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A mur blanc Abélard 480

Je ne me rappelle pas les mots exacts que Paolo Perrotti utilisa dans son intervention inoubliable. Nous étions au centre de Rome, dans le siège de l’ancienne Bourse — un édifice bâti à la même époque et dans le même style de la Bourse de Paris ou de celle de Bruxelles —, juste au dos des plus anciens « Burrò » (les bureaux…), édifices gracieux et apparemment fragiles qu’un architecte « rococo », aussi génial que bizarre, avait réalisés sous la suggestion, je crois, du théâtre de Palladio, comme de véritables décors en perspective, juste en face de l’église baroque de Saint-Ignazio. « Cela est d’ailleurs une caractéristique de la ville de Rome », me disait un jeune architecte, assistant lui aussi au Séminaire titré Anonymat et Responsabilité. « Son incontournable beauté est due surtout aux strates des époques successives, ainsi qu’aux ruptures, que le temps et l’immobilisme des habitants de Rome réussissent toujours, de quelques façons, à badigeonner ». J’aurais voulu protester : c’était la lumière unique de Rome la véritable panacée ! Cependant, l’architecte ne s’arrêtait pas : « examinez le contraste entre l’église et les petits immeubles tordus, c’est déjà un chef d’œuvre du hasard. Mais, lorsque vous vous faufilez dans ces ruelles de service reliant la place à la Bourse, vous traversez en quelques mètres de distances énormes sans vous en apercevoir ». « À qui le mérite ? Au hasard anonyme ? À la responsabilité grossière de quelques papes ou cardinaux ou nobles corrompus ? » Je voulais lui répliquer, mais déjà un des intervenants avait entamé son thème. En me voyant perdu, l’architecte me prêta son Rapidograph à l’encre de Chine en me lançant son défi. « Prenez des notes ! »

L’un après l’autre, les intervenants donnèrent vie à un forum extraordinaire, surtout pour moi qui entendais pour la première fois ce langage nouveau de la psychanalyse s’acharner sur les personnages de la mythologie et de la littérature. Freud et Ulysse, Bion et le Minotaure…

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Paolo Perrotti (1926-2005)

Tout en glissant cet art de l’inconscient dans mes doigts, j’avais désormais rempli le petit cahier aux feuilles blanches que j’avais trouvées sur ma chaise, lorsque Paolo Perrotti, l’homme aux cheveux blancs dont personne ne pouvait contester le charisme, d’une voix extrêmement faible et presque inaudible, s’exclama : « les conclusions au séminaire… pourraient y être ou ne pas y être… »
Il y avait un silence vraiment miraculeux et l’on entendait quand même la contrariété de la plupart des présents. Tout le monde s’attendait à un de ses exploits, où l’intérêt scientifique du sujet se serait bien sûr enrichi de cette ironie, de ce goût de la surprise, de l’inattendu… Mais on aimait aussi ses qualités d’imitateur des voix, des dialectes, des personnalités les plus diverses, son talent d’acteur qui ressortissait toujours au milieu d’une divagation inspirée et tout à fait imprévue.
Cette petite douche froide fit encore plus relever la gêne généralisée que successivement la dernière intervention entraîna sans remède. Mais, qu’est-ce qu’il dit, celui-là ?
Même l’architecte, qui avait été jusque-là respectueux et impassible, avait réagi d’un geste vulgaire.
Finalement, juste au moment où les gens étaient en train de se lever et qu’un sourd vacarme commençait à se diffuser, les conclusions arrivèrent.

