le portrait inconscient

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X, Y, Z, W… I/VIII, du désespoir à la diaspora

21 dimanche Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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X Y Z W

Avant de reprendre, le prochain mardi 30 septembre, la publication du « Testament immoral » (roman en vers publié en 2006 en Italie sous le titre de « Testamento immorale »), je vous propose une nouvelle version, assez différente vis-à-vis de l’ébauche originale d’un texte (publié en janvier 2013 sur mon ancien blog), alors titré « L’avalanche » et maintenant « X, Y, Z, W ». Ce conte-récit est articulé en six chapitres que vous pourrez lire aujourd’hui, mardi 23, mercredi 24, jeudi 25, samedi 26 et dimanche 28 septembre.

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X, Y, Z, W… I/VIII, du désespoir à la diaspora 

En me promenant place de Vosges, il m’arrive souvent de songer à Bologne, à la première fois où je me promenai dans cette ville élégante et brumeuse avec mes cousins Luisa et Decio, ne faisant qu’un, ce dernier, avec sa future épouse Teta. Cette digression automatique dépend surtout des voûtes basses surmontant les arcades calmes et robustes de l’ancienne place Royale, qui me donnent presque les mêmes envies que j’éprouvais alors, dans ces années refoulées, lorsque j’étais toute une autre personne et que ces arcades aux couleurs foncées changeaient de style en fonction de la rue qu’elles côtoyaient : strada Maggiore, via Castiglione, via San Felice, via San Vitale…
Je sais que c’est une illusion ou une tromperie de penser revivre avec le même état d’esprit dans un endroit différent les mêmes sensations ainsi que répliquer les mêmes réflexions. Pourtant quand je suis là-dedans il m’arrive — surtout quand j’effleure la plaque commémorative de Théophile Gauthier ou que je suis obligé de ralentir devant l’entrée enrichissante de la maison musée de Victor Hugo — d’avancer de façon tout à fait spontanée courbe encore plus que d’habitude, les mains serrées derrière le dos, la tête lourde et pensive tout comme au temps de mon intense résidence bolonaise, à peu près dix ans depuis la première descente sur les lieux.
C’est exactement ce qu’il m’arrive toutes les fois que j’assume un tel pas en dessous de l’ensemble des rares arcades parisiennes (par exemple, quand je me rends au Louvre et que je frôle hâtivement les étalages surchargés de la rue de Rivoli).
Aujourd’hui, place des Vosges a produit sur moi les mêmes effets que d’habitude. Je suis encore une fois devenu stupide, presque idiot, incapable de sortir d’un souvenir figé — toujours le même —, jusqu’au point de me voir transformé moi même en statue ondoyante et paresseuse.
Quand j’ai abandonné le Marais pour me rendre place de la République, et que j’ai pris la route discrète d’un canyon gris, à peu près rectiligne, creusé dans la pierre jaune, je ne me suis pas arrêté à considérer son nom, Amelot… Suivant mes « rêveries forcées », j’ai songé le temps d’un instant à Camelot, le siège légendaire de la cour du roi Arthur, où j’aurai eu sans doute l’obligation de recouvrir le rôle de Lancelot, c’est-à-dire de l’amant désespéré condamné à une éternelle diaspora. Avançant, troublé par ces mots « désespoir » et « diaspora » (qui se fusionnaient et se séparaient à l’infini), je ne fis pas attentions aux percées de lumière et de bruit s’ouvrant de temps en temps à gauche et à droite pour me rappeler qu’on était à côté d’un boulevard ou d’un square, ou alors d’une séquelle de vitrines farfelues typiquement parisiennes.
Ensuite, je ne m’aperçus même pas d’avoir traversé cette immense cour ensoleillée, ni d’avoir fait deux fois le tour du même piédestal ne faisant qu’un avec la même fontaine. Car une espèce d’aimant me traînait déjà vers le métro BONNE NOUVELLE.

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Quand j’arpentai finalement la courte et dépouillée rue de la Lune, je me souvins de but en blanc d’une embarrassante journée à Sogliano sur le Rubicone, avec une copine. Je l’avais ravie par mille stratagèmes juste pour lui présenter cet endroit reculé — à la physionomie tout à fait abîmée — que j’appelais en témoin équitable de l’existence ici, un jour, d’une famille désormais absente, presque totalement disparue.
Combien de fois, profitant de l’autostop ou d’une Vespa phtisique, je suis monté, seul ou accompagné, à la recherche de traces de mon passé familial ? Combien de fois ai-je cru voir ou revoir le vaste bar restaurant avec son balcon étroit surplombant la campagne ? Les petits fours sortant de la trappe du couvent des religieuses ? Les étoiles du dix août, chères à Giovanni Pascoli ? Je me souviens, avec la précision d’un géomètre, de la maison de la tante Maria, des poules de la Santina, de la rambarde bordant la route montante avec sa vue panoramique sur les collines, jusqu’à San Marino et San Léo. Je ne pourrais pas négliger, même si j’y allais en compagnie, d’aller chercher la magnifique Teresa, tellement ressemblante à Gina Lollobrigida…
Finalement, à l’embouchure de la rue de la Lune, je suis parti à la recherche d’un point unique, d’un coin spécial où tous mes souvenirs pouvaient se fusionner… ce petit havre caché derrière une porte ou à côté d’un réverbère, où Paris devient tous les autres lieux que j’ai dû aimer à force de gentillesses et de souffrances… Juste en ce moment, j’ai ressenti d’étranges frissons au souvenir du rêve-cauchemar de l’avalanche.
Même si la ressemblance était assez modeste entre cette rue parisienne et le dernier trait de la route de crête se faufilant dans l’ancien bourg moyenâgeux de Sogliano, il m’arriva de m’accrocher à la balustrade en face de la Porte Saint-Denis et d’attendre comme une chose tout à fait imminente le roulement de la boule de neige ne faisant qu’un avec ces deux amants fusionnés dans leur étreinte désespérée… Et, puisque j’étais là, cela était sûr, l’avalanche devait finir pour abattre une à une toutes les quilles humaines, dont la mienne, qu’elle aurait rencontrées sur son redoutable chemin.
C’est en fait dans le cadre physique et symbolique d’un endroit que les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence ont sacralisé… que la menace d’une flagrance, aussi irréparable que violente, assuma alors une gueule particulièrement scandaleuse et sinistre.

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« Il était une fois un petit village au sommet d’une abrupte colline, ressemblant comme une goutte d’eau à Sogliano, le pays de Romagne où j’ai passé d’inoubliables journées de mon enfance avant d’y séjourner pendant l’été au cours de mon adolescence ». Je pourrais commencer ainsi mon histoire. Pourtant, comme vous verrez, déjà au premier regard, ce village s’écarte nettement de son prototype. Je dois, alors, tout de suite, ajouter une précision nécessaire. « Beaucoup plus sauvage et mystérieux, ce village-ci a été défiguré par les exigences d’une narration forcément aventureuse qui a eu la hardiesse de lui coller dessus, comme dans un photomontage, une montagne au profil laid et redoutable ainsi qu’un nom, menaçant et sombre : Âpreville. Dans cet endroit à la nature composite habitait une étrange famille… »
En contraste avec cette introduction « traditionnelle », l’urgence de la narration propose d’ailleurs le récit d’un rêve. Après longue réflexion, suivant mon esprit sage et équilibré, j’ai décidé d’accorder la parole à X, Y, Z et W, les personnages de l’histoire, leur laissant la laisse longue. Qu’ils racontent leur rêve sans cacher aucune de leurs étranges pulsions ! Rien n’arrivera de vraiment grave et bouleversant pour le lecteur, que les flashbacks aideront à retrouver le fil de cet écheveau en fin de compte banal… (continue) 

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Giovanni Merloni

Hier est un autre demain (#vases communicants septembre 2014)

05 vendredi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, les échanges

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vases communicants

Pour nos vases communicants (1) de la rentrée littéraire, nous avons voulu mêler nos mots en une pièce de théâtre. Aussi vous pourrez pareillement lire nos répliques ici et sur l’emplume et l’écrié.
Nous demandons humblement à notre public des vases de nous pardonner la longueur du texte, mais notre plaisir nous empêchait de quitter la scène !
Théâtralement vôtres,
Ève De Laudec et Giovanni Merloni.

001_l'actrice 1994 180Giovanni Merloni, L’actrice, 1993

HIER EST UN AUTRE DEMAIN
Pièce en 1 acte
D’ Ève De Laudec  et Giovanni Merloni

Avec
Jeanne Bréhant, la comédienne,
Henri  Pylat, le metteur en scène.

Scène 1

Décor : Un théâtre. La scène coté jardin, la salle qu’on suggère coté cour. Sur scène un fauteuil, une chaise devant un bureau. Sur le bureau, une lampe et des feuilles dispersées. Dans un coin une psyché. Les rideaux rouges sont ouverts.

Jeanne est déjà sur scène. Assise dans le fauteuil. Impatiente, elle tape du pied, se lève, rajuste son grand chapeau devant la psyché en faisant des mines, se sourit, se détourne.

JEANNE (soliloque)
– Quelle curieuse sensation que se retrouver sur les planches…Après si longtemps…Des années d’oubli, sans la moindre proposition de rôle…Le public m’a trahie…Et enfin une proposition …J’ai une peur du diable…Ne pas le montrer, surtout… Etre l’autre, celle qui ne doute pas de son talent… Légèreté, légèreté…
Entre Henri, appuyé sur une canne.
Ah mon chou, j’ai failli ne pas t’attendre ! Tu m’avais dit 16h ! Sais-tu que j’ai foule de rendez-vous ? Le temps est si abstrait ! Pour que tu me parles de ton projet de pièce, j’ai réussi à caser une demi-heure, entre mon rendez-vous avec Fanny et la générale de Trahison au Vieux-Colombier. Réjouis-toi mon chou, une demi-heure en ma compagnie pour redorer le blason de ce vieux théâtre dont tu viens d’hériter ! Elle est morte à point nommé, ta vieille maîtresse richissime !
Je te préviens, je décide de mon texte et du rôle masculin pour me donner la réplique afin qu’il ne me fasse pas de l’ombre ! Tiens, Francis Huster par exemple ! Oh, ne me dis pas qu’il est plus jeune que moi, je suis…

HENRI (lui coupant la parole)
– Donnez-moi une minute encore… juste le temps de vous dire bonjour… Même s’il faudrait l’effacer du calendrier, ce jour-ci ! Je suis en retard, ma splendide, parce que… Je ne trouve plus la copie de mon scénario! J’ai dû rentrer à la maison la chercher… Partout ! Volatilisée… Tandis que mon ordinateur est en panne ! Heureusement… Vous avez l’autre copie, n’est-ce pas ? Oui, vous êtes radieuse aujourd’hui et j’en suis tellement ravi… On s’arrangera. Et pourtant, je vous avoue que je me sens fort contrarié. Est-ce que Louise, avant de mourir, a tout organisé ? « Après moi le déluge », disait-elle avec une insistance de plus en plus gênante… C’était banal aussi ! « Je m’appelle Henri, pas Louis comme toi ! » lui répondais-je…

JEANNE
– Henri ! Ai-je donc tant vieilli que tu ne me tutoies plus ? Est-il donc si loin ce temps où l’on m’appelait Mademoiselle ? Ah, le Français, ça avait quand même une autre allure que ton bouiboui ! Mais en souvenir de notre longue amitié, je donnerai le meilleur de moi-même, dans cette pièce que j’ai tout juste parcourue,
(en aparté) en fonction du contrat que l’on signera…
Il faudra d’ailleurs revoir des passages, mon chou, j’ai constaté qu’il y a deux scènes où je ne suis pas ! Rassure-moi ! Tu ne l’as pas mise sur internet, ta pièce, j’espère? On m’a dit que mettre des œuvres sur la touââle s’avérait dangereux, des corsaires peuvent te la voler !
Quant à Louise, c’était une vieille bique, mais je reconnais que son déluge a de la classe !

HENRI
– Sérieusement, je n’ai plus la pièce sur moi. On me l’a peut-être piquée et maintenant elle vole dans le nuage virtuel. Partout et nulle part… Et j’ai peur que le texte que tu as… Oui, bien sûr on se tutoie, je t’en remercie… (Il s’interrompt un instant pour embrasser Jeanne. Le public s’aperçoit tout de suite qu’ils se connaissent depuis longtemps et qu’un élan réciproque est prêt à exploser. Essayant de retrouver le même ton confidentiel qu’avant, Henri reprend) – Je disais que la copie que tu as dans tes mains, ce n’est pas la dernière version de la pièce… Je te propose alors de laisser tomber et de repartir à zéro…

JEANNE
– Repartir à zéro, comme tu y vas ! Je commençais à me projeter dans le texte que j’ai en main. Que les metteurs en scène sont donc inconstants de nos jours! Mais ton idée est séduisante, prenons des risques, partons de rien, créons ensemble, j’aurai ainsi un rôle sur mesure. As-tu l’intention de jouer dans ta pièce ?

