Giorgio Bassani : Les poèmes de Ferrare III/III – Les lunettes d’or

Étiquettes

001_orlando pazzo bianco rosso e nero_05.07.2013 740

Giovanni Merloni « La folie de Roland », dessin en technique mixte sur le thème du Roland Furieux de l’Arioste. L’original, à l’encre de chine, en noir et blanc, a été exposé au Centre des Activités Visuelles du Palais des Diamanti de Ferrare en 1974

Troisième dimanche consacré à la Ferrare de Giorgio Bassani (1916-2000), auteur incontournable de la littérature italienne du XXe siècle. Ses romans et ses poésies nous surprennent toujours par cette force tout à fait unique de nous introduire dans la ville de Ferrare soit de l’intérieur des personnages soit de l’extérieur des paysages et des architectures.
En automne 2013, dans un prochain article (soit ici, soit sur mon blog consacré aux articles et commentaires) j’exploiterai encore le portrait de Ferrare, à travers la vie et les œuvres de quatre Ferrarais incontournables, dont Giorgio Bassani, qui ont eu en Ferrare leur lieu de formation et d’inspiration. Les trois autres personnages sont l’Arioste (1474-1533), Biagio Rossetti (1447-1516) et Michelangelo Antonioni (1912-2007).
Dans ce « portrait du dimanche », j’ai d’ailleurs toujours préféré « donner la parole » aux auteurs même, essayant de ne pas ajouter mon point de vue personnel.
Avant de nous séparer de cet écrivain-poète avec la lecture de quelques extraits poignants d’une partie du roman, Les lunettes d’or, que j’ai particulièrement aimé, je pense que deux brèves citations — venant de l’époque de la publication du plus important roman de Bassani, Le Jardin des Finzi Contini (Einaudi 1962), peuvent intégrer notre lecture sans en déranger la musique.

Dans la couverture du Jardin des Finzi Contini, j’extrais ci-dessous une petite phrase  d’Eugenio Montale (1896-1981), poète italien qui a reçu le prix Nobel de littérature en 1975 :
« On soupçonnait, nous lecteurs pour obligation, qu’on avait entre les mains un livre, un objet tout à fait digne vis-à-vis des exigences du “marché”, et pourtant nous nous sommes aperçus, au contraire, que cet objet était assez inattendu et plus inquiétant que prévu ; et aussi, au contraire, qu’il ne s’agissait pas d’un objet. Croyez-vous vraiment qu’une rencontre pareille, par les temps qui courent, soit fréquente ? » Eugenio Montale à propos du roman Le Jardin des Finzi-Contini, Corriere della Sera, 1962

La deuxième citation concerne une interview, que Bassani accorda à Giorgio Varanini pour « Il Castoro » (Éditions La Nuova Italia, 1970), d’où j’ai extrait une seule question et une seule réponse (p. 17) :
Giorgio Varanini : « Est-ce que vous voyez une limite à votre narration dans le caractère unilatérale de votre […] attention humaine et artistique envers Ferrare et le milieu juif de cette ville ? »
Giorgio Bassani : « Toute œuvre d’art, quant au style, naît toujours d’une vision unilatérale. Toute œuvre d’art, en plus, est toujours limitée. Sans compter Joyce, avec sa petite Dublin, et Proust, avec ses petites Paris, Illiers et Deauville, Dante, même Dante, avait sa petite Florence. Et Giorgio Morandi, avec ses bricoles et ses maigres Apennins de Grizzana ? Non : en poésie ce n’est pas l’objet qu’on doit illuminer, mais au contraire le sujet, l’Esprit qui dicte. Illimité, démesuré, qui embrasse tout : comme celui de Dieu, avant de devenir le Verbe, la parole. »

002_dal sagrato BN 740

Giorgio Bassani III/III, Les lunettes d’or (Gli occhiali d’oro), Éditions Gallimard, folio bilingue, 2005. Traduit de l’italien par Michel Arnaud. Traduction revue et complétée par Muriel Gallot. (Dimanche 23 juin, on a publié ici quatre poèmes de Giorgio Bassanidimanche 30 juin, on a publié des extrait de l’édition française de ce même roman Les lunettes d’or, extraits chapitre 14).

Je remercie vivement Paola et Enrico Bassani, ainsi que la Fondazione Giorgio Bassani, de m’avoir donné l’autorisation de publier dans « le portrait inconscient » les suivants extraits du chapitre 15 :

(p. 279 de l’édition française)
Je revis Fadigati.
Ce fut dans la rue, de nuit : une humide nuit de brouillard, environ au milieu du mois de novembre suivant. Je sortais du lupanar de la via Bomporto, avec mes vêtements imprégnés de l’habituelle odeur, et je m’attardais là, devant la porte, ne pouvant me résoudre à rentrer chez moi et avec le désir d’aller jusqu’aux remparts proches, en quête d’un peu d’air pur.
Le silence alentour était total. De l’intérieur de la maison close, derrière moi, filtrait la conversation paresseuse de trois voix : deux masculines et une féminine.
[…….]

(p. 281 de l’édition française)
Lentement, trébuchant sur les cailloux pointus de la ruelle, un pas lourd s’approchait.
« Mais est-ce qu’on peut savoir ce que tu veux ? Tu as faim, hein ? »
C’était Fadigati. Je l’avais reconnu à la voix, avant même de réussir à le voir dans le brouillard très épais.[…….]

