S ou Sans… (alphabet renversé de l’été n. 8)

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« Seul et pensif les plus déserts champs
Je vais arpentant de pas tardifs et lents… »
(Pétrarque, Le Canzoniere)

«Solo e pensoso i più deserti campi
vo misurando a passi tardi e lenti…»
(Francesco Petrarca Il Canzoniere)

Au fond j’ai mené 
deux ou trois ou quatre existences
plusieurs vies  parallèles
l’une à côté de l’autre, l’une après l’autre 
des vies souvent en conflit
l’une contre l’autre.

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Silence…. moteur…. ça tourne….. Action !

Scène 1

Je m’étais rendu Sans-façon dans la maison de retraite du petit village de montagne où ma mère s’était cloîtrée encore jeune. Dans l’espoir de passer quelques jours avec elle. Mais, elle n’était pas là. Elle avait disparu dans une crevasse de la montagne ou alors on l’avait enlevée. Je préférai imaginer qu’elle vivait désormais ailleurs, protégée par des bras forts et affectueux. Elle s’appelait Sibylle, pour moi elle était plus transparente et évidente qu’une source d’eau pure jaillissant de la montagne. Je suis venu ici, juste à la recherche d’un regard et d’un moment de calme. Car je suis devenu un être Sans-abri et qu’il est devenu très difficile, pour moi, de m’accrocher à l’idée que mon unique abri c’est moi.

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Scène 2

Il y a trente ans, ma mère Sybille était arrivée à Bologne. Je lui avais combiné un rendez-vous avec mon directeur, Romano. En fait, ce fut elle, ma mère Sibylle, qui m’avait aidé à m’embaucher dans cette petite Agence. Car j’étais un Sans-culotte, un Sans-culotte Sans-gêne, ce que ma mère disait toujours. D’ailleurs, je lui pardonnais tout, tout ce qui venait d’elle c’était de l’or coulé. Ce jour-là, il y a trente ans, je voyais ma mère pour la première fois. Et je ne savais pas que ce serait aussi la dernière. On se connaissait très bien, bien sûr. J’ai une Montagne de ses lettres que j’ai souvent envie de brûler au centre de ma chambre Solitaire. Lettres péremptoires et drôles, parfois, où l’on a du mal à trouver une véritable affection, un souci important. Pourtant, elle me suivait. Depuis quelques mois, elle avait fait son apparition, avec l’air de sortir du Néant (qui ne commence pas par S) tout en disant qu’elle voulait s’occuper de moi.
— Non, merci, j’ai dix-neuf ans, je ne suis plus un garçon. Mon patron est brusque, un peu trop exigent avec moi, mais je me sauve dans la Montagne Magique de Thomas Mann. La lecture m’apaise.
Pourtant ma mère insistait tellement qu’enfin elle réussit à briser ma primordiale méfiance dont elle reproche mon père inconnu, auquel je ressemblerais comme une goutte d’eau. J’étais le secrétaire de la petite Agence où je passais beaucoup de temps dans l’inactivité la plus affreuse. Donc, j’avais tout le temps d’écrire à ma mère. Le sujet principal de mes épanchements, c’étaient les comportements bizarres de Romano, mon patron, ou alors mes projets de voyage dans une Montagne un peu livresque, ressemblante à celle de Thomas Mann que d’ailleurs je ne réussissais pas à finir. Un jour, elle a appelé l’Agence au téléphone, entamant par là une longue série de dialogues sans queue ni tête dont on aurait pu tirer une Montagne encore plus lourde que celle de l’écrivain allemand. De temps en temps, mon patron m’enlevait le combiné des mains et se permettait un ton confidentiel avec ma mère. Dans un climat de sourde angoisse que de rares éclairs de joie maternelle et filiale interrompaient, on arriva au jour de son arrivée. Haletant sous le poids d’une migraine tout à fait inédite m’obligeant de marcher la tête baissée, je me rendis à la gare. Après une heure d’attente, le train venant des Dolomites siffla sur le quai comme un mouton essoufflé. Sybille n’avait qu’un gros appareil photo, une mallette de maquillage et une robe très succincte. On aurait dit Gina Lollobrigida à New York. On aurait dit aussi qu’elle n’avait qu’une trentaine d’années. Je restai interloqué et même dubitatif.
— Je suis plus vieux que toi, lui dis-je, avant de nous faufiler sous les arcades de la rue Indipendenza, l’axe nord-sud reliant la gare à la place Maggiore. À la hauteur de la rue Riva Reno ma mère, déjà fatiguée pour l’émotion et la chaleur humide, qu’on aurait pu couper avec un couteau, me proposa de nous sauver dans la terrasse d’un petit restaurant, juste à côté…

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Scène 3

Suzanne, une très jeune servante blonde du petit hôtel s’occupa de moi.
Elle me conduisit dans la grange et, quelques jours après dans son cagibi encastré sur le toit, avec un petit hublot triangulaire d’où l’on voyait les prés et les silhouettes changeantes des montagnes. Elle se souvenait très bien de Sibylle, cette vieille dame très gentille se détachant énormément vis-à-vis des autres pensionnaires. Pas seulement parce qu’elle aimait danser et chanter avec le microphone à un millimètre de la bouche.
— Je sais qu’elle ne parlait jamais de moi.
— Oui, c’est vrai. Elle parlait toujours d’un Français qu’elle avait aimé. Mais c’était un homme Sans-cœur.
— Comme moi, lui dis-je en l’embrassant. D’ailleurs, je suis le fils de ce Soldat de Sardanapale !
Les prés verts, même s’ils sont mouillés de rosée et imprégnés de « l’or des champs », c’est-à-dire de la merde sèche des vaches, ils deviennent petit à petit le centre heureux de notre couplet solitaire, retentissant de nos emportements violents, de nos roulements excités.
— Ta mère avait un compagnon à Bologne. Elle parlait de lui aussi, me dit d’un coup Suzanne.

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Scène 4

Maintenant, en me Souvenant de ces trois ou quatre heures uniques dans ma vie, je me reproche de mon attitude d’alors. Mais, était-ce vrai, était-ce véritablement vrai que j’étais Sans-souci ? En vérité, j’ai passé le reste de ma vie à me reprocher le contraire. Et j’ai eu un seul grand Souci — jusqu’au moment où j’ai finalement rencontré les cheveux blonds et la silhouette ronde de Suzanne —, le Souci de n’avoir rien fait pour empêcher que ma mère rentre dans le néant de son antre mystérieux.
Pendant le long colloque sous les ombrelles blanches et rouges faisant un joli berceau contre le mur orange du petit restaurant, je n’étais pas tombé amoureux de ma mère ni de son nom, Sibylle. Pourtant je m’étais ouvert avec elle, en lui confiant mes secrets, brisant le mur épais de ma méfiance hérité de mon père.
Elle m’avait dit en deux mots que je devais songer à mon père comme au soldat inconnu qu’on honore par des couronnes de fleurs tous les 25 avril. Il s’est enseveli tout seul, volontairement, avait-elle ajouté.
— Mais pourquoi l’appelles-tu « soldat de Sardanapale » ?
— Il aimait Eugène Delacroix, dont il gardait dans le portefeuille le célèbre tableau de La mort de Sardanapale. Une espèce d’ex-voto ou d’image pieuse désormais consommée jusqu’à la lie.
— Moi aussi j’aime Goya, mais je ne me sens pas un monstre engendré par le sommeil de la Raison !
— Tu es encore jeune, me répondit-elle, je ne peux pas te dire tout. Mais, un jour, tu comprendras ma déception lorsque je m’aperçus qu’il était un bon soldat prêt à obéir à n’importe quel ordre, que pourtant il se faisait des illusions.
— Quoi ? Quelles illusions ?
— Il imaginait de ne jamais rester touché par les mauvaises habitudes de son chef, un vrai dictateur.
— Donc, il avait appris à clocher, en allant avec les boiteux ?
— Je compris alors que tout compromis est dangereux. Car la contagion de Sardanapale, sinueux et hypocrite, change insensiblement ta vie sans que tu t’en aperçoives…
Ce fut à ce moment qu’un orage violent explosa. Nous dûmes nous sauver dans le sous-sol du restaurant, ou l’on nous amena une tarte avec une petite bougie. Combien aura-t-il duré cet orage ? Un temps infini, je crois.
Dès que la pluie cala un peu, je proposai à ma mère de faire une petite course. Juste une vingtaine de mètres. Car heureusement les arcades de la rue Indipendenza nous attendaient.
J’aurais voulu la revoir. Elle hésitait, en même temps elle enfonçait ses mains sibyllines dans le corps invisible de mon destin solitaire.
— Où as-tu ton rendez-vous avec Romano ?
— Devant l’horloge de la place Maggiore.
— On a encore de la route à faire !
Je l’avais accompagnée avec l’esprit insouciant et pourtant attentif se déclenchant lorsqu’une amitié filiale s’entame…
— Je ne te promets rien… Je dois me sentir libre, tu comprends ?
Le jour après, elle me téléphona. Elle était déjà à la gare, en face du train déjà prêt sur le quai pour les Dolomites.
— Pardonne-moi. Je dois revenir dans mon antre niché dans la Montagne. Ton directeur est bien, en tout cas. Il t’estime beaucoup. Quant à moi, j’ai perdu mon soldat par orgueil ou par distraction.
J’entendis le sifflement du chef de gare. Le train était resté suspendu dans l’air humide et sans vent. Je me suis longuement interrogé, pendant des jours et des mois : est-ce que ma mère avait utilisé un mot concernant mes points faibles — dont je ne me souciais pas suffisamment, selon elle —, ou pas ? Avait-elle parlé de ma « fragilité » qui pouvait devenir une force, n’est-ce pas ?

Un père Sans-cœur
Une mère Sans-lieu
Un enfant Sans-amour…

FIN

Moi-même
J’ai été deux ou trois ou quatre personnes
différentes entre elles,
souvent en conflit
l’une contre l’autre.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26 juillet 2013

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T ou Truc, Tourbillon ? (alphabet renversé de l’été n. 7)

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Pendant mes voyages en Italie qui se déroulent de plus en plus rarement en voiture, encore plus exceptionnellement en avion, il m’arrive de me laisser prendre petit à petit par des réflexions bizarres, des rêveries aussi volages que je les oublie toutes facilement, avec un mélange de regret et de remords.  Car je sais qu’au fond des suggestions farfelues et des images souvent imprégnées de culpabilité il y a un petit chagrin ou une grande douleur qui voudrait être pris en charge…
Quel mot ! Pris en charge. Comme si dans un rêve ou cauchemar, venant bien sûr d’une vie contrariée et pleine de souffrance, il pouvait y avoir une intention, une volonté. Comme si à travers ces espèces d’hypnoses une personne autre vis-à-vis de moi frappait à ma porte pour me poser de graves questions ou pour me solliciter à agir ou réagir, à donner peut-être un différent cours à ma vie.
Un combat confus se déclenche, comme dans une bataille d’antan : d’un côté les mots venant à ma rencontre depuis l’Italie. De l’autre côté, les nouveaux mots, péniblement appris au cours de ma première installation à Paris…
Je dors à moitié dans le train qui vient de laisser Chambéry et maintenant avance au trot vers Turin. Je suis le paysage courant au-delà de la vitre, les plaques indiquant les villages de montagne qu’on frôle sans faire de bruit : Modane, Oulx. Les noms sont français, en deçà et au-delà de cette agréable frontière. Ces noms n’échappent pas, dans mon attention distraite, à leur primordiale fonction de scander précisément le rythme de mon rapprochement. Cependant, je suis plongé dans une drôle de bataille dont je ne connais pas en avance le vainqueur. J’imagine bien sûr une bataille tout à fait traditionnelle, avec les canons et les fusils, avec les généraux qui contrôlent avec leurs longues-vues les affrontements depuis des terrasses creusées dans les collines. Je peine à me frayer un passage parmi les amas de morts et les fumées blanches et bleues. En éventant un drapeau baigné de sang, un mot italien avance : Testament immoral. Je le trouve anachronique. Un livre de rébellion contre soi-même, peut-être.

