le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

le portrait inconscient

Archives d’Auteur: biscarrosse2012

En quête d’un rythme, loin de la citadelle autodestructrice (débris de l’été 2014 n. 20)

18 jeudi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

≈ 2 Commentaires

débris été 2014 180

En quête d’un rythme, loin de la citadelle autodestructrice 

Si je devais trouver le coupable — c’est-à-dire l’éminence grise (le « padrino ») qui a voulu tisser la trame de mon destin en décidant qu’il devait y avoir une déchirure, une rupture, une séquelle particulière d’événements révolutionnaires se traduisant dans l’acte concret du déménagement radical et définitif —, je choisirais peut-être parmi d’autres boucs émissaires La foule de Bordeaux, ce manuscrit « arche de Noé » dans lequel j’avais tout chargé.
Pas seulement les couples réguliers irréguliers, mais aussi leurs fantômes et débordantes fantaisies.
En fait, une véritable foule (de Cesena ou de Bordeaux ; de Rome ou de Bologne) sont spontanément montés sur ce vaisseau corsaire, dans l’espoir, même pas trop caché, de se sauver, de se couper les ponts derrière, pour entamer une nouvelle vie loin de la citadelle asphyxiante et auto destructive.
Maintenant, en refermant le livre, je me rends compte qu’il était comme un billet d’amour. Une sérénade à la belle Aquitaine. Une révérence à la lueur tiède d’un réverbère. Car en fait cet amour sans bornes, cette passion historique et géographique… tout cela a été primé par un accueil chaleureux ainsi que par une affection constante dans le temps.
Bien évidemment, tous les soins et toutes les fêtes ont été apprêtés juste pour moi, le capitaine du navire. J’ai eu la chance d’être admis dans les salons ou invité dans les hôtels particuliers. Les gens de l’équipage ne faisant qu’un avec les passagers anxieux de liberté ont été au contraire abandonnés à eux-mêmes, suivant les caprices des vents et des marées.
Le manuscrit, avec sa couverture en bois, flotte encore. Cependant, plusieurs pages — mouillées, déchirées, pourries ou simplement collées les unes aux autres — ont perdu leur ancienne splendeur. Je suspecte par exemple que les personnages mineurs y ont pris le dessus, tandis que Julien Charpentier…

002_cancello 180

Bordeaux, 2006

Et pourtant entre 1996 et 2006 dix ans étaient déjà passés… Comme je vous ai raconté, en juillet 1996 j’eus finalement l’occasion de piétiner moi-même les rues de Bordeaux, de grimper sur le Pey Berland et sur la Dune de Pylat… Je fus accueilli dans la glorieuse maison au numéro 7 de la rue Ségalier, ainsi qu’hébergé dans une villa près de Saint-Jean d’Illac, elle aussi destinée à rentrer dans mon imaginaire flottant à la dérive dans la mer redoutable de la littérature.
Dix ans depuis, le Testament immoral (Testamento immorale) dont j’ai publié ici les premiers quatre chapitres) sortit en mai 2006. Ce fut mon dernier acte créatif avant de quitter l’Italie. En septembre, à la veille du départ du grand camion GONDRAND avec nos choses, j’avais d’ailleurs presque achevé une troisième version en italien de la « foule ».
Entre la première ébauche en italien et cette troisième version, la question de la traduction (et de tout ce que cela comporte) a eu un rôle primordial ainsi qu’un poids décisif et excessif.

003_tartaruga 180

Bordeaux, place de la Victoire, 2006

Je ne vais pas vous ennuyer avec la liste des nombreux passages de cette « odyssée ». M’inspirant au livre qui me toucha énormément pour sa vitesse presque frénétique, Moll Flanders (de Daniel Defoe), une vitesse qui n’enlevait rien à la force vitale et romantique de la narration, j’essayerai de vous conduire dans ce monde fou où les gens stupides peuvent paraître très intelligents tandis que les gens exubérants, au contraire, doivent tôt ou tard se rendre à l’évidence de leurs incapacités.
Voilà, la course à obstacles démarre. Je rentre de Bordeaux et je reprends la tranche de livre que j’avais abandonnée. Avec les suggestions de la ville du XVIIIe et le souvenir d’un visage féminin glissé derrière une vitre, je profitais de toutes les fissures temporelles que mes engagements graves et solennels me laissaient. Mon ordinateur domestique m’aidait beaucoup, celui du bureau, dans les demi-heures creuses, aussi. En fin 1997, mon amie Sylvie, dans l’enthousiasme béat de me croire sur la parole un écrivain qui mérite… porta une copie de mon premier manuscrit à la librairie Mollat. Là, elle avait sympathisé avec Isabelle C., l’attachée de presse. En février 1998 le même manuscrit obtint le prix Frontiera, un prix international animé par des journalistes. Un de membres du jury me conseilla quelques « éditeurs italiens de qualité », mais ma proposition tomba dans l’indifférence générale. Quelques mois après, un éditeur de Cesena publia Il quarto lato (Le quatrième côté), le livre jumeau de la « foule ». Conforté par cette deuxième reconnaissance, et par le relatif succès rencontré parmi les lecteurs, je trouvai le courage d’appeler au téléphone la librairie Mollat. Très gentiment, Isabelle C. me dit que le libraire-éditeur ne publiait pas de roman. « Mais, ce livre vient d’obtenir un prix littéraire ! » insistai-je. « Oui, c’est dommage, me répondit-elle. En fait, notre lectrice franco-italienne était enthousiaste… »
Il me suffit de cette dernière phrase, après réflexion, pour rappeler de nouveau la pauvre attachée de presse. Elle me donna sans problèmes le numéro de cette lectrice, destinée à rentrer depuis peu dans le cercle de mes amitiés les plus strictes.

004_tetto halles 180

Paris, les Halles 1998

En août 1998, après une visite plus fouillée de Bordeaux et de ses alentours avec ma femme et ma fille, je me rendis pour quelques jours à Paris. Là, je rencontrai cette lectrice et traductrice en français… mais par une mystérieuse séquelle de petites circonstances assez banales et pourtant incroyables, nous ne parlions pas du tout de mon livre ni de mon rêve. Je ne me rappelle même plus la raison pour laquelle je renonçai alors à poursuivre cette piste…
L’année suivante, en 1999, une chère amie romaine me présenta Jean-Marie. Ce jeune homme de Bordeaux était venu tout seul en Italie, à pied ou en autostop, après avoir quitté bruyamment sa famille à l’âge de dix-huit ans. Quand je l’ai connu, il venait juste de se marier avec une jolie femme originaire d’une des communes de la côte d’Amalfi, au sud de Naples. Jean-Marie écrivait des poèmes et plaçait Victor Hugo au sommet du piédestal. Il accepta de traduire mon livre même s’il était alors un peu tortueux déjà dans la langue italienne. Ce fut un long et passionnant travail que je dus interrompre à plusieurs reprises pour manque d’argent, mais aussi pour la survenue de nouveaux projets. En janvier 2000, je publiai en fait mon deuxième livre, Roma città persa (Rome ville perdue), avec une petite maison d’édition. Gaetana Pace, la patronne, était une poète très poignante et combative. Elle avait fort aimé mon texte, affichant un intérêt de plus en plus évident pour mon travail littéraire. Ce fut elle qui publia mon premier recueil de vers (Il treno della mente, Le train de l’esprit), s’intéressant aussi à ma « foule » ondoyante et incertaine.
En août 2001, Sylvie insista pour que nous vinssions à Paris. Une de ses amies vint à Rome passer ses vacances dans notre appartement tandis que nous habitions rue Keller, à deux pas de place de la Bastille. Je croyais être dans une phase avancée de la traduction du « livre français » dont j’avais amené une ébauche… mais une douche écossaise m’attendait. D’abord, une lectrice parisienne trouva que là-dedans il n’y avait pas « l’intelligence du texte ». Ensuite, rentré à Rome, Gaetana me dit qu’un personnage, Théophile, ne lui semblait pas suffisamment exploité.

005_paolo bordeaux

Bordeaux, 2006

Voulez-vous savoir la suite ? J’ai retravaillé le texte avec l’aide de Jean-Marie et de Philippe, mon ami expert du Bordeaux néoclassique, qui nous avait hébergés pendant dix jours en 1998 dans son appartement de la rue Ségalier. Évidemment, mon penchant et même passion pour la langue de Mauriac et de Gide ne pouvait pas suffire, dans les années 2001-2002, à remplir les vides, à trouver les nuances, à maîtriser le rythme. J’avançais, envoyant des mails à Jean-Marie et à Philippe, qui me répondaient bien sûr… mais ce n’était pas un triangle parfait.
D’accord avec Philippe, on décida quand même d’envoyer le livre à un certain nombre d’éditeurs, dont la plupart ne répondaient pas. Ce fut à ce point là que Gaetana insista pour que je publie le roman en Italie. Je n’étais pas trop convaincu, j’aurais eu besoin d’un temps de recul et de réflexion. Le texte demandait aussi un certain souffle sur la page. La maison d’édition ayant des soucis de longueur, les lignes imprimées étaient finalement trop petites et trop serrées. Le livre qui venait d’un formidable laboratoire et d’une expérience unique ressemblait au contraire à une vieille valise de la Seconde Guerre dans laquelle on aurait fourré un nombre excessif d’objets et même de personnes, dont ma soeur de quelques mois. Ce qu’un critique débonnaire appela — le jour de la présentation dans une librairie près de piazza Colonna — de la « pacotille ».
Contrarié pour cette édition hâtive et dangereuse — le livre aurait eu besoin d’au moins cinquante pages blanches en plus pour s’y étendre de façon convenable —, je relançai successivement avec les maisons d’édition françaises. Mal conseillé, je ne sus pas réagir à une réponse qui n’était pas méchante de la part de Balland. On avait aimé l’histoire, mais quelques-uns dans le comité de lecture avaient trouvé le rythme inadéquat…

006 phares 180

Une vitrine de Bordeaux, 2006

La vie court, les vicissitudes pressent. Le travail qu’on appelle « alimentaire » prend souvent beaucoup plus d’importance qu’on ne voudrait. Les soucis de l’expression et de la traduction sont obligés à plusieurs reprises de se taire. Des livres en attente, sagement photocopiés et reliés par Tiziano, le jeune homme aux cheveux roux qui travaille comme une mule dans son trou à deux pas du Tribunal, tandis que le rapport jusque-là fiévreux et intense avec Bordeaux, Paris, la France et la langue française devient petit à petit un luxe rétrospectif se condensant dans un geste : — ah, quand j’écrivais le livre sur Bordeaux… Ah, Gérard Biscarrosse ! Ah, Julia Socoa !
Les circonstances de la vie m’éloignèrent de Gaetana aussi. Je la rencontrai la dernière fois sur le parvis de l’église de San Giovanni des Fiorentini, endroit incontournable où s’accoudent les premières maisons de la célèbre via Giulia.
Elle m’avait invité à lire à la belle étoile mes dernières poésies.
Je ne lui dis pas que j’avais repris le travail infini. En fait, je n’avais pas compris ce que Balland m’avait très gentiment écrit. Je l’avais décidé. Mon « livre de la vie » devait s’affranchir de deux défauts basilaires : l’exubérance (qui me poussait vers un excès de précisions) et la réticence (qui enlevait parfois de la force à mes actions ainsi qu’à mes personnages). Je me dis aussi qu’il m’avait toujours manqué un vrai contexte éditorial. J’avais besoin de conseils et aussi d’une dialectique serrée, comme je l’avais souvent trouvée dans mon travail d’architecte et d’urbaniste.

007_théâtre bordeaux 180

Bordeaux, le Grand Théâtre, 2006

Entre 2004 et 2005, j’entamai, avec le regard extérieur de Carla G., la réécriture de la foule de Bordeaux en fonction du dépassement des limites que je viens de citer. Cette révision a continué jusqu’en 2007, quand j’étais déjà à Paris. Quelque temps depuis, je fus en condition de maîtriser un peu mieux la langue française. Alors, tout en abandonnant dans un tiroir le texte italien achevé, j’ai procédé moi-même à la traduction des parties ajoutées ainsi qu’à la révision de celles qui appartenaient au texte précédent, avec l’aide de deux amies, Nicole D. et Catherine D.. Je crois que j’ai trouvé le rythme et que je suis sur une bonne route. Car si je ne parviens pas encore à toutes les nuances de la langue française, l’intelligence du texte italien, de mon texte, est assurée. J’attends un éditeur courageux qui saura cueillir l’originalité de mon travail ainsi que la vérité de mes histoires. Il y a encore un peu de travail à faire, peut-être, mais c’est vraiment peu vis-à-vis de la plupart de mes autres textes qui sont encore en deçà d’une compréhensibilité quelconque.
J’ai déjà publié, ici, le premier volet de « la foule », les Visionnaires, que j’ai récemment mis à jour avec l’aide d’Elisabeth C. et je suis maintenant en train de peaufiner avant de l’envoyer à des éditeurs que j’estime.
Et puisque la question de la traduction rentre désormais sans remèdes dans mon ADN franco-parisien, j’avance aussi dans la proposition en langue française de mes autres textes.
À partir du prochain mardi 23, en attendant de renouer avec les débris et les strapontins qui plus me conviendront, je reprends la publication du Testament immoral, que je n’abandonnerai pas jusqu’au dernier vers.

