le portrait inconscient

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Archives de Catégorie: contes et nouvelles

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Portraits d’amis disparus

La rame à demi effondrée dans l’écume d’une petite onde verte…

31 lundi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_matisse-au-travail-180Matisse au travail, image empruntée sur Twitter

Histoire d’une description

Le brouillard semble dessiner autour des montagnes le gros manchon de fourrure d’une dame âgée. Auprès du refuge alpin, au-dessous des cimes les plus impressionnantes, un couple multicolore danse excité, haletant des fumées de brume microscopique vers les planches noircies de la terrasse. Parmi les cailloux, où la végétation ne pousse pas — si l’on ne veut pas appeler végétation cette timide moquette de moisissure vert pâle —, des corbeaux noirs voltigent à même le sol promettant les foudres et les tonnerres. Je voudrais courir, haleter jusqu’à perdre tous mes sens, avant de m’accouder, finalement, derrière les épaules lisses d’une jeune femme brune qui m’aime… et regarder dans le ravin, à pic dans le précipice de ces objets lointains et anachroniques — mais de quelque façon saisissables — que ce sont la mer bleue, le soleil, les baigneuses à demi nues, la rame à demi effondrée dans l’écume d’une petite onde verte…

002_milton-avery-01-180Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire d’une couleur

Le vert du drapeau italien amène sans transition l’extrait fascinant d’une évocation enfantine, le patriotisme d’un RA-TA-PLAN de fanfares, l’éclaboussure assourdissante d’un défilé qui ne nous empêche pas — malgré tout — de rire.
Le blanc d’une maisonnette de Procida cuite par le soleil, ne faisant qu’un avec le blanc d’un drap voletant dans la terrasse et le blanc de la jupe de coton dur sur la peau bronzée d’une fille méridionale. Le blanc des mains qui s’agrippent désespérées au mur blanc de la fusillade. Le blanc de la mort.
Le bleu du nœud de la blouse, donnant une valeur au petit panier en osier où se cachait une collation rassurante. Le bleu des yeux de deux filles qui se brûlent rien qu’à regarder dans le bleu de la mer. Le bleu de leurs paupières sans ombre qui rient.

003_milton-avery-02-180Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire du dialogue

À la base du dialogue il y a toujours l’incommunicabilité. C’est ce qu’explique en premier Socrate à ses amis sophistes. D’ailleurs, si j’imagine que je peux dialoguer en sachant en avance les réponses qu’on me donnera et même mes répliques, je peux m’attendre avec la même confiance que dans la conférence internationale sur le désarmement on s’occupera du salut du monde.

004_milton-avery-03Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire de l’Histoire

L’Histoire jaillit toute seule, la première fois qu’il arriva une chose insolite. Le narrateur — s’affranchissant de sa nature d’espion et de mauvaise langue — devint un historien, capable en un éclair de transformer la nouvelle en événement, le jugement en preuve objective, le récit en blague. Aujourd’hui, l’Histoire sert à connaître le monde nous évitant de commettre les fautes des autres. Évidemment, on montre du doigt les mauvaises actions des autres pour en faire chez soi avec plus de désinvolture. Ainsi l’Histoire va vaincre l’autocritique à l’avantage des mégalomanes, des arrivistes et des violents…

Giovanni Merloni (1968)

Une pomme ensorcelée

27 jeudi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Giuseppe Strano

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Une pomme ensorcelée

Ces jours à l’hôpital avaient coulé pour Giuseppe Strano à une surprenante vitesse. Sans doute parce qu’il était très rarement resté seul dans cette chambre avec un seul lit que Serena, par mille subterfuges lui avait fait obtenir, parvenant enfin à captiver l’attention de l’infirmière-chef du service des urgences. Serena lui avait fait croire que Giuseppe était un homme de science, une espèce de génie précoce travaillant déjà, aussi jeune qu’il fût, auprès de l’observatoire astronomique de Monte Mario : « Il faut le ménager comme il le mérite ! »
Comme si c’était tellement important qu’avoir une chambre rien que pour lui ! À quoi bon de l’avoir eue si après Serena ne lui accordait que très peu de sa compagnie ? Si les portes, en cet hôpital, restaient toujours ouvertes, laissant le libre accès à des gens de tous les genres qui te racontaient leur vie et te faisait peur avec mille descriptions et rumeurs ?
Giuseppe songea à cette infirmière qui avait été obligée, la pauvre, de se montrer antipathique : « Ne voyez-vous pas que l’hôpital est au comble ? À l’Enfant Jésus, il n’y a pas de place pour un malade ainsi… insignifiant ! » Elle avait dit exactement ces mots-là, mais ensuite elle avait changé d’avis, devenant très gentille, même si, les premiers jours, Giuseppe n’avait pas arrêté de la poursuivre dans le couloir avec la même question : « Qui est insignifiant ? Le malade, c’est-à-dire moi, ou alors ma maladie ? » L’infirmière, qui pouvait bien être la sœur jumelle de Serena, sauf pour les cheveux noirs, répondait en riant : « Ce n’était qu’une façon de dire ! Rien n’est insignifiant, ici. Mais vous n’aviez rien de grave, à part le choc… Le docteur Fedele vous tient en observation, de la peur de complications… fort improbables ! D’ici dix jours… vous rentrez chez vous, je vous assure ! »
Le temps avait volé. C’étaient bien sûr des heures solitaires, se déroulant dans cette chambre simple tout à fait ignare de ce qui arrivait au-dehors, dans ces endroits magnifiques du Gianicolo constellés d’arbres et de paisibles promenades et traversés par la rue panoramique — le plus beau coup d’œil sur Rome, dit-on —, tout près des monuments de Garibaldi et de sa courageuse compagne, Anita. Et pourtant ces heures se comblaient de conjectures les plus fantaisistes autour des phrases que Serena scandait sur le pas de sa porte au terminus de leurs têtes à têtes trop brefs :
« Si nous nous étions rencontrés avant… »
« Je ne crois pas à l’amitié entre l’homme et la femme. »
« Vous, les hommes, ne pensez qu’à cela. »
« Il me semble de te connaître depuis ma naissance, et pourtant il arrive, d’un moment à l’autre, que tu deviennes un étranger… »

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Quand Giuseppe sortit de l’hôpital, il ne se jugeait pas encore prêt à affronter l’ennuyeuse routine de son existence à venir : il avait la sensation d’avoir séjourné très peu là-dedans, et désirait même d’y rester. Peut-être, laissant cette exiguë chambre simple et serrant de façon solennelle la main de l’infirmière-chef, il avait compris qu’une importante partie de sa vie — tout ce qu’il avait vu, ressenti, pensé et souffert avant l’incident — touchait désormais à son terme tandis qu’à l’improviste il avait eu la gorge nouée et s’apprêtait déjà à pleurer. C’était ça, sa nouvelle vie ?
Il n’était plus l’être qu’avant, à cause de l’amour, bien sûr, de cette femme qui lui avait adressé la parole, avec laquelle il s’était défoulé… Maintenant, il devait agir, l’heure de le faire était arrivée. D’ailleurs, il devait rattraper le temps perdu…
Sans qu’il y eût des faits réels, suivant sa vision morale ou moraliste, tout à fait personnelle, des rapports humains et de la société, Giuseppe était heureux d’avoir pieds et poings liés. Il était désormais un fiancé fidèle, tandis qu’une série d’événements simultanés le poussaient à affronter sa situation, de plus en plus fataliste et négative… À tout casser, il allait à la rencontre de la vie et de l’amour comme un joueur de poker…
Serena exigeait de lui un minimum d’action, en échange de son intérêt sans doute spontané… Il devait d’ailleurs répondre aux espoirs sinon aux besoins de sa vivante famille : douze membres en dehors de Giuseppe, un nombre exorbitant de frères et sœurs avec une gigantesque fatigue collective. Cette petite et dense collectivité exigeait de lui une décision qu’il prit, enfin : une décision qui fut douloureuse sinon tragique...

Il était donc sorti de l’hôpital, la tête légère, mais en forme. Et, pour se distraire, il avait fait une halte sur le parvis de Saint-Onofrio, s’accoudant ensuite sur le parapet du jardin adjacent, où s’était laissé emporter par l’étreinte lumineuse de Rome. À pied, tenant sans effort le sac à demi vide avec son pyjama, il avait emprunté la descente qui mène à la Lungara. Une fois passé le pont consacré à Mazzini, il avait atteint le quai opposé. C’était là qu’il y a quinze jours il avait laissé sa voiture, rien qu’à deux pas du corso Vittorio. « Est-ce qu’elle est encore là ? » se demanda-t-il, mais, tout de suite après, il eut la brusque impulsion de reporter les pensées et les efforts concrets. Embarrassé et confus, se berçant dans l’illusion qu’ainsi il aurait mieux réfléchi à ce qu’il fallait faire, il se rendit à la terrasse du bar Biancaneve (Blanche Neige) pour y goûter une « pomme ensorcelée », une glace exquise en forme de pomme à l’écorce de chocolat fondant. Un délice à se lécher les moustaches !

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Devant lui coulait de façon très naturelle le chaos des voitures et des bus, laissant derrière lui un sillage épais de goudron. Giuseppe rêva d’entrer dans l’un de ces Fiat 600 ou 850 et se laisser traîner en balade dans Rome par quelques infirmières du Bambin Jésus ou alors par une future professeure blonde. Personne ne s’arrêtait pour l’inviter à monter et déjà il revenait à sa crainte de ne pas trouver la voiture de l’incident, quand il entendit une voix derrière lui : « Mais, où vas-tu ? »
C’était Gianluigi, un de ses innombrables frères qui ne l’ayant pas trouvé devant la grille de l’hôpital l’avait cherché en vain jusqu’au moment où il avait eu envie, lui aussi, de la pomme ensorcelée…
Giuseppe comprit que sa voiture n’avait pas eu le loisir d’attendre sa guérison, parce que Gianluigi, ou Giancarlo ou Giampiero l’avaient promptement enlevée au lendemain de l’incident…
« Il n’y a que toi qui as été blessé, cognant contre le volant après le brusque coup des freins ! Le cycliste en est sorti sans un bleu, même s’il s’en est plaint beaucoup, venant même frapper à notre porte. Giulia, notre sœur, a eu juste une égratignure. Quant à la voiture, ne vois-tu pas ? Elle est restée indemne… »
Distrait par le plongeon soudain dans la réalité de cette voiture convoitée jusqu’à l’épuisement extrême, Giuseppe avait quitté la terrasse du bar sans payer. Et, quand le garçon lui tira la blouse avec une typique expression — « Pardon, jeune homme, l’addition ! » — il s’aperçut qu’il n’avait plus le portefeuille !
Gianluigi avait dans sa poche… juste les sous qu’il fallait pour s’en sortir et les lui prêta, sans pourtant cacher sa gêne.
« Nous devons revenir à l’hôpital ! » hurla Giuseppe d’une voix égarée. Ensuite, essoufflé, il obligea son frère à revenir en arrière, au-delà du pont Vittorio, pour remonter ensuite vers Saint-Onofrio et le Gianicolo depuis la porte Cavalleggeri.
La quête du portefeuille dans les labyrinthes aseptiques de l’hôpital allait devenir un cauchemar quand Giuseppe entrevit les longs cheveux noirs de l’infirmière-chef. Juste en face de la porte de cette femme appétissante et puissante, son portefeuille gisait à terre, encastré entre le mur et la jambe métallique d’une chaise de la salle d’attente des urgences.
« Comment m’est-il arrivé une chose comme ça ? » dit Giuseppe d’un fil de voix. « En fait, j’étais assis sur cette chaise le jour de mon hospitalisation, quand Serena discutait avec vous au sujet de la chambre simple, Madame, vous vous en souvenez-vous ? C’était il y a quinze jours… »
« Comment pourrais-je m’en souvenir ? Avec tous ceux qui passent devant cette porte ! »
« Il est possible que celui qui avait empoché le portefeuille se soit repenti, ou alors qu’il ait eu un peu de compassion pour toi, en le ramenant aujourd’hui, le jour où tu quittes l’hôpital… Quelle coïncidence ! s’exclama Gianluigi d’un air désolé. “Regarde quand même s’il y a l’argent…”
“Vous avez de la chance si vous trouvez le permis de conduire !” dit la belle infirmière faisant sautiller ses jambes élancées.
Maintenant, Giuseppe n’avait plus envie de rester en cette frontière entre la joie et l’angoisse, la naissance et la mort, l’amour et…