HENRI
– Oui, mais ne t’inquiètes pas. Je n’ai aucune intention de prendre le dessus ! Je te parle franchement, au nom de notre… amitié, comme tu dis (Il élargit les bras). Une amitié intacte, tu vois ? D’ailleurs, je serai tellement engagé dans la mise en scène, que mes apparitions seront beaucoup moins importantes que les tiennes. Au contraire, regarde, tu seras toujours sur le plateau. Tu auras en plus le droit… la distinction de t’asseoir sur ce fauteuil, toi seule… Je resterai debout, et peut-être, dans une scène finale, je m’agenouillerai près de toi !…

JEANNE (éclate de rire)
– Si tu me laisses le fauteuil, je crois que je vais me laisser tenter ! Avoir un homme à ses pieds, même au théâtre, cela ne se refuse pas !

HENRI
– Au temps du lycée, te souviens-tu ? Tu étais mon idole… Tu écrivais des petits textes de théâtre, tandis que le professeur de philosophie, qui avait un penchant pour toi, lui aussi…

JEANNE (Elle se tait un instant, songeuse)
Si je me souviens ? Le lycée… Si loin, et pourtant si proche… Comme hier…J’avais de longs cheveux blonds emmêlés que je nattais chaque soir pour que tu les vois onduler le matin… Je faisais exprès de m’assoir au bureau juste devant toi… Et j’imaginais toujours que tu aurais le premier rôle dans mes pièces… Elles n’ont jamais été jouées…
(Elle se reprend) Oh, ce barbon de professeur de philo à l’haleine fétide qui me parlait dans le cou en me citant Platon « Existe-t-il plaisir plus grand ou plus vif que l’amour physique ? Non, pas plus qu’il n’existe plaisir plus déraisonnable » ! Te souviens-tu, mon chou, que tu voulais lui faire mordre la poussière ? Oui, tu jouais déjà la grande scène de jalousie !

HENRI
– En ce temps-là, c’était moi qui avais l’ambition de faire l’acteur, tandis que toi, tu te prenais pour un metteur en scène d’avant-garde, anticonformiste… Tu avais cette blouse blanche, avec au moins dix boutons dans le dos. Un jour, tu me demandas de boutonner ta blouse. J’étais fort maladroit, même si alors je n’avais pas besoin du bâton… Te souviens-tu ? J’étais concentré avec tous ces boutons, et tes cheveux, et ton parfum… lorsque la voix du professeur a brisé l’air poussiéreux à hauteur d’homme : « Py-laaaa-t ! »
Tu vois, je voudrais commencer notre pièce avec cette scène… ensuite nous pourrions reconstruire de quelque façon la fameuse promenade au parc floral…

JEANNE
– Oh quelle horreur cette blouse ! Mais ça aura un petit coté érotique dans la scène, les boutons dans le dos. Bonne idée pour le début de la pièce, tu m’effeuilles, tu m’effleures, dans la cour du lycée, ou plutôt tu déboutonnes ma blouse pour m’emmener au parc floral. (En minaudant) Quoique je ne peux quand même pas jouer mon rôle jeune, je ne passerai pas pour une ingénue, à moins que… avec une blouse … et de dos…Louis Jouvet disait que le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible. Je serai l’invisible (Elle rit). Tu sais, je vais t’avouer une chose…Au parc floral, j’étais très fière de me promener avec toi, tu étais si beau. Et j’espérais, j’avais une envie folle …que tu me dises…Que tu me dises…
(Elle se détourne)

HENRI
– Voilà. Si tu n’étais pas tombée enceinte juste à la fin du lycée, à dix-huit ans, si je ne me trompe pas… Si tu n’avais pas subi la distraction de ton père ni le désir impérieux de ta mère d’avoir une petite fille à pouponner, tu n’aurais pas épousé ce truand sans art ni part… Excuse ma sincérité, mais je le fais juste maintenant, à une telle distance de temps… pour mieux entrer dans la pièce… Si tu n’avais coupé net cette fleur en train de s’épanouir entre nous, j’en suis sûr, je n’aurais pas fait, à mon tour, à vingt-trois ans, une connerie pareille… Excuse-moi l’expression ! À défaut d’une telle bêtise il n’y aurait pas eu Louise… Elle ne se serait pas installée au milieu de toutes mes ruines, en les empirant…

JEANNE (un peu énervée)
– Les si sont source de regrets. Je n’aime pas les si. J’ai toujours assumé mes décisions, tout autant que l’anticonformisme que tu as évoqué ! Et je ne regrette pas ma fille, qui suit brillamment mes traces. En effet je l’ai eu à dix-huit ans, j’ai été aussi une jeune grand-mère. Mais tu t’es tu, ce jour-là, au parc, et j’ai accepté ce destin de femme d’aventurier de la finance. Bien vite quitté d’ailleurs ! Et sais-tu pourquoi j’ai embrassé la carrière de comédienne ? En dehors du fait que je ne suis bien que sur les planches, j’espérais secrètement qu’un jour, dans les coulisses, je te retrouverais !
(Avec amertume)
J’ai mis mon bonheur de femme dans les bas cotés de ma vie. Pourquoi as-tu laissé la fleur se faner ? Il suffisait de l’arroser, de lui parler pour qu’elle s’ouvre à ton soleil, de lui murmurer ce que seule une fleur sait entendre…Tu me parles de fleur, sais-tu que le Petit Prince et sa fleur m’ont toujours accompagnée ? Est-ce un signe ?
Ta Louise aura au moins eu l’avantage de t’assurer le vivre et le couvert, et même un peu plus puisqu’elle n’a pas emporté son théâtre dans son arche de Noé! Tu es enfin libre ! Moi aussi, d’ailleurs…Sauf que moi je ne porte pas un théâtre, c’est lui qui me porte ! Est-ce un signe ?

HENRI
Maintenant, tu touches un point faible. Car nos vies se rencontrent mais se croisent aussi…

JEANNE
– Que veux-tu dire par là ? Nos vies ? C’est ce travail sur la pièce qui nous réunit aujourd’hui ! Car nos vies ne sont que comédie. Ou tragédie si l’on compte nos cadavres laissés dans le placard ! Penserais-tu que cela va engager nos vies, en dehors du contrat qui va nous lier ?

HENRI
– Tu vois, j’étais venu plein de bonnes intentions, avec mon nouveau canevas dans la tête, prêt à entamer avec toi une discussion acharnée, pour te convaincre… Mais de but en blanc, depuis qu’on a remis en place le « tu » entre nous, je m’aperçois que ma vie a changé. Radicalement. J’avais cru, pendant des décennies, que mon seul désir était de m’emparer de ce caravansérail, de devenir le maître absolu de ce parterre, de ces décors, de ces gens qui l’animent avec leurs vies quotidiennes, beaucoup plus intéressantes, d’ailleurs, que ce qu’on lit et qu’on crie, à partir de ces textes problématiques, de ces histoires décadentes… En te voyant, je me suis rendu compte que j’aspirais à autre chose.

JEANNE (avec emphase)
– Autre chose ? Toi, mon chou, l’homme des pièces engagées, le pourfendeur des causes perdues que tu montais en pièces à succès, toi que j’apercevais entouré de papillons de mains baguées, tu voudrais me faire croire que tes retrouvailles avec la vieille chenille que je suis réveillent enfin ta conscience ? (en aparté) Ou serait-ce ton cœur ?

HENRI
– J’ai toujours bossé, je me suis chargé de devoirs et d’ennuis pour remplir un vide… Il n’y a pas eu que Louise, au cours de mes tournées et de mes festivals. Je me réjouissais, bien sûr, des explosions de plaisir et de la stupeur des visages raisonnants ou idiots, uniques ou banals… Mais, derrière le coin, le vide m’attendait…

JEANNE (très émue)
-Tu vois, Henri, ce que tu me dis maintenant, je l’ai si souvent ressenti… Ce vide…Cette solitude dans la foule, dans le vacarme des corps… des corps étreints, moi éteinte… Alors je jouais des rôles de femme heureuse, épanouie, extravagante, démesurée pour tenter d’y croire, d’être une autre… Je pense à une phrase de François (Mauriac) Magnifique et dangereux métier de l’acteur qui consiste à se perdre puis à se retrouver ».
Moi je me retrouvais à chaque fois, dans le vide, quand les spectateurs sortaient de la salle. Et là, maintenant, je te trouve dans mon vide.

HENRI
– Te souviens-tu de notre promenade ? (Henri prend la main de Jeanne, en l’invitant à se lever. Ils font deux pas…) Il y avait une fontaine. Tu m’avais parlé de Rome, d’une fontaine baroque placée contre un palais au milieu d’un quartier… (Jeanne  esquisse un geste) Oui, c’était la fontaine de Trevi, et tu me racontais cela comme si tu étais cette femme fatale, blonde, plantureuse, comme si tu incarnais en fait Anita Ekberg qui ne cesse de briser l’écran avec son étrange fierté… Et moi, je « devais » être absolument Marcello Mastroianni. Tu plaisantais, tu étais très bienveillante envers moi mais au fond, comme tu dis, et maintenant je le comprends, tu attendais quelques avances de ma part que je n’osais pas…

JEANNE
– As-tu seulement imaginé à quel point j’étais fébrile, ce jour-là ? Presque contre toi, je humais ton parfum de jeune homme plein de promesses, j’aurais défailli malgré mon éducation de petite bourgeoise, si tu avais osé. Ah, pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Pourquoi n’as-tu rien dit ?

HENRI
– Ce jour-là, près de cette fontaine, je t’ai résisté. Je me suis créé un alibi pour renoncer à toi. Maintenant, je m’aperçois qu’en renonçant à toi j’avais renoncé à vivre. Mais, depuis lors, j’ai refoulé toute prise de conscience à ce propos. Je n’ai pas vécu comme le personnage incontournable du livre de Marquez…

JEANNE
– L’amour au temps du choléra… ! Je ne t’ai d’ailleurs jamais rendu ce livre que tu m’avais prêté…(2)

HENRI
– Oui. Ce jeune poète pauvre et maladroit, comme moi, s’appelait Florentino, encore un nom évocateur de l’Italie. Tout au contraire de moi, celui-ci a vécu son « attente inexorable » avec la pleine conscience qu’une seule personne pouvait lui correspondre jusqu’au bout…

JEANNE (rêveuse)
– Firmina Daga…

HENRI
– Firmina, quel nom merveilleux et terrible ! Une femme cohérente jusqu’au sacrifice d’elle-même et pourtant elle aussi consciente de porter en soi un seul amour. Oui, mon amie, j’ai passé la vie à essayer de me convaincre qu’on pouvait se consacrer à plusieurs amours, même deux ou trois à la fois. Mais je sais depuis une demi-heure que ce n’est pas vrai. Il n’y a qu’une possibilité.

JEANNE (à voix basse)
– Oui, une possibilité. Une seule, pour ne pas souffrir.

HENRI
– Quand j’ai renoncé à toi j’ai renoncé aussi, sans le savoir, à être comédien, ce que je désirais. D’ailleurs, je n’aurais pu jouer que sous tes yeux ! Ensuite, pour progresser dans le jeu de l’acteur, j’aurais eu besoin de ton enthousiasme et de ta rigueur ! Parallèlement, privée du piédestal de mon amour, toi aussi tu as renoncé à moi ainsi qu’à ton rêve… En deux, dans le seul instant de l’intrusion entre nous du film de Fellini, nous avons perdu à jamais quatre choses !

JEANNE
– Perd-on vraiment à jamais ? Quelle phrase absurde! On devrait dire qu’on perd à toujours. Et ce que l’on perd n’est jamais pour rien, car rien ne se perd, encore moins les sentiments, on peut les transcender, ils sont sources d’inspiration, d’exaltation, de création. (Elle s’enflamme) L’amour ne meurt pas, ne peut pas mourir, je ne le veux pas ! Laisse le passé au passé, nous sommes le présent maintenant. Il arrive que les feux que l’on croit morts ressurgissent encore plus vigoureux, une simple idée de braise suffit à les ranimer. (Elle s’éloigne d’Henri)

HENRI
– Quand je suis arrivé à ce rendez-vous, je t’ai parlé de la fleur à la jambe cassée. Au cours de notre… entrevue — ne t’en es-tu pas aperçue ? — notre amour a explosé. (Il parcourt nerveusement le plateau en long et en large, en soulignant ses propos avec des gestes exagérés) Je pourrais te faire la chronique comme dans un match de boxe : un, je suis arrivé, premier coup… deux, tu m’as tutoyé, un autre coup déjà lourd… trois, le souvenir de la blouse… quatre, la jalousie rétrospective envers ce professeur dragueur d’élèves… cinq, la fontaine ! Là c’est le K.O. Pas question de compter jusqu’à dix. Le boxeur est fini, l’amour a triomphé !… (Il s’arrête pensif, avant d’assumer un ton plus calme et triste) Ensuite… notre amour a flotté librement, douloureusement ou alors il a glissé invisible entre nos corps et nos âmes perdues…. Oui, perdues, Jeanne ! Il faut le dire, maintenant que l’âge et les chagrins nous donnent la force insouciante de parler même des choses les plus insupportables… Notre amour s’est déjà consommé, brûlé, pulvérisé. Et maintenant il est en train de se volatiliser. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas non plus les raisons d’une telle rapidité. Nous sommes, maintenant, comme deux orphelins. Dans un éclair, chacun a perdu à jamais la personne qu’il cherchait depuis une vie. Mais on peut arranger tout cela…