Et je me rendis petit à petit compte des raisons des précédentes hésitations de Paolo Perrotti. Ce n’était pas facile et même juste de tirer les fils d’une discussion aussi vaste et éparpillée sur ce thème fascinant et difficile de l’anonymat vis-à-vis de la responsabilité. Moi aussi j’aurais eu de choses à dire, par exemple au point de vue politique. On risquait, à la fin, de se confronter à un nombre ingouvernable d’anonymats et de responsabilités différentes.
Paolo Perrotti annonça tout de suite qu’il aurait évoqué Abélard et Héloïse. C’était un prétexte pour s’aventurer dans les labyrinthes du cerveau humain, particulièrement chers aux nouveaux philosophes, dont certains psychanalystes représentent à mon avis une pointe particulièrement avancée. Le thème était celui du pillage des immenses trésors qui sont cachés dans les coins les plus cachés du crâne. Mais il avait longuement hésité, tout en baissant la voix, en obligeant les présents à garder un silence absolu, adapté au couvent d’Argenteuil où la pauvre Héloïse avait accepté à contrecœur de se verrouiller, adapté aussi au silence de la vie amoureuse qui enlevait au pauvre Abélard la partie plus intime de sa force ! Comment soigner un homme blessé comme Abélard ? pensais-je, quand finalement la petite voix eut un sursaut. 
D’un coup, tous les présents se trouvèrent groupés dans un quartier reculé du cimetière Père-Lachaise. « Là-bas, les restes d’Abélard et Héloïse dialoguaient tranquillement, sans trop bouger », commença Parrotti. « Ils étaient calés dans les cercueils qu’on leur avait assignés, reprenant toujours les mêmes questions éternelles, qu’ils retrouvaient au même point tous les soirs. Ils se tenaient compagnie dans les heures les plus redoutables de la nuit… » Ce fut à ce point-là que nous devinâmes, surprise des surprises, qu’il aurait recouvert sans difficulté les deux rôles, en passant d’Abélard à Héloïse et vice-versa sans autre transition qu’une petite inflexion de la voix vers l’aigu ou le ton grave…

Héloïse  — Considère, je t’en supplie, ce que je demande : c’est si peu de chose, et chose facile. Si ta présence m’est dérobée, que la tendresse de tes mots, dont tu es si riche, me rende du moins la douceur de ton image ! (Abelard et Héloïse, Correspondance, Préface d’Étienne Gilson, Édition d’Édouard Bouyé, Folio classique Gallimard, 2000, p.120)

Abélard — Pour toi, il ne t’est pas donné de jouir de ma présence, si misérable qu’elle soit. Et si tu ne peux rien à mon bonheur, pourquoi me préfères-tu vivant et malheureux, plutôt qu’heureux et mort ? Je ne le vois pas. (ibidem, p.151)

(Héloïse essaie de soulever le couvercle, pour mieux entendre la voix grave d’Abélard, qui poursuit.)

A. — Si c’est pour toi que tu désires voir prolonger mes misères, c’est qu’évidemment tu es mon ennemie, non mon amie. Si tu crains de paraître telle, trêve, je t’en conjure, trêve à ces plaintes. (ibidem, p.151)

H. — Puis-je espérer te trouver libéral dans les choses, quand je te vois avare de paroles ? (p.120)

A. — Si j’avais mérité ce qui m’est arrivé, tu en aurais donc moins souffert, tu en serais donc moins affligée ? Ah ! certes, s’il en était ainsi, tu serais d’autant plus touchée de ce malheur qu’il serait pour moi une honte, pour mes ennemis un honneur ; pour eux en effet, dès lors, la satisfaction de la justice et l’éloge ; pour moi, la faute et le mépris ; pour eux plus de reproches, pour moi plus de pitié. (ibidem, p. 154)

H. (après avoir écrit dans le vide : Justice, Éloge… Faute, Mépris) — Écoute, Abélard, je ne réussis pas à séparer la pitié des reproches. J’éprouve bien sûr de la pitié envers toi, et même plus, mais ton absence me bouleverse et me meurtrie. Et c’est très difficile de me résoudre à la patience du moment que tout ce qui m’entoure, même ces murs noircis, me renvoie à ton image sainte… et pourtant aimée…

A. — Cependant, pour adoucir l’amertume de ta douleur, je voudrais encore démontrer que ce qui nous est arrivé est aussi juste qu’utile, et qu’en nous punissant dans le mariage et non dans la fornication. Dieu a bien fait. (ibidem, p. 154)

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H. — D’accord, je t’écoute. Mais je le fais surtout parce que j’aime ta voix. N’oublie pas cela. Tu es mon cocon et je reçois tout ce que tu m’envoies comme une promesse de ta main et de ton regard près de moi.

