le portrait inconscient

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La Muse aux yeux bleus

10 mardi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Mes chers lecteurs, je vous propose aujourd’hui un petit conte poétique que j’avais écrit en 1961, c’est-à-dire à l’âge de seize ans à peu près. Ce texte aurait bien pu me servir de trace pour un conte rétrospectif, où j’aurai pu insérer quelques détails ou images que l’expérience peut ajouter au souvenir sans en corrompre la sincérité.
J’ai préféré de laisser le texte comme il était, pour ne pas gâcher cette naïveté dans la découverte du monde extérieur comme matériau poétique, où l’intériorité est encore à la recherche de soi.
Tout en me demandant qui pouvait-elle être cette « muse » aux yeux bleus, je vous laisse découvrir (entre autres) ce qu’il pouvait signifier, pour un jeune inexpérimenté du début des années 1960 le fait de se dire ou se croire « communiste ».
 

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La muse aux yeux bleus
1.
Dans cette année 1960, tout avait changé dans la petite ville. Les nouveaux immeubles ne s’apercevaient pas de la gêne des vieilles maisons ; les visages des jeunes avaient mûri, les gens adultes avaient vieilli ou alors avaient disparu. Le temps s’écoulait. Oh, combien tout cela passait vite !
La petite ville survivait, suivant ses propres rythmes impénétrables. Le petit employé toujours essoufflé dans sa course devant les enseignes et les affiches décollées ne s’en rendait pas compte : le temps courait plus vite que lui, le poursuivant sur les trottoirs avant de le dépasser aux carrefours ensoleillés. Le temps le dépassait toujours.
Les hommes ne cessaient de se détester.
Quelque chose avait changé, peut-être, mais à la surface… Le kiosque des journaux était toujours là, au croisement de la rue des Détenus et de la rue des Geôliers. Dans le marchand de journaux, quelque chose de très important avait changé, au-delà des attitudes physiques. Sa gentillesse n’était désormais qu’une habitude figée, rien que de l’apparence. À bien regarder, on découvrait sur son visage des sillons sinon des canyons d’ennui, de dégoût et d’amertume en lui.
La ville parut étrange au Poète qui la traversait curieux et parfois désespéré ; il voulait s’assurer que la poésie n’était pas morte. Elle aurait souffert encore, aucunement soulagée par ces néons gelés et cette dégradation continue… Pourtant elle ne pouvait pas mourir, ni surtout abandonner sa ville bien aimée la privant de sa protection indéfectible. Rassuré, le Poète fredonna intérieurement une chanson ridicule ayant le pouvoir de le réconcilier avec sa ville. Il l’aimait encore, de reste, avec le même sentiment d’il y a longtemps, le même amour depuis toujours.

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Le Poète repensait à sa Muse perdue.
Malgré ses efforts, il ne pouvait pas traîner dans le souvenir de la Muse aux yeux bleus qu’il avait perdue. Effondré dans son fauteuil, il regardait les fourmis entrant depuis d’invisibles trous, tout en scrutant la montre avec une anxiété incroyable.
Mais la montre ne pouvait rien ajouter à la réalité : il était quatre heures et trois minutes.
Puis il se scrutait dans la grande glace au-dessus de la cheminée. Presque hurlant, il se disait qu’il était laid, qu’en plus il n’était pas un poète tandis qu’il était tout à fait stupide se convaincre de sa propre laideur et de son progressif manque d’inspiration…

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Les lumières compliquées de la petite ville se dévisageaient d’une colline à l’autre en se confiant l’insouciance triste de la dernière chanson d’amour. Dieu, moins compliqué, jugé désormais inutile, se taisait dans le silence sévère des églises. La lune n’était plus à la mode.
Les lumières s’affaiblissaient dans la rue, les maisons amassées contre le ciel se teintaient de rouge, la radio à transistor hurlait depuis la cuisine

Le jour ou la pluie
viendra
nous serons
toi et moi
les plus riches du monde…

et le Poète se sentait lui-même riche… Quand il s’aperçut qu’il s’était laissé transporter exagérément par la musique il se détesta en se classant parmi les gens ignorants et vulgaires. Il reprit son habitude de grignoter le capuchon de son Bic ainsi que de remplir un cahier, avec ledit Bic, de gribouillis et de ratures, de faiblesse et de mélancolie ; il s’aperçut qu’il n’avait cessé d’écouter cette chanson… pendant combien de fois ? Cette musique répétitive l’avait transporté dans un monde d’exagérations et de banalité douceâtres dont il avait même peur. Il se détesta en se classant parmi les gens ignorants et vulgaires.
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Le rideau blanc-gris du troisième étage s’ouvrait et se refermait sur la rue ainsi que sur l’indifférence des hommes. C’était elle, la Muse aux yeux bleus, avec son regard cerné de noir, le rideau suspendu sur le monde, sur l’indifférence des hommes.

« Les mains avides
ne saisissent pas le si… »

Non, cela ne pouvait pas marcher le mot « silence », ni « sillon », auraient été trop évidents. La feuille, froissée avec le soin minutieux des tentatives ratées, s’ajoutait tristement, dans la corbeille, aux autres tentatives ratées.
​Le matin avait un écho sourd, parce qu’il y avait le vide. Le vide du mécontentement, le vide de la déception, le vide de Dieu. Un vide invisible glissait au milieu des gens, flottait sur les vagues de plastique, entrait dans le petit appartement avec les chansons et la misère. Les jours fuyaient, un matin après l’autre.
​Les rares jours qu’il sortait, le Poète esquivait les gens. Pourtant, il n’était pas misanthrope. Il disait qu’il aimait trop le monde pour en supporter les faiblesses. Il disait qu’il était paresseux et déçu par la vie. Il disait qu’il n’était pas un poète parce qu’il n’avait jamais été fou.
​« Lucerne : ville limpide de lait… ces jours… Le petit pont dont on écoute le grincement dans la nuit, les ombres sur les toits de bois… t’en souviens-tu ? Te rappelles-tu, Anna, cette voix de la fontaine qui pendant la nuit augmentait, s’élargissait, montait jusqu’à tes yeux avant de se perdre dans la transparence du ciel, derrière la montagne ? Te souviens-tu des pas de l’aube, de ce crissement qui s’installe au milieu de deux silences ? T’en souviens-tu ? Non, tu ne peux pas te souvenir de mes baisers qui s’attendaient une réponse, un “oui” de ta part. Non, ce ne furent jamais des baisers partagés… »
​Les ombres qu’un peigne a dessinées parfaitement parallèles sur le mur du Consulat Portugais… Ce qu’il suffit ! Encore des gribouillis et de vaines tentatives dans la corbeille, encore ce vide matinal. Dans une fenêtre au troisième étage une lumière s’est allumée, insignifiante et fausse : le rythme d’une autre chanson d’amour en technicolor a déplacé le rideau insignifiant de la fenêtre au troisième étage.

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Il s’habillait avec soin, chaque matin, quand le froid de la nuit se confondait avec les tièdes « bonjours » de l’aube, quand personne ne s’occupe de la mort, et que tout le monde cherche le chaud, au-dessous des couvertures, encore quelques minutes. Il s’habillait bien, avec une sobre élégance. Ce matin-là, il avait rêvé d’images tristes et belles… cela pouvait devenir peut-être une inspiration.
​Mais il avait déjà tout oublié et s’en passait tandis qu’il courait dans l’escalier de la PENSION ITALIE, avec la seule envie d’une brioche parfumée.
​L’odeur de l’aube venait de la scierie et c’était l’odeur de sciure mouillée et de tôle, une odeur aiguë et même agréable s’éparpillant avec le brouillard contre le pavé des rues désertes. De temps en temps, un bus en course, une vieille dame avec son caniche, de temps en temps les blousons de cuir et les visages rouges des ouvriers. C’est ça la poésie : la chaleur de l’omelette jaillissant d’un paquet qui gonfle les poches de chacun d’eux ; c’est de la poésie le sifflement du garçon de la laiterie qui traverse en vélo les ombres faibles des palais ; c’est de la poésie s’arrêter à observer les gens qui soufflent dans leurs mains pour se réchauffer près de la station du tramway… scruter des enfants aux yeux gonflés en train de songer sérieusement à quelque chose de mystérieux, peut-être le premier amour.
​Le bar était comble de ses clients habituels.
— Bonjour… Le Poète, affichant de façon maladroite un sourire courtois, ne peut pas cacher ses yeux fatigués. Un « cappuccino » et deux brioches.
Le patron, sans le saluer, l’observait tandis qu’il s’approchait du comptoir. Tout de suite après il se lança sur la machine du café exprès. Il n’aimait pas le poète parce qu’il était communiste tandis que lui, au contraire, il tenait à le dire, n’était pas fasciste, mais sympathisant du Front National.
— Est-ce que tu as entendu ? Le Gouvernement est dans la crise ! dit un des habitués du bar.
— Comme toujours
Le discours tombait et l’on retournait à causer de football, de cyclisme, de vedettes avec ou sans le sex-appeal, ensuite l’on revenait sur le point crucial : oui, dans deux ou trois dimanches, cet incontournable « avant-centre » serait de nouveau le hors classe qu’on connaît….
Au-dehors, sur le trottoir, les ombres devenaient moins nettes tandis que les odeurs se volatilisaient. Les odeurs et les ombres adorées par le Poète, qui était communiste.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 juin 2014

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La gloire éphémère d’un blog

