas de « cliquer pour agrandir » la photo et y voir l’éclair bruyant et venteux qui souffle dans tes yeux.

Siffle le vent, hurle la tempête
Souliers cassés et pourtant il faut continuer
Pour conquérir le printemps rouge
Où se lève le soleil de l’avenir
Pour conquérir le printemps rouge
Où se lève le soleil de l’avenir…

Chanson : Fischia il vento, urla la bufera

Photos : Françoise Gérard

Texte : Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 31 décembre 2013

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Avant-propos (Le Strapontin n. 1)

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« Deux et deux quatre
Quatre et quatre huit
Huit et huit font seize… »

C’est peut-être à cause de cette poésie inoubliable de Jacques Prévert que mon esprit anxieux a voulu découvrir une diabolique corrélation entre le numéro quatre et son multiple, le seize…
Ensuite, les incroyables coïncidences de la vie m’ont définitivement convaincu qu’il y avait une encore plus redoutable corrélation entre les années se terminant par quatre et mon destin personnel. Venu au monde le 16 octobre de 1945, j’avais 9 ans en 1954, 19 en 1964, 29 en 1974, 39 en 1984, 49 en 1994, 59 en 2004…
Avant de me rendre au Loto pour y jouer les trois numéros critiques de ma vie (le quatre, le neuf et le seize) je monte sur le strapontin de cet étrange véhicule qui m’attend en bas de l’escalier.
Celui-ci a la force prodigieuse de briser toutes les distances ; qu’elles soient spatiales ou temporelles, cela n’a aucune importance… Il m’accompagnera donc, comme un hippogriffe ou un tapis volant, dans ma frénétique recherche de sens…

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Giovanni Merloni, Le métro immobile, 2009

La liste serait longue. Au vol, puisque je suis déjà idéalement assis sur mon strapontin — aussi inconfortable que plein de ressources — je me souviens de quelques dates :
44 av. J.-C. Assassinat de Jules César
8 septembre 1474, naissance de l’Arioste, auteur incontournable du Roland Furieux
16 octobre 1793, décapitation de la reine Marie-Antoinette
Dans mon imagination, à chacune de ces dates des tumultes terribles se déclenchent. Ce sont surtout les voix humaines des victimes et des bourreaux, mêlées au vacarme d’une foule assistante. La naissance de l’Arioste aussi s’affiche dans mon esprit comme un événement prodigieux et redoutable, accompagné par les cris des hommes et des dieux.
Mais cela arrive bien avant que mon existence spécifique puisse en être concernée.
Au contraire, la rafle au ghetto de Rome du 16 octobre 1944 — accompagnée par les hurlements des barbares assassins et les cris désespérés d’entières familles surprises dans leur intimité — me regarde directement, même si je n’appartiens pas à une de ces familles ni à la grande famille juive. Ma sœur Barbara avait déjà huit mois ce jour-là et probablement depuis son lit de fortune (une vieille valise assez commode) elle aura ressenti les échos du dédain et de la consternation de mes parents devant cette action criminelle.
En famille, je n’ai pas trop entendu parler de ces moments horribles. Mes parents préféraient nous raconter les jours de la Libération, l’arrivée des soldats américains, ou alors le spectre de la faim, le marché noir et les longues évocations de plats aussi goûteux qu’inexistants.
Le récit de ce qui s’était passé en Europe, en Italie et à Rome je l’ai trouvé par fragments en romans inoubliables comme « Si c’est un homme » de Primo Levi et « L’histoire » d’Elsa Morante.
J’ai entendu plusieurs fois dans mon enfance et adolescence la répétition instructive des hurlements insupportables des bourreaux nazis qui symbolisent pour moi le pire délit contre l’humanité que des hommes aient pu perpétrer. Dès lors, à chaque enlèvement exagéré et violent de la voix, à chaque comportement ayant le but d’imposer un état de choses quelconque en dehors d’une claire et honnête discussion, j’ai peur.
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Entre Cap Ferret et Arcachon (juillet 1996, photo argentique)

J’imagine… que la nuit entre le 18 et le 19 janvier 1945, dans la première chambre à gauche de l’appartement au deuxième étage de la rue Calabria 17, mes parents fêtèrent avec enthousiasme (et confiance dans le futur) le 38e anniversaire de mon père, sans se soucier de l’éventualité de faire cadeau d’un petit frère à leur enfant aînée.
Neuf mois après, juste un an depuis la tragédie du ghetto au centre de Rome, donc le 16 octobre 1945, je suis né dans le même appartement et probablement dans la même chambre où l’on m’avait conçu. Selon des témoignages assez synthétiques, dont je garde une vague, mais intense mémoire, mon hurlement de nouveau-né ne fut pas terrible. Je naissais sain, tranquille, juste un peu mélancolique, au milieu d’une famille positive et capable de rire, nonobstant les déchirures que le fascisme, l’occupation allemande et la guerre laissaient sur le fond de leurs esprits traumatisés.
D’ailleurs, le 25 avril l’Italie avait fêté la Libération et le 27 septembre tout le monde, dont mes parents bien sûr, avait vu « Rome, ville ouverte ».