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Sur le front français, entouré de troupes beaucoup plus serrées et mieux rangées, avance le mot Truc. La réponse immédiate est le Trouble et une ébauche de Tempête à la Rossini. Comme dans la bataille de Waterloo décrite par Stendhal et Hugo, je rencontre des charrettes submergées de corps, mais aussi quelques courageux qui ont perdu le nord. Celui-ci n’est pas le père du Marius des Misérables qui se sent en dette avec le malhonnête Thénardier, pilleur de cadavres. Il est un simple soldat français qui voudrait entretenir une discussion avec moi à propos du Tourbillon que les Italiens pourraient créer par un de leurs imprévisibles escamotages. Mais, au loin, je lis facilement sur leurs bouches des mots évoquant un petit Trésor de souvenir d’enfance : le Talisman du bonheur (un glorieux livre de recettes dont les Italiens ne pourraient se passer, même au dernier instant de la vie), Tapage de Tambours (ils n’ont plus de fusils, ils marchent pourtant en frappant sur les tambours) et Talent (ils ont beaucoup de talent, ils s’en sortiront). Je m’adresse alors, au soldat : oui, c’est vrai, mes compatriotes sont toujours assez talentueux dans le Tourbillon…
Nous sommes maintenant à Bardonecchia. Lieu de vacances adapté aux familles. Pas loin de montagnes dont les profils redoutables se laissent adoucir par des couleurs incontournables… Il fait chaud.
Rentrant dans mon rêve de noms en bataille je vois qu’entre les deux combattants la Température de plus en plus élevée a pris le dessus.

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Cela me fait réfléchir au changement soudain des habitudes des Parisiens à l’arrivée de cette petite canicule qu’ils ne croyaient plus envisageable. En fait, on a eu un hiver assez prolongé, avec le ciel imprégné de plusieurs nuances de gris, que maintenant une chaleur inusitée remplace. Quoi faire ? Comment tenir le coup, en gardant quand même l’habituel surmenage dans le rythme de travail et de vie ?
J’essaie de me souvenir comment on faisait ici, sur le sol italien que maintenant le train caresse avec des roues invisibles. Comment peuvent-ils, les habitants de Turin, de Bologne, de Rome et de Naples, traverser le corps solide d’une canicule aussi lourde et humide qu’immobile durant trois mois, sinon plus ?
Je me demande cela voyant les regards perdus, les soudaines bizarreries, les abandons imprévus vis-à-vis d’engagements qu’auparavant on respectait sans faille. Un mot c’est peu, mais deux mots en sont trop.

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En arrivant à la gare de Turin Porte Suse, la Température touchait les 35 degrés. Cela avait suffi pour dissoudre les noms en bataille et aussi la bataille. Mais, dans la commune gêne climatique, le Tourbillon et le Truc avaient été finalement partagés de façon fraternelle par les deux armées en lutte.
Quant à moi, je n’avais pas eu le temps de me détendre ni de me reposer. Turin eut pitié de moi, m’offrant un parcours ombragé au-dessus des arcades de la rue de Rome. J’avais le temps de déposer mes bagages dans le petit hôtel à côté de la place Vittorio Veneto, de prendre une douche et…

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Mon portable sonna. Ma femme pleurait dans le fils invisible que je continue à voir attaché à ce Truc moderne qui n’a pas encore les mêmes prestations que les smartphones d’aujourd’hui. Juste le réveil et la possibilité d’écrire des messages brefs en touchant plusieurs fois la même touche pour atteindre la lettre cherchée. Ma femme, dont le nom ne commence pas pour T, était désespérée parce que le train était parti sous ces yeux. Elle l’avait raté stupidement, à cause d’une longue conversation téléphonique avec son amie d’enfance et ses problèmes de dos. Et c’était le dernier train qui rendait possible, ce lundi 21 juillet 2008, son arrivée avant minuit.
Là, je me trouvais juste à l’embouchure du grand trou au centre de Turin, hébergeant plusieurs édifices importants, dont le vieux château et le Palais Royal. De là, en poursuivant sous les arcades de la rue Pô, on arrive tristement à l’hôtel. D’ailleurs, ce soir là je fis tout sans enthousiasme, épris même par une sorte de peur que la fatigue de l’installation parisienne et la chaleur sous les pieds ne pouvait qu’augmenter.

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Peur de quoi ? me demandais-je en remontant avec l’ascenseur sentant le bois et le tapis mouillé d’où je pouvais suivre les marches grises de l’escalier. Qu’elle ne vienne plus, la femme que je ne peux pas nommer parce qu’elle n’a pas le nom commençant par « T » ? Que tout se gâte, avec la réduction drastique du temps à disposition ?
Je revenais de la pizzeria aux décors bizarres d’où l’on peut se plonger dans le noir du fleuve qu’on ne voit pas, mais qu’on sait bien coulant au-dessus des « murazzi », qui font en fait une barrière peut-être excessive… La dernière fois, j’étais descendu, avec Elle, en bas des « murazzi », vers le fleuve. Une stèle tout à fait atypique — vis-à-vis de la plupart des inscriptions, sur marbre ou bronze, inspirées à la patrie officielle du Risorgimento italien — y rappelait l’épisode héroïque qu’avait vu le jeune Mario Soldati — futur écrivain et réalisateur cinématographique — sauver la vie d’un autre jeune en train de noyer dans le Pô…

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Je rêvais placidement des « deux villes » (Rome et Turin) que Soldati avait su si bien interpréter et raconter, lorsque j’eus la sensation de quelque chose d’insolite qui se passait dans la table à côté de la mienne. Cette étrangeté ne venait pas du fait que ces deux couples de jeunes discutaient avec un acharnement spécial. Peut-être, j’étais touché et interloqué parce que je ne réussissais pas à pénétrer leur dialecte du sud, ou alors franchement contrarié par le fait qu’ils parlaient tous les quatre en même temps. Trois ans de résidence à Paris m’avaient civilisé jusqu’à cela ? Je vainquis ma gêne en observant de temps en temps cette bagarre me rappelant l’ambiance que j’avais vue un jour dans la Bourse. Il ne manquait que de les voir se lever et s’arracher par les cheveux. Dans les pauses du match, il était très facile de deviner la ressemblance entre les deux jeunes hommes, bien sûr deux frères sinon carrément des jumeaux. Les deux femmes… elles aussi se ressemblaient un peu. Pourtant l’une, blonde aux cheveux longs et lisses, avait un air de supériorité et d’ironie qui la laissait en dehors du débat, tandis que l’autre, aux cheveux noirs et courts, elle était visiblement concernée par les attaques du frère aux cheveux ébouriffés, jusqu’à prendre l’attitude d’un boxeur contraint aux cordes.

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Rentré chez moi, je me décidai à ouvrir grand la porte-fenêtre donnant sur le balcon filant, au risque de devenir la cible privilégiée de la totalité des moustiques du Pô et de ses alentours chauds. Je cherchai ma femme à son portable. On s’accorda pour son arrivée le lendemain. Je n’avais maintenant qu’à digérer la pizza et la bière. Je me rangeai assis dans le lit, essayant de me consoler avec les voix de la rue.
Dix minutes après, j’aurais pu m’endormir. Comme ça, assis de façon d’aider mon estomac nerveux à supporter l’incursion des levains mêlés de la bière et de la pizza. D’un coup, j’entendis une voix masculine altérée. Je n’eus pas le temps de reconnaître en celle-ci la voix d’un des deux frères que je vis une silhouette traverser le rectangle lunaire de ma porte-fenêtre.
— Que fais-tu là, rentre ! dit plusieurs fois son frère, essayant de mettre la sourdine à sa contrariété.
Après une ou deux minutes, quelqu’un tapa à ma porte. J’eus peur. Mais, une voix féminine, tout en grattant contre le bois peint en gris, me demandait de l’aide. Je songeai à un Truc pour me piller de l’argent, ou plus probablement à un Tourbillon typique des jeunes gens dont je n’avais pas du tout perdu la mémoire.
— Monsieur, ouvrez, s’il vous plaît !
Je regardai la montre, illuminée par le néon avec le nom de l’hôtel. Il était deux heures de la nuit. Donc, j’avais dormi sans m’en apercevoir ! Dès que j’ouvris la porte, les deux femmes, très agitées, glissèrent au-dessous de mon bras tendu et, sans me donner le temps de réagir, se renfermèrent dans les toilettes que dans une récente restructuration on avait créées dans le vaste cube de la chambre que ma femme appelait « place d’armes ». Entre parenthèses, ma femme et moi, nous avions pris l’habitude, depuis quelque temps, de nous rencontrer à Turin, à mi-chemin entre Rome et Paris. Cela nous avait poussés à nous accorder le petit rituel que de réserver toujours la même chambre 105, nonobstant le « T » se dégageant de l’inscription — HÔTEL —,  qui encombrant un peu trop notre champ visuel.
Mais je reviens tout de suite à la situation plutôt embarrassante dont je risquais de devenir l’arbitre ou la victime.
Tandis que les deux femmes, devenues muettes comme deux mortes, occupaient les toilettes, j’eus d’abord l’impulsion de refermer la porte à clé. Ensuite, je sortis la tête au-delà du seuil de la porte-fenêtre et je lançai mon regard sur le couloir et étroit que la balustrade en fer forgé formait sur la façade, ici comme à tous les étages. Sur le côté gauche, il n’y avait personne. Un rideau blanc voltigeait sur le pas de la porte-fenêtre de la chambre d’à côté émanant aussi une faible lumière. Sur le côté droite, je vis un homme en pyjama ou, pour mieux dire, un homme n’endossant qu’un pantalon en bandes noires et blanches. Je me retirai tout de suite dans la chambre. Après, suivant des pensées qui n’étaient pas toutes logiques, je décidai de fermer les volets. Je fis cela très lentement, essayant de ne pas montrer mon bras.

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Combien de temps passa dans cette situation-là ? Je ne sais pas. D’un coup, une voix chuchotante et triste entama une longue plaidoirie au-delà des volets :
— Je le sais que tu es là. Mais pourquoi n’as-tu pas voulu ? Mais pourquoi ne veux-tu pas ? Est-ce que tu as peur que Guido fasse la même chose avec Alba ?…
Je ne sais pas s’il avait dit vraiment ces phrases, ou des choses tout à fait différentes. Car, avec ces concepts assez abrupts et révélateurs d’une étrange naïveté bourrée d’orgueil et de préjugés, Angelo (c’était son nom) discutait aussi bien de Garibaldi et Cavour que de l’art égyptien qui fait une des merveilles de la ville de Turin.
Lorsqu’Angelo se tut et qu’on vit sa longue silhouette se déplacer à nouveau vers le bout du balcon à ma droite, je m’aperçus que les deux sœurs, Alma et Alba, discutaient avec animation.
— On n’entend aucun bruit depuis leur chambre, disait Alma.
— Guido est le plus pratique entre nous. Il dort.
J’eus ainsi la confirmation de ce que j’avais imaginé. Je me trouvais comme le jambon, ou le fromage, au beau milieu d’un sandwich. En correspondance de la tête de mon lit, c’était la chambre des frères jumeaux. Au-delà du mur avec la triste reproduction de la Môle de l’Antonelli, c’était la chambre des sœurs jumelles.
— Monsieur, me dit Alma, la blonde à l’air décisionnel.
Je me tournai en arrière. Elles avaient des chemises de nuit très courtes, presque transparentes. À cet instant précis sonna le portable. C’était un texto. Je t’aime, écrivait ma femme. J’eus un frisson d’émotion et de honte. Me trouvai dehors sur le balcon, mes pieds nus contraints à saisir les grumes de terre dure collées aux tomettes. J’étais en slip, debout. Une grande T bleue griffait ma poitrine.
— Parlez avec lui ! disait Alba. Il n’est pas méchant.
— Vous avez l’autorité de l’âge, dit Alma, expliquez-lui que nous préférons attendre le mariage et c’est tout…

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Turin, mariage, preuve d’amour. C’était quoi, cette barbarie ? Je ne pouvais pas rire de moi. Le balcon était vide. Péniblement, plié en deux pour ne pas me faire voir par un couple de noctambules en veine de rire bruyamment, je glissai jusqu’à la fenêtre de la chambre des sœurs. Je frappai timidement. Aucune réponse. Les volets avaient été fermés et au-dedans un silence sépulcral régnait. Angoissé, je revins sur mes pas et je fis la même tentative avec l’autre chambre, elle aussi fermée. Je regardai ma montre : il était désormais cinq heures du matin. Je n’avais pas froid, pourtant mes bras fourmillaient à cause de la position difficile que j’avais assumée. Pour ne pas gêner mon pauvre estomac, qui peinait encore à se libérer de cette pizza excessivement assaisonnée et salée, je m’étais appuyé contre les volets de ma fenêtre avant de glisser vers le bas, adaptant mon corps blanchâtre aux nuances de lumière humide du matin en train d’exploser.
Après cela, dans un rêve en plein air baigné de soleil je me vis protagoniste d’étreintes formidables avec deux jeunes filles presque nues qui avaient voulu dormir avec moi dans ma chambre disproportionnée.
Ce fut ma femme à me réveiller. Un peu brusquement, en vérité, car ouvrant énergiquement les volets vers l’extérieur, elle risqua de me jeter en bas.
Heureusement, elle riait de cette aventure à Turin. Tout l’hôtel avait entendu, au petit matin, un vacarme formidable de lits et de hurlements venant des deux chambres jumelles dont la nôtre avait eu le rôle agaçant du témoin involontaire.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 juillet 2013

