Tandis que le désordre le plus total, 1974 (Stella n. 26)

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Giovanni Merloni, 1971

Tandis que le désordre le plus total

Tandis que le désordre le plus total
envahit la chambre
et que du dehors
un vacarme pénètre
de bruits superposés
autant que flèches de paroles
coulant malhonnêtes
parmi les lames
de poussières lumineuses 

tout en partant, rentrant
empruntant donnant
vivant mourant
haletant reposant
amant fuyant
courant dormant
toi et moi, un jour
nous avons changé.

Tandis que l’abandon
longuement théorisé
désormais assumé
m’endormit
je me soumets volontiers
à la paresse retrouvée
à l’inséparable mort-aux-rats
à la mélancolie, à l’angoisse,
jusqu’au moment où
une petite honte jaillit soudaine
pour ces heures inénarrables
pour ce va-et-vient de sensations
fastidieuses
pour cette roulette russe
frôlant sans éclats
de petits massacres

tout en partant, rentrant
empruntant donnant
vivant mourant
haletant reposant
amant fuyant
courant dormant,
moi et toi, un jour
nous avons vieilli.

(Il est possible qu’on en succombe,
que d’autres s’en émeuvent
que la vie au dehors continue
jusqu’à l’extinction des bruits
jusqu’à la dissipation de l’été
dans les ombres larges
des feuilles sèches de novembre).

Au milieu de cet enchevêtrement
de pensées sans bras
de courses sans jambes
parmi ces peines solitaires
la seule vue d’un dessin
embrouillé et confus
me ramène à l’esprit
l’envie désespérée
de sortir du sommeil
pour retrouver la force
le détachement
la sérénité, la tenue
de m’en aller hagard
habillé d’ingénus désirs
au milieu de visages adultes :

tout en partant, rentrant
empruntant donnant
vivant mourant
haletant reposant
amant fuyant
courant dormant,
sans toi, je suis
une catastrophe.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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Va commencer l’escarmouche, 1974 (Stella n. 25)

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Va commencer l’escarmouche

Va commencer l’escarmouche
de tes mots tranchants
de tes analyses lucides
de tes appels à la cohérence.

Tandis que je me sauve
dans le silence étrange et connu
d’un miroir en pénombre

et que je me remémore
de la vieille commode
des portraits jaunis
des cheveux blancs
collés à la brosse noire

et que je sursaute
aux échos dans ma tête
des hurlements du rémouleur
parmi les éclaboussures irisées
sur la route bouillonnante

je me souviens en bloc
de toute ma vie

(je devrais te la raconter
pour qu’elle se revête de son sens,
pour qu’elle se débarrasse de ta mesure).

Va continuer la bagarre
de ta jeunesse
de mon velléitaire cynisme
de la fausse gloire
de cet homme prétentieux
assistant en spectateur
détaché et bouleversé
d’une illusion cachée.

Désormais, je ne t’attendais plus !
Rentre, que vais tu faire
sur le pas de la porte ?

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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Des traductions communicantes, entrevue avec Danielle Carlès (#vasesco novembre 2013)

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« Non, tu ne trouveras pas de meilleure photo, j’avais cherché aussi. La photo en question est mauvaise, avec un reflet, parce que c’est moi qui l’ai prise, d’un vase qui se trouvait dans des galeries un peu à l’écart, avec des œuvres de seconde zone au MET à NY. Il n’était pas indiqué qu’il s’agissait de Scylla, mais je l’ai reconnue et j’ai voulu la garder. »
Au commencement de notre échange Danielle Carlès et moi, dans l’esprit des vases communicants  (*), nous avions envisagé d’exploiter justement le thème des « vases physiques » (anciens ou antiques, nouveaux ou modernes), qu’après, pour des raisons multiples, nous avons abandonné.
Elle m’avait pourtant envoyé ces deux photos, que j’avais d’abord observées de façon distraite. D’emblée, j’avais marqué surtout deux choses : la présence d’une lumière presque aveuglante dans un antre sombre et mystérieux ; le contraste entre le vase rond et lisse (ou plutôt une jarre)  et la sculpture superposée. En y revenant aujourd’hui, aidé par les mots de Danielle, je me rends compte de l’émotion qu’elle a éprouvé en faisant cette découverte.
Dans la mythologie méditerranéenne qui est à la base de notre culture, Scylla et Charybde sont placés, entre Calabre et Sicile, au centre géographique et psychologique d’un monde immense peuplé des premiers poètes, philosophes, artistes et dramaturges. Peuplé aussi de nymphes, monstres et divinités ambigües en lutte continue. Quant à Scylla, ce monstre à plusieurs têtes garde, dans ses différentes iconographies, une beauté inexplicable. Pourtant, on a du mal à imaginer qu’il ait pu jaillir d’une figure féminine convoitée par le dieu Glaucos et la magicienne Circé. Et ce vase — condamné peut-être à attendre pendant quelques siècles encore dans une grotte obscure — souligne cette destinée contrariée par le décalage, tout à fait conscient, entre la surface lisse de la terre cuite (gardant encore des traces de l’ancienne peinture en bleu) et cette excroissance animée en forme de serpent ou de sirène multiple.
Tout en me souvenant des nombreuses suggestions venant, depuis toujours, de ce lieu et « topos » unique (appelé dans ma langue « Scilla-e-Cariddi »), j’ai imaginé d’assister encore une fois à Così è (se vi pare)  de Pirandello, le grand dramaturge sicilien qui a su exprimer mieux que beaucoup d’autres la contrariété et même la scission intérieure qui se cache dans l’esprit et dans l’âme des peuples méditerranéens. Il suffit de rentrer dans l’esprit de cette pièce pour s’apercevoir combien l’ambigüité de la métamorphose qui touche Scylla (et Charybde) rentre parfaitement dans notre ADN personnel et collectif, aussi dans la beauté que dans la laideur de nos actions quotidiennes.

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Des traductions communicantes
entrevue avec Danielle Carlès

Danielle Carlès s’occupe depuis toujours de littérature latine et de la traduction de ce monde immense et encore tout à fait vivant dans les langues latines d’aujourd’hui. Niçoise, elle a des racines familiales importantes en Italie. Cela est probablement une raison en plus pour se consacrer à la grande civilisation latine, dont l’Italie et la France sont les deux héritiers et continuateurs les plus importants.
Danielle Carlès est donc en train de fouiller dans un puits sans fond pour en faire ressusciter les perles, bien sûr à partir de ses auteurs préférés, Horace et Virgile en premiers.
Voilà, à partir de ces premiers traits, je voudrais atteindre le résultat d’un portrait fidèle. Pour obtenir cela, je vais lui poser des questions.

GM : Tu es née dans la ville natale de Giuseppe Garibaldi, héros national en Italie et personnage vraiment unique. Donc, dans mon imaginaire, à côté de la fameuse « promenade des Anglais », il y a l’idée d’un mélange très fort, à Nice, même aujourd’hui, entre Français et Italiens. Est-ce vrai ?