09 lundi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Ceux qui lisent plus fréquemment mes textes, savent bien que rarement je suis un parcours linéaire ou, pour mieux dire, une piste décidée avant. Je préfère monter sur le strapontin d’un train ou, parfois, sur le redoutable support aérien du télésiège, en me laissant transporter par le vent, par une émotion tourbillonnante ou par un mot. Je fais cela même si je dois affronter un sujet sérieux ou inquiétant ou aussi dramatique. Car pour avancer j’ai absolument besoin d’un guide, d’une musique intérieure ainsi que de la sensation profonde de savoir où je veux arriver. Au sommet d’une montagne ? Dans une île cachée par les tempêtes ? Dans une ville triste et méconnue qui pourtant recèle d’incroyables trésors ? Je veux arriver là où tout le monde veut arriver. À une simple petite vérité capable de nous faire avancer, nous rendant provisoirement heureux. Parfois, la vérité est évidente. Mais pas tout le monde la voit. Certains ne sont pas en condition de la voir, d’autres s’y refusent. Même si parfois cette vérité est gentille, honnête, incapable de faire du mal à une mouche. Je me demande souvent pourquoi la plupart des hommes et des femmes n’ont pas envie d’exercer à fond leur naturelle curiosité, en dépassant les préjugés, les tabous et les idées reçues… Y a-t-il vraiment, dans cette attitude, une dose de masochisme, indispensable comme une drogue ou comme l’air, qui pousse les êtres humains à creuser des trous dans le sable (pour en faire des châteaux éphémères), avant de se consommer dans le besoin acharné et désespéré de montrer leurs chefs d’oeuvres à tout le monde ? Où est-il d’ailleurs le masochisme ? Dans la fabrique de châteaux que la déferlante effacera en un seul instant ? Dans la petite vanité de se mettre en compétition pour avoir la meilleure place au passage de la lumière ? Je ne vois aucun masochisme là-dedans. Mais je vois qu’il est bien stérile tout travail qui se répète chaque jour avec les mêmes rythmes et rituels. Ou, plus exactement, puisqu’aucune action humaine n’est en elle-même vraiment inutile… Mais de quoi parlé-je, au juste ?

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Je parle du travail culturel des blogs, de leur pulsion créatrice, de leurs créatures, ayant souvent de l’originalité, sinon de la vitalité expressive à part entière. On pourrait comparer les blogs aux anciennes boutiques des artisans d’une rue de Rome ou de Paris jusqu’aux années soixante et soixante-dix du siècle passé. Évidemment, les artisans de certains quartiers du centre avaient des chances majeures de voir rentrer dans leur boutique de bons clients. Mais, les rumeurs circulaient et tout le monde savait que quelque part (dans les faubourgs ou dans la banlieue) il y avait des artisans aussi capables que ceux-ci… Par conséquent, si les clients se déplaçaient volontiers, les artisans se rencontraient ou se faisaient la guerre sous les yeux de tout le monde. Le côté physique du déplacement des humains ne faisait qu’un avec celui du territoire… Tandis que maintenant rien n’est physique, au-delà des images renvoyées par les photos. Il n’existe plus un territoire unique pour l’échange réel des expériences ni vraiment un territoire tout court. En plus, les blogueurs ne sont pas de vrais travailleurs. Ils ne font que des démonstrations de leur talent, ou alors des exploitations gratuites de tout ce qu’ils ont à donner de mieux… D’un côté, pour les boutiques artisanales d’antan, on pourrait voir dans le marché — un marché bien sûr assez artisanal — le deus ex machina de la situation… de l’autre, pour notre constellation de blogs plongée dans un monde sans usines et même sans bureaux… il est presque impossible d’envisager une règle, des paramètres de jugement, un système de valeurs capables de donner à chacun ce qu’il s’attend et qu’il mérite. D’ailleurs, je crois que personne parmi ceux qui consacrent leur temps à la publication « par blog » n’accepterait l’idée qu’il le fait pour soi-même, pour se faire plaisir, pour remplir les vides d’une vie de plus en plus sombre et solitaire.

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Depuis une année et demie, par le biais du redoutable réseau social nommé Twitter, je fais partie d’une petite communauté francophone où beaucoup de personnages que j’estime vivement font leur apparition de temps en temps. C’est un petit village, qui reproduit, et cela est inévitable, tous les vices et toutes les vertus de tout village ou communauté au monde, et pourtant manifeste, dans le fond, une grande vitalité positive, une grande envie de sortir de l’anonymat. Ici, une des inventions le plus originales est représentée par les « vases communicants » fondés par François Bon, auxquels n’importe qui peut participer à condition de trouver un partenaire avec qui travailler, le premier vendredi de chaque mois, sur un sujet commun. On assiste d’ailleurs à plusieurs expériences « associatives » comme « les cosaques des frontières » guidés par Jan Doets ; la « dissémination » de la « web association » guidée par Laurent Margantin ; le « contrepoint » de Francis Royo et Claudine Sales et cætera. Les blogueurs se chargent souvent d’un temps d’écoute vraiment admirable si l’on considère le temps de plus en plus réduit que chacun a à disposition pour réaliser matériellement son propre blog. La lecture réciproque rapproche ces nouveaux artisans entre eux. Donc ils s’entraident, par petits groupes, dans le but de rompre l’isolement de l’un et de l’autre. Un petit radeau avance joyeusement à la dérive, grâce à l’enthousiasme de plusieurs volontaires ainsi qu’à la présence constante de témoins et guides comme le Quatrain quotidien d’Élisabeth Chamontin et Paumée de Brigitte Célérier. Ici et là, la qualité des publications — articles-reportages, textes littéraires, poésies ou œuvres graphiques — est vraiment remarquable. Je voudrais citer le SILO de Lucien Suel, ainsi que les textes de Claude Meunier et les articles métronomiques de Dominique Hasselmann. Mais le travail des blogueurs — quotidien, arythmique ou carrément irrégulier — produit beaucoup d’autres « belles choses », faisant entrevoir une possibilité… une nouvelle façon de s’exprimer à côté de tout ce qui existe et en même temps une nouvelle façon de s’exprimer tout court. Cela arrive spontanément, grâce à l’initiative de chacun ainsi qu’à ces formes embryonnaires d’échange et de partage dont j’ai parlé. Et cette activité crée des contextes, des lieux d’échange virtuels… Pourtant le caractère éphémère qui caractérise cette activité même — avec les soudaines disparitions de blogueurs qui avaient donné le sang pour cet échange aussi nécessaire à la créativité comme à la langue et à la culture francophone — nous révèle aussi l’absence dramatique d’un véritable contexte. Ainsi que le manque de toute possibilité de mettre en relation les blogs avec les produits artistiques et littéraires reconnus, en établissant évidemment des critères de choix et de sélection aussi… On dirait que la solution de cette fracture est dans le numérique, c’est à dire dans une différente forme de publication virtuelle. Je ne crois pas que ce soit là le centre du problème.

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Une première génération de blogueurs s’est déjà sacrifiée devant un mur de sous-évaluation ou d’indifférence de la part des milieux culturels et artistiques crédités. On est maintenant à la deuxième génération et l’on souffre encore le même problème, tandis que l’évolution qualitative dans ce domaine demanderait, je crois, la présence active et constante de nouveaux Zola — ou Breton, ou Elio Vittorini — désintéressés, se chargeant de suivre de près le travail de tous ceux qui apportent quelque chose d’intéressant et de sincère, en brisant le cercle vicieux de la compétition individualiste de quelqu’un ainsi que la générosité naïve de quelqu’un d’autre. D’ailleurs, il ne faudrait pas permettre que certains patrimoines d’énergies et d’idées — par exemple le travail généreux que nous avons aimé dans le Tourne-à-gauche ainsi que dans Métronomiques — se dispersent tout à fait, pour rester juste dans la mémoire éphémère d’une dizaine de suiveurs attentifs.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni.  Première publication et Dernière modification 9 juin 2014

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En mort du frère Giovanni, l’amour de loin d’Ugo Foscolo

08 dimanche Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in auteurs italiens

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Ugo Foscolo

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Les derniers jours, en dehors de ce que j’avais planifié, je n’ai pas pu me consacrer le temps nécessaire au troisième article sur Palazzeschi, que je dois reporter à dimanche prochain. Heureusement, les raisons qui m’ont « distrait » semblent pour le moment repoussées en arrière, en me redonnant un peu d’optimisme.
Pourtant, en considération de mes origines par moitié napolitaines, je n’aurai jamais le courage d’abandonner notre « scaramanzia » c’est-à-dire notre façon assez archaïque de réclamer la protection des dieux par des attitudes prudentes, dont celle de ne jamais faire de déclarations trop éclatantes à la presse.
Pour exploiter une telle forme de sortilège grossier et innocent, je vous propose, pour remplir le vide de Palazzeschi, un célèbre poème d’Ugo Foscolo,  « In morte del fratello Giovanni » dont le titre résulte très bien adapté à mon cas et état d’esprit actuels.
Ce sonnet, très connu en France, a été plusieurs fois traduit et rentre de plein droit dans l’anthologie de la poésie italienne de la Pléiade-Gallimard.
Ladite traduction est excellente. Et pourtant j’ai voulu la traduire moi aussi, dans le souci de rendre en français l’esprit « beau et ténébreux » de notre auteur.
Ugo Foscolo était bien connu et estimé par ses contemporains, en France aussi. Mais ce poète majeur a payé de façon exagérée son intransigeance dans l’engagement pour l’indépendance nationale. Je ne sais pas si j’en serai capable, mais je m’efforcerai bientôt de fouiller dans la vie de ce poète pour essayer de donner quelques preuve de l’immense valeur de son œuvre.

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En mort du frère Giovanni (1803)

Un jour, si je n’allais toujours fuyant
de gens en gens, tu me verrais assis
près de ta pierre, ô frère aimé, pleurant
la fleur de tes années gentilles tombée.