004_lgtevere_tatafiore-1 Rome, lungotevere, photo de Bruna Tatafiore empruntée sur Facebook

Sa promenade ou son “transport mécanique de lui même”, comme il aimait l’appeler, recommençait devant la grille de l’hôpital de l’Enfant Jésus.
“On m’a dit qu’il faut se mettre au volant tout de suite après l’incident de voiture, sans attendre !” dit-il brusquement à son cadet de deux ans. Puis, suivant les roues et le frissonnement de l’air autour de la vitre, il se souvint du vol subi : on lui avait enlevé tous ses biens !
“Il ne s’agissait pas d’un chiffre astronomique”, le consola Gianluigi. Et tu verras qu’on t’embauchera à nouveau à l’observatoire. Ou alors tu feras le gardien à l’école en plein air “Giacomo Leopardi”. Patience pour les sous que tu me devais, disons que j’ai payé moi la pomme ensorcelée pour fêter ta sortie de l’hôpital et c’est tout… »
La voiture avançait paresseusement, affichant ce matin-là son incapacité d’entendre et de vouloir… Tandis que Giuseppe aurait aimé voyager, voir le monde, même de façon abrupte et tout à fait touristique : « Voyez à votre gauche la superbe mole massive du Château Saint-Ange, ancienne forteresse de papes célèbres, voyez à votre droite Villa Borghèse… Et finalement, on a atteint le sommet du mont Mario, où vous profiterez d’un incontournable panorama de Rome. Ce bar-ci, avec terrasse accoudée sur le vide s’appelle Zodiaque, à cause de l’observatoire astronomique à côté, du ciel qui accueille la ville dans ses bras et du fleuve… Mais sans doute aussi pour stimuler la fantaisie des élèves de l’école en plein air… »
Sinon, les deux frères se calaient dans les draps d’un touriste tchécoslovaque aux sandales jaunes, les chaussettes grises et les lunettes métalliques qui voyageait devant eux en Skoda, l’une de plus laides voitures de l’histoire, tout en confiant à sa compagne, poliment assise à sa droite, des choses sans doute imposantes et conclusives au sujet du manque de confort à Rome, une ville vraiment chaotique.
Cette compagne, tout comme Serena, avait ses beaux cheveux blonds relevés, les mêmes yeux bleus écarquillés et, de profil, on ne lui notait pas l’asymétrie du nez par rapport aux yeux, ni celle des yeux par rapport aux sourcils.
Avant d’arriver à la Storta, négligeant pendant un instant le voyant rouge de la réserve désormais fixe, Giuseppe se souvint qu’il ne l’avait jamais embrassée sur la bouche. Il ne savait pas non plus si Serena désirait, à son tour, de partager cette expérience avec lui… Même si cela paraissait évident sous plusieurs points de vue, c’est-à-dire sa tendance à le plaindre pendant son hospitalisation, la familiarité de ses attitudes et l’envie de lui dire tout. « Mais, en elle, tout cela peut bien rentrer dans une normalité sans éclats, se disait-il. Selon ce dont je me souviens maintenant, avec un peu de recul… Serena serait capable de parler à l’infini, en obtenant des réponses, avec un interlocuteur même plus insignifiant que la paroi peinte en vert pâle de la chambre simple de l’hôpital de l’Enfant Jésus…

Giovanni Merloni (1967)

Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour…

25 mardi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Jerkov

001_ziba_002-01-180 Edmé Bouchardon (1698-1762) Cheval, dessin à la sanguine faisant partie des études préparatoires pour la grande sculpture en bronze du roi Louis XV, successivement détruite par la Révolution française.

Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour…

Dans un endroit assez reculé de l’Ouzbékistan, où l’usine d’armes secrètes du tzar grossissait à vue d’œil au sommet d’une sombre colline, le soldat Jerkov avait une liaison passionnée sinon carrément amoureuse avec Katioucha, une petite amie jeune et belle qu’il avait connue lors d’une permission dans la ville basse. Chaque jour, au couchant, au lieu de monter la garde à l’usine, le soldat Jerkov enjambait l’enceinte qui faisait quatre mètres de haut. Par-delà ce mur noir, il retrouvait son vélo en piteux état qu’il enfourchait d’un air malin avant de s’aventurer dans l’allée en terre battue. La route était en descente, et chaque fois qu’il s’y risquait, courant comme un fou au milieu de son sillage de poussière, le soldat Jerkov se laissait emporter par une pensée toujours égale à elle-même, sauf de petites variantes dictées par l’inconscience ou la peur : « Pendant l’allée, tout coule parce que je suis frais et reposé comme un gardon. Cela me coûte rien que d’enjamber le mur, ensuite le bonheur qui m’attend est tel que je ne m’aperçois même pas si je pédale ou si je vole. D’autant plus qu’il y a la descente ! Sur la route du retour, au contraire, je suis fatigué, mélancolique, car je vois droit devant moi la gueule grise et inflexible du capitaine Voronov dont je n’attends que des reproches et des menaces. Maigre consolation, pour moi, si je constate combien le tzar m’a éloigné de chez moi et me dis qu’à ce point-ci même la Sibérie ne changerait pas grand-chose… Il ne me reste désormais qu’à pédaler péniblement, toujours en montée ! Mon voyage de retour est tellement fatigant que lorsque j’arrive, épuisé, au pied de ce mur de quatre mètres, ma pensée s’envole jusqu’à ma petite mère, assise auprès de la radio dans notre minuscule appartement de Saint-Pétersbourg. Je me souviens alors de son empressement et de ses caresses et j’ai envie de pleurer… »
Et pourtant, au pied de ce mur, la lune resplendissait dans le petit coin d’où le soldat Jerkov entamait, par une impressionnante régularité, son escalade nocturne. Avec le petit rayon blanc paraissait aussi, immanquablement, par voie télépathique, la figure pensive de Ekaterina Ivanovna, la jeune femme exquise dont il venait juste de se séparer. Offrant à ses lèvres ses joues parfumées, Ekaterina n’hésitait pas à proférer, d’un sourire d’interrogation, « Bon courage ! » Pendant un instant, un tel coup de fouet, même accompagné par le souffle énergique de l’amour, était à chaque fois en mesure de lui briser les jambes. Mais ainsi, voyant de façon réaliste ses propres craintes dans les yeux, le soldat Jerkov pouvait rentrer dans le présent de sa vie et trouver aussi la force nécessaire pour escalader à rebours le redoutable mur, même en sachant que de l’autre côté le capitaine Voronov l’attendait avec une longue liste de corvées spécialement conçues pour lui.
Combien de temps dura-t-il son spasmodique va-et-vient ? Le temps dont la lune a besoin pour accomplir son ellipse autour de nos têtes. Car la première nuit de la lune nouvelle le soldat Jerkov avait rencontré au pied du mur une troupe d’ouvriers et de policiers prêts à l’écraser à la moindre résistance. Cette fois-ci il ne fut pas obligé d’escalader les pierres pointues s’égratignant les doigts contre les verres et les briques plantées de travers. Il rentra dans l’usine par la grille principale. Ensuite, pendant le temps interminable d’une autre révolution lunaire il ne put se nourrir que de pain tandis que l’unique boisson qu’on lui offrit ce fut l’eau amère d’un puits abandonné.

002_ziba_002-02-180 Des lettres de l’alphabet étalées devant une boutique du
Passage du Grand Cerf, Paris

Pendant l’enfermement, le soldat Jerkov ne songeait qu’à elle, Katioucha, seule dans le faubourg au bout de la descente. « Elle va se dire sans doute que je suis mort ! » En fait, le jour de son arrestation, il y avait eu une explosion dans l’usine. Un horrible grondement d’où avait jailli un essaim coloré de feux d’artifice. Tout autour dans un rayon d’un kilomètre la voix avait couru qu’un homme avait succombé pendant cette disgrâce. Mais le soldat Jerkov ne pouvait pas savoir qu’Ekaterina était venue le chercher, tous les jours. Depuis son petit hublot barré, il ne pouvait pas la voir ni entendre le froufrou de sa jupe. Parce qu’elle, pour monter jusqu’à l’usine, faisait un tour large, beaucoup moins fatigant que le sien. Toujours est-il qu’à chaque fois Ekaterina pleurait jusqu’au désespoir. En fait, dès qu’elle atteignait la grille avec toute l’innocence de son amour, personne ne voulait lui dire si le soldat Jerkov était mort ou encore vivant.
L’avant-dernier soir de sa détention, le soldat Jerkov s’était endormi au milieu des cent feuilles où il avait gravé avec le sang son hurlement désespéré : « Tu me manques, Katioucha ! » Mais un vacarme de voix sans discipline l’avait brusquement réveillé. Trois gamins de la ville basse s’évertuaient à tourmenter son vélo. Vexé, fâché, embêté même, le soldat Jerkov avait rompu le silence qu’il s’était jusqu’alors imposé : « Voyous ! Voleurs, assassins, vous verrez ce que vous verrez quand je sortirai ! » Pour toute réponse, l’un des trois avait dévissé la sonnette du guidon de la bicyclette et par un lancement précis et inexorable, l’avait lancé vers lui, le frappant sur son front.
Assommé par ce corps pointu, le soldat Jerkov dut attendre une demi-heure avant de comprendre que cet objet lisse et rond, désormais inutile comme son vélo, pouvait par contre…
Depuis un temps immémorial, dans son cachot, quelqu’un de ses prédécesseurs avait laissé au-dessous du lit un rouleau de ruban adhésif. Ce fut ainsi que le soldat Jerkov, ayant vu fabriquer sous ses yeux tous les engins possibles et imaginables, enveloppa la pauvre sonnette cassée et souillée de son sang dans un amas de feuillets collés qui disaient tous la même chose : « Tu me manques, Katia ! » Et, quand la nuit arriva, le soldat Jerkov s’assura d’abord que personne ne pouvait le voir ni l’entendre… Il attendit que la lune croissante illuminât le centre de sa descente chérie, sa véritable complice… et il jeta là-dedans sa petite bombe…
Le soldat Jerkov savait bien sûr que Katiuscha l’attendait encore, entre chien et loup, au bout de la descente, même si vingt-huit jours et vingt-huit nuits s’étaient déjà écoulés. Quant à Katioucha, après avoir pleuré à verse, elle avait cessé de s’arracher les cheveux pour adresser enfin au ciel, elle ne savait pas pourquoi, son sourire confiant. Quand elle vit la boule de papier et poussière lui tomber à grande vitesse au milieu des jambes, elle comprit que son soldat n’était pas mort. Sans doute, il ne pouvait plus se servir de sa fidèle bicyclette pour s’évader de la cohue des envieux qui rôdaient autour de l’usine. Elle décida alors de prendre elle-même le relais… D’autant plus que ce déplacement amoureux allait se révéler beaucoup moins terrible, pour elle. Dorénavant, elle aurait monté à petits pas sur la route qu’entre-temps l’on avait goudronnée ou remplacée par traits avec de jolis escaliers fleuris, faisant bien attention à ne pas gaspiller ses énergies précieuses… Elle savait bien qu’après l’amour et ses abondantes promesses, le retour insouciant, accompagné de souvenirs heureux, se déroulerait, du commencement jusqu’à la fin, tout au long de cette magnifique descente !

003_ziba-03-180 Intérieur en papier, dans la vitrine d’une boutique du
Passage du Grand Cerf, Paris

Le vélo rouillé du soldat Jerkov, désormais inutile, servait maintenant de joli décor à la haie séchée par le soleil, tandis que les deux amants descendaient à zigzag au long d’un sentier herbeux jusqu’au ruisseau où l’eau chantait. Une rivière que les fabricants d’armes et leurs esclaves miraculeusement ignoraient.
Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour, comment se peut-il que tu n’aies jamais le temps de t’en régaler ?

