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Revue littéraire suivant l’esprit de rhabdomancien du « portrait insonscient »

« Rage against the machine » de Stéphanie Hochet (lecture IV/VII)

29 mercredi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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Stéphanie Hochet

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« Rage against the machine » : le dernier conte de Stéphanie Hochet sur le site de La Revue des Ressources

Je sors de la lecture du dernier conte de Stéphanie Hochet, « Rage against the machine », avec deux sentiments contreposés. Le premier, je l’ai ressenti « au cours » de la lecture. Le deuxième s’est formé « après ».
J’ai lu avec de l’intérêt et de la véritable passion cette histoire « américaine », cette description rythmée sur la rumeur de fond d’une voiture voyageant de façon incertaine et sur l’absence d’éclat d’un paysage presque dépourvu de vie. Du moins, c’est ce que nous transmet l’homme au volant du 4×4. Un sentiment de mort. Il est excité, même survolté, il rêve aussi, en s’égarant de soi-même. De temps en temps, il se rassure, il se raconte des histoires. Mais, on découvre bien tôt qu’il y a un animal mort dans sa voiture, il nous raconte que cette biche a cogné contre la carrosserie en se cassant mortellement la tête. D’un moment à l’autre, le voyage devient sanglant et puant de cadavre, tandis qu’au-dehors l’asphalte et l’anonymat du paysage contribuent à nous rappeler nos déplacements incommodes, nos espoirs déçus, nos difficultés d’hommes lorsque le monde extérieur devient d’un coup malveillant envers nous. Combien de déplacements « solitaires » se sont déroulés au long de cette distance monocorde entre Paris et Lyon ? En tout cas, ce n’est pas un voyage de l’autre siècle, ce n’est pas la course folle de Gassman et de Trintignant sur la « Giulietta sprint » sans capote du « Fanfaron » de Dino Risi (1962), qui ne ressemble pas du tout à l’obsession qui pousse l’homme au volant à défier toute règle de bon sens, jusqu’à…
Nous sommes en plein 2011. Stéphanie Hochet pointe son objectif sur le GPS, cet instrument diabolique dont personne ne saurait se passer. Elle lui donne une vie ou, du moins, une voix. Une voix qui au cours de la journée se transforme, jusqu’à prendre le rythme et les reflets d’une voix humaine. De cette voix, jaillit l’idée clou, une idée autant paradoxale — à la Boulgakov — que cohérente avec tout ce que le « progrès » technologique peut nous donner. C’est à partir du moment où le GPS devient un interlocuteur, un passager inquiet — comme Trintignant vis-à-vis du personnage charmant et antipathique qui veut l’entraîner au plus loin possible du centre de sa vie — que la courte histoire du voyageur subit une accélération vers le dénouement et la fin. Cela nous a donc intrigués, au cours de la lecture, mais nous a frappés aussi. Nous aussi, comme Trintignant et peut-être la femme cachée derrière le GPS, nous aurions voulu descendre.
Après la lecture, on réfléchit. On a connu le sens dramatique de cette course vers le néant, une espèce de voyage à rebours vers son propre néant qui met en relief une véritable folie, une rupture dans l’équilibre qu’on ne pourra pas soigner ni panser après. Donc, on comprend qu’on nous a plongés dans une histoire particulière, tout à fait possible, qui serait un sujet parfait pour un film. Et l’on comprend aussi la raison de cette scène uniforme et dépouillée de couleurs et de vie — sauf le sang —, qui entoure la solitude de ce véhicule. Parfois, le paysage est le reflet de notre âme, de notre malheur ou de notre bonheur. Et cela est essentiel pour une histoire terrible qui se déroule dans un si bref temps de lecture. Stéphanie Hochet a su donc entraîner l’attention du lecteur en lui donnant aussi beaucoup d’éléments sur lesquels réfléchir. J’en signale ici un. Dans le coffre, il y a un deuxième cadavre, caché comme dans une arrière-pensée, dans une coulisse de la mémoire. Il est peut-être une conscience muette, qu’on voudrait éloigner et s’en débarrasser, tandis que la voix du GPS devient de plus en plus une conscience parlante…
Cependant, après avoir lu ce conte noir digne d’Hitchcock, une grande nostalgie m’a pris à la gorge. L’idée des anciens voyages avec les cartes routières qu’il fallait ouvrir en sortant de la voiture, en s’appuyant sur le capot ! L’idée de se perdre heureusement et surtout l’idée d’une société moins dure, moins envahissante, qui laissait peut-être aux hommes et aux femmes les mains et les bras libres pour se connaître, pour inventer, pour dialoguer avec le cerveau. Car on a l’impression que ce qu’on nous oblige d’adopter ce ne sont plus des outils plus ou moins utiles, mais, au contraire, des instruments pour nous infliger de tortures, nous soumettre et nous enfoncer de plus en plus dans nos vies faibles et solitaires.

Giovanni Merloni

« Le combat de l’amour et de la faim » de Stéphanie Hochet (lectures III/VII)

29 mercredi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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Stéphanie Hochet

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« Le combat de l’amour et de la faim » de Stéphanie Hochet, Fayard 2008, Prix Lilas 2009.

Ce n’est pas seulement le combat de l’amour et de la faim. C’est surtout le combat de la mesure et de la démesure.
À mon avis, la qualité la plus remarquable de ce roman nous vient de la mesure dont Stéphanie Hochet a une véritable maîtrise, c’est-à-dire d’une admirable économie des mots sur un rythme dépouillé et parfois austère, qu’on retrouve à chaque page et qui s’appuie sur un langage simple qui sait toujours trouver l’endroit précis où le mot qui frappe, ou qui donne l’envie de lire encore et d’en savoir plus doit s’installer. Jusqu’au moment où l’on est tout plongés dans « Le Blanc et le Noir » de façon qu’on est tous inconditionnels de Marie, un personnage très fascinant qu’on pourrait considérer le dernier enfant de la lignée de notre héros stendhalien.
Cette mesure ne fait qu’augmenter le rôle et l’importance de la démesure dans ce roman. Car la démesure envahit au pied de la lettre les parties blanches du livre, tout ce qui reste invisible parmi les mots imprimés, commençant par l’esprit de ce personnage doux et violent — qu’on accepte avant de comprendre — « obligé à vivre » qui se rendra compte à la fin de son parcours qu’il a vécu le même cliché de vie que sa mère.
À travers ce combat, entre la mesure et la démesure Stéphanie Hochet nous aide à comprendre, à lier les différents moments de ce déplacement éternel, de ville en ville, d’hôtel en hôtel et en même temps elle nous donne une petite « mesure de la démesure » des sentiments et des désirs — de joie, ou de faim ou même de justice — en train de bouleverser ce jeune homme qui va devenir bientôt un vieux jeune homme.
Donc, ce livre se déplace du sud au centre des États-Unis et situe l’histoire terrible de ce fils désespéré dans la géographie et l’histoire de ce pays au commencement du siècle passé, jusqu’à la crise du 1929. Une histoire qu’on nous a racontée et montrée dans une montagne de films et documentaires, un pays que les Européens connaissent par cœur sans avoir une nécessité absolue d’y aller. C’est pour cela peut-être que Stéphanie Hochet a soigneusement évité de surcharger les descriptions et d’expliquer au-delà du strictement utile au récit. Elle n’a pas eu besoin non plus de mettre en piste des policiers, des procès, des dialogues concernant les vols ou le possible meurtre de l’ami de June. Tout ça, on peut l’imaginer, le deviner et reconstruire : ne pas en parler aide beaucoup à la mesure et légèreté du texte.
Et au déchainement de tout ce qui se déroule au-dessous de la page. La force irrationnelle de la vie qui explose bruyamment et tragiquement suivant, en même temps, une logique.
Car l’escalade des actions mauvaises de Marie Shortfellow correspond, au fond, à une quête de justice. La haine que Marie ressent envers Tomberry, le frère d’Heather, c’est la même haine qu’il prouve envers son unique véritable victime, Walter, le copain de June. Et c’est la troisième fois qu’une espèce d’inceste s’affiche à ses yeux. Car Tomberry était amoureux de sa sœur Heather, tandis que John Clemens était peut-être amoureux de sa fille May…

002_combat 180 C’est la faim, selon ce livre, la seule et simple faim qui emmène le protagoniste à sacrifier l’amour jusqu’à descendre aux abîmes de toute moralité. Mais avec la faim il y a aussi quelque chose de très compréhensible et raisonnable qui le pousse à agir de sa façon : il n’a pas eu d’incestes dans sa vie, il est tout à fait normal, il voudrait seulement, comme sa mère, trouver un abri, une pause. Il la trouvera dans sa cellule de prison.
C’est un livre d’exception, écrit par une femme qui se raconte en homme à la première personne. Et cet homme porte sur soi un prénom de femme. Le plus tragique possible : Marie.

Giovanni Merloni

La poésie dans la prose de Stéphanie Hochet : « Je ne connais pas ma force » (lectures II/VII)

28 mardi Avr 2015

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Stéphanie Hochet

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La poésie dans la prose de Stéphanie Hochet : « Je ne connais pas ma force », Fayard 2007 

Vous trouverez ci-dessous un article que j’avais d’abord publié le 9 janvier 2012 sur « La Toile de Pandore » et ensuite, avec son approbation, le 26 février 2012, sur mon ancien blog littéraire. Lors de cette publication je n’avais pas lu le bel article d’Amélie Nothomb, « Führer de son corps » paru sur Libération le 13 mars 2008.

1. « Qui a peur de Stéphanie Hochet ? »
J’espère qu’on me pardonnera la citation provocatrice de la pièce Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee (1962), d’où on tira en 1966 un fameux film avec Elizabeth Taylor et Richard Burton. Dans le titre de la pièce et du film, on jouait sur l’assonance entre Woolf (le nom de Virginia) et Wolf (le méchant loup des fables : Who is afraid of big bad wolf ?, Qui a peur du grand méchant loup ?). En ce temps-là, j’étais jeune et ne connaissais pas encore les livres de la grande écrivaine et polémiste anglaise. Donc, le fait que Virginia Woolf faisait peur pour ses critiques féroces me suffisait.
La lecture — quatre ans après sa publication — de Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007) de Stéphanie Hochet me pousse à reformuler une question pareille : « Qui a peur de Stéphanie Hochet ? », ou plutôt, « Quelle fonction a-t-elle, la peur, dans ses écrits ? ». Car la peur existe dans la plupart de ses textes et cette écrivaine s’est peut-être gagné une réputation de créatrice d’histoires dures, menaçantes, désespérées jusqu’au dénouement final. Comme c’est le cas pour Je ne connais pas ma force, dont le titre pourrait aussi représenter très efficacement la nature et l’esprit de la plupart des personnages animant ses romans.
Mais, au contraire de ses personnages, Stéphanie Hochet connaît bien « sa » force, qui ne réside pas dans les chocs que souvent provoquent les histoires qu’elle invente. Car son but n’est jamais celui de nous bouleverser ou faire peur sans une raison. La véritable force de cette écrivaine est dans le courage de son regard. Elle ne se dérobe jamais à la vue de ce qui se passe dans le film quotidien qui coule dramatiquement devant ses yeux. Au contraire, elle ose carrément y entrer pour en extraire ses personnages, qui sont à l’origine bien réels. Elle les observe de l’intérieur, pour en maîtriser les pulsions et les rêves, pour les comprendre et les faire comprendre. Elle en a parfois peur. Car tout ce qu’on ne connaît pas peut faire d’abord peur, à elle aussi.
D’ailleurs, ses choix démontrent qu’elle n’a aucun intérêt à s’occuper de maux qui restent impunis ou de gens perturbés qui restent figés dans des situations qui n’évoluent pas. Stéphanie Hochet cherche les fleurs qui jaillissent du mal pour en faire des romans sombres, psychologiques et poétiques tout à fait particuliers, où l’on nous contraint à des passages de plus en plus difficiles et nous oblige, enfin, à espérer.