008_mare bordeaux

La mer d’Arcachon, 1996

Giovanni Merloni

AIR LITTORAL (débris de l’été 2014 n. 19)

16 mardi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

≈ 4 Commentaires

débris été 2014 180

AIR LITTORAL 

Tout le monde est désormais rentré dans la rentrée. De pas assurés et menaçants, la date du passage de l’équinoxe approche. Je suis donc obligé de ranger mon cagibi au sixième étage, essayant d’y fourrer à jamais les derniers débris de l’été 2014. Selon mes calculs approximatifs, j’en ai encore pour deux petits rendez-vous : aujourd’hui et jeudi prochain. Je laisse alors en dehors de la porte du cagibi (qui ne ferme pas bien) juste deux trucs.
Le premier, c’est une séquelle de mots empruntés depuis mon enfance et adolescence à ce merveilleux monde du cyclisme, reliant strictement trois pays d’Europe : la France, la Belgique et l’Italie. Les mots concernés seraient infinis ainsi que les images où se mêlent :
… Le Giro d’Italia et le Tour de France ; la francophone Paris-Roubaix et l’italienne Milano-Sanremo ;
… La gueule triste de Jacques Anquetil (maître du chrono) ou celle du Luxembourgeois Charly Gaul (grimpeur sans rivaux) ;
… Le bouquet des fleurs données, avec la bise de la miss étape au coureur vainqueur ;
… La voix haletante et prête à exploser du chroniqueur radio ;
… Les gens installés depuis le matin sur les bords incommodes de la route…
… Les mots « exploit », « échappée », « peloton », « se lancer à la poursuite », « bagarre », « sprint », « banderole » !
Je ne sais pas si tous les mots que j’ai évoqués correspondent bien en français, exactement, dans le sens et dans l’esprit, à ce que j’entendais de mes treize et quatorze ans lorsqu’avec mon frère nous nous rendions voir la télévision chez Diego, un ami d’à côté juste un peu dirigiste et antipathique, à cause de sa condition d’enfant unique.
Maintenant, avec la sagesse de l’expérience (toujours tardive), je connais un peu mieux les multiples nuances de sens du verbe exploiter, tandis qu’avant de venir définitivement en France j’utilisais le mot « exploit », au beau milieu de ma langue maternelle, juste pour exprimer un grand effort qu’un résultat a primé. Je parle de résultat au lieu de prix, car toute ma vie a été constellée d’exploitations parfois déchirantes et pénibles, qu’un bref ou long état de grâce (dû à ma satisfaction intime) a presque toujours suivies…
Rarement, mes exploits ont été couronnés par ce qu’on appelle une reconnaissance visible, un petit applaudissement ou aussi un succès évident. Cependant, presque toujours, j’ai ressenti que mes efforts avaient été appréciés, que mes bagarres ainsi que mes fuites avaient été acceptées et pardonnées.
(D’ailleurs, dans le travail, par exemple, dans la profession libérale, si le client paie sans trop attendre et retire gentiment son paquet, cela veut dire que cela suffisait abondamment.)
Ces mots français que provisoirement je vais garer, sous forme de petite Tour Eiffel invisible, sur le côté gauche de la porte du cagibi, ce sont pour moi comme une espèce de pilier. Autour d’eux, comme autant d’anneaux en forme d’auréoles dorées glisseront petit à petit, jour après jour, d’autres mots ou phrases ou souvenirs de visages, de paysages, d’usages.

002_R_L_02 180

Près de l’autre montant de la porte, je laisse un autre truc important. Une valise des temps de la Deuxième Guerre, peut-être la même valise où ma sœur, faute de mieux, a passé la première année de sa vie contrariée et rarement heureuse. Maintenant, cette valise est pleine de haillons, elle est comblée de linge inutilisé ainsi que de photos d’inconnus de famille et de mots… tous les mots de ma langue sonore et coulante, musicale ou vulgaire, selon les cas. Il y a là-dedans toutes les expressions possibles, apprises dans de vieux livres ou entendues sur le palier d’un bus… tous les mots de cette langue métamorphique, se mêlant aux mots dialectaux, aux termes juridiques ou techniques, ou sportifs. Des mots comme « exploit », « fuga », « gruppo », « inseguimento », « mischia », « volata », « filo di lana », « traguardo »…
Parmi les autres, ce mot « traguardo » (« ligne d’arrivée »), exprime très efficacement, dans ma langue, la cloison invisible qui sépare l’homme de son but primordial et de toutes ses cibles nécessaires. Car notre bonheur possible, notre ailleurs désiré nous pouvons toujours le regarder à travers cette cloison…
Où est-elle placée, cette cloison séparant l’Italie de la France ? Au milieu du tunnel noir creusé dans le Mont Blanc ? Entre Ventimiglia et Mentone, un voile parfumé voltigeant dans l’insouciance d’un bouchon estival ? Dans le ciel surplombant sur le miroir bleu de la mer ?

003_R_L_03 180

Étrangement, je n’avais pas pensé à mon ancestral amour pour la France quand je partis la première fois de Rome à Bordeaux, en juillet 1996. Mon but primordial (mon « traguardo ») consistait dans un rêve : me rendre idéalement et physiquement jusqu’à la « fin des terres », l’ouest extrême d’Europe, c’était la course opiniâtre et désespérée pour rattraper le soleil avant le couchant. La course impossible en contre-jour, pour empêcher au soleil de se coucher… Bien avant d’installer mon ailleurs privilégié entre le phare de Cordouan, le Cap Ferret et la dune de Pylat… J’avais appelé « Finisterre » ma première adresse électronique.
J’ai déjà raconté quelque part dans ce blog la circonstance scandaleuse et tout à fait hasardeuse qui accompagna le choix de cette ville alors inconnue, dont le nom évoque moins l’idée très honnête d’une sieste au bord de l’eau que le goût pervers d’un naufrage dans le vin rouge foncé. C’était à cause du nom Garance et de ce film inoubliable, où la mélancolie se marie à la patience. D’ailleurs, Baptiste — cet homme maigre et sublime qui ressemblait comme une goutte d’eau (et peut-être de vin aussi) à mon père, devenu dans le temps mon alter ego et aussi (pourquoi le nier ?) une partie de moi — reste pour moi le héros de l’équilibre entre la joie et la douleur.
Cela a été inévitable, dans l’écoulement de ma destinée déjà signée, que je vinsse finalement à vivre à deux pas de l’Atmosphère et de l’Hôtel Nord, chers à Arletty. Dans un quartier d’ailleurs très proche de ce boulevard du Temple, c’est-à-dire du boulevard du Crime où, tout en frôlant l’entrée du théâtre des Funambules, cher à Jean-Luc Barrault, la belle Garance pouvait atteindre les planches des tréteaux consacrés aux performances d’un mime célèbre nommé Baptiste. Avant, lorsque j’envisageais de situer mes complications sentimentales et mes troubles d’urbaniste frustré dans un endroit extrême, civilisé et sauvage à la fois, l’immense réserve indienne d’Aquitaine s’affichait comme un merveilleux « jamais vu ». Un endroit qui pouvait faire partie de la France comme de n’importe quel autre pays du monde. Pour que ce soit à l’ouest, et que la position du soleil par rapport à la côte soit à peu près la même que celle de Rome et de son littoral…

rue barbier 180

Rue Barbier, Paris

En février 1995, j’avais entamé mon roman de formation dont l’action… se déclenchait à partir de la foule du boulevard du Crime. Au milieu de la foule, Garance avance avec assurance pour en sortir avec élégance… La même foule devient de but en blanc suffocante comme les sables mouvants et rigide comme un étau quand Baptiste, jusque-là incapable de saisir la vie au vol, décide, trop tard, de poursuivre Garance et vivre avec elle.
Le désir de conjuguer cette scène mère avec l’idée de l’ouest extrême m’avait fait longuement hésiter. Déjà au début de mon expérience d’écriture, j’avais demandé à Sylvie, mon amie parisienne — qui m’avait parlé un jour avec enthousiasme de cette ville —, de m’aider à trouver quelques éléments pour rentrer dans l’esprit de Bordeaux et de ses alentours. D’abord, elle m’avait répondu avec une liste de bibliothèques que j’aurais pu consulter par la poste. Je n’avais pas le temps ni le tempérament pour une recherche pareille. J’avançai, traîné par le plaisir peut-être exagéré de vivre dans une fiction tout à fait possible, où les lieux de l’action, avec leurs noms suggestifs, devenaient petit à petit familiers. À part Julien Charpentier — voltigeant dans les pages comme une véritable ombre de Banqo, nom et prénom que j’avais empruntés à un camarade de mon bureau, mort prématurément, que j’appelais depuis toujours avec ce sobriquet —, les autres personnages prenaient leurs noms des localités autour de Bordeaux : il y avait donc Baptiste Andernos, Hélène Lacanau, Gérard Biscarrosse, Octave Maubuisson, Julia Socoa, Raymond Libourne, Yves Malagar… Quant à Ludovico Quaroni et Bruno Zevi, mes professeurs d’architecture — des éternels rivaux entre eux —, je les avais rebaptisés respectivement Bruno Royan et Louis Soulac en raison de leur position géographique en deçà et au-delà de l’estuaire.
La consultation de l’atlas de la France et de l’encyclopédie Larousse, ne faisant qu’un avec la mémoire que je gardais de mes lectures — de Rousseau à La Fontaine ; de Verne à Balzac ; de Saint-Exupéry à Sartre ; de Flaubert à Stendhal ; de Camus à Vercors — me donnèrent plusieurs suggestions. Je créai par exemple un premier personnage, Yves (destiné à être remplacé dans le temps par Octave Maubisson, ensuite par Octave Laclos), un avocat frénétique, vivant dans l’extrême banlieue de la ville là où commencent les Landes (dont j’avais trouvé quelques éléments pour en tirer une description suffisamment fidèle). Celui-ci, partageant l’amour pour les idées de Rousseau avec l’esprit unique de Jean de La Fontaine, avait l’habitude de se promener longuement dans les Landes tout en profitant du rythme de son pas à la cadence poétique. Il aimait écrire dans l’air ombragé les textes de ses plaidoiries avant de les fixer dans la mémoire pour les retranscrire au retour…
Mais petit à petit, en absence d’informations plus précises (Internet n’existait pas encore, Google Earth non plus) je commençai à tourner à vide. Par ailleurs, le poids spécifique se fit entendre des histoires de famille ainsi que de l’expérience très vive de la dialectique politique et culturelle dans les communes très civilisées de la région Emilia-Romagna. Le premier brouillon, sans titre, avec deux âmes en lutte silencieuse — la place du Popolo de Cesena et le pont imaginaire sur la Garonne — engendra un texte hybride, que j’aimais pourtant et que je fis lire au petit groupe d’amis qui m’inspiraient confiance.
Parmi des avis assez variés, dont je garde jalousement les traces, un seul conseil fut résolutif.
Mon ami Alvaro Vatri — voix off à la radio italienne et chef d’un chœur appelé Polyphonia, avec lequel j’étais en train de réaliser de petits spectacles multimédias où la musique et le chant se mêlaient à la peinture ainsi qu’aux textes littéraires — me dit au téléphone : « Jette le masque, Giovanni ! Ici, je ne trouve que le parfum du vin de Bordeaux, d’ailleurs très volatil. Au contraire, je cogne contre une passerelle de Fellini, où très fort est le rôle des maires et de discussions acharnées typiques de l’Emilia-Romagna ! »
Il suffit de cette conversation pour me convaincre. Comme dans une succession patrimoniale, je coupai en trois morceaux, sans aucun scrupule, le texte que je venais d’achever. La partie centrale, dominée par la figure de Gérard, fut provisoirement reléguée dans un tiroir, avec tous mes rêves océaniques et le pauvre avocat randonneur des Landes. Il restait le début et la fin du livre, dominés par la figure de Baptiste. Celui-ci devint Libero tandis que sa fée taquine, splendide et insaisissable, cessa de s’appeler Garance pour prendre le nom de Solidea.
J’eus le temps d’accomplir assez rapidement l’écriture de ce roman aîné titré « Il quarto lato » (« Le quatrième côté »), un livre qui coulait même trop facilement sous mes doigts, où effectivement la passerelle des personnages d’une province aussi paresseuse que lumineuse revenait à son patron (Fellini) et à sa patrie (la Romagne sanglante et brûlante de vie).
Je me consolais à l’idée que le sang de Romagne (et son vin très fort qui s’appelle Sangiovese) pouvait sans problèmes remplacer le vin de Bordeaux et tout ce qui tourne autour de lui… quand je reçus un paquet.

