Histoire de bureau (Solidea n. 14)

Étiquettes

001_storia d'ufficio def 740

Giovanni Merloni, 1991-2013

Histoire de bureau (1994)

Comme eux, se sera impossible
de devenir.
Sa veste à grands carreaux, usée,
son œil rougi, chassieux
sa voix raisonnable
plaintive.
Et ses samedis qu’il laisse
s’écouler avec ses victimes
ces Dioscures pourtant enthousiastes
de sa prodigieuse mémoire
de ses retentissantes dictées
bourrées de pénibles réponses,
assez longues, au mur.

Avec son triste paletot
agrippé au cartable presque vide
toujours accompagné
Grisaglia a d’ailleurs voyagé.
Il a aussi exploré, fouillé
et quelque part habité.

Il rencontre parfois
furtivement
son confrère plus âgé,
Romandini. Et alors courbés,
se tapant l’un l’autre sur l’épaule
ils filent vers le bar
à vins.
En buvant, s’achemine
le souvenir doux
blondi par le reflet du soleil
illuminant le bord
de la coupe.

« Cette fois-là du concours
pas question de remboursement ;
cette fois-là de l’examen
tout ce fatras
d’inutiles papiers ministre
puisqu’on savait déjà.
Cette fois-là le Président
du Comité était agité
le souffle lui manqua
car le projet était déplacé.
Ce fut quand même approuvé ».

Grisaglia sanglote
en riant désespéré
et Romandini l’observe, ennuyé.

« On était harcelés
écrasés par le terrible étau
de ce caporal majeur
qui est encore là, tout pris
à se donner une importance
dangereuse ».

Presque tous les jours
dans ce tramway grinçant
on cherchait le moyen
de réagir.

« Pas grand-chose à comprendre,
mon hideux souverain
mais tu restais là, ineffable
derrière tes lunettes à la Béria
prêt à nous meurtrir
avec un nouvel imbroglio
qui resterait impuni ».

Parmi les étagères métalliques
du patron
on a pu trouver une chaise jaune
pour Romandini éreinté, essoufflé.
Grisaglia regarde désarmé hébété :
au-delà de la vitrine
parmi les bouteilles vieillies
dans la rue des merdes de chien
on voit passer
la voiture du caporal
qui lance, en roulant
des dossiers incendiaires.

002_storia d'ufficio De justesse ils se sauvent
les deux collègues vaincus
accrochés tels des enfants
à leurs souvenirs ivres, gazéifiés,
finalement insouciants
de toute dignité vaine.

Pourtant, ces anciens conservateurs
d’étagères bien rangées
et de registres en désordre
s’abandonnent à des gestes de rage.
Je les vois distinctement
ces anciens inventeurs
de hasardeux escamotages
pourtant méprisés
pour leur orgueil d’honnêteté,
je les vois bien
traînant dans la rue
tout en lançant, dans leur débâcle
un soupir d’envie à cet implacable
donneur de chantages.

Comme eux, ce sera impossible
de devenir.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 21 mai 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Être ou mal être, 1994 (Solidea n. 13)

Étiquettes

001_il tram 81 1994 740

Giovanni Merloni, 1998

Être ou mal être (1994)

Être ou mal être
tel est le souci.
Entendre, malgré toi
l’imprudent qui vocifère son
répétitif “pas-de-souci”
tel est le souci.

Devenir Romandini
vieillir à l’identique
derrière d’épaisses lunettes embuées
se promener courbés
bredouillant tout seuls
la gêne
du quotidien voyage pendulaire
tel est le souci.

Se sentir mort
vis-à-vis de la vitalité grise
des usurpateurs
tel est le souci.

Sourire en cachette
parmi des sons agréables
tout en essayant
de détendre l’esprit
sur de lointains prés fleuris
en enserrant dans la mémoire
le souvenir d’un baiser
secret et scandaleux
tel est le souci.

Grisonner en silence
derrière une vitre couverte de smog
en se souvenant de quelque héroïsme
de quelques pirouettes
ou bravoure insoupçonnée
quelque bravo
pour une fois mérité
tel est le souci.

Suivre de la fenêtre
le boiteux Romandini
avant qu’il ne tourne au coin
et décider, tout comme dans la cabale
si moi et lui ne pourrions jamais
devenir égal
tel est le souci.

002_essere malessere 740

Se trouver dehors
(les mains et les pieds
les jambes et les bras)
dans une vaste place informe
parmi des faces sournoises
ou dégoûtées, sombres, marrons
éloignées de mille lieues,
tel est le souci.