A. — Après notre mariage, tu le sais, et pendant ta retraite à Argenteuil au couvent des religieuses, je vins secrètement te rendre visite, et tu te rappelles à quels excès la passion me porta sur toi dans un coin même du réfectoire, faute d’un autre endroit où nous pussions nous retirer. (ibidem, p. 154)

H. — Tu me fais rougir, Abélard. Laisse tomber cette attitude da gamin, quoi. Car si tu souffles sur le feu je recouvre vite mes seize ans. Mais, si je reviens en arrière, si peux choisir mon destin librement, je me sauve ailleurs. Dons attention. Rien n’est escompté. Même pas le passé. Et pourtant je te vois y revenir avec une désinvolture excessive. Sais-tu que tu pourrais trouver le passé changé ? Sais-tu que je pourrais un jour n’être pas d’accord avec toi sur ce que ce passé a été pour moi ?

A. — Tu sais, dis-je, que notre impudicité ne fut pas arrêtée par le respect d’un lieu consacré à la Vierge souveraine. Fussions-nous innocents de tout autre crime, celui-là ne méritait-il pas le plus terrible des châtiments ? Rappellerai-je maintenant nos anciennes souillures et les honteux désordres qui ont précédé notre mariage, l’indigne trahison enfin dont je me suis rendu coupable envers ton oncle, moi son hôte et son commensal, en te séduisant si impudemment ? (ibidem, p. 154)

H. — Cela me semble un paradoxe. Mon oncle s’est servi de son pouvoir, tout à fait archaïque, pour t’attaquer… Mais, est-ce qu’il aurait orchestré un crime similaire sur ta personne si tu n’étais pas Abélard ? Sa trahison a été un acte lâche et brutal.

A. — La trahison n’était-elle pas juste ? Qui pourrait en juger autrement, de la part de celui que j’avais le premier si outrageusement trahi ? Penses-tu qu’une blessure, la souffrance momentanée de ma plaie ait suffi à la punition de si grands crimes ? De tels péchés méritaient-ils une telle grâce ? Quelle blessure pouvait expier aux yeux de la justice divine la profanation d’un lieu consacré à sa sainte mère ? Certes, si je ne me trompe pas complètement, une blessure si salutaire compte moins pour l’expiation de ses fautes que les épreuves sans relâche auxquelles je suis soumis aujourd’hui. (ibidem, p.154-155)

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H. — Tu as déjà oublié les violences subies. Ce sont des violences des hommes, il est difficile de considérer ces mains sanglantes comme instruments de la justice divine !

A. — Tu sais aussi qu’au moment de ta grossesse, quand je t’ai fait passer dans mon pays, tu as revêtu l’habit sacré, pris le rôle de religieuse, et que, par cet irrévérencieux déguisement, tu t’es jouée de la profession à laquelle tu appartiens aujourd’hui ? Vois, après cela, si la justice, que dis-je ? si la grâce divine a eu raison de te pousser malgré toi dans l’état monastique dont tu n’as pas craint de te faire un jeu ; elle a voulu que l’habit que tu avais profané servît à expier la profanation, que la vérité de la chose fût le remède du mensonge de la parodie et en réparât la fraude sacrilège. (ibidem, p. 155)

H. — Tu insistes trop sur le pêché et tu oublie l’amour…

A. — Tu sais à quelles turpitudes les emportements de ma passion avaient voué mon corps ; ni le respect de la décence, ni le respect de Dieu, même dans les jours de la passion de Notre Seigneur et des plus grandes solennités, ne pouvaient m’arracher du bourbier où je roulais. Toi-même tu ne voulais pas, tu résistais de toutes tes forces, tu me faisais des remontrances, et quand la faiblesse de ta nature eût dû te protéger, que de fois n’ai-je pas usé des menaces et des coups pour forcer ton consentement ! (ibidem, p. 156)