JEANNE (fait quelques pas vers Henri en levant la tête et les bras au ciel)
– Henri ! Ne vois-tu donc rien ? Ils sont là, les papillons, les débris d’amour, les pulvérisés, ils volent autour de nous, il suffit de les attraper, de les réunir…

HENRI (ne l’entend pas, continue sur sa lancée)
– Voilà ce que je te propose. Je te donne mon théâtre et tout ce que j’avais mis de côté pour le sauver et le nourrir. Toi, tu m’as déjà donné ce que j’attendais, sans le savoir, pendant tout ce temps inutile où nous avons vécu séparés… Un grand cadeau : tu m’as transmis un sentiment de la liberté qu’on ne pourrait plus vif et sincère. Il m’a suffi de te voir pour en être imprégné ! Tout cela a déclenché, en un éclair, un épanouissement de la vérité, violent et doux à la fois… Aujourd’hui, j’ai compris ce que voulait dire pour moi être comédien, ou jongleur, ou funambule. Je ne désirais que vivre sans mère ni père. J’ai besoin à présent d’expériences banales, terre à terre, comme les vivait Florentino Ariza. Et toi, tu as besoin de te voir objectivement, à travers le regard des autres. Tu dois forcément te séparer de toi même… (Henri cherche dans la poche interne de sa veste.) Voilà… je te donne la clé ! C’est une clé électronique universelle qui ouvre toutes les portes et fait déclencher toutes les machines théâtrales…

JEANNE (se plante devant Henri)
– A qui offres-tu ton théâtre ? A Jeanne Bréhant, la comédienne, qui resplendira sur les planches vernies, à celle qui se glisse dans la peau des autres, qui est blanche ou noire pour une symphonie tragique ou une comédie, celle qui ne montre jamais son visage tant il est recouvert des expressions volées aux personnages ? Ce ne serait qu’un partenariat, un contrat de plus, qui nous séparerait à jamais. Cette Jeanne-là accepterait sûrement, tant son ego est surdimensionné. Mais si tu l’offres à Jeanne, l’autre, celle qui avait une blouse blanche, celle qui ne porte plus que du noir, celle qui a des frayeurs, qui doute de tout et plus encore d’elle-même, celle qui espère voir enfin son rêve secret se concrétiser, celle restée fidèle à un amour jamais crié et qui n’attendait qu’un mot de lui… (Sa voix se brise) De toi… Cette Jeanne ne voudra pas d’un théâtre dont elle ne saurait que faire : Elle n’a plus de temps pour écrire des vies inventées, elle veut juste vivre une vraie vie de femme aimée, malgré l’âge et la rouille… Et aussi(elle fait un clin d’œil au public) avoir des petits rôles, de temps en temps, juste pour le plaisir de jouer sans courir après les contrats…Et puis, (elle s’approche d’Henri, lui prend les mains) que tu m’emmènes en voyage, tu sais, là où pousse la fleur, là où il y a une fontaine…

Jeanne s’arrête, fixant la petite lumière rouge d’un réflecteur accroché au balcon le plus proche. Avançant comme une somnambule elle rejoint le fauteuil et, toujours au ralenti, elle s’y assied.

HENRI (En s’agenouillant)
– Je voudrais que tu acceptes mon théâtre justement comme preuve de mon amour, Jeanne ! C’est tout ce que je possède, tout ce qui me lie à cette ville, à ce trottoir, à ce petit monde qui nous entoure. Si je le donne à toi, je sais que ce petit trésor tombera dans de bonnes mains… Après, tu peux en faire ce que tu veux…

JEANNE (essayant de masquer son embarras… hoche la tête pour signifier que c’est trop…)
– Mes bonnes mains… Sont-elles vraiment bonnes ? Savent-elles gérer un théâtre ? Mes mains se tordent de douleur, se tendent vers toi à la recherche des tiennes ! Un amour a-t-il donc besoin de preuve ? Je n’en demande pas ! Est-ce si difficile à donner, l’amour nu ?

HENRI
– Si tu savais combien je désirerais entamer une vraie vie avec toi ! Mais je ne suis plus l’homme beau et… costaud que tu regrettes… Je veux dire intimement… costaud ! Je n’ai plus mes vingt ou trente ou même quarante ans qui m’auraient donné cette assurance indispensable… Je suis un peu vieillot, à présent… On devrait vivre sur le fil du rasoir… aujourd’hui c’est beau, on danse, on part en vacances… Demain il fait gris, l’estomac se bloque, on doit s’arrêter dans l’espoir que ça passe… Je ne peux pas prétendre te demander de partager cela…

JEANNE
– (Après un long silence) J’accepte. Je prendrai ton théâtre. Je l’appellerai « La fleur brisée »…

(Noir.)

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Scène 2

(Sur scène, une grande table vide. Derrière, le fauteuil. Lumière concentrée sur la table)

(Un factotum arrive avec une grande enseigne peinte sur le bois : Théâtre « La fleur brisée ». Très gentiment il serre plusieurs fois la main de Jeanne en signe d’entente, avant de s’asseoir au premier rang pour assister sans transition à l’événement. Tous les gens présents s’aperçoivent que cet homme maladroit déguisé en factotum est en réalité Henri Pylat)

JEANNE (s’assoit derrière la table, chausse de gigantesques lunettes. Elle lit à haute voix un document)
– Chers amis, cher public, merci d’être venus nombreux à cette première. Comme vous le savez, il y a quelques mois je suis devenue e)propriétaire de ce théâtre, grâce à la générosité de mon cher Henri Pylat (Elle le désigne de la main avec un doux sourire, et s’arrête de lire). J’aurais dû être pleinement heureuse. Mais une petite voix me taraudait à chaque instant, que je tentais de faire taire. En vain. Elle me disait : « Tu te trompes, tu aurais dû suivre ta première impression et refuser ce théâtre. Ce n’est pas ta voie, pas ta vie. Henri l’a voulu ainsi, mais ce n’était pas son désir profond. Il voulait que la décision vienne de toi » Maintenant je sais que le désir d’Henry est le même que le mien…(Elle reprend sa lecture) Je vous annonce donc que je viens de vendre le théâtre. Il gardera le nom de «La fleur brisée» et le nouveau propriétaire s’engage à proposer de temps en temps des pièces d’Henri Pylat… Comme toutes ces pièces à succès que vous avez applaudies ces derniers mois et qui ont permis au théâtre de revivre. Et si bien revivre que nous pouvons enfin partir l’esprit serein… (Elle se lève, pose ses lunettes sur la table et va vers l’avant-scène). Oui, c’est notre rêve à deux… Monter un spectacle de rue près d’une fontaine… Dans toutes les villes du monde !

(Pleine lumière)
(Jeanne descend les trois marches du plateau au parterre. Les journalistes mêlés au public, debouts, sont prêts à applaudir comme si c’était la fin du spectacle. Mais quelqu’un fait signe d’attendre. Henri Pylat se lève. Il a les deux mains occupées. La gauche s’appuie sur sa canne, la droite traîne péniblement une grosse valise sur roues).

HENRI
– Dans toutes les nuits du monde… !

(Dans un vacarme d’applaudissements, Jeanne et Henri traversent solennellement le parterre, passent dans le hall du théâtre avant de disparaître.)

FIN

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(1) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

(2) : Dans une petite ville des Caraïbes, à la fin du XIXe siècle, un jeune télégraphiste, Florentino Ariza, pauvre, maladroit, poète et violoniste, tombe amoureux fou de Fermina Daza, l’écolière la plus ravissante que l’on puisse imaginer. Sous les amandiers d’un parc, il lui jure un amour éternel et elle accepte de l’épouser. Pendant trois ans, ils ne feront que penser l’un à l’autre, vivre l’un pour l’autre, rêver l’un de l’autre, plongés dans l’envoûtement de l’amour…

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première et Dernière modification 5 septembre 2014

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Le combat du rouge et du gris (débris des vases communicants n. 13)

25 vendredi Juil 2014

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vases communicants

Vendredi 4 juillet 2014 le texte suivant avait été publié, dans l’esprit des « vases communicants« , sur Métronomiques, le blog de Dominique Hasselmann, tandis que le texte à lui a été publié ici à la même date. (1)

Un de mes camarades de Bologne, F. C., s’amusait à dire, de temps en temps, qu’il « aimait le gris ». Dans son inspiration, le gris c’était la couleur de l’anonymat, de la fuite (impossible) des responsabilités. C’était la couleur aussi, peut-être, de « l’aureamediocritas », qu’un verre de vin ou une petite goutte de sang pouvait teinter de passions impromptues ouvrant la porte à des instants de rare bonheur.
À mon avis, ce camarade aimait (et probablement, aime encore) le gris en fonction surtout d’un parti pris et de son irréductible esprit de contradiction envers cette ville de Bologne, trop belle, trop humaine et trop colorée aussi. Je respecte son exagération, même si à ce sujet j’ai des idées tout à fait contraires.
Je considère le gris comme une condition inévitable, une donnée de la réalité — humaine et urbaine — dont on hérite. Comme les quatre murs où l’on naît. Le gris est d’ailleurs la « couleur de base » de Paris, la ville que j’ai enfin préférée à Rome et à Bologne.
Le gris des façades, des trottoirs, et en général des rues de Paris, donnerait raison à mon ami de Bologne : cette couleur de fond, ainsi qu’inévitable, se révèle en fait assez confortable. Un « plaisir de base » s’installe quand on y vit pendant longtemps et que l’on y savoure l’esprit indomptable. D’ailleurs, le gris est aux couleurs ce que la pomme de terre est aux saveurs. Si cette dernière doit sa suprématie à son absence (presque) de saveur et donc à sa disponibilité exquise vers une infinité de nuances merveilleuses et inattendues que certaines cuissons ou assaisonnements peuvent lui conférer, le gris ordinaire des architectures de Paris se marie parfaitement aux couleurs des décors et de l’improvisation quotidienne. On dirait même que le « gris de Paris » attend les autres couleurs au passage, pour s’en enrichir et aussi pour susciter la curiosité sinon l’admiration des passants.
Sans renoncer à sa physionomie unique, Paris sait s’embellir des couleurs de Picasso et de Modigliani mieux que n’importe quelle ville du monde. Néanmoins, elle sait aussi très bien profiter des petites touches, des créativités mineures, du talent diffusé qui jaillit souvent de la pure et simple nécessité de s’en sortir, dictée par les exigences du ménage familier ou tout simplement par le besoin individuel de se garantir un petit équilibre.
Je vais maintenant vous raconter une photo. Une photo que M. Jemmapes, un de mes amis parisiens habitant dans les parages de l’Hôtel du Nord, m’avait envoyée dans l’esprit d’une espèce de chasse au trésor. Jemmapes et moi (M. Valmy), nous avons la chance d’habiter, tous les deux, dans le même 10e arrondissement, « terrible et bruyant », qui prend alternativement le nom des « deux gares » (du Nord et de l’Est) ou de « Magenta » (le boulevard qui coupe brutalement le quartier en deux, reliant la place de la République à Montmartre).
Entre nos deux domiciles demeure la « petite Venise » parisienne, ce village tout à fait particulier (et diversifié à l’intérieur) se développant autour du canal Saint-Martin, le principal contrepoids vis-à-vis des grands axes haussmanniens (boulevard de Magenta, avenue de la République, boulevard Voltaire). Un véritable « poumon » naturel ainsi qu’un havre de paix à la dimension humaine qui a récemment engendré la transformation de la place de la République, devenue, elle aussi, oasis pour les piétons, ne faisant dorénavant qu’une avec le Paris du canal.

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(10 mai 2014. Cliquer pour agrandir.)