DC : Aujourd’hui il y a toujours beaucoup d’Italiens à Nice, c’est normal, puisque nous sommes voisins. Toutefois, il n’y a pas si longtemps que ça, les échanges n’étaient pas entre deux nations, la France et l’Italie, mais la frontière séparait  et rapprochait le Comté de Nice des terres du Royaume de Piémont-Sardaigne. À Nice nous ne sommes français que depuis 1860. Quasiment tous les Niçois comptent des Piémontais dans leur famille. C’est le cas chez moi. J’ai toujours eu l’idée que j’avais un pied de chaque côté des Alpes, d’autant que ma grand-mère piémontaise vivait chez nous, que j’ai appris la cuisine avec elle et la plupart des choses importantes de la vie. Le niçois était censuré à Nice, on s’appliquait même à gommer notre accent. Mes grands-parents niçois, sur la mise en garde des instituteurs, n’avaient pas transmis leur langue à mon père et mon oncle. Ils évitaient de parler niçois devant nous. Mais à la maison ma mère et ma grand-mère passaient librement du français au piémontais entre elles. Je l’ai gardé dans l’oreille, sans savoir rien dire à part quelques expressions. Avec les cousins transalpins l’habitude était qu’ils s’exprimaient en italien ou piémontais, selon qu’ils vivaient en ville ou à la campagne, et que nous répondions en français, et l’on se comprenait bien comme ça.

GM : Tu as donc, toi-même, des racines italiennes. Est-ce que cela a un rôle dans ton amour pour la langue latine ?

DC : Mon intérêt pour les langues, il y a une chance que ça vienne d’une question très profonde sur quelle est vraiment ma langue (français ? italien ? niçois ? piémontais ?) et que je n’avais pas vraiment droit à toutes. Mais le latin j’y suis venu  par un chemin détourné. Je n’ai pas fait d’études classiques, j’étais plutôt « scientifique » au lycée et dans une filière « moderne », ni latin, ni grec, et peu de langues vivantes. Sauf que j’aimais la littérature. Et c’est aussi la raison pour laquelle je n’ai pas choisi Lettres en entrant à la fac. J’ai commencé par faire des études de philosophie. Puis, à cause de la philosophie il y a eu un besoin urgent d’apprendre le grec, et par curiosité, en même temps que le grec, le latin. Plus tard j’ai finalement choisi le latin plutôt que le grec, d’abord parce que j’avais plus de chance d’obtenir un poste en latin à l’université, ensuite parce que j’ai fait une thèse en linguistique ancienne et que l’étude du latin, délaissée par rapport au grec, offrait des opportunités de recherche vraiment passionnantes. Peut-être qu’un de ces jours je me mettrai à traduire du grec, des poètes.

GM : Dans l’histoire de notre civilisation commune le personnage-clé, à mon avis, a été Julius Caesar. D’ailleurs, il était entouré par des figures de poètes et d’écrivains de la hauteur de Lucrèce, Catulle, Salluste, Cicéron. Le même Caesar était un grand écrivain. Tu aimes, toi aussi, cette période dialectique et de grand bouleversement politique et culturel ?

DC : Je peux dire que j’aime Lucrèce (passionnément) et Catulle et beaucoup Cicéron. Salluste j’avoue l’avoir très peu fréquenté, je n’ai rien à en dire. Quant à Jules César, il est redoutable, d’une intelligence hors du commun, et il  a imposé pour des siècles une certaine figure du pouvoir… que je refuse. Je souffre de savoir qu’on a exposé la tête et les mains tranchées de Cicéron plus que je n’admire les victoires de César. Le fait est que cette période est décisive, que nous vivons toujours dans l’orbite de ce moment de l’histoire, et qu’il est indispensable pour le comprendre de l’étudier.
J’ai aussi envie de dire qu’au départ je suis plutôt une spécialiste du latin archaïque et même de la période pré-documentaire, dans une perspective de reconstruction linguistique à partir des matériaux attestés, selon la méthode de ce qu’on appelle l’indo-européen. J’ai donc une vive conscience de la durée dynamique dans laquelle s’est inscrit le bouleversement de l’époque « classique » dont tu parles.

GM : Je suis convaincu que les véritables héritiers de la civilisation romaine, c’est-à-dire ceux qui en gardent aujourd’hui l’âme constructrice, l’esprit d’organisation et de diffusion de la culture, ce sont les Français aussi que les Italiens de certaines régions du centre-nord. Qu’en penses-tu ?

DC : J’ai beau chercher comment répondre, en fait je ne sais pas, tout simplement, je n’ai pas d’arguments.

GM : J’aime beaucoup Virgile. Pas seulement parce qu’il nous a donné l’Eneide, mais aussi pour Titire, son personnage autobiographique. En fait soit Virgile soit Horace, ils ont dû trouver leur voie de fuite, la moins douloureuse que possible, à l’intérieur de la « politique culturelle » d’Auguste. C’est la « nature bucolique » pour Virgile et le carpe diem pour Horace. Raconte-moi de « ton » voyage dans Virgile…

DC : Pour Virgile c’est la nature bucolique, mais pas seulement, c’est la nature dans toutes ses manifestations. Et la grande découverte, c’est la manière exceptionnelle dont ce poète « bucolique » parle de la mer. Je dis « grande découverte » parce que ce n’est qu’en le traduisant que je me suis rendu compte de ça. À lire les traductions, enfin la traduction universitaire « officielle », je ne comprenais rien à Virgile. La chance, c’est qu’Horace et Virgile étaient successivement au programme les deux années où j’ai préparé l’agrégation. C’est là que j’ai commencé à toucher du doigt ce que traduire voulait dire. Je suis restée ensuite avec mon envie rentrée de traduction : ce genre de travail n’est guère valorisé à l’université. Après « l’accident » qui m’a obligé à quitter l’enseignement j’étais extrêmement fatiguée, je ne pouvais plus randonner ou faire du bateau comme avant. Je me suis embarquée avec Virgile, j’ai relancé ma vie en traduisant le livre I de l’Énéide. Je l’ai traduit trois ou quatre fois à la suite : je cherchais un rythme. Au début en prose, puis en alternant des octosyllabes et des alexandrins, selon les besoins, librement. J’ai tenté le décasyllabe. Je ne voulais pas de rimes. Finalement quand j’ai commencé à le mettre en ligne c’est encore une autre traduction que j’ai faite sur les précédentes, renonçant à compter les syllabes, mais pas de prose non plus. J’ai fait également, mais non publié, une tentative sur un morceau assez long en vers justifiés, avec et sans ponctuaction, mais ça c’était un peu de la folie. Je voudrais dire que je ne m’interdis pas de jeter un coup d’œil sur les traductions existantes, mais pas de manière systématique, je ne travaille pas avec elles, je ne les compare pas, sauf en cas de litige, assez rare. Je trace dans le texte mon propre chemin directement à partir du latin.