005_montesquieu quinconces 180

Montesquieu aux Quinconces, Bordeaux 2006

Dans le paquet, il y avait un livre à la couverture rouge et bleu : « Je t’écris de Bordeaux », c’était le titre. Henri de Grandmaison l’auteur. Un journaliste nantais installé à Bordeaux qui travaillait pour Sud-Ouest avait publié ce bouquin, par les types de Mollat, où je pouvais trouver tout ce qui pouvait me servir pour entamer une histoire avec un minimum de fondement. À l’intérieur du livre, une dédicace m’attendait, signée par l’auteur même.
C’était Sylvie qui m’envoyait ce petit cadeau à l’immense valeur. Tout de suite après, je l’appelai au téléphone. On était en juin 1996. En juillet, je partis. Une formule de voyage que je n’ai répétée que deux fois et que je n’oublierai jamais. D’abord, on décolle de l’aéroport de Ciampino (au sud-est de Rome) pour descendre depuis deux heures à peu près à Montpellier. Déjà, le survol de la Méditerranée et la vue depuis le hublot des bouches du Rhône donnent la sensation d’un paysage irréel… « Ça, ce n’est pas la France », me disais-je… « Rien à voir avec Paris, les châteaux de la Loire, la Bretagne… »
Mais la plus grande surprise ce fut de monter sur l’avion à hélices de l’AIR LITTORAL…
Tandis que, ne faisant qu’un avec mon hublot près de l’aile, j’essayais inutilement de fixer dans la mémoire le très vaste territoire jaune au-dessous — et d’y reconnaître une petite ville entourée de remparts comme Carcassonne, ou alors une grande ville traversée par la Garonne comme Toulouse — je me demandais pour quelle étrange loi de la destinée (et de l’amitié) Sylvie (originaire d’Agen et vivant à Paris, boulevard Soult) avait à Bordeaux un cher ami.
Quand l’avion-jouet atterrit et que je montai sain et sauf dans une confortable voiture, j’appris qu’il y avait quelque chose de vraiment impénétrable dans cette histoire littéraire (et littorale) que je venais de reprendre pour les cheveux. L’ami de Sylvie était un avocat, comme l’Yves des premières ébauches. Comme lui, il habitait juste à l’orée des Landes. Comme lui, il aimait s’y promener longuement, débitant par cœur les fables de La Fontaine. Pendant ces premières inoubliables vacances littéraires, l’on cita plusieurs fois un vers de ce dernier : « On ne doit pas plaire/ à tout le monde et à son père ».
rue sampaix 180Giovanni Merloni

Michel Bénard : le geste médiateur et la soie du rêve. Franco Cossutta: au-delà du néant

14 dimanche Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in art

≈ 9 Commentaires

Avant les vacances, mes premiers « portraits du dimanche » consacrés aux poètes avaient concentré leur attention sur le thème de l’amour. Le premier invité avait été le poète Michel Benard, dont on avait « exposé », avec ses poèmes, quelques-unes de ses peintures. Dans le deuxième cycle qui démarre aujourd’hui, où le thème sera totalement libre, Michel Bénard est invité de nouveau. Cette fois-ci, ses poèmes seront commentés par les tableaux de Franco Cossutta, un peintre déjà apparu, lui aussi, une première fois sur ces pages.
Je ne pouvais pas me passer de faire rencontrer ces deux artistes sur mon blog. D’un côté parce que j’avais le sentiment d’avoir fourni une image vaguement incomplète de l’atelier de Franco, ainsi qu’une lecture trop rapide des textes de Michel : cela demandait une nouvelle attention de ma part. De l’autre côté, parce qu’ils sont de grands amis entre eux, et que cette amitié, occasionnée bien sûr par leurs affinités artistiques, se traduit en un déversement réciproque et incessant des expériences et des réflexions de l’un et de l’autre, qui sont devenues dans le temps un repère irremplaçable pour un vaste groupe de poètes et d’artistes en France et ailleurs. Michel et Franco ont sans doute beaucoup de points en commun dans leur façon d’être peintres, mais aussi la même approche directe et sensible à l’expérience quotidienne de la vie.
Leurs personnalités sont d’ailleurs assez différentes. Franco a toujours besoin de vous convaincre que la mort et la vie ne font qu’une seule chose, et qu’il vit bien dans cet « endroit de passage » où « l’on voit tout couler selon les mêmes lois qui règlent les étoiles et les planètes dans le firmament céleste ». Michel aime au contraire savourer les nuances de la vie, où les ombres et les lumières ne sont pas vraiment la conséquence d’une loi surhumaine, mais presque toujours de lois et attitudes très humaines. Il écrit sur l’amour comme le faisait Catulle ; il décrit les surfaces ondulées de la terre et des corps féminins comme le faisait Gabriele D’Annunzio ; il découvre et réinvente les suggestions de la langue française pour que le bonheur soit moins violent et que le malheur soit moins aride…

000_michel et franco

La rue des remparts de Montmirail s’est figée dans ma mémoire avec l’écho des pas de ce petit troupeau, dont je faisais partie, en pèlerinage à l’atelier de Franco Cossutta. En plus que ma femme, il y avait deux poètes, Michel Bénard et Jacques-François Dussottier (ce dernier aussi a été invité ici).
La maison, très simple, bien défendue par un chien fort chaleureux, affiche une attitude spartiate et rêveuse à la fois. Le rez-de-chaussée austère et obscur évoque moins l’atelier d’un peintre que la boutique d’un forgeron. C’est en montant à l’étage par l’escalier en bois qu’on commence à voir la lumière des tableaux de Franco ainsi que les éclats de la journée grise et verte. Dans une vaste salle, Franco nous accueille de sa façon extraordinaire, sans aucune barrière ni précaution dans le contact avec ses « amis ». Et, lorsqu’il parle de ses tableaux — parfois récalcitrants, la plupart du temps prêts à jaillir de ses mains comme une avalanche colorée —, on a la nette sensation qu’aucune séparation ne s’installe non plus entre l’artiste et le monde qu’il nous amène à travers ses tableaux.

franco 2 180

En imaginant de me transférer avec vous, par un seul battement des yeux, de l’atelier de Montmirail au pages tout à fait inconscientes de mon blog, je vous laisse dorénavant libres de lire Michel et regarder Franco selon votre sensibilité.
Je me réserverai, au fur et à mesure, juste une petite série de notations en marge de quelques extraits empruntés aux poésies publiées ci-dessous. Car, au-delà des émotions que ces vers vont provoquer en nous tous, j’aime m’exercer à reconnaître en chacune de ces treize poésies un aspect particulier de la personnalité riche et complexe de Michel Bénard. D’ailleurs, la présence des tableaux de Franco Cossutta n’aura pas qu’une fonction décorative. Car ils sont bien présents dans l’imaginaire de son ami poète et qu’il ajoutent souvent à ce qu’on lit de suggestions nouvelles, des pistes à parcourir ayant la force d’amplifier ou alors de condenser l’atmosphère toujours dense et tendue des poèmes que vous lirez.  

Giovanni Merloni

franco_01 180

Michel Bénard: le geste médiateur et la soie du rêve. Franco Cossutta: au-delà du néant

1. Je laisse glisser la soie du rêve

Je laisse glisser
La soie du rêve
Sur un délié blanc,
Vision d’un monde renversé
Aux reflets du miroir.
Tout n’est plus que transparence
En ce vaisseau fantôme
Battu par de pourpres flots,
Voilures spectrales en déchirure
Dans les quatre vents de l’espoir,
Etrange étreinte d’entre deux,
Noire exclamation,
Blanche interrogation.
Je laisse s’effacer
La soie du rêve
Sur un fil d’argent.

1. La première approche avec la poésie de M. B. est physique. Car il y exploite jusqu’au bout l’art de rêver des yeux ainsi que des mains lorsqu’il « … laisse glisser/la soie du rêve/sur un délié blanc… » (G.M.) 

franco_02 180

2. Cendres

L’œuvre se révèle issue
D’un chaos retenu
Dans des empreintes de terre.
Face aux mouvements
Permanents des foules anonymes,
L’homme porte son regard crucifié
Sur le flux des innocents perdus,
Qui déjà ne sont plus
Que cendres inconnues
En quête d’un temps qui n’est plus.
Le corps se recouvre de bandelettes,
La vie recèle une longue agonie
Aux rythmes cadencés des danses sacrées.
Temps fort d’un signe
Qui transcende les mots,
Se métamorphosant du vert au gris,
En passant par le rose premier
Des fruits gâtés du grenadier.

2. On reste toujours étonnés devant cet impressionnant art de décrire, qui est partout dans les textes poétiques et en prose de M.B. Et, ici : « que cendres inconnues/en quête d’un temps qui n’est plus… » (G.M.)

franco_03 180

3. Vers l’universel

Vers l’universel
Sur la ligne bleue
De la naissance du monde
La mémoire du ciel s’embrase,
Planètes furtives,
Ombres saturniennes,
Ebauche d’une pensée d’amour
En marge de la voie lactée,
Tout est subliminal, volatile,
Il convient alors de mettre l’or
De l’espérance en transhumance,
Pour que l’humain nous conduise
Enfin vers l’universel,
Au rythme des étoiles musiciennes.

3. Lorsque M. B. adresse un de ses poèmes à son ami Franco Cossutta, il nous révèle une disponibilité à peindre l’inconnu qui devient tout de suite un art. Car, tout en acceptant les récits de son ami à propos de l’au-delà, il ne cache pas son espoir d’en revenir : « Il convient alors de mettre l’or/de l’espérance en transhumance/…/au rythme des étoiles musiciennes. » (G.M.)

franco_04 180

4. Les passeurs de rêves

Les passeurs de rêves
Lorsque le ciel se dépose
En paillettes orangées sur le sable
Pour révéler mes signes
Endormis sous la cendre,
Avec plénitude je cisèle les traces
D’écume du visage favori,
Réinvente le geste médiateur
Entre l’homme et son image.
Lorsque la mer dépose
Sur tes seins enfiévrés
Ses cristaux de sel,
Dans le silence bleu nuit
Je rejoins les passeurs de rêves.

4. Peintre et poète de la vie, Michel Benard nous traîne et nous entraîne dans de longs tours et détours, comme s’il cherchait des lieux adaptés à héberger, parmi tous les souvenirs, celui qui le touche ou l’angoisse le plus. Voilà l’importance du « geste médiateur », voilà l’art de trouver un endroit où le souvenir d’un instant de vie ou d’un « visage favori » peut se cacher et se révéler en même temps : « Avec plénitude je cisèle les traces/d’écume du visage favori,/réinvente le geste médiateur/entre l’homme et son image. » (G.M.)

franco_05 180

5. Pour l’homme, sur ce fil tendu

Pour l’homme, sur ce fil tendu
Au-dessus des abîmes du monde
L’équilibre est instable.
C’est l’absence du temps,
Face à l’espace incertain.
C’est le dialogue avec les étoiles,
C’est l’archipel de la mémoire,
Seul passage possible
Vers l’île aux morts.
Au seuil de ce temple sidéral,
Avancer vers la connaissance,
Redécouvrir le signe,
Recomposer la lettre.
Au cœur de ce cénotaphe
L’homme a-t-il encore sa place ?
Le monde profané s’échoue
Aux pieds du poète consterné
Qui consulte les lames de l’oracle.
Il se perd dans ses livres
Et en oublie la signification de la parole.
Mais il s’offre encore le temps
De respirer le parfum des fleurs,
Et de préserver une main
Pour esquisser le galbe d’un sein
Et la courbe d’une hanche.

5. Homme parmi les hommes, M.B. a vécu et souffert, bien sûr. Dans un moment de sincérité indispensable, il déclare : « Pour l’homme, sur ce fil tendu/au-dessus des abîmes du monde/l’équilibre est instable. » C’est à partir alors de cette conscience que son art primordial demeure justement dans sa capacité de vivre en équilibre, de vivre artistiquement, poétiquement, plaçant la beauté (du monde, de la femme, de la vie) à la première place. (G.M.)

franco_06 180

6. Aliénant, éblouissant, l’Amour

Aliénant, éblouissant, l’Amour
Ce terrible fragment de vie
Que l’on porte
Comme une tache originelle
Incrustée à la peau,
Caressant l’instant du doute,
Agrandissant le cœur,
Erigeant la peur.
Alors, seul dans ce dépouillement
Au repli du bois,
Aller au plus profond de soi
Réapprendre les couleurs de terre.

6. Et pourtant, dans la poésie de l’intuition et de l’expérience qui est propre de M.B., la recherche du beau passe inexorablement par les fourches caudines de l’amour… Il faut savoir réagir à la violence destructrice de l’amour en allant « …au plus profond de soi/réapprendre les couleurs de terre. » Il faut savoir mettre en place l’art de la consolation à travers la poésie. Une consolation joyeuse, chez M.B. (G.M.)

franco_07 180

7. L’oiseleur

L’oiseleur de paroles, traqueur du verbe,
J’abandonne les fragments de vie
Aux sanglants épines du monde,
Retrouve dans le fruit des îles
Les saveurs de la chair matricielle,
Les stigmates menstruelles de la femme,
Comme un poème en délivrance
Gravé au fronton de l’abside céleste,
Pour un sourire qui s’offre à la mer
Face aux navires de pierre,
À l’heure où les ombres s’allongent
Et où la terre s’empourpre.

7. À côté des sentiments nobles, capables pourtant de nous tuer dans l’intime, il y a aussi, malheureusement, de destructions où le sentiment est absent, où la culture et la solidarité humaine sont absentes. En ces cas-là, l’art de la consolation à travers la poésie ne suffit pas toujours… L’homme M. B. nous chante alors l’art de ressusciter par le biais d’un nouvel espoir, d’un nouvel amour : « j’abandonne les fragments de vie/aux sanglantes épines du monde,/retrouve dans le fruit des îles/les saveurs de la chair matricielle,/les stigmates menstruels de la femme. » (G.M.)

franco_08 180

8. Ce soir le mystère de la femme

Ce soir le mystère de la femme
Se met en gésine
Dans les sombres profondeurs
Des soies de l’encre.
Sa grâce perle doucement
Sur le bout des doigts,
Son regard s’éprend de transparence,
Tout n’est plus que silence,
Emotion contenue,
Linéaire délicatesse.
Dans un transport magique
Le geste réintègre l’origine,
La racine de l’arbre de vie
Pénètre le cœur de l’éternité.