2. Je ne connais pas ma force  
Avant de m’exprimer de façon spécifique sur Je ne connais pas ma force, un livre que j’ai beaucoup aimé et juge une petite perle de la littérature française contemporaine, je me permets d’ouvrir une parenthèse sur le premier impact que ce livre a eu sur moi.
Je n’ai aucune difficulté à avouer mon tempérament craintif quant aux situations extrêmes — comme c’est le cas de la mort annoncée par une tumeur touchant des organes vitaux —, à avouer aussi une intarissable phobie pour les animaux morts, en particulier les oiseaux (je fais toujours des bonds en arrière quand je vois un pigeon écrasé par une voiture dans la rue). Donc, quand j’ai pris dans mes mains le roman de Stéphanie Hochet, j’ai dû d’abord enlever la couverture avec le canari raide mort et rester ensuite « en garde » face à la possibilité de rencontrer les redoutables situations que ce mot « tumeur au cerveau » suggérait à mon esprit délicat.
Mais, après quelques pages, la lecture de ce livre a coulé parfaitement et je me suis trouvé tout à fait rassuré. En fait, ce livre ne parle pas de « tumeur au cerveau » ni d’oiseaux morts. Ou bien, il en parle, mais dans les limites strictes de la nécessité. En plus, l’acceptation de la mort et de toutes les horreurs possibles ne comporte aucune complaisance envers la réalité de nos jours, souvent plate et sans espoir. D’ailleurs, les livres de Stéphanie Hochet ne se servent jamais d’effets spéciaux : ils reconduisent chaque histoire à la dimension temporelle et corporelle d’une vie humaine.
Cependant, j’ai dû faire face à une troisième provocation, qui, au cours de la lecture de ce livre, allait pourtant se révéler un de ses primordiaux points forts. Après l’entrée en scène de cette tumeur, « foncée et poreuse comme une truffe » et, ensuite, du sentiment qu’un destin tragique touchera tôt ou tard le canari Tristan — autrement dit Sale Besogne —, un fait encore plus bouleversant s’invite dans la vie du protagoniste, Karl Vogel, un jeune français de 15 ans. Karl décide d’accueillir en lui des anticorps capables de prendre part à la terrible guerre contre le « corps étranger » de la tumeur : il décide « … de lutter contre ce malaise métaphysique en puisant de la force dans le plus grand conteneur d’énergies primitives : l’armée… Dès lors, je devins le Führer de mon corps. ». Il adopte sans hésitation une nouvelle identité, tout à fait inacceptable pour son cercle familial, en épousant sans réserve l’idéologie nazie de l’extermination.
D’ailleurs, au cours de la lecture, on est conduit, de façon tout à fait « agréable », à donner le juste poids aux choses, à ne pas se faire épouvanter par ce qui se passe — de façon réelle ou tout à fait imaginaire — dans le corps et dans l’âme de cet être de quinze ans qui est obligé, en définitive,  de créer un filtre entre le monde extérieur et lui-même. Et sa « course aux armes » se traduit en une pensée qu’il n’a pas honte de d’énoncer noir sur blanc : « J’ai fait de mon corps une guerre, tous les coups sont permis ».
Cette idée d’un corps humain qui devient champ de bataille est un très brillant point de départ. Car il n’y a pas de bataille plus incertaine que l’affrontement entre la vie et la mort. Mais aussi parce qu’en cette bataille, où évidemment « tous les coups sont permis », au sujet concerné — et au lecteur avec lui — il peut bien arriver de voir s’installer aussi, dans ce même champ, un Tribunal appelé à porter un jugement sur les forces en train de s’affronter.
Et c’est avec cette idée de bataille que Je ne connais pas ma force m’a conquis, en me rappelant d’abord l’importance de la mémoire, des souvenirs de toutes les horreurs que l’humanité a subies, ensuite la valeur du doute, qu’on ne doit jamais sacrifier sur les autels de fois absolues et inoxydables, enfin le courage, qu’il faut avoir devant les faiblesses ou les méchancetés des autres.
Ce choix « inquiétant » de Stéphanie Hochet n’a d’ailleurs rien à voir avec certaines œuvres littéraires, cinématographiques ou théâtrales de nos jours, où la dimension de l’horreur se révèle souvent gratuite et où le négationnisme de la Shoah risque de regagner du terrain, en accréditant une réécriture impossible de l’Histoire. Ce livre dit le contraire, du début à la fin, car il nous aide à exploiter notre mémoire. Et parfois, en lisant certaines pages de ce roman à contre-jour, on a même l’impression d’entendre les vers poignants de Primo Levi (Si c’est un homme, Primo Levi, Julliard 1987) :

Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous

Je trouve donc tout à fait correct et intelligent cet effort de Stéphanie Hochet, qui, pour essayer d’en comprendre l’origine et le parcours néfaste, a eu la force d’assumer comme des maux nécessaires les risques que la seule mémoire des atrocités nazies peut entraîner. D’un côté parce que le phénomène néo-nazi, surtout chez les jeunes, se présente cycliquement dans nos sociétés, toujours avec la même gueule redoutable. D’un autre côté parce que les pulsions de destruction et d’autodestruction sont des conséquences typiques de toute rupture interpersonnelle et sociale.

3. Une Apocalypse laïque
Le long monologue qui accompagne Karl Vogel, un adolescent de 15 ans, dans sa « traversée dans le désert », est une Apocalypse laïque où l’on ressent toujours la menace, pour lui, d’un jugement dernier n’excluant pas de sentiments religieux : je m’autorise à utiliser ce mot redoutable « Apocalypse » pour ce livre au registre tout à fait humain et agréable parce que, comme j’essayerai de l’expliquer par la suite, beaucoup d’éléments structurant le texte et l’histoire mènent à une telle image.
Karl Vogel, fils cadet d’une famille plutôt traditionaliste, aux convictions immuables, souffre d’un tempérament sensible et rebelle. L’amour de sa mère Victoire — qui n’a jamais eu la force de contredire son mari Mathieu et de contrebalancer son penchant pour Armel, le fils aîné — ne lui permet même pas de briser le mur d’incompréhension qui de plus en plus s’installe au sein de leur foyer.
Au rythme même d’une pendule, ce roman se balance entre deux affirmations très fortes. La première, au milieu des pages initiales : « J’ai fait de mon corps une guerre, tous les coups sont permis ». La seconde, « Je ne connais pas ma force », donnant du sens au dénouement final. Au beau milieu de ce mouvement pendulaire, il y a un gouffre épouvantable.

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4. Premier Acte
Karl Vogel tombe évanoui et rouvre les yeux à l’hôpital. Le médecin lui explique la gravité de son mal : il est touché par une maladie mortelle, là où tout se déclenche — le cerveau. À partir de ce moment-là, il subira une transformation ou, si l’on veut, une véritable mutation : puisque la tumeur a décidé de s’installer dans son corps, il est vite conscient du défi qui l’attend au passage : « Je redoutais mon mal, mais j’appris à l’aimer — il devint une sorte d’emblème totémique. Après tout, cette tumeur avait choisi de croître dans mon cerveau, elle me distinguait. À moi d’être à la hauteur ». La famille s’efforce de le distraire et de réduire les dégâts de l’hospitalisation. Il se laisse un peu gâter, et plonge dans le désespoir lorsque « l’odeur de désinfectant… [dissipe] le parfum de [sa] mère ».
Mais Karl sait bien qu’il est seul dans sa lutte et se fabrique son propre appareil défensif, qui est le contraire de ce que son père, par son exemple silencieux, lui a appris. Il change de « cadence » vis-à-vis de ce qu’il était avant la maladie : « Quand un garçon n’est pas sportif, il pense qu’il sera tenu à l’écart de la vie héroïque, il se sent obligé de compenser sa nullité par un don de l’esprit — chez moi, c’était la poésie : je m’étais reporté sur une autre forme de cadence. Mais au fond, il demeure frustré… ». Il abandonne donc « son » Apollinaire et le rythme des vers pour prendre celui de l’exercice physique et de la marche : « J’avais commencé à évoluer… observer un adolescent de quinze ans changer d’engouement comme on change de chemise, mépriser la poésie de Guillaume Apollinaire qu’il avait aimée pour sa simplicité lumineuse et se passionner exclusivement pour les chants martiaux… c’était le début d’un bouleversement hors du commun. ».
Plongé en enfer, il essaie de trouver un allié aussi féroce que sa maladie. En même temps, il sent le besoin de se détacher de sa famille, surtout parce que le « manque de force » de ses parents s’apparente à un fatalisme qui n’a aucune chance contre ce mal « qui tout pourrit ». Il dévore de plus en plus de livres et de films de guerre, qui n’ont rien à voir avec À l’ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque que son père lui envoie : « Je détestais le dégoût de l’auteur pour le conflit… Ce type partiellement féminin, comme l’indiquait son nom. »
Il voit son père en victime d’une idéologie fausse et « lénifiante » (« cet adjectif… je l’avais rapproché de Lénine, personnage abhorré »), ce communisme au visage inhumain qui arborait en France les caractères d’idéologie « de la défaite ». Comme Karl raconte, « Les Vogel croyaient au Parti… Ma mère… s’était ralliée à la cause de son mari pour avoir la paix — elle fuyait les discussions politiques de fin de repas… mon père… s’était imaginé en soldat français de la Grande Guerre parce qu’il avait accompli son service militaire à Verdun. Il avait fait Verdun ».
Pour s’opposer aux convictions politiques et au comportement familial de son père Mathieu — qui n’a jamais caché son penchant pour son frère aîné, Armel —, Karl a besoin d’un appareil idéologique aussi féroce et aveugle, et il croit le trouver dans une nouvelle forme de nazisme selon sa mesure : « … J’avais résolu de lutter contre ce malaise métaphysique en puisant de la force dans le plus grand conteneur d’énergies primitives : l’armée… Dès lors, je devins le Führer de mon corps. […] Ma force croissait à mesure que je diminuais l’importance des autres… ».
Lorsque la maladie devient moins aigüe, on sort Karl de son isolement en lui donnant l’occasion d’expérimenter et d’extérioriser son délire d’omnipotence inspiré du Führer. Dans le dortoir, parmi les quatre nouveaux camarades de son âge, il essaie d’abord de soumettre à son autorité François, puis Angelo, l’Italien mordu de foot ayant de nombreux de points en commun avec lui, et qui semble partager son exaltation.
C’est alors que Karl lance son défi au monde des adultes : « J’ai fait de mon corps une guerre, tous les coups sont permis ». Cette phrase, longuement analysée et bien sûr enregistrée dans le livre noir, sera le premier pas d’un crescendo qui aboutira au projet d’ôter la vie à un malade du deuxième étage en phase terminale. « … L’idée ignoble dansa devant moi ; nous nous affolions mutuellement. Nous étions ivres, d’une ivresse taboue qui nous brûlait le corps ; jamais nous n’avions ressenti ça : l’exaltation de la mort, la frénésie des bourreaux. — Mort aux faibles, dit Alberto au creux de mon oreille. Je répétai. »