GM : J’aime énormément aussi le Virgile qui accompagne Dante jusqu’au sommet du Purgatoire. Sans Virgile, je crois qu’il n’y aurait pas le décalage suprême entre rêverie et réalité dramatique qui fait l’immortalité et la modernité de la « Divina Commedia ». Venant à la langue, sous le profil lexical, la langue italienne semble être la plus proche à la mère latine. J’ai d’ailleurs l’impression que c’est le français, au point de vue de la syntaxe et de la grammaire, la langue la plus proche du latin. Peux-tu éclaircir mes idées sur ce point ?  

DC : En réalité, aussi bien le français (mâtiné de germanique : n’oublions pas les Francs qui nous ont donné leur nom) que l’italien, comme toutes les autres langues dites romanes, sont dérivés du latin au prix d’une forte mutation qui touche essentiellement la syntaxe. Un seul exemple, mais décisif : en français ou en italien, ce n’est pas la même chose de dire : le lapin tue le chasseur / il coniglio uccide il cacciatore ou le chasseur tue le lapin / il cacciatore uccide il coniglio, c’est l’ordre des mots qui décide de qui fait quoi (devant ou derrière le verbe). En latin en revanche on pourra mettre les mots dans un ordre grammaticalement indifférent, en affectant les mots de marques distinctives : lapinUS tue chasseurUM = chasseurUM tue lapinUS = lapinUS chasseurUm tue = le lapin tue le chasseur et si l’on veut dire le chasseur tue le lapin, c’est : lapinUM tue chasseurUS (dans l’ordre qu’on voudra, tout le monde a compris, et relisez donc Molière : « Marquise de vos beaux yeux… »). Autant il est aisé de retrouver la trace du vocabulaire latin dans le vocabulaire italien et, dans une moindre mesure c’est vrai, français, autant la syntaxe latine est complètement « exotique » par rapport à celles de nos deux langues, et sur ce point français et italien sont à égalité.

GM : Je vois que ta traduction des classiques va bien au-delà d’une traduction en tout cas impeccable. Tu y plonges ta sensibilité contemporaine et aussi le talent d’une interprétation nouvelle. Tu rends avec passion l’actualité et même la modernité d’Horace et de Virgile. Mais où est l’essence de cette modernité ?

DC : Je suis un peu fâchée avec le terme de modernité, ne serait-ce qu’en raison du clivage universitaire (français) ruineux pour les uns et les autres entre Lettres Modernes et Lettres Classiques. Alors disons que la modernité des anciens c’est d’avoir été contemporains de leur époque. Et l’on finit, à force, par subir un genre de déformation du temps et vivre dans un présent continu d’eux à nous. Sauf que le reste du monde s’imagine que nous vivons dans le passé, mais c’est faux bien sûr.

GM : Tu crois au juste milieu, à l’aurea mediocritas dont nous parle Horace ? Cela peut être un modèle de société et de culture qu’on a déjà vu et qu’on pourrait continuer ?

DC : Sinon un modèle de société, du moins un modèle de vivre dans la société. L’idée me plaît bien oui. Il m’est difficile de dire plus.

DC : Danielle Carlès

GM : Giovanni Merloni

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(*) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier. Dans cet esprit ce blog-ci héberge Danielle Carlès et ses réponses à mes questions, tandis que je suis accueilli dans Fons Bandusiae, le blog de Danielle, que je fréquente et admire vivement.

Giovanni Merloni 

À l’improviste, 1974 (Stella n. 24)

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À l’improviste

À l’improviste, cela pourrait jaillir
de cette paresse névrotique
où nous ont plongés
des paroles rituelles
efficientes, obsessionnelles.

À l’improviste, cela pourrait monter
à la surface par la nausée
par le désir caché et même la conscience
des heures et des heures
gaspillées, données en cadeau
à l’aliénation.

Mais cela ne servirait à personne.

À l’improviste,
me saisissent de nouveau
cette ville une fois étrangère
monotone désormais
et cette rue pleine de monde
qui va et vient.

gelosia 83 part 1

À l’improviste, la brume dehors
gratte la porte et pousse au dedans
le capuchon du Montgomery
calé sur tes cheveux frisés
la tête tourbillonnante
les mains se réchauffant
dans les poches
le souvenir de nous deux
chair et peau et odeur
dans ces quelques instants d’insouciance.

À l’improviste, cette chair de poule
nous déconcerte : « Au secours ! »

À l’improviste, ce besoin urgent
de tomber dans le piège
de me réconforter de cette belle inutilité,
de ces fantaisies lointaines
dont je resterais le seul
propriétaire.

À l’improviste, je me sais seul
tout seul sur le quai léché par le vent
seul sous le siège d’un soleil
dépourvu de chaleur
à l’improviste je me vois seul
les yeux fixés dans les vagues
de la mer, le corps glissant
parmi les barques amassées…

À l’improviste, je me vois
rêvasser de choses solitaires
d’amis et d’amies
de palais somptueux
de marbres très lisses
de statues dans la pénombre.

À l’improviste j’engloutis
la stupeur
d’hirondelles voltigeantes
de sons qui caressent mon angoisse.

gelosia 83 part 2

À l’improviste c’est l’évidence
l’irréfutable constat de la perte :
puisqu’on nous a ravi les clés,
que reste-t-il, que reste-t-il,
de notre cagibi sans fenêtres ?
Que feront-ils, sans nous
ces chiffons et ces balais
qu’une porte verrouillé
emprisonne à jamais ?
Que ferons-nous, proscrits à jamais
loin de ce nirvana qui fut le nôtre ?

À l’improviste, une vague plus haute
un drap amenant le souvenir
imprégné de l’odeur de huis clos
avec la poussière de là-haut,
à l’improviste, l’onde de tes cheveux
de ton corps dansant quand tu étais là
et te faufilais badine
dans une fente invisible
de pensées ou de choses.

À l’improviste, puisqu’elle nous manque
notre boîte de carton au sommet des arbres
devient une place d’arme solide
paresseuse et honteusement heureuse
où je me dégourdis et m’étire
comme un ours léthargique
m’autorisant à ne penser
qu’aux prodiges grands et petits
de nos corps
qui nous rapprochent
de nos mains
qui nous réchauffent
de nos voix
qui nous susurrent dans les oreilles
de nos bouches
qui nous soufflent
sur le cou…

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Giovanni Merloni, 1983

P.-S. À l’improviste rien n’était arrivé… Rien que le besoin d’arrêter le temps, rien que l’envie de te voir moins active, moins engagée, moins obsédée, moins résignée à cette sale race de vie. À l’improviste — tout en émergeant de l’ouate d’un sarcophage gelé — je voulais, je désirais, je rêvais…

Giovanni Merloni

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À dix-mille distances d’ici, 1974 (Stella n. 23)

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119_poste antique 180 À dix mille distances d’ici

À dix-mille distances d’ici
s’explosèrent un jour
l’envie et la rage
de nos gestes ralentis
qu’un fantôme bienveillant
avait relégués
dans le coin noir et gris
d’un lit de ruines.