Rentrer dans l’habitacle brûlant
et noter
sur un feuillet souillé
avec un stylo liquéfié
une insistante question
tel est le souci.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20 mai 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Ici/là, 1963 (Ambra n. 11)

Étiquettes

001_je m'endormais 740

Giovanni Merloni, 1993-2013

Ici/là 

Ici
sur cette ligne floue,
à zig zag
dans le sable
parmi les crachements
et les vomissements
ici
réduit en jongleur
je te pense
et j’étreins ton corps vide
en cognant de la tête
contre mes souvenirs
contre mes perdus désirs
sans pourtant en mourir.

Ici
parmi ces rails
et ces valises
sur ces aciers de train
mille fois sifflés
je ne cesse de partir
loin de toi.


isolé, déporté
je me balancerai
entre deux rêves
impossibles.


je serai trop loin
et tu ne sauras pas
imaginer
ces rideaux lointains
ces ombres sans voix.


tu seras partie
toi aussi au loin
résignée et folle
entourée de décors sans voix
de voix sans décor.


chacun de nous
s’effacera
dans des couloirs vides
insignifiants et muets
dont on n’aura pas eu le temps
de rêver ensemble.

Giovanni Merloni

Texte en ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

Tu me parles d’une autre ville, 1963 (Ambra n. 10)

Étiquettes

l'uomo arbusto 740

Giovanni Merloni, 2010

Tu me parles d’une autre ville

Tu me parles d’une autre ville
où quelques-uns vivent et aiment.
Vaguement je le sais, tu me parles
de partir, de mourir,  tu me parles
de gens étrangers, de murs,
de portes, d’escaliers, de fontaines
d’eau qui coule, de soleil qui sèche
d’amours qui traversent les rues
de valises, de journaux, de cafés
où tu frôles, apeuré, des ombres
inconnues, de pénibles atmosphères.

Mais ces gens-là je les connais, tu dis
d’ailleurs on parle la même langue
d’ailleurs on boit dans de verres
de verre, d’ailleurs on mange
sur des tables anonymes
on rigole on rivalise on fraternise
par des phrases anonymes
qui nous comblent de joie
sais-tu le pourquoi ?

Il ne suffit pas d’avoir mangé
avec quelqu’un d’entre eux.
Ferrare, Turin, Palerme
il y pleut en hiver
l’été y brûle, et les arbres
sont des platanes ou des oliviers.

Il ne suffit pas, écoute-moi
d’être sortis de la gare
d’avoir dormi dans un lit
d’avoir mangé avec quelqu’un
que tu ne verras plus jamais.

Celle-là m’a tout raconté, tu dis
si demain elle s’en va ou qu’elle meurt
elle aura sculpté dans mon corps
son abrupt testament. Si elle vit,
elle viendra me chercher, je le sais.

Tu me parles d’une autre ville
où l’on gaspille et l’on aime le temps
de cette ville dont j’ignore
les fils, les filets
de ce temps aimé
de ce temps gaspillé.

Tu me parles d’allées lointaines
que le cœur arpente
jusqu’au bout
jusqu’aux lumières,
aux squares sombres
jusqu’aux va-et-vient sans lumière
de la déception.

Je me parle tout seul
de tout ce que j’ignore
ou de ce dont je sais même trop
je me parle pourtant
tout en flairant dans l’air
cet étrange mystère
qui me colle à mes murs
et me porte très loin.

Giovanni Merloni

Texte en ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

La nouvelle vie III/III, 1992 (Solidea n. 12c)

Étiquettes

001_trenino balduina 740

(revenir à la liste du « Train de l’esprit »)

La nouvelle vie III/III (1992)

Une nouvelle vie recommence :
quelle que soit sa durée elle sera
inattendue, complaisante
et même douce, ardue mais
déchiffrable, alléchante même.
Elle aura la douceur
douloureuse de souvenirs affleurant en bandes
pour caresser mon orgueil lointain.

Recommence la vie, après la vie.
Une vie qui semble grise
après les mille couleurs
qui explosaient vers le ciel.
Les mille lumières s’enfoncent,
à présent, dans la brume
et les mille bruits gisent
inertes sous une manteau d’étoffe.

Mais je survis, malgré les étaux,
les étranglements, les méchancetés
l’absence d’enthousiasme et de recul
l’absence de joie et de stupeur,
l’absence de mots
l’absence de promenades.
Je survis en rasant, avisé
le mur de briques
en repoussant les pensées
dans les détours vicieux
dans les va-et-vient
dans les attentes longues et inutiles
dans les salles d’attente
de mille gares.