5. Deuxième Acte
Le deuxième acte s’ouvre sur la « mission de guerre » avec Alberto : « Accoucher d’une telle résolution aurait dû nous épouvanter, nous inspirer une méfiance réciproque. Ce ne fut pas le cas. L’horreur nous soudait… De ma vie, je n’avais rien connu de plus réconfortant que cette complicité bestiale, je m’y engageai tout entier. Sans doute Alberto se croyait-il protégé par moi autant que je m’imaginais l’être par lui. On ne pouvait plus reculer. »
La veille de passer à l’action, Karl revient sur un passage crucial de sa vie passée. Un jour, dans le sud, lors d’une promenade en Zodiac sur le lac, il avait jeté son frère par-dessus bord. Après, à l’hôpital, son père « … évitait de poser les yeux sur moi, ses regards balayaient la pièce. Au fond de son âme, il savait. Il savait dans quel état de conscience j’avais agi. J’avais tenté d’assassiner son héritier, son fils chéri, la plus narcissique image de soi jamais inventée. »
Il est évident, après une deuxième lecture de ce passage, qu’en ce moment d’exaltation qui le poussait à commettre une action criminelle, Karl avait besoin de fouiller dans le passé pour y trouver les raisons de son égarement, en dehors de la maladie ; ou bien pour signaler le fait qu’à ce moment-là, ni son père ni sa mère ne l’avaient puni ou réprimandé. Il avait été blanchi. On ne l’avait pas arrêté. Donc il avançait encore, jusqu’au moment où quelqu’un prendrait bien en charge son cas.
La scène-clou du deuxième acte se déroule comme dans un film noir américain des années 50. Les deux complices arrivent près d’un homme au bout du rouleau, un « homme inutile » dont « on disait, avec beaucoup de sous-entendus, qu’il avait toute une histoire derrière lui ». Karl veut lui « retirer » la vie, tout simplement pour faire un geste cohérent… Cependant, son fidèle Alberto n’est pas totalement « fiable » — comme d’ailleurs tous les Italiens, selon l’avis des Allemands d’Hitler. Il refuse de tuer un homme, d’aller au-delà d’un geste seulement symbolique : « — Ça sentait la mort, déjà… Je n’aurais pas cru que ça ressemblerait à ça. ». C’est l’échec du couple Karl-Alberto.
Le lendemain, Alberto ne veut plus s’engager dans cette action qu’il considère désormais comme grotesque. Mais Karl a toujours besoin d’une transgression violente et même autodestructrice. Il monte au deuxième étage, déconnecte le fil de la vie… mais son acte mortel est déjoué. Il doit changer de dortoir. Séparé d’Alberto, entouré de trois « garçons… au mieux les uns avec les autres », Karl essaie de se barricader dans le mutisme. Cette attitude, qui est la même que celle de son père, caractérise une longue phase de son enfermement. Il ne supporte même plus la voix de son seul ami, le canari nommé Sale Besogne, et s’autorise la « sale besogne » de son exécution, un geste de « pure violence », mais aussi, paradoxalement, d’amour.
Resté complètement seul, Karl conserve la bienveillance de Martha, l’infirmière. Il découvre aussi, petit à petit, les charmes féminins de la docteure False. Mais personne ne le protège de la haine montante de ses nouveaux camarades. Une nuit, deux des trois garçons le frappent violemment, le plongeant dans un coma profond qui durera plusieurs heures.

6. Troisième Acte
Le troisième acte ne pouvait commencer dans un climat plus sombre et désespéré que celui-là. Cependant, comme dans une pièce de théâtre au rythme serré, on peut s’y réjouir d’un dénouement aussi surprenant que généreux.
Grâce aux soins de la docteure False, Karl sort du coma. Ensuite, grâce à la ruse du docteur Greff, il commence à sortir aussi de sa paranoïa. Cet homme invisible et clairvoyant oblige Karl à avouer le fou geste qui aurait pu provoquer la mort du malade en phase terminale du deuxième étage. Heureusement, sans le savoir, Karl avait attenté à la vie d’un vieux SS que personne n’aimait dans l’hôpital. Comme dans le cas du grave incident où son frère Armel, par sa faute, avait risqué la vie, Karl sera blanchi ou plutôt acquitté. En même temps, la discussion avec le docteur Greff dégonflera en un seul instant la boule nazie dont il s’était servi pour se donner la force de combattre. Avec cet ancien tortionnaire, responsable de la mort d’innombrables innocents, qui en face de la mort n’avait su assumer aucune forme de dignité, une catégorie entière de super hommes montrait une dégoûtante lâcheté.
Sorti de l’hôpital, Karl ne peut pas revenir à la vie comme si de rien n’était. Dans son for intérieur, il ne peut pas accepter d’avoir été « blanchi » après l’assassinat raté du frère Armel ni, maintenant, d’avoir été « acquitté » sans procès pour la tentative de meurtre d’un malade en phase terminale. Cependant, Karl peut profiter, sinon d’une victoire, d’une trêve d’armes. Pour le moment, le mal est arrêté.
D’ailleurs, il ne peut pas revenir en arrière comme si de rien n’était. Il n’est plus le même qu’avant l’hospitalisation et, sans repères ni mythes auxquels s’accrocher, il se sent poussé à « repartir à zéro », loin à jamais de sa famille.
C’est le moment clé du roman. Il se rend compte qu’il n’a pas vraiment lutté contre cette maladie étrangère et implacable, car avant d’en être atteint il était déjà touché par une autre maladie, très grave elle aussi, qui l’empêchait de vivre : l’indifférence et la déception de son père qui, en l’excluant de la famille par un jugement inexorable et définitif, avaient tragiquement marqué son destin. C’était donc en cette perturbation grave et profonde que sa vraie maladie consistait, c’était elle le corps étranger qui, comme une tumeur des plus envahissantes, allait définitivement compromettre sa vie.
Comme les juifs de la Shoah, même après les camps d’extermination, il aurait dû garder un chiffre marqué au fer blanc sur sa peau, une fiche avec un profil postiche. Il avait combattu à l’intérieur d’un système concentrationnaire, celui que les malentendus familiaux avaient fabriqué. Au cours de ce combat, il avait pu mesurer la force de ses ennemis par rapport à la sienne. Maintenant, il se sentait démuni après avoir vu en un instant se dégonfler comme un ballon plein de trous la terrible machine de guerre de son imagination.
On peut finalement dire, à ce point-ci, que le mal physique a été conjuré ou qu’il s’est révélé franchement inexistant. En revanche, le mal psychique reste aux aguets. Karl pense qu’il n’aura jamais la force de se rebeller et de renverser cette montagne de jugements qui ont rendu immuables les équilibres familiaux. Il n’a pas non plus la force de se tuer, de disparaître de ce monde pour « faire plaisir » à son père. Il décide alors de faire mourir, de façon symbolique, l’enfant prodigue, de l’enterrer avec son faux profil et, en même temps, de se donner la chance de renaître dans un nouveau contexte où, inconnu parmi des inconnus, il pourra retrouver sa véritable identité.
On pourrait conclure ce récit avec un exemple, celui d’un rendez-vous important, très important. Dans le cas de Karl Vogel, c’est le rendez-vous avec son père qu’il désire et qu’il craint, avec la même terreur et la même force d’attraction que peut exercer un immense gouffre. Il est rare que deux personnes arrivent toutes les deux à l’heure. Il y a toujours quelqu’un qui attend. En général, celui-ci est très patient, parfois même trop patient. Il peut attendre des heures, qu’il remplit de réflexions, de songes, de propositions et de suspects. Il est très patient, mais il arrive toujours un moment où il ne supporte plus le retard de l’autre, où il s’impatiente et décide de s’en aller. Mais où aller, si un rendez-vous important comme celui-là n’a pas lieu ?
Dans les avant-dernières pages de ce livre magnifique, le rendez-vous avec le père est reporté à jamais : Karl échappe au contrôle de la mère et se dérobe violemment à ce passage insupportable. Il est convaincu que sa rentrée au bercail ne sera ni plus ni moins qu’une farce inacceptable, à laquelle s’ajoutera un enfermement plus dur que jamais. Il préfère imaginer mourir et renaître ailleurs, n’importe où dans le vaste monde, pourvu que ce ne soit pas dans sa famille.
Mais dans cette décision extrême reste un fond d’opiniâtreté. Il lance à son père un signal, sans trop y croire : « Quand tu écouteras ce message, je serai mort. Je suis à Étretat, à quelques mètres des falaises où je vais me libérer de cette existence infecte. Je ne manquerai pas de faire le saut de l’ange. Tu m’as sans doute déjà oublié, je suis ton fils Karl. Adieu. »
Après ce texto, le premier de sa nouvelle vie, Karl se rend effectivement sur la côte, à deux pas du Havre, d’où il a décidé de partir pour l’Angleterre. Ici, toute la beauté douloureuse de la vie remonte à la surface : « Je gravis à tout petits pas le sentier qui menait aux falaises, laissant derrière moi la suite désespérante des jours passés et tout ce que les civilisations ont conçu de pire. J’étais bouleversé d’entrer dans l’immensité du vertige. Je m’approchai du bord, observai un long moment la rigueur du paysage qui chute et s’escarpe jusqu’à perte de vue. En bas, la mousse se gorgeait sur les rochers humides. Soixante-dix mètres me séparaient de la mer, mais cette distance semblait diminuer puis augmenter la seconde d’après à force d’être fixée. Le vent jouait avec mon corps, je me ressaisis juste avant de tomber ».
Je ne peux pas m’empêcher, ici, de songer au Comte de Montecristo ou au Feu Mathias Pascal de Pirandello, un homme qui feint d’être mort pour chercher une nouvelle vie. Karl organise sa disparition, en dispersant ses vêtements sur les rochers d’Étretat. Après, il assiste, au milieu de l’angoisse collective, au spectacle de sa mort présumée et s’aperçoit de la gravité de son geste. C’est à ce moment-là qu’il dit : « Je ne connais pas ma force ». Avec cette phrase, il sort de l’adolescence et devient un homme. Il n’a peut-être pas encore « l’âge de raison » dont parle Jean-Paul Sartre, mais il est sur la bonne voie.
Il survit donc après cette mort imaginaire et pourrait bien, comme tant d’autres jeunes, poussés par la rébellion et aimantés par l’aventure, poursuivre dans son projet. L’Angleterre l’attend. Cependant, il y a encore ce vieux compte non réglé avec la famille. Il allume son portable et lit : « Si tu entends ceci, c’est que tu es encore en vie. Je m’accroche à cet espoir. Ta mère aussi. Ta mort serait ce qui nous arriverait de pire. Demande-moi quelque chose s’il n’est pas trop tard. S’il te plaît. » C’est la voix de son père. Il se rend alors compte que les rapports peuvent évoluer. Et, peut-être…
« Quelle leçon entendrai-je quand je serai de retour à la maison ? » se demande-t-il tandis qu’il revient chez les siens. « Je m’attendais au moins à une série de remontrances. J’étais paré. Mais alors, pitié, qu’ils la fassent courte. »