Quand Jemmapes m’a envoyé cette photo concernant la rue de Lancry, d’abord je me suis perdu. Parce que ces arbres qu’on voit sur le fond, je croyais que c’étaient les platanes du canal près du pont tournant (et du célèbre Hôtel du Nord, pas loin duquel mon ami réside). J’ai même fait une descente sur les lieux avec mon fils, car je ne m’expliquais pas la raison de cette 2cv rouge orientée en sens contraire vis-à-vis du sens unique, obligeant les voitures à circuler en direction du pont. D’ailleurs, dans ma promenade, je n’avais pas trouvé, sur le trottoir de droite, cet énorme cône de glacier.
Ce n’est que le soir, en regardant mieux la photo, que je me suis aperçu que le point de vue du photographe était exactement à l’opposé du mien. Les arbres au fond faisaient en fait partie de cet autre havre de paix qui prend le nom de la station de métro consacrée à Jacques Bonsergent, le premier Français mort, en 1940, lors de l’occupation allemande… Rien qu’un triangle qui élargit la silhouette du boulevard Magenta, offrant aux passants la possibilité d’une halte pour de nonchalantes réflexions ou conversations debout devant le kiosque des journaux ou…
Il n’y a pas ici l’espace pour raconter l’importance, pour moi, de certains endroits de ce quartier ou de leurs noms. Je note ici juste des circonstances : après le nom République, j’ai appris en deuxième celui de Saint-Martin, en troisième celui de Bonsergent et en quatrième celui de Magenta. Ensuite, j’ai appris le sens intime de mots tels « les Garibaldiens » (ne faisant qu’un avec la rue des Vinaigriers) ou « l’Atmosphère » (ne faisant qu’un avec l’Hôtel du Nord et le pont tournant des rues de Lancry et de la Grange aux Belles).
Ces mots faisaient déjà partie de mon « indispensable » vocabulaire, bien avant que je m’installe avec ma femme dans l’hôtel Est en assumant le nom d’art de Valmy.
Depuis que l’on se connaît, Jemmapes et moi, nous nous sommes toujours donné rendez-vous près du pont tournant de la rue Dieu, dans le célèbre bar-bistrot de La Marine. Il descendait depuis l’hôpital Saint-Louis, tandis que moi je venais depuis l’hôtel Est par un parcours plus tortueux, à baïonnette, cohérent avec l’esprit de la glorieuse bataille de Magenta…
Et voilà le mystère expliqué. Avec cette photo, Jemmapes avait voulu tout simplement me donner un nouveau rendez-vous, en proposant un pont tournant situé presque à mi-chemin entre nos deux foyers.
Une fois découverte la bonne orientation de la photo, j’ai reconnu tout de suite, sur la gauche, la boulangerie où je me rends chaque fois que je trouve fermée celle qui est plus proche de chez moi. J’ai ensuite reconnu, petit à petit, les autres enseignes, ainsi que les vitrines et chaque détail d’un parcours que je pourrais faire aussi bien les yeux fermés.
Reste à comprendre la signification, le rôle symbolique de cette « intruse », c’est-à-dire de cette voiture au rouge joyeux qui s’écarte nettement du sanglant magenta…
Une voiture dans un quartier presque complètement reconquis par les piétons, les flâneurs, les coureurs à pied et en vélo, les familles en trottinette, et cætera.
Une voiture qui semble sortir du garage Citroën pour la première fois. Un véritable mirage, donc un oxymoron de la fantaisie photographique de mon correspondant. J’observe mieux. Je m’aperçois qu’ici et là le rouge est présent partout dans la photo. Si ce n’est pas le magenta, c’est le rouge de la casaque des Garibaldiens, le rouge des briques des tours de Bologne, le rouge du drapeau républicain…
Je n’arriverai jamais à comprendre le sens de la devinette que Jemmapes m’a proposée… Je ferme les yeux et je continue pourtant ma flânerie mentale dans ce quartier encore authentique qui, pour le moment, « joue » l’étalage de marchandises colorées, la plupart inutiles, avec le but modéré de capturer quelques passants, tout en gardant son esprit fier et fataliste…
S’il n’y avait pas ce typique fond gris ou grisâtre, on ne saisirait pas les petites différences entre les rideaux, les vitrines, les enseignes, les petites bornes du décor villageois.
S’il n’y avait pas le rouge républicain, créant un nombre infini de petites ou grandes provocations de la curiosité dormante en chacun de nous, Paris ne serait pas Paris.

P.-S. : J’étais déjà en train de jeter l’éponge, me déclarant incapable de dénouer la devinette proposée par mon ami habitant du côté de Jemmapes, quand j’ai finalement compris la raison de cette voiture garée à contre-sens, tant bien que mal, dans l’espace réservé pour les cyclistes. C’était pour s’acheter une glace d’une fameuse marque italienne que quelqu’un (un Italien peut-être) avait emprunté, dans un « blitz », cette 2cv rouge. Une bravade ! L’invitation de Monsieur Jemmapes avait donc un but très innocent : profiter d’une glace au bord du canal et précisément près de l’écluse la plus proche, pour y étudier, de façon scientifique, le principe « social » des vases communicants.

texte : Giovanni Merloni

photo : Dominique Hasselmann

(1) (vases communicants juillet 2014 avec Dominique Hasselmann)

Des affinités derrière les mots : un cosaque hollandais à Paris

12 samedi Juil 2014

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Noëlle Rollet

000a_le cosaque 180 Des affinités derrière les mots : un cosaque hollandais à Paris

On dit toujours que la réalité est beaucoup plus fantaisiste que la plus improbable et hyperbolique des fictions. Cette affirmation est devenue tellement banale, comme la réalité qui nous entoure d’ailleurs, que nous nous accoutumons à tout. Nous ne nous émerveillons de rien, presque. Dans notre quotidien, la révolution informatique a sans doute contribué au bouleversement du monde du travail ainsi qu’à la crise de l’ancien système de la solidarité sociale, en exaltant un individualisme de plus en plus renfermé dans l’inconscience de son objective fragilité. Et pourtant la révolution informatique a produit le phénomène d’Internet… Bien sûr, nous sommes contrôlés… même nos photos sont classées automatiquement en relation au lieu où nous avons eu la brève illusion d’un déclic… Nous sommes contrôlés et gâtés en même temps, par quelqu’un que nous ne voyons pas… On n’est pas vraiment (ou pas encore) dans un « Truman show ». Mais on ressent l’haleine lourde de quelques inconnus passant leur temps à nous dire « Bravo ! », lorsqu’un article de notre blog a été « aimé », ou bien pour nous signifier que nous avons été choisis pour une vacance-arnaque à l’île de Pâques…
Dans cette f-loterie que notre vie est devenue, il me semble que l’immense et redoutable engin de Twitter soit le mal mineur, moins dangereux de l’alcool et des cigarettes, en tout cas. Au premier stade, c’est une grande route où nos voitures se glissent comme dans le courant d’un grand fleuve. « Little boxes », aurait dit Pete Seeger. Des doublons de nous-mêmes, des avatars, comme on dit dans le nouveau langage, qui se cachent derrière un gracieux masque, en plus d’une parole d’ordre…
Au deuxième stade, la route-fleuve se transforme en couloir. Un couloir désert ou fort animé, longeant des chambres grandes ou petites… Je fréquente depuis deux ans désormais le couloir francophone. Là-dedans, j’ai rencontré plusieurs… interlocuteurs. Pour la plupart, je ne connaissais, à l’origine, que des noms très charmants, accompagnés par une arobase, comme @leventquisouffl, @Souris_Verte, @Chemintournant, @athanorster, @tamponencreur77, @MemoireSilence et cetera. Les noms de blogs étaient aussi très originaux : l’irrégulier, métronomiques, paumée…
Heureusement, si le diabolique système de camouflage informatique adopté « protège » la vie privée de chacun, Twitter n’empêche pas les gens de dialoguer et d’échanger des informations plus personnelles…
Certaines initiatives — par exemple les vases communicants — ont créé sans doute un système d’échange qui va au-delà de la libre constitution de rapports d’amitié.
Et dans notre couloir francophone, on se connaît, désormais. La publication périodique sur le blog, accompagnée par une présence suffisamment active à la vie quotidienne de Twitter, crée dans l’ensemble une attitude générale à la discussion, au commentaire, à la prise de position, ainsi qu’à des épisodes d’entraide entre blogueurs ayant des affinités ou des courants d’estime réciproque. C’est notre « village local » — plus ou moins intégré dans le tristement célèbre « village global » —, où la présence de certains personnages est devenue petit à petit indispensable, tout comme celle d’un clocher ou d’un donjon dans un village en pierres et bois.
Pourtant la plupart d’entre nous ne se connaissent pas encore. Tout cela, évidemment, peut offrir plusieurs suggestions à la fantaisie de la myriade de flâneurs de l’écriture et de l’art qui constellent ce petit firmament francophone. Mais comment éviter de constater qu’en même temps une semblable pauvreté de connaissances directes va s’installer aussi de façon endémique dans les endroits physiques de notre vie quotidienne ? Comment négliger l’existence d’un moteur primordial dans notre choix de nous exprimer à travers un blog et de rechercher aussi un contexte de confrontation à travers Twitter ?

000b_le cosaque 180

La plupart de nous ne font cela que pour dialoguer sur la base d’une affinité — culturelle, esthétique et (pourquoi pas ?) politique — avec d’autres comme nous… Et voilà que cette « pulsion » spontanée individuelle se révèle petit à petit une véritable force.
Je disais, au commencement, que la réalité dépasse la fantaisie, en engendrant surtout de mauvaises fictions ou de films à éviter soigneusement. Il se peut d’ailleurs que la réalité assume une allure joyeuse, où l’inattendu garde l’apparence et le style d’une humanité positive et ouverte.
Depuis une année, presque entièrement vouée à son obsession majeure — l’histoire des péripéties et des douleurs de Moussia, de ses deux maris et de sa fille Natasha —, mon ami hollandais Jan Doets a décidé, il y a juste un an, de se consacrer à une initiative collective assez extraordinaire, qui a obtenu un succès indéniable dans notre milieu. Le principal atout de son nouveau blog « Les cosaques des frontières » — une possible forme de petite maison d’édition numérique aux portes ouvertes — consiste dans la convivialité et dans la liberté absolue. Chacun est responsable de ce qu’il écrit et c’est tout. D’ailleurs, dans l’initiative de Jan Doets il y a ce trait d’union de la « diversité cosaque » énoncée plusieurs fois, même si de façon légère et insouciante. Cela doit signifier quelque chose dont j’aimerais un jour pénétrer la plus profonde signification.

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En rencontrant à Paris Jan Doets pour la deuxième fois, je n’ai pas trouvé immédiatement la réponse à cette dernière question. Nous en avons longuement parlé le 8 juillet dernier dans l’agréable soirée au « Petit Villiers », passée en compagnie de sa charmante compagne Hannelore ainsi que de ma femme Claudia, de Béatrice Bablon et de Noëlle Rollet.
Béatrice est la libraire « de A à Z » qui depuis des années alimente avec ses bouquins rares et importants la collection de textes français dont Jan Doets est justement très orgueilleux.
Noëlle est une blogueuse — au nom de bataille (@selenacht = nuit de lune) très envoûtant — qui a récemment consacré, dans son blog, un très intéressant article-interview à l’expérience des « cosaques des frontières » de Jan Doets.

002bis_cosaque 180

J’ai abordé le même sujet de la « vocation cosaque » le lendemain (9 juillet), lors de la visite à la collection italienne du Louvre avec Jan, Hannelore et Paolo Merloni dans le rôle de guide.

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Ensuite, dans la confortable ambiance des « Deux Magots », le débat a continué sans nous empêcher de grignoter une salade tout en jetant un coup d’œil sûr l’église de Saint-Germain des prés. Juste pour nous rappeler que deux Hollandais et deux Italiens garderont toujours leur enthousiasme de touristes à chaque immersion dans la forêt pluviale qu’on appelle Paris.

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Et finalement, quand Jan Doets a voulu essayer la taille du chapeau colonial du grand-père de Claudia, officier de marine mort tragiquement dans la mer Égée après le 8 septembre 1943, le mystère s’est expliqué.

001_le cosaque à paris 180

Jan Doets serait bien élégant dans une devise militaire quelconque ainsi que dans les draps redoutables d’un vrai « cosaque ». Et pourtant, ce nom passepartout ne doit pas être pris au pied de la lettre. Pour lui, tout comme ses interlocuteurs privilégiés, c’est l’humanité qui compte.
Une humanité, bien sûr, qui se rebelle aux « ghettos » de toutes les histoires. Car le plus important c’est la recherche de l’autre qui est derrière chaque texte ou dessin ou morceau musical. Et c’est aussi la certitude d’y trouver une affinité, quelque chose que les mots et les signes cachent toujours.
C’est cela qu’intéresse notre ami Jan Doets. Et c’est justement pour cette raison-là qu’il a réalisé, avec son blog, une espèce de zone franche ou « radeau de l’esprit » pour les écrivains, les poètes et les artistes francophones. D’ailleurs, « Les cosaques des frontières » ont leur « cerveau » à La Haye, incontournable ville-village de Hollande, mais, en définitive, si l’on voit les noms des participants et leur lieu de résidence habituelle, cette « plateforme nomade » pourrait se disloquer presque partout dans la planète francophone.
Peut-être, ceux qui envoient leurs textes ou leurs images à Jan Doets ont besoin de s’éloigner de temps en temps de leur « contexte ».
Quant à lui, Jan a besoin de donner libre cours à son grand amour. Et c’est pour l’amour de la langue française apprise et cultivée sur les romans de Camus et Saint-Exupéry, de Sartre et de Gide qu’il est déjà au deuxième « tour de l’amitié ».
En juin, il a visité Avignon, Aix-en-Provence et Marseille où il a rencontré Brigitte Célérier et Christine Zottele. Maintenant, après une visite à Amiens où il a vu Françoise Gérard, il vient d’achever cette brève halte à Paris dont je vous ai raconté l’essentiel. Tout de suite après, il est parti à Angers sur la Loire pour une autre étape…
D’autres en suivront, avant qu’il rentre chez soi. Pour un homme de presque quatre-vingts ans et pour sa femme aussi, ce n’est pas la « route du potager ». Mais la réalité est toujours pleine de surprises. Avec ces « promenades cosaques », des cercles invisibles se brisent, des habitudes se révèlent beaucoup moins indispensables qu’avant, une nouvelle idée de lecture et d’écriture basée sur l’échange et la confiance s’impose.