002_portico ottavia 740

Recommence la vie
dans ce répertoire de numéros et de noms
à remplir ou à perdre,
en les jetant d’en haut de ce pont
où le train immobile attend,
éteint, dans la nuit.

003_eur ridotto antique 740

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 18 mai 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

La nouvelle vie II/III, 1992 (Solidea n. 12b)

Étiquettes

due donnine blu_740

Giovanni Merloni, 1999

(revenir à la liste du « Train de l’esprit »)

La nouvelle vie II/III (1992)

En marchant nous nous lorgnons à peine
sans véritable curiosité, encore
engourdis, déchirés, marqués
par de précédents désastres.

Un second voyage commence
dans le verre éblouissant et les tubes
d’une architecture bâtie à la hâte.

Sans hâte commence la routine
et les raisonnements muets,
mesquins, inavoués.

Ils recommencent, dans les temps morts
les petits projets stériles de fugue
les petites stratégies infimes de survie.
002_istruzione 740Recommence un voyage
bras dessus bras dessous
avec d’autres semblables, dissemblables,
dans les désaccords épuisants
les saluts d’automates,
les protestations d’automates
jusqu’à découvrir en soi l’apathie
et même la joie
pour ce délire collectif
pour ce grand accommodement
qui ôte – élargit
ôte – élargit
ôte – élargit.
003_circo massimo 740Accoudé devant la nuit
qui court derrière la fenêtre
je rentre chez moi.

Tandis que le train frôle les maisons
les montagnes de terre, les travaux
j’effleure, la bouche immobile
des visions soudaines et je verrouille,
dans la pensée rapide, la famille
ceux qui me saluent à peine,
en secouant les cheveux, ceux qui m’attendent
muets, derrière la fenêtre, parmi les lueurs.
004_garbatella 740 (continue)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 18 mai 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

La nouvelle vie I/III, 1992 (Solidea n. 12a)

Étiquettes

001_la nuova vita 740

(revenir à la liste du « Train de l’esprit »)

La nouvelle vie I/II (1992)

Ça commence par un pari têtu
(encore un têtu! encore un pari!)

Ça commence par les pieds
qui redeviennent véhicule
pour des arrivées et des départs
et d’autres promenades oisives
(ou des spectacles surprenants
si jamais l’on s’arrête
à regarder en bas
d’en haut des ponts de fer).

Le matin s’ouvre, juste au bord de la nuit.
Une lumière s’allumant dans la cage
du marchand de journaux. On arrive assez tôt
à la petite gare inconnue, peut-être inventée,
bien sûr créée exprès pour moi.

Le petit train s’en va glissant
parmi les dessins déchirés, effleurant
à peine le poids léger de la journée.
Par une étrange douceur il me conduit,
(ballot de laine et de mouchoirs)
vers la première lumière qui pointe
soudain de la fenêtre trempée.
002_la nuova vita 740Vacillant j’essaie de faire une liste
des villes et des lits
où je me suis couché, parfois, seul
où j’ai marché, attiré par les maisons
par les petits escaliers de pierre,
attiré même par les laids
bâtiments industriels, par les casernes en ruine,
par les manufactures de tabac
désaffectées aux abords des boulevards,
pâturées sans hâte
par des brebis au poil jauni.

Elle me surprend encore, comme une caresse
elle me fascine encore la petite fumée
qui révèle le réveil laborieux. (Je dis laborieux
même si, parfois, ici chez nous
c’est un réveil canaille, paresseux.)

Le petit train file et cahote
révélant une file de gares insoupçonnées
et une petite foule d’êtres humains
qu’on ne pouvait pas soupçonner
déjà habillés, tous prêts
à se jeter réconfortés, même privilégiés
dans l’enchevêtrement discret des escalators.

J’adore vraiment les marquises,
les gares, les escalators,
les tapis-roulants, les grands escaliers, les parapets.

Je les adore et j’en ai peur.
Attiré je me penche jusqu’au point-limite
qui sépare mon monde agité, de chair et d’os
de ce fourmillement sans angoisses
croisement cinématographique de corps
manteaux, casquettes, sacs
de ce peuple embrouillé
réveillé avec une douceur maléfique
et vertigineusement mêlé
parmi les couleurs, les odeurs
des vieux palais de travertin
que les ombres et le soleil
caressent à peine
comme un vent froid.
003_la nuova vita def 740(continue)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 mai 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Bilbao, 2006 (Zazie n. 4)

Étiquettes

001_le possédé 740

Giovanni Merloni, Le Possédé, gouache sur papier, 2012

Bilbao (1)

Une rue derrière une autre rue.
Et te voilà dansant parmi la foule
indifférente à la musique qui s’écoule.