Giovanni Merloni (1963)

L’apprenti écrivain

23 dimanche Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_zibaldone-04-180 Image empruntér à un tweet de Laurence (@f_lebel)

L’apprenti écrivain

Son livre est une grande boîte à remplir d’objets et de « significations ». Dans son imagination, notre « amateur » ne sait pas renoncer aux couleurs, aux bruits, aux odeurs qu’il juge indispensables à rendre moins insignifiante que possible la « situation » qu’il couve dans sa tête. Voilà pourquoi il songe à une boîte blanche, sans ruban ni trous pour l’air, assumant en certains endroits la pâleur grisâtre du carton-pâte. Son « container » est lourd, mais, puisqu’il est fragile, on ne peut pas le rouler sur une pente comme si de rien n’était.
En cette journée ni chaude ni froide, le chemin est pourtant bref et le parcours aisé. Les vêtements qu’il porte sont assez confortables, tandis que ses chaussures se révèlent comme deux coussins lui cachant les aspérités des cailloux, les verres pointus ou les excréments (dans un livre, ce dernier mot l’aidera sans doute à contourner des expressions plus crues).
Où est-il son problème ? Notre aspirant-écrivain n’a pas encore écrit un véritable livre. Il pense par conséquent que la boîte blanche est encore vide. Tandis qu’au contraire elle est pleine de fond en comble, déjà prête à s’ouvrir à certains endroits. C’est quelqu’un d’autre qui l’a remplie, non lui. Donc, au nom d’une superstition qu’il est le seul à connaître, il n’est pas du tout anxieux de voir ce qui se cache là-dedans. Il ne songe pas non plus à égrener un chapelet pour reconstruire l’un après l’autre tout ce qui pourrait sortir petit à petit de la fissure qu’il vient de découvrir sur le fond de la boîte : des objets personnels, des grumeaux de souillure et, qui sait ? même des cadavres ne faisant qu’un avec les vieilles choses qui ont le pouvoir de réduire l’estomac à une sombre courette sans fenêtre.
« Basta, je vais deviner ! » se dit l’apprenti écrivain, avant de décider de remplir lui-même, par la seule force de son esprit, une autre boîte d’égale taille et couleur. « Quand j’aurai terminé, conclut-il, je pourrai en connaître et apprendre par cœur (distinctement ou indistinctement) le contenu ! »
Dans la bibliothèque d’un professionnel récemment décédé, un livre qu’un cher ami lui avait donné s’est réduit désormais à une cote jaunie et à une dédicace. Les enfants du professionnel, plus ou moins grandis et « placés », gardent jalousement cette cote au titre décoloré, n’ayant rien d’accueillant, pour l’unique raison qu’il s’agit d’un « objet de famille ».

002_fenetre-02-180Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Voyant ces choses décourageantes, ce véritable soupirant se laisse emporter par l’orgueil : « Mon but sera alors celui de ne pas arrêter d’écrire à l’instant où j’aurai dit tout ce que j’ai à dire. Il ne faut pas lâcher prise ! » Parce qu’ensuite son cerveau devra bien marcher en quête de mots adaptés pour parler du livre, de façon que le livre fasse parler de lui…
Il est désormais convaincu que son livre sera enfin un objet accompli comme les autres, qu’il sera capable d’absorber en quelques heures l’attention du lecteur tout au long de l’itinéraire prévu. Il ne donne aucune importance à la trame, il en adoptera une au hasard. L’important c’est que le livre reste sculpté dans la mémoire du lecteur. Tant pis pour lui s’il est saisi par des états d’angoisse durables…
Enfin, il le lâchera, avec nonchalance, sur le parapet de pierre d’une visite guidée, imaginant qu’ensuite un million de fourmis le porteront en triomphe sur leurs épaules avant de le glisser bruyamment dans l’Oreille de Denys. Certes, dans sa volonté incertaine, le passionné d’écriture juge déjà perdu son livre, désormais en train de rouler, tout comme son adoré stylo, dans le lieu où tout se perd, là où jamais il ne sera en mesure de le retrouver (il avait été aussi le propriétaire d’un appareil photo semi-professionnel, d’une Vespa et d’un beau ballon de cuir). Ou alors, pense-t-il douloureusement, son beau livre fera l’objet de graves mutilations et d’impitoyables recyclages. Les pages centrales, par exemple, feront la fortune de quelques « bestsellers » américains (d’où l’on tirera des films tous les dix ans). L’introduction sera joyeusement effeuillée comme une marguerite de façon que chacune de ses pages puisse être destinée au hasard à l’un ou à l’autre parmi les passants. Les deux parties initiale et finale resteront, au contraire, opiniâtrement accrochées à la couverture, dans une pathétique solidarité de survivants.
Empruntant la voix et le recul à un professionnel, l’amateur parle maintenant de la perte presque certaine de ce patrimoine de mots (et de mondes). Mais après, réfléchissant, il reconnaît son incapacité d’affection totale à ce que lui-même a créé. D’ailleurs, s’il en était capable, il ne serait pas qu’un prétendant…
« Le professionnel vend, donc il possède une grande cave aérée ainsi qu’un livre de comptes. Quand il se sépare de sa créature avec des gestes mesurés et, certes, une satisfaction compréhensible, il sait que son “produit” est achevé, donc il ne prononce que trois mots : “ça peut aller”. En même temps, il va déclarer que son œuvre est “ouverte”, prête à être “transmise”. Un livre qui donnera l’envie d’en lire d’autres, un livre que quiconque pourra “utiliser” et “continuer” ».
Notre ami, au contraire, a l’habitude de donner en cadeau (de façon désespérée), ou alors de laisser tout disparaître (de façon heureuse). Il reste tellement ébloui par un compliment impromptu, qu’il laisse se dissoudre en l’air tous ses efforts de soustraire son livre à la consommation immédiate…. Tandis qu’il devrait sagement attendre que le livre soit vraiment accompli et que les actions les plus opportunes se déclenchent, pour lancer cet « objet » dans une orbite plus vaste, plus utile au monde.

003_manege-03-180Image empruntée à un tweet d’Anne Mortier (@AnneMortier1)

Il considère tout cela comme négligeable, il n’arrête pas de poursuivre sa fatigante montée tout en peaufinant dans son esprit les infinis détails d’un livre qu’il n’écrira jamais. Pourtant il demeure fier de son dernier collage ou alors de son billet de souhaits, ou enfin de ses belles fables qui sortent — ça, oui ! — de l’âme extravagante de l’artiste-né qu’il est.

Giovanni Merloni (1978)

« Vifs comme des guêpes »

15 lundi Août 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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« Vifs comme des guêpes »

À la mi-août 1955, dix ans après la fin de la Seconde Guerre ainsi que de ma naissance, ma famille était en vacances à Cortina d’Ampezzo, incontournable vallée entourée de montagnes aux noms célèbres : Cristallo, Faloria, Pomagagnon, Tofane, Antelao, Nuvolao, Croda rossa… Au centre de la vallée, le village de Cortina, déjà grand et bien entretenu après la reconstruction des maisons bombardées, arborait son typique clocher dont la flèche pourrait bien figurer au sommet du sapin de Noël.
En ces temps encore très modestes, nos « mises » de montagne ne venaient pas du « Vieux Campeur » parisien et l’on devait être préparés à affronter la pluie, le vent, le soleil brûlant…
Il faisait surtout frais et cela pour nous c’était le froid dès que le soleil se faisait engloutir par ce nuage noir entourant les Tofane. Mais c’était aussi le soulagement pour ma mère, qui ne supportait pas la chaleur de Rome. Même si elle souffrait pour la tension assez élevée, en montagne elle devenait une lionne.
Cette année 1955, mes parents avaient loué un appartement dans une maison à côté d’une grange, à Lacedel, l’une des fractions de Cortina qui bénéficiait d’une splendide vue, juste au-dessus du pas de Falzarego et de la renommée oasis de villégiature entourant le fameux hôtel Faloria…
Tout au cours du mois de juillet, mes deux frères et moi, nous étions seuls avec ma mère et donc les vacances se déroulaient à pied, rarement empruntant le bus qui nous amenait de Lacedel à Cortina. Je me souviens bien de la découverte de cette immense grange et de nos plongeons dans le foin avec ma sœur aînée, un peu princesse, participant aussi… et d’un orage qui nous avait surpris juste au-dessous du clocher, provoquant une rentrée affolée et mouillée jusqu’à la moelle…

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En fin juillet début août mon père arrivait en voiture avec mon oncle et ma tante. Il s’agissait alors de la Fiat Giardinetta, une voiture robuste où nous nous entassions comme des sardines… mais celle-ci peinait sur les tourniquets des pas de montagne et souvent quelqu’un de la compagnie était obligé de prendre le bus ou d’aller à pied d’un point à l’autre de l’itinéraire choisi…
D’ailleurs, nous trois les enfants nous étions alors maigres et bien élastiques…
Quelques jours après la reconstitution de la famille, « vivante comme une guêpe » arrivait Dora, l’unique véritable « montagnarde » entre tous. Elle venait de notre patrie familiale, Cesena. Selon mon oncle Dodo, toujours prêt à mettre de nouveaux mots sur des chansons célèbres, Dora avait traversé à pied toutes les montagnes possibles et imaginables.
Voilà les personnages et le petit monde perdu, sauvé par hasard dans la mémoire d’un objectif photographique. Je garde cette image sur le bureau de mon ordinateur depuis des années, désormais. Quand il démarre, j’ai la sensation d’ouvrir un placard où je peux trouver, accrochées à des clous invisibles, quelques-unes des personnes qui ont marqué le plus mon existence et qui restent « vifs comme des guêpes » dans mon cœur nostalgique. J’ai dit quelques-unes parce qu’il y a aussi d’autres oncles, tantes, cousins et cousines ainsi que d’amis et amies que j’aime aussi retrouver dans mon placard implacable, qu’ils ou elles m’aient laissé ou pas une photo ressemblante de leur essence inoubliable.
Qui a fait la photo ? De toute évidence, son auteur invisible a été mon regretté oncle Dodo, auquel mon père aura sans doute passé l’appareil photo déjà prêt pour le déclic. Présumé maladroit, l’oncle Dodo fut cette fois-ci très diligent dans la besogne. Mon père, à son tour, lui aura tout expliqué en très peu de mots.

003_1955_cortina_016_modifié-1 - copie 2

Comme vous avez pu bien le remarquer, j’accroche à chacun des « miens » un fichier ou un dossier sur lequel je suis en train de travailler… Sur la gauche ma mère, hochant bien sûr la tête, est toujours disponible à accueillir mes textes poétiques. Mon père, à sa gauche, très orgueilleux de son bâton de montagne dont il n’a aucun besoin, accepte sans rien dire tout ce qui est devoir, travail, ennuis bureaucratiques, textes vaguement politiques ou indignés. Assise au côté gauche de mon père, à sa droite pour le spectateur, Dora, excellente prof d’histoire de l’art, accueille avec un soupir résigné mes dessins et mes textes inspirés à l’art, ainsi que mes « grandes entreprises ». Assise sur l’extrême gauche, à droite pour son mari, le photographe, « zia Antonia » s’impose pour son évidente jeunesse engagée et accueille donc de bon gré, entre une cigarette et l’autre, mes textes les plus compliqués et farfelus.
Les trois enfants qui remplissent le cadre n’offrent pas beaucoup d’appuis pour l’accrochage d’images ou de fichiers éperdus.
Je vous présente, à la droite de ma mère, donc à l’extrême gauche de la photo, mon frère Francesco, le cadet, ayant déjà dans le regard vif et perçant les stigmates de son caractère énergique et rêveur à la fois. Comme dans les photos d’école ou des équipes de foot, il y a toujours quelqu’un qui doit forcément se ratatiner comme un indien, s’appuyant au ballon ou cherchant de la pointe des doigts quelque objet tombé à terre. Voyez alors sur la droite de la photo, partiellement cachée derrière des lunettes de soleil, ma sœur brillante et paresseuse, Barberina, empruntant son très rare prénom à un personnage mineur des Noces de Figaro ou, plus probablement, à une comédienne que mon père avait beaucoup appréciée « pendant sa jeunesse ».
L’autre ratatiné c’est moi !