(p. 283 de l’édition française)
Il avançait lentement, un peu penché sur le côté, parlant toujours : s’adressant à un chien, ainsi que je m’en aperçus aussitôt.
Il s’arrêta à quelques mètres de distance.
« Et alors : vas-tu, oui ou non, me ficher la paix ? »
Il regardait l’animal dans les yeux, son index levé dans un geste de menace. Et l’animal, une chienne bâtarde, de taille moyenne, blanche à taches marron, lui rendait, d’en bas, agitant désespérément la queue, un regard humide et implorant avec anxiété. Et, cependant, elle se traînait sur les cailloux, vers les souliers du docteur. Dans un instant, elle allait se renverser sur le dos, ventre et pattes en l’air, entièrement à sa merci.
« Bonsoir. »
Il détacha ses yeux de ceux du chien et me regarda.[…….]
« Vous avez maigri vous aussi, le savez-vous ? disait-il. Mais cela vous va bien, cela vous rend plus homme. Vous voyez, certaines fois, dans la vie, quelques mois suffisent. Parfois, quelques mois comptent plus que des années entières. »

(p. 285 de l’édition française)
La petite porte bardée de clous s’ouvrit et en sortirent quatre ou cons jeunes gens : des types des faubourgs, sinon carrément de la campagne. Ils s’arrêtèrent en cercle, pour allumer des cigarettes. L’un d’eux se rapprocha du mur, près de la porte, et se mît à uriner. Cependant, tous, ce dernier y compris, nous lorgnaient avec insistance.
Passant sous les jambes écartées du jeune homme immobile devant le mur, une petite rigole descendit rapidement, en serpentant, vers le milieu de la ruelle. La chienne fut attirée par elle. Prudemment, elle s’approcha pour la flairer.
« II vaudrait mieux que nous partions ! » chuchota Fadigati, avec un léger tremblement dans la voix.
Nous nous éloignâmes en silence, cependant que, derrière nous, la ruelle retentissait de hurlements obscènes et de rires.[…….]

003_castello BN 740

(p. 287 de l’édition française)
Il était si tard que nous étions peut-être les seuls, Fadigati et moi, à tourner en ville à cette heure-là. Il me parlait d’une voix basse, désolée. Il me racontait ses malheurs. Sous un prétexte quelconque, on l’avait révoqué de son poste à l’hôpital. Même à son cabinet de la via Gorgadello, des après-midi entiers s’écoulaient désormais sans que se présentât un seul malade. Il n’avait personne au monde, d’accord, personne à qui penser… ou dont s’occuper…, des préoccupations immédiates, du point de vue financier, ne s’annonçaient pas encore. Mais était-il possible de continuer à vivre longtemps ainsi, dans la solitude la plus absolue, entouré de l’hostilité générale ? Bientôt, de toute façon, viendrait le moment où il lui faudrait congédier son infirmière, réduire les dimensions de son cabinet médical et commencer à vendre ses tableaux. Il valait donc mieux partir tout de suite, essayer d’aller s’établir ailleurs.
« Pourquoi ne le faites-vous pas ?
— C’est facile à dire, soupira-t-il. Mais à mon âge… Et puis, même si j’avais le courage et la force de me décider à une telle solution, croyez-vous que cela servirait à quelque chose ? »
Comme nous arrivions à proximité du Montagnone, nous entendîmes derrière nous un léger bruit de piétinement. Nous nous retournâmes. C’était la chienne bâtarde de tout à l’heure qui arrivait, hors d’haleine.
Elle s’immobilisa, heureuse de nous avoir retrouvés, grâce à son flair, dans cette mer de brouillard.[…….]

(p. 289 de l’édition française)
Toujours suivis ou précédés par la chienne, nous reprîmes enfin notre promenade.

004_ercole d'este BN

(p. 291 de l’édition française)
Nous nous rapprochions maintenant de chez moi. Quand elle nous précédait, la chienne s’arrêtait à chaque croisement, comme craignant de nous perdre une nouvelle fois.
« Regardez-la, disait pendant ce temps Fadigati, en me la montrant. Peut-être faudrait-il être ainsi, savoir accepter sa propre nature. Mais, d’autre part, comment faire ? Est-il possible de payer un tel prix ? Il y a beaucoup de la bête en l’homme : et pourtant, l’homme peut-il s’avouer vaincu ? Admettre qu’il est une bête et seulement une bête ? »
J’éclatai d’un grand rire.
« Oh non, dis-je. Ce serait comme si l’on disait : un Italien, un citoyen italien, peut-il admettre qu’il est un juif et seulement un juif ? »
Il me regarda, humilié.
« Je comprends ce que vous voulez dire, dit-il ensuite. Ces jours-ci, vous pouvez me croire, j’ai bien de fois pensé à vous et aux vôtres. Mais, permettez-moi de vous le dire, si j’étais vous…
— Qu’est-ce que je devrais faire ? l’interrompis-je avec impétuosité. Accepter d’être ce que je suis ? Ou mieux : me résigner à être ce que les autres veulent que je sois ?
— Je ne sais pas pourquoi vous ne le devriez pas, répliqua-t-il avec douceur. Cher ami, si le fait d’être ce que vous êtes vous rend tellement plus humain. (sinon, vous ne seriez pas là, maintenant, avec moi !), pourquoi refusez-vous, pourquoi vous révoltez-vous ? Mon cas est différent, exactement l’opposé du vôtre. Après ce qui s’est passé l’été dernier, je ne parviens plus à me supporter.

(p. 293 de l’édition française)
Je ne le peux plus : je ne le dois plus. Me croirez-vous si je vous dis que , parfois, je ne supporte pas de me raser devant la glace ? Si je pouvais au moins m’habiller différemment ! Mais est-ce que vous me voyez, vous, sans ce chapeau… sans ce manteau… sans ces lunettes d’homme convenable ? Et d’autre part, vêtu ainsi, je me sens tellement ridicule, grotesque, absurde ! Ah, non ! inde redire negant (1), c’est vraiment le cas de le dire ! Pour moi, comprenez-vous, il n’y a plus rien à faire. »
Je gardai le silence. Je pensai à Deliliers et à Fadigati, l’un bourreau et l’autre victime. La victime pardonnait, comme d’habitude, se soumettait au bourreau. Mais moi, il n’en était pas question, Fadigati se trompait. Je ne réussissais jamais à répondre à la haine que par la haine.