Allons donc à Bilbao
à fouiller parmi les oies
et les dansantes pensées perdues.

Une place sans arbres, sans soleil
envoûtée par un parfum d’abandon
où je me sauve pour ne pas souffrir.

Allons, en courant
au milieu du nuage de maisons
de la ville rappelée par cœur.

Un bruit de pas, un vacarme de rires
tombant sur moi, sur mon incompétence
tandis que tu danses dans la musique inexistante.

Allons donc à Bilbao
où la musique ensoleillée
se déhanche parmi les danseurs.

Giovanni Merloni

(1) Inspirée d’une ébauche de poésie de 1961 (Une rue derrière une autre rue) et d’une ritournelle des années 1990 (Allons donc à Bilbao)

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

VIII Les racines 3/3 (il quarto lato n. 21)

001_les racines III

Cascade du fleuve Marta (Viterbo, Italie)

revenir à la liste des publications

Les racines III/III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chapitre VIII, pages 93 et suivantes)

Les amis se taisaient. Un grand nuage gris avait caché la partie haute du ciel, tout en laissant libre la bande aveuglante de l’horizon.

Le pré en pente, frôlé par la lumière basse, prenait une luminosité irréelle.

Ils étaient tous des témoins très attentifs de l’exhumation de ce personnage qu’on ramenait pourtant parmi les vivants à travers une reconstruction assez fantaisiste et quelque part arbitraire. Mais, il n’y avait aucun doute qu’il en sortait vivant comme une personne en chair et os, protégé par sa barbe, ses lunettes à pince-nez et son immanquable chapeau.

Loin de là, dans un endroit bien présent à leur imagination, près de la pyramide bien connue de Caius Cestius, il y avait de véritables os et ce squelette, caressé par la bienveillance du souvenir plein de gratitude, avait été un homme.

Ce jour-là, Otello n’avait pas été tourmenté par les yeux de Solidea. Il ne s’était pas entretenu non plus ni au sujet des escapades de Stelio qui le heurtaient ni au sacrifice de sa femme Edera, qu’il avait appris à appeler Lierre, en raison de l’amour lointain, jamais oublié, que sa femme formelle avait éprouvé pour un Français en vacances à Cesenatico.

— Je voudrais poser une question terre-à-terre, dit-il. Pourquoi le fait de découvrir que notre grand-mère avait trouvé assez tôt un remplaçant nous amuse-t-il? Ou alors pourquoi nous semble-t-il tellement original que notre grand-père ait renoncé à une grosse somme d’argent, rien que pour se dérober à l’obligation de suivre de longs et ennuyeux cours de droit ?

Il avait voulu ainsi contraindre le cousin de Libero à la réplique d’une mémorable anecdote à propos de laquelle les quatre « vitelloni » s’étaient plusieurs fois interrogés réciproquement.

— Oui, ça fait partie de notre lexique familial. Car « la nuit porte conseil, mais le réveil trouble l’œil » ! Le cousin sourit, sans cacher son embarras à cause de cette main d’Otello qui ne cessait de lui serrer le bras.

002_zvanì x racines

Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Encore jeune, sur les vingt-sept ans— diplômé en langues étrangères avec le maximum de notes et louanges auprès de l’université de Ca’ Foscari à Venise —, Battista devait participer, avec son futur beau-frère Elvezio, frère de Mimì, à un concours pour devenir fonctionnaire d’état.

Les épreuves devaient se dérouler en été. Battista, déjà rentré à Cesena après la fin des études, ne disposait plus de son ancien pied-à-terre vénitien, de même qu’Elvezio.

Ils s’installèrent donc dans une chambre à deux lits dans un petit hôtel de mauvaise qualité dans le quartier des Zattere. Le soir de la veille de l’examen, ils flânèrent dans le quartier du Rialto, où la rue des Mercerie et le « campo » San Bartolomeo étaient remplis de touristes. On avait l’impression que chaque local au rez-de-chaussée était occupé par un restaurant. Des tables et des garçons partout. Et des belles filles avec d’étranges coiffures et des jupes moulantes.

Elvezio ne parlait que du concours. Il était assez prêt, ayant étudié sans relâche, même si c’était de façon très scolaire. Battista avait une culture plus vaste, mais pas autant fouillée. Il visait surtout  l’examen oral, où il saurait  certainement renverser toute éventuelle défaillance de l’épreuve écrite.

Mais, cette promenade dans le campo San Bartolomeo déclencha en lui une pensée fatale.