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Giovanni Merloni

Sur le Zinc de ton bar au Zoo (Lectrices n. 33)

21 mardi Juin 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, mes poèmes

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Lectrices

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

« Du fleuve en crue au volcan éteint » ou « De l’éruption volcanique aux ultimes feux »

Chère Bradamante,
À nous deux de fermer à jamais ce livre immense, dont notre activité frénétique a multiplié les pages et les pièges. Il s’agit d’une étrange responsabilité, d’autant plus que personne ne s’est aperçu de ce que tu représentes dans la littérature mondiale et notamment dans l’histoire de la fiction. Combien de lectrices savent que Bradamante a été, avec Roger (qui était le père) la mère fondatrice de la lignée des Estes de Ferrare, selon ce que raconte l’Arioste ?
D’ailleurs, les gens passent à côté de ce que je représente dans l’imaginaire labyrinthique de tous les poètes. La plupart des écrivains considèrent davantage le fil d’Ariane — qu’ils confondent souvent avec les blancs cailloux de Catulle — avec Ariane même…
Combien de gens savent qu’en toute reconnaissance pour lui avoir sauvé la vie, Tesée m’a abandonnée dans une île ?
J’étais donc prête à m’indigner et à prendre vivement parti contre cet ingrat de Galérien, ayant eu la hardiesse de me placer en dernière dans sa liste… quand j’ai reçu le texte ci-dessous.
Je l’ai lu une, deux, trois fois, d’abord sans rien comprendre. Je croyais que c’était dédicacé à toutes les lectrices, remettant finalement en file l’ordre alphabétique qu’il avait bizarrement renversé, de façon de me mettre à la première place du moins dans cet hommage…
Mais, à la quatrième lecture, je me suis aperçue que ce drôle de poème, en réalité, n’est consacré qu’à une lectrice, une seule, qui n’est ni moi ni toi, ma chère héroïne de l’époque carolingienne !
Je ne veux pas savoir où celle-ci ne se cache ni par quelles voyelle ou consonne ne commence son prénom.
Peut-être, en jouant habilement de son casse-tête comme d’un xylophone, Nino le Galérien a vraiment voulu évoquer une à une toutes les lectrices, sans faire tort à aucune d’elles…
Il me manquera, d’autant plus que sa foisonnante production, critiquée par la plupart des lecteurs mâles — sans doute à raison, en y ayant remarqué une pénible alternance de hauts et de bas ainsi qu’un penchant excessif pour les interlocutrices — s’est de but en blanc épuisée… Mais je crois que ce sera surtout lui, cet homme qui rentre enfin dans l’ordinaire, celui qui regrettera le plus cette enivrante tournée.
Pour finir, ma chère amie dans la gloire guerrière et mythologique, je veux te dire ce que je pense de ces deux titres enchaînés que Nino Le Galérien m’a transmis avec ces feux d’artifice finaux.
À mon avis, avec « Du fleuve en crue au volcan éteint », ainsi qu’avec « De l’éruption volcanique aux ultimes feux », notre écrivain a voulu surtout signaler un aspect de sa parabole littéraire et existentielle, que ses mots toujours passionnés contredisent. Est-ce qu’il a peur que son monde fictif et tout à fait fantaisiste soit pris un jour au sérieux ?
Ariane

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel) : Sous le soleil exactement… « Reading » Les ambiances intemporelles de Daniel Mosulet (@DanielMosulet)

Sur le Zinc de ton bar au Zoo

…d’Abord, Avant que tu montes sur l’Acropole, à l’Abri de tout Amertume, j’Aimerais m’Accrocher au fil de ton Amitié, à cette Agréable Acclimatation à l’Amour…

Bien que ce Bouleversement ait Brisé ma sotte Béatitude me faisant Basculer du Bien-être au Besoin de Baisers Beaucoup plus Bruyants que les Bombes…

Console-moi, Charmante Camarade de mon Cœur Criblé de Coups Cruels, élégante Copine de Carambolages Colorés, ô Combien Chaotiques !

…avant ton Départ, Donne-moi la Douceur de ta Danse Désenchantée et Digne, Délivre-moi des Dommages d’un Désir Déçu !

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Odilon Redon, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Écoute l’Écho de cette Éruption d’Enthousiasme, Entends-moi si j’Évoque Encore l’Époque des Émeutes de mon Être Épanoui…

Forteresse ou Falaise sans Faille, Formidable coffre-Fort où se Flanque la Fanfare de mon Fabuleux Fleuve en crue,

Généreuse Gardienne de Gestes Gracieux, Galaxie de Gazouillis de tout Genre, Gitane au Galop vers la Gloire sans Gêne…

…n’Hésite pas à te Hisser Habilement sur un Hamac avec cet Hâbleur Haletant et Halluciné, Habille-toi d’une Haie de Haillons et d’Herbe…

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Pablo Picasso, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

…cet Idylle Intense d’Insouciantes Impulsions Iconoclastes s’en Ira Imperceptiblement, à l’Instar des Images Illusoires de nos Immersions Impeccables…

…dans la Joie Jacobine du Jeu d’un seul Jour qui nous Jette dans la Jungle-Jardin — toi en Jupe, moi en Jeans — tels de Jeunes Jongleurs de Jadis…

…ce fut un Krach, une course Kleptomane — toi en Kimono, moi avec le Képi —, une Kaléidoscopique Kermesse de Kilomètres en Kayak jusqu’à la Kitchenette Kitsch…

je ne Lâche prise, ô Lectrice Lumineuse ! je ne me Laisse pas Leurrer par les Lauriers de ton Labyrinthe ou la Lenteur de tes Larmes… Je vais me Libérer des Lacis et du Lest de ma Langue en Lambeaux !

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Juan Gris, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

…gardant les Mains libres, je vais Maîtriser Ma Maladresse ainsi que le Merveilleux Marasme de notre Manège : je serai Magnanime avec ton Magnolia et Machiavélique dans le Magma de nos Malentendus !

Naguère, une Navrante Nostalgie Nous Nouait par un Nœud coulant qui voulait Nous Noyer dans le Néant… Néanmoins, la Nature Nonchalante de Nos Nez Noctambules a su Niveler la Narration de Nos Noces…

Or, c’est l’Odeur de nos Ombres, l’Obsession de nos Obstacles, l’Occurrence de nos Occasions, l’Océan de nos Œuvres Obsolètes, l’Odyssée de nos Omissions…

Pourtant, en Parade sur le Pont-Passerelle, la Pagaille de nos Pas de Panthère Parsème une Palpable Panique Parmi les Pantins de Paille du Palier…

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Quotidiennement sur le Qui vive dans un Quartier en Quête de Quiproquos, nous ne Quémandons, Quant à nous, Qu’une Quiétude Qui n’a pas de Queue ni de Quilles…

En cette Rue Ruineuse, sans Raccourcis, Ratatiné sous les Rafales des Rabats-joie, je Raffole de ton Rire Radieux et Rajeunis au Rythme Rebelle de ta Robe Rose Roulant au Ralenti…

Sachant qu’un Soir, par la Saveur Samaritaine de nos Salutations Solennelles, nous Saurons, bien Sûr, Sauver notre Solitude Solidaire des Soucis Sordides d’une Séparation Soudaine…

Tandis que des Trains Truculents, Traînant Tristement nos Têtes Taciturnes, Toucheront les Tours et les Terres en Traçant sur nos Tailles Trébuchantes et Tristes des Tableaux sans Tabous ni Tatouages…

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Universelles Ulcère et Urticaire lors de nos feux Ultimes : Un Ultimatum Ultramoderne Ulule Uniformément aux Ultrasons, Urgent, contre l’Utopie de cette Ubiquité Usée…

…quel Vacarme, ce Va-et-Vient de Vautours Voltigeant tout autour du Vertige de mon Volcan éteint !
…quelle Véhémence, ces Vedettes de Vaudeville Va-nu-pieds aux Vestes Vaporeuses de Velours !
…essayant de Valoriser, par une Valse Vagabonde, le Verbiage ou la Verve de mes Veines Vacillantes…

Whatever, during the next long Week-end of Winter
When I Write my last « don’t Worry »
While I Wait at my Window, With my bottle of Whisky…
I Will Watch my Wild Wonderful Woman
Walking on the Ways of the World in her Warm Wave White…

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Les jambes en X, avant de soumettre nos vies aux regards X, mon esprit Xénophile peut bien boire du Xérès, tout en jouant du Xylophone…

…sous tes Yeux, une chanson Yé-Yé
ou alors Yesterday & Yellow submarine…

Zigzaguant comme un Zombi au-dessous de ton Zénith, je vais Zapper au milieu des Zèbres et des Zébus, abandonnant tout mon Zèle Zodiacal…
Puis, au souffle du Zéphir, je repartirai à Zéro, m’appuyant, comme un Zingaro, sur le Zinc de ton bar au Zoo…
et… Zut !

Nino Le Galerien

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Image empruntée à un tweet de @f_lebel (photo de Laurence L.)

Giovanni Merloni

Entre nos mots il n’y avait pas vraiment des vides (Lectrices n. 32)

16 jeudi Juin 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Lectrices

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Marilyn Monroe, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Entre nos mots il n’y avait pas vraiment des vides

Bonjour, Colette !
Tandis que nous nous étiolons comme des étoiles tombantes, la sensation du vide laissé par notre auteur préféré se comble de chagrin, mais aussi d’une sorte de ressentiment à son égard.
Nous avons en fait le sentiment précis d’avoir été trahies, toutes, ma collègue Bradamante en première.
Elle était prête à raconter tout de sa rencontre avec Nino, convaincue que sa confession aurait finalement permis de remettre debout les ponts de toute sorte et dimension que le Galérien avait détruits à son passage, rendant de plus en plus tortueux le dialogue avec ses fidèles, même les plus chéries.
En privilégiant l’échange libre et imprudent avec les lectrices au détriment des attentes de rigueur et cohérence des lecteurs mâles, le Galérien n’a pas seulement découvert son flanc le plus fragile : il a fini par perdre l’équilibre et le sens de la réalité. Comme s’il avait voulu explorer la géographie des rapports humains sans en fouiller dûment l’histoire…
Notre consœur Bradamante a fait un long voyage pour nous rejoindre, obligée de surmonter d’énormes difficultés à chaque frontière, à chaque train, à chaque auto-stop, à chaque porte. Quand elle est arrivée à Paris, elle ne savait même plus parler, ayant perdu au fur et à mesure la souplesse de sa langue d’origine sans avoir eu le temps ni la force, en revanche, d’apprendre dignement la nôtre.
Le résultat de cette « Odyssée de Pénélope » est maintenant sur la table de notre festin telle une tarte à se lécher les doigts, aux saveurs aussi prévisibles qu’inquiétantes, parce que la déception s’y mêle péniblement au sentiment d’une liberté ratée.
Dans ses textes, le Galérien nous avait longuement entretenues sur une hypothèse qui s’est révélée finalement impraticable : on ne peut pas concilier la réticence avec l’exubérance, la vérité de la vie de tous les jours avec ce que chacun et chacune s’attendent, inévitablement, d’une œuvre d’art « sincère ».
Au bout de son long voyage, Bradamante s’est finalement découverte incapable de tout raconter, ayant épuisé toutes ses envies dans ce voyage même. Est-ce que la vie et donc la personne du Galérien se sont enfin révélées, à ses yeux, beaucoup moins intéressantes par rapport à tout ce qu’elle avait imaginé, voire rêvé avant ? Est-ce qu’elle a dû enfin constater que celui-ci avait tout simplement rebroussé chemin, renonçant à l’amour et par conséquent à la gloire, parce qu’il n’avait pas réussi à franchir la barrière invisible qui le séparait de cette « liberté » dont il avait cru tout savoir, qui maintenant lui faisait peur ?
Toujours est-il qu’à son atterrissage parmi les communs mortels Bradamante, tel un pigeon voyageur, avait très bien serré dans sa bouche un bout de papier sans doute intéressant, du moins dans la mesure où cela laisse entrevoir une perspective de sereine normalité en ce Galérien :

De ma vie, je n’ai eu
que la malsaine patience
l’envie compulsive
la captivante, sinueuse
faculté de persuasion
(empruntée aux prêtres)
de l’amant des femmes mariées.
En échange
j’ai eu seulement
l’amour tardif
le suffoquant attachement
la violente jalousie
de qui m’avait, désormais
perdu…

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Elysabeth Shippen Green, The libray (1905), image empruntée à
un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Il s’agit donc, selon cet autoportrait, d’un homme « navigué » qui n’a jamais su conjuguer la pensée et l’action, arrivant trop tard ou alors trop tôt aux rendez-vous avec la gloire… sans en connaître qu’une odeur, un écho ou une saveur posthume. Il serait un prototype du perdant qui aurait pu plaire à Pasolini. Car ses victoires se sont exploitées dans un combat quotidien, acharné, avec des interlocuteurs ou des interlocutrices toujours incrédules vis-à-vis de sa tenue. De son côté, Nino a toujours sous-estimé ses possibilités de susciter la confiance et l’amour sans faire rien d’autre qu’exister ! Pourquoi n’a-t-il jamais eu la présence d’esprit voire l’insouciance de sauter sur le train qui passait à son côté pour vivre vraiment, jusqu’au bout, une autre vie ?
Je te salue avec estime et sympathie,
Beatriz