Ce fut là, rien qu’un jour
que l’utopie urgente s’épuisa
dans le rêve désinhibé
de nos regards effondrés
longs et statuaires
avant que triomphe
(surprise attendue)
le silence animal
d’une descente héroïque
dans les plis de l’été
avant que se brise
l’insouciance grossière
d’un voyage-prix
au fond de tes bras gelés.

Ce fu là-bas, rien qu’une nuit
que ce va-et-vient étourdi
s’échoua dans le labyrinthe infini
de tes cheveux de sable.

Giovanni Merloni

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À quoi bon ? 1974 (Stella n. 22)

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À quoi bon ?

À quoi bon de vivre ainsi
anxieux ou mélancoliques
enthousiastes ou désabusés
figés ou disponibles ?

Par quel enjeu ou envie
nous devons forcément cumuler des fautes
en mêlant les besoins et les désirs
la matière et le mythe
la terre fangeuse et le ciel ?

D’ailleurs, que ferions-nous
si l’on nous ôtait cet élan d’émigrants
vers tout ce qui est dehors
vers d’autres seuls comme nous
marchant sur de terres détendues
aux vagues noires et perdues ?

Nous partons donc, assurés
attirés par de péripéties inutiles
jusqu’à l’heure où le désarroi arrive
avec la sourde incapacité
le sentiment-certitude
de ne pas suffire à la besogne.

Nous partons tout en reculant
incapables de donner ni de prendre.
Tels des ballots dans la laine
aventureux et désespérés
(visionnaires renonçants)
nous comprimons à jamais
nos forces les meilleures
nos routes les plus inavouées
nos rêves les plus honnêtes.

Nous n’avons pas de refuge ni tanière
et pourtant nous demeurons encastrés à la terre
nous ne savons pas voler
et pourtant nous demeurons dans l’air
suspendus, verrouillés
à cette question hideuse :
à quoi bon ?
à quoi bon ?
à quoi bon ?

Giovanni Merloni

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Quand on croit voir l’amour s’éloigner, 1974 (Stella n. 21)

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Quand on croit voir l’amour s’éloigner

Quand on croit voir l’amour s’éloigner
c’est alors qu’ils affleurent
les souvenirs les plus reculés :
un souffle sur ton front plissé,
une coupure nette qui était capable
de débrouiller n’importe quel écheveau,
ton pas près de moi, inattendu
notre étreinte soudaine.

Quand l’amour se replie, condamné,
on désire jusqu’au désespoir
que le temps sera infini,
qu’une vie sera deux vies,
qu’une promenade en hiver
dans le brouillard
sera aussi un plongeon
dans un amas de feuilles sèches et de boue,
que l’on pourra à nouveau se tenir par la main,
dans un bref voyage invisible,
vers les nuages suspendus
au-dessus du calme et du vent.

Quand l’amour près de nous se termine,
on ne cesse pourtant de chercher un ailleurs
où nos voix les plus égarées se retrouvent,
un point lointain
où nos pensées les plus figées se perdent.

Quand l’amour se perd,
nous apprenons à nous distraire, à nous renier,
à nous engager dans la bonne cause.

Quand l’amour lointain soudainement s’approche,
ils sont simples et très beaux les souvenirs
d’où jaillit ton sourire, facilement
(il me semble),
et que toi, tu deviens comme une vague :
la vague des pensées les plus affectueuses,
la vague des cheveux qui entourent toute chose,
la vague de caresses et murmures,
la vague d’une mer nouvelle,
la vague d’une terre au bout de notre bout,
la vague d’un vent sombre,
sibilante dans son tour dans le ciel et les toits.

Giovanni Merloni

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A ou Autrement II/II (alphabet renversé de l’été n. 33)

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Je ne me rappelle pas les mots exacts que Paolo Perrotti utilisa dans son intervention inoubliable. Nous étions au centre de Rome, dans le siège de l’ancienne Bourse — un édifice bâti à la même époque et dans le même style de la Bourse de Paris ou de celle de Bruxelles —, juste au dos des plus anciens « Burrò » (les bureaux…), édifices gracieux et apparemment fragiles qu’un architecte « rococo », aussi génial que bizarre, avait réalisés sous la suggestion, je crois, du théâtre de Palladio, comme de véritables décors en perspective, juste en face de l’église baroque de Saint-Ignazio. « Cela est d’ailleurs une caractéristique de la ville de Rome », me disait un jeune architecte, assistant lui aussi au Séminaire titré Anonymat et Responsabilité. « Son incontournable beauté est due surtout aux strates des époques successives, ainsi qu’aux ruptures, que le temps et l’immobilisme des habitants de Rome réussissent toujours, de quelques façons, à badigeonner ». J’aurais voulu protester : c’était la lumière unique de Rome la véritable panacée ! Cependant, l’architecte ne s’arrêtait pas : « examinez le contraste entre l’église et les petits immeubles tordus, c’est déjà un chef d’œuvre du hasard. Mais, lorsque vous vous faufilez dans ces ruelles de service reliant la place à la Bourse, vous traversez en quelques mètres de distances énormes sans vous en apercevoir ». « À qui le mérite ? Au hasard anonyme ? À la responsabilité grossière de quelques papes ou cardinaux ou nobles corrompus ? » Je voulais lui répliquer, mais déjà un des intervenants avait entamé son thème. En me voyant perdu, l’architecte me prêta son Rapidograph à l’encre de Chine en me lançant son défi. « Prenez des notes ! »

L’un après l’autre, les intervenants donnèrent vie à un forum extraordinaire, surtout pour moi qui entendais pour la première fois ce langage nouveau de la psychanalyse s’acharner sur les personnages de la mythologie et de la littérature. Freud et Ulysse, Bion et le Minotaure…

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Paolo Perrotti (1926-2005)

Tout en glissant cet art de l’inconscient dans mes doigts, j’avais désormais rempli le petit cahier aux feuilles blanches que j’avais trouvées sur ma chaise, lorsque Paolo Perrotti, l’homme aux cheveux blancs dont personne ne pouvait contester le charisme, d’une voix extrêmement faible et presque inaudible, s’exclama : « les conclusions au séminaire… pourraient y être ou ne pas y être… »
Il y avait un silence vraiment miraculeux et l’on entendait quand même la contrariété de la plupart des présents. Tout le monde s’attendait à un de ses exploits, où l’intérêt scientifique du sujet se serait bien sûr enrichi de cette ironie, de ce goût de la surprise, de l’inattendu… Mais on aimait aussi ses qualités d’imitateur des voix, des dialectes, des personnalités les plus diverses, son talent d’acteur qui ressortissait toujours au milieu d’une divagation inspirée et tout à fait imprévue.
Cette petite douche froide fit encore plus relever la gêne généralisée que successivement la dernière intervention entraîna sans remède. Mais, qu’est-ce qu’il dit, celui-là ?
Même l’architecte, qui avait été jusque-là respectueux et impassible, avait réagi d’un geste vulgaire.
Finalement, juste au moment où les gens étaient en train de se lever et qu’un sourd vacarme commençait à se diffuser, les conclusions arrivèrent.