8. Au fond de cet art de ressusciter en redécouvrant l’envie de vivre, le poète et peintre M.B. exploite avec un grand talent son art de mettre en valeur la diversité entre homme et femme : « ce soir le mystère de la femme/…/…s’éprend de transparence,/tout n’est plus que silence,/émotion contenue,/linéaire délicatesse… » (G.M.)

franco_09 180

9. Terra Incognita

Terra Incognita.
En toi, j’ai défloré une « Terra Incognita »,
Sur son sable j’ai ramassé,
Tombée d’un arbre isolé
L’écorce grise,
La croix du Sud oubliée
Sur une piste touareg,
J’ai trouvé un coffret ciselé
Contenant le sel de la mer Morte,
Et la photo d’une indigène aux seins nus.
J’ai respiré les parfums opiacés
D’un triangle de soie rose et noire,
Je me suis brulé aux feux
D’une boucle obsidienne,
Dans le rouleau d’une vague d’écume
Ton visage en filigrane est apparu,
Avec ce reflet d’âme gitane.
En toi, j’ai fertilisé une terre inconnue,
Et respirant ton sang
J’ai repris goût à la vie.

9. Parfois, une épopée se déclenche, nécessairement floue, dans laquelle le poète M.B. s’adresse indistinctement à toutes les femmes, ainsi qu’à tous les endroits qu’il a frôlés en compagnie d’une femme ou pour l’amour d’elle… Au milieu de cette épopée il maîtrise tout à fait l’art de laisser jaillir un portrait net. Un seul. Le portrait d’une seule femme parmi toutes les femmes aimées : « dans le rouleau d’une vague d’écume/ton visage en filigrane est apparu,/avec ce reflet d’âme gitane. » (G.M.)

franco_13 180

10. Au cœur des ténèbres

Au cœur des ténèbres
Et des brumes visqueuses,
L’empreinte du temps s’interroge
Sur les ombres du passé.
Face au retour des effarés
Ployés sous l’hypocrisie
Des paroles mensongères,
Blessés par le fardeau
Des promesses vénales,
Le paysage devient irréel.
Au seuil du passage
Le sage seul attend,
Dans un champ de lumière
Le temps des résurgences.

10. Plus souvent, notre poète, perturbé et parfois annihilé par les tragédies qui éclatent partout dans le monde, essaie de pactiser avec la mémoire : « au cœur des ténèbres/et des brumes visqueuses,/l’empreinte du temps s’interroge/sur les ombres du passé. » (G.M.)

franco_11 180

11. Le monde s’est inversé

Le monde s’est inversé
Sur le miroir transparent
Des eaux matinales.
Impassibles sentinelles des écluses,
J’ouvre à deux battants
Les portes aux rêves fluviaux,
Qui reviennent de lointains
Pays aux immortelles légendes.
Je touche à l’ineffable
Aux impalpables transparences,
Aux images diaphanes,
À la femme de cristal.
En ce monde renversé
Je ne suis plus que fumeroles.

11. Il arrive cependant qu’il soit obligé de déclarer : « En ce monde renversé/je ne suis plus que fumeroles. » M.B. héberge alors dans sa poésie sensible et généreuse les tragédies insensées du monde contemporain. Dans sa contrariété il est toujours combatif. Fort de ses intuitions et prévoyances de poète il confie toujours que le monde s’en sortira. Mais parfois il faut s’asseoir sur la pierre nue et attendre. G.M.

franco_12 180

12. Le silence s’habille

Le silence s’habille
D’une chasuble de prières,
Mains jumelées,
En voute de cathédrale,
Gardiennes de l’unique
Point de lumière
Seul relai d’espérance
Au cœur de la nuit.
Le silence se met dans l’attente
Du miracle comme passage
D’un point de dérobade,
Franchissant et rapprochant
Des rives troubles de l’absence.

12. L’artiste M.B., comme tous les hommes, est seul devant tout ce qui se passe hors de lui. Il essaie d’accomplir sa mission avec enthousiasme et générosité. Au jour le jour, il se demande si cette chance d’être et de donner lui sera toujours accordée. Et, comme il peut, selon ses croyances et sensibilités, il prie : « mains jumelées,/en voute de cathédrale,/gardiennes de l’unique/point de lumière/seul relai d’espérance/au cœur de la nuit. » (G.M.)

franco_14 180

13. Demeurer dans la permanence

Demeurer dans la permanence
D’une observance insoupçonnée,
Traquer l’image intuitive,
Devenir attentif au moindre indice,
Du plus intime signe,
Furtif ou insolite.
Capter ce qui se voile au regard,
Le fixer, le pérenniser,
Conjuguer dans la fraction de seconde
L’objectif, le motif, la lumière,
Et l’instant d’un « déclic » frôler
L’éternité !

13. Dans ce dernier poème, se reliant naturellement au côté « intuitiste » de sa poésie, M.B. ne s’empêche de désirer de sortir un jour, pendant rien qu’un instant, de sa stricte et laborieuse destinée. Et voilà l’art de tendre vers un but invisible, en dehors de notre portée d’hommes : « conjuguer dans la fraction de seconde/l’objectif, le motif, la lumière,/et l’instant d’un “déclic” frôler/l’éternité ! »
Ce dernier poème représente un évident trait d’union avec cet « au-delà cosmique » des tableaux de Franco Cossutta, où se réalise, selon Michel Bénard même, « une communion avec l’infiniment grand et l’infiniment petit. Son regard intérieur nous place au seuil de l’innomé, de l’innommable et de l’ineffable. Par cela son œuvre devient intangible, intemporelle ! Dans la solitude méditative et le silence de son atelier cet artiste insolite communique avec l’univers, ce fait catalyseur, relai de transmission des lois que le principe universel lui insuffle. Face à une œuvre de Franco Cossutta nous transgressons toutes les notions artistiques habituelles, même les plus minimalistes ou conceptuelles. Ce voyage cosmique est peut-être la révélation inconsciente d’une nostalgie de l’ailleurs ! » (G.M.)

franco_15 180

Textes : Michel Bénard

Tableaux : Franco Cossutta

Commentaires : Giovanni Merloni

franco 1 180

« Et pourtant je vous tends mes paumes déçues » (débris de l’été 2014 n. 18)

11 jeudi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

≈ 3 Commentaires

Étiquettes

Ugo Foscolo

débris été 2014 180

« Et pourtant je vous tends mes paumes déçues » 

« Quand on pense qu’on peut enfin résoudre un problème, le problème a changé… », disait dans sa redoutable sagesse le mythique Mao Tse-Toung. Et bien sûr, les contextes aussi changent. Donc notre mesure ainsi que notre sentiment du temps évoluent ou précipitent en fonction des hommes qui s’installent au pouvoir et aussi des hommes qui nous racontent la contemporanéité. Tandis que les marées suivent des règles constantes et prévisibles et que les vents du nord ou de l’ouest gardent leur nom légendaire, les hommes gardent ou gâchent les trésors que d’autres hommes leur laissent, dans un hasard terrible et mystérieux.

002_depuis les remparts 180

Saint-Malo, le Corps de Garde, 2014

« D’ailleurs, ici tout est beau, tout flotte dans un incroyable équilibre entre Nature et Culture », on peut le dire encore aujourd’hui lorsqu’on s’accoude aux remparts de Saint-Malo.
Cependant, si je ferme les yeux, je ne peux pas jurer qu’une telle conscience de la valeur d’un patrimoine (naturel, culturel, humain) soit vive et respectée de la même façon à Dubrovnik ou à Rhodes ainsi qu’à Nettuno, là où des citadelles entourées de remparts, avec une certaine ressemblance avec Saint-Malo, surgissent près de la mer.

003_nettuno 180

Nettuno, 1978

Quand je rouvre mes yeux, je me sens provisoirement à l’abri : une certaine idée de civilisation « résiste », malgré les changements terribles du troisième millenium désormais entamé. En même temps, je m’attarde volontiers sur ces mots listés au hasard comme autant de cartes postales : Nettuno, Rhodes, Dubrovnik. Des localités que l’aventure m’a fait frôler, seul ou en bande…

004_sur les remparts 180

Saint-Malo, les remparts, 2014

Il y a huit ans pile, le 11 septembre 2006 nous débarquâmes à la gare de Bercy, ma fille et moi, avec le glorieux « Palatino ». Le même train pendulaire qui avait inspiré Michel Butor pour son incontournable « Modification ». Un livre que j’aurais lu plus tard, en me rendant compte, grâce à lui, que mes deux pôles n’étaient pas que les deux Panthéons (de Rome et de Paris) et que même en me « modifiant » profondément au cours des premières années depuis l’installation… une décision très nette avait été déjà tranché lors de mon premier été « tout français ».
Maintenant, je peux me considérer comme un parisien, ayant eu la chance d’appartenir à une génération « communarde » à l’esprit ouvert et disponible au dialogue, dont j’ai « retrouvé » ici nombreux représentants. Et pourtant, beaucoup de questions s’accoudent à mon rempart.
« Est-ce que j’ai pris cette décision assez radicale, pas trop différente vis-à-vis d’un départ volontaire pour la Légion étrangère, rien que pour éviter d’en prendre d’autres, encore plus difficiles ? »
« Avais-je vraiment tout fait, puisant dans ma patience et dans mes talents pour tenir le coup ? »
« Ai-je en définitive recouvert d’une apparence hardie une honteuse renonce ? »
« N’ai-je pas fait, au final, le même choix du fameux Guépard qui avait tout changé pour rien ne changer ? Qui était-ce, Garibaldi, dans mon destin particulier ? »

005_les deux marées 180

Saint-Malo, embarcadère de la compagnie Corsaire, 2014

Je ne peux pas répondre.
Je me rassure en me disant que le centre de ma vie m’a suivi. Ici à Paris je suis le même sujet que j’étais à Rome et à Bologne ainsi que pendant mes héroïques vacances à Procida et à Cesenatico.
Je me console en voyant qu’ici j’ai trouvé des choses que je désirais, qui m’étaient essentielles. Un peu plus d’ordre dans la même confusion de la vie. Un peu plus d’écoute, quelques petites reconnaissances en plus… Ce peu c’est déjà beaucoup.
Ici, j’ai des amis et j’ai déjà traversé le deuil avec la disparition de quelques-uns de mes nouveaux proches…
J’aime Paris. Comme je l’ai déjà écrit plusieurs fois, elle est la plus belle ville du monde parce qu’elle a su croître harmonieusement, en dépit des coups violents de l’Histoire, en gardant son identité ainsi que sa mesure humaine.

006_rodi 180

Rhodes, 2005

Je ne suis pas complètement seul. Ma famille m’a suivi… Nous parlons entre nous dans notre langue, tout en évoquant ce monde au-delà de la mer et des montagnes auquel nous avons appartenu et qui nous appartient encore… Il est présent dans nos discussions, dans nos rêveries, dans notre façon d’entendre la nature, la culture, l’amour… Et pourtant, au fur et à mesure que les années s’écoulent, l’Italie glisse de nos mains avec de petits effondrements.
Si on pouvait imaginer pour un instant toute l’Italie surprise par la nuit, avec ses milliards de petites lumières tout au long des routes, coagulées en essaims plus serrés en correspondance des petits villages… J’imagine, chaque fois que je me cale dans la nuit parisienne, qu’une de ces lumières (ou lucioles) s’éteint de but en blanc. Une rue, une balustrade, un pré, une cour avec un arbre au centre, un trottoir aux ombres nettes… un boulevard sous la pluie, un escalier de pierre, une porte, des voix… tout cela disparaît d’un coup de ma vue sans faire de bruit, sans que je n’en sache rien, sans avoir même le droit de protester.

007_1965 dubrovnik 180

Dubrovnik, 1965

La plupart des lieux qui m’étaient familiers vivent sans moi, se prenant la liberté de garder ou changer leur apparence sans demander mon avis… Je considère cela comme insupportable jusqu’au moment où une voix taquine m’exhorte à réfléchir : « On peut s’éradiquer des lieux, me dit-elle, mais combien regrette-t-on l’absence des personnes qui ont compté pour nous ? » Oui, c’est vrai, ce sont les personnes qui me manquent.
« Ma io deluse à voi le palme tendo » (« Et pourtant je vous tends mes paumes déçues »).
Le regret fusionne avec le remords. « Quand on pense qu’on peut enfin résoudre un problème, le problème a changé… » Et voilà que le fugitif plein d’enthousiasme se retrouve au centre du gué :
« Ni viande ni poisson, je ne peux pas garder deux amours, comme celui de la chanson. Rome s’éloigne de plus en plus de Paris et, en même temps, la nostalgie devient dévorante rien qu’à songer à tel ami, à telle amie, au frère, au fils, à la cousine… Huit ans, c’est encore peu pour me dire intégré dans cette nouvelle réalité. Ces mêmes huit ans représentent déjà un temps énorme s’ils doivent mesurer la désintégration vis-à-vis de ma vie précédente. En dehors d’un tout petit groupe de gens rentrant en général dans ma famille, personne ne se sent en devoir de me chercher pour me dire ce qui se passe. Personne ne m’avertit de la mort de quelqu’un qui pourrait m’être cher. Car j’ai abandonné mon pays, donc je suis mort, à mon tour, le premier. Il ne me reste alors qu’avancer, comme Orphée, sans me tourner en arrière. Dans ma marche, je rencontrerai toujours en contretemps les nouveaux morts et les nouveau-nés de mon pays aimé. En même temps, puisque partir c’est mourir un peu, je trouverai un jour la force d’accepter ma disparition… et de saluer avec un sourire ma nouvelle naissance. »

Voilà ce que pourrait penser un sujet fort nostalgique que la paresse empêche de maintenir un lien équilibré avec les personnes qui comptent dans sa vie précédente. Et voilà la leçon de cette impressionnante échéance huit ans depuis. Je vais tout de suite me renseigner.