7. Le rôle des noms attribués
Dans Je ne connais pas ma force, rien ne semble avoir été laissé au hasard, même les noms des personnages. Ces noms ne se bornent pas à « ajouter » des caractères à la narration. Ils en sont, au contraire, les moteurs.
Le jeune protagoniste, Karl Vogel, porte un prénom allemand (et un nom allemand) tandis que sa famille est française. Son frère aîné s’appelle Armel, tandis que sa mère se nomme Victoire. Son médecin s’appelle Greff, tandis que son infirmière s’appelle Martha. False est le nom qu’une autre docteure, une femme, porte sur elle. Aussi prestigieux que les autres, ce sont ensuite les noms que Karl a donnés à son bien aimé canari lors des deux périodes de leur vie en commun : Tristan et Sale Besogne.
Le nom de son père, enfin, mérite une réflexion à part : Mathieu.
En rencontrant ces personnages, on est amenés à faire des hypothèses. Pour commencer, Karl et Armel semblent être une réincarnation de Caïn et Abel; le prénom Victoire (de leur mère) serait un oxymore, puisqu’elle ne représente, jusqu’à la fin, qu’une série de victoires ratées. (Ensuite, on aura l’impression que ce prénom avait peut-être une véritable force, car enfin un miracle se produit : celui de la « victoire » sur la maladie la plus implacable, avec la sortie de son mari — le père de Karl — d’un mutisme mêlé de convictions immuables.)
Le nom du docteur Greff — chef d’un service hyper-réputé — est très proche de l’idée de greffe ou de transplantation et possède une grande force symbolique. Ce docteur presque invisible (comme Karl le dira de son père) n’a pas seulement le mérite d’avoir soigné une maladie physique (réelle ou imaginaire), mais surtout celui d’avoir su brider la course folle de ce « crazy horse » jusqu’à le reconduire, par l’évidence des circonstances, à la raison et à la vie.
Martha, l’infirmière, porte, dans les Évangiles, le même prénom que la sœur de Marie-Madeleine et de Lazare. Elle assiste à la résurrection de son frère et après, à la mort du Christ. « Dans ma vision de la société idéale », dit d’elle Karl Vogel, « elle occupait parfaitement la place que j’attribuais aux femmes. »
La docteure False porte dans son nom une idée d’ambiguïté qui correspond efficacement à la métamorphose, signe de santé et de retour à la vie, qui s’active positivement dans le corps et dans l’âme de Karl dès qu’il reste seul, sans ami ni complice et apprend peut-être à mettre ainsi en relation son extrême solitude avec un « autre ». Dans sa mentalité empêchant tout épanouissement, Karl, qui encadre Martha dans un cliché traditionnel, doit nécessairement appeler False, celle qui réveille en lui un dérangement majeur qui pourtant pourrait le sauver.
En hommage à Wagner, Karl avait appelé son canari Tristan, avant de tomber malade. Cela marque un fort penchant pour toute culture de l’absolu et de l’homme supérieur. Après, en apportant le canari à l’hôpital, il l’appelle Sale Besogne en référence au mal qui l’y attend. On dirait que Sale Besogne est d’abord le gardien de la personnalité que Karl ne veut pas partager ni surtout soumettre à des règles communautaires, pour devenir ensuite son allié et sa victime (tout ce qui se passe pour Karl est, en fin de compte, une « sale besogne »).
Quant au personnage de son père, son prénom, Mathieu, n’arrive qu’à la page 24, indirectement, lorsqu’il pense d’abord à sa mère : « Depuis quelque temps, elle semblait accompagnée d’une présence invisible qui la suivait comme son ombre […] Elle avait gardé de moi l’image du faiseur de vers officiel de la famille Vogel… Elle m’admirait pour cette raison ; quant à Mathieu, sitôt qu’il me voyait écrire autre chose que mes devoirs, il respectait une ligne de démarcation invisible et s’éloignait, la mine contractée. ». Mathieu, le seul des quatre évangélistes à être qualifié d’« homme ». (Selon la tradition chrétienne, Mathieu n’a pas seulement abandonné en un clin d’œil son devoir de compteur d’argent pour suivre Jésus, il a aussi été l’auteur et le diffuseur de l’un des quatre évangiles, celui que Pasolini a choisi pour son chef d’œuvre.)
Et voilà le portrait que Karl peint de son père : « Mon père fut la première victime de cette entreprise de démolition. […] Je le revoyais rentrer du travail chaque fin d’après-midi, déposer sa lourde sacoche en cuir sur l’établi, ranger ses outils. Il était garagiste… Jamais il n’avait remis en cause la prose officielle du Parti. Mathieu Vogel approuvait ce qu’il était dit, critiquait ce qu’il fallait critiquer, il était conforme à l’art d’être anticonformiste… Souvent, le soir, je le trouvais seul au salon, lisant L’Humanité debout — il posait les feuillets sur la table, les paumes à plat sur chaque extrémité. Rien ne l’aurait diverti de sa lecture… […] Se demanda-t-il seulement un jour qui respirait près de lui quand il s’affairait ? … Les moments où nous vivions à trois, mon père, mon frère et moi, sans Victoire, étaient les plus pénibles. Nous étions à couteux tirés. Mon envie de fuir était irrépressible. Je sortais dans la rue avec l’obscur désir d’y faire de mauvaises rencontres. Ce qui n’arrivait jamais… ».

8. La poésie dans la prose de Stéphanie Hochet
Je ne connais pas ma force (Fayard 2007), cinquième roman de Stéphanie Hochet, est un roman de formation, mais aussi de transgression, où la formation et la transgression ne concernent pas seulement le sujet — d’importance vitale pour l’écrivaine — avec son déroulement dense et dynamique, mais aussi la prose poétique qui le soutient. Si d’un côté, on remarque le passage, avec ce roman, de la troisième à la première personne, on y découvre aussi le premier lancement de l’idée du combat.
C’est le combat éternel entre la Vie et la Mort, mais c’est aussi l’affrontement entre Père et Fils, qui peut atteindre des niveaux d’extrême gravité ou bien se résoudre favorablement en fonction de raisons qui ne sont jamais banales, ni toujours classables en fonction de cas connus. L’incompréhension réciproque n’aboutit pas nécessairement à la mort du Fils ou du Père.
Le sujet de ce roman, quant aux positions politiques et idéologiques s’affrontant au sein d’une famille, évoque le film Mon frère est fils unique de l’Italien Daniele Luchetti, inspiré du roman Il fasciocomunista d’Antonio Pennacchi (2003), présenté à Cannes la même année, en 2007. Dans le film comme dans le livre, le père, comme toute la famille, est communiste, tandis que l’enfant cadet devient fasciste.
Dans ce roman, un combat idéologique grossier et aprioriste, que notre auteure juge très négativement, s’ajoute donc aux deux autres combats primordiaux et cela a pour conséquence l’enfermement de tous les sujets traités — la Vie, la Mort, le Père, le Fils, le Communisme et le Nazisme — dans une douloureuse immobilité (il suffit de songer d’un côté à l’immobilité de Karl, saisi par un mal terrible et capricieux, et d’un autre à l’éloignement volontaire du père, qui devient une figure « invisible »).
Dans cet immobilisme, une prose objective, précise, sans concessions, est agressée par la poésie de mots élégants, qui vont se situer stratégiquement dans les points les plus inattendus de ce texte menacé, piégé ou, pour mieux dire, occupé.
Cette idée du combat, qui va au-delà du sujet pour s’emparer de l’écriture, sera reprise dans le roman suivant de Stéphanie Hochet, Le Combat de l’amour et de la faim, où j’avais déjà observé un « combat entre la mesure et la démesure ». Dans Je ne connais pas ma force, la démesure est dans la transgression extrême — poussant cet adolescent à couper tous les ponts derrière lui pour se lancer dans un inconnu pas du tout rassurant —, plutôt que dans la prose qui raconte, sans aucune indulgence pour l’héroïsme du protagoniste, l’enfermement concentrationnaire de l’hôpital.
Ici, le combat de la Vie — et de la Lumière — contre tous les éléments ténébreux et statiques de cet « Enfermement général », est confié à des noms symboliques — comme Victoire, le nom de sa mère — ou bien à de petites phrases chargées d’apporter un peu d’oxygène dans nos narines.
D’ailleurs, par le trouble de fond et le langage mélancolique qui caractérise cet enfermement, ce roman évoque le monde et l’écriture de François Mauriac. Stéphanie Hochet semble adopter consciemment ce modèle de prose poétique au rythme battant et à l’esprit tourmenté. Je pense à deux romans, en particulier : du côté familial Le nœud de vipères et du côté du protagoniste Thérèse Desqueyroux.
Mais, au fur et à mesure que le gigantesque « noeud » se débrouille, et que cet adolescent devient homme, de plus en plus attaché à la « beauté » de la vie, le modèle de Mauriac ne suffit plus. Il faut respirer à fond. Et voilà qu’une écriture dense et légère prend finalement le dessus : c’est Le silence de la mer de Vercors, c’est la libération de l’ennemi qui jusqu’ici nous enfermait dans nos propres maisons.
Avec la mise en place d’un véritable « combat » entre ces deux écritures — toutes les deux miracles d’équilibre entre poésie et prose, joie de vivre et douleur de vivre —, Stéphanie Hochet revient toute seule, juste à ses trente ans, à la rencontre d’une tradition qu’on aurait pu estimer séparée et lointaine, du moins pour les écrivains de sa génération.
Chapeau !

Giovanni Merloni

Les mots : des cailloux blancs dans le labyrinthe de Stéphanie Hochet (lectures I/VII)

27 lundi Avr 2015

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Stéphanie Hochet

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Les mots : des cailloux blancs dans le labyrinthe de Stéphanie Hochet