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D’ailleurs, si la culture reconnue et affirmée cesse de se battre pour le renouvèlement et pour la découverte de nouveaux écrivains et poètes (ne sortant nécessairement pas d’un « atelier d’écriture » branché ou d’une école renommée), si cette culture plus ou moins officielle accepte sans aucune réaction les logiques économiques et quantitatives qu’on voit de plus en plus s’imposer (dans le numérique tout comme dans le papier)… alors je ne me scandalise pas si par une certaine naïveté ou même par une « barbarie cosaque » des gens de talent essaient de frapper bruyamment aux portes closes.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 juillet 2014 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

La maison de nos rêves (débris des vases communicants n. 12)

06 dimanche Juil 2014

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Vendredi 7 mars 2014 le texte suivant avait été publié, dans l’esprit des « vases communicants« , sur le blog de Jessica Maisonneuve, tandis que le texte à elle est publié ici à la même date.
001_métro londres 1978 - 180

Londres, métro 1978

La maison de nos rêves (1) 

« Celui qui laisse la maison vieille pour la maison neuve, sait bien ce qu’il perd, mais ne sait pas ce qu’il trouve… »
J’avais reçu une lettre non signée de quelqu’un qui devait me connaître très bien. Donc, apparemment, j’aurais dû découvrir à mon tour celui ou celle qui m’avait écrit.
Pour tout dire, je n’avais pas entièrement lu cette lettre. Je m’étais borné aux premières cinq lignes, faisant au commencement confiance à cette écriture fluide et généreuse… Mais j’avais dû m’arrêter lorsque j’avais constaté que l’on connaissait mon secret. Une chose que je n’avais avouée à personne.
Ce monsieur (ou madame ou mademoiselle) savait que je n’en pouvais plus de cette copropriété ainsi que de cet appartement clair et calme au troisième étage d’un immeuble haussmannien dans le quartier de l’Horloge… D’ailleurs, il était trop petit. Ses quarante-cinq mètres carrés ne me suffisaient pas. Je rêvais d’une petite chambre à coucher sans cheminée ni moulures où j’aurais pu finalement me passer du canapé-lit ou de ce lit fantôme s’adaptant à toutes les circonstances. Ce deux-pièces que maintenant je voyais se perdre dans un brouillard épais… Étais-je moi celui qui avait creusé une niche dans le mur mitoyen pour élargir le placard ? Comment avais-je pu apprendre si bien l’art de la menuiserie ainsi que le métier redoutable de l’embaumeur ? Tout cela, maintenant il me semble impossible. Par contre, je trouve cohérente à ce drame mon impulsion aveugle pour le changement :  je pouvais m’adapter à tout, me contentant même d’un petit hublot encastré dans le toit. J’avais juste besoin de quatre murs où me vautrer quand j’aurais eu envie de m’isoler…
Cette lettre arrivait, d’ailleurs, dans un de ces moments cruciaux, décisifs, où l’on est obligés de se faire violence pour sortir d’une effrayante impasse. Néanmoins, ces lignes pleines de charme et de parfum m’inquiétaient. Je me sentais menacé et attiré en même temps.
« Venez, vous me remercierez ! » c’étaient les derniers mots.

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Londres, métro 1978

Si je pense que tout cela s’est déroulé en quelques heures seulement ! Ce matin, j’étais sorti à l’aube, tout de suite après que mon voisin de palier s’était lancé la tête première, comme d’habitude, dans l’escalier. En profitant de ce vacarme, qu’il augmentait au jour le jour pour se donner de l’importance, j’avais vite refermé la porte à double clé. Je ne voulais surtout pas que mes voisins s’intéressent à ma « disparition ».
En me dirigeant vers le métro, j’avais songé aux milliers de personnes prêtes à faire n’importe quoi pour prendre ma place. Mon cœur bondissait comme une boule de ping-pong, tandis que mon cerveau poussait sur le crâne à la seule idée que quelqu’un trouvant la porte ouverte rentre chez moi… J’essayais de me rassurer, en me disant que je l’avais soigneusement refermée à clé, profitant de la voix de contralto de la concierge, ainsi que de son aspirateur en pleine action… Pourtant, j’avais laissé la vieille chaudière allumée. Elle était assez décrépite ! Je paniquai à l’idée d’une explosion de quatre sous, qui aurait pu déclencher l’intervention des Sapeurs-Pompiers, l’irruption des curieux, la bagarre de la police.
Dans le métro, la vision d’une jeune femme pensive, renfermée dans un imperméable identique à celui du tenant Colombo, eut la force de me distraire. Ses yeux bleus et sa bouche en perpétuel mouvement me plongèrent dans une histoire d’assassins et d’espions internationaux. Pourtant elle ne m’était pas étrangère. Son parfum était le même…
Il m’avait fallu presque une heure pour atteindre la station de Saint-Ouen. À pied, puisque je n’avais pas envie de me renseigner chez des inconnus, je m’étais rendu en bord de Seine…
« Dans les emplacements des anciens entrepôts, un nouveau quartier va surgir. Au bout d’un parcours tout à fait inattendu, vous resterez bouleversé à la vue d’une construction ultramoderne, solide et légère à la fois ! » C’étaient les mots qui m’avaient provoqué, en me faisant sortir de mon cocon. Ainsi que ce parfum…
Je me tournai en arrière, brusquement. La femme à l’imperméable avançait derrière moi, tranquille, avec l’air typique de tous ceux qui se rendent au travail à pas de course. Un éclair jaune illumina violemment le petit tunnel où je m’étais joint au troupeau. Cela me donna une étrange euphorie. À la sortie du tunnel, je lorgnai un banc public. Je m’assis.
Sens dessous dessus, je décidai que je ne pouvais plus avancer, même d’un millimètre, si je ne lisais pas la lettre, de A à Z.
(tandis que je lisais, la femme à l’imperméable frôla imperceptiblement mon genou et me sourit, s’accompagnant d’un petit geste complice.)
Je me forçai de lire : « n’ayez pas peur ! » disait au final le mystérieux expéditeur. « On vous montrera plusieurs habitations de différentes tailles. Vous êtes attendu au pied du tapis roulant »
Je me levai, prêt à tout. J’avais reconnu le parfum qui se dégageait de ce profil de femme hâtive qui m’avait gentiment salué. C’était le même parfum inondant la lettre ; le même « Tocade et fuite » de Madame Rochas qu’utilisait…

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Londres, métro 1978

Au bout d’un instant où j’avais hésité, et que j’avais envisagé de faire demi-tour, je m’aperçus qu’il était tard, désormais. J’essayai d’imaginer une possible stratégie pour sortir de mon impasse dangereuse. Une fois installé dans le nouveau logement, j’aurais appelé la concierge, qui a le double de mes clés. Je lui aurais demandé, tout simplement, de rentrer dans l’appartement, d’éteindre la chaudière, avant de couper carrément la lumière et le gaz, se souvenant enfin de renfermer à nouveau la porte d’entrée. De mon nouvel appartement, m’accoudant paisiblement depuis un de ces étages en haut, j’aurais jeté un coup d’œil sur la Seine, avant d’expliquer que j’étais maintenant en voyage et que je serais rentré très tôt, au bout d’une dizaine de jours au maximum.
En fait, il n’y avait plus moyen de changer d’avis, ou de projet de vie. Une ombre épaisse m’emprisonnait sans remèdes. Elle descendait depuis un truc immense que je n’avais pas la force ni l’envie d’examiner avec la même désinvolture des gens qui arrivent au travail comme si c’était une alcôve. Heureusement, le paysage sombre était traversé par des flèches lumineuses et des silhouettes phosphorescentes qui se croisaient avec une sorte de joie complice. Je fus attiré par une inscription : LOGE. Étais-je déjà arrivé ?
Par une vive déception, je vis, au lieu des sabots usés de ma concierge bien aimée, une machine pour le péage ! Elle me demandant de façon dictatoriale de faufiler un billet de métro ou l’équivalent en argent dans un filet. J’obéis et…

BIM ! BUM ! BAM !

Comme si je devais entamer une longue visite dans un musée, je me trouvai dans les mains une espèce d’émetteur-récepteur à la voix très aiguë.

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Londres, métro 1978

Il n’y avait pas de choix, j’étais obligé de monter avec le tapis roulant par un parcours en courbe. On aurait dit que j’allais me lancer dans une autoroute ou dans une piste ne faisant qu’un avec un bateau de ligne ultramoderne prêt à partir sur le ruban bleu de la Seine.
Voilà, je fus sur une énorme terrasse, avec des saules pleureurs partout, où les gens circulaient comme des ombres parmi des haies en guise de labyrinthe…
— Quel est le mien ? Je demandai au microphone
— Suivez les charmilles rouges avec panorama incorporé. Elles sont là pour
vous, me répondit l’inconnue à l’air ricaneur.
J’eus peur. Et pourtant, sur le fond de mon pessimisme noir s’ouvrait une petite fente teintée de rose. Le couchant aurait pu se muter en aurore… En fin de compte, qu’avais-je fait ? Je n’étais qu’un exécuteur… Oui, le mot existe, j’avais été le bras armé, j’avais travaillé pour quelqu’un qui devait ensuite s’occuper de tout : de nouveaux papiers, un costume tout à fait différent ainsi que de lunettes métalliques… Je n’avais pas besoin de changer ma gueule, anonyme jusqu’à la transparence. Et voilà qu’il y avait un autre être qui se chargerait de me donner une chance, une place libre, un immeuble tout neuf en échange d’un immeuble tout pourri !
Pendant un instant, rien qu’un instant, j’entendis une voix de l’au-delà — ayant appartenu peut-être à mon silencieux compagnon de chambre — murmurant : «
Celui qui laisse la maison vieille pour la maison neuve, sait bien ce qu’il perd, mais ne sait pas ce qu’il trouve ! »

004_maisonneuve 180

Londres, métro 1978

Troublé par cette interférence, j’attendis que le problème technique fût réglé. Ensuite, tout en trébuchant péniblement sur les aspérités du sol — qui voulait peut-être évoquer les sous-bois pleins de branches et d’orties —, je poursuivis dans le parcours indiqué par mon assistant virtuel. Il me hurlait dans l’oreille BIM pour avancer, BUM pour m’arrêter à réfléchir et BAM pour me prévenir vis-à-vis des risques d’emprunter la fausse direction.
Bientôt, je me trouvai dans un escalier en colimaçon. Obéissant aux instructions de cette voix de plus en plus familière, je me plantai solidement sur l’une des marches triangulaires en m’accrochant aux poignées suspendues sur ma tête. Je plongeai enfin dans un espace gris et sombre (un garage au sous-sol ?) où cette voix me conseilla de suivre les petits cailloux de plâtre collés au linoléum : — juste trois secondes :

BIM ! BUM ! BAM !

La femme assise sur le fauteuil, tout en me tournant le dos, me demanda la carte vitale, le RIB et la carte fidélité de cette unité d’habitation, qui s’appelle

ROUGE LE SOIR, IL N’Y A QUE L’ESPOIR…

L’ayant reconnue, j’essayai de rester sage. Gentiment, je lui dis que je n’avais pas de carte fidélité, car je venais juste d’arriver.
— Si, si ! Vous l’avez ! Regardez bien dans votre portefeuille !
(Ces deux mots courts — « si, si » — me ramenèrent d’un coup en Italie, au souvenir d’une incontournable visite au Colisée, endroit que j’avais trouvé idéal pour s’y abriter, à condition, certes, qu’on renonce aux portes et aux fenêtres.)
Tout de suite après, la jeune femme à l’imperméable fit tourner brusquement son fauteuil, jusqu’à cogner son nez contre le mien.
C’était elle. Avec sa nouvelle coiffure, elle avait rajeuni d’une quinzaine d’années. D’un air hagard et sournois, elle ne cachait pas son triomphe. Croyant de voir en elle Ariane ou Eurydice je compris en un seul déclic que je n’aurais jamais dû, comme Persée, suivre ses cailloux ni ses ordres sous-entendus. Et maintenant, puisque c’était elle qui se tournait en arrière, moi j’aurais dû être plus sage qu’Orphée…
Mais l’attrait de la maison neuve ce fut plus fort que toute prudence : je vis la Seine couler dans ses yeux, tandis que les terrasses des bistrots, baignées de lumières, lui ouvraient la bouche dans un sourire…
— Arrête un moment d’étaler tes merveilles ! lui dis-je. Laisse-moi essayer de répondre à l’énigme qui règle ce cauchemar. Car je devine déjà, en un seul regard, ce que tu incarnes. C’est toi l’immeuble ultramoderne et ultra confortable ! C’est toi l’héritière de Le Corbusier et de son Esprit nouveau ! 
(2) 