Et je me rendis petit à petit compte des raisons des précédentes hésitations de Paolo Perrotti. Ce n’était pas facile et même juste de tirer les fils d’une discussion aussi vaste et éparpillée sur ce thème fascinant et difficile de l’anonymat vis-à-vis de la responsabilité. Moi aussi j’aurais eu de choses à dire, par exemple au point de vue politique. On risquait, à la fin, de se confronter à un nombre ingouvernable d’anonymats et de responsabilités différentes.
Paolo Perrotti annonça tout de suite qu’il aurait évoqué Abélard et Héloïse. C’était un prétexte pour s’aventurer dans les labyrinthes du cerveau humain, particulièrement chers aux nouveaux philosophes, dont certains psychanalystes représentent à mon avis une pointe particulièrement avancée. Le thème était celui du pillage des immenses trésors qui sont cachés dans les coins les plus cachés du crâne. Mais il avait longuement hésité, tout en baissant la voix, en obligeant les présents à garder un silence absolu, adapté au couvent d’Argenteuil où la pauvre Héloïse avait accepté à contrecœur de se verrouiller, adapté aussi au silence de la vie amoureuse qui enlevait au pauvre Abélard la partie plus intime de sa force ! Comment soigner un homme blessé comme Abélard ? pensais-je, quand finalement la petite voix eut un sursaut. 
D’un coup, tous les présents se trouvèrent groupés dans un quartier reculé du cimetière Père-Lachaise. « Là-bas, les restes d’Abélard et Héloïse dialoguaient tranquillement, sans trop bouger », commença Parrotti. « Ils étaient calés dans les cercueils qu’on leur avait assignés, reprenant toujours les mêmes questions éternelles, qu’ils retrouvaient au même point tous les soirs. Ils se tenaient compagnie dans les heures les plus redoutables de la nuit… » Ce fut à ce point-là que nous devinâmes, surprise des surprises, qu’il aurait recouvert sans difficulté les deux rôles, en passant d’Abélard à Héloïse et vice-versa sans autre transition qu’une petite inflexion de la voix vers l’aigu ou le ton grave…

Héloïse  — Considère, je t’en supplie, ce que je demande : c’est si peu de chose, et chose facile. Si ta présence m’est dérobée, que la tendresse de tes mots, dont tu es si riche, me rende du moins la douceur de ton image ! (Abelard et Héloïse, Correspondance, Préface d’Étienne Gilson, Édition d’Édouard Bouyé, Folio classique Gallimard, 2000, p.120)

Abélard — Pour toi, il ne t’est pas donné de jouir de ma présence, si misérable qu’elle soit. Et si tu ne peux rien à mon bonheur, pourquoi me préfères-tu vivant et malheureux, plutôt qu’heureux et mort ? Je ne le vois pas. (ibidem, p.151)

(Héloïse essaie de soulever le couvercle, pour mieux entendre la voix grave d’Abélard, qui poursuit.)

A. — Si c’est pour toi que tu désires voir prolonger mes misères, c’est qu’évidemment tu es mon ennemie, non mon amie. Si tu crains de paraître telle, trêve, je t’en conjure, trêve à ces plaintes. (ibidem, p.151)

H. — Puis-je espérer te trouver libéral dans les choses, quand je te vois avare de paroles ? (p.120)

A. — Si j’avais mérité ce qui m’est arrivé, tu en aurais donc moins souffert, tu en serais donc moins affligée ? Ah ! certes, s’il en était ainsi, tu serais d’autant plus touchée de ce malheur qu’il serait pour moi une honte, pour mes ennemis un honneur ; pour eux en effet, dès lors, la satisfaction de la justice et l’éloge ; pour moi, la faute et le mépris ; pour eux plus de reproches, pour moi plus de pitié. (ibidem, p. 154)

H. (après avoir écrit dans le vide : Justice, Éloge… Faute, Mépris) — Écoute, Abélard, je ne réussis pas à séparer la pitié des reproches. J’éprouve bien sûr de la pitié envers toi, et même plus, mais ton absence me bouleverse et me meurtrie. Et c’est très difficile de me résoudre à la patience du moment que tout ce qui m’entoure, même ces murs noircis, me renvoie à ton image sainte… et pourtant aimée…

A. — Cependant, pour adoucir l’amertume de ta douleur, je voudrais encore démontrer que ce qui nous est arrivé est aussi juste qu’utile, et qu’en nous punissant dans le mariage et non dans la fornication. Dieu a bien fait. (ibidem, p. 154)

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H. — D’accord, je t’écoute. Mais je le fais surtout parce que j’aime ta voix. N’oublie pas cela. Tu es mon cocon et je reçois tout ce que tu m’envoies comme une promesse de ta main et de ton regard près de moi.

A. — Après notre mariage, tu le sais, et pendant ta retraite à Argenteuil au couvent des religieuses, je vins secrètement te rendre visite, et tu te rappelles à quels excès la passion me porta sur toi dans un coin même du réfectoire, faute d’un autre endroit où nous pussions nous retirer. (ibidem, p. 154)

H. — Tu me fais rougir, Abélard. Laisse tomber cette attitude da gamin, quoi. Car si tu souffles sur le feu je recouvre vite mes seize ans. Mais, si je reviens en arrière, si peux choisir mon destin librement, je me sauve ailleurs. Dons attention. Rien n’est escompté. Même pas le passé. Et pourtant je te vois y revenir avec une désinvolture excessive. Sais-tu que tu pourrais trouver le passé changé ? Sais-tu que je pourrais un jour n’être pas d’accord avec toi sur ce que ce passé a été pour moi ?

A. — Tu sais, dis-je, que notre impudicité ne fut pas arrêtée par le respect d’un lieu consacré à la Vierge souveraine. Fussions-nous innocents de tout autre crime, celui-là ne méritait-il pas le plus terrible des châtiments ? Rappellerai-je maintenant nos anciennes souillures et les honteux désordres qui ont précédé notre mariage, l’indigne trahison enfin dont je me suis rendu coupable envers ton oncle, moi son hôte et son commensal, en te séduisant si impudemment ? (ibidem, p. 154)

H. — Cela me semble un paradoxe. Mon oncle s’est servi de son pouvoir, tout à fait archaïque, pour t’attaquer… Mais, est-ce qu’il aurait orchestré un crime similaire sur ta personne si tu n’étais pas Abélard ? Sa trahison a été un acte lâche et brutal.