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Entre Cap Ferret et Arcachon (juillet 1996, photo argentique)

1954
Un des souvenirs les plus touchants de mes huit et neuf ans se relie au bruit sombre du marché, à l’odeur forte des fleurs mourantes, à l’énergie de ma mère et des vice-mères qui m’emmenaient en long et en large dans ce quartier à l’apparence déjà vieilli rien que quatre-vingts ans après sa naissance. Mais, pas loin de cette place Fiume, où les voitures s’enchevêtraient dans des bouchons terribles, il y avait Villa Borghese. En cette année 1954 — marquant déjà une rupture inattendue dans mon enfance pour des raisons que depuis le strapontin je fouillerai peut-être par la suite —, ma famille dut laisser le quartier « umbertino » pour se déplacer dans un immeuble de coopérative qui venait d’être bâti dans la proche banlieue. Ce fut le brouhaha du déménagement, avec l’égarement de ma mère et le soulagement de mon père. Cela fut pour moi le premier changement radical de ma vie.

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Entre Cap Ferret et Arcachon (juillet 1996, photo argentique)

1964
Quand je touchai les dix-neuf ans, je venais de terminer mes cours au lycée. Ce fut alors l’année des décisions primordiales. D’abord le côté physique de l’amour, une obligation rituelle qu’il fallait exploiter comme un brave soldat. Ensuite, l’université, avec le choix de la faculté d’Architecture. (En 1964 ma famille fit un de ses derniers voyages collectifs et instructifs en France.)

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Entre Cap Ferret et Arcachon (juillet 1996, photo argentique)

1974
Quand je frôlais mes vingt-neuf, j’étais à Bologne. Là, ce fut le grand vacarme en noir et blanc du Palais d’Atlas où je travaillais, habitais et retrouvais tous mes liens amicaux et amoureux, ainsi qu’une petite et très accueillante famille…

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Entre Cap Ferret et Arcachon (juillet 1996, photo argentique)

1984
Quand j’eus la petite et brève sagesse des trente-neuf ans, j’étais à nouveau à Rome et j’accomplissais mon voyage à rebours en m’installant juste dans le même appartement que j’avais laissé quinze ans auparavant pour mes aventures de mariages. Ce déménagement ne marqua pas seulement le retour à la case de départ. Je ressentis déjà sous mon oreiller un bruit assourdissant qui annonçait des explosions encore plus graves !

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Entre Cap Ferret et Arcachon (juillet 1996, photo argentique)

1994
Quand j’atteins mes quarante-neuf, un nouveau palais d’Atlas en couleurs m’attira près de ses portes…
(Est-ce que tu t’aperçois, mon cher lecteur, qu’en me rapprochant d’époques plus récentes, je parle moins ? C’est de la réticence, à ton avis, ou alors c’est plutôt le contraire ? Une énième rupture, moins personnelle — collective, politique et sociale —, allait-elle s’installer, de façon dramatique ?)
Ce fut alors, en tout cas, que la liberté d’écrire se déclencha, en pleine et convaincue désobéissance aux dieux de famille.

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Entre Cap Ferret et Arcachon (juillet 1996, photo argentique)

2004
Au tournant des cinquante-neuf, plusieurs explosions avaient fait déjà des ravages partout dans mon esprit et dans mon âme.
En quoi m’avaient-ils aidé, dix ans d’écriture et de publications ? J’étais à la veille d’un énième changement, qui devait aboutir dans le déplacement définitif de l’Italie en France, de Rome à Paris.