P.-S : Ah, oui ! vous vous souvenez de mon prénom ! Je suis l’une des rares personnes qui ont connu Nino lors de son adolescence explosive. C’est à moi qu’il a envoyé ses derniers aveux. Il croyait que j’étais morte, que donc personne n’aurait ouvert cette inquiétante enveloppe déposée à mon nom auprès de la poste restante de Bonne Nouvelle, que je vous transmets sans hésitations. À l’intérieur, surprise des surprises, vous n’y trouverez pas qu’une innocente lettre à Beatriz ! Il y a aussi cette « lettre à Bradamante » qui m’a sincèrement inquiétée. Pas vraiment pour l’amour, qui est toujours une belle chose, mais au sujet de la lucidité de Nino…

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Hans Purrmann, La lectrice Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel) et Anna Urli-Vernenghi (@urlivernenghi)

Chère Beatriz,
On me cherche partout. Mais personne ne peut me trouver. Parce que d’abord j’ai cessé de chercher qui que ce soit, dont moi-même… Parce qu’ensuite j’ai finalement découvert l’abîme qui sépare la littérature épistolaire de la littérature romanesque.
Je croyais avoir besoin d’une lectrice, je pensais en avoir rencontré une qui cumulait en elle toutes les qualités des lectrices passées présentes et futures : d’Héloïse jusqu’à la jeune astronaute en voyage pour Mars, désormais habituée à lire en dehors de toute orbite, en se passant même de l’hypothèse du retour sur la Terre. Quelqu’une qui, tout en me lisant, me laissait exprimer jusqu’au bout.
Je croyais qu’écrire c’était un but, que tout le reste ce n’était qu’un moyen pour y parvenir, que l’amour n’était qu’un obstacle mineur.
On ne doit pas tomber amoureux d’une lectrice ! Surtout pas si elle est, pour tout dire, une femme, une vraie femme qui vous aime ! Elle sera bien sûr notre complice, mais lorsque l’amour se déclenche est-ce que la complicité voire la compréhension réciproque sera toujours possible ? Ne serait-il pas, au contraire, l’amour, le principal ennemi de cette complicité ?
Je me disais, ma chère Beatriz, que le fait de ne pas se regarder dans les yeux, avec l’impossibilité de se toucher l’un l’autre, empêcherait l’amour : en absence de contacts physiques, cette « cristallisation de l’amour », que Stendhal nous a apprise, devrait logiquement s’arrêter au niveau de l’infatuation… Mais je m’en rends compte, rien qu’en formulant cette idée de l’infatuation (et de son éventuel « niveau ») que cela va inévitablement toucher l’orgueil des personnes sensibles : oui, il est bien possible de tomber amoureuse d’un inconnu, même s’il a un nez pareil à celui de Dante ou de Cyrano !
La plupart de mes lectrices connaissent l’histoire de Cyrano, de son déchirant amour pour Roxane. Tout le monde s’attache sans inhibitions au charme inépuisable de cet homme élégant et malchanceux à la fois… parce que son histoire a une FIN, parce qu’il meurt et que la révélation de son amour… finalement partagé par Roxane, arrive dans le moment de « non-retour » où cet amour se fige dans l’image brisée d’un bonheur manqué et pourtant unique. On ne pourrait pas imaginer une forme d’orgasme plus intense et charismatique que celle qui accompagne la révélation de l’amour sur le point même de la mort. Tout le monde accepte la violence de cet amour et sa catharsis pour la seule raison qu’on sait que Cyrano mourra.
Qui pourrait tolérer, au contraire, que l’amour entre le poète et la lectrice continue, même si elle a fait un vœu de clôture, même si elle se cache dans l’armure d’une femme guerrière de l’époque de Charlemagne ?
Mon grand père napolitain répétait souvent un proverbe qu’on ne peut pas traduire en français sans en perdre l’esprit dans le passage de la frontière : « Ogni bel gioco dura poco ». En français, cela pourrait se traduire par un « ça suffit », accompagné par un violent haussement des épaules et suivi par des mots résignés et humbles, par exemple :
« Ce n’était qu’un jeu, finalement »
« Un jeu l’amour ? Mais vous rigolez ! »
« Un jeu interrompu c’est un jeu gagné… »
« On ne gagne jamais, ni dans l’amour ni dans le jeu ! »
« Mais, il faut tourner la page, quand même ! »
N’es-tu pas d’accord, Beatriz ? Donne-moi de bonnes nouvelles de toi…
Nino

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Peter Vilhelm, La porte ouverte, image empruntée
à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Bradamante,
Jusqu’ici nous nous sommes regardés dans nos mots réciproques. Ils ont été nos yeux, nos mains, nos pas et surtout notre voix. Possible ? De milliers ou de millions de mots seraient-ils en mesure de remplacer l’image réelle de nos corps ? Tout en demeurant convaincu que nos corps seulement pourront attester sans ombre de doute notre existence en vie, est-il possible que nos mots deviennent le seul moteur d’un véritable voyage, d’une véritable course sous la pluie pour nous rencontrer, avant de demander à nos corps « vrais » de répéter tout ce que deux êtres sans corps se sont déjà « transmis » l’un l’autre ? Existe-t-il l’amour virtuel ?
Oui, ça existe, ma chère Bradamante, parce qu’en définitive rien ne peut échapper aux sentiments humains. D’ailleurs, tout est terriblement réel, même une page sans poids qui voltige dans le néant et que seul le regard peut enregistrer.
Nos mots — venant d’un monde parallèle, apparemment parfait et inexpugnable — ont échoué dans un monde réel qui n’était pas du tout protégé ni parfait.

Avec ma complicité
dans ce corps déjà blessé
(désintégré par d’autres explosions)
tu as fait déflagrer
cet amour insensé
déplacé, disproportionné
féroce et malchanceux
toi, une ombre dérobée
toi, une courbe rapide
brisant les temps des ruines
toi, force limpide, écrasante,
à ton tour effondrée.

Tandis que tu tombes,
telle une plume, flottant
vers le bas de l’escalier
je meurs dans le vertige
de tes bras invisibles
gais et silencieux
m’attendant frémissant
tout en haut,
aux étages élevés.

Évidemment, derrière nos mots, il y a deux personnes capables de remplir les vides entre les mots mêmes… D’ailleurs, entre nos mots il n’y avait pas vraiment des vides… Quoi faire maintenant ? Comment vivre sans toi, Bradamante ? Comment vivre sans moi ?
Nino Le Galérien

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John Singer Sargent Le peintre Paul Helleu et son épouse, Alice (1889), part. image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel) et Franck D. (@FranckDache)

Giovanni Merloni

La sale chaîne trépidante (Lectrices n. 31)

09 jeudi Juin 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Lectrices

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La lectrice de Irving Ramsay (1861-1948), image empruntée à un tweet
de Laurence L. (@f_lebel)

La sale chaîne trépidante

Ma chère Dora,
On est aux feux d’artifice et aux larmes. Tout cela couvait sous les cendres, évidemment : l’explosion et la fin… Mais je cours trop vite, n’est-ce pas ? D’abord, je vais vous expliquer. Ensuite, on verra si l’on est déjà à la fin de quelque chose, ayant affaire à un personnage tellement atypique !
Donc, pour commencer, nous cinq, représentantes saisonnières du comité restreint de l’association du Galérien — Cheyenne, Clelia, Corinne, Constance et moi, Colette —, nous nous sommes réunies hier dans la maison de Marcel Proust à Combray dans le Calvados. Dans cet endroit aussi irréel que le monde virtuel, nous avons fouillé longuement dans l’œuvre sans doute la plus intéressante du Galérien : « La sale chaîne trépidante ».
Nous étions en train de conclure avec un communiqué témoin à envoyer à d’autres collègues lectrices, dont Berthe, Béatrice et Brigitte, quand une nouvelle déconcertante nous a obligées à interrompre les travaux.
Un événement inattendu, dont je vous parlerai dès que possible… Mais avant, je vous demande de patienter, en me donnant la petite satisfaction de vous lire le procès-verbal de la manifestation d’hier, que j’ai rédigé moi-même.

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L’ombre d’un désir #Paris #Olympus, image empruntée à un tweet
de Laurence L. (@f_lebel)

Compte-rendu de la réunion du Comité, 8 juin 2016
…Chargée par le comité de l’organisation de notre rencontre au sujet de l’une de nos dernières retrouvailles, « La sale chaîne » du Galérien, notre consœur Cheyenne a voulu introduire le débat à sa façon. Cela a été une intervention brillante et énergique, dont j’ai retenu juste les dernières images, très poignantes, qu’elle a su extraire des textes du nôtre pour y découvrir, même au-delà des intentions du Galérien même, la locomotive d’une assez personnelle théorie de l’amour : — la « sale chaîne trépidante » nous a dit calmement Cheyenne, c’est le titre d’une œuvre passionnante, que les lectrices peuvent très bien traverser toutes seules, sans qu’il y ait besoin de renseignements ou d’instructions pour l’usage, car il ne s’agit pas de traverser la jungle assassine, mais le monde bienveillant des feux de joie. Toujours est-il que la thèse sous-entendue dans les mille pages de ce texte unique peut se prêter à de fausses interprétations et des doutes : est-ce que le Galérien méprise intimement ce qu’il montre d’apprécier en public ? Que veut-il dire avec cette « sale chaîne » ? Pourquoi l’appelle-t-il « trépidante » ? J’essaie de répondre à ces inquiétudes par l’image qui nous accompagne tout au cours de cette lecture à bout de souffle : un homme qui marche sur une piste consacrée aux vélos se transformant très rarement en voie piétonne. Tout au long de sa promenade plus ou moins calme ou périlleuse, une espèce de tapis roulant, coulant à son flanc, transporte les circonstances de la vie. Il s’agit surtout de femmes figées, dans la mémoire de l’auteur, avec la même expression et attitude qu’elles avaient lors d’une rencontre « cruciale » (et forcément inoubliable). Mais la plupart de ces femmes jaillissant de cette passerelle sont mariées, ou alors elles sont toujours liées à quelqu’un qui les attend ou ne les attend pas, qui les poursuit ou ne les poursuit pas… C’est incroyable, mais vrai : toute la vie de Nino, le personnage principal de ces mille pages, se déroule ici, sur la voie solitaire, ou là, dans la rue publique, fourmillante d’humanité.
Ici, lorsqu’il joue jusqu’au bout le rôle du promeneur solitaire, Nino fait de façon que ses réflexions et rêveries intimes prennent le dessus.
Là, lorsqu’il se mêle au monde, il ne peut ni ne veut reproduire la parfaite solitude dont il est imprégné jusqu’à la moelle. Il accepte donc la promiscuité des rapports humains comme antidote aux dangers du perfectionnisme, toujours aux aguets. Il se met en jeu sachant qu’il souffrira, mais aussi qu’il rencontrera, parfois, le bonheur…

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Maria Cassat, La lectrice, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Cheyenne n’avait pas fini de dire ce dernier mot, « bonheur », qu’une autre membre du comité, Clelia, lui avait brusquement coupé la parole :
— Comme vous le savez bien, j’ai consacré la plupart de mes études à Stendhal, notamment à la Chartreuse de Parme. Et je connais par le menu et par coeur tout ce qui concerne mon personnage homonyme, Clelia. Donc je sais bien ce que veut dire « aimer sans voir la personne aimée ». C’est horrible. Le même que ne pas nous voir nous-mêmes. Et pourtant l’on s’y habitue. Jusqu’à comprendre que l’amour va bien au-delà de la plupart des principes réglant notre vie au jour le jour. Je ne veux pas dire que l’amour doit forcément rendre les gens insensibles et lâches ! Je ne veux pas défendre les compromis non plus… Mais l’amour est sans doute le bien plus précieux qui existe, donc il faut l’arracher quand il nous passe à côté, quand il est là spécialement pour nous ! Il ne faut pas laisser qu’il s’échappe ! Voilà, c’est mon point de vue… ou plutôt c’est ce que je lis dans les bouches, dans les jeux, dans les gestes nerveux des personnes que je rencontre moi-même sur cette passerelle magique…. Ce qui compte dans un cadeau ce n’est pas le cadeau même ou son enveloppe, c’est le ruban qui le referme, ce ruban qui se transforme en piste, en passerelle, en aile d’oiseau voltigeant devant nous. Un ruban amenant rien qu’un parfum, rien qu’un souvenir, rien que la petite complicité du désir et du partage d’un petit moment de vie ensemble… Pardonnez-moi, mais je suis un peu romantique, avec une forte propension pour une vision esthétique de la vie… Par conséquent, je me sens très proche à ce que nous dit Le Galérien à propos de la « sale chaîne » : celle-ci est le prix qu’il faut payer si l’on ne peut pas renoncer à l’amour ! La sale chaîne qu’il évoque est donc la vie même, la vie qui coule autour de nous en temps réel, c’est la dimension horizontale des rapports humains, leur simultanéité dans l’espace… tandis que la chaîne verticale est la dimension intérieure, le flux de chaque vie dans le temps.
Il y a donc, bien sûr, un parallèle entre cette « chaîne verticale » — où nos fautes se cumulent dans le temps de notre vie ; où l’on nous voit tomber de Charybde en Scylla voire plonger dans des situations amoureuses de plus en plus difficiles — et la « chaîne horizontale » se déroulant dans l’espace sans temps du présent : ici nous ne sommes pas les seuls à être touchés par une recherche de bonheur mental et physique qu’on ne pourrait plus acharnée et inépuisable… Une recherche qui prévoit le partage presque inévitable de deux amours s’enchevêtrant et se mêlant dans un seul corps : un homme aime deux femmes dont au moins une aime à son tour deux hommes…