Giorgio Bassani

(1) Inspiré de Catulle, « Le moineau de Lesble » : « De là [les Enfers], ont dit que personne ne revient. »

occhiali d'oro003 740

Brigitte Célérier : Terborlonde (vases communicants juillet 2013)

Étiquettes

001_bologne arcades x brigitte 740

À Giovanni, à propos de villes anciennes terriennes et vivantes

À Giovanni, mon cher ami,
Tu m’as envoyé, et je t’ai volé, des images poétiques et construites où passent des arcades en souvenir de Bologne.
Je t’ai proposé des images d’Avignon…
Tu me demandes de te parler de cette ville où me suis posée.
N’y a rien ou beaucoup à en dire.
Il y a cela : Bologne et Avignon sont parentes, et différentes (et l’un des hôtels nobles les plus beaux d’Avignon, l’hôtel Berton des Balbes de Crillon est l’oeuvre d’un bolognais, Domenico Borboni, en collaboration avec sculpteurs et maîtres maçons locaux, ses émules)
Elles sont centres et filles de terres fertiles. Elles sont villes de très ancienne histoire, et de vie robuste (un peu languide pour la mienne, mais elle persiste et se modifie lentement)
Bologne, dans mon imaginaire, est rousse et rouge, Avignon est parfois d’un crème doucement rosé, souvent blanche, centre modéré d’une terre de droite profonde.
Bologne est intellectuelle et brillante, Avignon a été un temps un centre intellectuel et artistique quand abritait les papes, a été le centre d’une petite renaissance occitane, est – il faut bien le reconnaître – une ville de marchands vivifiée par lettrés provinciaux.
J’ai admiré, étudiante, les interventions pour faire revivre Bologne endommagée par siècles et la guerre, j’ai détesté, et continue à le faire, les sottes et brutales interventions sur le tissu d’Avignon
Avignon, je la rêve en grande partie, et mes pieds se tordent sur les cailloux qui restent encore (j’y tiens) au sol des rues de la partie enclose dans le cercle un peu distors de ses remparts, qui n’en est que faible part.. et peu à peu l’aime, m’y coule, la laisse effacer ma longue parenté avec Paris.
Bologne je ne la connais pas, j’en ai rêvé en lisant une amie qui y a vécu longtemps, j’en ai rêvé en rencontrant son nom au détour de livres, j’en ai rêvé et un peu appris grâce à vous. (me pardonnera-tu le traitement que mon rêve a fait subir à ta photo?)
Mais pour aujourd’hui, devant les courbes de tes dessins, c’est une ville fantasmée qui s’est imposée à moi, qui s’appellerait, je crois, Terbolronde.

002_bologne x brigitte_740Quand, dans un écrit, ou, mais c’était très rare, dans le flux d’une conversation, passait le nom de Terbolronde, on entrait dans un souvenir vague de légende, on croyait sentir frémir en soi des souvenirs, on cherchait vaguement quels auteurs l’avaient illustrée, y avaient marché, l’avaient fait respirer.
Peut-être confondait-on, finalement, avec une de ces villes aux noms de rêve universel comme Samarcande, Goa, Valparaiso ou Trébizonde.
En réalité Terbolronde n’était pas très grande, pas – ou plus – très puissante, mais belle. Belle de la terre qui la portait, d’où elle était née, terre riche et profonde, source et siège de sa prospérité, terre qui avait financé et produit ses monuments, ses maisons – les plus grandes, édifiées sous la direction de ceux qui la possédaient cette terre, et celles plus modestes de ceux qui la travaillaient cette terre…
003_zvanìEt les poètes de Terbolronde, dans les concours qu’organisait leur Académie, chantaient la beauté de la terre profonde, chantaient l’élan des bâtisses, chantaient la beauté des courbes qui ramenaient cet élan se ressourcer dans la terre d’où il avait tiré sa force.
Car Terbolronde était la ville des courbes, des voûtes, des arcades, brune et rousse comme la terre où elle se lovait, enroulant ses rues autour des places, nichée au creux d’une plaine fertile, sous un ciel dispensateur de soleil et de pluie, vers lequel elle dardait, prenant appui sur ces fortes voûtes, hautes façades et tours, rythmées par les chants et prières de ses anciens clercs et fondateurs.

004_portici della memoria_740Dans les rues, sous les arcades de Terbolronde, circulaient, sans cesse, affairés même quand on n’en comprenaient pas la raison, peut-être inexistante, en dehors de l’habitude ou de l’image, les costumes noir et or des marchands, filaient les souquenilles ocres des domestiques et employés, attendaient les chemises écrues, les culottes gris sombre des ouvriers, quand ils ne travaillaient pas hors des regards, avançaient à pas soigneusement mesurés les manteaux bruns des clercs et professeurs – car Terbolronde était vieille ville de jeunesse estudiantine -, traînaient ou couraient, gambadaient brusquement, les vêtements jaunes, verts, roses des jeunes étudiants, quand les jeunes de la ville, ou venus de toute la plaine, ou de plus loin encore, boire la science qui brillait dans les écoles, les universités de Terbolronde
abandonnaient leurs livres et s’élançaient sous les allées voûtées qui rayonnaient depuis son noeud central, se déroulaient en larges courbes divergentes et se déversaient dans la campagne.
Car Terbolronde attirait ces quêteurs de sagesse pleins de sève plus vite qu’elle ne grandissait, et ils trouvaient refuge, lit, cuisine robuste et emploi pour leurs bras, dans les grosses fermes où retrouvaient les gagne-petits de la terre, les fils de propriétaires, les jeunes filles agiles, rieuses et sages, et c’étaient fusées d’énergie, concerti de théories sur le monde, amitiés et petites luttes passagères, musique de vie, d’idées, de colères et de joies, une société parallèle à celle qui primait dans la ville, des parents, des sages, des marchands et des édiles, une société qui fusait, ébranlait la ville, la vivifiait, avant de s’y couler comme notables, une société qui se renouvelait, modifiait lentement la ville, la maintenait vivante.

Brigitte Célérier

Merci, Brigitte, d’avoir accepté de partager avec moi cette aventure des « vases communicants », ce vendredi 5 juillet 2013, merci d’avoir accueilli mon billet jumeau d’aujourd’hui — titré Journal de bord à Ponthagard — dans ton blog

Cela a été un grand plaisir pour moi, parce que, mettant de côté le décalage objectif entre ton expérience et la mienne (je ne suis qu’au sixième rendez-vous avec les « vases »), tu as su créer dès le commencement un climat idéal de discussion et de travail. Directe, spontanée et justement exigeante, tu m’as communiqué le même esprit flâneur et philosophique qui caractérise Paumée, ton blog élégant et charmeur.  Cela nous a aidés à travailler en souplesse sur un thème aussi fascinant que vaste et redoutable, celui de la ville inexistante ou imaginaire — derrière lequel se cachait, inévitablement, une confrontation entre une ville française et une ville italienne —, en nous proposant la juste clé. C’est grâce à toi, si au lieu de nous tracasser la tête dans des domaines périlleux, nous avons joué ensemble, comme deux gamins de six ou sept ans, aux châteaux de sable ou, si l’on veut, à la ville de sable.