006_maisonneuve 180Londres, métro 1978

— D’ailleurs, tu savais très bien combien j’admire cet homme visionnaire et réaliste à la fois. Tu vas même au-delà… Pourtant, tes yeux sont le toit-terrasse que le Maître prêche dans toutes ses publications, même posthumes, depuis en 1927 ; ta bouche ressemble comme une goutte d’eau à la fenêtre en longueur de ses unités d’habitation ; ton indispensable nez c’est un des pilotis qui soutiennent cette baraque-ci (si, si ! C’est une baraque !) ; tes oreilles, finalement à l’écoute, sont la dernière touche qui rend fort aimable ton visage juste un peu épuisé par ce travail pénible… tandis que tes cheveux ébouriffés et pleins de charme évoquent le plan libre !
— Bravo, avec votre exploit vous venez de signer un contrat avec votre « maison neuve », dit-elle, en me vouvoyant.
— Je veux voir mon appartement, avant.
— Mais vous y êtes déjà ! Vis-à-vis de 1927 on a fait des progrès. Abolis les couloirs ainsi que les portes, pour ouvrir les fenêtres il suffit d’écarquiller les yeux…
— Qu’après on referme avec la bouche, n’est-ce pas. ? essayai-je d’ajouter, tout en lui lançant un baiser, qui tomba pourtant dans le vide.
J’ai obtenu une chambre en plus, avec un hublot bleu-nuit de train, comme je désirais. Mais, je ne sortirai d’ici qu’au bout d’un long couloir d’années — vingt-cinq ou vingt-six : je n’ai pas retenu ce numéro. À condition bien évidemment de survivre avec tout ce BIM BIM BAM et cette modernité ultramoderne.
De cette immense construction, je n’ai pu saisir que quelques images en écho. Pourvu qu’elle soit robuste, cela ne change en rien, pour moi, si son aspect extérieur est agréable comme une unité d’habitation plongée dans la nature selon les prescriptions de l’Esprit nouveau, tandis qu’au contraire je suis abandonné dans un cachot humide aux tréfonds d’une galère.
Tout en recouvrant plusieurs rôles, dont celui de syndic de cet hôtel particulier, elle vient de temps en temps me voir, s’invitant dans le jeu redoutable et parfois pervers d’un rapport de plus en plus intime entre la victime — moi-même — et celui du bourreau, qu’elle incarne à la perfection.
En fin de compte, je n’aurais rien de quoi me plaindre, ayant enfin obtenu une chambre exclusive pour moi. Mais, à chaque fois qu’elle se rhabille — avant de prononcer le code de sortie, toujours différent —, j’ai toujours peur qu’elle me dise, à brûle-pourpoint :
— Mais pourquoi as-tu décidé un jour de tuer mon mari ? Il est vrai, il était fort ennuyeux, mais il faisait bien son travail de syndic, gardant toujours une séparation nette entre les questions concernant ta copropriété et les questions privées…
Heureusement, elle me disait cela assez rarement, car nos discussions architecturales autour de Le Corbusier et du baron Haussmann l’emportaient jusqu’à la rendre distraite. Par contre, dans les moments silencieux, un petit diable lui suggérait souvent de tout gâter par une phrase aussi déplacée qu’inutile, désormais :
— Ne pouvais-tu pas me dire que tu gardais le cadavre embaumé de mon mari dans ton placard-lit et que cela devenait de plus en plus gênant… car tu ne pouvais plus m’y recevoir à cause de ce tiers incommode ?

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Londres, Agatha Christie, Madame Tussauds, musée de cire, 1978

Oui, c’est vrai, avec ma fantaisie galopante, j’avais cru obéir à ses désirs, en la débarrassant de son époux. Mais, évidemment, j’avais eu ensuite quelques doutes à propos de ses intentions effectives. Cela m’avait affaibli et rendu incertain. J’avais perdu toute détermination dans le moment précis où je m’étais trouvé seul avec ce mort étendu de travers sur le lit pliant. C’était d’ailleurs impossible de sortir de cet immeuble frénétique, le jour ou la nuit cela aurait été la même chose. Alors, je décidai de résoudre « en famille » la question, achetant chez un bouquiniste à côté de Notre Dame un manuel pour embaumer les oiseaux. Quelques jours après, ce corps enveloppé dans les draps et les journaux m’était désormais familier. J’avais creusé une niche dans le mur où le cadavre gisait debout, caché tant bien que mal par un rideau noir de photographe.
J’avais dû me priver de la compagnie d’elle, évidemment, par des prétextes affreux. D’ailleurs, je ne pouvais pas lui expliquer que la momie ne me donnait aucun souci. Je m’attachais à l’air prétentieux des habitants de mon immeuble haussmannien, tout en déclarant que j’en souhaitais la mort violente.
Maintenant, dans les rares quarts d’heure d’air qu’on m’accorde sur le toit-jardin, je me répète la même question : « pourquoi Ariane et Eurydice, ont-elles voulu me convoquer ici tandis que, pendant longtemps, ni l’une ni l’autre ne s’est aucunement intéressée au sort du mari disparu sans une seule trace ? »

Texte : Giovanni Merloni

Photo : Giovanni Merloni

(1) (vases communicants mars 2014 avec Jessica Maisonneuve)

(2) Voilà les cinq points de l’architecture moderne lancés en 1927 par Le Corbusier et Pierre Jeanneret2 :

Premier : les pilotis (le rez-de-chaussée est transformé en un espace dégagé destiné aux circulations, les locaux obscurs et humides sont supprimés, le jardin passe sous le bâtiment) ;

Deuxième : le toit-terrasse (ce qui signifie à la fois le renoncement au toit traditionnel en pente, le toit-terrasse rendu ainsi accessible et pouvant servir de solarium, de terrain de sport ou de piscine, et le toit-jardin) ;

Troisième : le plan libre (la suppression des murs et refends porteurs autorisée par les structures de type poteaux-dalles en acier ou en béton armé libère l’espace, dont le découpage est rendu indépendant de la structure) ;

Quatrième : la fenêtre en longueur (elle aussi, rendue possible par les structures poteaux-dalles supprimant la contrainte des linteaux) ;

Cinquième : la façade libre (poteaux en retrait des façades, plancher en porte-à-faux, la façade devient une peau mince de murs légers et de baies placées indépendamment de la structure).

Une paire de chaussures

13 vendredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Une paire de chaussures (1962)

​Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais à l’école sans les chaussures.
​Mais personne ne regardait mes pieds nus. Je ne voulais pas bouger ni sortir de mon banc. Entre-temps, je demandais à tout le monde si quelqu’un avait par hasard des chaussures à me prêter.
Mes camarades aussi, ils n’avaient pas de chaussures aux pieds !
​Tout le monde rampait à terre comme des serpents en train de chercher au-dessous des bancs (chacun croyait qu’il était le seul). Tout d’un coup, le gardien arrive, qui nous annonce qu’on peut sortir une heure avant, car le professeur de sciences est malade. Mais personne d’entre nous ne veut sortir de son banc. Plus tard arrive Santa, la gardienne, avec un paquet.
​Personne n’aurait pu deviner que de cette enveloppe serait sortie une véritable paire de chaussures, destinées à l’un de mes camarades.
Ensuite d’autres paquets arrivent, toujours ​avec des chaussures au-dedans (pourtant il n’arrive pas de paquet avec des chaussures pour moi).
​Ensuite, le professeur a entamé sa leçon. Lorsqu’il a reçu son paquet à lui, il a interrompu sa déclamation pour enfiler ses chaussures. Il les a tranquillement enlacées en appuyant les pieds, un à la fois, sur une chaise. D’ailleurs, je suis convaincu que ce professeur-là est capable de m’interroger et de me punir par la suspension si je ne me rends à la chaire. On ne vient pas à l’école avec les pieds déchaussés.
​Hors de cette fenêtre, tout le monde se déplace confortablement les pieds dans des chaussures. Même si cela me semble tout à fait impossible.
​La première chose que j’ai vue, dès que je me suis réveillé c’était… Une paire de chaussures !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13 juin 2014

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Le petit écuyer

12 jeudi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_scudiero NB 180 Le petit écuyer (1962)

​La belle Angélique toucha d’un doigt son sein, qu’elle perçut dur comme un fruit doux-amer. ​« Ce cœur-ci appartiendra au beau chevalier aux cheveux d’or », se disait-elle, essayant d’imaginer tout le luxe, la beauté et le bonheur qu’il pouvait y avoir dans le monde. ​Elle était en train de penser et repenser à son chevalier doré, quand le petit écuyer passa par là : — ô belle Angélique, lui dit-il, tu ne dois pas penser trop ! À force de penser, tu auras quatre-vingts ans, et tu resteras vieille fille ! Angélique n’avait pas l’air de l’écouter. Tout en caressant doucement ses tresses blondes, elle lui dit : — va-t’en, drôle d’écuyer, tu es trop laid pour mériter mon amour. — Ô belle Angélique, lui dit plusieurs jours depuis une étrange voix. Viens avec moi au château ! — Monsieur, avant, je dois vous voir ! On était au milieu de la nuit. Dans l’obscurité, on distinguait juste une épée et un panache couleur de pervenche. ​Le lendemain, la même voix retourna, au milieu d’une tempête qui obscurcissait le ciel. Angélique était en train d’examiner son corps jeune et frais dans la grande glace. ​— Angélique, belle Angélique, si tu viens avec moi, je te rendrai heureuse ! — Mais avant je veux te voir. (…….)​ — Ne vois-tu pas que je suis là, avec toi, dans ta grande glace ! — Mais, cet homme… là-dedans, il me regarde d’un air sévère. — N’aie pas peur, son cœur est sincère ! La belle Angélique partit, une fleur dans le sein qui lui battait fort. « Qui était-ce cet homme-là ? L’avais-je déjà vu ? Et celui-ci, qui court tout collé au museau du cheval, qui est-il ? » ​Ils furent au-dehors du Royaume, et loin, beaucoup plus loin. ​Jusqu’au moment où le cheval, épuisé, s’arrêta. En soufflant bruyamment, l’animal grattait le terrain avec ses sabots, tandis qu’Angélique dormait, plongée  dans un sourire délicieux. ​— J’ai vaincu la grande bataille pour toi, dit la voix du chevalier. Le roi m’a récompensé avec ce tableau et ce château. Celui-ci est un peu petit, mais nous deux ensemble, nous y serons bien… ​Dans le tableau, Angélique reconnut l’homme de la glace, qui ne cessait d’afficher une expression hautaine, la même que le fils cadet du Roi. Quand le tableau lui glissa des mains, elle vit d’un coup devant elle le regard humble et loyal du petit écuyer sans charme. Elle lui tendit sa main ainsi qu’un joli sourire. Oui, il avait un visage un peu terne… Celui-ci s’allumait pourtant chaque fois que son naturel de fille amoureuse faisait briller en lui un regard sincère. Après cette découverte, elle fut certaine que dorénavant il n’y aurait que le petit écuyer dans son coeur. Les yeux dans les yeux, courbés mollement dans le clair de lune, les deux époux se dirent l’un l’autre qu’autant d’amour n’aurait existé nulle part dans l’immensité du monde.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 juin 2014 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Un été

11 mercredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Un été (Cesenatico, luglio-agosto 1962)

Je suis à Cesenatico depuis quinze jours. Je ne réussis pas à m’amuser. Quand je serai à Rome, j’aurai la sensation de ne m’être jamais amusé ainsi que cet été. Maintenant non, il me semble vraiment que je m’ennuie. Peut-être à cause de cela, le matin je me lève tôt pour voir le soleil se hisser au-dessus de la mer Adriatique.
Quand je reviens sur mes pas, le bar Trento est encore fermé. Un de mes amis, Raoul, est juste passé avec la caisse des bouteilles du lait. Raoul flirte avec une châtaine de Modena, Anna Maria, celle qui fait tomber les bras toutes les fois qu’elle parle.
Paola est plus jolie qu’Anna Maria, mais elle a trois ans plus que moi, en plus elle est fiancée !
On a ouvert le bar juste en cet instant. Une fois introduites dans le juke-box les cent lires d’habitude, je me prends un café.
Au matin, la plage est vide. On ne croirait pas que dans deux ou trois heures sept rangs de parasols puissent se remplir comme un œuf. Le dimanche, on ne voit même pas la mer !
Ce sont les Allemands qui arrivent à la plage en premiers. D’ailleurs, ils y vivent. Ils passent d’entières journées étendus l’un sur l’autre, ayant pour but (tentative, vain espoir) de devenir noirs comme les Italiens.
Ils sont les derniers à partir, les Allemands, lorsque Renato enveloppe les parasols fermés dans les plastiques.
Enzo est arrivé tôt à la plage. Lui aussi est de Rome. Avec mon frère, on fait un trio. Mais, désormais, tout le monde est là. Mariano et la Laurina aussi.
— Garçons, dans quel piège suis-je tombé ! Mariano, un Toscan d’Arezzo, est très sympathique. Mais il a un défaut, il est timide. Il est tombé amoureux de la Laurina.