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Entre Cap Ferret et Arcachon (juillet 1996, photo argentique)

2014
Je suis maintenant en voyage vers mes soixante-neuf, assis sur le même strapontin, obsédé par le même vacarme confus. Des voix, cette fois en plusieurs langues, se déplacent dans un immense Palais d’Atlas invisible et pourtant capable de prendre forme, assumant des couleurs, des nuances, des musiques…

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Entre Cap Ferret et Arcachon (juillet 1996, photo argentique)

Voilà, à partir du premier lundi de janvier 2014, Le Strapontin va commencer un voyage dont je ne peux ni ne veux fixer les proportions ou la longueur.
J’ai besoin depuis longtemps de m’adresser à une « personne neutre, invisible » pour essayer de parcourir avec sa bienveillance quelques étapes de mon existence. Parler du personnage que je fus et que je ne suis plus, qui a partagé parfois en témoin des passages mineurs (mais significatifs) de l’Histoire, qui ne voit pas d’ailleurs une véritable séparation entre sa propre vie et celle des autres.
Comment exploiterai-je un tel programme ?
Je le ferai toujours à travers de toutes petites choses. Un mot, une phrase, un petit récit, une expérience vraie, un rêve.
Les expressions qui ont accompagné une vie, à côté de choses vues : des films, des tableaux, des paysages, des gens.
Je ferai cela tout au cours de l’année 2014, suivant la chronologie, donc consacrant à peu près un mois relativement à chacune des années considérées.
J’imagine votre question : pourquoi ? Pourquoi se lance-t-il sur un strapontin avec cet « esprit du passé » ? Pourquoi ne s’occupe-t-il pas du présent ?
Réponse : d’abord, je crois que le passé revient toujours à gâter les fêtes du présent. Il faut donc le connaître pour s’en défendre, avant de l’ensevelir avec une pierre autour du cou.
Ensuite, j’ai besoin de ranger mes choses, de faire ordre dans mon logis avant d’y recevoir des personnes exigeantes et valides.

Je me suis d’ailleurs proposé, pour le 2014, la publication du Strapontin, avec les poèmes et d’autres textes brefs, en considération de l’expérience du Portrait inconscient au cours de cette année 2013.
Expérience très positive, qui m’a fait, en tout cas, bien comprendre une chose. Tous les genres de texte ne sont pas adaptés à la publication sur un blog.
Je crois maintenant que le blog est surtout un lieu de rencontre entre l’exigence du blogueur (qui propose un récit, une réflexion ou un rêve) et celle du lecteur, anxieux de trouver chaque fois quelque chose d’original et d’authentique. Le blog est d’ailleurs moins adapté à la publication de romans qu’à l’hébergement de récits journalistiques. D’ailleurs, il est impossible « écrire en direct », en fonction d’un plan organique.
Par contre, le blog peut aider beaucoup à ranger-réorganiser certains matériaux, comme les poésies ou les contes par exemple, dont l’adaptation au rythme du blog ne me semble pas trop dangereuse.
Donc, ne vous dérangez pas si je range mes choses, même à travers les petits textes qu’on peut lancer depuis un très incommode strapontin !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 30 décembre 2013

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Un étrange jugement (dernier)

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Giovanni Merloni, 2013

Je bâtirai un palais tout en or, dit la Bonté. J’y installerai mille chaises de la même taille et mille personnes pour qu’elles s’aiment éperdument. Une fois par jour, l’on organisera de grandes fêtes en honneur de Moi.
Je creuserai un antre au-dessous de la terre, dit la Méchanceté. Au bout, dans la strate la plus profonde, je placerai, ensemble, une vierge et un impuissant. Partout, il n’y aura que des rochers à grignoter.Personne n’aura envie de pleurer ni de protester non plus. D’ailleurs, les hommes et les femmes n’auront jamais le droit de s’aimer nulle part, chez Moi. Enfin, vous verrez, tout le monde s’en passera de la Bonté.
Je creuserai mille antres au-dessous du dessous de la terre, qu’un ange et un diable garderont diligemment, dit Dieu. Chacun devra se battre la poitrine, tout en vaguant parmi les sourires et les révérences, sans jamais ne rien comprendre, sans jamais ne rien savoir. Enfin, pour que chacun s’en souvienne, lorsqu’il Me fait trop de mal ou trop de bien, je lierai ensemble la Bonté et la Méchanceté avec une lourde chaîne. À personne, je ne dirai où chercher une méchanceté sans bonté, une bonté sans méchanceté. Ainsi tout le monde comprendra où est le commencement, où est la fin, où est le plein, où est le vide. Et finalement (avec tout le respect possible),
ils cesseront de chercher Moi-même.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 décembre 2013

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Pour ne pas penser ni à la mort ni à toi.