En quoi consiste le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis) ? Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie justement grâce à Brigitte Célérier.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 5 juillet 2013

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Rêver d’arrêter de rêver, 1974 (Stella n. 20)

Étiquettes

arrêter de rêver 740

Rêver d’arrêter de rêver

Espérer, rêver
de dilapider les revenus d’un mois
dans un festin de roi,
de me retourner avec une femme dans l’herbe
en emmenant deux ou trois de réserve
dans une gerbe.

Espérer, rêver
d’une reconnaissance magnifique
d’un accueil, d’une chance
d’un abri pour les vacances
de la fin de l’errance
pourtant assez poétique.

Sur le point d’obtenir
réfléchir
avec un geste déplacé
critiquer
avec aplomb
(sans faire de bond)
convenir,
vicieusement tournant,
vainement serpentant
(tout en dévorant sa propre queue),
tout en prêchant fiévreusement
cette vie heureuse
qu’on ne peut pas exploiter.

D’un coup,
désespérer, arrêter de rêver
quitte à se consoler
d’avoir les revenus d’une vie
à jeter aux orties, un petit coin de monde
à renverser dans l’onde
et deux ou trois îles cachées
dont se passer.

Dans une journée immonde
au passage de la ronde
(juste au point de mourir)
repartir, en se harcelant,
en combattant, en gagnant
quitte à tout gaspiller
avant de renoncer
à rêver.

Giovanni Merloni

Texte en ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Un fleuve gris, 1974 (Stella n.19)

Étiquettes

1974:3 740

Giovanni Merloni 2004

Un fleuve gris

Un fleuve gris se faufile
parmi les constructions effilochées,
entraînant de radeaux en plastique
de restes gigantesques.

Mourir seuls
dans le gouffre de cette boue,
se noyer en nageant
avec rage, vers le fond
de cailloux et de verre.

Des hommes, en haut des tours,
s’écrient synthétiques,
envoyant des gestes vers la rive.
D’autres recueillent de briques,
d’amas de goudron,
de restes de bois inutiles,
tout le monde s’affaire
tout au long d’un liquide fétide de rats morts.

Mourir de l’incapacité, succombant
à la décadence, au jeu
et se trouver à lire
à travers l’eau brillante
tes mots de stupeur,
ta fermeté, le jour de l’enterrement,
la surprise des autres.

Tout le monde avale la force douloureuse
de la patience, en renonçant
à s’habiller d’œillets rouges,
en renonçant à courir, légers,
au milieu d’amas de paille,
en renonçant à la passion
faible, sordide, compliquée
des bras nus
du silence retrouvé
en renonçant à la vérité douce
d’un sourire, de deux paroles
échangées derrière la vitre.

Tourner la page,
effaçant
ce que j’aurais voulu savoir faire,
donner, avoir, voler
tourner la page,
oubliant ce dont j’aurais voulu
me souvenir, en échange
d’un plongeon noir
ultime, définitif, libératoire
calme.

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Giorgio Bassani : Les poèmes de Ferrare II/III – Les lunettes d’or

Étiquettes

001_ferrara 1974 nero 740

Deuxième dimanche, consacré à Giorgio Bassani et à sa ville de formation et d’inspiration littéraire, Ferrare, avec la lecture d’un chapitre de son roman bref, Les lunettes d’Or, qu’il a écrit à Rome et publié en 1958, exploité successivement, en 1987, dans le film homonyme de Giuliano Montalto avec Philippe Noiret.
Dans ce texte, touchant par son extrême sincérité, les lecteurs trouveront une analyse et un témoignage assez poignants de ce qui se passait à Ferrare au tournant des lois raciales contre les juifs, en 1938.
Ferrare a été toujours une ville très civilisée et ouverte, où pourtant serpentaient, à cette époque-là, l’hypocrisie et l’acceptation passive des idéologies paternalistes, totalitaires et homophobes du régime fasciste au pouvoir.

Giorgio Bassani II/III, Les lunettes d’or (Gli occhiali d’oro), Éditions Gallimard, folio bilingue, 2005. Traduit de l’italien par Michel Arnaud. Traduction revue et complétée par Muriel Gallot. (Dimanche 23 juin, on a publié ici quatre poèmes de Giorgio Bassani). 

Je remercie vivement Paola et Enrico Bassani, ainsi que la Fondazione Giorgio Bassani, de m’avoir donné l’autorisation de publier dans « le portrait inconscient » les suivants extraits du chapitre 14 :

(p. 261 de l’édition française)
La messe de midi allait se terminer. Une petite foule de gamins, de jeunes gens et d’oisifs, s’attardait comme toujours autour du parvis.
Je les regardais. Jusqu’à ces derniers mois, je n’avais jamais raté, le dimanche matin, la sortie de la messe de midi et demi à San Carlo ou à la cathédrale, et ce jour-là non plus, après tout, réfléchissais-je, je n’allais pas la rater. Mais cela, pouvait-il me suffire ? Aujourd’hui, c’est différent. Je n’étais plus là-bas, mêlé aux autres qui étaient probablement en train de rire et de plaisanter dans l’attente habituelle. Adossé au portail du palais archiépiscopal, relégué dans un coin de la place (la présence à mes côtés de Nino Bottecchiari ne faisait qu’accroître encore mon amertume), je me sentais exclu, irrémédiablement un intrus.
À cet instant précis, le cris rauque d’un vendeur de journaux retentit. […]

002_cattedraleBN

(p. 263 de l’édition française)
« Prochaines mesures du Grand Conseil contre les juifs ! » braillait-il avec indifférence, de sa voix caverneuse.
Et cependant que Nino se taisait, très gêné, je sentais naître en moi, avec une indicible répugnance, la vieille et atavique haine du juif pour tout ce qui est chrétien, catholique, bref, goy, Goy, goïm : quelle honte, quelle humiliation, quel dégoût de m’exprimer ainsi ! Et pourtant j’y parvenais déjà, me disais-je, tel un quelconque juif de l’Europe de l’Est, qui n’aurait jamais vécu hors de son ghetto. […]