Or, seule, la Mère, son corps âgé traînant
Parle de moi avec tes cendres muettes,
Et pourtant je vous tends mes paumes déçues
Et seul de loin vers mes toits je salue.

J’entends les dieux contraires, et les secrets
Soucis qui furent dans ta vie de vraies tempêtes,
Et dans ton port je prie moi aussi la paix.

Voilà d’autant d’espoir ce qu’il me reste !
Restituez les ossements, ô étranges peuples,
Au moins au sein de cette mère bien triste.

Ugo Foscolo

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In morte del fratello Giovanni (1803)

Un dì, s’io non andrò sempre fuggendo
Di gente in gente, me vedrai seduto
Su la tua pietra, o fratel mio, gemendo
Il fior de’ tuoi gentil anni caduto.

La Madre or sol suo dì tardo traendo
Parla di me col tuo cenere muto,
Ma io deluse a voi le palme tendo
E sol da lunge i miei tetti saluto.

Sento gli avversi numi, e le secrete
cure che al viver tuo furon tempesta,
e prego anch’io nel tuo porto quiete.

Questo di tanta speme oggi mi resta!
Straniere genti, almen le ossa rendete
allora al petto della madre mesta.

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Ugo Foscolo

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8 juin 2014

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Pour nous qui oublions toujours, 1964 (Ambra n. 40)

06 vendredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Ambra

When I am dead, my dearest,

Sing no sad songs for me;
Plant thou no roses at my head,
Nor shady cypress tree:
Be the green grass above me
With showers and dewdrops wet;
And if thou wilt, remember,
And if thou wilt, forget.

I shall not see the shadows,
I shall not feel the rain;
I shall not hear the nightingale
Sing on, as if in pain:
And dreaming through the twilight
That doth not rise nor set,
Haply I may remember,
And haply may forget.

by Christina Georgina Rossetti (1830-1894)

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Pour nous qui oublions toujours

La nuit repose sur les morts inconnus
juste là où la vie jaillissait pour nous,
pour nous qui oublions toujours.

Notre amour inconnu ne repose pas,
il se retourne dans la fosse
que nous avons creusée pour lui.

Tu t’enveloppes dans le noir
d’un mur qui te sauve de moi
d’une nuit qui t’arrache de moi.

Partout je te rencontre, alliée
de mes gestes de lutte
de ma peur de trop te demander.

Un jour, tu seras absente
disparue dans le fond de mon silence
étrangère aux lignes de mots inutiles.

De mille choses j’ai peur
que je ne saurai jamais te dire
amour à moi qui meurs à l’infini.

De mille douleurs j’ai l’absolue certitude
de mille joies je garde l’image sincère
de mille jours j’écoute l’étrange rumeur.

Tu étais le vent des barques sur le sable
le silence taquin des sirènes sous les vagues
le profil d’un mur de glycines sous le soleil.

La nuit repose sur les corps décharnés
le vent et le sel en cirent les ossements
pour nous qui n’oublions rien.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

À défaut d’un amour partagé, 1975 (Ossidiana n. 37)

05 jeudi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Ossidiana

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À défaut d’un amour partagé (juin 1975)

Petit à petit,
de la côte de ma plume
écrivant ou dessinant
jaillissent en troupeau,
ou toutes seules,
tu le sais, les personnes.
Elles défilent
par hasard,
par le biais d’un nom
d’un geste
ou d’étranges paroles
ou d’un fait qui jadis
nous avait séparés
ou réunis.

Petit à petit, voyageant
avec tous ces gens près de moi
(ils diraient, eux aussi
qu’au-dehors il fait froid,
qu’il faudrait appeler
l’homme du train pour ranger
une fois pour toutes
ce gênant courant d’air)
je traverse à nouveau
des pensées flatteuses
des réflexions de train.

Et si le train arrête
je descends avec eux
me dégourdir les idées
en revivant dans les pas
la saveur du soleil
la rumeur de l’ombre
l’odeur de la rue
agitée et tranquille.

Je m’assois avec eux
dans le bar silencieux
où peut-être, sans béquilles
je pourrais bien rester.

Petit à petit, sur le train
farci de souvenirs
(et vide de responsabilités)
sans me retourner j’oublie
mes utopies désolées
mes espoirs obsédés
mes pulsions croisées.
Oui, je parle sans émoi
(à mon oncle retrouvé
à mon cousin dérangé)
de ce que j’aime de toi
de ton visage bronzé
de notre pré ensoleillé
de ton dialecte brisé
de ton dernier baiser.

Petit à petit, qui sait ?
le train me guérirait
ou alors m’affranchirait
un peu
de cette angoisse
délivrant ma carrosse
sous les yeux de la porte
qui te verra rentrer.

Je le sais,
rien qu’en te voyant
(toi seule dans la foule)
je deviendrais insouciant
à l’égard d’un destin
s’affichant drôle et fatigant
triste et ennuyant.

Je le sais, ton regard
me suffirait pour puiser
d’autres forces
dans le fond tourmenté
de mon âme épuisée.

Toi aussi tu le disais :
« comment pourrais-je
à défaut d’un amour partagé
endosser la désinvolture
de briser la muraille étanche
de longues heures creuses ?
où chercherais-je le courage
de m’arrêter de nouveau
sur mes feuilles, à parler ? »

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

 

L’homme a besoin de s’appuyer, tandis que la femme a besoin de critiquer

04 mercredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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L’homme a besoin de s’appuyer, tandis que la femme a besoin de critiquer

Un jour, quand ils étaient encore des garçons, à la campagne, tout en écoutant les femmes du village — qui assaisonnaient avec des expressions de stupeur et de condamnation cruelle les histoires d’amour et de jalousie, ayant parfois abouti avec le dégagement de luisantes armes blanches, mais rarement avec des cas de mort effective — F. et G. avaient réfléchi sur la forme idéale du rapport entre homme et femme.
F. écrivait et G. dessinait. Le premier dessin représenta un homme seul, triste, qui appuyait une main au dossier d’une chaise. F. avait écrit :
L’homme ne peut pas demeurer seul, d’ailleurs la femme ce n’est pas une chaise !

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Le deuxième dessin représentait une assez belle paysanne qui endossait exprès des tabliers très collants la contraignant à se déboutonner la chemise sur la poitrine. Parmi les plis de la grande jupe, les mains disparaissaient, des mains grassouillettes, rouges et un peu abîmées par la lessive. De son ventre jaillissait pourtant la photo d’un homme aux moustaches, assez ressemblant à celui que G. même allait devenir en grandissant. F. ajouta :
La veuve se console assez vite parce que la femme vit surtout dans le présent. Elle ne se souvient de rien et ne sait pas comment se projeter dans le futur. 

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G. dessina ensuite un couple en train de danser. Les champions des deux sexes semblaient sortir d’un diabolique tirage au sort. L’homme était assez grand, la femme petite. L’homme portait des bottes qui augmentaient leur différence puisque la femme était en pantoufles. Il était courbé en arc sur elle, dans une typique position du tango argentin. Elle le regardait, inquiète, n’étant pas sûre qu’elle avait vraiment choisi, pour toute la vie, cet être sans proportions. Néanmoins, les deux se touchaient au moins en trois points : les mains, évidemment ; les pieds — elle avait grimpé sur les chaussures de son partenaire pour mieux s’arranger et pour mieux le critiquer — ; enfin un flanc… Oui, un flanc à lui s’appuyait lourdement sur le flanc à elle. F. commenta :
L’homme a besoin de s’appuyer, tandis que la femme a besoin de critiquer.

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Dans un troisième dessin, F. et G. avaient figuré le même thème, celui de la première rencontre. Nous n’arriverons jamais aux duels avec du sang, dit F., si nous sommes ainsi analytiques ! Essayons de sauter quelques passages… Ils négligèrent le mariage, le père de l’épouse, la fête avec les invités, la première, la deuxième et la troisième nuit de noces…
F. proposa d’introduire un élément décisif, qu’on considère rarement, c’est-à-dire la condition économique du couple ainsi que le contexte social dont il fait partie. Ils évitèrent de s’attarder sur les situations limites, comme la l’extrême détresse ou la richesse exagérée et, surtout, les situations fatales, par exemple le mariage du prince Ranieri avec la grande actrice Grace Kelly et cetera.
Ils dessinèrent un couple classique : il est de bonne volonté, elle est très jolie. Tous les deux travaillent. Mais l’argent ne suffit pas. Il dit : je m’en occupe. Elle reste seule, de plus en plus seule. Toujours bien habillée grâce à l’argent de son mari — elle profite de soins de beauté assez chers —, elle se rend chaque matin au travail, où elle suscite de vifs intérêts masculins, au risque, avec le temps, que des liens dangereux et visqueux s’installent…. Quant à lui, il s’habitue assez tôt à rester loin de sa maison, quitte à ressentir le besoin de quelqu’un qui lui fait compagnie dans les pauses, qui l’accompagne aux congrès…
F. proposa à G. de symboliser cette chaîne interminable, qu’on pourrait très bien voir comme une chaîne visqueuse, sale et mortelle… de façon légère, tout en retournant aux premiers dessins, au bal…

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Un couple entame une danse douce, intime, douloureuse, très serrée et tamisée d’une obscurité où de petites ampoules éblouissent les yeux fermés. La chanson qui les accompagne en offrant une possible piste pour leurs pensées pourrait être…

Milord… Mais vous souriez, milord.