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Christen Dalsgaard image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Impatiente d’intervenir pour encadrer de façon convenable cette hypothèse un peu trop « évidente », Corinne s’était levée brusquement et avait vite imposé sa voix de soprano : — tout cela est la conséquence d’un péché originel commis ou enduré : l’amour de la mère dans l’homme enfant ; l’amour du père dans la femme fille… Une mère et un père qui sont toujours accompagnés par des attributs caractéristiques : charismatique ; tyrannique et pourtant empressé/e ; absent/e mais charmant/e et toujours indispensable… D’ailleurs, c’est banal, mais cet amour pour le père ou la mère se révèle presque toujours inséparable de la rivalité, croisée et plus ou moins sanglante, d’une fille avec sa mère et d’un fils avec son père…

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Jean-Jacques Henner, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Corinne aurait voulu continuer en fournissant des exemples à foison. Mais Constance, véritable leader du groupe, ayant bien compris ce que Le Galérien avait voulu évoquer par cette « sale chaîne », avait gelé tout le monde en déclarant qu’elle n’était pas d’accord pour une analyse trop fouillée et à la limite bureaucratique de l’éternelle « règle du jeu » que nous avons apprise dans le fameux film de Jean Renoir, une règle que notre écrivain appelait efficacement « trépidante » : — car il s’agit, bien sûr, d’une chaîne amoureuse assez promiscue, donc sale… mais elle est trépidante aussi !
Moi, Colette, j’étais en train d’ajouter un petit commentaire qui avait jailli spontanément de mon esprit :
« Si je songe aux fils et aux filles qui ne savent ni veulent se libérer de l’amour des géniteurs de l’autre sexe, je ne vois s’ouvrir devant eux que la perspective de la solitude !… »
…quand une lectrice étrangère à notre cercle, se présentant à nous avec son prénom fabuleux, Bradamante, a demandé la parole d’un air embarrassé :
— Pardonnez-moi ! dit-elle. Aujourd’hui, je n’ai pas que la responsabilité de mon prénom venant du personnage de la femme guerrière et charismatique que je ne suis pas ! En fait… j’ai eu des nouvelles assez troublantes du Galérien. Apparemment, il est en train de sortir de son île secrète. Mais au lieu de recueillir les fruits d’une petite gloire, longuement attendue, il renonce à tout en échange d’un nouveau rêve ! Un rêve aussi captivant que dangereux. Mais je vous laisse juger vous-mêmes : c’est le Galérien en personne qui a écrit ça :
« Jusqu’ici nous nous sommes regardés dans nos mots réciproques. Ils ont été nos yeux, nos mains, nos pas et surtout notre voix. Possible ? Est-il possible que des milliers ou des millions de mots soient en mesure de remplacer l’image réelle de nos corps, qui seule peut attester sans ombre de doute notre existence en vie ?… »

J’arrête ici mon compte-rendu, bien soulagée à l’idée que ce sera cette étrange Bradamante qui nous en parlera d’ici une poignée de jours. À elle de nous raconter comment un charmeur comme Nino le Galérien, dompteur sans égal de lectrices inquiètes, a pu échouer dans son même piège, tombant amoureux d’une seule d’elles…
Allez-y, drôle d’amante à l’état sauvage !

Colette

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Giovanni Merloni

Embrasse-moi, idiot ! (Lectrices n. 29)

03 vendredi Juin 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Lectrices

Embrasse-moi, idiot !

Chère Fermina,
Je viens de lire la lettre de la jolie factrice italienne, débordant d’optimisme et de promesses. Pourtant, je n’ai plus rien trouvé ni dans ma ville — Reims — ni dans la région du Champagne !

En attendant que le Galérien sorte du cachot où s’est volontairement sauvé… je vais prendre le relais… et je vous fais une surprise !

Je ne vous dirais pas tous les détails. Mais j’ai moi aussi une histoire à raconter. En fait, ce qu’on a publié à propos de Tino, cet être infatigable dans l’attente que son âme sœur l’accueille dans ses bras — avec cette image symbolique du clystère s’épousant aux litres de thé ou de champagne —, tout cela m’a inspirée.

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William Mc Gregor Paxton, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Je me suis souvenue d’un cher ami, Dino, que je connais, je ne sais plus depuis quand. Son « profil » rentre parfaitement dans un des clichés typiques de la population masculine de toutes les époques ayant eu un rapport important avec une mère de quelque façon charismatique dans le bien ou dans le moins bien.

Dino ne raconte pas volontiers sa longue histoire. Il préfère qu’elle s’impose toute seule dans une alternance d’évidence et de mystère, de noblesse et de misère.

D’abord, il n’a pas envie d’expliquer son prénom tout à fait insolite pour l’enfant aîné et unique d’un paysan champenois aussi riche que modeste. Ayant comme unique but celui de devenir un jour millionnaire par la force de ses bras et la ruse de son cerveau, frôlant sans doute la finesse d’esprit, son père Charles n’avait jamais eu le temps de lire les romans de Flaubert ou de Balzac, ni de se rendre le soir au petit théâtre de Château-Thierry où l’on projetait de temps en temps des films américains. Pendant l’été de l’année 1964, cet homme simple et bon qui se laissait facilement emporter par la colère et la jalousie venait juste d’épouser Charlotte, une femme très belle, aussi jalouse que lui et facile aux emportements. Deux ans avant, elle avait perdu le père et la mère en peu de jours, juste au lendemain de la Déclaration d’indépendance de l’Algérie, leur pays d’origine, à la suite d’un accident de voiture qui les avait frappés tandis qu’ils sortaient d’une fête. Orpheline inconsolable, Charlotte n’avait accepté de se marier avec Charles qu’après deux années de deuil : la première pour la mère, la deuxième pour le père. Ce ne fut donc qu’à la mi-août 1964 que les parents de Dino formèrent un couple officiel… Mais j’oublie de vous dire le plus important, c’est-à-dire la raison pour laquelle Charles et Charlotte avaient donné ce prénom Dino à leur enfant aîné, futur héritier universel d’une fortune à la saveur de vinaigre de champagne.

Une raison grave, si j’ose le dire, car dans l’espace de vingt-quatre heures environ la violente bourrasque qui avait entraîné le bonheur conjugal dans un cul-de-sac, s’était enfin apaisée, grâce à ce prénom magique — Dino — ouvrant la porte à leur premier véritable baiser d’amour.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Mais je dois raconter les choses selon l’ordre… Le jour même de leur mariage, Charlotte, se dérobant à l’excitation générale, était partie en vélo, sous le prétexte de récupérer dans son petit appartement de célibataire une photo de ses parents pour la montrer aux invités. À minuit, au départ du dernier invité, Charles s’aperçut que la maison conjugale était vide et que son épouse n’était pas rentrée. Inquiet à l’idée qu’elle eût été touchée par une disgrâce, Charles l’avait cherchée partout dans la maison faiblement illuminée et harcelée par le vent. Le lendemain, au petit matin, Charlotte, méconnaissable, en larmes, recouverte de terre et d’herbe et pleine de bleus avait frappé à la porte. Charles avait écouté son incroyable récit d’une seule oreille, avec générosité, malgré son tempérament passionné et jaloux. Une heure après, appuyé au comptoir du bar d’à côté, il n’avait pas su expliquer à ces gens méfiants et grossiers qui l’entouraient l’histoire de tombes et de croix rouillées que Charlotte lui avait racontée. Personne ne croyait que quelqu’un puisse rester enfermé pendant la nuit dans le cimetière !

Heureusement, parmi ces êtres avares de tout élan, il y avait un monsieur aux cheveux complètement blancs, en dépit de ses quarante ans, qui lui conseilla de boire de l’eau à la place du champagne : — d’abord parce que ce n’est pas bon, ce vin-là… Ensuite parce qu’il faut toujours réfléchir à ce que l’on a ! N’ayez pas hâte de tout perdre, prenez votre temps !

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André Kertész, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Le soir même, Charles emmena Charlotte au cinéma, croyant trouver une distraction et une trêve dans un film avec Dean Martin et Kim Novak. Histoire d’Orville, un compositeur tout à fait inconnu vivant dans un éperdu village des États-Unis où il passe ses journées alternant la création de chansons d’amour aux leçons de piano qu’il donne chez lui. Cet homme désireux du succès que le lancement d’un disque avec sa chanson pourrait lui apporter, essaie de convaincre Dino, alias Dean Martin, le fameux chanteur italo-américain, à écouter sa dernière création, « Sophia »… Mais les événements évoluent de façon inattendue : Orville est obligé d’héberger Dino chez lui. Toujours est-il qu’il est jaloux jusqu’à la paranoïa de Zelda, son épouse, une très jolie femme, tandis que Dino a visiblement l’habitude de consommer les femmes comme des hamburgers ou des cigarettes. Pris dans le piège que lui même avait fabriqué, Orville essaie de concilier ses ambitions de musicien de province avec la jalousie, faisant appel à la complicité de Polly, alias Kim Novak, une véritable « bombe sexy ». Mais la dynamique de la comédie humaine, accélérée par les allures exagérément désinvoltes de Dino et l’agitation croissante d’Orville, provoque, au cours de la nuit, une diabolique inversion des jeux : Dino couchera avec Zelda dans la roulotte de Polly tandis qu’Orville, tout à fait ignare ou abruti, fera le même chez lui, avec Polly… Finalement, Dino chantera « Sophia », tandis que Zelda, orgueilleuse d’avoir aidé son mari et intimement touchée par le « moment » vécu avec son idole, rassurera enfin son mari avec une boutade ayant la force d’aller droit au coeur.

En sortant du cinéma, Charlotte avait répété cette même boutade à Charles : — embrasse-moi, idiot !
Ils s’étaient alors rendus au cimetière, enjambant la grille noire sans se blesser gravement. Ensuite, ils s’étaient étendus sur le pré fleuri gonfle de pluie — là où Charlotte jurait avoir passé la nuit d’avant — juste à côté de la photo jaunie de ses parents, visiblement contrariés d’être morts si tôt. Sous le regard vigilant de ce couple disgracieux et d’autres fantômes en grand nombre, un amour doux et violent à la fois les avait emportés, imprégné de la saveur du vinaigre de champagne et de l’odeur des fleurs fanées. Leur nouvelle vie avait finalement repris son haleine avant de s’acheminer dans une seconde fête de mariage, ayant juste eux pour invités.