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Giovanni Pascoli : L’âne. Une traduction hasardeuse

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

Vive le beau temps qui rend les vacances crédibles ! Jusque aujourd’hui, dimanche 21 juillet, je n’ai rien envisagé. Il est possible que je profite du calme relatif da cette ville qui d’ailleurs offre des alternatives très agréables à la solitude et au manque de repos et détente physique. Je pourrais aussi faire de brèves escapades dans un ou deux de ces merveilleux endroits d »Île de France entourant Paris. Ou alors, je pourrais me rendre là où habitent et lancent des signaux de fumée mes correspondants éperdus dans le réseau virtuel, vainquant ainsi la paresse présomptueuse de tout savoir en deçà de la connaissance physique des lieux. Selon les liens qui me sont devenus les plus familiaux je pourrais aller à Avignon, Poitiers, Pas-de-Calais, Barcelone, Mons, Fribourg, Luxembourg, La Haye…
Même si je me décide à ne rendre visite qu’à un seulement de ces correspondants, il me faudra une dizaine de jours pour que cela soit d’abord une rupture, ensuite une vacance saine.
Cet ambitieux projet me contraint, chers lecteurs, à effectuer une modification de rythme vis-à-vis de mes publications dans la période estivale.
D’ailleurs, pour ne pas succomber aux fatigues du loisir, avant de partir il faut se reposer.
Pendant les vacances, d’ici à dimanche 15 septembre, je continuerai mes publications tous les mardis, vendredis et dimanches de chaque semaine au lieu que tous les jours.

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L’âne de Giovanni Pascoli, une traduction hasardeuse.

Pour conclure le cycle presque ininterrompu de mes publications journalières et lancer un pont estival vers les publications de septembre, je considère comme stratégique ce poème de Giovanni Pascoli, dans lequel l’image poétique du « retour du poète à Sogliano » se fusionne intimement avec la vision filmique du « retour du père mort à San Mauro ».
Sogliano, commune située en position dominante au milieu des collines reliant la Romagne au Marches ; San Mauro, île heureuse, du moins dans le souvenir de Pascoli, encastrée entre la route Émilie et la mer.

Je vous laisse lire ma traduction à moi, dans laquelle j’ai essayé de respecter le plus que possible soit les intentions de Pascoli soit ses fondamentales contraintes poétiques. Fin du mois de septembre, je reprendrai ce texte pour l’intégrer dans le vie de Pascoli et aussi dans l’histoire de la Romagne à l’enjambement des siècles XIX et XX.

Je veux ici remercier Marina Foschi pour les photos qu’elle m’a gentiment envoyées. Elles font partie d’un plus grand travail sur les lieux qu’elle réalisa en 1972 avec notre commun ami et camarade Sergio Venturi, récemment disparu. Je crois que Sergio serait content de voir  Sogliano al Rubicone – ce modeste et pourtant vivant village situé au milieu des collines de Romagne – efficacement représenté ici grâce à ces photos émouvantes pour leur simple et joyeuse beauté.

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

Giovanni Pascoli (1855-1912) : L’âne (Premiers petits poèmes, 1897)

I
L’âne… m’apparut tout devant : c’était un soir
d’octobre, en route vers Sogliano. En train
de monter, le courrier crissait  jusqu’à choir.

Moi, je regardais en arrière, vers la plaine
où déjà mon San Mauro s’effaçait de l’air
— oh mon nid d’alouette dans le grain ! —

où luit parmi le vert, frôlant les claires
brèches de villes bourgs cités, telle un dragon
bercé par le doux chant de la mer

la Marecchia argentine. Dès que glouton
ravi je fus à cette vue, me retournai, et noir
comme un écueil au milieu rose d’un lagon,

noir au-dessus du changement  provisoire
de la couleur du ciel, inexplicable ombre nette,
noir et immobile là-haut comme ostensoir

je vis un âne avec sa charrette.

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

II
Rien d’autre ? Non. D’une mystérieuse
pente venait le chant des vendangeurs,
venait le chant d’une vendangeuse :

glissant par-ci par-là dans la rumeur
des roues. J’entendis une voix disant :
— Et l’on m’a dit déjà que l’amour meurt —

Moi, rien que ça ; mais plus que ça sûrement
entendit l’âne là-haut, tout en sombrant
dans la mort du soleil en plein éclatement

Par intervalles je vis qu’il ne bougeait pourtant
pas son ombre longue avec ses longues oreilles
pour ce couplet ainsi long et touchant

quitte à se tordre lors d’une ritournelle
claire, la voix d’une cornemuse enflée
âpre, sortant d’avide vorticelle…

Sur la charrette le chauffeur dormait.

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

III
Ronflait au milieu de la route solitaire
Écume, le rauque poissonnier pieds nus,
ton fils, ô Bellaria aux aubépines claires.

Par le vin de Bagnolo pris et vaincu
fut-ll en revenant ; l’autre, peu à peu,
voulant sa route seul ne suivre plus,

s’arrêta (dépourvu de bâton !) au feu
des vêpres. Au dos, de ces flottantes joues
de ce fort souffle rauque il écoutait le jeu.

Je vis l’un dormant sur les bourriches nues,
lors du passage : et l’âne, Chut ! Qu’il dorme !
parut-t-il faire signe envers les sonores roues.

L’un sur les paniers, et sur ses quatre ormes
l’autre, pas moins immobile que cet être humain.
Rien que son ombre à lui, longue et difforme

paîtrait sur le talus à l’odeur vague de thym.

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

IV
Tandis que l’homme, la chère âme léchée
par l’oubli, dormait au centre de la grand-route
auprès du foyer sa femme, oh l’attendait.

S’il eût juste allé là où des gens, sans doute,
sont maîtres en poêlées, sous cet abri soudain
où le fragon et le genêt crépitent ;

à Montetiffi ; à Montebello, où d’entrain
encore le merle bleu de son plein gré
aime revenir dans ton château lointain ;

elle déjà l’attendait ; au Luso, la cabane usée
n’entendrait plus de cette femme l’orgueil
du tourbillon frémissant de la fusée ;

parce qu’elle réveillait déjà le feu, par feuilles
sèches, et tamisait, avant de mettre son
pied dehors, aux femmes assises près du seuil

demandant, de temps en temps : Le voit-on ?

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

V
Cet homme était là-haut, loin de la mer
sur le mont bleu ; sans le savoir : à peine
croyait-il suivre son allure légère

Non, déjà touche-t-il à pas hardi la plaine
en sentant sursauter au-dessous du chariot
ton pavé résonnant, ô ville humaine ! [1]

Non, déjà de San Mauro il reconnaît le mot
d’Ave Marie le son sans retenue
grave et suave, parmi le bruit du trot.

Non, c’est la Tour : dans le noir connu
de son parc il saisit le pinson au très gai cri
tout en galopant au tour du coin de la rue.

Dès l’arrivée, il hurle : Hue ! mon chéri
L’air de la mer lui piquait le front,
et le sable engageait : Hue ! Mais celui

était là-haut, figé contre le bleu du mont.

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

VI
Écume, le sable entrave ! Homme, l’arène
ligote les roues ! Le peu de route resté
On le fera bien sûr avec un peu de peine :

mais c’est la fin, au juste ! La fin, on est
déjà au but, au repos ! Écoute : du chant
de mille vagues la mer va te fêter.

Allez ! On ralentit maintenant ; mais avant
on a couru vraiment ! Voilà Bellaria, ô Écume !
Allez ! Touche la joie, bel homme ! — Pourtant

l’âne ne bouge pas. L’homme rêve. Brume
mouvante en taches noires contre le ciel pourpré,
les chauve-souris bondissent dans l’air en grumes.

Un son de cloches frappe à travers un voile léger
de terres lointaines ; et tout se décolore.
Là-bas une femme implore la mer tourmentée

fixant son ombre muette : Ne se voit-il pas encore ?

Giovanni Pascoli

(traduction en français de Giovanni Merloni)

TEXTE ORIGINAL de la Fondazione Giovanni Pascoli

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

[1] Savignano dans le texte original

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 21 juillet 2013

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U ou Underground, les fils d’Aryane d’Isabelle Tournoud (alphabet renversé de l’été n. 6)

Étiquettes

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Lorsqu’on arrive dans le domaine de la voyelle U, un petit sursaut de peur s’empare de moi. Car, dans la langue italienne, à partir de la terrible figure du comte Ugolino de Dante — celui qui, se trouvant piégé dans une situation d’extrême détresse et de faim, eut le courage de se nourrir de ses propres enfants — et de l’Uomo Qualunque (le parti de l’homme quelconque ressurgit cycliquement dans notre pays, toutes les fois que la démocratie et la stabilité économique sont en danger), les noms ou prénoms en U se présentent d’emblée de façon assez contradictoire. D’un côté, les personnages sérieux — comme le maestro Uto Ughi, ou l’incontournable Umberto Eco — suscitent en moi un double sentiment d’estime sans borne et d’infériorité sans remède. De l’autre, au contraire, les figures et voix uniques d’Ugo Foscolo et de Giuseppe Ungaretti se marient joyeusement aux visages rassurants d’Ubaldo Lay (inoubliable Lieutenant Sheridan télévisé) et d’Ugo Tognazzi, m’aidant beaucoup à relativiser mon ancestrale méfiance envers l’U. En dehors des U italiens, il y a bien sûr Ulysse, Ubu Roi et Till Ulenspiegel, ainsi que Maurice Utrillo, une des figures qui me sont plus chères, avec Pierre-Auguste Renoir, parmi les peintres impressionnistes. Mais, je ne peux pas me passer d’un sentiment d’étrangeté envers l’U, que j’aurais pu surmonter juste par le biais d’une confidence intime avec Liv Ullmann ou Ursula Andress. Un sentiment qui se renverse complètement lorsque je franchis les confins de notre continent pour me caler dans ce monde encore mystérieux d’au-delà de la Manche et de l’Océan. Dans ces endroits fumeux et au-dessous de ces vertes prairies, je trouve un mot qui m’ensorcelle, provoquant en moi une série infinie de situations et hypothèses et, en même temps, le soupçon d’une possible synthèse, le mot Underground.

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Sculpture de Isabelle Tournoud. Photo de Giovanni Merloni

Ce mot musical, qui pourrait évoquer aussi bien les tremblements de terre que les réunions secrètes des exilés italiens au cours du Risorgimento, relève donc d’une richesse sémantique prodigieuse. En fait, ce serait beau et suggestif s’ouvrir un passage dans une grotte naturelle pour explorer les catacombes creusées dans le sous-sol de Naples et de Rome ainsi que d’autres villes et localités en grand nombre en Italie, même si une exploration comme celle-ci peut causer des effrayantes surprises. À Londres comme à New York, Underground c’est le nom qu’on assigne au métro : une chose connue, et pourtant une immense réalité qui change sous nos yeux jusqu’à nous démunir, parfois, de nos primordiaux instincts de conservation et d’orientation. Même dans le labyrinthe le plus doté de signalisations et de systèmes de secours, visuels et sonores, aux faiblesses humaines, on peut se perdre. D’ailleurs, ce n’est pas nécessaire de voir toutes les séries de films catastrophiques que surtout les Américains aiment exploiter autour de multiples types de disgrâces qui pourraient se vérifier, pour associer à la notion de labyrinthe souterrain celle du danger incombant ou de l’étau en attente menaçante. C’est peut-être en réaction à cela — car la créativité la plus originale se déclenche justement de la peur et de la rébellion — que naît toute forme d’art underground.

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Sculpture de Isabelle Tournoud. Photo de Giovanni Merloni

Je me suis demandé combien de véritables artistes underground je connais, à Paris ou en France. Je ne compte ici, évidemment, le vaste et insondable domaine de la musique dans ses multiples formes, dont sincèrement je ne perçois que des échos dans les couloirs du métro parisien, en raison de mes fréquentations tout à fait rares des lieux députés à cette expression, pourtant aimée. Dans les arts plastiques, j’ai sans trop de réflexion trouvé un nom, qui correspond bien à mon idée d’art underground. Elle s’appelle Isabelle Tournoud. Avec les deux U dans son nom, elle a toutes les cartes en règle. Car il est difficile de la classer parmi les sculpteurs traditionnels et sa façon de créer dans l’espace ne pourrait pas se situer non plus dans les termes d’une éventuelle avant-garde. Tout cela amoindrirait la portée de son travail original et unique.