La rencontre est une lumière rendant possible même l’union la plus fortuite et misérable. Quelque chose étrange — de physique, d’inconscient — se déclenche… et nous nous retrouvons unis, serrés, enchevêtrés, la main dans la main, la bouche dans la bouche, les yeux dans les yeux…. Mais après la danse devient moins serrée, plus légère. Les deux se connaissent désormais à la perfection. Chacun d’eux joue le corps de l’autre ainsi que le sien comme un instrument bien connu, même avec virtuosité.
Celui-ci est le moment le plus dangereux : quelque chose a fait déclencher leur virtuosité. Laquelle ? F. nota au-dessous de la bande dessinée de G. :
Le plaisir majeur naît de la légèreté. Une soudaine sensibilité qui réussit à saisir chaque nuance. Une inattendue entente réciproque qui nous amène à savoir avec certitude comment et quand faire ce que nous devons faire. Mais la légèreté qui transforme deux amants en athlètes de l’amour peut être très dangereuse… On risque de perdre le sens de nos origines naturelles, de notre même identité… de devenir otages de notre talent même plus que de notre intime et pleinement justifié désir…

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Le couple se désunit. La danse a perdu la fonction primordiale de faire rencontrer deux sujets en leur donnant la chance de se connaître, courtiser et aimer. La danse dessine par terre des spirales, des montagnes russes, des chaînes brisées et recomposées… Un homme a tourné en tourbillonnant, dans un ralenti où toute sa vie s’est écoulée. Il se sent proche de la mort dans le moment de la séparation, lorsque sa compagne commence à se libérer, à suivre des orbites de plus en plus larges et lâches, jusqu’au moment où… sa femme, celle qui a couché avec lui, prit les petits déjeuners avec lui, celle qui a marché avec lui à la recherche d’aide… celle qui est rentrée rayonnant, submergée par les dons que sa conduite douce et généreuse lui a mérités… Voilà qu’elle s’approche de la limite extrême de la dernière orbite, qu’elle glisse hors du bord, inexorablement… Il regarde en direction de ce point… Il a le sentiment de la voir captivée, déjà, immédiatement, dans un autre tour de valse spéculaire, lâche et traître au commencement… D’ailleurs, on le sait déjà, il suffit d’un coup d’œil, entre gens désormais expérimentés : on tourne, on ondoie, et puis, dans la pénombre très éloignée où la mort définitive vient de s’achever, tout recommence. Un étreinte, une danse lente, joue contre joue, une musique qui bénit le sauvetage de deux naufragés…

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Mais F. et G. n’étaient pas au juste des petits garçons quand ils firent ces dessins pour scandaliser les femmes de ce village à trente kilomètres de la grande ville où ils habitaient. En fait, après le désappointement pour leur reconstruction trop réaliste des spirales douloureuses — auxquelles nous sommes tous condamnés —, F. proposa à G. de conclure cette histoire de façon moins amère.
Depuis un autre coin du monde arrivera celle qui est née juste pour nous, qui se consacrera à nous, avec tous les sentiments… 
écrivit F. tandis que G. dessinait une demoiselle blonde, potelée, aux traits de madone de Piero della Francesca. Elle était illuminée par la particulière lumière d’une apothéose rose et céleste créée juste pour elle par Piero Paolo Rubens…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4 juin 2014

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Il n’y a pas que la porte étroite

03 mardi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Il n’y a pas que la porte étroite

Depuis quelques mois, dans l’appartement d’à côté s’est installé un couple d’amis, que je rencontre rarement ensemble, sur le palier ou dans l’escalier et que je n’entends jamais bouger ni parler avant dix-neuf heures trente du soir. Toujours le même horaire, une conversation qui se déroule pendant une heure au maximum. Ce n’est pas une séance de psy, ni une réunion de travail. On dirait un rendez-vous sur un thème improvisé, dans la chambre disloquée au-delà de la cloison mitoyenne à laquelle j’appuie d’habitude ma tête fatiguée, ne faisant qu’un avec le dossier de mon lit. Si j’ai bien compris, les deux amis habitent un très grand appartement, parce qu’ils font souvent référence à des musiques qu’ils ont entendues, à des gens qu’ils ont reçus et aussi à des femmes avec lesquelles, séparément et sans clameur, ils se seraient entretenus… Pourtant, pendant le jour et la nuit, je n’entends aucun bruit et je ne vois entrer ni sortir personne lorsque je me penche furtivement hors de la fenêtre pour contrôler les mouvements près de la porte cochère.
Peut-être influencé par le passage énigmatique de la lune avec son visage en forme d’O., j’ai appelé Opiniâtre, sans plus, le voisin à la voix de baryton, tandis que l’autre, dont la voix de ténor ne cache pas un voile de prétention parfois insupportable, mérite à mon avis le sobriquet d’Oisif pour ses attitudes insouciantes sinon indifférentes. Je crois qu’ils ne se connaissent pas entre eux comme je les connais. D’ailleurs, ils ne se connaissent pas eux-mêmes… Normalement, leurs discussions m’agacent : j’ai la sensation qu’ils tournent à vide comme des voitures autour des ronds points. Ils voltigent péniblement jusqu’à perdre l’orientation. Après, ils glissent dans le silence tombal. Cependant, hier soir, ils ont touché un sujet qui m’intéressait… J’avais près de moi un petit cahier et une plume : j’en ai profité pour mettre leurs divagations noir sur blanc. Heureusement, dans un des cours que j’avais suivis en grand nombre pour entrer au ministère, j’avais appris un peu de sténographes…

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OPINIÂTRE : Il n’y a pas que la porte étroite.
OISIF : Oui, bien sûr, il y a la porte fermée. Mais, parfois, il y a le trou de la serrure. C’est la dernière plage, si l’on veut regarder dedans.
OPINIÂTRE : Pourtant, je n’ai pas envie de regarder ce qui se passe à l’intérieur, je ne suis pas un voyeur.
OISIF : Vous voudriez entrer, n’est-ce pas ?
OPINIÂTRE : Je voudrais entrer pour voir si cela vaut la peine d’attendre des heures et des heures derrière une porte.
OISIF : Il y a quelqu’un, là-dedans ?
OPINIÂTRE : Je ne sais pas. Cette porte fait désormais partie de la cloison, peut-être est-elle verrouillée, emmurée depuis longtemps.
OISIF : En fait, ce mur mitoyen a l’air d’être récent. On a divisé en deux, je crois, une chambre inutilement grande pour créer un petit appartement.
(Ils ne pouvaient pas imaginer que j’étais là, en train de les espionner…)
OPINIÂTRE : Pourtant, je ne parle pas de cette porte-ci.
OISIF : Ah, non ? Je ne comprends pas.
OPINIÂTRE : C’est une porte métaphorique, la mienne. C’est une coulisse, un rideau noir, rien qu’un voile. Pourtant, il suffit d’un voile pour séparer deux mondes.
OISIF : Les Anglais appellent ça la « privacy »…
OPINIÂTRE : Je suis sûr qu’une fois entré, je me trouverais bien.
OISIF : Dans une autre chambre comme celle-ci, bloquée en deçà d’une porte fermée ?
OPINIÂTRE : Pourquoi doit-elle être fermée, ma porte ? Elle pourrait bien demeurer entrouverte. Juste une fissure noire si la pièce où je me trouve est éclairée par une lampe…
(On entend un sifflement aigu, suivi par un bruit d’objets tombant à terre.)
OISIF : Qu’est-ce qu’il arrive ?
OPINIÂTRE : Un black-out, peut-être. Espérons que ça passe vite.
OISIF (d’un endroit plus éloigné, peut-être une fenêtre) : Oui, toute la rue est dans le noir. Bon, patience !
OPINIÂTRE : Je m’assieds par terre.
OISIF : Je m’étends, puisque personne ne me voit.
OPINIÂTRE : Si tu me le dis, c’est comme si je te voyais.
OISIF : Cela te dérange, si je m’étends un peu ?
OPINIÂTRE : Tu es peut-être claustrophobe ?