008_biscione_amici - copie

Campo de’ Fiori, 1978

Giovanni Merloni

L’œuf, la poule et la liberté (débris de l’été 2014 n. 17)

09 mardi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

≈ 6 Commentaires

001_uovo gallina libertà def 180

L’œuf, la poule et la liberté

Parmi les nombreux sujets que je voudrais exploiter, il y a eu toujours celui du sens qu’il faudrait savoir donner au Temps. En fait, quoi qu’on fasse ou qu’on essaye, le Temps coule à côté de nous (et sous les ponts bien sûr) avec une splendide indifférence.
D’ailleurs, ce Merle moqueur (toujours en train de nous encombrer ou nous échapper) semble s’amuser assez devant nos efforts maladroits de lui tenir tête.
Nos frustrations le gâtent, nos illusions le hissent sur le plus haut piédestal.
Si un jour devions-nous le rencontrer, il serait même capable de nous dire à brûle-pourpoint : « Est-ce que je vous ai demandé quelque chose ? »
Je songeais, ce matin, à cette rentrée de septembre qui va sanctionner le terminus de la brève course d’un bus peuplé des « débris de l’été 2014 ». Je pensais à cette rentrée située huit ans pile après mon débarquement dans la ville des lumières (et des frères Lumière) ou, si l’on veut, dix ans après cet automne 2004 où je dessinais comme un forcené… tout en essayant de me souvenir des années terminant par quatre…

002_uovo gallina libertà 180

En septembre 1964, à la sortie du lycée de mes dix-neuf ans pas encore accomplis, je dus prendre pas mal de décisions. Il me semblait être vieux, et pourtant sain et sauf sur cet embarcadère de pierre qu’heureusement la vague océanique des troubles du passé ne pouvait pas atteindre.

003_uovo gallina libertà 180

En septembre 1974, au beau milieu d’un travail finalement intéressant et engagé, à Bologne, je ne voulus pas me soustraire à mon difficile destin d’homme et de père. On peut dire que le même jour qu’une sorte de « gloire » me câlinait en m’accueillant comme dans une cour de princes dans le palais d’Atlas du Roland furieux… mes engagements humains et amoureux m’en éloignèrent brusquement.

004_uovo gallina libertà 180

En septembre 1984, après une espèce de parenthèse colorée dans les nimbes d’une maison tour au beau milieu du vacarme débonnaire du centre de Rome, je me voulus charger de changements, de déménagements, de durs et monotones voyages pendulaires. Mais paradoxalement, dans le maximum du sacrifice, un espace heureux se dégagea, de plus en plus important… lorsque ma peinture se rencontra avec l’opéra lyrique de Mozart…
En même temps, en Italie comme partout, de grandes mutations s’affichaient… Alors que je me sentais déjà vieux, déjà étranger vis-à-vis des enthousiasmes révolus des années 1960 et 1970… j’étais sans le savoir en deçà de modifications encore plus impressionnantes et profondes…

005_uovo gallina libertà 180

En 1994, tandis que mes voyages à Bologne devenaient de plus en plus rares, je m’aperçus de but en blanc que Rome aussi était belle et charmante. En même temps, je découvrais la psychanalyse. Mes deux fils ainés se faisaient adultes, ma fille cadette, juste en septembre, accomplissait ses neuf ans… Et le destin m’offrit de grandes satisfactions dans le travail d’urbaniste ainsi que dans l’écriture… Finalement, entre mes quarante-neuf et mes cinquante ans je m’aventurai dans le roman.
Pourtant, tout en me demandant si c’est l’œuf ou la poule qui vient le premier, tout en rêvant de vivre dans une sorte d’illusoire liberté… je ne cessai pas pour autant de me compliquer la vie.

006_uovo gallina libertà 180

En 2004, de mes cinquante-neuf ans, je n’avais pas encore acheté une malle pour y stocker mes nombreux « enfants » illégitimes. Je dessinais et j’écrivais mes textes poétiques sur un téléphone portable « palmaire » qui m’obligeait à des vers plus étroits qu’une cravate de torero. Il existait déjà Internet ainsi que le mail art… mais je n’étais pas encore devenu un blogueur.

007_uovo gallina libertà 180

Voilà. En septembre 2014 je suis encore dans un endroit de passage, plein de bagages inutiles, comblés de photos et de souvenirs flottant dans un agréable désordre. Je n’ai pas vraiment entamé le rangement de mes choses dans une véritable malle. Je me demande d’ailleurs si cette malle doit avoir la forme d’un œuf ou celle d’une poule. Je me demande aussi où est la liberté…

Je me demande surtout, finalement, ce que je peux réellement faire, au jour le jour.
Entretenir un blog ? Bien sûr.
Publier mes poésies, du moins un ou deux recueils parmi les plus importants pour moi ? Bien sûr que oui.
Peindre de petites gouaches tout en revenant à certains grands tableaux qui attendent depuis des années (comme la « Traviata », par exemple) ? Oui, ce serait une joie.
Vivre ?

Je ne peux pas tout faire. Même si je renonçais à vivre, je ne pourrais pas faire bien toutes ces choses en même temps. Se mêlant au vent et aux tempêtes, le Temps moqueur m’attendrait au passage pour me flanquer de gifles.
Je suis un peu fatigué aussi, ayant maintenant le même âge où Jean Jacques Rousseau se plaignait de la lenteur de sa tête. Il fatiguait, c’était l’âge. Et moi aussi, je vous l’avoue, j’ai la tête fatiguée, de temps en temps. L’aide extraordinaire que m’offrent les nouvelles technologies est d’ailleurs tout à fait contradictoire. Si d’un côté elles me soulagent plus qu’une secrétaire dévouée, il est vrai aussi qu’elles me poussent trop facilement à des élans d’omnipotence dangereuse et même néfaste… On ne se fatigue plus à dicter son manuscrit à une belle dactylo… et pourtant l’on risque de brûler son cerveau en rangeant de façon obsessionnelle tous nos messages électroniques dans des boîtes plus ou moins « intelligentes »…

Je ne trouverai aucune véritable liberté en me dérobant vis-à-vis des orgueilleux engagements que j’avais assumés il y a quatre jours. Je ne la rencontrerai pas non plus en changeant dorénavant de vitesse. Mais, voilà, même si cela ne me donnera pas la chance de trouver ma formule magique, c’est-à-dire le juste milieu entre l’œuf et la poule, ma contrainte est désormais fixée. Je serais là, ici sur ce blog, tous les mardis, les jeudis et les dimanches. Et j’y serai librement.008_uovo gallina libertà000 180Giovanni Merloni

Elle, la vie, mon amie (Solidea n. 22)

08 lundi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

≈ 1 Commentaire

Étiquettes

Solidea

001_elle, la vie 180

Giovanni Merloni, Fenêtre, septembre 2014

Elle, la vie, mon Ariane
est badine et gitane
moelleuse et abrupte
tel un corps sans la croûte.

Elle n’a pas de raccourcis
ni de haltes jolies.
Citadine ou paysanne
elle dévore nos âmes.

Tôt ou tard, nous sortons
d’un petit bonheur bref
pour rentrer derechef
dans un malheur qui dure.

La vie est une torture
de plaisirs inacceptables,
ou alors, dans le sursis
c’est un zapping désagréable
de casseroles et tapis.

Avec toi, je voudrais bien
(qu’il fasse gris ou serein)
de toute façon la vivre,
cette vie de hauts et de bas
mais elle ne veut pas
chavirer, joliment ivre,
dans le compas de mes pas.

Elle, ma vie, mon amie
c’est un gâteau candi
le souvenir de ton cri
désormais englouti
dans un puits…

Giovanni Merloni

Un amour de loin

06 samedi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in auteurs français

≈ 3 Commentaires

Étiquettes

Jacqueline Risset

001_lo scugnizzo 180

Giovanni Merloni, Il borgataro (1), août 2014

Le dernier dimanche 6 avril, j’avais publié un article consacré à un texte poétique de Jacqueline Risset, dans lequel figurait aussi, pour la première fois, une lecture de ses vers par la voix de Gabriella Merloni.
Quelques jours après, par une étrange moquerie du hasard, pendant une nuit de travail intense, j’avais effacé par erreur cet article sans m’en apercevoir tout de suite. Les documents servis pour le confectionner étant éparpillés en plusieurs endroits de l’ordinateur, je n’ai plus eu le temps de le reconstituer.
D’ailleurs, j’ai pris ce petit contretemps comme un signe de la destinée. Je me suis petit à petit convaincu que c’était un article mal tourné, que mon commentaire y prenait trop de place vis-à-vis du texte de l’auteur, que beaucoup de temps était passé… Enfin, cette citation n’aurait pas ajouté grand-chose à la connaissance de Jacqueline Risset. Bref, j’avais décidé de supprimer cette « fouille inachevée » pour y revenir après, dans un moment plus favorable.
À présent, si l’on va sur ce blog et l’on y cherche cet article, on ne le trouve pas.
Et pourtant, évidemment, un lien inattendu est resté en vie. Je me suis en fait émerveillé en voyant que cet article, hier, a été apprécié par une lectrice.
Quand je suis allé voir le profil de celle-ci, j’y ai appris la nouvelle effrayante de la mort de Jacqueline Risset.

Aujourd’hui, vendredi 5 septembre, son corps est exposé au Centre Culturel français de piazza Campitelli à Rome. C’est là qu’on parlera d’elle, c’est là que je voudrais être, maintenant.
Dans un tweet très poignant, l’écrivaine Sandra Petrignani a esquissé un portrait de Jacqueline absolument précis : « Ci lascia improvvisamente #JacquelineRisset: intellettuale e poeta italianista, traduttrice di Dante in Francia e sua biografa…. Amica… » (« Elle nous laisse à l’improviste J.R. : une intellectuelle et poète italianiste, traductrice et biographe de Dante en France… Une amie… »)
J’aurais envie, maintenant, de retravailler le matériel que j’avais utilisé pour cet article disparu, en témoignage de mon « amour de loin » envers Jacqueline, ce personnage incontournable qui a connu Rome dans les glorieuses années soixante et soixante-dix, y rencontrant bien sûr Fellini et Pasolini tout en y instaurant des rapports profonds avec les intellectuels (comme Giovanni Macchia) et les poètes italiens d’avant-garde.
Maintenant, je ne suis pas en condition de le faire. Je me bornerai donc à quelques petits mots.
Elle a eu le mérite incontesté de traduire Dante en français en établissant à partir de là un pont solide entre les deux cultures cousines.
Mais, pour moi, elle est surtout une artiste, une poète, une grande. Elle a peut-être payé au cours de sa vie un prix très ou trop élevé pour ce choix de se plonger dans une culture et une langue étrangère tout en restant intimement et jusqu’au bout une poète française.
Après sa mort, cette mort soudaine, qui laisse tout le monde dans un état d’affreuse incrédulité… on aura d’ailleurs le temps d’apprécier l’unicité de cette créatrice géniale et sensible dont je n’oublierai jamais L’amour de loin (Flammarion, 1988), merveilleux hommage-réinterprétation de l’œuvre poétique de Jaufré Rudel.

002_jacqueline risset copie 180

Jacqueline Risset, le 6 juin 2003 à Rome, lors d’un séminaire
consacré à Marguerite Yourcenar

Giovanni Merloni

(1) Jeune sous-prolétaire des faubourgs de Rome, personnage particulièrement cher à Pier Paolo Pasolini (1922-1975)

Hier est un autre demain (#vases communicants septembre 2014)

05 vendredi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, les échanges

≈ 5 Commentaires

Étiquettes

vases communicants

Pour nos vases communicants (1) de la rentrée littéraire, nous avons voulu mêler nos mots en une pièce de théâtre. Aussi vous pourrez pareillement lire nos répliques ici et sur l’emplume et l’écrié.
Nous demandons humblement à notre public des vases de nous pardonner la longueur du texte, mais notre plaisir nous empêchait de quitter la scène !
Théâtralement vôtres,
Ève De Laudec et Giovanni Merloni.

001_l'actrice 1994 180Giovanni Merloni, L’actrice, 1993

HIER EST UN AUTRE DEMAIN
Pièce en 1 acte
D’ Ève De Laudec  et Giovanni Merloni

Avec
Jeanne Bréhant, la comédienne,
Henri  Pylat, le metteur en scène.

Scène 1

Décor : Un théâtre. La scène coté jardin, la salle qu’on suggère coté cour. Sur scène un fauteuil, une chaise devant un bureau. Sur le bureau, une lampe et des feuilles dispersées. Dans un coin une psyché. Les rideaux rouges sont ouverts.