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Paolo Merloni, Le mariage de mes parents (2005)

J’ai connu Isabelle Tournoud rue de Seine, lors de la première exposition que mon enfant Paolo avait montée en avril-mai 2007 dans le sous-sol de la galerie Étienne de Causans. Cela ne pouvait être plus underground que cela. Sous ces voûtes basses, blanches, Paolo avait accroché des tableaux de petite taille, faisant partie de la série fortunée de « La famille », un thème qu’il avait exploité à fond, ajoutant toujours un esprit d’égarement et d’orgueil familial aussi. Cela rendait ses tableaux poignants et vifs, même plus des personnes auxquelles il s’était inspiré. Un siècle semble passé depuis ces journées insouciantes où nous étions « two brothers » plutôt qu’un père suivant son fils. Nonobstant le petit handicap de la salle cachée, Paolo réussissait à traîner en bas la presque totalité des visiteurs accourus à la plus importante exposition au rez-de-chaussée. On en profita pour échanger beaucoup, surtout avec des artistes, peintres, sculpteurs, photographes, et cetera. Cela donna courage à moi aussi, me poussant à vaincre mon fatalisme. Le dernier jour de l’exposition, Isabelle devait arriver avec Laura, une camarade de Paolo, romaine. Laura arriva seule, examina un à un les tableaux tandis qu’on les décrochait, gentiment harcelés par le patron. Lorsqu’Isabelle arriva, haletante et pourtant souriante, c’était trop tard. Le lendemain on aurait récupéré les tableaux. Moi j’avais sous le bras mon lourd dossier où j’avais placé sans façon les photos de mes tableaux. Nous allâmes tous les quatre dans un bar sur le quai de la Seine où l’on sympathisa beaucoup. En fait, Paolo et moi, nous étions encore des nouveaux venus à Paris, imprégnés encore de cette futilité et facilité pour le rire typique des jeunes touristes. Et moi, nonobstant la différence d’âge, j’étais aussi contaminé par cet esprit léger que fasciné par la « religion U » qu’il racontait à sa demie-sœur depuis la plus tendre enfance de celle-ci. À défaut des tableaux de Paolo, ce fut moi qui montrai mes photos à Isabelle. Admirative, elle me rassura : le fait de ne pas être un peintre français pouvait devenir une chance d’éviter d’être fauché « a priori ». Malheureusement, la soirée s’annonçant très amicale fut interrompue sur le bus qui nous ramenait à Popuncourt, tandis qu’Isabelle poursuivait en direction de Belleville. Après cette rencontre, grâce à la petite carte de visite qu’Isabelle m’avait donnée, j’eus, contrairement à mes habitudes, envie de voir ses œuvres et de la revoir. Déjà, des ans sont passés. Maintenant, Isabelle vit et travaille à Rennes avec sa famille. Je lui suis reconnaissant pour la confiance, qu’elle m’a plusieurs fois confirmée, même récemment, en occasion d’une rencontre où elle m’a interviewé. Mais ce petit bien-être personnel n’a aucun rapport avec l’estime que j’éprouve envers ses sculptures…

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J’ai parlé de son œuvre assez particulière dans un précédent article. Mais, détourné par mes portraits inconscients et les poésies que ce nouveau blog m’a aidé à ranger et parfois retravailler, j’avais raté le récit de sa dernière exposition à Paris que j’avais visitée en décembre 2012. Je ne peux pas ici me produire dans une critique fouillée. Je me bornerai à faire le même parcours que j’avais suivi dans ce petit local rue Charlot dans le Marais, où l’on avait voulu mettre en valeur l’hypothèse d’un possible rapport entre l’art d’Isabelle et le travail du styliste de vestes pour homme. Je ne nie pas la possibilité de trouver des parentés entre les formes extérieures des vestes en étoffe et ces enveloppes de fils multicolores assumant par hasard la forme de veste (ou de paletot, ou de chaussure d’enfant, ou de revolver dans un étui adapté), mais je crois que ce qu’Isabelle propose sort bruyamment de tout cela. En suivant le parcours, je laisse une petite phrase qui peut-être n’expliquera pas beaucoup. Mais…

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Sculpture de Isabelle Tournoud. Photo de Giovanni Merloni

La vitalité des surfaces, avec leur transparence, apporte au corps invisible qui les endosse le charisme de toute beauté insaisissable. 007_giacca 740

Sculpture de Isabelle Tournoud. Photo de Giovanni Merloni

La chevalière inexistante d’Italo Calvino n’est pas trop contente de se trouver au centre d’une investigation critique rapprochée. Donc elle prétend que son dévoué soupirant reste près de lui, qu’il partage son agacement. 008_fili 740

Sculpture de Isabelle Tournoud (part). Photo de Giovanni Merloni

L’armure qui enveloppe le corps invisible de la chevalière (ou du chevalier déguisé en femme) est tissée de fils robustes capables de résister à n’importe quelle épée ou poignard. Elle ressemble à des barbelés. Des barbelés pourtant tendres et doux comme du velours. 009_pistola 740

Sculpture de Isabelle Tournoud. Photo de Giovanni Merloni

Sur un banc à côté, un revolver d’argent avec un seul coup est caché. Servira-t-il à tuer celui qui découvrira le mystère du chevalier qui transperce portes et fenêtres ? Servira-t-il au contraire à tuer le chevalier pour en libérer l’âme emprisonnée ? 010_mano 740

Sculpture de Isabelle Tournoud (part). Photo de Giovanni Merloni

Cette main qui se défait dans l’effort de saisir quelque chose qui lui échappe… 011_braccio b 740

Sculpture de Isabelle Tournoud. Photo de Giovanni Merloni

…est-elle le positif ou le négatif du corps que la veste rose héberge ? Et ses nuances en saillie, sont-elles des veines roses et bleues ? 012_pistole 740

Sculpture de Isabelle Tournoud. Photo de Giovanni Merloni

Voilà deux revolvers qui ne gardent que la silhouette vague de ce qu’elles auraient pu être… 010_isabelle 740 Giovanni Merloni écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20 juillet 2013 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Licence Creative Commons Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

V ou Victor, Victoire (alphabet renversé de l’été n. 5)

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La dure montée de l’alphabet renversé ressemble à la redoutable entreprise des saumons qui essayent d’atteindre la source de cette eau des fleuves et des ruisseaux, de plus en plus pure, mais aussi progressivement plus froide et rapide dans sa course.
Source… course. J’aimerais bien être déjà au C ou à la S. Mais, la Nature ne fait pas de saut, ni surtout de concession. Ma tâche à moi c’est d’aller en contre-courant, contre tout ce qui est facile, hélas. Ah, si j’avais eu la présence d’esprit, lors du thème libre qu’on me proposa il y a presque cinquante ans dans un devoir en classe à la veille du « baccalauréat » (qu’en Italie s’appelle « maturité ») ! Si j’avais suivi plus froidement les conseils de ma voisine de banc, en écrivant vraiment une chose libre, c’est-à-dire en exploitant de façon insouciante un argument sérieux, par exemple les bons sentiments de la famille, de la Patrie, de l’Europe… J’aurais eu ma Victoire à moi et peut-être toute ma vie aurait abouti sur un destin tout à fait différent !

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Pourtant, en fin de compte, ce rendez-vous raté avec la Victoire m’a fait bien comprendre que la victoire n’existe pas ou, si parfois elle se vérifie, c’est une chose éphémère, comme l’Amour.
Je me souviens à ce propos du célèbre film de Blake Edwards avec Julie Andrews, Victor Victoria, où la protagoniste, Victoria, se déguise en Victor pour obtenir finalement le succès dans son spectacle. Cette innocente suggestion, cette histoire, où l’amour se mêle à la question de l’identité et du besoin d’affirmation et de reconnaissance de l’artiste, me poussent d’emblée à exclure un grand nombre de candidats pouvant vanter une parfaite V comme initiale. Je m’excuse donc pour l’inutile attente avec Giuseppe Verdi, Antonio Vivaldi, Paul Verlaine et aussi Paolo Volponi, grand écrivain italien peut-être peu connu en France. Mais, j’ai fait mon choix : Victor Victoire. Victor est bien sûr Victor Hugo, Victoire est peut-être sa véritable femme cachée. D’ailleurs, si Hugo a été plusieurs fois protégé par les Dieux, en échange il a eu quand même une vie constellée de souffrances qui n’ont jamais pu abattre ni amoindrir son élan sincère vers les gens et les peuples démunis qu’avec ses écrits il a aidés à réagir, à lutter jusqu’à la Victoire. C’est vrai que dans ce monde, à toutes les époques, on a surtout affaire avec des Victoires morales, symboliques. Mais, c’est justement cela qui m’intrigue…

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Photo de Paolo Merloni

Devoir en classe. On a théoriquement toute la matinée à disposition. La plupart de mes camarades ne semblent pas pressés. Ils profitent d’un système de signalisation très sophistiqué, basé sur leur habileté extrême dans le lancement de messages chiffrés presque sans bouger ni produire de sons audibles. Ils semblent des fonctionnaires de l’état qui se consultent pour trouver le bon escamotage.
Moi, au contraire, au risque d’aller hors du thème assigné, je veux me dépêcher. Ici au «Mamiani», dans ce lycée à l’empreinte militaire — disloqué d’ailleurs en face des casernes situées tout au long du boulevard des Milices (tout un programme !) — les règles assez rigides admettent pourtant une étrange exception : on peut sortir après onze heures et demie. Donc, si je termine dans cette échéance, je serai libre comme un oiseau. Et je pourrai arriver devant le portail du «Tasso», son lycée à elle, à côté de la rue Veneto, juste au moment de sa sortie…

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Gianicolo, Rome

Avant de me lancer dans le déroulement de la matière, je relis attentivement le titre du devoir : « À partir d’une lettre de l’alphabet de votre choix, exploitez dans un récit un colloque hypothétique avec un personnage ayant la lettre choisie pour initiale de son nom de famille. En alternative, vous pouvez vous produire en considérations philosophiques appropriées sur un thème idéal à caractère universel. » J’avoue que cette fois-ci mes carences multiples — dans ma connaissance de l’Histoire et de la Philosophie — risquent de m’enchaîner à ce banc noir durant six heures, au lieu que trois. Mon idole aux cheveux longs et blonds, devenue pour moi inatteignable, disparaîtra vite dans les flaques d’ombre de ce quartier-là, tandis que quelqu’un d’autre pourra alors chanter Victoire à ma place…

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Anita Garibaldi, Gianicolo, Rome

Cinquante ans après, je me souviens vaguement de ce devoir à l’enseigne de la déception et de la défaite. Déception des professeurs d’Histoire et d’Italien qui en tant d’occasions m’avaient défendu ; défaite vis-à-vis de cette sylphide dorée qui avait espéré, pour une fois, de se rendre avec moi près de l’édifice du Vascello — juste en face de l’entrée de la Villa Doria Pamphili — où une glorieuse bataille, en 1849, fut combattue.
Et ce fut justement l’idée de ce rendez-vous presque héroïque qui me tourna alors un mauvais tir. Je ne devais pas parler de Garibaldi et Mazzini et surtout pas de Pius IX, ce pape ambigu rescapé dans la forteresse de Gaeta qui avait immédiatement attiré vers Rome Louis Bonaparte, président de la jeune République française et futur Napoléon III, pour abattre la République Romaine. J’osai au contraire m’y aventurer, jusqu’à affirmer, sans aucune base documentaire suffisante, que si en France la République de 1848 avait résisté, elle aurait été la meilleure alliée de Mazzini. Par conséquent, si Mazzini, aidé par le gouvernement républicain français, avait résisté, obligeant le pape à une nouvelle Avignon ou, pourquoi pas ? à une diaspora sans fin, Rome aurait pu devenir la capitale d’une Italie centrale laïque et équilibrée. Ensuite, on aurait pu concrètement envisager une Italie unie autour du drapeau républicain, car on aurait pu compter sur des bases plus solides. En fait, le centre de l’Italie (comprenant Latium, Toscane, Marches et une partie importante de l’Émilie-Romagne, avec Modène, Bologne, Ferrare et Ravenne) a toujours été la partie de l’Italie où la civilisation se marie strictement à une vision équilibrée des rapports entre les Institutions et les citoyens.
Ce thème fut rejeté et je fus même invité par le Directeur de l’Institut à donner des explications. Ce jour-là, ne pouvant pas masquer mon inadéquation vis-à-vis des questions que j’avais eu la hardiesse de soulever, je ne sus retenir un rire prolongé et idiot qui me causa la suspension d’une semaine.