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Heureusement, de mon côté, la lumière n’avait pas été coupée. Pour un prodige de la civilisation, la rue Dupont gardait une petite animation tandis que la rue Varlin au-delà du coin s’effondrait dans une nuit précoce et inquiétante.
Je regardai ma montre. Déjà, deux heures et demie s’étaient écoulées. Je n’entendais plus de bruit. Je me forçai alors à imaginer que le couple avait quitté la pièce d’à côté pour rejoindre, de quelques façons, leurs chambres respectives.
La situation particulière me fit penser aux chats qui voient dans l’obscurité, au géant Polyphème et à son œil solitaire, à Homère aveugle et probablement extrêmement doué dans les autres facultés, dont l’ouïe et le toucher…
Je dormis pendant une heure ou deux. D’un coup, j’entendis la voix d’un des deux copains :
OISIF : Est-ce que tu ne te rends pas compte ? Nous sommes ici depuis une éternité et rien ne change.
OPINIÂTRE : Bientôt le jour va se lever, le cauchemar va s’éclipser.
OISIF : Tu es toujours optimiste, toi.
OPINIÂTRE : Que me veux-tu ?
OISIF : On nous a renfermés à clé…
OPINIÂTRE : Mais, je n’ai rien entendu.
OISIF : Tu dormais, appuyé au mur. Tu parlais de l’œil aveugle de la lune. C’était probablement Odile, ta femme… Elle a fait tourner la clé et en même temps a fait glisser une feuille au-dessous…
OPINIÂTRE : En fait, elle marche à pas de velours. Mais pourquoi aurait-elle fait ça ?
OISIF : Olga n’en pouvait plus d’être lorgnée par le trou de la serrure, mon cher ! Elle a profité de notre absence prolongée et du noir pour se plaindre auprès d’Odile…
OPINIÂTRE : Tu savais que j’espionnais ta femme et tu ne m’as rien dit…
OISIF : Car j’étais tellement engagé avec la tienne !
OPINIÂTRE : Elle a donc ouvert sa porte quand tu as frappé.
OISIF : Je n’ai pas dû frapper ni gratter, la porte était entrouverte…
OPINIÂTRE : Donc, tu as abusé de notre amitié et de mon entêtement près de la porte de votre chambre pour persuader Odile à me tromper avec toi !
OISIF : Non, pas du tout.
OPINIÂTRE : Maintenant, tu es méchant, tu te moques de moi.
OISIF : Odile le faisait pour amitié. Elle me laissait entrer, fermait la porte et c’est tout. Ensuite, par la fenêtre et le balcon filant, je rentrais vite dans ma chambre et me faufilais dans mon lit.
OPINIÂTRE : Tandis que je restais dehors.
OISIF : C’était ta juste punition.
OPINIÂTRE : Et maintenant ?
OISIF : Maintenant, les jeux sont faits. Je le suspectais déjà : nos deux moitiés ont trouvé la façon de se consoler de nos extravagances. Elles ont profité de nos rendez-vous du soir pour recevoir leurs amants…
OPINIÂTRE : Comment le sais-tu ?
OISIF : Tu ne m’as pas fait parler. Elles nous ont glissé une lettre au-dessous de la porte.
OPINIÂTRE : Donne-moi cette lettre.
OISIF : Je l’ai brûlée, pendant que tu dormais.
OPINIÂTRE : Mais, tu es fou… Tu l’as brûlée sans rien lire ! Cela ne m’étonne pas, en connaissant tes attitudes !…
OISIF : Au contraire… j’ai lu et gardé dans l’esprit. Mais c’est un coup de poignard…
OPINIÂTRE : Explique-toi, je ne comprends plus rien !
OISIF : Sur la feuille il n’y avait qu’un dessin. Une salle commune, deux chambres adjacentes, dont l’une avait la porte fermé à clé, tandis que l’autre était entrouverte. Assis près de la table ronde, deus figures masculines semblaient faire la garde au trésor de la Reine. Sur leurs dos, en toute évidence, il y avait une seule lettre : O…
OPINIÂTRE : Elles ont voulu évoquer l’histoire d’O, juste pour se moquer de nous, de nos habitudes péripatétiques.
OISIF : Ce n’est pas cela. Plutôt, elles s’inspirent aux affinités électives du grand écrivain allemand. En fait, la lettre O., marquée sur chacun des deux personnages, ce n’était que l’initiale de leurs prénoms, hélas !
OPINIÂTRE : Octave, mon frère !
OISIF : Et Olivier, le mien.
OPINIÂTRE : Donc, elles se sont vengées jusqu’au bout !
OISIF : Elles aussi ont voulu voir ce qui se passait au-delà de la porte !
OPINIÂTRE : Pourtant, elles n’ont pas eu trop de fantaisie !
OISIF : Si, elles ont eu la capacité de sortir de leur mare de patience et d’ennui, en faisant entrer les premiers venus.
OPINIÂTRE : Nos frères, les premiers venus ? Je dirais plutôt des habitués de la maison.
OISIF : Tu as oublié l’amitié fraternelle qui s’est installée entre eux. D’abord, ils se rencontraient dans la salle commune pour parler mal de nous, les frères aînés…
OPINIÂTRE : Et après ?
OISIF : Ils s’étaient aperçus de nos rencontres philosophiques régulières et ils ont attendu que nos deux femmes sortaient de leurs chambres pour en profiter…
OPINIÂTRE : Et maintenant ? Nous sommes ici, dans ce cachot au sixième, sans balcons ni corniches…

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Ce fut à ce point-là que je m’aperçus d’une clé glissée derrière le dossier de mon lit. Je fis bouger le lourd catafalque, je ramassai la clé et, sans trop d’industrie, je trouvai le trou. J’ouvris la porte. Le frère d’Otello et celui d’Octave me tombèrent dessus.
Et moi, je ne sais comment ni pourquoi, j’eus la réaction de leur dire : — écoutez, mes camarades, vous avez raison, il n’y a pas que la porte étroite, dans la vie. Maintenant, par exemple, vous vous êtes trompés. Il peut arriver de passer une vie entière en attendant qu’une porte s’ouvre et finalement, quand le phénomène longuement attendu se produit, on peut bien s’apercevoir que nous ne voulions pas cela, mais toute autre chose. C’est le même dans l’amour. S’il existe en nous, il faut faire l’impossible pour le garder en l’arrosant régulièrement. Au contraire, si l’amour est derrière une porte… on ne sait jamais ce qu’il nous pourra apporter !

Giovanni Merloni

Gabriella Merloni chante « Banks of thé Ohio« 

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 juin 2014

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Les « ragazze » du River Club

02 lundi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Le jour après l’engageante citation d’Aldo Palazzeschi, je repensais ce matin à sa ville natale, Florence, que j’ai beaucoup aimée et beaucoup moins connue et fréquentée. Je me suis souvenu d’un lointain épisode, d’une nuit absurde où l’on m’avait traîné, à Florence, près du lungarno. En publiant aujourd’hui ce petit conte-récit, où j’ai voulu sauvegarder le mot « ragazze » pour désigner des demoiselles qu’on ne pourrait rencontrer qu’ici, à Florence, je me suis souvenu de Vasco Pratolini, écrivain et poète lui aussi, de ses romans pleins de vérité se déroulant dans cette ville incontournable. J’ai repris en main « Le ragazze di San Frediano », un livre dont je vous parlerai un jour, où les femmes ont des attitudes différentes vis-à-vis de celles que j’ai rencontrées dans ma « notte brava » (1). Et pourtant, l’esprit au fond de leurs cœurs est toujours le même…

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Les « ragazze » du River Club 

Cherubini et Trentavizi étaient déjà épuisés pour la longue journée de travail dans la petite commune toscane égarée au milieu des collines, quand ils arrivèrent devant la grille près du lungarno. Au-dessus, il y avait une plaque avec l’inscription River Club.
Ils trouvèrent Fieri, près d’une petite table ronde, tendu vers la ribollita et le pain brûlé. Légèrement grossi, comme un aristocratique rat de ville, il donnait beaucoup d’importance au foulard serré au cou à la manière des anciens socialistes. Mais celui-ci ressemblait plutôt à un bandeau de pirate. Fieri fut assez gentil. D’ailleurs, il était resté tout le jour dans son bureau, tandis que ses deux collègues avaient dû bosser pour trois ainsi que répondre à nombreuses questions le concernant directement.
Ils se bouffèrent avec acharnement, à la recherche d’un petit soulagement à leur fatigue. Ce fut Fieri qui paya.
— Laisse-nous offrir un whisky, un amer, quelque chose… protesta faiblement Cherubini.
En toute réponse, Fieri descendit de son fauteuil garni et, avec souplesse, traîna Cherubini et Trentavizi dans un étroit couloir menant dans une salle de billard. À côté, il y avait le piano-bar.
Jamais de sa vie Cherubini n’avait mis le pied dans une boîte de nuit. Il resta interloqué en percevant, rien qu’à passer d’un local à l’autre, la typique odeur de talc et savon mélangés dont la plupart des prostituées s’imprègnent pour couvrir qui sait combien de brimades subies.
Au piano, il y avait un blême pianiste hongrois, complètement abstrait du contexte. Peut-être un étudiant au pair. Il jouait sans aucun cachet, pendant trois ou quatre heures de suite. Pourtant, il jouait ce qu’il voulait, sans l’obligation de se soumettre aux caprices de qui que ce soit. C’était sa façon de s’entraîner pour les examens du Conservatoire.
De temps en temps, l’une des entraîneuses lui glissait un sandwich, un café, un verre d’eau.
Maintenant, il était plongé dans la Valse triste de Sibelius. Aux parois, l’on avait accroché des dessins microscopiques — qu’on aurait pu admirer juste à quelques centimètres de distance — représentant la via crucis de l’amour d’un peintre amateur méconnu.

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Les trois collègues s’étaient installés dans un box où les canapés et les coussins de mauvais goût oriental affichaient moins la décadence orgueilleuse que l’abandon… Quel décalage vis-à-vis des fauteuils et des tables du restaurant ! Tout d’un coup, on vit arriver Ursula, une blonde à la taille médiocre et, par contre, des hanches abondantes d’où s’élançaient des jambes bien fuselées.
— Elle est descendue sur terre… pour toi ! annonça Fieri à l’adresse de Trentavizi.
Celui-ci, perplexe, avait tout de même décidé de jouer le jeu. Il quitta tout de suite le box pour se faire traîner bon gré mal gré dans l’autre salle où l’on entrevoyait, derrière un rideau de cinéma entrouvert, des couples en train de danser.
Il ne passa qu’une seconde. Deux autres ragazze jaillirent du néant. Pamela, elle aussi blonde, plantureuse quant aux étages nobles du corps, affichait pour le reste une silhouette un peu décevante, avec le soupçon des jambes tordues. Elle était pourtant de la même hauteur de Fieri qui l’apprécia immédiatement. Un peu en retrait vis-à-vis du nouveau couple qui venait de se former, Monia, avait des cheveux noirs de jais bien accompagnés avec une solidité paysanne qui la rendait tout à fait passable. Tandis que Pamela semblait obsédée par la nécessité d’entamer de danses exclusives avec Fieri, Monia attendit en silence leur départ avant de s’asseoir d’un air résigné auprès de Cherubini.
— Est-ce que vous m’offrez quelque chose à boire ? dit-elle avec un demi-sourire. Le garçon à la veste beige, déjà prêt, apporta deux verres très hauts où flottait grossièrement un cocktail orange. Le pianiste slave se perdait maintenant dans un nocturne de Chopin.
Entraîné par la musique, Cherubini, après l’hésitation de la première gorgée, commença à sortir de sa carapace.
— Qu’est-ce qu’on doit faire ? demanda-t-il. Monia ne comprenait pas. Si son corps était plaisant et souple, son visage était raid, livide, s’obligeant à une attitude froide et détachée. Cherubini insista :
— Je vous demandais ce qu’on fait dans ces endroits-ci… parce que je n’y avais jamais été avant… Je vous jure ! Vraiment !
En ce moment de grand embarras, d’où quelques mélanges de genres pouvaient pourtant, petit à petit, se déclencher, un petit caporal en costume noir approcha sa gueule lisse et antipathique :
— Mademoiselle Monia, vous êtes attendue pour votre numéro !
Monia bondit comme un ressort et, sans le saluer, se dirigea vers une porte cachée derrière un miroir. Restés seuls, Cherubini et le pianiste se dévisagèrent.
— Ce n’est rien, le rassura celui-ci, tout en appuyant les doigts sur le clavier. Rien du tout…
Après quelques instants sans poids, on vit la silhouette floue de Trentavizi s’agrippant au rideau au pas de la porte. Il avait oublié la proverbiale prudence qui l’accompagnait dans les heures de travail pour assumer une attitude grossière et agaçante…
— Viens, Cherubini, vite, c’est ta fiancée qui se déshabille…
Les jambes lourdes et les pieds gonflés, Cherubini était épuisé et pourtant excité, lorsqu’il rejoignit Fieri et Trentavizi qui, entourés par les soins charnels et soyeux de leurs habaneras, étaient en train de manger et boire dans un climat d’absurde et pourtant inébranlable gaieté. Tout de suite après sa pénible installation, une quatrième ragazza, Éva, se colla à Cherubini sans trop de manières.