« Moutarde douce » (éditions Robert Laffont) est le premier roman de Stéphanie Hochet, publié en 2001, il y a donc dix années désormais. Après celui-ci, six autres romans (« Le Néant de Léon », éditions Stock, 2003 ; « L’Apocalypse selon Embrun », éditions Stock, 2004 ; « Les Infernales », éditions Stock, 2005 ; « Je ne connais pas ma force » éditions Fayard, 2007 ; « Combat de l’amour et de la faim » éditions Fayard, 2008 ; « La distribution des lumières », Flammarion, 2010) se sont écoulés dans un crescendo qui rend peut-être chaque nouveau livre meilleur par rapport au précédent.
Cela se lie strictement à la logique de la « rentrée littéraire », du passage de l’achèvement au commencement : tout ce qui appartient au passé s’efface, tout ce qui s’aventure dans le futur brille de sa propre lumière comme une étoile. Ce serait le cas d’analyser cette « rentrée » française, cette ritualisation des rendez-vous avec la culture que je perçois comme une ritualisation de bonnes et justes valeurs à défendre (la « rentrée » d’automne est aussi la reprise du travail, la rentrée à l’école, aux bons sentiments), par rapport à ces pays qui n’ont pas de rentrées, qui ritualisent chaque événement au dehors de toute mesure de temps, de saison. Je parle de l’Italie où, certes, il y a encore le Festival de Spoleto et la Mostra du Cinéma de Venise, mais l’on préfère — encore ! — fêter les vacances plutôt que ritualiser les moments qu’on devrait consacrer « collectivement » au devoir.
Je laisse tomber, pour manque d’espace et de documentation, et je reviens tout de suite à Stéphanie Hochet, l’encore jeune écrivaine — jeune bien sûr par rapport à l’âge et à son esprit combattant —, qui a déjà publié sept magnifiques romans sur la solitude et la lutte parfois désespérée de chaque humain pour atteindre un statut d’existence et de reconnaissance, avant de vivre des véritables rapports avec d’autres humains.
Je n’avais lu, jusqu’ici, que les deux derniers, « Le combat de l’amour et de la faim » et « La distribution des lumières », dans lesquels j’avais surtout essayé de dénouer les sources de l’inspiration et du style de Stéphanie Hochet, plutôt que d’y rechercher une progression, une évolution « indispensable » vers le mieux.
On a bien compris que j’ai un penchant contradictoire envers ce système de la « rentrée », qui d’un côté bien sûr valorise l’engagement, le travail et le mérite, mais de l’autre côté, entraîne le consentement à l’oubli, à la disparition précoce des livres des librairies et des réseaux de vente. Le bouquin devient livre pour une parfois fulgurante saison pour redevenir trop tôt bouquin.
Je me suis donc donné le but de lire tous les « précédents » de « La distribution des lumières » et j’ai commencé par le premier, le livre d’exorde, « Moutarde douce ».
Dix ans exactement se sont écoulés. En prenant ce livre dans mes mains, j’ai dû me souvenir de cette année 2001, proche ou lointaine selon l’importance des mémoires que ce moment de notre vie nous relance. J’étais venu alors en France en touriste, j’étais hébergé près des amis à Paris, rue Keller ; maintenant j’y habite depuis quatre ans, et je commence à en connaître l’esprit. L’esprit qui ne fait qu’un avec cette langue charmante et parfois difficile. Dix ans de ma vie… dix ans de la vie d’une jeune écrivaine.
Mais pourquoi me suis-je arrêté sur cette question du temps ? Mais évidemment parce que ce premier livre de Stéphanie Hochet est un beau livre. Un livre qui pousse le lecteur à réfléchir, à se plonger dans des rêveries utiles, à comprendre le monde autour de lui et soi-même.
Je songe en particulier aux journées parisiennes, qui s’écoulent rapides, inexorables parmi des humains comme nous toujours en quête de quelque chose de qu’ils n’ont pas — ou pas encore — atteint. Je réfléchis sur la difficulté de briser la glace des rapports avec nos proches, de toutes ces façons de nous dévisager qui cachent parfois l’indulgence, ou la perplexité, ou la peur, ou encore la concentration sur soi. Je ne peux pas dire qu’il y a trente ou trente-cinq ans la société humaine était le paradis en terre. À l’époque où Stéphanie Hochet naissait, on parlait déjà beaucoup d’aliénation et des dommages, qu’une technologie aveugle nous aurait apportés. Mais peut-être grâce à l’absence de téléphones mobiles et d’internet, on était obligés de se chercher « physiquement ». Donc le « physique » qui s’engageait dans les rencontres entre humains ce n’était pas seulement le « rapport physique », voire amoureux, ou sexuel qu’il nous resterait aujourd’hui comme unique possibilité, après ce crescendo de « rapports virtuels ». Je me souviens, par exemple, qu’on plaisantait, entre copains, de « l’amour vertical », c’est-à-dire de l’amour des couples sans abri, qui se déplaçaient en discutant dans les villes et les jardins, qui rarement s’asseyaient sur les bancs publics pour s’embrasser et se chérir. « L’amour horizontal » c’était notre chimère, longuement rêvée et longuement vécue, au moment donné. Maintenant, on pourrait dire que même l’amour n’existe plus, que son mystère est en train de disparaître. Une époque dure et difficile, cela est sûr.
« Moutarde douce » ou moutarde « dure » ? Voilà la petite question que Sonia Rossinante, dans ce livre très intrigant, propose à Marc Schwerin, jeune écrivain qui a déjà écrit, en 1996-97, les sept livres de succès que Stéphanie Hochet a écrits maintenant. Il y a aussi avec cela, dans ce livre, une autre question sous-entendue : l’écriture doit-elle représenter la vie tout court, avec sa violence, ses mensonges, ses accords de pouvoir, ces alliances pour le bien ou pour le mal ? Ou bien, doit-elle entraîner le lecteur dans une évasion agréable, dans les mystères de l’histoire d’une seule vie ?
Allons voir. Le livre de Stéphanie Hochet est très bien structuré. Le choix du roman épistolaire, qui veut représenter la multitude des voix et des points de vue qui tourmentent notre quotidien jusqu’à le combler, se marie très efficacement à une façon très originale de rechercher « une » vérité — ou « la » vérité — et d’y emmener le lecteur : on dirait le Sherlock Holmes de Conan Doyle ou le Docteur Jeckill de Stevenson qui se rencontrent avec André Gide.
D’ailleurs, on connaît la biographie de Stéphanie Hochet, qui a vécu une importante expérience en Angleterre dont elle a beaucoup ressenti, surtout dans ce premier livre. Un dualisme en fait s’installe entre la doublure du personnage masculin, Marc Schwerin avec son ami-frère Mustapha et celle du personnage féminin, Sonia, qui a son double en Odette Heimer. Ce dualisme, qui trouve son contrepoint dans la rapsodie des voix multiples de lecteurs et lectrices qui continuent à exprimer des jugements même après le dénouement de l’histoire, se retrouvera aussi développé et de plus en plus conscient, dans les deux derniers livres de Stéphanie Hochet.
Mais ici, dans « Moutarde douce », le message est déjà fort. Le contexte c’est-à-dire un repère culturel et politique clair, évident est en train de disparaître. Du moins, la période entre les deux siècles se présente dépourvue d’idéaux et de certitudes. La société est de plus en plus fragmentée, tandis que survivent encore quelques institutions, quelques règles extrêmes parmi lesquelles le livre semble-t-il représenter un pilier primordial. Ici, à Paris, les personnages se cherchent et se jugent de façon très grossière. Ça suffit de ne pas répondre à une lettre ni au téléphone. C’est un monde où l’on peut très bien éviter de se rencontrer. Cependant à travers leurs lettres Sonia et Odette, avec leurs personnalités opposées, ont le pouvoir enfin de serrer leur cible et victime désignée dans un étau. Un étau virtuel ou un étau réel ?
C’est là la véritable question qui en entraîne une autre : quel rapport y a-t-il entre l’amour — ce besoin basique de nous mélanger avec nos semblables — et le désir d’un écrivain « d’entrer » officiellement dans le monde de la littérature, avant de participer à ses successives « rentrées » ?
Une première réponse est dans la caractérisation du personnage principal, Marc Schwerin. Il s’exprime toujours en première personne. Car, pour vraiment exister, il a toujours besoin des autres « je » qui le recouvrent d’attentions épistolaires. C’est un homme qui se révèle en ronde-bosse, puis se peint dans le « vers du nez » — lorsqu’il écrit son sensationnel livre-vérité au titre homonyme — ou bien se cache dans un privé où même le lecteur n’a aucune envie d’entrer. C’est un homme qui se transforme, ou bien un écrivain sage aux deux visages : la facette extérieure n’étant qu’un miroir sur lequel toute provocation se répercute ; la facette intérieure, seulement une certaine Camille peut vraiment la connaître (Camille est l’unique personnage, dans ce roman bruyant de voix, qui n’ait pas le droit de parole, comme l’Anna Lussing de « La distribution des lumières »).

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Et voilà la réponse finale aux questions qu’un lecteur comme moi a pu avancer : la provocation, voire la contestation est l’indispensable moteur pour donner le réveil à ce monde conformiste et distrait et surtout bien serré dans ses convictions qui est le monde littéraire. Une provocation basée évidemment sur une connaissance profonde de cette constellation très compliquée. La conviction de Sonia Rossinante d’avoir tout compris — elle aussi imprégnée, comme Stéphanie Hochet, de la culture anglo-saxonne —, conviction qui l’emmène à aimer terriblement celui qui est devenu sa cible, est peut-être une force positive. Une force qui l’aidera enfin à atteindre son but littéraire, tandis que l’écrivain affirmé survivra, grâce aux provocations qu’il a su métaboliser et transformer en un livre qui deviendra un « best-seller ».
J’ai enfin retrouvé une cohérence formidable, et même une prévoyance qui est dans ce premier livre et se retrouve encore dans le dernier. Cohérence de sujet — toujours une lutte toujours une cible — et cohérence de style. À propos de style, j’ai retrouvé dans « Moutarde douce » le même suspense créé par la langue que les livres suivants. Stéphanie Hochet, comme Arianne, choisit toujours de petits mots à part – anciens, littéraires, argotiques ou parfois inventés — qu’elle dépose sur notre route de lecteurs comme des cailloux blancs, qui nous aident, dans la nuit sombre et dangereuse où nous nous sommes librement aventurés, à trouver la sortie du labyrinthe.

Giovanni Merloni

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P.-S. Je voudrais ajouter quelques mots sur les « nouvelles correspondances » à cartes découvertes qui ont fait de « facebook », à présent, un miroir diabolique de nos souffrances solitaires qui ressemblent tellement à celles que Stéfanie Hochet écrivait quand « facebook » n’existait pas encore. La solitude et le besoin d’en sortir avec une reconnaissance convenable sont encore le sujet primordial de tout rapport humain, réel ou virtuel. Malheureusement, il faut commencer par le virtuel, s’entêter dans notre idée fixe…

G.M.

« Bonjour, Anne », un livre de Pierrette Fleutiaux consacré à Anne Philipe

19 dimanche Avr 2015

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Pierrette Fleutiaux

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« Bonjour, Anne », un livre de Pierrette Fleutiaux consacré à Anne Philipe
Actes Sud 2010.