003_castelloBN(p. 265 de l’édition française)
Dans un futur assez proche, eux, les goïm, allaient nous forcer à grouiller à nouveau là, parmi les étroites et tortueuses ruelles de ce misérable quartier médiéval, dont en fin de compte nous n’étions sortis que depuis soixante-dix, quatre-vingts ans. Entassés les uns sur les autres, derrière les grilles, comme autant de bêtes apeurées, nous ne nous évaderions plus jamais.
« Ça m’embêtait de t’en parler, commença Nino sans me regarder ; mais tu ne peux pas imaginer combien ce qui est en train de se passer me fait de la peine. […] Moi, personnellement, je ne crois pas. Malgré les apparences, je ne crois pas que, en ce qui vous concerne, l’Italie imitera vraiment l’Allemagne. Tu verras, comme d’habitude, tout cela finira en bulle de savon, » […]

004_equestreBN

(p. 267 de l’édition française)
Je lui demandai pourquoi, lui, à différence de son oncle, il était optimiste.
« Oh, nous autres Italiens, nous sommes trop farceurs, répliqua-t-il sans paraître avoir remarqué mon ironie. Nous pouvons sans doute imiter tout ce que font les Allemands, y compris le pas de l’oie, mais point le sentiment tragique qu’ils ont de la vie. Nous sommes trop vieux, trop sceptiques et trop usés. »
C’est seulement alors, à mon silence, qu’il dut se rendre compte de l’inopportunité et de l’inévitable ambiguïté de ce qu’il était en train de dire. Brusquement, son visage changea d’expression.
« Et c’est tant mieux, tu ne crois pas ? s’écria-t-il avec une gaieté forcée. Après tout, vive notre millénaire sagesse latine ! »
Il était sûr, continua-t-il, que, chez nous, l’antisémitisme ne pourrait jamais prendre des formes graves, politiques, et donc s’enraciner. Il suffirait simplement de penser à Ferrare — une ville qu’on pouvait dire « socialement parlant » parfaitement représentative — pour se convaincre qu’une séparation nette de l’« élément » juif de celui dit « aryen » était dans notre pays pratiquement irréalisable. Les « israélites », à Ferrare, appartenaient tous, ou presque tous, à la bourgeoisie des villes, dont, en un certain sens, ils conservaient le nerf, l’épine dorsale. […]

005_diamanti_castelloBN

(p. 271 de l’édition française)
Une telle politique n’aurait eu des chances de « marcher » qu’au cas où des familles du genre des Finzi-Contini, avec leur tendance très « typique » à rester isolés dans une vaste demeure aristocratique […], eussent été plus nombreuses. […]
Tout à coup, il me toucha la main.
« J’aurais besoin que tu me donnes un conseil, dit-il. Un conseil d’ami.
— Je t’en prie.

(p. 273 de l’édition française)
— Tu me promets la plus grande sincérité ?
— Mais oui ».
Deux jours plus tôt — il fallait que je le sache, commença-t-il en baissant la voix —, ce « reptile » de Gino Cariani était venu le trouver et, sans trop de préambules, lui avait proposé de prendre les fonctions de préposé à la Culture. Su le coup, il n’avait ni accepté ni refusé. Il avait seulement demandé un peu de temps pour réfléchir. […]

(p. 275 de l’édition française)
« Tiens, ajouta-t-il, j’ai si peu d’estime pour la nature humaine et pour le caractère de nous autres Italiens en particulier, que je ne peux même pas me porter garant pour moi-même. Nous vivons dans un pays, mon cher, où il n’est resté de romain, de romain au sens antique, que le salut bras tendu. Raison pour laquelle je me demande moi aussi : à quoi bon ? En fin de compte, si je refusais…
— Tu aurais grand tort », l’interrompis-je tranquillement.
006_scaloneBN

(continue p. 275 de l’édition française)
Il me scruta, avec une nuance de méfiance dans les yeux.
« Tu parles sérieusement ?
— Et comment ! Je ne vois pas pourquoi tu ne devrais pas aspirer à faire carrière dans le parti ou grâce au parti. Moi, si j’étais à ta place… si, je veux dire, je faisais mon droit comme toi… Je n’hésiterais pas un seul instant.
J’avais pris soin de ne rien laisser transparaître de ce que j’éprouvais. L’expression du visage de Nino s’éclaira. Il alluma une cigarette. Mon objectivité, mon détachement l’avaient visiblement frappé. […]

(p. 277 de l’édition française)
Il termina par un geste vague de la main. […]
« À propos, demanda-t-il brusquement, en fronçant le sourcil. Ton premier examen, à Bologne, c’est quand ? Il va falloir penser au renouvellement de notre abonnement de chemin de fer, bon Dieu !… »

Giorgio Bassani

(continue)

occhiali d'oro003 740

Une poésie jaillissante de moi, 1974 (Stella n. 18)

Étiquettes

001_je voudrais 740 Une poésie jaillissante de moi

Une poésie jaillissante de moi
qu’on ne pourrait pas confondre
mille fois plus grande, je la vois
rebondir sur les murs et se fondre
dans les ombres grises des toits.

Une poésie maladroite, déplacée
va rester inobservée, broyée
par les pas de jeunes gens hébétés.
Elle va mourir sans clameur,
écartée par des hommes affairés,
effacée par des vieux provoqués,
empruntée ou en cachette copiée
par des femmes gênées.

Un monologue perdu
abattu, disparu,
car la Gloire, jalouse de tout,
n’a pas voulu.

Sur ce mur de prison,
il n’y avait qu’une parole :
Je voudrais…
Je voudrais te ravir par un délit parfait
en gardant la grimace d’un tueur en série
l’élégance d’un Fantomas
le charme d’un artiste de coffres-forts.

Sur la tour médiévale,
il n’y avait qu’un propos ancestral :
Je voudrais…
Je voudrais t’emmener
sur la barre d’un vélo d’argent
dans le luxe de la rue au couchant
en hurlant, en chantant la joie
de chaque instant avec toi.

Sur la porte de la ville
que personne n’avait plus franchie,
le sommeil avait tout blanchi
effaçant mon dernier cri.
Et pourtant je voulais
te scruter en silence, abuser
de la gauche lenteur
d’un instant de jouissance,
je voulais qu’une nuit de combat
contre toi et ton sommeil
arrivât jusqu’à l’aube, aux délires
jusqu’aux chaudes fentes du jour,
je voulais nous effondrer
dans la vie gigantesque
sans qu’elle t’efface, ou qu’elle
t’agace, nous ressuscitant pourtant
sereins et convaincus
hors des débris, ensemble.