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— On t’a laissé seul ? Pauvre gars… Heureusement, je suis là pour remplacer ton amie…
Cherubini crut reconnaître cette voix enfantine et espiègle. Il se tourna brusquement. Était-elle Ambra, son adoré et négligé « premier amour » d’antan ? Il rougit avant de lui demander si c’était vraiment elle, pourquoi elle était là. Mais cette jeune fille avait arrêté de parler. Les longues jambes croisées, elle feuilletait une revue sans personnalité.
Une autre Éva, qui ressemblait vaguement à Nuvola, sa femme, convainquit Cherubini à manger, à boire, à fumer. Les trois ragazze découvraient leurs jambes enveloppées dans des bas aux mailles larges ; elles faisaient étalage, à deux millimètres du nez et du menton des trois conviés de pierre, de leurs seins raffermis avec la paraffine tout en écarquillant stupidement leurs yeux sans expression où le truc, assez lourd, produisait le même effet qu’un voile funèbre sur un masque de mort.
Mais peut-être, Cherubini exagérait…
N’avait-il pas éprouvé des sentiments de culpabilité après le dernier rapprochement intime avec cette veuve encore gracieuse ? Quand était-ce passé cela ? Il y avait trois jours, lors de sa fête… Ou alors trois ans, lors de son anniversaire. Les amis de la piscine via Fondazza avaient décidé qu’il devait se séparer de sa virginité, désormais. Ils avaient organisé une récolte pour les frais de cette initiation. Ensuite, ils l’avaient accompagné… La femme, assez petite, endossait un court peignoir. Elle avait un bandeau blanc dans les cheveux. Cherubini avait remarqué la peau basanée, les ongles peints en rose, le justaucorps brodé, la voix…
— Je vais te déshabiller moi-même, disait cette voix.
— C’est depuis longtemps que tu ne fais pas l’amour, n’est-ce pas ? demandait cette voix.
— C’est la première fois, n’est-ce pas ? demandait cette voix.
— Tu as un regard bien, murmurait cette voix.

Au cours de cette nuit qu’il n’avait ni cherchée ni vaguement envisagée, il était évident que ces femmes — en véritables habituées du refrain « je voudrais, mais je ne peux pas » — n’accorderaient même pas la pointe de leurs lèvres pendant les heures de travail… Mais, cela n’avait aucune importance, pour Cherubini. Il lui était tout à fait indifférent si l’étreinte éventuelle avec la ragazza passable n’était pas comprise dans le prix du billet…
Mais alors, pourquoi se sentait-il égaré ?
On éteignit les lumières. La gracieuse et dodue Monia parut en pantoufles touffues de poils célestes, le corps protégé par un peignoir transparent. La musique d’un disque démarra.
— Où est-elle Zazà ?…
Monia avait d’abord l’air imperturbable d’une étudiante paresseuse, d’une enfant gâtée enveloppée dans ses rêves…
— Comment fait-elle Zazà sans Isaia ?
L’effeuilleuse se démenait à peine, n’ayant évidemment pas le talent d’une danseuse ni l’attirail inné d’une nymphe des bois.
— Salomé, danse pour moi, susurrait dans le petit groupe Trentavizi, appuyant sur les tons lourds de son dialecte. En fait, il avait saisi une nuance inattendue dans l’expression de Cherubini, d’habitude en retrait et fuyant. À présent, au contraire, celui-ci trahissait une intention, l’attente peut-être d’un rapport exclusif avec cette femme qui pourtant appartenait à tout le monde…
« Elle n’appartient à personne, elle est terriblement seule ! » pensait Cherubini de son côté avant d’avaler une énième gorgée de vin blanc.
Un silence pornographique succéda. Monia était en train de se dénuder.
— Zazà Zazà Zazàaaaaa…
Monia enleva la chemisette courte qu’elle avait gardée au-dessous du peignoir, se tourna, s’assit sur la chaise. Elle tournait son dos à la salle. Cherubini rougit. Monia enleva le soutien-gorge, laissa glisser le slip… elle tournait encore les épaules au public. Les projecteurs produisirent un vif effet de contraste. Maintenant, la stripteaseuse se détachait avec sa chaise, comme une coupure noire, contre le blanc aveuglant du rideau calé.
Debout, petite et potelée, cette Salomé florentine, finalement nue se détachait maintenant comme une ombre chinoise immobile en train de devenir invisible. Ensuite, transformée en Nausicaa, dépouillée des mille voiles de cellophane, maintenant elle dansait, dans l’attitude de se plonger dans l’archipel grec…
Cela dura juste cinq ou six secondes, l’image frontale, intégrale, dans le cône jaune du projecteur. D’ailleurs, elle n’avait produit ni de catharsis ni d’orgasmes.
Tout de suite après revint la lumière sans personnalité des abat-jours rouges sur les tables basses des box de velours, ne faisant qu’un avec le va-et-vient forcené des ragazze. Cela avait le but évident de leur donner envie de s’adonner aux dépenses inutiles et folles, concentrées pour la plupart, du reste, sur les modestes et contradictoires plaisirs du palais et de l’estomac.

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On était dans le cœur de la nuit, on dansait encore.
Cherubini, éreinté, s’aperçut qu’il avait aux pieds les chaussures de montagne de ses errements sous la pluie, lourdes comme du plomb. Elles l’empêchaient de suivre le rythme et, en même temps, d’entamer une conversation quelconque avec Monia. Celle-ci — promue sur le champ au rôle de vedette de la soirée — n’affichait aucune intention de se donner. Sauf qu’après avoir reçu en contrepartie des attentions constantes ainsi que des cadeaux et d’offres d’argent significatives.
Trentavizi, Fieri et Cherubini restaient dans le local par inertie, abandonnés sur les canapés turcs. Désormais vidés de tout intérêt ou passion, ils étaient juste ensorcelés par l’ancestral défi de tirer tard, tout en sachant bien que cela n’était pas une prouesse.
Trentavizi ranimait les esprits se moquant de façon débonnaire de l’inexpert Cherubini qu’il avait surpris à danser « dans le fameux River Club de Florence » avec les chaussures di Li’l Abner, inquiétant personnage d’une bande dessinée en vogue… Ils ne s’aperçurent pas de la disparition soudaine des ragazze avec leurs voix sautillantes. Elles étaient parties et probablement elles étaient déjà en train de s’endormir avec leurs voiles ainsi que leurs artifices sordides et marchandises physiques.
La soirée se terminait. Pour le faire bien entendre aux derniers trois clients le patron avait appelé, peut-être avec un sifflement de berger, une quinzaine de garçons en veste beige, qui s’alignèrent tous ensemble autour d’eux. Cherubini se souvint du service d’ordre dans les manifestations politiques. Mais ici c’était sans pitié. Le moment était venu où l’on devait payer. Et l’addition fut très, très dure.
— N’en faisons plus de telles bêtises ! disait Trentavizi, conduisant tant bien que mal sa voiture s’effondrant, en état d’ivresse, dans le noir brumeux de la nuit sur la piste sévère de l’autoroute de Bologne.
— Arrête, laisse-moi dormir à côté de la voiture, au bord de la route ! Je n’en peux plus, soupirait Cherubini, je n’en peux plus !