Trois cabotins, déguisés de façon approximative à la mode du XVIIIe, mimaient avec une élégance et une subtile ironie un tout petit scénario de Goldoni sur l’adultère.

Le mari, habillé en gris, arborait deux manchettes de satin noir toutes neuves. Des galoches aux pieds, il portait un chapeau à la Charlot.

La femme, véritable double emploi avec ses occupations d’épouse et de maîtresse, était une femme au foyer très adroite dans la préparation de mayonnaises, béchamel et sauces à l’italienne dont on sentait l’odeur unique. Une femme au foyer d’ailleurs assez rare, à ce qu’on pouvait  en croire de  ses propres  mots, car elle était en fait une lectrice ou, pour mieux dire, une véritable dévoratrice de livres de philosophie, souvent alternés avec des bouquins moins sérieux, comme les Mémoires de Giacomo Casanova ou Le Plaisir de D’Annunzio.

— Mieux vaut des remords que des regrets ! Fredonnait la douce et bonne dame. Elle était appuyée au dos du mari gratte-papier comme au parapet d’un pont et s’adressait au soupirant qui la scrutait de la rue, entre chien et loup.

L’amant était un artiste sans le sou, mais en bonne santé. Il soutenait que depuis qu’il avait trouvé la juste paire de chaussures, il avait appris à cheminer. Dès lors, tout était devenu facile. Vivre en artiste signifiait risquer, renoncer au certain en échange de l’incertain, mais au moins l’artiste ne devait pas subir.

Subir : voilà le verbe autour duquel pourrait s’instaurer une philosophie alternative de la vie. C’est mieux que ce soit le mari qui subisse, ou alors l’employé, le gratte-papier. La femme fera semblant d’être ivre et comblée et de subir elle aussi, comme son malchanceux mari. Elle pourra ainsi garder ses ressources les plus fines pour un esprit élevé. L’artiste souffrira de solitude et de détresse, mais ne subira pas les chantages d’une société manipulatrice.

003_zvanì x racines

Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

D’un coup, ayant perdu toute curiosité de voir la fin de la pièce, le futur député Alessandri s’achemina vers sa chambre d’hôtel. Il était d’ailleurs tellement absorbé dans ses décisions qu’il ne s’était même pas aperçu que depuis longtemps son futur beau-frère et aussi futur haut fonctionnaire du conseil d’état l’avait abandonné pour courir préparer son devoir.

Au petit matin le réveil sonna, sonna de nouveau. Elvezio se leva, s’habilla et sortit, avant d’écrire huit pages de feuille protocole, dont quatre et demi diligemment copiées d’après un microscopique rouleau de notes chiffrées.

Battista regarda le réveil d’abord avec haine, ensuite avec commisération : — je serai moi-même mon patron à moi, mon inflexible directeur, dit-il, selon la légende. Il ne se rendit pas à ce concours, ni à d’autres rendez-vous qu’on lui conseilla, qu’il aurait sûrement gagnés pour la plupart, en recevant les compliments et les lauriers de n’importe quelle commission d’examen.

— Chacun doit porter son fardeau d’erreurs, conclut le cousin aux cheveux blancs, qui les avait tous conquis avec tous ces paradoxes.

Quant à Pio, il s’était plongé dans une difficile réflexion sur la décision de Battista quant à sa vie actuelle. Quelques traces de ce douloureux destin serpentaient aussi dans son existence étrange. Moins exposée, moins aventureuse, mais pas du tout tranquille.

Ils retournèrent dans la salle enfumée et multicolore. Les interventions ne réussissaient plus à capter l’attention de la plupart des présents.

Dès que la réunion fut terminée toutes les ampoules s’allumèrent et la salle fut envahie par l’explosion des voix fulgurantes des parents et des amis amusés.

Ensuite, les congressistes commencèrent à s’éparpiller, chacun se rappelant de saluer ou embrasser les orateurs, Pio et Libero.

Otello embrassa chaleureusement ses amis et les complimenta. Ensuite, il saisit le bras de Pio — qui désormais faisait partie à plein titre de la famille Alessandri dont il partageait les gloires passées — et l’entraîna vers le coin où demeurait Ragazzini, l’homme des gloires futures.

— On a fait une belle rencontre, hein, Ragazzini ? lui dit Otello. Et maintenant  on va près des arcades de la Mairie pour découvrir la stèle du grand disparu. Qu’en pensez-vous, communistes modérés et réformistes, de ce vieux socialiste, réformiste et modéré?