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Photo de Jean-Pierre Horbach

On ne peut pas réécrire l’Histoire. Cela est désormais bien réglé dans ma tête. Il faut donc laisser pourrir Mazzini dans son long exil en Angleterre, essayant de suivre Garibaldi, dans son île, en train de planter les bulbes de la future pinède de Caprera. Quant à Victor Hugo, dans son exil à Guernesey, il a pu suffoquer ou apaiser une partie de ses contrariétés en écrivant Les Misérables.
En tout cas, j’espère de ne pas toucher la sensibilité de quelqu’un ni de nuire à l’image incontournable que j’ai moi même de Victor Hugo, en disant que je ne suis pas resté indifférent au fait que V. Hugo croyait fermement dans les esprits occultes. J’ai donc profité de mes facultés extrasensorielles, plusieurs fois expérimentées avec de personnages disparus de différentes époques, pour poser à M. Hugo quelques petites questions.

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Photo de Jean-Pierre Horbach

Je vais le rejoindre dans son ancienne habitation, transformé en musée dans l’ancienne place Royale, nommée aujourd’hui place de Vosges…
— Me permettez-vous de vous appeler Victor ?
Je ne saurais pas vous exprimer ce que sa réponse muette a su déclencher en moi, avec un sentiment d’infériorité que j’espérais d’avoir vaincu avec l’âge. Mais, j’ai trouvé quand même la force de continuer :
— Savez-vous, Victor, qu’ici, dans notre quartier des deux gares, à Paris, près de la rue des Vinaigriers, dans le siège de l’Association des Garibaldiens… nous avons commémoré — en mai 2011, au cours de la Manifestation Lire-en fête — un épisode très touchant de votre vie…

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Carte postale

— Je la connais cette Association, ils se sont connectés plusieurs fois, avec moi !
Sa voix grave, sa modernité tout à fait inattendue, me laissèrent abasourdi. J’étais plus confiant, maintenant, en même temps j’eus peur…
— Vous avez peur que je m’exprime sur tout ce qui s’est passé en Europe jusqu’aujourd’hui, n’est-ce pas ?
J’étais complètement incapable de répondre. S’il ne m’avait pas pris la main, je me serais évanoui. Il trouva enfin la façon de me rassurer :
— Je sais que vous avez commémoré la fameuse séance de la chambre de députés du 12 février 1871, lorsque Garibaldi fut refusé par l’assemblée.
— Et aussi la discussion, quelques jours après, le 8 mars où vous avez pris position en faveur de Garibaldi !
— Mais, laissons tomber tout cela ! Je n’ai qu’une vingtaine de minutes au maximum pour répondre à vos questions. Et je sais déjà ce qui vous trouble !
— Vous… savez ? Mais vous excellez vraiment en tout ce que vous faites, même dans la sorcellerie !
— Il ne faut pas s’appeler aux bohémiennes… Je vous lis dans les yeux, mieux que dans ceux de Fantine ou de Cosette… Voilà, je devrais avoir sur moi une note que j’avais écrite en février 1849, le jour de la création de la République romaine…
Choses vues, page 183, Gallimard Folio 2003, je dis.
Étonné de cette information que ses souffleurs extrasensoriels ne lui avaient pas donnée ; pourtant indiffèrent, dans le fond, à sa gloire chez ses arrière-petits-fils, Victor continua :
— Je vous lis cela, après vous me poserez juste une ou deux questions. Il hocha les épaules : Juliette m’attend.
— La République est proclamée à Rome. L’Europe s’émeut, la chrétienté s’inquiète. Pourquoi ? C’est que Rome n’appartient pas à Rome ; Rome appartient au monde. Grandeur immense, mais qui contient une servitude, comme toute grandeur. Il y a quelque chose de plus grand pourtant que d’appartenir au monde, c’est de s’appartenir à soi-même. Rome n’est qu’un temple, et veut redevenir un peuple. Elle est lasse qu’on s’agenouille près d’elle ; elle veut qu’on s’agenouille devant elle. Rome a raison. Qui sera fière si ce n’est Rome ? Qui sera libre si ce n’est Rome ? Plaudite, cives.

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— Victor, dis-je, tout le monde sait désormais que vous n’avez pas du tout accepté la volteface de Louis Bonaparte, préférant l’exil. Mais, imaginons, pendant un seul moment, de suspendre le cours des événements de l’Histoire.
— Je ne crois pas à l’utopie rétrospective.
— Moi, aussi. Mais, vous savez ce qui se passe parfois entre deux anciens amoureux qui se rencontrent vingt ou trente ans après s’être séparé sans une véritable raison. C’est inutile, c’est vrai, mais si la femme que nous avons continué toujours à aimer, jusqu’à l’extinction de toutes nos envies existentielles, nous avoue avoir souffert les mêmes peines, nous en sommes soulagés, consolés, n’est-ce pas.
— Que voulez-vous savoir ? Parlez.
Ce n’était plus la voix de l’auteur des Châtiments ou de Quatre-vingt-treize qui me parlait. C’était Jean Valjean en personne.
— Victor, je voudrais que vous me répondiez juste une chose. Si la République de 1848 avait tenu le coup, trouvant son équilibre dès lors, sans Rois ni Empereurs, aurait-elle préféré, comme Bonaparte, l’alliance avec le Pape, ou alors aurait-elle concrètement aidé la République romaine voulue par Mazzini, qui n’était pourtant pas une chose abstraite ?
— Je suis d’accord avec vous, Mazzini avait raison. Mais, on ne fait pas l’Histoire juste avec les idées justes, excusez-moi le jeu de mots…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 19 juillet 2013

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W ou Wagon-lits (alphabet renversé de l’été n. 4)

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Dans la langue italienne, la lettre W ne rentre pas dans la liste. Pourtant, dès que j’étais enfant, je lisais sur les murs : W LA ROMA ou aussi W L’ITALIA.
Cela faisait partie, je crois, d’une certaine Xénophilie ou Américain-philie aussi compréhensible qu’évidente dès le lendemain de la Libération. Enfant, je ne sentais pas encore trop parler ni résonner dans la cour les notes de Wagner avec ses Walkyries et son redoutable Walhalla. Dans la cour noircie on n’entendait que des chansonnettes, que les nombreuses bonnes des étages en haut fredonnaient tout en faisant rissoler les oignons et les céleris avec la conserve de tomates. Avec le temps, le tourne-disque nous a apporté des enregistrements très sérieux du génie de Bayreuth, auquel j’ai bientôt nettement préféré Wolfgang, auquel je consacrerais très volontiers toute mon attention maintenant, s’il n’y avait pas en lui cet Amadeus qui dérape en se détournant vers l’Italie, c’est-à-dire vers la lumière du soleil, ne faisant qu’un avec une vision tout à fait décomplexée de l’amour. Non, je ne peux pas parler de W.A.Mozart sous le seul prétexte de la lettre W.
D’ailleurs, il y a, parmi d’autres, P.G. Wodehause, O. Wilde, et V. Woolf, des personnages hors norme, qui donnent à cette lettre un visage agréable et rassurant, même en présence d’un côté franchement sauvage, c’est-à-dire Wild.
Suivant l’alphabet de ma langue d’aujourd’hui, le français, et considérant aussi froidement mon existence, en fin de compte nomade, pourtant besogneuse de quelques conforts indispensables, je ne trouve, sous la lettre W, que deux mots de quelque façon cohérents à ces fatales contraintes : les Wagon-lits et les W.C.

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Tableau d’Albert Herter (1871-1950), réinstallé dans le « hall Alsace » de la gare de l’Est le 18 janvier 2008

Malheureusement, je pourrais compter mes voyages en Wagon-lits  sur les doigts d’une seule main. En fait, je n’ai que l’expérience, longue et variée, de voitures-couchettes. Quant aux W.C, juste à Copenhague j’ai pu me réjouir de la qualité et du confort d’une quantité de toilettes — avec une variété d’adaptations que je n’aurais jamais soupçonnées — capables de me faire oublier les lieux d’aisances qu’on rencontre dans la plupart des cas ailleurs.
Je crois que les gens doués d’un minimum d’esprit ne se scandaliseraient pas si je me lançais dans un examen serein de cet outil aussi indispensable que négligé par les poètes. Mais, laissant tomber les anecdotes sur les toilettes des rois, glissons pour le moment sur la chaise percée de Louis XIV ou du Malade imaginaire ainsi que sur l’éternel va-et-vient pendulaire de nos intestins humains, souvent sujets aux caprices de la difficulté ou de la facilité excessive de se servir de W.C. quelconques au cours d’un déplacement plus ou moins aventureux. Laissons surtout de côté toute exploitation de la question de l’utilisation des W.C. lorsque le train court, entrant et sortant des tunnels et des courbes périlleuses ou glissant timidement sur un long pont suspendu sur le vide.

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Maintenant, je dois partir. Cela arrive bien avant la révolutionnaire découverte du TGV (qui ne commence pas par W). Je suis sur le quai numéro huit de la Gare de l’Est et je dois partir. Seul, avec une énorme valise qui n’a pas encore les capacités d’hébergement d’une balise. Destination : Wien, en français Vienne.
— J’ai réservé une place dans le wagon-lit, dis-je, en montrant le ticket.
— Vous avez de la chance, me dit le cheminot depuis le palier de fer, vous n’êtes pas seul !
Contrarié, je réponds qu’à la billetterie on m’avait assuré que je serais dans une cabine individuelle avec les W.C. :
— C’est ma femme qui a réservé la place, elle est très précise.
— Bien sûr, vous avez le petit confort, me dit l’homme visiblement gêné, mais dans le compartiment que vous avez réservé il y a deux lits.
Résigné, je montai, oubliant pour l’instant ma valise. Je cherchai dans le couloir ma place assignée.
— C’est le numéro 14, me susurra depuis le palier le contrôleur des billets.
Je rentrai, c’était vide, tout était propre, dans un ordre parfait. On ne voyait qu’un lit, déjà prêt pour un long bercement dans le mystère de la nuit. Rassuré ou interloqué, je revins au quai pour récupérer mes bagages. Le responsable sourit :
— Vous pouvez voyager tranquille jusqu’à Strasbourg.
« Bon, je profiterai des toilettes avant d’arriver là », je me dis. Tout de suite après le départ, je vidai la petite bouteille de Whisky que j’avais trouvée dans le frigo-bar et j’oubliai tout.
003_treno 740Le matin suivant, je reçus une caresse sur la nuque.
— Mais, réveillez-vous bien, me disait un joli visage rond que pourtant je voyais assez flou, comme dans une photo de D. Hamilton.
Je ne comprenais pas.
— Où sommes-nous, où est le train ?
J’étais ravi ou l’on m’avait ravi ?
— Vous êtes en Italie, dans l’auberge du Lion d’Or. Vous êtes content ?
— Et mes W.C., où sont-ils ? demandais-je, encore décontenancé par l’ingestion d’une dose excessive de mots commençant par W.
— Quel est votre nom ? me demanda Wilma.
— Je ne sais plus, répondis-je, mais, d’une chose je suis sûr, je ne m’appelle ni Watson ni Washington.
— D’ailleurs, vous êtes arrivé sur vos pieds, dit-elle. Certes, dans un état confusionnel. Cependant, nous vous avons accueilli sans nous poser des questions. Vous aviez les poches vides : pas d’argent, pas de documents.
Elle tira un profond soupir :
— Mon mari vient juste de mourir, voyez mes mains ensanglantées…
Son visage devint plus précis, quand elle ajouta :
— Je n’en pouvais plus de ses trahisons, de son agressivité de babouin, de sa misogynie primordiale !
Effrayé par le calme de cet aveu, je ne savais quoi dire. Pendant quelques instants, j’ai eu peur qu’elle me tue, moi aussi. Pour me dérober à tout raptus de folie homicide, je fis la longue liste de mes défauts, sans oublier le plus grave. Elle sourit :
— Je le sais, je le sais, vous êtes un peu nerveux et difficile au moment donné… Vous reportez le moment d’aller aux toilettes par paresse, parce que votre tête… Ah ! la tête elle est tellement importante, vous demande trop d’attention… À propos, continua-t-elle, ne savez-vous pas que mon mari avait perdu la tête pour une garce de la boulangerie d’à côté ?
Après une longue pause, dans laquelle je ressentis le sifflement typique du chef de la gare, elle reprit :
— Voulez-vous que je vous montre la tête de mon mari ?