On vit par la suite qu’il s’agissait d’un amour fertile : au bout de neuf mois, au lieu du vinaigre, une petite communauté d’envieux trinqua du véritable champagne à la santé du petit Dino, sachant dès le début qu’il serait un fils très dévoué à sa mère. Une sorcière colorée aux pouvoirs imprévisibles qui s’était désormais fabriqué l’habit noir et rustre d’une sainte nitouche.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

J’ai connu Dino le jour de son seizième anniversaire, le 8 mai 1981. Je m’en souviens bien parce que c’était un jour férié… commémoratif de la « capitulation sans condition » de l’Allemagne nazie mettant fin à la Seconde Guerre mondiale en Europe. Une fête que le précédent président, Giscard d’Estaing avait supprimée et qu’au contraire François Mitterrand avait rétablie juste en cette année. Orgueilleux d’être né dans un jour consacré à la paix et à l’espoir d’un monde meilleur, Dino fut aussi reconnaissant à ce François Président, comme il l’appelait. Il avait décidé ce jour même de s’engager en politique, « rigoureusement à gauche » du parti socialiste. J’avais essayé de le déconseiller, ayant assisté à plusieurs déceptions dans ma famille d’ouvriers qui avaient petit à petit glissé dans le chômage sans que le parti intervînt pour les aider. Mais il était tellement emporté que j’avais changé moi-même d’avis… J’avais son même âge, à peu près, et je voyais bien qu’il appréciait mes cheveux châtains et ma poitrine exubérante… Mais j’étais la fille aînée d’une chère amie de sa mère… et cela créait une barrière plus haute et épaisse que le mur de Berlin ou la grande Muraille chinoise. Cela n’empêchait pas Dino de m’accueillir, unique représentant du sexe féminin, dans son cercle d’amis. Il était évidemment le leader du groupe, organisant, « de sa façon » bruyante et délibérément provocatrice, nos balades en vélo dans la campagne et dans les villages tout autour. Ensuite, lorsqu’il eut finalement accompli ses dix-huit ans, il brûla les temps pour obtenir le permis de conduire…
Mais pourquoi me perds-je dans tous ces détails ? Sont-ils ainsi importants ? Sans doute, cette période que je viens d’évoquer fut importante pour moi. Je découvrais au fur et à mesure, avec Dino, une infinité de choses de la vie, de la politique et des attitudes ridicules des gens et cela me donnait une étrange solidité.
Je ne pensais que du bien de son père et de sa mère. Même aujourd’hui, je demeure bien émue en me figurant la modestie de leur cuisine, avec la table installée au centre, au-dessous d’une lampe jaune qui isolait ce monde assis du reste de l’univers connu… Et ces deux personnages, Charlotte et Charles, qui se ressemblaient même physiquement. Deux êtres petits, au nez unique, qui avaient transmis à Dino toutes les raretés de leurs expressions. Sans lui enlever pourtant la chance d’une lueur spéciale jaillissant de ses jeux ou peut-être de sa bouche faite pour le dialogue…
Je ne pensais que du bien de son père et sa mère et j’étais emportée par l’enthousiasme de ce copain et compagnon et ami aimant se mettre à l’épreuve, forçant un peu les limites, errant au-delà des bornes… Il était pourtant menacé par une voix, ou pour mieux dire par un robinet… prêt à tout arrêter. À tout reconduire dans le sillon de cette merveilleuse campagne, dont le père Charles était le maître et la mère Charlotte, vendeuse de fleurs sur le bord de la route, la marraine.
Un jour, je compris que Dino était un enfant gâté et, en même temps, une victime annoncée… Car il hébergeait en lui une bombe à retardement qui tôt ou tard devait exploser.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Mais je reviens aux faits. Du moins à tout ce que je connais. En 1984 Dino, qui s’était refusé de suivre jusqu’au bout le sillon tracé sans cesse par son père, obtint le diplôme de géomètre. Cela lui donna le droit, du jour au lendemain, de se déplacer en long et en large avec une confortable berline Peugeot 305, amenant ses amis — qui l’accompagnaient volontiers — en des excursions où le travail se déroulait vite, en peu de gestes essentiels et efficaces, toujours assaisonnés avec des sourires, des embrassements et des boutades ironiques sinon carrément dérisoires. Ensuite, on avait encore du temps, beaucoup de temps, trop de temps, pour fouiller dans les trésors de notre campagne, pour aller « jusqu’à… », pour se rendre dans un bar sur la route où Nino déjà connaissait tout le monde, infaillible dans son talent de moqueur. Ses boutades faisaient d’un coup jaillir des portraits qu’on ne pouvait mieux ciblés et inexorables, mais généreux et compréhensifs à la fois…
Combien de fois, m’a-t-il embarquée, unique rose dans son bouquet de chrysanthèmes ? Je n’oublierai jamais sa voiture élégante et silencieuse, le matin tôt, bravant la rosée et le brouillard, où nous nous rendions quelque part, accompagnés par ces sinueuses chansons en cassette ou alors par les voix rassurantes des radios locales… Sans doute, je l’aimais, même si je me disais qu’il n’était pas mon type. Dieu seul sait ce que j’ai fait pour gâcher et petit à petit ruiner mon existence, rien que pour me fusionner avec un homme idéal qui devait être en tout l’opposé de Dino… Cet homme n’existe pas. Et je ne peux rien regretter, car j’ai fait mon possible…
Quant à Dino, les petits tours autour du clocher de notre village ne lui suffisaient pas. Il voulait voyager pour de bon : il était aimanté irrésistiblement par tout ce qui était « ailleurs ». À commencer par les pays inconnus au-delà du « rideau de fer », que la propagande occidentale peignait comme des endroits pénibles et disgracieux et qu’il voyait, au contraire, par esprit de contradiction ainsi que par une passion invétérée, comme une espèce de Pays des jouets et de la fringale, ou alors de l’amour libre…
Entre 1984 et 1985, beaucoup de choses changèrent. Pendant ses tours « géométriques », comme il appelait ses vacations dans les chantiers ou dans les maisons à évaluer pour une agence immobilière, Dino rencontra Yves, un camionneur infatigable, fort ressemblant à son homonyme plus célèbre, cet Yves Montand dont Charlotte, la mère de Nino, était une fanatique.
Un jour, Dino monta sur le camion d’Yves et partit en voyage vers l’inconnu. Il en revint dix jours plus tard, les gestes plus précis que d’habitude, avec une jeune fille ukrainienne, Sophia.
Je rencontrai moi-même Sophia, bien sûr. Dino la présenta à tous les amis. Ses parents, qui avaient passé dix jours d’enfer, essayèrent de tous les moyens de le contenter. Au rez-de-chaussée de leur pavillon, on installa un grand lit au dossier de fer ayant appartenu aux parents de Charlotte. C’était l’appartement de Sophia, qui avait aussi le luxe personnel d’avoir accès à la salle de bains juste à côté. Dino gardait sa chambre à l’étage, qu’il devait essayer de rejoindre au petit matin, pour épargner à sa mère la pleine évidence de ce fait accompli.
Sophia était charmante et affectionnée. Elle essayait de se rendre utile, accompagnant souvent Charlotte sur le bord de la rue. Mais il arriva une série d’inconvénients, aboutissant dans un carambolage jamais vu à cet endroit. Car en fait, la vue de cette jeune fille, blonde et généreuse comme certains personnages de Brassens, provoquait des réactions immédiates et violentes chez les conducteurs de voitures, motos ou, pire, de lourds camions qui jusque-là avaient frôlé avec un demi-sourire le généreux étalage de violettes et jasmins.
Depuis six mois et six jours, Sophia partit en auto-stop, sans rien dire. Dino ne sut jamais si elle avait profité ou pas du camion de son ami Yves.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Après ce départ, vous pouvez bien imaginer, chère Fermina, les contrecoups que cet enfant bon et simple a dû endurer par la suite…
Pendant un mois ? Non.
Pendant un an ? Non.
Pendant deux ans, comme sa mère ? Non, pendant toute la vie.

La famille de Dino était bien sûr une famille silencieuse. Mais le départ soudain de Sophia avait réveillé quelque chose qui couvait sous les cendres de la cheminée. Charles avait quelques petits problèmes de santé et se découvrait seul à devoir s’en inquiéter. Sa femme, toujours très empressée vis-à-vis des engagements acquis, n’avait pas envie d’en ajouter des autres. Pour soigner son estomac, il devait se dérober à la cuisine répétitive et grossière de Charlotte, se voyant obligé à chercher lui-même les aliments censés être moins gênants pour sa lente et pénible digestion. Il avait aussi quelques problèmes avec la production du vinaigre de champagne, dus, selon lui, à la mauvaise gestion de Robert, un jeune assez présomptueux qui s’occupait désormais de tout. Charles avait alors commencé à se plaindre avec Dino, en l’accusant indirectement d’avoir dévié de la bonne route, la sienne : ainsi, leur petite entreprise n’avait pas de futur ! En plus, il désirait voir circuler dans la maison une petite créature à chérir, un enfant ! il regrettait… Sophia !
Le soir et la nuit même de cette discussion Charles n’avait fait que penser ou rêver de Sophia. Au petit matin, ayant encore ce nom sur la bouche, il s’était souvenu de la chanson fredonnée par Dean Martin, avec son charme inimitable, dans le seul film qu’il avait vu de sa vie. Ensuite, il avait compris la raison de la fuite de Sophia : elle n’avait pas résisté aux brimades visibles et invisibles de Charlotte. Enfin… il avait vu clair dans cette ombre épaisse qui l’avait enveloppé le jour pénible de ses noces ridicules : Charlotte avait attendu deux ans avant de donner son assentiment au mariage… parce qu’elle aimait un autre homme ! C’était incroyable, mais il avait reconnu l’évidence de ce sentiment irrépressible dans le front courroucé de Dino. Le fils affichait la même expression indomptable et impénétrable qu’avait « alors » sa mère !
À midi, Dino n’avait pas envie de manger. Charles le pria de s’asseoir tout de même à table. Personne n’a su ce qui s’était passé exactement entre eux. Tellement liés jusque-là, tellement pleins d’attentions les uns envers les autres ! Tellement éloignés et renfrognés en eux-mêmes dorénavant ! Une catastrophe pour Charles et Charlotte, qui virent dès lors leur vie brisée sans remède. Quant à Dino, il n’a jamais voulu parler de cette journée qui l’avait écrasé, lui donnant même le sentiment d’avoir été effacé de la face de la terre !
Il aimait sa mère. Il ne pouvait pas l’aimer moins, maintenant que la dure vérité se révélait : elle n’avait aimé son père qu’une seule nuit. Elle n’avait respecté son mari que pour une raison seulement, l’existence de cette créature au prénom cinématographique qui devenait pour elle la seule raison de vie.

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Le reste de l’histoire est bien triste. Dino partit plusieurs fois dans les pays de l’Est à la vaine recherche de Sophia. Tout en revenant de temps en temps à Château-Thierry, il avait eu entre-temps la chance de traverser en long et en large la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, La Roumanie et la Bulgarie… Toujours avec ses voitures Peugeot en parfaites conditions, où il amenait, fourrés dans le coffre, des parfums raffinés et coûteux. Quand il revenait, n’ayant pas de nouvelles au sujet de Sophia, il se bornait à des gestes pour décrire le monde au-delà…
Après l’écroulement du mur de Berlin et la chute qui s’en suivit, encore plus traumatique, de l’empire soviétique, Dino perdit, avec la passion politique, son deuxième amour et, sans doute, l’une de ses primordiales raisons de vie. N’ayant plus de solides justifications pour résister, il devint de plus en plus tenace et désinvolte dans l’exploitation de sa double vie.

Sans doute, il avait trouvé son Éden en Crimée, une région du monde assez reculée, voire éloignée de notre Champagne. Je ne sais pas vous dire combien de kilomètres il devait parcourir pour rejoindre sa dame au petit chien se promenant nerveusement sur le quai qui côtoie la mer Noire à Odessa, à Yalta, à Sébastopol, à Balaklava ou Simferopol… Il était bien loin de sa mère quand il descendait de l’avion et montait sur sa deuxième Peugeot qui l’attendait tranquille.

Maintenant que sa mère est morte, à brève distance de son père, il est bien loin aussi de moi, sa femme officielle depuis quelques années. Oui, j’ai voulu lui accorder la petite confiance d’un mariage d’amis, sans autre échange que la promesse d’une vieillesse sans lubies. Ou, si l’on veut, en échange de cette insouciance sans égal qu’un certain Dino m’avait donnée à l’époque refoulée où j’étais, comme lui, une espèce de garçonnette sans paix…
Emma

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Giovanni Merloni

Un livre ce n’est pas une pizza ! (Lectrices n. 28)

31 mardi Mai 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Lectrices

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Lectrice de Di-Li-Feng, image emprunté à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Mes chers amis, lecteurs et sympathisants de deux sexes,
Cette fois-ci, on dirait que c’est grave. Le comité de lecture de la maison d’édition Le Galérien — créée par un groupe de lectrices en l’honneur de cet écrivain méconnaissable ou inconnu, et pourtant très intéressant pour nous — est maintenant survolté comme à la veille d’une grève illimitée.
Les lectrices refusent tous les manuscrits apocryphes ainsi que les mauvaises copies des textes de ce maître arrivant en quantité rue des Vinaigriers (Xe arrondissement de Paris), auprès de l’association des Garibaldiens, hébergeant jusqu’à la fin du mois de juin le siège provisoire du Galérien.
Par contre, Gladys, la lectrice londonienne descendue exprès à Paris pour remplir son rôle de directrice saisonnière, a diffusé un communiqué de presse où le collectif des éditrices se déclare disponible à accepter des commentaires et aussi des critiques, même féroces, au sujet du style ou de la personnalité insaisissable de cet artiste vagabond.
Toujours est-il qu’il n’y a plus rien de nouveau ou pour mieux dire d’authentique à proposer depuis dix jours environ. Qu’est-ce qu’il arrive ? Cette dissémination, vertueuse et pacifique, de fleurs du bien et du mal contemporains va-t-elle s’épuiser ?
Gladys, avec l’accord de nous toutes, a pour le moment décidé d’arrêter — ah, oui ! — notre primordiale chaîne de transmission basée sur l’alphabet renversé. Donc c’est à moi de signer le « billet » d’aujourd’hui : on attend qu’un nouveau bouquin de notre auteur soit abandonné ou perdu quelque part pour reprendre avec un nouvel élan notre passionnante passerelle.
Entre-temps, auprès de notre rédaction — désemparée et inquiète, mais confiant dans l’intime en une reprise imminente — une de nos correspondantes les plus fiables nous a envoyé de l’Italie le curieux message ci-dessous…
Je n’ai rien de mieux, pour l’instant.
Fermina

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Un livre ce n’est pas une pizza !