Ragazzini répondit à Otello que les propositions de Battista Alessandri étaient aussi les siennes, de la première jusqu’à la dernière. Les socialistes, il y a soixante ans, ne pouvaient pas partager le pouvoir, à cause de leur composante léniniste et radicale. Par contre, les idées de Battista étaient des idées tout à fait démocratiques, qu’on aurait dites distillées comme une bonne et rare bouteille de Sangiovese.

Les quatre-vingt-trois participants du séminaire, guidés avec circonspection par le candidat Ragazzini, se retrouvèrent sous la loggia de la Mairie où, au cours d’une simple cérémonie assez distraite, on découvrit la stèle au milieu des applaudissements émus d’Otello et Pio, mais aussi des saluts éloignés d’Elvira. Un des présents jura qu’il avait vu la pauvre Elda, la mère morte de Pio, assise sur les marches d’accès au marché, occupée elle aussi à battre des mains.

On forma ensuite un petit cortège dans les rues de Cesena. Déjà personne ne s’occupait plus du député Battista, lorgnant sur les menus affichés aux portes des restaurants où justement les plus prévoyants avaient eu l’idée de réserver.

Armando était parti à Bologne, pour un nouvel engagement.

Les orateurs attendaient Libero pour partager avec lui les dernières émotions de cette journée, au restaurant Casali, où l’on avait préparé un dîner style Résistance, basé sur la couleur rouge et inspiré de la cuisine pauvre de la Romagne de la première moitié du siècle. Mais, ils attendirent en vain.

Solidea, qui avait suivi avec indulgence et appréhension la conférence dès que Libero s’était déguisé en député au chapeau, était désormais en toute sécurité dans les bras de son amant, juste au-dessous de la grande affiche commémorative. Elle se trouvait encore là, par hasard dans cette salle vidée de tout conférencier, ami ou parent, qu’un gardien trop hâtif avait fermée par erreur.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13  mai 2013

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

VIII Les racines 2/3 (il quarto lato n. 20)

001_les racines II_blu_740

revenir à la liste des publications

Les racines II/III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chapitre VIII, pages 88 et suivantes)

Au dehors, près de la même terrasse au parapet en ciment habituel, Stelio, Otello et Pio entourèrent le cousin de Libero qui avait connu Battista Alessandri.

Avec une voix à peine audible le cousin aux cheveux blancs raconta le jour de l’enterrement du grand-père, à Rome. On l’y avait emmené alors même qu’il était encore enfant : des funérailles silencieuses, comme pour des conspirateurs, sous une pluie inconstante et mordante, les drapeaux rouges roulés. On se réjouit de la participation de quelques camarades de la résistance européenne.

La mort n’était pas arrivée dans sa relégation en Calabre mais à Rome. En tout cas c’était suite à son séjour forcé  que Battista avait subi le coup mortel.

On s’était aventurés vers diverses hypothèses à propos de sa mort.

La plus partagée était celle qui  considérait la douleur trop forte ressentie lorsqu’il avait su, au téléphone, que sa femme Mimì ne pouvait pas le rejoindre à Cariati, un humble village de pêcheurs à côté de Crotone.

Le téléphone public était dans la taverne de Stefano De Luca, dans Cariati Alta. Pour l’atteindre le pauvre Battista, désormais à plus de soixante ans, devait gravir deux cent-et-une marches sous le soleil, alors même qu’il était gêné par un ensemble de malaises d’origine rhumatismale et digestive. Dans sa montée il était souvent  accompagné par un jeune médecin s’appelant Cosentino, qui l’écoutait volontiers quand il parlait de politique et de géographie. Le vieux relégué s’arrêtait souvent pour respirer ou tousser. Parfois, il s’asseyait sans façons sur les marches et regardait la mer. Cosentino s’était désormais persuadé, lui aussi, que cette mer-là c’était la mer de Romagne. Il était d’accord aussi qu’avec de la bonne volonté tout était possible. Donc, des pionniers travailleurs et honnêtes auraient pu rendre fertile et productive cette terre du sud, dénudée et sauvage : « Croyez-moi ! Votre région n’a rien à envier à nos collines généreuses  et riches de fruits et de vin ».

Cosentino devinait, qu’il y avait quelque chose derrière la mélancolie héroïque de ces gestes amples, de ces yeux rougis et de ces moustaches blanches. Cet homme avait su vivre, toujours avec la même intensité, tous les moments de son existence difficile.