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À ce point-là, je me levai, me lançai la tête première dans un sombre escalier de pierre, avant de peiner, en bas, dans la recherche d’une porte. Finalement, je sortis et me retrouvai dans une petite place ovale ressemblant à une cour qui venait d’être frôlée par un orage estival. Il n’y avait personne. Wilma peut-être m’attendait au premier étage, derrière cette fenêtre aux volets fermés, dans son lac de sang, la tête de son mari entre les mains, prête à me proposer de prendre sa place.
Je me promenai longuement en long et en large dans cet espace qui commençait à me plaire. Petit à petit, le visage de Wilma, tout près de moi, me devenait familier. Elle était mignonne, son corps aussi, mal caché sous son tablier blanc, sans aucune tache de sang…
005_treno 740Je me réveillai pour de bon quelques kilomètres après l’entrée glorieuse du train français en territoire allemand. Le contrôleur avait plusieurs fois frappé à la porte, avant d’ouvrir avec sa clé passepartout.
— Je vois que vous avez bien dormi, me dit-il. Et vous avez aussi profité du frigo-bar. Confus, je ne savais quoi dire. Je risquai :
— C’était du bon Whisky !
— Mais non, n’avez-vous pas lu l’étiquette ? C’est une gazeuse banale. Et vous n’en avez bu qu’une gorgée. Vous êtes crevé…
À ce constat, juste, mais indiscret, je me réveillai complètement :
— Monsieur, que voulez-vous donc ? lui dis-je.
— Je voulais seulement vous dire que le voyageur monté à Strasbourg, c’était votre femme. Elle est montée, en laissant provisoirement les bagages sur le quai, ensuite elle a regardé vos splendides W.C. que vous aviez laissés entrouverts. En vous voyant dormir placidement, elle a dit très fort, se faisant entendre par tout le monde, sauf que vous : « Laissons-le tranquille ! » Tout de suite après, elle est redescendue.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 18 juillet 2013

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X ou l’heure X (alphabet renversé de l’été n. 3)

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Frappé à l’œil par une fronde en forme d’Y, je suis sorti dans un jardin où des hommes et des femmes habillés respectivement en Adam et Ève, encastrés dans des bourriques défoncées, les faisaient rouler dans la vaste pelouse.

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J’ai pensé immédiatement au fameux dessin de Léonard et me suis dit que c’était un signal évident. Ces corps en X m’invitaient à la course, à tenter le rattrapage. Mais, rattrapage de quoi ? Il faut choisir. Je ne crois pas que ce soit le cas d’un nouvel amour. Car, à présent, tout se déroule tranquillement, par des échanges inspirés à la camaraderie et à la politesse. À ce sujet, il est préférable de croiser les bras en X.
Pourtant, quelqu’un, depuis sa roue glissante, me suggère de profiter de la courtoisie d’une importante galerie à Berlin, pour y exposer mes gouaches. Quelqu’un d’autre insiste, au contraire, pour que j’envoie le premier volet de mon roman à l’éditeur T. de Bilbao…
Peut-être, j’ai mal compris. Et surtout, j’ai mal dormi. En fait, je suis en train de rater l’occasion de ma vie au milieu d’un rêve matinal tout à fait idiot. Mais, il faut courir la chance, on ne sait jamais. Je me lance alors derrière une roue plus petite, qui traîne doucement, à la recherche d’un trou dans la charmille pour… J’arrête la roue au risque de m’écraser un pied, puis je regarde à l’intérieur. La jeune femme aux yeux bleus, tout en essayant de se protéger avec ses longs cheveux, me crache dessus, Allez-vous-en ! Oui, je réponds, ne vous inquiétez pas ! Je le sais bien, j’ajoute : ce n’est pas question, dans mon cas, de l’heure X. de l’amour, ni de la passion non plus. Même un flirt innocent est exclu, pour moi.
Déçue, se forçant à me rassurer, elle franchit la barrière, qu’elle-même avait créée, pour me dire, Ici ce n’est plus question d’heure X. ni de gloire, il faut se sauver. Sauver de quoi ? dis-je. De la tyrannie absolue de Xanthippe, c’est la réponse, Elle a pris le pouvoir en promettant de noyer la philosophie dans le bon sens. Tout le monde en avait marre de la philosophie, d’accord, mais après, elle exagère ! C’est comme chez nous, essayai-je de répondre, ne vous inquiétez pas !
C’était la deuxième fois que je disais « ne vous inquiétez pas », cette phrase tout à fait innocente, sans savoir que Xanthippe n’en voulait absolument pas de ces béquilles philosophiques.
Elle sème la terreur, me dit la femme de la roue. Figurez-vous qu’elle ne veut pas qu’on lise les livres en papier !
En un éclair, je pensai au film de Truffaut, où l’on brûlait les livres à 451 degrés Fahrenheit, mais je ne dis rien, car je risquais sinon de me laisser échapper que j’ai une vaste bibliothèque très bien cachée de romans et d’essais en trois langues…
Quand je me suis réveillé, je me suis longuement demandé pourquoi Xanthippe, non contente d’avoir empêché la publication des livres — avec des conséquences désastreuses sur l’existence même des écrivains —, avait voulu abolir l’heure X.

Pour me consoler, je prends dans mes mains mon lourd dictionnaire et je cherche encore. Voilà que je tombe tout de suite sur un adjectif, Xénophile, qui me rappelle un certain Théophile Gauthier et semble, de quelques façons, me correspondre. Je lis sur le Petit Robert que le mot Xénophile est rare. Veut-on signifier, avec ce « rare », que cette attitude ne concerne qu’une petite minorité des habitants de la planète ? D’ailleurs, selon cet incontournable dictionnaire, le xénophile « a de la sympathie pour les étrangers… il est ouvert à ce qui vient de l’étranger »

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En janvier 1966, une très chère amie de ma mère, Maria Alaide, vint passer quelques jours à Rome. Ancienne féministe et poète aux vers aussi touchants qu’élégants, lectrice d’italien en plusieurs universités, elle était évoquée en famille surtout pour sa beauté et son charme.
Longuement attendue et accueillie avec un fleuve de larmes (de joie), elle arrivait du Guatemala avec Laura et Silvia, deux de ses cinq enfants — « Les doigts de ma main »[1] immortalisés dans une collection de poèmes très beaux et poignants que je conserve.
Ce ne fut qu’une brève parenthèse dans ma vie confuse et frénétique. Et j’ai tout oublié de ces intenses journées consacrées aux visites tourbillonnantes — deux frères et deux sœurs — de cette Rome alors connue de façon assez approximative. Je ne me rappelle pas les réactions de mon frère. Quant à moi, cette rencontre — nonobstant notre vocabulaire d’espagnol extrêmement succinct, péniblement intégré par un anglais tout à fait grossier — brisait un sentiment profond de grisaille sentimentale sinon de véritable angoisse.
En fait, les trois Américaines étaient arrivées autour du 16 janvier, tandis que juste le 11 de ce même mois j’avais franchi la barrière de la solitude pour entamer une histoire assez sérieuse avec une femme de mon âge. Laura avait dix-sept ans, Sylvia en avait quinze. On riait beaucoup, on se trouvait bien, tous les quatre. Nous étions peut-être plongés dans l’heure X. sans le savoir. Ensuite, Laura, qui suivait des cours de danse à Londres, nous écrit pendant quelque temps, avec « l’amitié de toujours ».
Qu’est-ce qu’il en est, que reste-t-il de ces sympathies bruyantes qui n’ont pas le temps de devenir ni amitié ni amour ? Qu’est-ce qu’il arrive lorsqu’on s’aperçoit qu’on a dépassé, hélas, notre heure X ? Ou qu’on a subi une heure X qui ne nous appartenait pas du tout ?
On cumule des souvenirs qui ne pourront jamais tenir tête à l’incompréhension quotidienne caractérisant des liens qui se compliquent (et s’alourdissent) au lieu de se dissoudre dans une joyeuse fumée…
« Moglie e buoi dei paesi tuoi », disait dans nos têtes l’ancien proverbe : « Femme et brebis de ton pays », on pourrait dire en français. Ne venions-nous pas de signer une espèce de pacte de fiançailles avec deux femmes de notre monde, tandis que ces deux âmes sensibles seraient bientôt rentrées dans un monde très éloigné, pratiquement inaccessible ? Pourtant, je le savais bien, qu’avec ces « étrangères » jusque du premier instant une véritable affinité s’était manifestée.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAPresque vingt années plus tard, ma mère, effondrée dans son lit avec ces petites photos qu’elle ne cessait de regarder, eut un dernier élan de sa générosité et de son courage essayant de contacter Amnesty International pour avoir des nouvelles de son ancienne amie et de ses enfants. Quant à Maria Alaide, les réponses furent nettes, elle avait été enlevée un matin au Guatemala. On avait trouvé sa voiture, mais dès lors on n’en avait su plus rien.
Dans une lettre à ma mère de 1947, elle parlait avec enthousiasme de son mariage, qui s’affichait pourtant contradictoire, selon ses mêmes mots. Catholique, elle avait épousé un communiste ! « Tu me considères éclectique… cela n’est pas vrai, en tout cas je ne suis pas trop faite pour la politique », écrivait-elle.

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Maintenant, grâce au témoignage de Julio Solorzano, frère aîné de Laura et Silvia, j’ai pu connaître la tragédie de leur famille en toute son extension : en plus de son père et de sa mère Alaide, deux frères sont disparus de façon violente entre 1980 et 1981.
Heureusement, Laura et Silvia sont bien vivantes ! Laura ayant consacré la vie à la danse, vit en Ecuador. Silvia, ayant participé à la guérilla contre la dictature, a pu rentrer au Guatemala.

En suivant cette stupide idée de l’alphabet renversé, j’ai pu revenir sur cette trace de la xénophilie et sur cette douloureuse histoire qui me pousse de nouveau vers ces deux femmes malheureuses que j’aimerais vraiment pouvoir rencontrer, bien sûr en dehors de la charmille de fer érigée par une usurpatrice du nom d’une des figures plus sages de l’Histoire (de la philosophie).

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En rangeant les photos d’Alaide avec les autres documents gardés, j’ai trouvé « La barca de oro », une célèbre chanson de l’exil, que les deux sœurs nous avaient passionnément chantée, dont Laura nous avait envoyé le texte à son arrivée à Londres.

Giovanni Merloni

[1] Los dedos de mi mano, B. COSTA-AMIC, ÉDITOR, Mexico, 1958

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 juillet 2013

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Y ou Yesterday (alphabet renversé de l’été n. 2)

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Yesterday, hier, ieri. Autour de la base du piédestal d’où s’élance la fronde de David en forme d’Y (timide avertissement envers tous les Goliath de la planète), je trouve plusieurs mots glissés ou franchement tombés à terre, dont trois me touchent particulièrement : Yin, Yang et Yalta.
Une sorte de duplicité semble se déclencher depuis cette Fourche, n’ayant rien à voir avec la duplicité de destins qui oblige une partie des passagers de la ligne 13 à descendre pour changer de rame. Mais, lorsqu’on prononce le mot Yesterday — même caressés par la voix charmeuse de John Lennon —, on « sait » bien qu’on n’a pas affaire avec un « hier » quelconque (« hier, je me suis rendu faire les courses chez Picard… ; non, ça, c’était avant hier… ; hier, au contraire, je suis allé rue de la Grange aux Belles voir un film italien, ne te le rappelles-tu pas ?
Yesterday, c’est notre histoire personnelle, qui frôle ou croise parfois l’Histoire plus grande, également difficile à dénouer et vraiment comprendre.