On dit « bonjour » tous les jours à beaucoup de monde. Mais il y a un « bonjour » spécial, que chaque être amoureux est ravi de dire à la personne aimée au moment du réveil. Il (ou elle) est surtout heureux (ou heureuse) de partager ce réveil, de se pencher sur quelqu’un qui « vit encore ». En disant « Bonjour, Anne » Pierrette Fleutiaux imagine de parler « à son Anne à soi », comme on parlerait avec quelqu’un qui existe dans le même présent. [Le titre « Bonjour, Anne » nous rappelle aussi le chef d’œuvre de Françoise Sagan, « Bonjour tristesse », publié en 1954 par Juillard, la maison d’édition où Anne travaillait.] Réussira alors ce livre – chronique exacte et romanesque ou plutôt roman tout court – dans son parcours complexe et aussi risqué, à redonner la vie à Anne Philipe, la prolongeant dans le présent ? Cette vie est occultée maintenant par les couches boueuses des actualités successives et mise à l’écart par les changements historiques et les transmutations structurelles engendrées de la globalisation médiatique. Cependant, Anne Philipe a été un personnage de premier plan en France jusqu’à sa mort, en 1990. Ethnologue, écrivaine et éditrice, elle fut aussi la femme de Gérard Philipe, le plus grand acteur français dans les années 50 — qui ne se souvient pas de « Fanfan La Tulipe » ? Mais elle eut la force et la constance de suivre son parcours — autonome et original — avant, pendant et après son heureux et douloureux mariage. D’ailleurs, comme nous a appris Pierrette Fleutiaux, Anne Philipe disait souvent, en citant Spinoza, que « la tristesse est le passage de l’homme d’une plus grande à une moindre perfection » et qu’il faut donc « s’efforcer de vivre avec élégance », toujours, parce que l’essentiel c’est « d’être soi, le plus possible ». Quel était-il, au fond, cet « être soi » d’Anne Philipe ? Dès les premiers mots de ce livre courageux, Pierrette Fleutiaux déclare son amitié sans réserve envers cette femme qui n’a pas eu le seul mérite d’approuver son premier manuscrit  (« Histoire de la chauve-souris », 1975) — en lui écrivant simplement, « J’aime » — et de la lancer dans le monde des livres. Anne Philipe ne s’est pas bornée non plus au rôle de guide bienveillant et de maître attentif. Elle fut une figure exemplaire, unique. Une figure exemplaire pour Marguerite, la jeune écrivaine qui joue le rôle de Pierrette Fleutiaux dès son séjour aux États-Unis jusqu’à la fin des années quatre-vingt, un personnage vis-à-vis duquel la Pierrette Fleutiaux d’aujourd’hui se sentirait désormais détachée. Exemplaire aussi pour un vaste univers de lecteurs — aujourd’hui presque disparu —, qui à son temps avait vivement apprécié le style d’Anne Philipe, sa discrétion et honnêteté intellectuelle, qui sont peut-être les raisons profondes de son oubli actuel. À partir de sa formation d’ethnologue et voyageuse hardie (« Caravanes d’Asie », 1955 ; « Promenade à Xian », 1980) et de son ouverture très rare envers les autres, Anne a été une écrivaine libre, qui a su garder son équilibre et, en même temps, vivre et exprimer ses sentiments et ses passions, trouvant toujours les mots justes pour parler de l’amour et de la mort (non seulement dans « Le temps d’un soupir », 1963, son grand roman du deuil, mais aussi dans les romans successifs : « Les Rendez-vous de la colline », 1966 ; « Ici, là-bas, ailleurs », 1974 ; « Roman interrompu », 1991). Mais Anne Philipe n’a pas été seulement une femme aux multiples talents. Elle a été aussi un personnage discret, au fond solitaire, presque indifférent au succès personnel, qui a beaucoup donné. Elle s’est toujours engagée pour soutenir ceux qu’elle estimait. Là aussi elle avait un grand talent. Vingt ans après la mort d’Anne, Pierrette Fleutiaux est finalement prête à parler de cette femme exemplaire, exceptionnelle. Elle veut lui adresser un hommage qui puisse servir aux générations futures. Dans les pages émouvantes de ce livre — à lire d’un souffle, à relire attentivement et à consulter de temps en temps, pour toutes ces informations moins intéressantes sur les faits que sur les personnages et l’atmosphère qu’on respirait à Paris et au sud de la France en ces années perdues —, Pierrette Fleutiaux tombe parfois dans le pessimisme : tout va finir, mourir, disparaître, d’abord l’actualité des années 50, 60, 70… Elle dit plusieurs fois qu’Anne Philipe a disparu à jamais dans ce néant. Mais elle fait cet effort extraordinaire de lui rendre hommage en la rappelant aux lecteurs et à soi-même, en reconstruisant son image, son portrait « accompli », sa voix, sa figure, son esprit, son âme. Donc, cet effort, qui nous engage, qui nous emporte, est une chose possible. C’est surtout une chose nécessaire, car la voix d’Anne Philipe peut nous parler encore, en nous communiant des émotions à la valeur universelle. Mais le but est quand même ambitieux, Pierrette Fleutiaux le sait bien. Elle maîtrise désormais tous les instruments pour une écriture appropriée à ce but. Elle a aussi l’autorité pour proposer la récupération du « bien culturel Anne Philipe », qui risque vraiment d’être définitivement perdu. Mais… il ne suffit pas de donner à cette écrivaine morte une bonne adresse pour se faire publier à nouveau. Il faut l’accompagner. Il ne suffit pas non plus de l’accompagner, d’ailleurs. Il faut s’occuper d’elle, lui donner des conseils, se mêler dans tout ce qui peut se passer après. C’est exactement ce que Anne Philipe a fait pour Marguerite-Pierrette à la moitié des années soixante-dix. Donc, Pierrette Fleutiaux comprend qu’il faut se mettre personnellement en jeu. De là une véritable invention narrative. Trois personnages sont appelés à se raconter ou à se laisser raconter : Anne Philipe, bien sûr ; mais avec elle Marguerite (Pierrette du vivant d’Anne) devra agir. Et ici, dans le présent, obligé à tout revivre et maîtriser dans un juste effet de perspective, la Pierrette d’aujourd’hui, l’écrivaine qui a finalement achevé le long livre qui l’inquiétait (« Nous sommes éternels », 1990) et qu’elle envoyait à Anne sans en recevoir une réponse, la Pierrette Fleutiaux qui a obtenu avec ce livre le Prix Femina 1990 et qui, même en écrivant et publiant de nouveaux livres de plus en plus beaux, reste en équilibre avec le monde, dont elle connaît désormais le côté vain et illusoire. Il ne faut pas trop croire au succès, mais il faut toujours se souvenir de ceux qui nous ont ouvert une porte : au fond de ce livre riche de suggestions, c’est surtout cela qu’on ressent. Et je crois que la grande reconnaissance de Pierrette envers Anne peut se synthétiser dans ce modèle de vie qu’Anne a donnée en cadeau à Pierrette, comme un témoin dans une course : humilité et générosité. Deux choses très rares que l’amour contient en soi. Et c’est par un acte d’amour que la littérature, le théâtre et le cinéma peuvent faire le miracle de faire revivre et rendre parfois éternel un personnage disparu. L’auteure de « Bonjour, Anne » a vécu à côté d’Anne Philipe pendant plusieurs années, elle peut donc raconter beaucoup de choses qui nous aident à la « voir », à en comprendre la valeur. Mais Pierrette Fleutiaux veut qu’on arrive au « véritable » portrait de cette femme « parfaitement accomplie » qui, à cause aussi de la différence d’âge, ne lui a pas ouvert complètement son cœur. Elle-même veut la connaître mieux. C’est bien là la vraie raison de cette recherche, de l’hommage qu’elle nous confie à la fin de son très beau livre. : « Ce que j’aimerais, c’est vous retrouver aujourd’hui… pour être à l’égalité, nos âges devenus semblables, et vous parler comme je n’ai jamais pu vraiment le faire ». Une véritable réciprocité est donc à la base de ce livre : s’il n’y avait eu Anne Philipe, Marguerite (Pierrette jeune) ne serait peut-être pas devenue, une écrivaine reconnue en France et ailleurs. Maintenant, vingt ans sont passés après la mort d’Anne. Pierrette, ayant à peu près l’âge qu’Anne avait le jour de leur connaissance, s’engage dans l’entreprise de lui redonner la vie et avec la vie, la gloire qu’elle mérite. Cette dette de reconnaissance envers Anne, qui impose à Pierrette de s’exposer, de se mettre en jeu, de parler de soi, c’est le même mécanisme qui a lié Dante à Virgile, ou Montaigne à La Boétie. Virgile emmène Dante dans l’Enfer et dans le Purgatoire, il est son guide dans le voyage dans le passé où Dante retrouvera le sens de sa vie, de ses idéaux et de sa foi. Le voyage de Pierrette — dans son passé et dans les morceaux de la vie d’Anne qu’elle a pu reconstruire – est aussi une recherche de soi, une prise de conscience et, en même temps, le miracle de recréer la vie. Et ce miracle, évidemment, comme dans les exemples du passé, jaillit de la dialectique, du « dialogue entre-deux ». Montaigne, de son côté, exalte la valeur de l’amitié avec La Boétie pour préparer soi-même et ses contemporains à la première autobiographie de l’histoire littéraire. : « Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » Plusieurs fois, dans ce beau livre on lit des phrases qu’on pourrait reconduire à ce que dit Montaigne : « parce que c’était elle ; parce que c’était moi. »

002_buongiorno anne002 180 À partir de cette base, se fondant sur cette structure de la mémoire qui alterne les souvenirs récents aux faits plus lointains, Pierrette Fleutiaux, transformée à sa fois en Virgile ou Montaigne, nous emmène dans une histoire de plus en plus fascinante et émotionnante qui se développe selon un flux unitaire de la narration. Les vacances d’été à Ramatuelle, par exemple, sont situées à moitié du livre, comme une pause entre plusieurs événements qui nous touchent, nous angoissent ou nous font assez comprendre de ce qui se passe dans un certain passé, ou dans le monde de la littérature, dans les maisons d’édition, et cetera. « Bonjour, Anne » est un livre qu’on ne peut trop facilement raconter — et c’est là aussi une de ses grandes qualités. Il va largement au-delà de tout portrait littéraire. Je connais beaucoup d’écrivains qui ont connu dans leur vie de gens de talent et de génie, des personnalités extraordinaires que la vie ou l’histoire ont abandonnées à l’oubli. S’ils avaient fait, même en petite partie, ce que Pierrette Fleutiaux a fait pour la mémoire d’Anne Philipe, notre petit monde aurait fait un grand pas en avant ; la littérature cesserait d’être une consolation pure et simple devant la solitude et la mort. On a de plus en plus besoin de sortir du virtuel et de ces fausses fictions ou tristes photographies – violentes et minimalistes – de tragédies autour de nous, qu’on nous dit inévitables et qu’on nous oblige à accepter. À côté des mémoires douloureuses, nécessaires – il ne faut surtout pas oublier ! –, nous avons besoin de mémoires positives, heureuses : des hommes et des femmes qui — grâce à leur intelligence et talent, à leur conduite sage, équilibrée, généreuse — ont réussi à faire prévaloir sur les maux du monde une vision positive de la vie. Ils se sont efforcés, comme nous dit Anne Philipe, avec sa simplicité touchante, « de vivre avec élégance, toujours, parce que l’essentiel c’est d’être soi le plus possible ». Et toute reconstruction « créatrice » de cette humanité bienveillante est beaucoup plus qu’une mémoire tirée des livres et des journaux. Cela a fait pour nous aujourd’hui Pierrette Fleutiaux, avec sa force tranquille.

Giovanni Merloni

TEXTE TRADUIT EN ITALIEN

Voyage dans la langue du père, un texte captivant de Barnabé Laye II/II

17 vendredi Avr 2015

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Barnabé Laye

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Voyage dans la langue du père, un texte captivant de Barnabé Laye II/II

« Père, Mère, Pays, Cocotier, Calebasse, Lagune, Savane, Femme… », voilà des mots qui se retrouvent souvent, très souvent chez « Une femme dans la lumière de l’aube », le roman d’exorde de Barnabé Laye dont j’ai amorcé hier un rapide reportage.
Un roman consacré à la femme, donc à toutes les femmes. Un roman dédié en réalité à une seule femme, la mère. Une femme de quelque façon ressuscitée et réincarnée en une autre femme prénommée Germaine.
Mais, comme on a déjà pu l’entendre, l’immense charme de Germaine consiste dans son « rôle charismatique » à l’intérieur d’une communauté fort liée aux traditions où le respect entre les humains est reconnu comme le plus important des trésors.
Ce roman est aussi celui de la responsabilité du nom, de l’héritage d’un devoir parfois embarrassant et terriblement exigeant : celui de « continuer » ce que le père a pu faire de bien dans le monde au cours de sa vie. Le devoir de ressembler au père…

« Un soir s’en est allé un enfant du lignage. Un soir s’en est allé un enfant, de l’autre côté de l’océan. Un sacrifice. Un holocauste. C’est l’époque qui veut ça…
…Alors mon père s’en est allé de l’autre côté de la mer. Premier garçon d’une famille de treize enfants, il n’eût pas été convenable que l’on désignât quelqu’un d’autre. » (page 21)