Giovanni Merloni

(1) Film de Mauro Bolognini (1959)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 2 juin 2014

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Le secret de l’homme de fumée, héros anticonformiste d’Aldo Palazzeschi II/III

01 dimanche Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in auteurs italiens

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Aldo Palazzeschi

001_circo equestre 180Antonio Donghi, Circo equestre

Cette deuxième incursion dans le monde poétique d’Aldo Palazzeschi ne pourra pas suffire pour en achever un portrait ressemblant, car en fait cet auteur majeur de la littérature italienne ne se borna pas à produire des œuvres en poésie et en prose toujours en avance vis-à-vis de ses contemporains, en suscitant souvent de la méfiance et de l’incompréhension que les critiques successives n’ont pas su totalement effacer. Palazzeschi, anarchiste et anticonformiste jusqu’au bout, et solitaire par vocation, ne fit rien pour se faire vraiment comprendre.
Je reviendrai sur cet auteur aimé au moins une autre fois soit pour les nécessaires intégrations aux biographies circulantes, assez sommaires, soit pour ajouter quelques considérations personnelles aux textes ici publiés.
Parmi les œuvres en prose de Palazzeschi, je vous propose aujourd’hui son chef d’œuvre, l’antiroman titré Le code de Perelà (Il codice di Perelà) publié en 1993 par les Éditions Allia.
Dans le texte suivant, que j’ai traduit moi-même dans l’attente du texte français que je viens de réserver, vous ferez connaissance de monsieur Pérélà, l’homme de fumée. Cela vous donnera envie de savoir plus de cet extraordinaire écrivain auquel s’inspirèrent sans doute, entre autres, Dino Buzzati, Italo Calvino et Tommaso Landolfi. Moi aussi, dans une époque très distante (et plus ignorante) de celle de Palazzeschi, je me découvre beaucoup de points en commun avec cet esprit agacé et rebelle.
En 2000, lors de la présentation, dans une péniche ancrée sur le quai du Tevere de mon roman Roma città persa, une figure très connue de la Rome de Fellini, Momo Pertica, lança l’hypothèse d’une parenté entre Tito Garbuglia, le personnage presque inexistant et surréel de mon livre, et Perelà, l’homme de fumée d’Aldo Palazzeschi.
Giovanni Merloni

003_giocoliere 180 Antonio Donghi, Giocoliere

Le secret de l’homme de fumée, héros anticonformiste d’Aldo Palazzeschi

— Mais, expliquez-nous donc, pour l’amour du ciel, ce que nous devons raconter au Roi.
— Là où je demeurai jusqu’à ce matin, ce n’était pas le sein d’une mère quelconque, mais le sommet d’une cheminée.
— Ahaaaaa !
— Uhuuuuu !
— Ohooooo !
— Voilà.
— Maintenant, je comprends.
— Une cheminée !
— J’ai tout compris.
— Pauvre diable.
— Au-dessous de moi, des bûches brûlaient sans cesse, un feu doux montait sans interruption, avec sa spirale de fumée, vers le haut de la cheminée où je me trouvais. Je ne me souviens pas du moment où jaillit en moi la raison, la faculté de connaître et de comprendre, je commençai à exister, et je connus au fur et à mesure mon être. J’ouïs, j’entendis, je compris. J’écoutai d’abord une indistincte rengaine, un murmure confus de voix — qui me semblaient égales —, jusqu’au moment où je m’aperçus qu’au-dessous de moi il existait des êtres vivants ayant une stricte parenté avec moi, je connus moi-même et elles, j’appris à connaître les autres, je compris que cela c’était la vie. J’écoutai au jour le jour toujours mieux ces voix, jusqu’à distinguer les mots avec leur signification, jusqu’à en cueillir les nuances les plus reculées. Ces mots ne restaient pas inertes en moi, ils entamaient la trame d’un travail mystérieux et délicat. Au-dessous, le feu brûlait sans interruption, tandis que la spirale de chaleur montait, alimentant une à une les facultés de mon existence : j’étais un homme. Mais je ne savais pas comment ils étaient les autres hommes que je croyais tous pareils à moi.
— Quelle illusion, le pauvre !
— Malchanceux !
— Cela a dû être un moment très mauvais.
— Autour du feu, il y avait trois vieilles. Assises sur des fauteuils énormes, elles s’alternaient dans la lecture, ou alors causaient entre elles. J’appris de leur bouche ce que tous les hommes apprennent d’abord de leurs mères, ensuite de leurs maîtres. Pena, Rete et Lama ne négligèrent pas de me préparer ni de me renseigner sur toute connaissance utile pour vivre. Elles m’expliquèrent jusqu’à la satiété, jusqu’à l’insistance de chaque idée et argument, chaque problème, chaque phénomène. J’appris tout ce qu’il faut savoir de l’amour et de la haine, de la vie et de la mort, de la paix et de la guerre, du travail, de la joie et de la douleur, de la sagesse et de la folie. Avec elles, je touchai les hauteurs les plus vertigineuses de la pensée et de l’esprit…
— Combien de choses doit-il savoir ?
— Quel homme cultivé !
— De poésie et de philosophie…
— De philosophie même ?
— Oui, d’une philosophie légère, très légère, celle qui pouvait arriver jusqu’à moi…
— Heureusement.
— Tellement légère qu’elle aide même à monter jusqu’à des hauteurs inaccessibles. Et toutes les choses arrivaient jusqu’à moi de cette façon.
— Les trois vieilles s’appelaient, donc ?
— Pena, Rete, Lama.
— Quels noms !
— Je connaissais un type qui s’appelait Pagnotta.
— Une belle nouveauté.
— Mais ceux-là ce n’étaient certainement pas leurs noms, ce n’était que de mots conventionnels qu’elles utilisaient pour se distinguer l’une de l’autre. Oh ! Elles devaient bien s’appeler autrement. Elles devaient avoir une raison pour me cacher leur vrai nom ainsi que leur identité, une raison que je ne sus jamais. Pourquoi ont-elles voulu me cacher tout ? Pourquoi m’ont-elles abandonné ?

004_canzonettista 180

Antonio Donghi, Canzonettista

— Mais ces trois vieilles savaient-elles que vous étiez là-haut, au sommet de la cheminée ?
— Le savaient-elles ? Je ne réussis jamais à le découvrir. Elles ne dirent jamais un seul mot qui me concernait.
— Et vous, ne parlâtes-vous jamais ?
— Ce n’est que ce matin-ci que je me suis aperçu de pouvoir parler… quand, une fois descendu…
— Dites-le !
— Allez-y !
— Je les ai appelées pour la première fois : Pena ! Rete ! Lama ! Pena ! Rete ! Lama ! Pe… Re… La…
— Maintenant, il recommence à pleurer.
— Arrêtez de pleurer.
— Donnez-vous du courage, pauvre monsieur, sinon vous nous ferez pleurer nous aussi.
— Oh belle ! Elles étaient ses mères, laissez-le pleurer autant qu’il veut.
— D’ailleurs, si elles étaient toujours là en train de bavarder et de lire, elles auront eu bien leur pourquoi.
— Elles restaient près de la cheminée pour se réchauffer.
— Et gardaient le feu allumé même l’été ?
— Oui.
— Même dans le mois d’août ?
— Toujours.
— Les vieilles sont très frileuses. Le chaud, elles ne le sentent plus.
— Mais alors elles le savaient, et étaient d’accord de ne pas en parler. Et vous, qu’en pensez-vous ?
— Peut-être, je fus amassé et composé petit à petit par cette spirale chaude qui montait continûment. Cellule sur cellule, comme les pierres d’un édifice… De façon que tout ce que ce feu produisait fût utilisé pour me construire…
— Mais la fumée ne sortait-elle pas de la cheminée ?
— La cheminée était bouchée au sommet, là où j’arrivais avec ma tête.
— Ah ! Voilà ! L’utérus noir était serré dans la partie supérieure.
— Comme les autres utérus, il me semble, jusqu’ici…
— Ou bien m’introduisit-on là-haut un jour, un homme comme je suis maintenant, fourni de la même chair et des mêmes vêtements que tous les autres hommes ?
— Finalement, oui… on vous y aura coincé.
— On vous y aura placé.
— Maintenant, on commence à comprendre quelque chose.
— Ces trois vielles-là devaient avoir un secret.
— C’est flagrant.
— Clair comme la lumière du soleil.
— Un secret de fumée.
— Qui sait ?
— Celui de ne pas vouloir révéler leur nom.
— Et de ne pas avoir envie d’en parler avec personne.
— Même pas avec lui.
— Alors, sous l’action du feu, j’aurais été au jour le jour très lentement carbonisé, transformé au cours des années… Je ne peux pas me souvenir de ce jour ni de ce qui se passait avant. Pourtant, il a dû y avoir un jour où j’ai assumé la forme d’une fumée intacte et très compacte. Juste aujourd’hui, j’ai pu m’apercevoir que je suis d’une matière différente vis-à-vis de tous les autres hommes, tandis que mes formes sont les mêmes…