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Vous voyez bien de cette photo ci-dessus que si c’était moi le photographe maladroit qui n’a pas su attendre le bon moment pour le déclic, je ne devais pas être une autorité, quelqu’un qu’on suit en silence religieux le jour de son enterrement. Et c’est aussi assez inopportun, aujourd’hui, de montrer ainsi ma famille avec une amie souvent présente, pliée en deux, la cigarette à la main.
Mais, justement, cette « mise en scène d’une instantanée » pour en mettre en valeur les défauts, se déroulait dans ce « Yesterday » unique, suspendu dans les deux « h » de l’histoire, se donnant rendez-vous dans mon été 1964.
À dix-neuf ans pas encore accomplis, sorti du lycée, comme dit Dante, « sans infamie, mais sans louanges aussi » [1]  suite à mon mépris pour le système éducatif qu’on avait essayé de m’imposer, je sortais aussi (ou pour mieux dire j’essayais de sortir) d’une longue et vaine souffrance amoureuse.
On se promenait pour Paris, on arpentait les sables de la Bretagne lors de la baisse marée, on s’amusait avec du peu, tout en se soumettant à des marches forcées, en six dans une seule voiture.
Moi, je contestais prudemment mon père, très fidèle à ses idéaux socialistes. Je le critiquais m’appuyant à la figure unique de mon oncle Dodo. Depuis un an, les socialistes étaient rentrés dans le gouvernement avec la démocratie chrétienne. Moi, de façon sentimentale, je me prenais pour un vrai communiste, comme mon oncle Dodo, et, pour provoquer mon père, je lui disais que les socialistes, depuis leur entrée dans la « chambre des boutons », avaient trahi leur identité même…
Il se peut qu’après une promenade sur les quatre roues dans la Ville lumière, la famille libérée des contraintes photographiques et des soucis photogéniques, une fois recomposée autour d’une table bruyante, se soit immergée dans une discussion sur le Yin et le Yang qui est en nous.
Comment ? Dans ce Yesterday provincial ainsi éloigné dans le temps, où l’unique modernité consistait pour nous dans la possession d’une minuscule radio à transistors et d’un impeccable appareil Zeiss ? Oui, pourquoi pas ? D’autant plus que ni Freud ni Jung (qui ne s’écrit pas avec l’Y) n’étaient pas des inconnus pour mon père et ma mère, deux intellectuels déguisés respectivement en avocat et professeur d’italien et latin.
À table, peut-être dans un petit restaurant italien de la rue Daubenton, on avait beaucoup parlé de l’oncle Dodo et de la tante Antonia, sa femme, en remémorant l’inoubliable vacance avec eux aux châteaux de la Loire.
Selon mon père, mon oncle, qui aimait éperdument Chenonceaux et Azay-le-Rideau, était la personnification de la règle du Yin et du Yang. En fait, le Dodo allègre et créatif qui se faisait aimer en famille, ce n’était pas la même personne quand il assumait son nom de baptême officiel. Irrésistible comme M. Hulot — lors d’histoires farfelues, qu’il créait de façon extemporanée au milieu d’enregistrements malheureusement perdus (sur un outil nommé Geloso) —, il nous parlait très peu de son engagement politique qui avait été, depuis ses vingt-cinq ans à peu près, exactement ce que Giorgio Amendola appela dans un de ses livres « un choix de vie ».
J’imagine à ce point de me rappeler la réponse de ma mère, la sœur aînée de Dodo : qu’aurions-nous dit si Dodo avait préféré Blois ou Amboise ? Qu’en lui prévaut le Yang ? Non, il n’y a aucune véritable lutte, en lui, entre le Yin et le Yang, c’est-à-dire entre le côté féminin et le côté masculin. Il aime beaucoup la France, comme nous tous d’ailleurs. Et vous savez que le Yin c’est le blanc, mais aussi le bleu, tandis que le Yang c’est le noir, mais aussi le rouge !
À l’enseigne de la complémentarité du bleu et du rouge dans le drapeau tricolore hissé sur le radeau de Delacroix, en fredonnant les chansons de Johnny Halliday (ayant deux Y dans son mythe) ou des Beatles (« Yesterday » n’avait pas vu la lumière), nous rentrâmes en Italie.
À Parme, mon frère ayant attrapé la fièvre, on marqua une pause d’un jour, très adaptée pour « couper le retour », en se promenant entre la splendide place de la Cathédrale et le Jardin ducal…
Mais, dès que nous nous assîmes à la table du restaurant, nous n’eûmes pas le temps de nous accouder sur la carte prometteuse de plats exquis. Togliatti est mort, nous dit assez brusquement le patron à la voix de baryton.
003_1964 04 740Celui-là ce fut pour moi un moment vraiment décisif de ma vie, certes le tournant précis d’une série de choix en chaîne. J’aimais peindre et écrire aussi. Mais, j’avais peur de seconder mes désirs. Un sentiment confus, bien sûr, que je ne savais pas contourner ni entamer. Une amie de famille, âgée de trois ou quatre années plus que moi, étudiante expérimentée à la faculté d’architecture, m’avait en tout cas mis en garde : « au commencement, on est comme des ânes parmi les sons, on ne comprend rien de ce qu’on dit, de ce qui se passe. Ensuite, petit à petit, on découvre l’esprit et le sens profond de cette aventure. Mais il faut bosser, se sacrifier vraiment ! »
Mais, combien de temps dura-t-il cette rentrée, cette reprise de contact avec la vie réelle, cette veille avant l’engagement sérieux et les amours sans réserve ?

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J’accompagnai ma tante Antonia aux funérailles de Togliatti. C’était un après-midi fin août, le ciel couvert protégeait de la chaleur habituelle. Un million de citoyens venus de toute l’Italie coulait sous notre parapet. Nous étions accoudés en position idéale pour l’observation, juste à la moitié de la rue Cavour, une voie sans arbres qui monte depuis la zone archéologique du Forum en direction de l’immense place San Giovanni, lieu d’élection pour les discours de fin de campagne électorale du parti communiste italien. En fait, ce long parapet sépare le parvis de l’église de San Pietro in Vincoli du vide de cette rue. Donc, à mes épaules, j’avais le Moïse de Michel Ange, solennellement assis. J’imaginais le vieux prophète, probablement envieux de se lever pour constater de ses yeux la réelle consistance de ce fleuve de gens et de drapeaux rouges, qui montait dans le sillon de cette énorme cicatrice, creusée dans la chair vive du quartier de la Subure par la pioche démolisseuse de Mussolini.
N’avait-il pas ouvert, à sa fois, un passage dans la mer Rouge pour y laisser marcher le peuple persécuté ?
Je pensais beaucoup au Yang que Michel Ange avait voulu trouver en Moïse, au Yang qui peut-être hantait aussi l’âme sensible de ma tante Antonia, du moins en famille. Pour contrebalancer certaines attitudes de Dodo, pour lui tenir tête… Mais, alors, ma mère aussi, elle se trouvait peut-être sur le côté du Yang, par complémentarité avec le Yin de mon père !

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En ce moment, le cercueil du grand chef disparu rentra dans notre champ visuel. Ma tante pleura longuement, en disant qu’une époque entière mourait avec Togliatti. Et elle avait tout à fait raison, je peux bien le dire, presque cinquante ans après.
Nous vîmes passer une foule continue de personnages connus et inconnus, dont Leonid Breznev, le peintre Renato Guttuso (auteur du célèbre tableau consacré à cet évènement), Luigi Longo, Giancarlo Pajetta, Giorgio Amendola, Pietro Ingrao et mon oncle ! Celui auquel je ressemblais beaucoup physiquement, qui me faisait toujours entrevoir une voie de fuite (ou quand même d’écart ironique) vis-à-vis du bonheur parfait et parfois paralysant de ma merveilleuse communauté quotidienne. En retrait comme d’habitude, il marchait de son pas typique, les pointes des chaussures vers l’extérieur.
Après, pendant des années, dans un contexte très changé dans le temps et dans l’espace, voire beaucoup moins rigide et sectaire — celui de l’Émilie-Romagne des années 1970 —, je me rendis de plus en plus compte de l’importance de ce dernier « mémorial » de Togliatti que Longo et Pajetta avaient décidé de rendre public au lendemain des funérailles. Le « mémorial d’Yalta, où Togliatti poursuit l’idéal de Gramsci — « le socialisme au visage humain » — s’engageant carrément dans le propos de l’autonomie vis-à-vis de l’Union Soviétique jusqu’à prêcher, par un langage encore prudent, l’hypothèse de la « voie italienne au socialisme ».
Plus tard, encore derrière le parapet — peut-être elle s’était encore plus ratatinée pour s’effacer un peu au regard de l’Histoire qui passait dessous — ma tante me confia un secret : il y a quelqu’un qui peut bien assumer l’héritage de Togliatti. Il s’appelle Berlinguer.
En revenant, nous n’avions plus envie de parler. Je pensai que, juste à Yalta, Stalin, Churchill et Roosevelt s’étaient réunis pour tracer la nouvelle carte de la planète. Yalta, un petit pays sur la Mer Noire, où la lutte entre le Yin et le Yang devait se passer sans répit, à force de coups bas.

Giovanni Merloni


[1] « sanza infamia et sanza lodo »

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 16 juillet 2013

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Z ou Zéro (alphabet renversé de l’été n. 1)

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Si je devais couper d’emblée le fil de mes engagements, de mes entêtements en forme de cercle vicieux ; si je devais lâcher prise du jour au lendemain — pas nécessairement pour partir ou mourir —, que ferais-je pour occuper le minuscule laps de temps que le destin va pourtant m’accorder, j’espère, entre une activité et l’autre ?

Je répéterais une ritournelle par cœur… « Deux et deux, quatre ; quatre et quatre huit…» … ces vers magiques, hantés par l’oiseau-lyre. Ou alors, de façon plus prosaïque, je me mettrais à compter. En repartant de zéro…

Je serais sur le pas de la porte. Une porte étroite, évidemment. Depuis cette porte, selon le programme imprimé sur un tract minuscule, je dois traverser un grand espace ensoleillé, juste le temps de ressentir la gêne pour la chaleur insupportable et la disparition de l’ozone, le temps d’avoir envie ou d’éprouver l’urgence d’entrer dans une autre porte, en forme de roue, grande comme celle de l’hôtel Ritz, ou petite comme la roue mystérieuse de l’abbesse du couvent de Sogliano al Rubicone…

Je ne peux tout dire de ce qui s’est passé dans cette roue : une vie entière, condensée en quelques secondes ! Un passage assez sombre, très étroit. C’était l’ombre de Jérôme qui me poussait vers Alissa, entre-temps verrouillée dans une maison en forme de tombeau de famille. Dans ces vingt-six secondes, longues comme vingt-six siècles, je me suis pourtant amusé, traversant à nouveau des moments de ma vie passée. Des moments surtout physiques. J’aurais dit des moments où une force particulière me possédait. Cela, surtout quand j’étais enfant de quatre ou cinq ans. Je ne connaissais pas la signification de toutes les paroles qui s’étalaient devant moi, et pourtant des énergies énormes me lançaient en avant, avec cette hâte furieuse de vivre jusqu’au bout, même en sachant que je n’aurais su rien maîtriser de ce que je sollicitais… Dans cette roue en forme de bourrique ou de catacombes, je crois avoir été frappé par un coup de balai mouillé sur le cou et que j’ai traversé depuis d’infinies coulisses bandées de miroirs déformants… J’ai dû marcher sur un fil suspendu sur les toits sombres de Rome… Heureusement, au bout de ce fil, il y avait une petite femme qui m’a tendu la main. Elle n’avait pas la force de m’attirer vers elle, donc on a sommé nos faiblesses avant de tomber, ou plutôt de rouler vers le fond d’un trou noir.

Voilà ! C’était un rêve, l’antichambre d’un cauchemar qu’une sirène dans la rue a brusquement interrompu, juste au moment où cette femme très gentille (peut-être Marilyn, ou l’incontournable Lollobrigida) était en train de me fredonner, sur un rythme brésilien, qu’il fallait remonter à rebours, comme les écrevisses, en commençant par la lettre « Z »…

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Mon professeur à la fac d’architecture s’appelait Zevi, Bruno Zevi. Il fumait la pipe, portait une cravate à forme de papillon, avait une voix retentissante et unique, très adaptée à son rôle dans l’université. Il était, avec Ludovico Quaroni, un des deux phares de notre athénée, celui qui avait passé des années aux États-Unis, en y connaissant de près les œuvres de l’école de Chicago, de Sullivan à Mies van der Rohe pour revenir en Italie, après la Seconde Guerre, avec une sincère passion pour Frank Lloyd Wright.

Je ne pourrais pas oublier ces leçons spectaculaires, avec trois écrans sur lesquels s’alternaient des images claires, efficaces, touchantes parfois. Il nous racontait l’architecture moderne en forme de film d’avant-garde, dans lequel, élèves ignorants et récalcitrants, nous avions le rôle de purs figurants.

D’ailleurs, le premier jour, le doyen de la fac nous avait reproché d’en être trop : — vous êtes cinq cents !

002_1968_provino_010 740Vous avez vu, ci-dessus deux photos de l’examen d’histoire de l’architecture où j’étais provisoirement en spectateur. Un examen agréable, vous diriez, situé juste à l’issue de cette merveilleuse transmission d’expériences et d’images. Au contraire ! Pour rentrer dans les règles établies dans l’ancien plan d’études, l’objet de l’examen n’était pas Wright ou Le Corbusier, mais Palladio et Michelangelo. Des œuvres et des créateurs absolument uniques, bien sûr. Mais là, dans le chaud de juillet, l’angoisse montait lorsque se confrontaient le manque d’enthousiasme d’étudiants obligés à un apprentissage livresque et la frilosité aristocratique du professeur, qui semblait parfois vouloir se punir de ses passées prodigalités.