Jeanne est déjà sur scène. Assise dans le fauteuil. Impatiente, elle tape du pied, se lève, rajuste son grand chapeau devant la psyché en faisant des mines, se sourit, se détourne.

JEANNE (soliloque)
– Quelle curieuse sensation que se retrouver sur les planches…Après si longtemps…Des années d’oubli, sans la moindre proposition de rôle…Le public m’a trahie…Et enfin une proposition …J’ai une peur du diable…Ne pas le montrer, surtout… Etre l’autre, celle qui ne doute pas de son talent… Légèreté, légèreté…
Entre Henri, appuyé sur une canne.
Ah mon chou, j’ai failli ne pas t’attendre ! Tu m’avais dit 16h ! Sais-tu que j’ai foule de rendez-vous ? Le temps est si abstrait ! Pour que tu me parles de ton projet de pièce, j’ai réussi à caser une demi-heure, entre mon rendez-vous avec Fanny et la générale de Trahison au Vieux-Colombier. Réjouis-toi mon chou, une demi-heure en ma compagnie pour redorer le blason de ce vieux théâtre dont tu viens d’hériter ! Elle est morte à point nommé, ta vieille maîtresse richissime !
Je te préviens, je décide de mon texte et du rôle masculin pour me donner la réplique afin qu’il ne me fasse pas de l’ombre ! Tiens, Francis Huster par exemple ! Oh, ne me dis pas qu’il est plus jeune que moi, je suis…

HENRI (lui coupant la parole)
– Donnez-moi une minute encore… juste le temps de vous dire bonjour… Même s’il faudrait l’effacer du calendrier, ce jour-ci ! Je suis en retard, ma splendide, parce que… Je ne trouve plus la copie de mon scénario! J’ai dû rentrer à la maison la chercher… Partout ! Volatilisée… Tandis que mon ordinateur est en panne ! Heureusement… Vous avez l’autre copie, n’est-ce pas ? Oui, vous êtes radieuse aujourd’hui et j’en suis tellement ravi… On s’arrangera. Et pourtant, je vous avoue que je me sens fort contrarié. Est-ce que Louise, avant de mourir, a tout organisé ? « Après moi le déluge », disait-elle avec une insistance de plus en plus gênante… C’était banal aussi ! « Je m’appelle Henri, pas Louis comme toi ! » lui répondais-je…

JEANNE
– Henri ! Ai-je donc tant vieilli que tu ne me tutoies plus ? Est-il donc si loin ce temps où l’on m’appelait Mademoiselle ? Ah, le Français, ça avait quand même une autre allure que ton bouiboui ! Mais en souvenir de notre longue amitié, je donnerai le meilleur de moi-même, dans cette pièce que j’ai tout juste parcourue,
(en aparté) en fonction du contrat que l’on signera…
Il faudra d’ailleurs revoir des passages, mon chou, j’ai constaté qu’il y a deux scènes où je ne suis pas ! Rassure-moi ! Tu ne l’as pas mise sur internet, ta pièce, j’espère? On m’a dit que mettre des œuvres sur la touââle s’avérait dangereux, des corsaires peuvent te la voler !
Quant à Louise, c’était une vieille bique, mais je reconnais que son déluge a de la classe !

HENRI
– Sérieusement, je n’ai plus la pièce sur moi. On me l’a peut-être piquée et maintenant elle vole dans le nuage virtuel. Partout et nulle part… Et j’ai peur que le texte que tu as… Oui, bien sûr on se tutoie, je t’en remercie… (Il s’interrompt un instant pour embrasser Jeanne. Le public s’aperçoit tout de suite qu’ils se connaissent depuis longtemps et qu’un élan réciproque est prêt à exploser. Essayant de retrouver le même ton confidentiel qu’avant, Henri reprend) – Je disais que la copie que tu as dans tes mains, ce n’est pas la dernière version de la pièce… Je te propose alors de laisser tomber et de repartir à zéro…

JEANNE
– Repartir à zéro, comme tu y vas ! Je commençais à me projeter dans le texte que j’ai en main. Que les metteurs en scène sont donc inconstants de nos jours! Mais ton idée est séduisante, prenons des risques, partons de rien, créons ensemble, j’aurai ainsi un rôle sur mesure. As-tu l’intention de jouer dans ta pièce ?

HENRI
– Oui, mais ne t’inquiètes pas. Je n’ai aucune intention de prendre le dessus ! Je te parle franchement, au nom de notre… amitié, comme tu dis (Il élargit les bras). Une amitié intacte, tu vois ? D’ailleurs, je serai tellement engagé dans la mise en scène, que mes apparitions seront beaucoup moins importantes que les tiennes. Au contraire, regarde, tu seras toujours sur le plateau. Tu auras en plus le droit… la distinction de t’asseoir sur ce fauteuil, toi seule… Je resterai debout, et peut-être, dans une scène finale, je m’agenouillerai près de toi !…

JEANNE (éclate de rire)
– Si tu me laisses le fauteuil, je crois que je vais me laisser tenter ! Avoir un homme à ses pieds, même au théâtre, cela ne se refuse pas !

HENRI
– Au temps du lycée, te souviens-tu ? Tu étais mon idole… Tu écrivais des petits textes de théâtre, tandis que le professeur de philosophie, qui avait un penchant pour toi, lui aussi…

JEANNE (Elle se tait un instant, songeuse)
Si je me souviens ? Le lycée… Si loin, et pourtant si proche… Comme hier…J’avais de longs cheveux blonds emmêlés que je nattais chaque soir pour que tu les vois onduler le matin… Je faisais exprès de m’assoir au bureau juste devant toi… Et j’imaginais toujours que tu aurais le premier rôle dans mes pièces… Elles n’ont jamais été jouées…
(Elle se reprend) Oh, ce barbon de professeur de philo à l’haleine fétide qui me parlait dans le cou en me citant Platon « Existe-t-il plaisir plus grand ou plus vif que l’amour physique ? Non, pas plus qu’il n’existe plaisir plus déraisonnable » ! Te souviens-tu, mon chou, que tu voulais lui faire mordre la poussière ? Oui, tu jouais déjà la grande scène de jalousie !

HENRI
– En ce temps-là, c’était moi qui avais l’ambition de faire l’acteur, tandis que toi, tu te prenais pour un metteur en scène d’avant-garde, anticonformiste… Tu avais cette blouse blanche, avec au moins dix boutons dans le dos. Un jour, tu me demandas de boutonner ta blouse. J’étais fort maladroit, même si alors je n’avais pas besoin du bâton… Te souviens-tu ? J’étais concentré avec tous ces boutons, et tes cheveux, et ton parfum… lorsque la voix du professeur a brisé l’air poussiéreux à hauteur d’homme : « Py-laaaa-t ! »
Tu vois, je voudrais commencer notre pièce avec cette scène… ensuite nous pourrions reconstruire de quelque façon la fameuse promenade au parc floral…

JEANNE
– Oh quelle horreur cette blouse ! Mais ça aura un petit coté érotique dans la scène, les boutons dans le dos. Bonne idée pour le début de la pièce, tu m’effeuilles, tu m’effleures, dans la cour du lycée, ou plutôt tu déboutonnes ma blouse pour m’emmener au parc floral. (En minaudant) Quoique je ne peux quand même pas jouer mon rôle jeune, je ne passerai pas pour une ingénue, à moins que… avec une blouse … et de dos…Louis Jouvet disait que le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible. Je serai l’invisible (Elle rit). Tu sais, je vais t’avouer une chose…Au parc floral, j’étais très fière de me promener avec toi, tu étais si beau. Et j’espérais, j’avais une envie folle …que tu me dises…Que tu me dises…
(Elle se détourne)

HENRI
– Voilà. Si tu n’étais pas tombée enceinte juste à la fin du lycée, à dix-huit ans, si je ne me trompe pas… Si tu n’avais pas subi la distraction de ton père ni le désir impérieux de ta mère d’avoir une petite fille à pouponner, tu n’aurais pas épousé ce truand sans art ni part… Excuse ma sincérité, mais je le fais juste maintenant, à une telle distance de temps… pour mieux entrer dans la pièce… Si tu n’avais coupé net cette fleur en train de s’épanouir entre nous, j’en suis sûr, je n’aurais pas fait, à mon tour, à vingt-trois ans, une connerie pareille… Excuse-moi l’expression ! À défaut d’une telle bêtise il n’y aurait pas eu Louise… Elle ne se serait pas installée au milieu de toutes mes ruines, en les empirant…

JEANNE (un peu énervée)
– Les si sont source de regrets. Je n’aime pas les si. J’ai toujours assumé mes décisions, tout autant que l’anticonformisme que tu as évoqué ! Et je ne regrette pas ma fille, qui suit brillamment mes traces. En effet je l’ai eu à dix-huit ans, j’ai été aussi une jeune grand-mère. Mais tu t’es tu, ce jour-là, au parc, et j’ai accepté ce destin de femme d’aventurier de la finance. Bien vite quitté d’ailleurs ! Et sais-tu pourquoi j’ai embrassé la carrière de comédienne ? En dehors du fait que je ne suis bien que sur les planches, j’espérais secrètement qu’un jour, dans les coulisses, je te retrouverais !
(Avec amertume)
J’ai mis mon bonheur de femme dans les bas cotés de ma vie. Pourquoi as-tu laissé la fleur se faner ? Il suffisait de l’arroser, de lui parler pour qu’elle s’ouvre à ton soleil, de lui murmurer ce que seule une fleur sait entendre…Tu me parles de fleur, sais-tu que le Petit Prince et sa fleur m’ont toujours accompagnée ? Est-ce un signe ?
Ta Louise aura au moins eu l’avantage de t’assurer le vivre et le couvert, et même un peu plus puisqu’elle n’a pas emporté son théâtre dans son arche de Noé! Tu es enfin libre ! Moi aussi, d’ailleurs…Sauf que moi je ne porte pas un théâtre, c’est lui qui me porte ! Est-ce un signe ?

HENRI
Maintenant, tu touches un point faible. Car nos vies se rencontrent mais se croisent aussi…

JEANNE
– Que veux-tu dire par là ? Nos vies ? C’est ce travail sur la pièce qui nous réunit aujourd’hui ! Car nos vies ne sont que comédie. Ou tragédie si l’on compte nos cadavres laissés dans le placard ! Penserais-tu que cela va engager nos vies, en dehors du contrat qui va nous lier ?

HENRI
– Tu vois, j’étais venu plein de bonnes intentions, avec mon nouveau canevas dans la tête, prêt à entamer avec toi une discussion acharnée, pour te convaincre… Mais de but en blanc, depuis qu’on a remis en place le « tu » entre nous, je m’aperçois que ma vie a changé. Radicalement. J’avais cru, pendant des décennies, que mon seul désir était de m’emparer de ce caravansérail, de devenir le maître absolu de ce parterre, de ces décors, de ces gens qui l’animent avec leurs vies quotidiennes, beaucoup plus intéressantes, d’ailleurs, que ce qu’on lit et qu’on crie, à partir de ces textes problématiques, de ces histoires décadentes… En te voyant, je me suis rendu compte que j’aspirais à autre chose.

JEANNE (avec emphase)
– Autre chose ? Toi, mon chou, l’homme des pièces engagées, le pourfendeur des causes perdues que tu montais en pièces à succès, toi que j’apercevais entouré de papillons de mains baguées, tu voudrais me faire croire que tes retrouvailles avec la vieille chenille que je suis réveillent enfin ta conscience ? (en aparté) Ou serait-ce ton cœur ?

HENRI
– J’ai toujours bossé, je me suis chargé de devoirs et d’ennuis pour remplir un vide… Il n’y a pas eu que Louise, au cours de mes tournées et de mes festivals. Je me réjouissais, bien sûr, des explosions de plaisir et de la stupeur des visages raisonnants ou idiots, uniques ou banals… Mais, derrière le coin, le vide m’attendait…

JEANNE (très émue)
-Tu vois, Henri, ce que tu me dis maintenant, je l’ai si souvent ressenti… Ce vide…Cette solitude dans la foule, dans le vacarme des corps… des corps étreints, moi éteinte… Alors je jouais des rôles de femme heureuse, épanouie, extravagante, démesurée pour tenter d’y croire, d’être une autre… Je pense à une phrase de François (Mauriac) Magnifique et dangereux métier de l’acteur qui consiste à se perdre puis à se retrouver ».
Moi je me retrouvais à chaque fois, dans le vide, quand les spectateurs sortaient de la salle. Et là, maintenant, je te trouve dans mon vide.

HENRI
– Te souviens-tu de notre promenade ? (Henri prend la main de Jeanne, en l’invitant à se lever. Ils font deux pas…) Il y avait une fontaine. Tu m’avais parlé de Rome, d’une fontaine baroque placée contre un palais au milieu d’un quartier… (Jeanne  esquisse un geste) Oui, c’était la fontaine de Trevi, et tu me racontais cela comme si tu étais cette femme fatale, blonde, plantureuse, comme si tu incarnais en fait Anita Ekberg qui ne cesse de briser l’écran avec son étrange fierté… Et moi, je « devais » être absolument Marcello Mastroianni. Tu plaisantais, tu étais très bienveillante envers moi mais au fond, comme tu dis, et maintenant je le comprends, tu attendais quelques avances de ma part que je n’osais pas…

JEANNE
– As-tu seulement imaginé à quel point j’étais fébrile, ce jour-là ? Presque contre toi, je humais ton parfum de jeune homme plein de promesses, j’aurais défailli malgré mon éducation de petite bourgeoise, si tu avais osé. Ah, pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Pourquoi n’as-tu rien dit ?