Comme j’avais écrit hier, j’ai ressenti fortement cette « affinité du chapeau et du père » entre Barnabé Laye et moi. Mais, il n’y a pas que cela. Il y a aussi le tiraillement, parfois déchirant, entre la poésie et la narration — sommes-nous davantage des poètes ou alors des narrateurs ? —, s’ajoutant à la recherche constante d’un flux qui soit affabulation, flux de la mémoire, flux de la pensée, rêverie, mais aussi clarté cartésienne, tandis que notre éducation sévère nous impose des ingrédients indispensables : la rigueur, la logique et la cohérence entre les actes (en ces cas-ci, les écrits) et les paroles (les mots que nous utilisons pour nous frayer un chemin dans la vie)…

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

Dans ce premier roman de Barnabé Laye, on ne pourrait pas distinguer où finit la poésie pour laisser la place au roman et vice versa :

« La femme, c’est la terre, c’est l’arbre, c’est le ventre où vient dormir les soirs de pleine lune l’esprit du pays » (page 12)

Mais ensuite, dans les oeuvres plus mûres, les deux expressions deviennent plus autonomes, tout en restant liées, comme deux soeurs affectionnées.
Il est d’ailleurs inévitable que la poésie se radicalise, qu’elle se cale de plus en plus dans une forme spécifique. Ce n’est pas le même langage et rarement des écrivains-poètes ont le même équilibre et la même maîtrise de Victor Hugo en passant du roman au sonnet (ou à l’ode) et vice versa.
Je pourrais faire une longue liste de poètes adorés qui n’ont pas eu la même désinvolture d’Hugo. Le Zibaldone de Leopardi, par exemple, quoique merveilleux, est très lourd pour un lecteur de romans, tandis que ses Canti sont légers, parfaitement coulants de la bouche qui les profère à l’oreille qui les entend. Le même discours s’adapte parfaitement à Ugo Foscolo, à Baudelaire, à Cesare Pavese. En vérité, les Ultime lettere di Jacopo Ortis, tout comme le Spleen de Paris ou La bella estate ce sont de la première page jusqu’à la dernière des poèmes en prose.
J’ai d’ailleurs fort admiré la démarche de Àlvaro Mutis, reconnu comme un des plus grands poètes de l’Amérique du Sud, qui a « réécrit » en prose ses romans courts — centrés sur la figure de Maqroll le Gabier, son personnage charismatique — à partir des textes qu’il avait déjà exploités dans une épopée poétique.
La plupart des romans écrits par des poètes sont forcément courts. Ceux de Mutis comme ceux de Baudelaire, Foscolo, Pavese, et cetera.
Il y a d’ailleurs des écrivains à l’écriture extrêmement poétique comme Antoine de Saint-Exupéry ou Gabriel Garcia Marquez, bien sûr sous l’emprise de personnalités différentes et de civilisations différentes. Et Saint-Exupéry, quant à lui, n’était-il pas un pilote, un grand voyageur, fasciné par ces mêmes mondes lointains au-delà de l’océan d’où jaillit comme fontaine d’eau pure et sauvage l’affabulation luxuriante des auteurs latino-américains ?
Y a-t-il un rapport strict entre la poésie et l’affabulation, cette forme de narration basée éminemment sur l’expression orale, qui se perd parfois dans les mille pistes des dialectes… tandis que dans le cas des auteurs de langue espagnole et portugaise elle parvient à briser l’écran, à traverser les océans d’une part et de l’autre ?
Oui, il y a un rapport sinon une identification.

« …le soir descend en rideau de plus en plus sombre et je marche comme un étranger, dans la rumeur assourdie de la ville, au milieu de ces gens, au milieu des vélos qui bringuebalent et se dandinent, mulets à deux roues portant l’homme sur la selle, la femme en amazone et, sur le porte-bagages, un grand panier de lattes de palmier, comme un ventre rond. Une forte odeur d’épices et la poussière… » (page 14)

Avec ce « voyage dans le pays du père » de Barnabé Laye cette identification entre la poésie et l’affabulation trouve sa source primordiale : la langue. La langue de son pays, qu’il a assimilé à travers les rêveries du « père-mère » et cette répétition de mots magiques : « Père, Mère, Pays, Cocotier, Calebasse, Lagune, Savane, Femme… »

« Germaine dit : c’est la concession, ses deux frères, un cousin et le vieil oncle y habitent, chacun chez soi, avec les épouses, les gosses, les neveux et les nièces, les chiens et les chats et même un âne qui rêve à l’ombre et que taquinent les gamins. » (page 23)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

La langue maternelle ne peut pas s’effacer de l’esprit rêveur de Barnabé Laye, comme il est impossible que s’effacent de la mémoire et du geste de Ghani Alani, par exemple, les caractères d’une calligraphie millénaire.
La langue du pays ne peut pas s’effacer… D’autant plus si cette langue ne se condamne pas à l’isolement dialectal, si elle trouve sa force dans la mise en valeur des traditions, des histoires, des fables.
Pour faire ressortir de toute son évidence l’importance de ce trésor de la langue vivante, Barnabé Laye a voulu nous faire vivre son drame le plus profond et caché. Celui de la perte graduelle du contact avec le pays lointain.
Au fur et à mesure de la disparition des personnes plus proches, on se détache des lieux, on a de moins en moins envie de s’y rendre. Mais justement, la musique envoûtante de la voix du père nous aidera à panser toutes les blessures…

« — Comment t’appelles-tu ? dit-elle dans un long soupir. Ça se voit, tu n’es pas du coin… De toute façon, ils sont obligés de nous relâcher… Il faut faire de la place pour ceux qu’ils vont embarquer aujourd’hui. C’est comme ça. Ils ont l’impression de travailler. Pendant ce temps, le chauffeur de l’accident court toujours… » (page 18)
« Elle m’a dit : Mon nom est Germaine, mais tout le monde m’appelle Tati Germaine, par politesse, eu égard pour mon âge. Elle dit : elle aurait pu être ma mère, donc elle pourrait être ma tante. Et puis un nom, c’est magique, le raccourci d’une destinée, c’est une projection dans le futur, le nom est à chaque instant ce que l’on devient… » (page 19)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

La voix du père est d’ailleurs la pointe d’un iceberg identitaire, auquel nous devons la force et la beauté de ce roman. Un roman qui résiste au temps en vertu de sa poésie et de sa narration prodigieuse.

« Tu vois… petit… c’est une fumée, c’est tout. Tu comprends, rien qu’une fumée. Le temps d’exister, et plus rien. Elle retourne à l’air, se dilue, elle est lavée par l’air et il n’y a plus de fumée. Elle est cendre que la terre reprend et malaxe. L’homme… cendre et terre à jamais… Tu comprends ? » (page 21)

Barnabé Laye est donc une figure majeure pour sa faculté de transformer la langue populaire, évocatrice et riche d’affabulations, en véritable langue littéraire.
Il suffit de citer les « livres frères » de « Une femme dans la lumière de l’aube », par exemple « Le radeau de pierre » de José Saramago, ou alors « Ilona arrive avec la pluie » de Àlvaro Mutis.

« Un bruit soudain. Quelqu’un heurte à la porte. Dans l’embrasure apparaît le visage poivre et sel du vieil oncle.
— Oh ! je vous dérange… Ce n’est pas urgent. Je reviendrai demain.
Il fit volte-face et son œil droit décrivit un demi-cercle éclair. Avant de refermer la porte, il écrasa à plate semelle un cancrelat qui rêvait sur le carrelage. Le battant claqua dans un bruit de gifle sèche et le silence s’installa debout comme une statue de bronze.
Germaine se détacha et laissa tomber :
— Après tout, tant pis.
…Puis elle se mit à rire d’un rire nerveux, bref, saccadé. Pour conjurer la fièvre, pour se protéger du mauvais œil, pour bander l’œil du vieil oncle, ce point d’interrogation au ventre du soupçon. Elle rit encore, rire humide comme une éponge pour effacer le trouble secret que vient d’éveil le le jeune homme à califourchon sur ses genoux. » (pages 45-47)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

Il est clair et certain qu’il y a un lien, une grande affinité d’esprit et de style entre le patrimoine expressif que Barnabé Laye hérite de son pays natal, qu’il transforme en un monde narratif tout à fait original et celui qu’on retrouve partout chez les auteurs de l’Amérique latine. D’ailleurs, il y a une impressionnante coïncidence, quant à la latitude terrestre, entre le Bénin de Barnabé Laye et les pays entre Chili, Colombie et Cuba. Il faut savoir aussi que Barnabé Laye avait écrit, avant ce roman, en 1985, un livre consacré à « La cuisine antillaise et africaine »…

« Le jour maintenant marchait à notre rencontre, la route traversait les plantations de palmiers nains alignés comme des sculptures végétales, leurs larges palmes vertes présentaient vers le soleil encore pâle des grappes de noix rouge et or. Un peu plus tard, une odeur de vase, de crevettes séchés, les marécages venaient à nous, faisant frissonner leurs cheveux de roseaux et de bambou, la mangrove aux arbres géants dormait encore d’un sommeil de palétuvier.
Soudain, un sifflement strident. Une lumière violente projetée sur le camion depuis les bas-côtés surprit le chauffeur… » (page 65)

La culture afro-cubaine ou afro-américaine, qu’on évoque pour nombreuses formes de musique « révolutionnaire », est d’ailleurs une culture reconnue — parallèle vis-à-vis de la littérature européenne, française en particulier — que j’aime et partage énormément, tout en la reconnaissant différente et parfois antagoniste par rapport au modèle européen.

« La maison va et vient au rythme des messagers, des annonciateurs, elle va de nouvelle en nouvelle. Et puis, las de tout cela, de tant parler, de tant écouter, las de pleurer — rire pour ne pas s’inquiéter —, chacun s’en retourne au point zéro de sa misère, de sa solitude… Le crépuscule couvre lentement les rumeurs de la ville, verrouille l’angoisse fermée des portes et des fenêtres et les loupiotes vacillantes s’allument une à une dans les demeures pour chasser la peur de la nuit. » (pages 52-53)

Dans un de ses interview, Barnabé Laye semble se dérober à toute parenté poétique et littéraire. Quitte à déclarer l’importance de la sincérité de l’expression :

« Après avoir lu le roman du Sud-Africain Alan Paton, « Pleure, ô pays bien-aimé », j’ai refermé le livre, complètement bouleversé, comme si je venais d’avoir une révélation… Je me suis dit : C’est cela qu’il faut faire, écrire dans une langue simple et dépouillée ; laisser la musique des mots épouser l’ardeur des sentiments ; traduire la fragilité des existences et la détresse au cœur de l’homme… J’avais quinze ans. Peu de temps après, j’ai dit à mon père que je voulais être écrivain. Il m’a répondu, un peu gêné : Mon fils, ce n’est pas un métier pour un Noir, ce n’est pas un métier pour nous. J’ai toujours obéi à mon père que je considère comme un des hommes les plus intelligents que j’ai jamais rencontré… Alors, j’ai choisi de devenir médecin comme mon oncle maternel que mon père admirait et citait en exemple. En lui annonçant mon choix, mon père me dit à l’oreille, comme une confidence : Et puis, ton oncle, lui, il change de voiture tous les deux ans et il est marié à la plus belle femme du pays ! avant de s’en aller en riant dans sa barbiche. Par ailleurs, pour des raisons que je ne saurais expliquer, je trouvais que la médecine était un métier très… poétique. »

Je crois pourtant qu’il y a objectivement un extraordinaire rapprochement de style, voire de façon de voir le roman et la vie, entre Barnabé Laye et ses contemporains — aînés ou cadets — d’au-delà de l’océan. C’est une piste qu’on devrait fouiller, d’abord pour éviter un classement de ce roman, original et sincère, à l’intérieur d’autres genres de livres suivant l’actualité. Ces livres peuvent être considérés comme importants pour leur intérêt politique ou de témoignage, mais rarement ils ont aussi un véritable intérêt littéraire.
C’est un peu revenir à ma petite (et unique) critique initiale au titre et, surtout, à cette couverture « publicitaire » qui pénalise beaucoup, à mon avis, la portée universelle de « Une femme dans la lumière de l’aube ».