Heureusement, au bout de la table, il y avait Paolo Marconi, architecte de grande valeur lui aussi, qui, tout en ricanant pour nos réponses déplacées, ne dédaignait pas de nous aider, en se transformant en souffleur invisible.

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Ce fut en occasion de rencontres comme celle-ci que mon auto-estime a touché le Zéro. Ce jour de juillet 1965, le soleil était peut-être au « zénith » et quelqu’un, non content d’avoir provoqué la « zizanie », avait essayé aussi de me convaincre sur les avantages d’une vie à « zigzag ». Une chose est bien probable : après la séance décevante et le vote modeste, j’ai sûrement descendu la colline à côté de la Galleria Nazionale d’Arte Moderna, j’ai frôlé la statue équestre de Simon Bolivar (qui ne commence pas par « z »), avant de me faufiler dans la cage des babouins du « Jardin zoologique », juste à côté. Heureusement, je n’étais pas seul. Avec moi, Zorro, il y avait mon inséparable et infidèle Zazie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 juillet 2013

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Journal de bord à Ponthagard (vases communicants juillet 2013)

Étiquettes

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Photo de Brigitte Célérier

Chère Brigitte,
Ce n’est que la sixième fois, ce vendredi 5 juillet, que je participe à cette aventure des vases communicants… et j’ai déjà cette chance magnifique d’échanger avec toi… sur une ville imaginaire qui est en nous ! C’est un thème magnifique. Immense et, en même temps concret. On peut faire ce que l’on veut, se laissant libres d’imaginer dix, cent, mille villes particulières et étranges, où l’on n’a jamais posé vraiment le pied, en les décrivant vides ou combles de gens affairés, sombres ou lumineuses, gaies ou antipathiques ; en les recréant aussi par le biais pourquoi pas ? d’un collage en 3D.. Dans chaque ville on peut retrouver toutes les autres villes qu’on a vu ou qu’on a cru voir dans le monde. Par exemple, dans certains quartiers de Paris, je retrouve des coins inoubliables d’Italie. À Place des Vosges, je croise Bologne. À la Concorde et dans le Marais, je suis à Rome. À Montmartre, je monte et redescends dans les ruelles de Naples ou de Gênes. Je me plais à Venise lorsque je me promène au long du canal Saint-Martin. Je trouve Florence dans le Louvre et Parme dans le plus envoûtant roman de Stendhal.
Si d’un côté je peux imaginer avec joie et sans effort une ville qui n’existe pas sous un ciel sens dessous dessus, de l’autre côté, j’hésiterais à m’approcher d’une ville ayant un nom et une histoire sans qu’il ne s’en déclenche tout de suite un travail frénétique et tout à fait banal, mais nécessaire. Car Paris est Paris, Rome est Rome et Avignon est Avignon, tandis que Bologne est Bologne et Parme est Parme. Même si pendant 68 ans à peu près, de 1309 à 1377, Avignon a été Rome, et que Parme, durant 128 ans, de 1731 à 1859, a été « française ».
Il me devient tout d’un coup indispensable, alors, de me rendre compte, par exemple, en remontant dans le brouillard (ou dans le mistral) du passé, combien les Papes, parfois bras dessous bras dessus avec les Rois de France, se sont mêlés dans l’Histoire d’Europe, en rendant cousines ou demi-sœurs entre elles non seulement Paris et Rome, mais aussi Avignon et Parme, ou Bologne, la Provence et l’Italie…
Je ne pourrais pas me passer du fait qu’Avignon et la Provence se trouvent là où elles se trouvent, des villes, des territoires et des gens qui ne laissent certainement pas indifférents les voyageurs, venant de Gênes et Sanremo, qui désirent monter à Paris ou alors s’aventurer vers Carcassonne, Toulouse et Bordeaux… Combien de fois j’ai frôlé avec les roues de ma voiture, donc mes mêmes souliers, ce merveilleux triangle créé par le delta du Rhône ? Combien de fois l’ai-je observé, ce triangle, depuis le hublot de l’avion descendant à Montpellier pour y saisir la glorieuse ligne de l’AIR LITTORAL ?
D’abord, je ne peux pas oublier d’avoir vu la première fois Avignon dans l’été 1958, la même année de Paris et des châteaux de la Loire, avec mes parents. De quoi me souviens-je ? D’une immense cheminée dans les cuisines du Palais des Papes… Plus récemment, en 1982, nous étions en course avec ma nouvelle fiancée pour atteindre l’Espagne. Je me rappelle la perception soudaine d’un sentiment de petitesse et de peur lorsque les phares sont tombés sur une plaque bleue (dans le noir de la nuit) avec une redoutable inscription : LE RHÔNE…

Tandis que j’écrivais à Brigitte pour lui raconter l’embarras qui me tenaille toutes les fois que je dois partir… l’ordinateur a explosé. Sans brûler, heureusement. Dans un petit billet jaune qu’une déesse bandée avait collé sur l’écran noir il y avait un nom : TERBOLRONDE. Le nom que Brigitte m’adresse c’est la personnification de celui ou celle que nous attendons sans le savoir. Tous deux, Brigitte et moi, nous considérons les villes comme des personnes faites de tuiles et de briques bien sûr, de grilles en fer forgé et de jardins suspendus au sommet des toits… Cependant, pour nous, les villes sont faites surtout des êtres en chair et os, qui les habitent le temps d’un jour ou d’une vie, peu importe.
Je ne saurais pas découvrir un nom ainsi beau que Terbolronde. Mais je partage tout à fait l’idée de Brigitte Célérier d’aller à l’essence d’une parenté possible ou pour mieux dire d’une « vase-communication » heureuse entre Bologne-Parme et Avignon et d’y découvrir une constellation de points communs.
Quant à moi, je n’oublie pas qu’une des deux tours de Bologne s’appelle Garisenda, qu’à quelques kilomètres d’Avignon il y a le Pont du Gard, que sous le pont d’Avignon on y danse. D’ailleurs, au-delà des Papes qui ont laissé des traces partout à Bologne et Parme comme à Avignon, ce sont surtout les anciens Romains qui ont su coudre un lien solide entre ces deux pays, la France et l’Italie, qui ensuite ont hérité plus que les autres de cette grande culture et civilisation.
Gardisende ? Garderomaine ? Pontignonne ? Avigarde ? Voilà, c’est décidé : Ponthagard

Journal de bord à Ponthagard

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Photo de Brigitte Célérier

A : Amitié confortée par un mur ensoleillé de couleur beige.
Ponthagard, un labyrinthe invisible. J’y cherche quelqu’un. Un ami, une amie, moi-même, peut-être. J’y rencontre mon ancienne prof de français qui se promène, bras dessus bras dessous, avec un Hollandais de La Haye, très sympathique. Ils m’invitent chez eux, dans cette ruelle sur la droite d’où vient maintenant de sortir leur petite-fille.

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Photo de Brigitte Célérier

V : Vendredi vert.
Je ne m’attendais pas à cette paroi verte s’imposant agressive et pourtant légère. Elle ne manque que de la parole. Je m’adresse alors à Hortense, mon ancienne maîtresse du lycée, mais elle est disparue avec son ami Jan, collectionneur de sons et mémoires… C’est ça, son métier ? Une petite voix sortant des lierres me rappelle gentiment qu’il faut se dépêcher : « Il est vendredi, déjà, tu risques rater ton rendez-vous avec les vases communicants ! » Elle me conseille de m’accrocher à cette liane robuste, peut-être une main courante cachée sous les feuilles longues et pointues. J’ose.

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Photo de Brigitte Célérier

I : Illusion optique et dépaysement. 
Cette ville me surprend et m’étonne. Je l’avais imaginée plate, pourvue de larges avenues, avec un petit centre historique (la cité) enroulé comme un escargot autour d’un grand palais de seigneurs (ou de papes). Au contraire, je ne finis pas de monter. Là-haut, derrière les deux fenêtres qu’on voit bien ouvertes, apparemment abandonnées, on entend un bruit typique de discussion littéraire. Il faut que j’aille, car ainsi je pourrai justifier mon escapade. Mais, comment faire pour y grimper sans me casser le cou ?

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Photo de Brigitte Célérier

G : Grand guignol. 
La ville même me suggère la réponse à mes tourments. Elle est ici, elle est là, quelque part dans cette ville hagarde où tout le monde s’est donné rendez-vous. Dès que je me suis rendu dans cette place, conseillé par les nouveaux amis des vases communicants, j’ai immédiatement rencontré tous mes anciens camarades du lycée sauf une… celle que je cherchais. Ces Italiens distraits et insouciants ne se sont pas beaucoup occupés de moi. Personne n’a prononcé son nom, et j’ai eu honte à le demander. Mais, puisqu’ici je ne fais que faire de rencontres de toutes sortes, je veux me convaincre que c’est ici, dans cette ville le fameux Aleph dont nous a parlé Borges… Donc, forcément, elle aussi… Mais, est-il possible que soit là cette demoiselle, madame, mère et déjà grand-mère, cette mignonne aux cheveux tombants… unique manège à moi ? Oui, elle « doit » se nicher ici, là, quelque part…

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Photo de Brigitte Célérier

N : nœud intime à dénouer. 
Je me suis convoqué ici à Ponthagard pour accomplir cette tâche. Même là-haut, dans cette vaste chambre envahie par les feuilles, donnant sur les collines, toutes les gens savaient. Les amis des vases me parlaient tout en regardant dehors, comme il arrive en voiture. C’était très solennel. « Tu la rencontreras, m’a dit Dominique, avant de faire une photo pour son blog. — Vous ferez ensemble le tour des remparts, a ajouté Élisabeth, tout en travaillant à “ses” remparts poétiques en vers alexandrins. Vous l’avez voulu, a conclu Lucien, tout en fixant la rose des vents. Ensuite, quelqu’un, peut-être Anna, a fait glisser dans ma poche cette adresse : — si tu ne la vois pas tourner sur un cheval de manège, elle sera bien sûr dans la “rue poétique”. Voilà, j’y suis depuis une heure. J’ai vu passer tout le quota romantique de la population mondiale. Mais ce n’est pas une chose qui peut arriver à moi de rencontrer ici mon âme sœur. Se serait trop beau ! Je dois chercher ailleurs…

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Photo de Brigitte Célérier

O : opéra et musique. 
Une phrase me torture : « l’inutile précaution » d’avoir apporté une longue échelle et les outils pour grimper une montagne tandis que nous sommes, en fin de compte, dans une ville au bord d’un grand fleuve. Pourtant, cette expression cruciale pour le dénouement du Barbier de Séville de Rossini garde au fond, pour moi, la promesse d’un final heureux. Car il y a probablement quelqu’un qui a verrouillé mon ancienne idole dans quelques cagibis ou dans les souterrains du grand palais des Papes. Je trouverai la force d’ouvrir cette grille rouillée… Mais, je ne suis pas un héros, je chancèle, étourdi, dans cette ville comble de gens, d’étalages, de musiques dans la rue et de canaux en fête. Auprès de ce platane, appuyé à ce parapet je me penche vers l’eau au risque d’y tomber dedans. Je n’ai pas honte de vomir.

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Photo de Brigitte Célérier

N : nous. 
Nous sommes là, étendus sous le pont hagard. Je te retrouve, cinquante ans après. J’aurais dû le savoir qu’il y eût cet endroit où l’on trouve toujours ce que l’on cherche. Tu hoches de la tête, car tu as raison : ce n’est pas la peine de s’interroger en se demandant combien d’eau est passée sous ce pont. Pourtant cinquante ans c’est beaucoup pour un soupirant dévoué et une charmeuse fugitive. « N’y pense pas, même pendant un seul jour ou une seule nuit nous sommes ici : nous. »

Giovanni Merloni

Merci dis à Giovanni Merloni pour m’avoir proposé cet échange.
Merci lui dis pour sa lettre et sa jolie quête-fable à Ponthagard, à partir d’images choisies chez Paumée
Merci lui dis d’accueillir chez lui, sur son blog joliment appelé le portrait inconscient https://leportraitinconscient.com/ ma presque docte description de Terbolronde, rêvée à partir de quatre de ses dessins.

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… « Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. ».

La liste des participants, que j’espère correcte, se trouve sur http://rendezvousdesvases.blogspot.fr, dédié à ce seul usage, et ci-dessous, si vous le préférez.

Brigitte Célérier

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 juillet 2013

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