HENRI
– Ce jour-là, près de cette fontaine, je t’ai résisté. Je me suis créé un alibi pour renoncer à toi. Maintenant, je m’aperçois qu’en renonçant à toi j’avais renoncé à vivre. Mais, depuis lors, j’ai refoulé toute prise de conscience à ce propos. Je n’ai pas vécu comme le personnage incontournable du livre de Marquez…

JEANNE
– L’amour au temps du choléra… ! Je ne t’ai d’ailleurs jamais rendu ce livre que tu m’avais prêté…(2)

HENRI
– Oui. Ce jeune poète pauvre et maladroit, comme moi, s’appelait Florentino, encore un nom évocateur de l’Italie. Tout au contraire de moi, celui-ci a vécu son « attente inexorable » avec la pleine conscience qu’une seule personne pouvait lui correspondre jusqu’au bout…

JEANNE (rêveuse)
– Firmina Daga…

HENRI
– Firmina, quel nom merveilleux et terrible ! Une femme cohérente jusqu’au sacrifice d’elle-même et pourtant elle aussi consciente de porter en soi un seul amour. Oui, mon amie, j’ai passé la vie à essayer de me convaincre qu’on pouvait se consacrer à plusieurs amours, même deux ou trois à la fois. Mais je sais depuis une demi-heure que ce n’est pas vrai. Il n’y a qu’une possibilité.

JEANNE (à voix basse)
– Oui, une possibilité. Une seule, pour ne pas souffrir.

HENRI
– Quand j’ai renoncé à toi j’ai renoncé aussi, sans le savoir, à être comédien, ce que je désirais. D’ailleurs, je n’aurais pu jouer que sous tes yeux ! Ensuite, pour progresser dans le jeu de l’acteur, j’aurais eu besoin de ton enthousiasme et de ta rigueur ! Parallèlement, privée du piédestal de mon amour, toi aussi tu as renoncé à moi ainsi qu’à ton rêve… En deux, dans le seul instant de l’intrusion entre nous du film de Fellini, nous avons perdu à jamais quatre choses !

JEANNE
– Perd-on vraiment à jamais ? Quelle phrase absurde! On devrait dire qu’on perd à toujours. Et ce que l’on perd n’est jamais pour rien, car rien ne se perd, encore moins les sentiments, on peut les transcender, ils sont sources d’inspiration, d’exaltation, de création. (Elle s’enflamme) L’amour ne meurt pas, ne peut pas mourir, je ne le veux pas ! Laisse le passé au passé, nous sommes le présent maintenant. Il arrive que les feux que l’on croit morts ressurgissent encore plus vigoureux, une simple idée de braise suffit à les ranimer. (Elle s’éloigne d’Henri)

HENRI
– Quand je suis arrivé à ce rendez-vous, je t’ai parlé de la fleur à la jambe cassée. Au cours de notre… entrevue — ne t’en es-tu pas aperçue ? — notre amour a explosé. (Il parcourt nerveusement le plateau en long et en large, en soulignant ses propos avec des gestes exagérés) Je pourrais te faire la chronique comme dans un match de boxe : un, je suis arrivé, premier coup… deux, tu m’as tutoyé, un autre coup déjà lourd… trois, le souvenir de la blouse… quatre, la jalousie rétrospective envers ce professeur dragueur d’élèves… cinq, la fontaine ! Là c’est le K.O. Pas question de compter jusqu’à dix. Le boxeur est fini, l’amour a triomphé !… (Il s’arrête pensif, avant d’assumer un ton plus calme et triste) Ensuite… notre amour a flotté librement, douloureusement ou alors il a glissé invisible entre nos corps et nos âmes perdues…. Oui, perdues, Jeanne ! Il faut le dire, maintenant que l’âge et les chagrins nous donnent la force insouciante de parler même des choses les plus insupportables… Notre amour s’est déjà consommé, brûlé, pulvérisé. Et maintenant il est en train de se volatiliser. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas non plus les raisons d’une telle rapidité. Nous sommes, maintenant, comme deux orphelins. Dans un éclair, chacun a perdu à jamais la personne qu’il cherchait depuis une vie. Mais on peut arranger tout cela…

JEANNE (fait quelques pas vers Henri en levant la tête et les bras au ciel)
– Henri ! Ne vois-tu donc rien ? Ils sont là, les papillons, les débris d’amour, les pulvérisés, ils volent autour de nous, il suffit de les attraper, de les réunir…

HENRI (ne l’entend pas, continue sur sa lancée)
– Voilà ce que je te propose. Je te donne mon théâtre et tout ce que j’avais mis de côté pour le sauver et le nourrir. Toi, tu m’as déjà donné ce que j’attendais, sans le savoir, pendant tout ce temps inutile où nous avons vécu séparés… Un grand cadeau : tu m’as transmis un sentiment de la liberté qu’on ne pourrait plus vif et sincère. Il m’a suffi de te voir pour en être imprégné ! Tout cela a déclenché, en un éclair, un épanouissement de la vérité, violent et doux à la fois… Aujourd’hui, j’ai compris ce que voulait dire pour moi être comédien, ou jongleur, ou funambule. Je ne désirais que vivre sans mère ni père. J’ai besoin à présent d’expériences banales, terre à terre, comme les vivait Florentino Ariza. Et toi, tu as besoin de te voir objectivement, à travers le regard des autres. Tu dois forcément te séparer de toi même… (Henri cherche dans la poche interne de sa veste.) Voilà… je te donne la clé ! C’est une clé électronique universelle qui ouvre toutes les portes et fait déclencher toutes les machines théâtrales…

JEANNE (se plante devant Henri)
– A qui offres-tu ton théâtre ? A Jeanne Bréhant, la comédienne, qui resplendira sur les planches vernies, à celle qui se glisse dans la peau des autres, qui est blanche ou noire pour une symphonie tragique ou une comédie, celle qui ne montre jamais son visage tant il est recouvert des expressions volées aux personnages ? Ce ne serait qu’un partenariat, un contrat de plus, qui nous séparerait à jamais. Cette Jeanne-là accepterait sûrement, tant son ego est surdimensionné. Mais si tu l’offres à Jeanne, l’autre, celle qui avait une blouse blanche, celle qui ne porte plus que du noir, celle qui a des frayeurs, qui doute de tout et plus encore d’elle-même, celle qui espère voir enfin son rêve secret se concrétiser, celle restée fidèle à un amour jamais crié et qui n’attendait qu’un mot de lui… (Sa voix se brise) De toi… Cette Jeanne ne voudra pas d’un théâtre dont elle ne saurait que faire : Elle n’a plus de temps pour écrire des vies inventées, elle veut juste vivre une vraie vie de femme aimée, malgré l’âge et la rouille… Et aussi(elle fait un clin d’œil au public) avoir des petits rôles, de temps en temps, juste pour le plaisir de jouer sans courir après les contrats…Et puis, (elle s’approche d’Henri, lui prend les mains) que tu m’emmènes en voyage, tu sais, là où pousse la fleur, là où il y a une fontaine…

Jeanne s’arrête, fixant la petite lumière rouge d’un réflecteur accroché au balcon le plus proche. Avançant comme une somnambule elle rejoint le fauteuil et, toujours au ralenti, elle s’y assied.

HENRI (En s’agenouillant)
– Je voudrais que tu acceptes mon théâtre justement comme preuve de mon amour, Jeanne ! C’est tout ce que je possède, tout ce qui me lie à cette ville, à ce trottoir, à ce petit monde qui nous entoure. Si je le donne à toi, je sais que ce petit trésor tombera dans de bonnes mains… Après, tu peux en faire ce que tu veux…

JEANNE (essayant de masquer son embarras… hoche la tête pour signifier que c’est trop…)
– Mes bonnes mains… Sont-elles vraiment bonnes ? Savent-elles gérer un théâtre ? Mes mains se tordent de douleur, se tendent vers toi à la recherche des tiennes ! Un amour a-t-il donc besoin de preuve ? Je n’en demande pas ! Est-ce si difficile à donner, l’amour nu ?

HENRI
– Si tu savais combien je désirerais entamer une vraie vie avec toi ! Mais je ne suis plus l’homme beau et… costaud que tu regrettes… Je veux dire intimement… costaud ! Je n’ai plus mes vingt ou trente ou même quarante ans qui m’auraient donné cette assurance indispensable… Je suis un peu vieillot, à présent… On devrait vivre sur le fil du rasoir… aujourd’hui c’est beau, on danse, on part en vacances… Demain il fait gris, l’estomac se bloque, on doit s’arrêter dans l’espoir que ça passe… Je ne peux pas prétendre te demander de partager cela…

JEANNE
– (Après un long silence) J’accepte. Je prendrai ton théâtre. Je l’appellerai « La fleur brisée »…

(Noir.)

002_pièce ève-giovanni 1

Scène 2

(Sur scène, une grande table vide. Derrière, le fauteuil. Lumière concentrée sur la table)

(Un factotum arrive avec une grande enseigne peinte sur le bois : Théâtre « La fleur brisée ». Très gentiment il serre plusieurs fois la main de Jeanne en signe d’entente, avant de s’asseoir au premier rang pour assister sans transition à l’événement. Tous les gens présents s’aperçoivent que cet homme maladroit déguisé en factotum est en réalité Henri Pylat)

JEANNE (s’assoit derrière la table, chausse de gigantesques lunettes. Elle lit à haute voix un document)
– Chers amis, cher public, merci d’être venus nombreux à cette première. Comme vous le savez, il y a quelques mois je suis devenue e)propriétaire de ce théâtre, grâce à la générosité de mon cher Henri Pylat (Elle le désigne de la main avec un doux sourire, et s’arrête de lire). J’aurais dû être pleinement heureuse. Mais une petite voix me taraudait à chaque instant, que je tentais de faire taire. En vain. Elle me disait : « Tu te trompes, tu aurais dû suivre ta première impression et refuser ce théâtre. Ce n’est pas ta voie, pas ta vie. Henri l’a voulu ainsi, mais ce n’était pas son désir profond. Il voulait que la décision vienne de toi » Maintenant je sais que le désir d’Henry est le même que le mien…(Elle reprend sa lecture) Je vous annonce donc que je viens de vendre le théâtre. Il gardera le nom de «La fleur brisée» et le nouveau propriétaire s’engage à proposer de temps en temps des pièces d’Henri Pylat… Comme toutes ces pièces à succès que vous avez applaudies ces derniers mois et qui ont permis au théâtre de revivre. Et si bien revivre que nous pouvons enfin partir l’esprit serein… (Elle se lève, pose ses lunettes sur la table et va vers l’avant-scène). Oui, c’est notre rêve à deux… Monter un spectacle de rue près d’une fontaine… Dans toutes les villes du monde !

(Pleine lumière)
(Jeanne descend les trois marches du plateau au parterre. Les journalistes mêlés au public, debouts, sont prêts à applaudir comme si c’était la fin du spectacle. Mais quelqu’un fait signe d’attendre. Henri Pylat se lève. Il a les deux mains occupées. La gauche s’appuie sur sa canne, la droite traîne péniblement une grosse valise sur roues).

HENRI
– Dans toutes les nuits du monde… !

(Dans un vacarme d’applaudissements, Jeanne et Henri traversent solennellement le parterre, passent dans le hall du théâtre avant de disparaître.)

FIN

???????????????????????????????