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J’ai vu la mer se briser contre des écueils artificiels, avant de flanquer des murs d’eau contre le ciel. J’ai entendu l’odeur des poissons, j’ai vu des filets et des barques à l’aube, vides de pêcheurs. J’ai marché, dissipant des heures et des heures inutiles, pour ne pas penser ni à la mort ni à toi.

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Avec ma sœur Barbara, 1959

Tout près, une branche nue se détache, avec son nid d’oiseaux misérables. Tout près, la charmille s’offre au regard, verte de vie. Tout près, je traîne silencieux, enthousiaste. Mais ni elle ni d’autres ne me cherchent pas. Au loin, le monde est tout près de l’Histoire.

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Avec ma sœur Barbara, 1959

Sur le bord du fossé je m’efforçais vers la paix de feuilles sèches, flottantes vers cette joie faite de presque rien. Glace fondu qui tremble dès qu’un caillou l’effleure. Glace fondu du fossé, miroir de ma tristesse.

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Mes parents, 1959

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26 décembre 2013

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Une vie inconnue

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Le bruit doux de la pluie s’effondre tristement dans la nuit froide. À travers les vitres embuées ma vie se révèle : je découvre dans l’insistance de l’eau qui coule le danger du monde, dans la faible défense du verre ondulé je m’attends à sa tromperie.
Je ne crois pas au péché. Les gens croient de pécher et de s’en délivrer pourtant, tout en demeurant ignorants de ce que cela veut dire. Je ne crois pas à la tromperie parce que — hélas ! — très souvent, même qui trahit sa compagnie agit pourtant sans le savoir vraiment. Je ne crois pas à la mort injuste parce que l’homme l’attend.
(Je sais d’ailleurs — hélas ! — combien d’assassins, de voleurs, d’escrocs trouvent leur soutien assez facilement.)
(Cela me révolte, m’anéantit, car je ne peux pas accepter comme si m’était égal tout pouvoir de faire du mal qui s’installe impunément.)
Je ne crois pas ni n’espère. Je ne fais qu’exister. Dans ce monde vide, sans bout ni but, je vis à jamais une vie inconnue.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 décembre 2013

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Un quartier, toujours le même

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Il pleut depuis longtemps sur la ville endormie. Un feu rouge arrête les voitures silencieuses dans la nuit
(un moineau tombe mort dans une flaque). Il tonne, dans le ciel impérieux. Passe dans la rue une femme au regard éteint.

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Un quartier, toujours le même, une vie sans histoire, une mort qui ne brise pas la monotonie. Rien que des silences obstinés, toujours le même train train, les mêmes joies immédiates, le même chagrin, une vie dans le ciment gris, une mort parmi des fausses larmes. Rien que des silences obstinés.

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Des maisons. d’escaliers et d’escaliers jusqu’au toit, où la tête se cogne. Du marbre, du linge accroché, des amours, même là-haut, dans les sous-pentes, où d’entières familles camouflent en vain leur destin inhumain.
Des maisons empilées et des courses affolées en bas de l’escalier jusqu’au bout des caves. Un enfant vient de naître à même le palier, tandis qu’un chat d’égout meurt sans funérailles. Le monde meurt et renaît a chaque coin dans des maisons en gris et blanc.

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Gouttes, gouttes froides, grêlons sur les canaux agités, sur les toits de plus en plus gris que l’hiver déshabille. Les gens traversent à la hâte la rue sombre, inondée. Même la pluie s’étonne me voyant, muet, piéton dans l’attente d’une fée.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 décembre 2013

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Il s’est plié dans la mort indolore, riant

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Il gît à même l’herbe, écrasé, encore riant. Pourtant, il ne rigole pas de la mort. Il sourit au ciel, aux étoiles qu’il ne possède plus. Ses cheveux lui caressent les dents. Il a eu juste le temps d’écouter les ritournelles du soir, les dernières fusillades.
Il s’est plié dans la mort indolore, riant. Maintenant, il ne raconte rien de la mort. Sur ses yeux la nuit a déposé la poussière et le vent, dans un tourbillon de feuilles mortes. Regardez comme il dort dans son lit d’herbe et de boue ! Suivez-le, tandis qu’il roule (lente avalanche sombre) vers le fond de la vallée et qu’il glisse, tout en dormant, les yeux écarquillés comme s’il fixait une maison, une fenêtre, une porte fermée. Voyez qu’il se penche encore, même dans son oubli
immobile. Regardez, sur ses lèvres la rosée traîne, ne faisant qu’un avec son dernier baiser et la saveur du dernier bout de pain ! Il a dans la bouche de lourdes balles, de longs fusils et ce vent de poussière qui l’effondre. Il n’y a que de la mort dans sa bouche.
Cesse de regarder, ô soldat, ces maisons, ces hommes, ces amas de choses inutiles, survivant autour de toi ! Oublie de regarder cette terre qu’on te jette dessus ! Ne juge pas ces êtres maigres priant sur ta pierre, ni cette guerre t’arrachant sans un mot. Il n’y a que de la vie dans ta mort.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 décembre 2013

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Le matin gris frappe aux rideaux de fer, 1964 (Ambra n. 32)

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Le matin gris frappe aux rideaux de fer

I.