On commence depuis le matin à se débattre dans le cauchemar de « ce qu’on fera ce soir. » On échoue toujours sur la Lanterna, trois cents lires, y compris la consommation. Mais on discute toujours parmi plusieurs propositions. Quelques soirs, on parle même de politique autour des tables métalliques du bar Trento. Le groupe est assez nombreux. Il y a les deux cousines de Modena, Rosanna, Laurina, Enzo, Francesco, Mariano, Bruno (celui qui arbore une erre française), Annapaola, Gabriella (omniprésente, même si elle disparaît chaque fois qu’on songe à elle), et puis Luana. Ah, j’avais oublié : il y a aussi ce type qui tient la chandelle à Rosanna l’accompagnant toujours, parce que son père à elle ne veut pas que s’en aille toute seule. Il s’appelle Zeno, comme le saint protecteur de Trieste.
Depuis la Lanterna, on voit le gratte-ciel. À côté du gratte-ciel, sur la gauche, il y a ce croissant de lune couleur jaune citron ; au rez-de-chaussée, il y a la plage. Sans doute dans la plage il y a des couples qui font l’amour. Jusqu’au moment où arrive un maître nageur pas du tout complaisant qui les chasse hurlant dans son incompréhensible dialecte. Je suis allé à la plage avec Rosanna, juste pour écouter cette belle musique que font les vagues de la mer. Il est tellement sombre qu’on ne voit que le STOP et très flou, au loin, le tremplin.
Rosanna a voulu coûte que coûte monter sur la grande balançoire de fer. Elle a enlevé ses mocassins avant de traverser, pieds nus dans l’eau, ces deux ou trois mètres séparant la rive de la balançoire.
— Désolé, je ne peux pas te pousser !
— Ce n’est pas grave. Tu sais que je suis sur cette balançoire tous les matins… À présent, Rosanna n’est qu’une chose claire qui va en haut et en bas. On reconnaît ses cheveux blonds se détachant contre les étoiles.
Par intervalles, on entend le grincement de la balançoire ainsi que le ressac de la mer, que submerge parfois le murmure confus du peuple de la plage auquel s’ajoutent, au loin, les klaxons des voitures.

J’ai passé une journée entière sans voir Rosanna. J’en ai profité pour me promener tout seul dans Cesenatico : depuis le gratte-ciel jusqu’à l’embarcadère ; depuis l’embarcadère jusqu’au Bagno Conti.
Avant-hier, le patron nous a embauchés pour un boulot impromptu. En échange de boissons à volonté pendant tout le temps du travail ainsi que de cinq cents lires chacun, par de rudes efforts nous avons enlevé les mauvaises herbes de ce rectangle de terre avant d’y installer tant bien que mal un champ de volley-ball. Nous prenions continûment des douches, car la sueur se figeait, tout en se mêlant avec le sable, sur la poitrine, sur le cou, sur les jambes. Nous étions très drôles à voir, avec ces vilains chapeaux de paille en tête que nous avait prêtés Renato, le patron et maître nageur.
Puis nous avons fait un tour (gratis) avec une embarcation de plage à rames, les cinq que nous étions. Près du tremplin, on a été sur le point de nous renverser à cause des plongeons continus et violents suivis par l’effondrement dans l’eau d’un côté ou de l’autre de notre embarcation chaque fois que deux ou trois d’entre nous essayaient de remonter. Nous en étions sans doute trop dans ce bout de bois blanc… Lorsque tout le monde s’est jeté finalement dans l’eau, excepte-moi, j’ai eu l’impulsion de les abandonner à leur destinée. J’ai commencé à ramer dans cette eau lisse et coulante, en me laissant le tremplin derrière les épaules, tandis que les autres me poursuivaient hurlant et nageant. Un type qu’on appelait « Naso » riait comme un fou, tandis que les autres s’abandonnaient à des expressions de rage assaisonnées de menaces débonnaires. Bien tôt le jeu devint stérile. Je revins alors en arrière et je chargeai tout le troupeau.
Le Bagno Conti résultait lointain, hors de visée. Sur le tremplin, raid contre le ciel, il n’y avait plus personne.

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Rosanna m’a parlé de son copain de Milan :
— Il est plus stupide que Zeno. Chaque fois que je sors, même pour m’acheter un cahier, il vient toujours avec moi. Il habite dans le même immeuble que moi, à Sesto.
À mon sentiment, Rosanna habite dans un palais énorme, dans un gratte-ciel, si l’on considère que toutes les personnes dont elle me parle habitent dans son immeuble. Zeno aussi y habite. Nous avons entamé tous les deux la même ritournelle. Cela nous amuse. Elle nous distrait vis-à-vis d’un certain ennui souterrain, serpentant comme une promesse de chagrin :
— D’abord, il y a le Bagno Conti, puis le Britannia, puis le Faustina, puis le Bologna, puis le Cesena, enfin il y a le Bagno Adua.
Près du Bagno Adua on s’est embrassés la première fois. Je me souviens qu’elle s’émerveilla parce que je lui avais lavé la face, et cætera. Ensuite, elle se coiffa devant ce miroir poussiéreux avec le peigne qu’on y avait accroché dessus. Je l’avais toute ébouriffée. Force de l’habitude !
Au Bagno Conti, il y a de pervertis. Ils ont l’aspect de braves gens, parfois de fils à papa. Ils sont tous élégants et délicats. Ils font autant de gestes scandaleux à faire venir la peau de chagrin. Quand il sort un twist de la gueule du juke-box, ils dansent entre eux avec une grâce spéciale ! Toutes les femmes deviennent inutilement folles pour ces visages pâles et décharnés, pour ces yeux mélancoliques et fardés. Rosanna fait partie de celles qui ne trouvent rien à dire contre les « tapettes »:
— Ils dansent tellement bien !

« Manger du sable jusqu’à m’en combler, à me défouler sur autant de bien de Dieu, avec rage. Il n’a pas que la saveur de la terre salée, on y découvre l’arome amer d’autant de choses oubliées par force. Le sable c’est la vie qui se déroule. Si j’en mange, je me révèle à moi même. Si je fais semblant que je suis désespéré, et que j’en mange et j’en crache beaucoup de sable, l’amour même a la saveur du sable. Les caresses sont du sable, les baisers sont du sable. Et lorsqu’on se souvient de quelque chose, c’est du sable qu’on se souvient. Sable sale, parfois. Rosanna dit que le sable est obscène, avec tous ces mégots, ces restes de glaces, ces papiers et ces vomissures. Le sable n’est jamais sale. Elle purifie toute chose, tandis que ce sable frivole des vacances c’est peut-être un amour qui n’a pas eu le temps de grandir. Un amour qui meurt prématuré. Et pourtant, dans cette dernière saveur découragée que j’ai encore dans la bouche, le sable représente encore l’espoir, le souffle angoissé, l’attente de jours heureux ». (1)

À la gare, il y avait Enzo, Francesco et mon père, qui ne cessait de me lancer des recommandations. Comme un marteau. Francesco, ce jour-là, avait mal à l’estomac. Enzo riait, amusé par la scène ou alors me renseignait sur ce qu’il aurait fait tout le temps qu’il serait resté en vacances, tant mieux pour lui, dans ce coin de la rivière de Romagne. Quant à moi, j’étais las et déprimé. Je n’aurais plus vu Rosanna et j’aurais ressenti le manque d’autres choses aussi.   D’ailleurs, chaque départ apporte un vide que rien ne semble combler, tandis que chaque souvenir essaie vainement d’adhérer à une réalité qui ne nous appartient plus.
La gare de Cesena est cette longue marquise, ces deux rails, ces deux salles d’attente, ces vases de géraniums sèches par le soleil. Sur le quai, il y a un troupeau de jeunes filles anglaises plutôt insignifiantes. Mais nous essayons quand même de les draguer. Cela fait rire tout le monde. Nous parlons mal en français tandis qu’elles arborent un italien assez drôle. Mon père m’observe avec perplexité, le front froncé. Francesco ne va pas bien et cela m’inquiète. Voilà, le train est arrivé, il glisse sur le quai avec son typique bruit qui devient de plus en plus lent et cadencé.
— Mais toi, en ces conditions-ci tu pars à Rome ?
Juste à ce moment-là, je me suis aperçu que je suis habillé sans façon, que je n’ai prêté aucune attention à cela.
— Depuis combien de temps ne coupes-tu pas tes cheveux ? Tu ressembles à un berger de la Barbagia.
« Tu as du style… », m’avait dit Rosanna, lors de notre première étreinte…
— Ne m’aimes-tu pas, papa ? Et pourtant, j’ai le « charme de l’homme malpropre » !
— Écoute, ne parle pas en italien ! Fais semblant que tu es, que sais-je ?… Un Allemand.
— Tu pouvais mettre des chaussures, au lieu de ces sandales abîmées ! Mais, la chemise depuis combien de jours ne la changes-tu pas ?
— Celle-ci ce n’est pas une chemise, papa, c’est un T-shirt…
— Souviens-toi, plutôt, de ne pas rater le deuxième train à Bologne !
— Tu verras, je prendrai la ligne directe pour Domodossola.
— Est-ce que l’argent te suffit ?
—Non…
et cætera, et cætera, et cætera.

Je les laisse derrière moi. Je me sépare de l’été, de ses doux rêves célestes. Ce soir, je serai dans cette ville chaotique dont je ne veux pas me souvenir, à présent. Dans cette gare remplie de cohue en sueur, les nerfs à fleur de peau. Ce soir… je devrai signer un armistice avec ces livres qui m’auront attendu au passage… Hélas, s’il n’y avait pas eu cette obligation du rattrapage !
Le train court et Cesena est déjà derrière moi, avec la Rocca, le couvent au sommet de la colline, les toits rouges, les rares édifices industriels. Le train coupe net la plaine soigneusement cultivée rectangle par rectangle ; un pont, un passage à niveau, un paysage descendant où l’on découvre à l’improviste des fleuves, des groupes de maisonnettes blanches, des enceintes ainsi que d’autres campagnes, dans le triste dessin de la solitude soudaine. Le train fait très sérieusement les bruits les plus ridicules au monde, il nous surprend toujours jusqu’à nous distraire parfois de la saveur amère du départ. Le train court sur l’acier tout en soufflant du goudron, de la poussière, de gigantesques ou minuscules énergies. On est tristes, la gueule en larmes lorsqu’on se tourne en arrière.

Giovanni Merloni

(1) Cette « élegie du sable », faisant partie de ce texte depuis l’origine, a été reprise dans le Strapontin n. 24 : Oubli et sagesse de la mer I/II

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11 juin 2014

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La Muse aux yeux bleus

10 mardi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Mes chers lecteurs, je vous propose aujourd’hui un petit conte poétique que j’avais écrit en 1961, c’est-à-dire à l’âge de seize ans à peu près. Ce texte aurait bien pu me servir de trace pour un conte rétrospectif, où j’aurai pu insérer quelques détails ou images que l’expérience peut ajouter au souvenir sans en corrompre la sincérité.
J’ai préféré de laisser le texte comme il était, pour ne pas gâcher cette naïveté dans la découverte du monde extérieur comme matériau poétique, où l’intériorité est encore à la recherche de soi.
Tout en me demandant qui pouvait-elle être cette « muse » aux yeux bleus, je vous laisse découvrir (entre autres) ce qu’il pouvait signifier, pour un jeune inexpérimenté du début des années 1960 le fait de se dire ou se croire « communiste ».
 

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La muse aux yeux bleus
1.
Dans cette année 1960, tout avait changé dans la petite ville. Les nouveaux immeubles ne s’apercevaient pas de la gêne des vieilles maisons ; les visages des jeunes avaient mûri, les gens adultes avaient vieilli ou alors avaient disparu. Le temps s’écoulait. Oh, combien tout cela passait vite !
La petite ville survivait, suivant ses propres rythmes impénétrables. Le petit employé toujours essoufflé dans sa course devant les enseignes et les affiches décollées ne s’en rendait pas compte : le temps courait plus vite que lui, le poursuivant sur les trottoirs avant de le dépasser aux carrefours ensoleillés. Le temps le dépassait toujours.
Les hommes ne cessaient de se détester.
Quelque chose avait changé, peut-être, mais à la surface… Le kiosque des journaux était toujours là, au croisement de la rue des Détenus et de la rue des Geôliers. Dans le marchand de journaux, quelque chose de très important avait changé, au-delà des attitudes physiques. Sa gentillesse n’était désormais qu’une habitude figée, rien que de l’apparence. À bien regarder, on découvrait sur son visage des sillons sinon des canyons d’ennui, de dégoût et d’amertume en lui.
La ville parut étrange au Poète qui la traversait curieux et parfois désespéré ; il voulait s’assurer que la poésie n’était pas morte. Elle aurait souffert encore, aucunement soulagée par ces néons gelés et cette dégradation continue… Pourtant elle ne pouvait pas mourir, ni surtout abandonner sa ville bien aimée la privant de sa protection indéfectible. Rassuré, le Poète fredonna intérieurement une chanson ridicule ayant le pouvoir de le réconcilier avec sa ville. Il l’aimait encore, de reste, avec le même sentiment d’il y a longtemps, le même amour depuis toujours.