Une poésie jaillissante de moi
que tu n’aurais pu jamais confondre,
mille fois plus grande, je l’ai vue
glisser frêle au long des murs
jusqu’en bas de hautes fenêtres.

J’y avais écrit : je crois en toi,
blanc buisson virevolté par le vent,
toi, après-midi regardant sur la mer,
toi, nuage précis au milieu des montagnes
dans le rouge silence du soir.
J’avais juré : je t’attends
rare certitude dans la confusion
d’une vie se brûlant au jour le jour
maladroite, oppressante, ennuyeuse…

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Giorgio Bassani : Les poèmes de Ferrare I/III

Étiquettes

001_corrò 740Giovanni Merloni « Corrò la fresca e mattutina rosa », dessin à l’encre de chine sur le thème du Roland Furieux de l’Arioste, exposé au Centre des Activité Visuelles du Palais des Diamanti de Ferrare en 1974

Je poursuis mes lectures du dimanche avec un grand écrivain de Ferrare, Giorgio Bassani, auteur du roman Le Jardin des Finzi-Contini, roman très connu en France. Je consacrerai deux dimanches à cet auteur que je lis la première fois à l’âge de 17 ans et que j’aime sans réserves. Ici je vous propose quatre poésies évoquant le monde de Ferrare, l’amour, la mort et la solitude.

Je remercie vivement Paola et Enrico Bassani, ainsi que la Fondazione Giorgio Bassani, de m’avoir donné l’autorisation de publier dans le portrait inconscient quelques morceaux de l’œuvre de l’écrivain.

VERS FERRARE

C’est à cette heure que vont à travers les chaudes herbes infinies
vers Ferrare les derniers trains, avec de lents sifflets
ils saluent le soir, plongent indolents
dans le sommeil qui peu à peu éteint les bourgs rouges et leurs tours.

Par les fenêtres ouvertes, le remugle des prés inondés
s’infiltre et voile la patine des banquettes misérables.
Des pauvres amants en chandail il dénoue les doigts fatigués,
et les baisers désertent leurs lèvres desséchées.

Giorgio Bassani (Histoire des pauvres amants, 1945)

002_l'avventura 740

HISTOIRE DES PAUVRES AMANTS

Le garçon que nous connûmes
avec sa pelisse sombre au col relevé
et ce visage pâle, amaigri, et ces yeux,
ces yeux si semblables à la lune que tu aimes ;

ce garçon qui passa à côté de nous dans une
nuit hivernale humide et tiède ;
que faisait sourire le crêpe de ses pas silencieux
(quel sourire impensable sous le rebord de son chapeau !) ;

celui qui t’offrit le bras et tu tremblais
de trop d’amour ; et il te conduisit, et il fut
sans pitié ; qui jamais plus n’est revenu
comme les brouillards, ours en peluche chaleureux et crêpe et neige ;
et il avait main et salive, yeux et sourire de lune
sous le rebord du chapeau ; et pour la neige une pelisse : oh lune,
il m’a suivi jusqu’ici avec le couteau de ses yeux,
Il a voulu, lune, que je t’appelle
avec la flûte amoureuse des souvenirs,

lune de ces nuits.

Giorgio Bassani (Histoire des pauvres amants, 1945)

003_fuori palazzo diam. 740

DEPUIS QUE

Depuis que
j’ai décidé de ne plus jamais
répondre
à une lettre de toi
jamais aucune autre lettre
je n’ai pu
même ouvrir

Je les laisse
arriver
tomber autour de moi
s’étaler là à mes pieds
à l’envers et sans réponse
muettes
comme moi comme désormais ma
vie

Giorgio Bassani (Épitaphe, 1974)

004_cattedrale 740

ROLLS ROYCE

Tout de suite après avoir fermé les yeux pour toujours
me voilà une fois encore qui sait comment retraverser Ferrare en
auto
— une grosse berline métallisée de marque
étrangère aux grandes
vitres sombres peut-être une
Rolls —
descendre une fois encore du château des Este le long du cours
Giovecca vers le rose
entrelacs final de la Perspective qui alors tout doucement
grandissait dans le rectangle
concave du parebrise

Le chauffeur à la nuque haute et raide assis devant à droite
savait certes très bien de quel côté se diriger et d’ailleurs moi
je ne me souciais en rien
de le lui rappeler
anxieux comme j’étais de reconnaître à gauche l’église
de San Carlo plus loin sur la droite
celle des Théatins
et contre elle déjà arrêtés de si bonne heure rassemblés sur le trottoir
devant la pâtisserie
Folchini
les amis de mon père quand lui était jeune
la plupart avec de grands feutres sombres sur la tête certains tenant une grosse
canne au pommeau d’argent
anxieux ou plutôt avide que j’étais en somme de reparcourir l’entière Main
Street de ma ville en un jour quelconque de mai-juin
environ au milieu des années vingt un quart d’heure avant
neuf heures du matin

Presque poussée par son luxueux souffle même la Rolls tournait finalement
plus bas par la via Madama et de là tout près via
Cisterna del Follo
et à ce moment je me retrouvai à dix ans à peine
les joues en feu dans la crainte d’arriver tard à l’école
sortant à cet instant précis avec mes livres sous le bras
du portail numéro
un
c’était moi qui tout en continuant à courir me retournais
vers maman penchée à la fenêtre du haut pour me recommander
quelque chose
c’était moi vraiment moi qui un instant avant de disparaître
de sa vue d’elle jeune fille derrière la coin
levais le bras gauche dans un geste
à la fois d’agacement et
d’adieu

J’aurais voulu crier halt au raide
chauffeur et descendre mais la Rolls
en tressautant mollement longeait déjà
le Montagnone et désormais à l’extérieur
de la Porte volait déjà par les amples rues désertes
tout à fait dépourvues de toits sur les côtés et tout à fait
inconnues

Giorgio Bassani (Épitaphe, 1974)

005_copertina 740

Giorgio Bassani – Poèmes (1945-1978) Choix et traduction de l’italien par Muriel Gallot. Préface de Martin Rueff. Cahiers de l’Hôtel de Galliffet (Textes/Testi) Collection dirigée par Paolo Grossi. Istituto Italiano di Cultura, Parigi, 2007 – ISBN : 978-2-9503030-5-9

Hier, je fouillais des cieux sales, 1963 (Ambra n. 13)

Étiquettes

001_dernière attente 740

Giovanni Merloni, 2007-2013

Hier, je fouillais des cieux sales
I
Il n’y a que toi qui peux me prendre,
ce que je suis. Il n’y a que toi
qui peux t’en passer de l’autre moi
que les autres gens voient.