005_canzone 180

Antonio Donghi, Canzone

— Monsieur Perelà, terminez-nous votre récit ! Comment décidâtes-vous de quitter votre cachette ?
— Il y a trois jours, j’entendis s’éteindre au-dessous de moi la douce conversation qui m’était devenue ainsi familière. J’attendis trépidant, mais je n’écoutai plus la voix adorée qui nourrissait mon âme. Où étaient-elles les vielles ? Leur voix ne s’affichait pas à mes oreilles. Peu de temps depuis, le feu aussi s’éteint. Ce feu pérenne qui donnait la vie à mon corps. Autour de la cheminée, tout devint gelée et silencieux, donc je crus que l’heure de la mort était arrivée pour moi. Au contraire, mes membres perdirent au fur et à mesure leur immobilité, commençant à s’agiter, à bouger. De plus en plus envahi par le découragement, le désespoir et l’effroi, j’attendis encore. Où étaient-elles parties Pena, Rete, Lama ? Pourquoi m’avaient-elles laissé seul ? M’avaient-elles abandonné ? Quitté à jamais ? Je m’agitais dans les spasmes de la fièvre, tandis que l’exiguïté du lieu devenait intolérable avec la perte de l’immobilité. Je ne cessais de me tordre comme le globe d’une matière qui était devenue étrangère et hostile dans un organe du corps humain. Je pointai mes mains contre la paroi, tout en m’appuyant avec l’os et faisant force avec les genoux. Je réussis à descendre là où la cheminée petit à petit s’élargissait : là commençait par ses premiers anneaux une chaîne. Je m’agrippai à elle et descendis vite jusqu’au sol. En bas, il y avait encore les dernières cendres, et autour de la cheminée trois fauteuils vides, un gros livre fermé qu’on avait jeté à terre. Juste à côté, là où j’avais posé mon pied, une paire de bottes luisantes et magnifiques, les miennes. Je me sentais tellement étranger au sol auquel je m’appuyais incertain, tellement attiré par l’envie de remonter, que je dus me tenir fort pour ne pas retourner là-haut contre mon gré. Instinctivement, je faufilai les jambes dans les bottes et juste alors je me sentis droit, assuré, bien planté à terre et capable d’y pouvoir rester. Je quittai péniblement la chaîne à laquelle j’étais resté longuement accroché, et je commençai à marcher. Je courus à travers toutes les salles de la maison : désertes. Pas un seul signe de vie, ni de personne ou animal ou meuble. Je criai jusqu’à lacérer ma gorge : Pena ! Rete ! Lama ! Personne : rien. Je hurlai comme un fou : Pena ! Rete ! Lama ! Je me désespérai ; on aurait dit qu’une bête me dévorât le cœur, et je croyais que tout était fini pour moi quand j’atteins la porte de la villa. La porte était grand ouverte. Devant moi s’étendait la route poussiéreuse conduisant à cette ville. Tout comme un aveugle, je savais tout, sans avoir rien vu. Je connaissais déjà les histoires de tous les hommes, leurs actions et sentiments sans savoir avec précision comment les hommes étaient faits, je connaissais les noms de toutes les choses sans savoir quelles étaient les choses qui correspondaient à ces noms, comme un aveugle qui ait reçu par enchantement la lumière. Je devais voir.

006_perelà001 180

Tableau de la couverture : Gino Severini, Autoritratto

Aldo Palazzeschi

Traduction de Giovanni Merloni

Un portrait irrégulier, le point de vue de Giovanni Merloni (Débris des vasescommunicants n. 13)

30 vendredi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, les échanges

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vases communicants

Vendredi 2 mai 2014 le texte suivant avait été publié, dans l’esprit des « vases communicants », sur le blog de François Bonneau, tandis que le texte à lui est publié ici à la même date.
Aujourd’hui, dernier vendredi du mois, je propose à nouveau la lecture de mon « point de vue » au sujet d’un « portrait irrégulier ». Ou, pour mieux dire,  sur la possibilité d’intégrer dialectiquement, à l’intérieur d’un vase-miroir ce qu’évoquent les titres de nos blogs : « le portrait inconscient » et « l’irrégulier ».
On s’est donc échangés des images de quelques façons adaptées à l’idée d’un « portrait irrégulier » qui se réaliserait en « fusionnant » nos points de vue. Vous trouverez donc ci-dessous le « portrait irrégulier selon Giovanni Merloni », tandis que le sien est hébergé dans « l’irrégulier » d’aujourd’hui.

001_2014_05_fb_vaseco3

Un portrait irrégulier (le point de vue de Giovanni Merloni)

Le point de vue que me propose François est celui d’un miroir déformé, comme vous voyez ci-dessus. Un visage long et gonflé, que la lumière sur la joue droite brûle un peu. Un effet d’éloignement réciproque entre les yeux et la bouche qui met « en valeur » un nez un peu exagéré.
Ce qui m’étonne, ces yeux (qui viennent juste de sortir du sommeil) nous regardent débonnaires, avec surprise et curiosité, tandis que la bouche hurle en protestant, indignée.
Quoi faire ?

002_2014_05_fb_vaseco4

Dans la deuxième photo, je note la même chemise céleste dépourvue du premier bouton et le même pull bleu. Mais le personnage « irrégulier » ne présente presque aucune ressemblance avec le précédent. Si celui-là pouvait évoquer mon professeur de latin en train d’expliquer les gênes rencontrées dans la correction des devoirs (et d’ajouter : « dorénavant le tour de vis sera encore plus sanglant ! »), celui-ci ressemble carrément à un extra-terrestre humanisé. Il nous accueille, apparemment, dans sa cellule spatiale super équipée où l’on peut entrevoir des piments spéciaux pour rendre mangeables de tristes pilules colorées qui vont remplacer le pot au feu ainsi que les lasagnes à la bolonaise.

003_2014_05_fb_vaseco1

Heureusement, ce monsieur lunaire a été compréhensif. Il m’a laissé descendre de l’astronef : « Juste le temps de faire pipi la dernière fois dans votre atmosphère ! » m’a-t-il dit, en refermant ses yeux énormes, tout en sachant que j’aurais profité de sa distraction pour m’en fuir.
Mais, je suis tombé de la poêle dans la braise. Pour me sauver, je suis rentré dans la première porte ouverte. C’était un musée d’art contemporain. Il ne manquait de rien. De Hopper à Rauschenberg, de Burri à Pollock. Et, naturellement, il y avait Léger, Kandinskij et Picasso. Imaginant de pouvoir finalement reprendre haleine, je me suis installé sur un divan de velours très commode. En face, on avait accroché un tableau au châssis déformé exprès… Sur fond bleu, des figures géométriques vertes et marron se détachaient harmoniquement… J’ai fermé les yeux.
À l’improviste, quelqu’un m’a adressé la parole : « réveillez-vous ! D’ici quinze minutes, on va fermer. Je vous conseille de ne pas rater la dernière salle. Dépêchez-vous ! » Surpris de cette attitude empressée, j’ai essayé de regarder dans les yeux ce monsieur… et je me suis trouvé devant un tableau personnifié ! Essayant d’esquiver son regard hypnotiseur, j’ai demandé en quoi consistait l’attraction de la dernière salle. « C’est moi ! Venez, venez ! »
Dix minutes après, j’étais entouré d’un groupe de visiteurs inquiets pour ma santé. Ils m’avaient installé sur un banc public dans le jardin encore baigné des rayons rouges du crépuscule. « Vous vous êtes évanoui », me dit une gentille femme blonde, en m’offrant de l’eau dans un verre de papier. « Vous avez oublié ça ! » me dit son mari en me glissant sur la poitrine essoufflée deux cartes postales.
En les regardant, je me souvins petit à petit. Mais, quand je prononçai péniblement le nom « Francis Bacon », c’était trop tard pour raconter. Les deux secouristes étaient partis et le gardien de l’hôtel particulier me fit signe de sortir, car il devait fermer la grille.

004_2014_05_fb_vaseco5

Heureusement, la rue qui longeait le petit jardin se déroulait selon une perspective opposée à la place où encore trônait l’araignée spatiale avec ses gyrophares multicolores. Je me faufilai dans le bistrot de L’ANCÊTRE en m’isolant au bout du local, derrière le comptoir de zinc.
Avec mes derniers euros, je me régalai en demandant une « Mort subite » blanche. Essayant de ne pas attirer l’attention, j’examinai la première carte postale en la confrontant avec la deuxième. Dans celle-ci, on découvrait un visage presque humain. Cela me fit réfléchir : peut-être, je devrais renverser leur ordre. Car la deuxième reproduisait sans doute un tableau plus ancien de Francis Bacon. Oui, celui-ci est un portrait assez irrégulier, si l’on considère que sur la gauche vous avez un regard tout à fait humain venant du XIXe siècle — on dirait Marcel Proust en personne — ainsi qu’une attitude légèrement agacée, mais patiente, tandis que sur la droite la tête se modernise en « mettant en valeur » la moitié gommeuse du personnage concerné…
J’avoue pourtant que les deux photos me dérangeaient vivement. J’avalai deux gorgées de « Mort subite » et tout revint à mon esprit : la dernière salle, complètement noire ; les deux encadrements vides, tandis que l’homme y glissait dedans. Mais, comment avait-il pu se caler dans deux tableaux dans le même instant ?

005_2014_05_fb_vaseco2

Ensuite, comment dire ? Un deuxième verre de « Mort subite », que je ne pouvais pas payer, acheva mon égarement. Je notai dans la table à côté de la mienne un de mes poètes maudits préférés, ou alors Pierre-Auguste Renoir en chair et os.
Celui-ci, en constatant mon embarras financier, me fit signe qu’il n’y avait pas de problèmes. Il était l’arrière-grand-père du patron et donc je n’aurais pas payé la deuxième bière.
Il se suivit un long silence, dans lequel je n’osais rien dire.
Bouche bée, je regardais cet homme tourmenté, que la lumière psychédélique du bar rendait surréel :

« Je suis le Ténébreux, — le Veuf, — l’inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie… »

était-il en train de dire.
« Mais vous êtes… »
« Oui, j’étais Gérard de Nerval ! »

006_2014_05_fb_vaseco6

Voilà, j’ai échappé à la rage du vieux professeur, je me suis sauvé d’un piège interplanétaire… J’ai ensuite réussi à sortir indemne du risque d’être englouti par deux tableaux de Francis Bacon (ou peut-être de François Bonneau) et j’ai survécu à la Mort subite grâce à l’intercession d’un esprit poétique et désintéressé.
Mais après, je me suis trouvé dans la rue, sans un sou, empêché par mon orgueil d’artiste jeûnant de trouver un boulot quelconque. Ici, loin de tout, dans cet unique carrefour après de kilomètres et des kilomètres de campagne, je pourrais bien travailler comme fossoyeur ou facteur ou simple galopin.
Pourtant, j’ai confiance dans le temps. Ça va passer. Je dois encore descendre un peu, avant de toucher le fond du vase. Après je remonterai !

À propos, avez-vous une cigarette ?
Imaginez-vous ce qu’on m’a répondu.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication 2 mai 2014 sur « l’irrégulier », Dernière modification 30 mai 2014
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