— Une vie longue, comme cet escalier, disait Battista. Si vous observez certains de mon âge, ils ont vécu imprégnés d’inébranlables certitudes, sans jamais ressentir la moindre nécessité de se mettre en cause, des paysans mais aussi des bourgeois qui se bercent dans l’illusion d’être les  patrons et les maîtres de leurs vies ou qui prennent un risque, à de rares moments bien circonscrits,… mais très vite ils s’aperçoivent qu’il sont fatigués ! De grands fils à maman qui encore sur les soixante ans vont chez le gourou du village pour se faire aider à démêler les fils de la vie ! Si tout va bien ils arrivent même à quatre-vingt, quatre-vingt-dix ans. Comme ce parent lointain qui mourut à cent-et-un ans, du muguet !

— Mais, je ne me plains pas. Je suis fier de ma vie difficile, de n’avoir pas dû me soumettre à des ordres absurdes ni aux cages bureaucratiques. Battista était complètement éreinté, vidé, lorsqu’il arrivait au sommet de l’escalier. Son tempérament hardi, confiant était trahi par son physique désormais usé. Parfois il lui arrivait de plonger dans la dépression et le délire.

002_racines II_740

Tout le monde, à Cariati Alta et à Cariati Marina avaient pris l’habitude de l’observer à son passage, s’étant affectionnés à ses rythmes réguliers, à son air absorbé, négligé et à sa manière d’être élégante.

— Monsieur Battista, vous avez du style, lui dit un jour Rita, la petite jeune  du bar. Le député, assis à la table, était en train de savourer un bouillon avec des pâtes.

Il était très silencieux et discret jusqu’au moment où on s’intéressait à lui. Puis, il pouvait se transformer en un fleuve de mots. Le fait de raconter, pour lui, ne faisait qu’un avec celui de s’élancer dans des projets gigantesques qu’on lisait sur ses lèvres comme possibles.

Il était très patient à condition d’agir, ou penser le faire, en suivant le fil d’innombrables engagements avec lui-même pour atteindre un but. Toute sa vie s’était usée en cette tension continuelle.

Pour sûr il existait quelque part une multitude de gens qui avaient pu profiter de ces énergies désintéressées, de cette intelligence qui savait se forger et s’ingénier pour  affronter et résoudre les problèmes les plus difficiles et disparates.

Mais la patience a une limite. Celui qui se donne sans réserve peut, tout d’un coup, se décourager, surtout si le but n’a pas été atteint et se révèle au contraire inaccessible ou alors si cette lune ou soleil de l’avenir a perdu son charisme. Alors, un sentiment de vide s’installe, avec l’égarement, la solitude, le désir d’un port sûr auquel s’accrocher, même pour un seul instant.

Le député Battista aimait la vie. De façon simple, naturelle, immédiate. Et puis il était toujours en alerte pour sa santé. C’était un homme mal en point mais ses ennuis étaient en large mesure de nature psychosomatique.

Il était frileux. On disait qu’il portait un maillot de laine même en été. Il était aussi très inquiet vis-à-vis de ses rendez-vous avec les toilettes. Il avait l’estomac délicat et, chaque fois qu’un ballon d’air s’installait au milieu de l’œsophage il pensait au cœur. Sa femme Mimì lui manquait, tout comme leur petite habitude conjugale de lui demander de poser la tête sur sa poitrine pour qu’elle entende ses battements souvent irréguliers et accélérés.  Mimì était son miroir,  dix ou quinze fois par jour il lui demandait :

— Comment me trouves-tu ? Suis-je pâle ? Dis-moi la vérité.

003_racines II 740

Mimì était son plus grand amour, son amante, celle qui l’avait fait trembler de joie  et savourer, après une vie imprégnée de détresse, le bien-être d’une halte tranquille, loin de l’anxiété due aux engagements pressants et tourbillonnants dans sa tête fébrile, loin  de la hâte de retourner à ses dossiers, à ses articles, et surtout à la tension des discours.

Les discours…. Cosentino réussissait à voir cet homme très maigre et petit comme un géant, un grand interprète des rêves et des attentes des gens. Un vrai orateur, capable d’indiquer des voies honnêtes à parcourir mais, justement pour cette raison, héroïques et très difficiles à atteindre.

Du haut des balcons en fer forgé au milieu des places bruyantes de Forlimpopoli ou de Savignano ses paroles jaillissaient tumultueuses, pleines d’intérêt pour la vie, paroles que cet homme savait trouver justement en raison du fait qu’il ne parlait pas à lui-même ni de lui-même. Il s’adressait aux autres hommes avec le même emportement que le soupirant, l’amoureux qui s’ouvre, se confie, en cherchant une réponse d’amour en la personne aimée.

Un dragueur, un séducteur ? Non, absolument pas cela, jurait Cosentino. Plutôt un homme dévoré par la passion.