002_medaglie d'oro NB 740

II
Personne n’entendra,
personne ne commentera, personne.

Ces quatre murs blancs nous regarderont.
Toi et moi, nous entendrons la peur,
la peine accablante du bonheur.

Le soir descendra avec nous dans la nuit,
tandis que notre amour solitaire
lucide comme un caillou blanc,
brillera, fou de joie, dans le noir.

003_mercato balduina NB 740

III
Hier
Je perlustrais des cieux sales.

Aujourd’hui,
tu m’as dit l’espérance
tu m’as dit que j’aimerais.

Maintenant
tu es un nuage
que les cieux referment.

Demain
tu auras une taille douce
et des mots parfumés
que Dieu dira à toi seule.

À jamais
tu seras lointaine et voisine
empruntée aux poètes
l’amour te chantera
et tu chanteras l’amour, toi seule.

004_cartolina 9 740

IV
Aux pas du soir nous laissons
le souvenir de nous-mêmes
et, au-delà du clic-clac
de nos talons, le silence.

Ah, ces pas, empruntés au silence,
roulement de tambours battant
dans les glycines de nos cœurs !

Giovanni Merloni

Texte en ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

Tu es le soleil et la pluie, 1963 (Ambra n. 12)

Étiquettes

001_replay rupture def 740

Giovanni Merloni, 1991-2013

Tu es le soleil et la pluie

I
Tu as ta même voix,
légère, de verre sur le verre.

Tu me parles encore,
au téléphone, quand je te vois.
Mais, tu ne m’aimes plus.
Il me semble toujours que tu le dise.

002_balduina BN 740

II
Tu es le soleil et la pluie.
Le soleil brûlant dans le creux de la main,
la pluie des larmes brûlant les yeux.

003_d'oro BN 740

III
J’avais perdu quelque part un mot,
un vers sans rime : c’était le gouffre
et, sous-entendue, la mort.

J’avais perdu un mot,
j’ai retrouvé ton nom.

Tu es passée, gauche et solennelle :
j’oublie tout et me souviens de tout.

004_belsito BN 740

IV
Je te dois un amour qui roule à terre
en bas de l’escalier.

Je te dois un amour merveilleux
et intime, qui s’effondre
dans un abîme sublime.

Je te dois une joie étincelante,
brûlante, qui pourtant
même sans mourir
se volatilise.

005_balduina BN 740 Giovanni Merloni

Texte en ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

Claudia Patuzzi : Zérus

Étiquettes

001_paris zerus_cielo 740

Le plat pays de Jacques Brel

Deuxième dimanche consacré à un écrivain italien, Claudia Patuzzi, dont le roman « La stanza di Garibaldi » a été publié en Italie en 2005. La publication périodique du roman, récemment traduit en français sous le titre de Zérus, démarre aujourd’hui sur Décalages et métamorphoses Tous les droits sont réservés.

« Bruxelles, le 2 novembre 1985

« Chère petite fée, « Je conserve quelques rares souvenirs de Paris, particulièrement entre 1907 et 1909, de l’âge de mes deux à quatre ans. Papa devait être très riche. Est-il négociant en bétail ? Une vieille photo où on le voit à cheval, près d’un troupeau, m’amène à le croire. Il était gentil avec moi, il m’apportait souvent un cadeau. Dans un coin du vestibule, il y avait une malle pleine de jouets. Je me souviens que je possédais des trains et de nombreux avions miniatures. C’était l’époque de l’invention de l’aéroplane.

« La maison des Mancini se trouvait au bout de la rue d’Auteuil, près du bois de Boulogne. Au-delà du mur d’enceinte, je voyais la pointe du clocher de Notre-Dame d’Auteuil et j’entendais le son de ses cloches qui résonnait sur la place. Nous vivions dans un bel appartement qui donnait sur un grand jardin. La maison était couverte de plantes qui, l’été, empêchaient d’ouvrir les persiennes. Dans un coin, à droite, il y avait un grand arbre tropical. « N’avale pas ces fruits, ils sont toxiques ! » me criait la nourrice. Quelquefois, je jouais à cache-cache avec mes cousins. — Où est Balthasar ? — Où est Zérus ? — Derrière le noyer. « Mes cousins m’étaient très antipathiques. Ils ne m’appelaient que « Zérus », c’est-à-dire personne. J’étais le plus jeune et, surtout, l’intrus. Et pourtant, petite fée, j’allais et venais à mon gré dans cette maison dont je connaissais chaque coin par cœur. Je me souviens qu’au bout d’un couloir il y avait une reproduction de Brueghel représentant la chute d’Icare. Je me demandais en le regardant : « Pourquoi le berger, le paysan et le pêcheur ne sauvent-ils pas ce jeune homme qui tombe à la mer ? Pourquoi sont-ils si calmes ? » « AUCUNE CHARRUE NE S’ARRÊTE PARCE QU’UN HOMME MEURT » commentait une élégante graphie, mais je ne savais pas lire. J’étais encore trop petit. Mes yeux dévoraient cette scène avec la souffrance de quelqu’un qui assiste à un crime. « Ils l’ont tué ! » pensais-je, alors que je m’échappais dans le couloir en criant : « Méchants ! Méchants ! » « Les cousins riaient : « C’est Zérus qui pleure ! » « Étais-je un casse-pieds ? Peut-être que oui. Aujourd’hui encore, je regarde le monde extérieur avec envie et peur ; puis, si je commence à réfléchir, je pense qu’ici aussi, dans l’enclos des murs de l’Institut, protégé par la Providence, tout n’est pas toujours rose…

« Zérus »

Claudia Patuzzi

De « La stanza di Garibaldi » chapitre V, « Paul », p. 61, Manni Editori, décembre 2005. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006, assigné à « Caos calmo » de Sandro Veronesi