H. — Je t’ai toujours pardonné, même avant que tu arrivais, je savais déjà comment ce serait passé entre nous… Ne t’en fais pas…

A. — Je brûlais  pour toi d’une telle ardeur de désirs, que, pour ces voluptés misérables et infâmes dont le nom seul nous fait rougir, j’oubliais tout. Dieu, moi-même : la clémence divine pouvait-elle me sauver autrement que m’interdisant à jamais ces voluptés ? (ibidem, p. 156)

H. — J’avais cru jusqu’ici m’être assuré bien de titres à tes égards, ayant tout fait pour toi, et ne persévérant dans la retraite que pour t’obéir ; car ce n’est pas la vocation, c’est ta volonté, oui, ta volonté seule qui a jeté ma jeunesse dans mes austérités de la vie monastique.. (ibidem, p. 120)

A. — Rejoins-moi, toi aussi, inséparable compagne, dans une même action de grâce, de même que tu as participé à la faute et au pardon. Car Dieu n’a pas oublié ton salut ; que dis-je ? il a toujours songé à toi : par une sorte de saint présage attaché à ton nom, il t’a particulièrement marquée pour le ciel en t’appelant Héloïse… (ibidem, p. 138)

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Ce fut à ce point-ci qu’Héloïse s’aperçut d’un léger frémissement, tout de suite après suivi par le bruit sourd d’un corps qui devait être tombé juste à côté. Un sac avec quelques butins ? Elle fit signe à Abélard de se taire.
— Voilà, dit grimaçant le jeune homme aux cheveux blonds et lisses, j’ai réussi à soulever la pierre. C’est formidable ce pied-de-porc !
— Moi aussi, dit la jeune fille brune, laissant tomber à terre son chapeau de Carnaval. Et, maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— Je n’ai pas trouvé grand-chose dans ce petit crâne. Pourtant elle serre une chose dans les mains…
— Quoi ?
— Un billet… Non, c’est un parchemin. Très bien conservé, tu vois !
— Arrache-le !
— Impossible… Et… voilà, j’ai réussi.
— Viens ici Joël, de ce côté il y a un rayon de lune. Essayons de lire…
— L’a..ni…ma..lité est parfaitement saine !
— Animalité ? Impossible qu’Héloïse ait pu écrire cela, dit Gaëlle.
— Mais c’est l’écriture d’Abélard !
— Alors c’est vrai, commenta la jeune pilleuse de tombeaux, il avait tout prévu avec mille ans d’avance. La répression, le sentiment de culpabilité… Il essayait de se convaincre qu’on pouvait, qu’on doit vivre « autrement », se passant de l’amour, il essayait de renier tout cela, et aussi de convaincre son ancienne compagne. Mais, comment peut-on accepter de vivre « autrement » ?

En discutant, les deux voyous s’éloignent. Quand l’habituel silence du Père Lachaise, juste un peu perturbé par les échos des voitures glissant dans la nuit reprit le dessus, Héloïse sort la tête du tombeau, regarde autour d’elle avec une nouvelle curiosité, avant de reprendre son babillement millénaire :

H. — Quand tu me poussais jadis aux voluptés honteuses, tu me visitais coup sur coup par tes lettres, et tes vers mettaient sans cesse le nom de ton Héloïse sur les lèvres de la foule ; c’était de mon nom que retentissaient toutes les places, de mon nom toutes les demeures. Combien il serait plus juste aujourd’hui d’exciter à l’amour de Dieu celle que tu provoquais alors à l’amour du plaisir ! Considère, je t’en supplie, ce que tu dois, regarde ce que je demande, et je termine d’un mot cette longue lettre : adieu, mon unique. (ibidem, p.121)

A. — Je pense, très chère sœur dans le Christ, avoir suffisamment répondu à… tes demandes… : vous embrasserez maintenant les devoirs auxquels vos vœux vous obligent avec d’autant plus de zèle que vous en connaissez mieux l’excellence… que vos mérites er vos prières m’en obtiennent la grâce. Porte-toi bien. (ibidem, p. 347)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 septembre 2013

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