Chère Fermina,
Je suis la factrice-cycliste qui est en train, dans la photo ci-dessus, de tourner à gauche, sortant de la via del Pratello pour emboucher via Pietralata. Ce n’est pas la peine que je vous dise de quelle ville italienne il s’agit. D’ailleurs, je n’ai pas envie de vous dire trop de mon travail, même s’il rentre dans mon travail, parfois, la corvée de distribuer à des destinataires inconnus les œuvres de votre Galérien, dont circulent désormais un bon nombre de bonnes traductions dans notre langue. Même si, comme je vous dirai plus avant, il m’est arrivé d’avoir à faire plus directement avec cette mystérieuse dissémination.
Mais, avant de vous raconter l’épisode qui m’a touché personnellement, je me dois de vous dire, ma très gentille Fermina, que même chez nous il y a eu des réactions de stupeur et de déception pour la soudaine interruption de ce tour vertueux que nous attribuons à l’auteur rocambolesque dont on ne connaît que le nom d’art, Le Galérien. Un sobriquet qui ne révèle que son appartenance à une génération qui, avant de connaître Bob Dylan, Gainsbourg et les Pink Floyds, aimait sans réserve Yves Montand, le chanteur gigolo par excellence, doué non seulement d’une voix ironique et rassurante, mais aussi d’une présence sur scène côtoyant l’élégance et, surtout, la joie de vivre.
C’est sans doute en raison de cette attitude mélancolique de « revivre sa vie pour la raconter » que Le Galérien est en train d’obtenir son incroyable succès parmi les lectrices de tous les âges.

007_piadina romagnola

En lisant vos communiqués, je demeure pourtant assez perplexe. Un écrivain, même le plus prolifique, a le droit de se prendre des pauses. Un livre ce n’est pas une pizza ! Ni pour celui qui l’écrit, ni pour celui qui le lit.
Par contre, dans les derniers temps, vu la facilité de trouver des livres, des cahiers et des opuscules aux formats les plus variés, tous marqués sans failles par la signature du nôtre, il me semble que cela ait engendré une attitude erronée et, à la limite, dangereuse.
Comme si nous fûmes dans une pizzeria, où l’on nous a accueillis à la hâte en nous indiquant l’unique table qu’on vient juste de libérer après une longue attente dans la rue. De façon distraite, on nous lance la « carte » où nous découvrons, étrangement, au lieu des pizzas de différentes création et saveur, les titres des livres du Galérien, par exemple « Journal intime aux quatre-saisons » ou « Testament immoral aux champignons » ou encore « Histoire de Nino à la sicilienne ».
Dans une pizzeria comme ça, on gaspillerait beaucoup de temps dans le choix du livre à manger. Car ce serait tout à fait légitime la peur d’engloutir une brique indigeste ou alors d’avoir entre les dents un plat trop pimenté ou, au contraire, complètement insipide.

005_pizzeria

Qu’arriverait-il d’ailleurs si de but en blanc, les yeux fermés, notre doigt pointait enfin sur un opuscule au titre appétissant comme « Le balcon à la napolitaine » ? Je crois que tout de suite après nous commencerions à nous agiter, à protester que les voisins de la table d’à côté ont été servis beaucoup avant que nous, parvenant même à hurler, impatientés : — finalement, va-t-elle arriver ou pas, cette pizza ? 

Chère Fermina, si j’étais à la place du Galérien, je refuserais de faire les pizzas et les servir aux tables. Emporté par l’ennui, je me sauverais enjambant la fenêtre de la cuisine et passant au-delà du mur de la cour qui heureusement ne dépasse pas le mètre… Je m’échapperais au plus loin possible.
Par conséquent, la question que nous devons nous poser est une autre : « Où s’est-il caché ? » Pour quelle raison un homme qui a eu la chance, finalement, de pouvoir dialoguer avec le monde — même s’il s’agit, bien sûr, d’une partie minuscule de ce monde même, strictement peuplée d’êtres de sexe féminin — arrête-t-il tout d’un coup de défourner des pizzas et se retire dans l’anonymat ?

008_sant'isaia povera

Dans l’espoir de faire une chose utile et d’être pardonnée par mes supérieurs des Postes italiennes, j’ai accroché mon vélo à un poteau. Ensuite, je me suis libérée du gilet couleur de surligneur et je me suis aventurée sous les arcades. En marchant, je me suis souvenue du livre des poésies du nôtre que j’avais dans la poche.

En ces jours violets
violés à peine
par la peine d’une viole
notre joie sans haleine
explosait violente
dans une chambrette
parfumée de violette.

Tu n’étais pas la vraie Violette
et je manquais à mes devoirs de roi.
Mais je devins violon, je crois
pour ta voix de suffragette.

006_separé

Ensuite, arrivée devant cette vitrine, je me suis aperçue que ma chasse au trésor commençait à avoir du sens. Mais, entre-temps, comment fais-je à vous expliquer que le mot français « séparé » n’a pas pour nous, en Italie, la même signification qu’il a pour vous, en France ? Pour nous, le mot « séparé » désigne, sans quiproquo, un « endroit aparté », un coin discret ou en tout cas isolé où deux personnes peuvent se leurrer dans l’illusion qu’elles sont seules. Quand nous nous asseyons dans « un séparé », cela veut dire que les intentions sont sérieuses, qu’il y a quelque chose qui nous lie, ou nous liera, ou alors nous a liés pendant beaucoup de temps à quelqu’un. Surtout si ce « lieu séparé », arbitraire et apocryphe au point de vue de la langue, est bien installé dans un endroit précis de notre mémoire ou, pour mieux dire, dans l’endroit même où nous avions désormais l’habitude de nous rencontrer.

003_antico caffé viola

Dans la poésie du Galérien, l’instrument de la viole se confond avec la fleur au même nom, qu’en français vous appelez violette. Si la couleur « viola » devient « violet », la Violetta de Verdi — alias la Traviata, femme rebelle et malheureuse que la musique renvoie « dans ce désert peuplé qu’on appelle Paris » — deviendra Violette.
Par ses vers violacés, le Galérien a voulu lancer, comme d’habitude, des messages contradictoires. Mais le hasard a voulu que je sois une factrice et que je suis très habile dans le déchiffrement des adresses les plus abstruses. S’il n’a pas vécu dans ma ville, cet écrivain vagabond, comme vous l’appelez, doit y être passé. En quelle autre ville au monde aurait-il pu rencontrer plus confortablement qu’ici une vagabonde comme lui ?

004_caffè viola_sant'isaia

Quand je suis arrivée, à bout de souffle, devant le grand café Viola, je ne me rappelais plus qu’on l’avait fermé. En vérité, il est passé très peu de temps depuis que sa propriétaire est partie à la retraite. Le rideau descendu, il manquait de tous ces suggestions et clins d’œil liés aux transparences, aux réflexes sur les vitres, à l’enchevêtrement poétique des tables à l’intérieur — ou des séparés — avec tout ce qu’on y projetait depuis l’extérieur : les colonnes colorées des arcades ; les lueurs bleues des voitures, les silhouettes des passants…
Cependant, dans un éclair, j’ai eu une intuition. Je me suis demandé depuis combien de temps on ne savait plus rien du Galérien… un temps où il ne laissait plus ses opuscules sur les bancs publics des Giardini Margherita ou sur les comptoirs des bars. « Dix jours ! » Est-ce que…?
Comme je te disais, je suis la factrice du quartier, je connais toutes les portes sur la rue. Selon mes souvenirs le Grand Café Viola avait aussi une entrée privée sur la cour, à laquelle l’on pouvait accéder par le portail à gauche, juste au début de l’arcade. Et c’était dans la cour, juste à côté de cette porte de service, qu’ils avaient installé leur boîte aux lettres. Pour entrer, il suffisait de sonner à l’interphone de BOLOGNINI. Donc, ma chère Fermina, je suis entrée, je ne sais pas pourquoi, affligée par une foule de sentiments de culpabilité… parce que je n’avais aucune lettre à livrer, parce que j’avais laissé mon vélo accroché sans trop de précautions, avec toute la poste encore à distribuer… et bien sûr je ne savais pas quoi dire.
Heureusement, la veuve Bolognini m’a ouvert sans rien demander et je n’ai rencontré personne dans le couloir sombre… Quand je suis entrée dans la cour, je suis demeurée pendant longtemps annihilée par la stupeur… devant la splendeur de cet immense magnolia, mais étourdie aussi par la chaleur humide s’encastrant de façon définitive dans cet exigu parallélépipède d’air.
La porte postérieure du bar était entrouverte. Le local s’effondrait dans une tranquille obscurité tandis qu’au fond, dans le coin opposé à ma porte, une ampoule assez modeste flottait au-dessus de deux têtes. J’entrai sans faire de bruit. D’ailleurs, même si mon cœur battait comme un tambour (ou, comme vous dites, la chamade) et que mes sandales craquaient sur le parquet, les deux personnes assises parlaient à voix tellement haute qu’ils ne pouvaient pas m’entendre.
Je ne suis pas sûre au cent pour cent qu’il s’agissait du Galérien. Mais il pouvait bien être l’un de ses personnages. Un homme grand, maigre qui n’était pas avare de gestes et semblait plonger tout à fait dans le regard de son vis-à-vis, que je ne pouvais pas voir parce qu’elle me tournait son dos.
L’unique chose dont je suis sûre c’est que la femme arborait sur les épaules nues un foulard violet…

009_sant'isaia ricca

Revenant honteuse à mon vélo, je me suis dit que je ne crois pas aux phénomènes paranormaux. Mais qui étaient-ils, ces deux êtres à l’air attachant et indicible ? Ils étaient forcément des habitués du bar Viola ayant obtenu la permission de se voir une dernière fois à « leur » séparé. Était-ce un couple qui n’allait plus se revoir du tout ? Étaient-ce deux anciens amoureux qui allaient trouver pour eux un autre endroit, bien sûr beaucoup moins confortable, mais quand même cohérent avec leurs « nécessités » ? Étaient-ce au contraire deux ectoplasmes, projection abrupte de ma fantaisie, de mes lectures bouleversantes et de mes nuits de cauchemar ?
S’agissait-il, tout simplement, du célèbre barman Italo, qui avait donné rendez-vous à sa jeune maîtresse ? Ou bien, était-ce Sandra, la propriétaire, cette femme colorée en violet, qui rencontrait, peut-être en cachette, son ancien compagnon ?
Mais ces hypothèses cadettes n’étaient pas tellement intéressantes, pour moi.

010_saracinesca

Me voilà, chère Fermina, j’ai terminé mon tour. Je suis en train de retourner à la poste de piazza Malpighi où je laisserai mon sac et le vélo… Tiens ! Ce rideau m’inquiète… Oui, j’en suis sûre et certaine ! J’ai trouvé le Galérien : il est renfermé là-dedans depuis dix jours ! Mais bientôt il en sortira, chargé de nouveaux livres. D’où tiré-je une telle idée ? N’entendez-vous pas ce bruit assourdissant ? Et cette odeur typique de plomb ? Ne voyez-vous pas ces tracts colorés emportés par le vent ? Dans un de ces imprimés, provisoirement collé au pare-brise d’une vieille Fiat 500, il y a cette inscription : « Après celle de Tino, vous voilà les histoires exemplaires de Gino, Lino, Dino et Nino ! »
Maintenant, je vais me coucher…
Violetta

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