A. — La trahison n’était-elle pas juste ? Qui pourrait en juger autrement, de la part de celui que j’avais le premier si outrageusement trahi ? Penses-tu qu’une blessure, la souffrance momentanée de ma plaie ait suffi à la punition de si grands crimes ? De tels péchés méritaient-ils une telle grâce ? Quelle blessure pouvait expier aux yeux de la justice divine la profanation d’un lieu consacré à sa sainte mère ? Certes, si je ne me trompe pas complètement, une blessure si salutaire compte moins pour l’expiation de ses fautes que les épreuves sans relâche auxquelles je suis soumis aujourd’hui. (ibidem, p.154-155)

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H. — Tu as déjà oublié les violences subies. Ce sont des violences des hommes, il est difficile de considérer ces mains sanglantes comme instruments de la justice divine !

A. — Tu sais aussi qu’au moment de ta grossesse, quand je t’ai fait passer dans mon pays, tu as revêtu l’habit sacré, pris le rôle de religieuse, et que, par cet irrévérencieux déguisement, tu t’es jouée de la profession à laquelle tu appartiens aujourd’hui ? Vois, après cela, si la justice, que dis-je ? si la grâce divine a eu raison de te pousser malgré toi dans l’état monastique dont tu n’as pas craint de te faire un jeu ; elle a voulu que l’habit que tu avais profané servît à expier la profanation, que la vérité de la chose fût le remède du mensonge de la parodie et en réparât la fraude sacrilège. (ibidem, p. 155)

H. — Tu insistes trop sur le pêché et tu oublie l’amour…

A. — Tu sais à quelles turpitudes les emportements de ma passion avaient voué mon corps ; ni le respect de la décence, ni le respect de Dieu, même dans les jours de la passion de Notre Seigneur et des plus grandes solennités, ne pouvaient m’arracher du bourbier où je roulais. Toi-même tu ne voulais pas, tu résistais de toutes tes forces, tu me faisais des remontrances, et quand la faiblesse de ta nature eût dû te protéger, que de fois n’ai-je pas usé des menaces et des coups pour forcer ton consentement ! (ibidem, p. 156)

H. — Je t’ai toujours pardonné, même avant que tu arrivais, je savais déjà comment ce serait passé entre nous… Ne t’en fais pas…

A. — Je brûlais  pour toi d’une telle ardeur de désirs, que, pour ces voluptés misérables et infâmes dont le nom seul nous fait rougir, j’oubliais tout. Dieu, moi-même : la clémence divine pouvait-elle me sauver autrement que m’interdisant à jamais ces voluptés ? (ibidem, p. 156)

H. — J’avais cru jusqu’ici m’être assuré bien de titres à tes égards, ayant tout fait pour toi, et ne persévérant dans la retraite que pour t’obéir ; car ce n’est pas la vocation, c’est ta volonté, oui, ta volonté seule qui a jeté ma jeunesse dans mes austérités de la vie monastique.. (ibidem, p. 120)

A. — Rejoins-moi, toi aussi, inséparable compagne, dans une même action de grâce, de même que tu as participé à la faute et au pardon. Car Dieu n’a pas oublié ton salut ; que dis-je ? il a toujours songé à toi : par une sorte de saint présage attaché à ton nom, il t’a particulièrement marquée pour le ciel en t’appelant Héloïse… (ibidem, p. 138)

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Ce fut à ce point-ci qu’Héloïse s’aperçut d’un léger frémissement, tout de suite après suivi par le bruit sourd d’un corps qui devait être tombé juste à côté. Un sac avec quelques butins ? Elle fit signe à Abélard de se taire.
— Voilà, dit grimaçant le jeune homme aux cheveux blonds et lisses, j’ai réussi à soulever la pierre. C’est formidable ce pied-de-porc !
— Moi aussi, dit la jeune fille brune, laissant tomber à terre son chapeau de Carnaval. Et, maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— Je n’ai pas trouvé grand-chose dans ce petit crâne. Pourtant elle serre une chose dans les mains…
— Quoi ?
— Un billet… Non, c’est un parchemin. Très bien conservé, tu vois !
— Arrache-le !
— Impossible… Et… voilà, j’ai réussi.
— Viens ici Joël, de ce côté il y a un rayon de lune. Essayons de lire…
— L’a..ni…ma..lité est parfaitement saine !
— Animalité ? Impossible qu’Héloïse ait pu écrire cela, dit Gaëlle.
— Mais c’est l’écriture d’Abélard !
— Alors c’est vrai, commenta la jeune pilleuse de tombeaux, il avait tout prévu avec mille ans d’avance. La répression, le sentiment de culpabilité… Il essayait de se convaincre qu’on pouvait, qu’on doit vivre « autrement », se passant de l’amour, il essayait de renier tout cela, et aussi de convaincre son ancienne compagne. Mais, comment peut-on accepter de vivre « autrement » ?

En discutant, les deux voyous s’éloignent. Quand l’habituel silence du Père Lachaise, juste un peu perturbé par les échos des voitures glissant dans la nuit reprit le dessus, Héloïse sort la tête du tombeau, regarde autour d’elle avec une nouvelle curiosité, avant de reprendre son babillement millénaire :

H. — Quand tu me poussais jadis aux voluptés honteuses, tu me visitais coup sur coup par tes lettres, et tes vers mettaient sans cesse le nom de ton Héloïse sur les lèvres de la foule ; c’était de mon nom que retentissaient toutes les places, de mon nom toutes les demeures. Combien il serait plus juste aujourd’hui d’exciter à l’amour de Dieu celle que tu provoquais alors à l’amour du plaisir ! Considère, je t’en supplie, ce que tu dois, regarde ce que je demande, et je termine d’un mot cette longue lettre : adieu, mon unique. (ibidem, p.121)

A. — Je pense, très chère sœur dans le Christ, avoir suffisamment répondu à… tes demandes… : vous embrasserez maintenant les devoirs auxquels vos vœux vous obligent avec d’autant plus de zèle que vous en connaissez mieux l’excellence… que vos mérites er vos prières m’en obtiennent la grâce. Porte-toi bien. (ibidem, p. 347)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 septembre 2013

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A ou Alimentaire, mon cher Watson ! I/II (alphabet renversé de l’été n. 32)