Le matin gris
comme un bâton de bois
frappe aux rideaux de fer.

Les sirènes
déchirant les ombres au passage
vont tuer le passé.

Et pourtant les murmures
des platanes atteignent
mes oreilles.

Dans un matin de bois ou de fer
orphelin de mon passé
je meurs
fusionné avec le mirage
d’une sirène de passage
descendue sans murmures
d’un platane gris.

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Giovanni Merloni, décembre 2013

II.

La terre sera détendue
tu parleras de mes rêves
tu les jetteras dans la corbeille.

La terre de mes souvenirs
sillonnée par des lignes arrachées au ciel
sera triste.

La terre aura tous le noms
et le tien.

La terre où je m’endormirai
dans la mort indolore
sera détendue.

Notre mère va pleurer, dommage.

Reviendrai-je, par la mort que toujours j’attends
à l’insouciance rêveuse de cet enfant
meurtri ?
à la force amoureuse de cette jeune fille
blonde ?

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

L’aube rentre dans le fleuve, 1964 (Ambra n. 31)

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Laube rentre dans le fleuve

L’aube rentre dans le fleuve
et le gouvernail la brise.

Détendu sur l’onde de lumière
ne faisant qu’un avec la barque
ton corps nerveux se liquéfie.

Mais pourquoi je t’y emmène
et que je n’ai pas lié, ô sirène
un caillou noir à la corde
et la corde au cou ?

Le soleil brille sur la grève
tandis qu’une fumée jaune se lève
depuis la cheminée d’une usine
à pic sur les rochers roulants.

Deux bouches se rencontrent
puis elles se détachent
puis elles fusionnent encore.

Mais pourquoi je t’ai laissé monter
et que je ne suis pas encore mort
définitivement mort, ne faisant
qu’un avec le caillou noir et la corde
sur le fond jaune du fleuve ?

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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Quand tu n’es pas là, 1964 (Ambra n. 30)

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Giovanni Merloni, 2013

Quand tu n’es pas là

Quand tu n’es pas là
renfermée à la maison, malade,
le matin incertain
ne sait pas s’acheminer
parmi les faibles lueurs
de lourds réverbères.

Une étrange langueur
enveloppe mes gestes, paralyse
mes pas
traversés par les gens
qui galopent.

Au milieu du goudron
et des verres brisés,
ton absence éloignée
me dérobe à jamais
de mes élans les plus
désinvoltes
de mes rêves
les plus obscènes.

La journée s’enveloppe,
déjà lasse et malade
(elle aussi)
tout autour de son pivot
inutile.

Et là-haut, indéchiffrable,
tu voltiges
juste au coin d’une fenêtre
fermée.

Lorsqu’arrive le soir
c’est trop tard pour rêver
ou revivre
le pendule habituel
de nos corps surveillés
embaumés, épuisés
par nos dialogues difficiles.

Et pourtant s’achemine
ce désir vain et farouche
de courir à la rencontre
l’un de l’autre
en nous jetant dans le corps à corps
de ce besoin spontané
de donner sans attendre
de prendre sans attendre.

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Le soir est arrivé
d’une journée qui a fait grève.
Tout le monde va se rendre
dans sa tanière
(comme tu le fais)
tout le monde se régale
des bilans de joie et douleur.

Je voudrais m’effondrer,
m’étendre
dans un lit de carton.
Mais la ville me précède,
m’apprêtant l’obscurité.

Il ne reste que de sauter là dedans
noir dans le noir de cette affreuse obscurité
emportant avec moi cette journée à oublier.

Je ferme les yeux, sautillant
sur les traces timides
de lueurs meurtries.
Saignant, baissant la tête,
j’appareille
par un brusque coup de queue
la splendeur
d’un nouveau jour
coloré par tes pas désinvoltes
bouleversé par le bonheur
de t’avoir finalement
capturée
dans ma biaise perspective
d’amour.
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Giovanni Merloni

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