(1) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

(2) : Dans une petite ville des Caraïbes, à la fin du XIXe siècle, un jeune télégraphiste, Florentino Ariza, pauvre, maladroit, poète et violoniste, tombe amoureux fou de Fermina Daza, l’écolière la plus ravissante que l’on puisse imaginer. Sous les amandiers d’un parc, il lui jure un amour éternel et elle accepte de l’épouser. Pendant trois ans, ils ne feront que penser l’un à l’autre, vivre l’un pour l’autre, rêver l’un de l’autre, plongés dans l’envoûtement de l’amour…

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première et Dernière modification 5 septembre 2014

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

« Pourvu que les rendez-vous ne deviennent pas des échéances » (débris de l’été 2014 n. 16)

04 jeudi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

≈ 1 Commentaire

001_pourvu

Giovanni Merloni, L’intellectuel organique, août 2014

Mes chers lecteurs,
À la veille du rendez-vous des vases communicants de septembre, je voudrais honorer avec vous l’esprit de la rentrée — scolaire, littéraire ou artistique — avec quelques petites réformes.
Comme vous avez bien compris, je ne suis pas un révolutionnaire, même si je garde une tendance (souterraine ou parfois évidente) aux petites rébellions sans conséquence.
Je recherche l’ordre et j’en souffre. J’aime me donner des contraintes sévères et je m’y soumets spontanément moi-même… quitte à en avoir marre… comme ça, de but en blanc, à l’improviste.
On dirait que c’est l’esprit de conservation qui me rappelle l’existence d’un corps, avec ses nécessités, ses soucis et désirs…
Vous savez bien de quoi je parle. Personne ne m’a obligé à publier sur mon blog tous les jours. Et je ne fais pas cela dans le sentiment d’une corvée ou d’une obligation quelconque.
Je le fais, au contraire, très volontiers, car j’ai des choses à dire ou à ranger dans ma tête et j’aime bien faire cela à voix haute, endigué en avance par les réactions de personnes que j’estime… Je ne pourrais que très péniblement renoncer à cette confrontation, à ce rendez-vous avec le blog ne faisant qu’un avec le rendez-vous avec ceux qui le liront… demain, c’est à dire avec ceux qui lisent, par exemple aujourd’hui, ces notes que j’aurai écrit à peu près douze heures avant.
Dans une communication précédente, j’avais essayé de résoudre mes soucis par un hymne à l’irrégularité, que j’ai ensuite essayé de pratiquer.
Mais cela ne fonctionne pas. Dans la myriade de solutions possibles ainsi que de façons de s’exprimer à travers le blog, on voit bien qu’il y a toujours (partout) un troupeau de gens qui ne peuvent pas se passer de publier tous les jours.
C’est comme pour le mariage. J’ai toujours classé l’humanité en deux catégories étanches. D’un côté, ceux qui ne se marient jamais. De l’autre côté, ceux qui se marient toujours.
J’appartiens à cette deuxième catégorie humaine et je fais partie aussi, je ne sais pas pourquoi, du troupeau des gens qui ressentent fort le tocsin matinal qui sonne impérieusement le réveil : est-ce tout prêt ? ai-je ajouté le lien pour expliquer qui était Pisacane ? ai-je contrôlé que la photo puisse s’agrandir ?
Je n’ai d’ailleurs que rarement l’embarras d’un manque d’inspiration ou de nécessité. Ce qui parfois me bloque c’est plutôt une question de forces épuisées, ou alors ce sont de textes que je considère comme inachevés…
Je voudrais que ces rendez-vous librement recherchés et choisis ne deviennent pas des échéances, des Fourches Caudines inexorables.
Et je ne veux pas publier n’importe quoi, juste pour boucher un trou…
Si j’arrivais à une telle alternative, je cesserais immédiatement et je disparaitrais tout en demeurant en vie. Car je préfère toujours le mal-être de la solitude à l’évidence d’une tromperie.
Oui, vous pouvez me visiter quand vous voulez. J’en suis orgueilleux et ravi. Mais je fermerais la porte à tout le monde si je m’apercevais avoir trahi moi-même, ce que je suis effectivement, ce que je veux dire soit dans le registre sérieux (parfois lyrique) soit dans le registre « nonchalant » (parfois picaresque).
Pardonnez-moi pour cette « déclaration ». Je n’avais d’autres buts que celui de vous rassurer à propos de mes sentiments d’amitié et d’estime envers vous tous.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4 septembre 2014

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Un rendez-vous prêt à porter (débris de l’été 2014 n. 15)

03 mercredi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

≈ 3 Commentaires

débris été 2014 180

Il arrive tôt ou tard, et plusieurs fois dans la vie, d’attendre quelqu’un au croisement de deux rues, demeurant debout sur un étroit trottoir baigné par le soleil diagonal du matin ou de la fin de l’après-midi.
Il arrive d’avoir les jambes engourdies et la tête traversée par d’étranges sifflements.
Il arrive d’avoir besoin d’une chaise ou d’un banc public n’ayant d’autre chance, en alternative, que d’appuyer juste un instant une épaule contre l’encadrement d’une porte ou d’une vitrine.

001 180

Tout le monde bouge autour de nous.
Heureusement, personne ne s’aperçoit de nous, de notre béret appuyé tant bien que mal sur des cheveux nerveux, de notre gêne qui serait évidente si quelqu’un ou quelqu’une avait envie de nous examiner.
Nous attendons. La personne concernée n’arrive pas encore au rendez-vous… Nous profitons alors de ce temps d’attente pour rêver ou pour essayer de raisonner…

002 180

Parfois, nous attendons quelqu’un sans qu’il y ait eu un accord pour se rencontrer.
Nous attendons quelqu’un qui passe d’habitude par ce carrefour… Mais il arrive aussi que nous attendions quelqu’un dont nous connaissons très peu les habitudes. Quelqu’un — ou quelqu’une — qui pourtant nous intéresse beaucoup.
Il — ou elle — nous intéresse tellement que nous avons décidé de l’attendre, coûte que coûte, pendant un temps infini… Ou alors de revenir régulièrement, tous les jours à la même heure, avec la contrainte d’une halte qui, selon le calcul des probabilités, donnerait la chance au hasard de nous nous faire rencontrer… une deuxième fois.

003 180

Plus souvent, nous sommes là parce que quelqu’un nous y a convoqués.
D’un ton péremptoire et même pédant, notre ami — ou notre amie — nous a indiqué sans trop de détails le nom d’une enseigne, le nom de la station de bus la plus proche. Ou alors, tout simplement, il nous a dit : « On se voit là… » avant de disparaître dans la foule ou dans le fil gris du téléphone.
Donc nous attendons, en nous interrogeant tout le temps si c’est bien là… qu’il fallait attendre, ou dans un autre endroit complètement différent.
« En disant « là », elle voulait dire « là où on s’était rencontrés la dernière fois »… lors de notre rendez-vous inoubliable qui a duré une journée entière et… une bonne partie de la nuit… »
« Ou alors elle parlait de notre première rencontre ? Oui, d’accord, mais… où était-ce ? »

004 180

En attendant une personne de famille, telles notre mère ou notre femme, la question du lieu du rendez-vous assume d’autres formes. Car c’est nous qui avons décidé l’endroit. Notre angoisse, dès que les premières minutes de retard commencent à s’écouler, c’est que cette figure “indispensable et bien sûr unique” pourrait avoir mal compris le nom du lieu ou l’heure du rendez-vous ou les deux choses ensemble.
En général, ce type d’attente est tellement pénible que nous plongeons facilement dans un état d’indifférence mélancolique et  nous ne voyons plus rien.
Le monde passe à côté de nous comme une multitude d’ombres, et nous devenons nous-mêmes des ombres.

005 180

Aujourd’hui, avec le téléphone mobile, se perdre devrait être plus difficile. Et pourtant, combien de gens ont l’habitude d’éteindre leur portable ou de le faire tomber dans un puits ! J’attends. En attendant, je me rends compte que je suis piégé. Vous souvenez-vous de l’histoire de Marinette chantée par Brassens ? C’est une histoire de rendez-vous ratés. Et pourtant l’homme dévoué et amoureux peut librement bouger. Patience s’il arrive toujours trop tard aux rendez-vous que Marinette lui donne ! Moi, je ne sais même pas si c’est trop tôt ou trop tard… Et Marinette est peut-être là, cachée au-delà du pavé aveuglant, au milieu d’une foule en forme d’ombres. Elle peut me voir sans que je puisse la voir à mon tour. Et si je m’éloigne… elle arrive tout de suite et va s’embêter parce que je ne suis pas là…

006 180

Un rendez-vous prêt-à-porter…
C’est peut-être l’idée de rendez-vous la plus banale. Mais c’est aussi la plus confortable. On arrive tous les deux pile au croisement entre la rue de Dinan et la rue de Toulouse. On regarde les montres pour les synchroniser… On entre dans un bistrot pour faire le programme. On en sort avec un itinéraire précis. On s’accorde le temps d’une promenade sur les remparts. On profite de la marée basse pour rendre hommage au tombeau de Chateaubriand sur le Grand Bé. On rentre en contre-jour se protégeant des éblouissements par des lunettes Polaroïd. On dîne. On monte à l’étage. On grignote nos crêpes au chocolat sur le petit canapé en face du lit. On est là, tous les deux. Sains, heureux, ponctuels…

007 180

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 septembre 2014

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

← Articles Précédents
Articles Plus Récents →

Copyright France

ACCÈS AUX PUBLICATIONS

Pour un plus efficace accès aux publications, vous pouvez d'abord consulter les catégories ci-dessous, où sont groupés les principaux thèmes suivis.
Dans chaque catégorie vous pouvez ensuite consulter les mots-clés plus récurrents (ayant le rôle de sub-catégories). Vous pouvez trouver ces Mots-Clés :
- dans les listes au-dessous des catégories
- directement dans le nuage en bas sur le côté gauche

Catégories

  • Album de famille
  • alphabet renversé
  • art
  • auteurs français
  • auteurs italiens
  • caramella
  • claudia patuzzi écrits et dessins
  • claudia patuzzi poésies
  • contes et nouvelles
  • feuilletons
  • impressions et récits
  • le strapontin et débris de l'été 2014
  • les échanges
  • les unes du portrait inconscient
  • mes poèmes
  • mon travail de peintre
  • poètes français
  • théâtre et cinéma
  • vital heurtebize e psf

Pages

  • À propos
  • Book tableaux et dessins 2018
  • Il quarto lato, liste
  • Liste des poèmes de Giovanni Merloni, groupés par Mots-Clés
  • Liste des publications du Portrait Inconscient groupés par mots-clés

Articles récents

  • Le livre-cathédrale de Germaine Raccah 20 juin 2025
  • Pasolini, un poète civil révolté 16 juin 2025
  • Rien que deux ans 14 juin 2025
  • Petit vocabulaire de poche 12 juin 2025
  • Un ange pour Francis Royo 11 juin 2025
  • Le cri de la nature (Dessins et caricatures n. 44) 10 juin 2025
  • Barnabé Laye : le rire sous le chapeau 6 juin 2025
  • Valère Staraselski, “LES PASSAGERS DE LA CATHÉDRALE” 23 Mai 2025
  • Ce libre va-et-vient de vélos me redonne un peu d’espoir 24 juin 2024
  • Promenade dans les photos d’Anne-Sophie Barreau 24 avril 2024
  • Italo Calvino, un intellectuel entre poésie et engagement 16 mars 2024
  • Je t’accompagne à ton dernier abri 21 février 2024

Archives

Alain Morinais Aldo Palazzeschi Amarcord Ambra Anna Jouy Atelier de réécriture poétique Avant l'amour Barnabé Laye Bologne en vers Brigitte Célérier Carole Zalberg Cesare Pavese Claire Dutrey Claudia Patuzzi Claudine Sales Dessins et caricatures Dissémination webasso-auteurs Edoardo Perna Francis Royo Francis Vladimir François Bonneau Françoise Gérard François Mauriac Ghani Alani Giacomo Leopardi Giorgio Bassani Giorgio Muratore Giosuè Carducci Giovanni Pascoli Giuseppe Strano Guido Calenda Gérard D'Hondt Isabelle Tournoud Italo Calvino Jacklin Bille Jacques-François Dussottier Jan Doets Jean-Claude Caillette Jean-Jacques Travers Jeannine Dion-Guérin Jerkov Jin Siyan Josette Hersent La cloison et l'infini la ronde les lectrices Luna Maria Napoli Marie Vermunt Nadine Amiel Noëlle Rollet Nuvola Ossidiana Paolo Merloni Pierangelo Summa Pier Paolo Pasolini Pierrette Fleutiaux Primo Levi Retiens la nuit Richerd Soudée Roman théâtral Rome ce n'est pas une ville de mer Réflexions Salvatore Quasimodo Solidea Stella Stéphanie Hochet Testament immoral Ugo Foscolo Vacances en Normandie Valère Staraselski vases communicants Vital Heurtebize X Y Z W Zazie

liens sélectionnés

  • #blog di giovanni merloni
  • #il ritratto incosciente
  • #mon travail de peintre
  • #vasescommunicants
  • analogos
  • anna jouy
  • anthropia blog
  • archiwatch
  • blog o'tobo
  • bords des mondes
  • Brigetoun
  • Cecile Arenes
  • chemin tournant
  • christine jeanney
  • Christophe Grossi
  • Claude Meunier
  • colorsandpastels
  • contrepoint
  • décalages et metamorphoses
  • Dominique Autrou
  • effacements
  • era da dire
  • fenêtre open space
  • floz blog
  • fons bandusiae nouveau
  • fonsbandusiae
  • fremissements
  • Gadins et bouts de ficelles
  • glossolalies
  • j'ai un accent
  • Jacques-François Dussottier
  • Jan Doets
  • Julien Boutonnier
  • l'atelier de paolo
  • l'emplume et l'écrié
  • l'escargot fait du trapèze
  • l'irregulier
  • la faute à diderot
  • le quatrain quotidien
  • le vent qui souffle
  • le vent qui souffle wordpress
  • Les confins
  • les cosaques des frontières
  • les nuits échouées
  • liminaire
  • Louise imagine
  • marie christine grimard blog
  • marie christine grimard blog wordpress
  • métronomiques
  • memoire silence
  • nuovo blog di anna jouy
  • opinionista per caso
  • paris-ci-la culture
  • passages
  • passages aléatoires
  • Paumée
  • pendant le week end
  • rencontres improbables
  • revue d'ici là
  • scarti e metamorfosi
  • SILO
  • simultanées hélène verdier
  • Tiers Livre

Méta

  • Créer un compte
  • Connexion
  • Flux des publications
  • Flux des commentaires
  • WordPress.com
Follow le portrait inconscient on WordPress.com

Propulsé par WordPress.com.

  • S'abonner Abonné
    • le portrait inconscient
    • Rejoignez 237 autres abonnés
    • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
    • le portrait inconscient
    • S'abonner Abonné
    • S’inscrire
    • Connexion
    • Signaler ce contenu
    • Voir le site dans le Lecteur
    • Gérer les abonnements
    • Réduire cette barre
 

Chargement des commentaires…