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Mes chers lecteurs, on est presque au terminus, c’est-à-dire à l’Arrivée de cet Alphabet Anachronique et Anticonformiste, tandis qu’en suivant les règles de toute bonne école buissonnière on devrait être à l’Avant-propos, c’est-à-dire au seuil de l’Antichambre. Là, il aurait fallu attendre avant de passer dans le Boudoir et entrer dans le vif de la discussion se déroulant dans une Chambre pleine de monde, où déjà plusieurs seraient inscrits à parler, dont Diderot.
Mais c’est comme ça, le tour de France des écrevisses est fini et va se rencontrer idéalement au Parc des Princes avec le Giro d’Italia.
Prochainement, pendant quelques temps, au lieu de ces essais d’écriture renversée vous trouverez ici d’autres exploitations non-résidentielles qui seront en général affranchies vis-à-vis d’une contrainte quelconque.
Cela dit, je ne peux pas nier que je me suis fort amusé, tandis que la fréquentation nonchalante du dictionnaire de la langue française m’a peut-être appris une centaine de mots dont j’avais mal compris la signification, en plus d’une trentaine que je ne connaissais pas du tout.
Je remercie tous ceux qui m’ont encouragé dans cette aventure, et je profite du microphone pour saluer mes parents :

« Ciao maman, ciao papa ! »

Comme tout brave cycliste, qu’il soit grégaire ou champion, je vous remercie, avant d’embrasser la Miss de la course et me lancer dans la dernière descente, à la façon hasardeuse de Roger Rivière. Une descente terrible, même Affreuse, mais Allègre, tout à fait Adaptée à nos temps Affolants et Aveugles.

001_freres lumières 180 seppia

Alors, je descend. Ou plutôt, je précipite dans un monde en noir et blanc où je ne trouve d’autres couleurs que celles des étoiles filantes du carnaval ou de l’habit de fou follet, rouge de la tête aux pieds.
Assis avec mon frère dans un coin que je ne reconnais pas, je vivais partagé et déjà épuisé… D’un côté la joie de la lumière et du jeu, les promenades à Villa Borghese ; de l’autre côté la peur de la nuit, la solitude avec l’oreiller froid et cet escalier en colimaçon retentissant de l’écho menaçant de mon propre cœur essoufflé. D’ailleurs, la joie du dîner familial autour de la petite table ronde n’était pas toujours à la hauteur des ombres déplacées, presque physiques, secouant mon tronc et mes branches fragiles… J’étais terrorisé par l’épingle enfoncée dans la calotte noire, entourée de cheveux électriques, de la nouvelle maîtresse, sévère et même méchante — rien à voir avec l’âme gentille qui l’avait précédée, qu’on avait prématurément accompagnée au cimetière.
Je ne sais pas si cette espèce de radiographie photographique très proche d’un négatif remonte à la période où je me sauvais dans le placard pour me dérober à la sorcière noire se détachant contre le vide bleu de la fenêtre. Mais oui, c’était déjà la phase obscure où l’adolescence frappait à la porte et que je me perdais dans un labyrinthe de nombres…
Avec ma sœur aînée et mon frère cadet, je ne renonçais pourtant à mon rôle mitoyen d’état tampon qui ne manquait pas d’avantages : au risque de paraître parfois imbécile, je ne cessais de rire, même convulsivement, devenant ainsi sur le champ paladin de l’évasion et de l’insouciance comme infaillibles antidotes contre la Mort.
J’aimais la « pastasciutta » [1] au-dessus de tout autre genre et forme d’aliment. Elle me réconfortait presque tous les jours et c’était justement la simplicité  de ses ingrédients, d’ailleurs très pauvres, qui m’avait conquis depuis ma première enfance substituant sans une vraie transition le lait maternel et celui des nombreuses nourrices (auxquelles je dois mon esprit sombre et mélancolique).
Maintenant, tout en considérant les différentes recettes de sauce aux tomates, que nous appelons « sugo », je ne réussis pas à m’expliquer les différences de saveur, parfois énormes, qui touchent mes papilles gustatives à chaque fois qu’on mêle le même sugo à de différents types de pâtes. Pâtes longues, pâtes courtes : l’ainsi dite cuisine méditerranéenne, caractéristique des régions du centre et du sud de l’Italie — se basant plutôt sur le grain dur que sur le mélange de la farine avec les œufs — donne vie à un nombre infini de suggestions, dont il n’y a que les Anellini, consacrés aux soupes, qui commencent par A.
Je crois que ce soit la forme, c’est-à-dire la différente géométrie des multiples qualités de pâtes,  le facteur décisif pour le déclenchement d’une variété étourdissante de plaisirs.
Je pourrais continuer longuement, jusqu’à tracer les lignes, peut-être, d’un essai aussi passionné que scientifique. D’ailleurs, je pourrais raconter plusieurs anecdotes où le rôle de la pastasciutta à été central dans les différentes saisons de ma vie.
Parmi tous les souvenirs, souvent très nets et vifs — où la pastasciutta occupe la place de la madeleine de Proust — il y a le glorieux épisode, plusieurs fois raconté en famille, du jour où je me refusai de manger la viande en boîte même si confondue dans un strate généreux de mayonnaise en tube.
On était debout, près d’un mur de pierres à sec, dans un intervalle de la visite aux tombeaux étrusques de Cerveteri : je n’obtins pas la pastasciutta, mais on me laissa quand même libre de rester à jeun. D’ailleurs, je comprenais les raisons du programme, cette fois-là assez stricte. J’acceptais en bon ordre, mais je voulais marquer le primat absolu de cette assiette de couleur rouge dans mon existence présente et future.

002_pastasciutta 180 seppia

Figurez-vous, au contraire, quelle joie absolue et inoubliable cette fois-là, en 1955, au milieu de longues vacances à la montagne… Un groupe d’amis de mes parents, avec leurs enfants — jeunes pousses venant directement, en grand nombre, de l’après-guerre —, s’était donné rendez-vous dans un vaste pré pas loin du pas Tre Croci (Trois Croix), au nord de Cortina. De cet endroit partait une très connue excursion aux Cinque Torri (Cinq tours) et au mont Nuvolau (qu’on pourrait appeler Nuageux). Une randonnée, à travers le bois, à la portée de tout le monde, aboutissant dans un paysage lunaire ressemblant, au couchant, même si à la petite échelle, aux canyons du Colorado.
Mais, cette fois-là, les randonneurs — dont quelques-uns se glorifiaient peut-être de leur participation à la guerre de Libération de 1943-1945, tandis que la plupart se réjouissaient surtout de la survie —, avaient décidé de piqueniquer. Je ne me souviens pas de barbecue ni de saucissons ou de poulets rôtis. On avait bien sûr monté un joli bûcher de sapin dans un endroit adapté… Tous ces particuliers se fragmentent et se pulvérisent dans ma mémoire, où reste pourtant bien central, certes aidé par cette photo efficace, le souvenir de la marmite fumante et des spaghettis prêts à être distribués à la troupe.