Postface de Dacia Maraini : Un roman d’initiation ? Une saga familiale ? Le portrait en ronde-bosse d’un homme « muet » et solitaire, voué à Dieu par désespoir et abandon ? Voilà, entre autres choses, ce que révèle le livre de Claudia Patuzzi, qui se présente aujourd’hui au public sous les abords d’un roman vigoureux et chargé d’intentions. J’ai connu Claudia durant l’un de mes séminaires et j’ai eu l’occasion de découvrir son grand amour pour l’écriture, sa ténacité, sa volonté, son dévouement pour la lecture. D’ailleurs le roman en révèle le projet dès le début : une femme jeune, une jeune fille peut-être, mais avec une conscience expressive précise, se retire dans une « petite tour » à la campagne pour écrire, après avoir rassemblé, pendant des années, des quantités de matériaux sur l’histoire d’un oncle : l’oncle Ghislain Balthasar, moitié italien et moitié belge, devenu belge, s’étant fait prêtre encore très jeune après que sa mère l’avait abandonné pour suivre son deuxième mari, Niba, à la guerre. Un homme blanc comme neige, cet oncle Ghislain, aimable, solitaire, blessé par un abandon qui a déterminé sa vie ; un homme qui appelle l’auteure « petite fée » et lui confie les documents et les histoires de trois générations de la famille Balthasar. Le récit de la vie de l’oncle Ghislain s’accompagne du récit, tout aussi intense et compliqué de celles de la grand-mère Eugénie, de la tante Germaine, de la mère Henriette, du père Rolando et de tant d’autres membres de la famille qui font la navette entre la Belgique et l’Italie, qui louvoient entre le français et l’italien, qui oscillent entre l’amour pour leurs racines et le désir de changer de pays, de changer d’habitudes, de changer de langue, de changer de soleil. « Parfois je m’arrête pour regarder le visage distrait de ma mère et le vol rasant d’un oiseau et je me demande : -Qu’est-ce que la mémoire ? D’où vient-elle ? Où est-elle ? Le cerveau est-il la mère de la mémoire ? Ou bien la mémoire, comme une cathédrale gothique, représente-t-elle un monde à soi fait de petites briques sans nombre devant quoi le nom de celui qui conçut le projet initial s’est perdu pour toujours ? » Ces demandes sur la mémoire sont inquiétantes, en ce qu’elles révèlent un doute et une interrogation sur le passé. Il est vrai que la mémoire est à l’origine de ce que nous racontons, mais quelle est la part que nous pouvons attribuer à la réalité et celle qui revient au caprice architectural d’une vision gothique ? -Ce qui compte, n’est-ce pas le résultat, l’œuvre colossale qui élève ses doigts frêles jusqu’à Dieu ? se demande Claudia, et on en vient à penser aux origines du mot « texte » qui vient du latin « textus » et se réfère à ce tissage antique que d’archaïques mains féminines accomplissaient en l’honneur du ciel. « Chacun de nous a un édifice dans sa tête, poursuit Claudia, ce peut être un gratte-ciel américain, une pyramide égyptienne, une tombe étrusque ou une pauvre chambre à une place. En réalité, la forme importe guère. Quel que soit l’aspect de l’édifice, chacune de ses briques est un monde serti dans un autre, semblable et pourtant différent, comme un corail à l’intérieur d’une gigantesque barrière immaculée dans un jeu infini de poupées russes. » Cette idée de la complication et de la signification multiple de la mémoire, est à l’origine d’un récit qui après avoir choisi son point de vue unitaire se fragmente, pour ensuite se retrouver à la fin dans un regard d’ensemble qui unit la narratrice aux personnages qu’elle aime le plus. « La mémoire d’Eugénie ne ressemblait ni à l’impasse de Ghislain, ni à celle déformée par les feux d’artifice de sa fille Henriette. Sa mémoire n’était pas horizontale, mais circulaire et géométrique comme un flocon de neige. » Avec cette belle image, Claudia Patuzzi nous propose ce qui sera la « forme-informe » de la mémoire du roman, tourbillonnante et circulaire, parfaitement accomplie et géométrique dans sa structure comme un flocon de neige, mais tout comme lui à la merci des vents. Parmi tant de fragments d’histoire se détachent quelques récits très intenses : celui du père Rolando qui semble trouver sa paix en sarclant, piochant, nettoyant le jardin derrière sa maison. « Rolando est un gardien. C’est Charon ? Je ne crois pas. Il vit au paradis, dans un petit éden. Ce n’est pas Caton non plus. Dans son univers tout se vit sans réflexion ni sentiment de faute, il cherche la liberté “comme le sait qui pour elle a refusé la vie ”. » Ou bien l’histoire d’Annibale Fata, dit « Niba », éternellement accroché à sa longue-vue qu’il va prendre à l’envers pour voir le monde miniaturisé et lointain et finir transpercé par un grand nombre de balles ennemies. « Niba était trop aventureux pour les étoiles, trop impatient pour « les regarder ». Un beau jour il en eut marre de regarder le ciel et il changea de direction. Plutôt que de chercher la mort dans le ciel il la chercha dans un lieu encore plus bleu et plus noir : il chercha la mort dans la mer… » Toute l’histoire de Ghislain est belle. Dans sa vie douloureuse et solitaire de célibataire, il trouve les raisons de la joie et de la confiance dans le futur à travers le récit de sa vie et le fait de remettre son avenir entre les mains confiantes et tenaces de sa « fée petite nièce ». On dirait curieusement que les personnages masculins sont ceux qui éveillent le plus d’attention de l’auteure. Les personnages féminins, qui pourtant devraient lui être plus proches par affinités historiques, sont vus quelquefois avec suspicion et rancœur. Les personnages masculins, en commençant par Ghislain, privilégié entre tous, sont dessinés bien sûr avec plus de soin, plus d’amour, avec plus de compréhension et de sentiment. C’est une chose inhabituelle pour une auteure, mais cela n’enlève rien à la qualité du récit. Pour conclure nous pouvons dire que ce roman familial de Claudia Patuzzi est un acte de confiance glorieuse dans la mémoire, moins un tourbillonnant flocon de neige qu’un « filet tendu » qui rassemble les poissons des pensées, en fait nourriture pour le présent, et après les avoir fumés et étendus parmi des feuilles parfumées, les conserve comme un aliment précieux pour l’avenir.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 16 juin 2013

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.