002_modena 63060 - copie 2.
Le Poète repensait à sa Muse perdue.
Malgré ses efforts, il ne pouvait pas traîner dans le souvenir de la Muse aux yeux bleus qu’il avait perdue. Effondré dans son fauteuil, il regardait les fourmis entrant depuis d’invisibles trous, tout en scrutant la montre avec une anxiété incroyable.
Mais la montre ne pouvait rien ajouter à la réalité : il était quatre heures et trois minutes.
Puis il se scrutait dans la grande glace au-dessus de la cheminée. Presque hurlant, il se disait qu’il était laid, qu’en plus il n’était pas un poète tandis qu’il était tout à fait stupide se convaincre de sa propre laideur et de son progressif manque d’inspiration…

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Les lumières compliquées de la petite ville se dévisageaient d’une colline à l’autre en se confiant l’insouciance triste de la dernière chanson d’amour. Dieu, moins compliqué, jugé désormais inutile, se taisait dans le silence sévère des églises. La lune n’était plus à la mode.
Les lumières s’affaiblissaient dans la rue, les maisons amassées contre le ciel se teintaient de rouge, la radio à transistor hurlait depuis la cuisine

Le jour ou la pluie
viendra
nous serons
toi et moi
les plus riches du monde…

et le Poète se sentait lui-même riche… Quand il s’aperçut qu’il s’était laissé transporter exagérément par la musique il se détesta en se classant parmi les gens ignorants et vulgaires. Il reprit son habitude de grignoter le capuchon de son Bic ainsi que de remplir un cahier, avec ledit Bic, de gribouillis et de ratures, de faiblesse et de mélancolie ; il s’aperçut qu’il n’avait cessé d’écouter cette chanson… pendant combien de fois ? Cette musique répétitive l’avait transporté dans un monde d’exagérations et de banalité douceâtres dont il avait même peur. Il se détesta en se classant parmi les gens ignorants et vulgaires.
004_sant'ambrogio 63058 - copie 4.
Le rideau blanc-gris du troisième étage s’ouvrait et se refermait sur la rue ainsi que sur l’indifférence des hommes. C’était elle, la Muse aux yeux bleus, avec son regard cerné de noir, le rideau suspendu sur le monde, sur l’indifférence des hommes.

« Les mains avides
ne saisissent pas le si… »

Non, cela ne pouvait pas marcher le mot « silence », ni « sillon », auraient été trop évidents. La feuille, froissée avec le soin minutieux des tentatives ratées, s’ajoutait tristement, dans la corbeille, aux autres tentatives ratées.
​Le matin avait un écho sourd, parce qu’il y avait le vide. Le vide du mécontentement, le vide de la déception, le vide de Dieu. Un vide invisible glissait au milieu des gens, flottait sur les vagues de plastique, entrait dans le petit appartement avec les chansons et la misère. Les jours fuyaient, un matin après l’autre.
​Les rares jours qu’il sortait, le Poète esquivait les gens. Pourtant, il n’était pas misanthrope. Il disait qu’il aimait trop le monde pour en supporter les faiblesses. Il disait qu’il était paresseux et déçu par la vie. Il disait qu’il n’était pas un poète parce qu’il n’avait jamais été fou.
​« Lucerne : ville limpide de lait… ces jours… Le petit pont dont on écoute le grincement dans la nuit, les ombres sur les toits de bois… t’en souviens-tu ? Te rappelles-tu, Anna, cette voix de la fontaine qui pendant la nuit augmentait, s’élargissait, montait jusqu’à tes yeux avant de se perdre dans la transparence du ciel, derrière la montagne ? Te souviens-tu des pas de l’aube, de ce crissement qui s’installe au milieu de deux silences ? T’en souviens-tu ? Non, tu ne peux pas te souvenir de mes baisers qui s’attendaient une réponse, un “oui” de ta part. Non, ce ne furent jamais des baisers partagés… »
​Les ombres qu’un peigne a dessinées parfaitement parallèles sur le mur du Consulat Portugais… Ce qu’il suffit ! Encore des gribouillis et de vaines tentatives dans la corbeille, encore ce vide matinal. Dans une fenêtre au troisième étage une lumière s’est allumée, insignifiante et fausse : le rythme d’une autre chanson d’amour en technicolor a déplacé le rideau insignifiant de la fenêtre au troisième étage.

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Il s’habillait avec soin, chaque matin, quand le froid de la nuit se confondait avec les tièdes « bonjours » de l’aube, quand personne ne s’occupe de la mort, et que tout le monde cherche le chaud, au-dessous des couvertures, encore quelques minutes. Il s’habillait bien, avec une sobre élégance. Ce matin-là, il avait rêvé d’images tristes et belles… cela pouvait devenir peut-être une inspiration.
​Mais il avait déjà tout oublié et s’en passait tandis qu’il courait dans l’escalier de la PENSION ITALIE, avec la seule envie d’une brioche parfumée.
​L’odeur de l’aube venait de la scierie et c’était l’odeur de sciure mouillée et de tôle, une odeur aiguë et même agréable s’éparpillant avec le brouillard contre le pavé des rues désertes. De temps en temps, un bus en course, une vieille dame avec son caniche, de temps en temps les blousons de cuir et les visages rouges des ouvriers. C’est ça la poésie : la chaleur de l’omelette jaillissant d’un paquet qui gonfle les poches de chacun d’eux ; c’est de la poésie le sifflement du garçon de la laiterie qui traverse en vélo les ombres faibles des palais ; c’est de la poésie s’arrêter à observer les gens qui soufflent dans leurs mains pour se réchauffer près de la station du tramway… scruter des enfants aux yeux gonflés en train de songer sérieusement à quelque chose de mystérieux, peut-être le premier amour.
​Le bar était comble de ses clients habituels.
— Bonjour… Le Poète, affichant de façon maladroite un sourire courtois, ne peut pas cacher ses yeux fatigués. Un « cappuccino » et deux brioches.
Le patron, sans le saluer, l’observait tandis qu’il s’approchait du comptoir. Tout de suite après il se lança sur la machine du café exprès. Il n’aimait pas le poète parce qu’il était communiste tandis que lui, au contraire, il tenait à le dire, n’était pas fasciste, mais sympathisant du Front National.
— Est-ce que tu as entendu ? Le Gouvernement est dans la crise ! dit un des habitués du bar.
— Comme toujours
Le discours tombait et l’on retournait à causer de football, de cyclisme, de vedettes avec ou sans le sex-appeal, ensuite l’on revenait sur le point crucial : oui, dans deux ou trois dimanches, cet incontournable « avant-centre » serait de nouveau le hors classe qu’on connaît….
Au-dehors, sur le trottoir, les ombres devenaient moins nettes tandis que les odeurs se volatilisaient. Les odeurs et les ombres adorées par le Poète, qui était communiste.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 juin 2014

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L’homme a besoin de s’appuyer, tandis que la femme a besoin de critiquer

04 mercredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

≈ 5 Commentaires

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L’homme a besoin de s’appuyer, tandis que la femme a besoin de critiquer

Un jour, quand ils étaient encore des garçons, à la campagne, tout en écoutant les femmes du village — qui assaisonnaient avec des expressions de stupeur et de condamnation cruelle les histoires d’amour et de jalousie, ayant parfois abouti avec le dégagement de luisantes armes blanches, mais rarement avec des cas de mort effective — F. et G. avaient réfléchi sur la forme idéale du rapport entre homme et femme.
F. écrivait et G. dessinait. Le premier dessin représenta un homme seul, triste, qui appuyait une main au dossier d’une chaise. F. avait écrit :
L’homme ne peut pas demeurer seul, d’ailleurs la femme ce n’est pas une chaise !

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Le deuxième dessin représentait une assez belle paysanne qui endossait exprès des tabliers très collants la contraignant à se déboutonner la chemise sur la poitrine. Parmi les plis de la grande jupe, les mains disparaissaient, des mains grassouillettes, rouges et un peu abîmées par la lessive. De son ventre jaillissait pourtant la photo d’un homme aux moustaches, assez ressemblant à celui que G. même allait devenir en grandissant. F. ajouta :
La veuve se console assez vite parce que la femme vit surtout dans le présent. Elle ne se souvient de rien et ne sait pas comment se projeter dans le futur. 

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G. dessina ensuite un couple en train de danser. Les champions des deux sexes semblaient sortir d’un diabolique tirage au sort. L’homme était assez grand, la femme petite. L’homme portait des bottes qui augmentaient leur différence puisque la femme était en pantoufles. Il était courbé en arc sur elle, dans une typique position du tango argentin. Elle le regardait, inquiète, n’étant pas sûre qu’elle avait vraiment choisi, pour toute la vie, cet être sans proportions. Néanmoins, les deux se touchaient au moins en trois points : les mains, évidemment ; les pieds — elle avait grimpé sur les chaussures de son partenaire pour mieux s’arranger et pour mieux le critiquer — ; enfin un flanc… Oui, un flanc à lui s’appuyait lourdement sur le flanc à elle. F. commenta :
L’homme a besoin de s’appuyer, tandis que la femme a besoin de critiquer.

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Dans un troisième dessin, F. et G. avaient figuré le même thème, celui de la première rencontre. Nous n’arriverons jamais aux duels avec du sang, dit F., si nous sommes ainsi analytiques ! Essayons de sauter quelques passages… Ils négligèrent le mariage, le père de l’épouse, la fête avec les invités, la première, la deuxième et la troisième nuit de noces…
F. proposa d’introduire un élément décisif, qu’on considère rarement, c’est-à-dire la condition économique du couple ainsi que le contexte social dont il fait partie. Ils évitèrent de s’attarder sur les situations limites, comme la l’extrême détresse ou la richesse exagérée et, surtout, les situations fatales, par exemple le mariage du prince Ranieri avec la grande actrice Grace Kelly et cetera.
Ils dessinèrent un couple classique : il est de bonne volonté, elle est très jolie. Tous les deux travaillent. Mais l’argent ne suffit pas. Il dit : je m’en occupe. Elle reste seule, de plus en plus seule. Toujours bien habillée grâce à l’argent de son mari — elle profite de soins de beauté assez chers —, elle se rend chaque matin au travail, où elle suscite de vifs intérêts masculins, au risque, avec le temps, que des liens dangereux et visqueux s’installent…. Quant à lui, il s’habitue assez tôt à rester loin de sa maison, quitte à ressentir le besoin de quelqu’un qui lui fait compagnie dans les pauses, qui l’accompagne aux congrès…
F. proposa à G. de symboliser cette chaîne interminable, qu’on pourrait très bien voir comme une chaîne visqueuse, sale et mortelle… de façon légère, tout en retournant aux premiers dessins, au bal…

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Un couple entame une danse douce, intime, douloureuse, très serrée et tamisée d’une obscurité où de petites ampoules éblouissent les yeux fermés. La chanson qui les accompagne en offrant une possible piste pour leurs pensées pourrait être…

Milord… Mais vous souriez, milord.

La rencontre est une lumière rendant possible même l’union la plus fortuite et misérable. Quelque chose étrange — de physique, d’inconscient — se déclenche… et nous nous retrouvons unis, serrés, enchevêtrés, la main dans la main, la bouche dans la bouche, les yeux dans les yeux…. Mais après la danse devient moins serrée, plus légère. Les deux se connaissent désormais à la perfection. Chacun d’eux joue le corps de l’autre ainsi que le sien comme un instrument bien connu, même avec virtuosité.
Celui-ci est le moment le plus dangereux : quelque chose a fait déclencher leur virtuosité. Laquelle ? F. nota au-dessous de la bande dessinée de G. :
Le plaisir majeur naît de la légèreté. Une soudaine sensibilité qui réussit à saisir chaque nuance. Une inattendue entente réciproque qui nous amène à savoir avec certitude comment et quand faire ce que nous devons faire. Mais la légèreté qui transforme deux amants en athlètes de l’amour peut être très dangereuse… On risque de perdre le sens de nos origines naturelles, de notre même identité… de devenir otages de notre talent même plus que de notre intime et pleinement justifié désir…

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Le couple se désunit. La danse a perdu la fonction primordiale de faire rencontrer deux sujets en leur donnant la chance de se connaître, courtiser et aimer. La danse dessine par terre des spirales, des montagnes russes, des chaînes brisées et recomposées… Un homme a tourné en tourbillonnant, dans un ralenti où toute sa vie s’est écoulée. Il se sent proche de la mort dans le moment de la séparation, lorsque sa compagne commence à se libérer, à suivre des orbites de plus en plus larges et lâches, jusqu’au moment où… sa femme, celle qui a couché avec lui, prit les petits déjeuners avec lui, celle qui a marché avec lui à la recherche d’aide… celle qui est rentrée rayonnant, submergée par les dons que sa conduite douce et généreuse lui a mérités… Voilà qu’elle s’approche de la limite extrême de la dernière orbite, qu’elle glisse hors du bord, inexorablement… Il regarde en direction de ce point… Il a le sentiment de la voir captivée, déjà, immédiatement, dans un autre tour de valse spéculaire, lâche et traître au commencement… D’ailleurs, on le sait déjà, il suffit d’un coup d’œil, entre gens désormais expérimentés : on tourne, on ondoie, et puis, dans la pénombre très éloignée où la mort définitive vient de s’achever, tout recommence. Un étreinte, une danse lente, joue contre joue, une musique qui bénit le sauvetage de deux naufragés…

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Mais F. et G. n’étaient pas au juste des petits garçons quand ils firent ces dessins pour scandaliser les femmes de ce village à trente kilomètres de la grande ville où ils habitaient. En fait, après le désappointement pour leur reconstruction trop réaliste des spirales douloureuses — auxquelles nous sommes tous condamnés —, F. proposa à G. de conclure cette histoire de façon moins amère.
Depuis un autre coin du monde arrivera celle qui est née juste pour nous, qui se consacrera à nous, avec tous les sentiments… 
écrivit F. tandis que G. dessinait une demoiselle blonde, potelée, aux traits de madone de Piero della Francesca. Elle était illuminée par la particulière lumière d’une apothéose rose et céleste créée juste pour elle par Piero Paolo Rubens…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4 juin 2014

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