004_camilluccia 180 antique

Presque trente ans après, en janvier 1983 (donc il y a exactement trente ans), un fait divers se déroula dans mon existence Ambulante. Cela fut l’occasion pour rassembler quelques-uns des personnes avec lesquelles j’ai souvent très strictement renoué les fils de mes incertitudes et de mes passions. Ici, ce n’étaient pas des parents ou des vice-parents qui s’occupaient de tout, en laissant la «pipinara» [2] libre de s’éparpiller partout comme des mouches dans une bouteille. Ici, c’était moi, aidé par la fidèle Daniela, qui avais enlevé tous les Zucor et toutes les traces de dessins et de trucs typiques du travail des architectes-urbanistes pour aménager une véritable salle des fêtes.

(Rita Pavone, Viva la pappa col pomodoro)

Giovanni Merloni

[1] les pâtes.

[2] groupe, assez bruyant et vivant, d’enfants ou de jeunes garçons et filles.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 18 octobre 2013

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B ou Boh ? (alphabet renversé de l’été n. 31)

000_b_modifié-1 480 Je l’ai créée jusque du fond de toutes les choses
les plus chères pour moi, et je ne sais pas la comprendre.

(L’ho creata dal fondo di tutte le cose
che mi sono più care, e non riesco a comprenderla.
Cesare Pavese, Incontro, dans Lavorare Stanca, 1936)

001_boh c'est mon cri_180

C’est un mot qui m’obsède
ce Boh interrogatif
ce Boh indifférent
ce Boh la Bouche pleine
ce Boh sans aucun élan
ce Boh que j’entends encore :

Caïn, où est Abel ?
Boh ?
Caïn, où est Abel ?
J’en sais rien…

J’ai toujours eu le Bonheur
d’être né Bourgeois Border line
d’être tôt devenu Bohémien
ensuite flâneur de Boulevards
habitué de Bouquinistes
de Baguettes tradition
de Bistrots près des stations
du métro Bastille.

Mais pourquoi préfère-t-il Boiter
dans une capitale Bruyante
sous un ciel Brumeux ?
Boh ?

002_Giordano_Bruno NB 180

Au centre de la place rectangulaire
de Campo de Fiori, à Rome
survit, debout, au centre des ombrelles
Blanches du marché, sérieuse,
toujours effondrée en difficiles pensées
hérétiques, intelligentes, modernes
la statue de Giordano Bruno.

Mais, pourquoi ont-ils brûlé Bruno ?
Boh ?

Là-bas, au pied du Bronze, parmi
les fleurs, fleurit une Boulangerie
qu’on appelle forno ; là même un Bistrot
nommé trattoria : là dedans des Bourgeois
se déguisant en Bohémiens Bavards
échangent des mots d’incompréhension
avec des Bouquinistes Border line.

Quoi disait le Bouquiniste, au juste ?
Boh ?
Quoi répondait le Bohémien ?
Boh ?

003_navona 180

On appelait tout cela Bel paese, Bel endroit
aux toits ensoleillés, aux Bancs de pierre
aux coupoles Baroques de Borromini et Bramante
aux statues envoûtantes de Bernini
aux cathédrales de Brunelleschi
aux peintures de Botticelli
Beato Angelico, Giovanni Bellini.
Rome, Florence, Bologne.

On m’a dit qu’il est parti !
Mais pourquoi s’est-il Banni tout seul ?
Que va-t-il faire à Bologne ?
Boh ?

004_archiginnasio NB - copie

Ce fut ma Balance Branlante
Brûlant sans soucis les distances
entre Boh et Bologne
ce fut elle, la Bêtise
de chercher le Bonheur
qui tant pis, m’amena la Bonne
humeur, la Belle ivrogne
en compagnie de Berthe
de Barbara et Béatrice
et aussi de Bérénice.

Déjà Bologne c’était au delà
des Bornes ouatés des Apennins
et Bientôt les arcades, Bleutées
par la Brume de l’été,
Bienveillantes comme des Berceaux
infinies au-dessus de mon Béret
pouvaient Bouleverser mes Béates
résolutions d’aller jusqu’au Bout

Pourtant, il avait Beaucoup
de Bonnes intentions
et aussi d’idées Bonnes.
Pourquoi n’a-t-il pas su
Badigeonner les petites Blessures
Qui lui cassaient la figure ?
Boh ?

005_Stazione di Bologna 2 Agosto 1980 180

Sous la menace des Bandits assassins
cachés derrière une Bombe lâche
Bologne ne se fit abattre, mais depuis là
on n’a pas su s’adapter à la Besogne
de se Battre contre les Brutes
on a préféré naviguer à la Bouline
s’adonner à la dérive, s’accrocher aux Bouées ;
certes, Bosser, mais sans jamais
Bondir sur la scène, la Bouche Bée
éventant la Bannière de la Belle liberté.

Ensuite il est reparti, aimanté par une Boule
de verre, qu’une Bohémienne Blonde
lui lançait, le prenant pour une quille
de Bowling.
Ah, vraiment, laisse-t-il Bologne ?
Pourquoi ?
Boh ?

006_piazza di spagna BN 180

Brinquebalant, une à une les années quatre-vingt
se sont échouées, telles des Brins de Buée
sur la vitre Brisée d’une fenêtre romaine
ou d’en haut d’un Balcon. Au Bureau
le temps s’épuisait, les mots se Brouillaient
et plutôt que faire du Bien on Badinait
avec des solutions qui seraient Balayées
avant de naître, ratées. Rien ne Bougeait
sous le soleil de Rome. Bien sûr
on faisait du Bruit, on Babillait
on se rendait dans des Boîtes, on se déshabillait
on s’aimait au Bout de souffle, on hurlait :
Bonjour, Bonsoir, Bonne nuit !

C’est pour qui le Bon plan, le Beau prix
les voyages aux Bermudes, les vacances à Bilbao ?
Boh ?

007_paris 2006 180

Un Beau jour, Bécassine est venue
experte de Bonnard et de Braque
anxieuse de Boccioni et futur-Balla
emmenant le Bonheur des cartes postales
le plaisir des mots Bizarres, Barbouillés
aux Bords cornés des Bandes dessinées,
ajoutant la Béatitude d’une amitié de loin
avec le Besoin retrouvé
de lancer des Bribes de chair et de sang
au-delà de la mer Bouleversée
au-delà des montagnes Blanches.

Elle m’écrivait depuis Bayonne ou Blaye
de Sévres-Babylone ou de Brest
(toujours Bourrée d’une pluie qui ne cesse)
elle me racontait déjà les Balades
de Bastille à rue du Bac
de la Bibliothèque à Bonsergent
je lui renvoyais la poésie de Bassani
le conte de Buzzati
la nouvelle de Boccace.

Mais pourquoi, un Beau jour
Bécassine se rendit à Bordeaux ?
Boh ?

008_l'animalité NB 180

Carte postale reçue d’un ami de Bordeaux

Tandis que lui, il voulut Baigner
ses draps dans le Bleu-jaune
de la Garonne. Au Bord de quelle
illusion voulut-il se Bercer ?
Boh ?

Giovanni Merloni

(cliquez sur les images si vous avez envie de les agrandir)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 octobre 2013

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