Et la passion, que la littérature caresse par ses implications vicieuses et dramatiques, la passion que le philosophe bien-pensant réfute, constituait dans le cas du député Battista une condition de l’existence grâce à quoi l’intelligence réussissait à vaincre la paresse, l’égoïsme et la peur, en devenant une force qui entraîne le monde.

Battista avait tellement donné, les mains toujours pleines, avec tant d’investissement d’énergies que maintenant, tandis que son corps commençait à mourir, son âme pouvait désormais vivre à jamais, en distribuant à chacun des habitants de Cariati des bribes d’humanité et de sagesse une à une  et, pourquoi pas  aux briques des vieilles maisons et aussi aux dalles de l’escalier de deux cent-et-une marches.

Ce jour de juillet 1936, durant le repas de midi, le député Battista avait longuement parlé avec Rita.

En cette occasion il avait un peu transgressé ses règles, assez rigides, quant au vin et aux aliments salés. Des règles qu’il s’était donné un peu empiriquement, en suivant des superstitions plutôt que des notions.

Rita était une grande fille de vingt-six ans, de haute taille, au teint assez pâle, aux cheveux châtains jusqu’au dos, aux yeux à l’orientale, aux dents un peu irrégulières, en saillie. En outre elle avait de magnifiques seins qui l’été, malgré ses vêtements masculins, débordaient pleins de vie des bretelles grises de sa salopette.

Rita riait de bon cœur chaque fois que Battista lui racontait Rome, le milieu et le mythe  des intellectuels de Cesena, son transfert aventureux, le chagrin de maman Cleta et de ses sœurs, sa cour à sa fiancée et future femme Mimì, aux longs cheveux de jais. Rita aimait surtout le récit de ces sifflements sous les grandes fenêtres de la rue du XX Septembre, que les deux amoureux avaient méticuleusement établis dans leurs lettres baignées de larmes… et de la déception toutes les fois que quelque contrariété les entravait…

Lorsque le député se livrait à une recherche créative d’images et adjectifs parfois inexistants ou introuvables dans le dictionnaire, il s’installait entre eux un rapport d’une telle confiance et abandon que la bouche de Rita, avec son rouge à lèvres couleur corail, paraissait parfaite. L’homme âgé devenait un jeune garçon et se regardait dans ces cheveux d’ambre comme dans un artifice théâtral:

— Tu veux bien de moi ? demandait-il.

— Tu le sais bien, répondait-elle.

Il était une heure. Le patron du local appela le député avec une agitation excessive. Au téléphone il y avait Rome.

Cet appel, attendu pendant tant de jours, était enfin arrivé. Cariati Alta en avait longuement parlé.

Le grand-père de Libero se leva d’un bond, comme il ne le faisait plus depuis dix ans. Il ressentait un grand poids dans la tête. La voix incompréhensible de Stefano De Luca paraissait lointaine. Le député ne comprenait pas.

Il saisit le téléphone. La voix de Mimì était là, à côté de lui. Beaucoup plus proche que la voix du patron et que des lèvres mélancoliques de Rita. Mimì était en ce moment la femme aux cheveux de jais de la rue du  XX Septembre à Rome, celle qui aimait danser et visiter les musées.

Ils essayèrent, tous les deux, d’être pratiques. Ce n’était pas le moment de s’abandonner aux sentiments réciproques, qu’ils connaissaient bien.

— Qu’arriva-t-il après l’appel téléphonique ? demanda Stelio.

Tout de suite après le député eut un malaise. Il s’écroula sur sa chaise de paille. Il suait de froid et s’exprimait difficilement. On l’emmena dans une chambre à l’étage. Rita lui déboutonna sa chemise. Elle fut touchée par la blancheur de ce cou délicat et fragile, tellement ressemblant au sien.

À ce qu’ils comprirent des mots fébriles de l’homme au chapeau, le régime fasciste avait dénié à Mimì la permission de le rejoindre à  Cariati. Le député avait aussi demandé des nouvelles de son fils. Et ce fut tout.

— Puis, ce fut une longue et douloureuse agonie, conclut le cousin de Libero, scrutant devant lui. Pas trop longue en absolu : trois mois entre la vie et la mort peuvent être beaucoup ou rien. Je ne sais pas.

Il est sûr que dans les moments de lucidité le pauvre homme était fier, qu’il essayait de calmer la douleur évidente de ceux qui l’entouraient. Le voyage de retour fut long et pénible. Jusqu’à ses derniers jours sous le ciel indifférent de Rome. Il fut enseveli dans le cimetière  des Anglais à Porte San Paolo.

004_les racines II_740

Giovanni Merloni