Giovanni Merloni

Le roman de Germaine, un texte prémonitoire de Barnabé Laye I/II

16 jeudi Avr 2015

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Barnabé Laye

001_laye 1 seghers001 180 Le roman de Germaine, un texte prémoni-toire de Barnabé Laye I/II

« Une femme dans la lumière de l’aube » de Barnabé Laye est un livre profond et juste, dont le message moral et humain va bien au-delà de cette image du titre…. Une image élégante, mais assez « légère », à mon avis, par rapport à la valeur poétique ainsi qu’au contenu réel du roman.
D’ailleurs, cette « femme » évoquée s’appelle Germaine. Guide charismatique tout au long du « voyage dans le pays du père », elle n’est pas du tout une femme quelconque.
(Ce livre aurait d’ailleurs mérité une couverture plus sobre et moins envahissante. Mais j’expliquerai après, avec mon enthousiasme, les raisons de cette toute petite observation…)

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L’année dernière, j’avais assisté, près de l’Espace Mompezat (siège de l’Association des Poètes français) à la lecture, qui m’avait touché, du recueil de poèmes « Par temps de doute et d’immobile silence » de Barnabé Laye ayant comme thème la nostalgie du pays natal et protagoniste absolu le Nil. J’avais même cru que ce poète était égyptien, tellement intense et dramatique, dans l’assistance, résonnait la voix de Claire Dutrey en train de dire ses vers par cœur.
Barnabé Laye est né à Porto-Novo dans le Bénin (1), ce petit pays traditionnellement lié à la France qui s’accoude sur le Corne d’Afrique tout en gardant à son intérieur d’énormes trésors de beauté artistique et naturelle.
D’ailleurs le Nil — cette longue cravate d’eau bénéfique venant du cœur du continent africain pour se jeter d’un air hautain et solennel dans la Méditerranée — représente pour notre Auteur une deuxième patrie africaine, un point de repère de l’espérance.

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Ensuite, j’avais lu quelques-unes de ses poésies, en y découvrant une grande force et cohérence. Une expression assez simple, très proche de la langue parlée, illuminée d’ailleurs par des éclats d’originalité absolue. Mais je ne savais encore rien de cet homme au chapeau, très gentil et toujours souriant, que j’entendais lire ses poèmes d’une voix envoûtante et persuasive… la voix d’un père, d’un guide qui assume ses responsabilités avec un fatalisme joyeux… avec cette capacité de sortir du quotidien d’un instant à l’autre par le coup de queue d’un seul mot, d’une seule phrase remontée subitement à la mémoire…
Récemment, on s’est trouvés par hasard autour d’une table dînatoire et l’on a profité pour échanger sur plusieurs sujets. Ce fut d’ailleurs une rencontre entre deux hommes au chapeau, avec le même attachement fétichiste et fataliste à cet outil primordial.
Peut-être, le petit Borsalino a plané sur la tête de Barnabé de la même façon où le chapeau à la Indiana Jones est devenu indispensable pour moi. Comme mes lecteurs affectionnés le savent, mon penchant exagéré pour le chapeau vient surtout de l’image hiératique de mon grand-père paternel — dont j’ai trouvé rarement des photos tête nue —, tandis que « Père » est le premier mot-clé qui affleure aux lèvres lorsqu’on s’aventure dans le monde poétique et romanesque de cet Auteur exceptionnel pour ne pas dire tout de suite Grand.

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À partir de cette « affinité de chapeaux », j’ai délibérément transformé notre rencontre conviviale en interview. Cela a fait déclencher mon engagement d’esquisser un portrait de Barnabé Laye à travers son œuvre. Je lui ai donc demandé de me parler de ses romans, plutôt que de sa vie.
Il a choisi son premier roman publié en 1988 par Seghers — « Une femme dans la lumière de l’aube » — très adapté au but de retracer le parcours d’une vie consacrée à la poésie et à la littérature.
La liste de ses publications est d’ailleurs assez longue. Des textes importants avaient déjà circulé en France avant ce roman. D’autres livres, dont deux romans, ont été publiés après.
Donc, je dois faire attention et le lecteur aussi. On n’a pas le droit de trancher un jugement ou même une impression à partir d’un seul livre, même s’il est peut-être le plus important de sa vie.
Oui, dans la tradition des patriarches, l’enfant aîné demeure pendant quelque temps le fils unique, celui qui nous cause la plupart des appréhensions et des surprises. Mais après, on s’affectionne aussi à l’enfant cadet, à la fille qui arrive en troisième devenant la coquine du père…
Et pourtant, fermant les yeux après la lecture de ce livre-aîné, j’ai le sentiment d’avoir touché à une œuvre vraiment exceptionnelle. Car je vois là-dedans une heureuse synthèse entre poésie et prose ainsi qu’entre les différentes âmes et formes expressives de cet Auteur prodigieux. Il me semble que cela représente déjà le pivot et le primordial point de repère des créations successives, même si la poésie jouera dans le temps un rôle de plus en plus autonome.

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Dans « Une femme dans la lumière de l’aube » — qu’on pourrait titrer aussi bien « Le roman de Germaine » —, on découvre en filigrane des faits et des circonstances de la vie de Barnabé Laye qui expliquent le rôle primordial que la poésie assume dans la création de sa prose évocatrice et fabuleuse qui ne déborde pourtant jamais d’une architecture narrative solide et cohérente.
D’abord, il y a l’événement crucial du changement brusque de ciel et de vie en 1961, à l’âge très jeune et délicat des 20 ans à peu près, quand Barnabé, ayant reporté le premier prix au bac français dans son lycée au Bénin, eut la chance de partir à Bordeaux pour y suivre ses cours universitaires à la faculté de Médecine, avant de s’installer, en 1971, définitivement à Paris.
Ce serait intéressant d’imaginer la double existence de ce jeune hématologue à la Pitié-Salpêtrière, qui profite de tous les petits intervalles pour écrire des poésies renouant, à travers elles, les fils coupés de sa destinée tout à fait spéciale.
Mais je préfère me plonger avec vous dans cette « odyssée » donnant lieu à une seconde naissance, destinée à remplacer son sentiment de déracinement et d’exclusion vis-à-vis de ses origines intimes…
Je vais donc remémorer dans ma tête les nombreux plans de cette narration « sans exclusion de coups », au rythme envoûtant et serré, où l’on évoque l’importance de la tradition orale et, en même temps, du dialogue intérieur.

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Comme on a pu bien comprendre, ce texte de Barnabé Laye jaillit spontanément, comme une cabale, des mots magiques et solennels du père.
Cependant, ce roman de l’amour du père pour son enfant, que celui-ci partage avec une dévotion sans bornes est aussi le roman de l’amour, aussi réciproque, entre la mère et le fils.
On dirait que ce voyage dans le pays du père est aussi le voyage où l’on espère de ressusciter la mère morte et de reconstruire, à travers elle, l’esprit et l’âme de la patrie.
Un véritable voyage à la « découverte de soi », où trois voix s’alternent et se mêlent dialectiquement :
— la voix du père, qui est aussi la voix du pays ;
— la voix de Germaine, cette femme charmante et charmeuse qui pourrait être une tante ;
— la voix intérieure du jeune protagoniste, qui incorpore en elle la voix et la figure invisible de la mère…

« C’est peut-être cela une mère, cette chose que je ne connais pas… …Ma mère est morte en couches. Les médecins n’y ont rien compris. C’est le cœur. C’est le cœur qui a lâché. L’amour de l’enfant a grandi dans ce cœur, il a grossi, au-delà de toute mesure. L’enfant attendu, après tant d’années de mariage…. Elle a pris l’enfant dans ses bras, l’a couché sur son ventre, l’a recouvert de ses mains et puis son cœur a explosé. Le cœur gros, trop gros, rempli de l’enfant. Et mon père, comme un arbre desséché, est devenu à la fois père et mère pour ce berceau blessé. Cela s’est passé, un soir de novembre, à Villacoublay… Certains soirs, je le sais, au sortir du bureau, il faisait le détour par le cimetière. Mais, de cela, il ne parlait pas. » (pages 24-25)

Pour fondre cette polyphonie en un seul train narratif, basé sur l’unité de l’espace et du temps, Barnabé Laye a dû évidemment recourir à la fiction et au renversement des rôles entre personnages réels et personnages imaginaires.
Dans cet esprit, l’Auteur projette certaines circonstances de son propre destin sur la figure du père tandis que le fils, protagoniste et narrateur à la première personne, serait né en France, à Villacoublay, dans la banlieue parisienne. Donc, au commencement de cette histoire, Celui-ci arrive en Afrique pour la première fois. Il a presque le même âge que l’auteur du roman lors de son décisif départ en France.
Ce renversement est d’ailleurs indispensable pour créer un pont vers les nouvelles générations, en évoquant le drame des gens originaires de pays lointains qui sont gâtés par un contexte fort évolué comme celui de la France, mais sont aussi confrontés au « devoir » de renouer leur lien identitaire avec leurs racines (2).
Bien sûr, il n’y a pas que ce devoir « rituel », imposé de l’extérieur, par quelqu’un qui ne nous connait pas et ne nous connaitra jamais.
Chacun de nous est spontanément sensible à l’hypothèse d’un retour idyllique aux origines, engendré par la nostalgie sincère de notre langue maternelle et de nos propres habitudes refoulées.
Barnabé Laye ressent vivement et intimement ce rappel du pays du père et de la mère.
Il éprouve toutefois un malaise, un poids psychologique, le sentiment d’une situation contradictoire, d’une déchirure qu’on ne guérira jamais.
Voilà pourquoi il décide d’envoyer le fils… à sa place. Car évidemment il n’est pas possible de renouer ce qui a été coupé, désormais. Revenir en arrière c’est une illusion et retourner sur le « lieu du délit » ce serait une faute encore plus grave.
Il décide alors de faire éclater les contradictions liées à l’impossibilité de « faire la navette » entre deux réalités étanches. D’autant plus que cette condition « d’éternel étranger », s’ajoutant aux drames familiaux, se traduit pour ce jeune homme inquiet en empêchement de vivre pleinement une vie normale.

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Dès la première page du roman, ce jeune homme noir se voit catapulté dans son pays d’origine, soudainement perturbé par une tentative de coup d’État et une répression tout à fait inattendue. À son drame personnel s’ajoute, sans transitions, la tragédie d’un pays qui subit de but en blanc une violente transformation l’effondrant dans la détresse et la peur :

« …dans les regards inquiets, les salutations dérident les rires figés : — Que le jour te soit bon. Attention au couvre-feu. — Que le jour te soit bon aussi. Couvre-toi bien, répond l’autre. Puis il lui prend la main et lui parle tout bas de ces choses qui ne peuvent se dire à voix d’homme, il y a eu une réunion secrète hier dans la nuit, tous les ministres étaient présents autour du grand patron, chacun armé jusqu’aux dents, la décision a été prise de frapper fort, de frapper les réactionnaires, tous les mous, les tièdes, les opposants, les étudiants, frapper tous ceux dont le silence et les yeux ne se peuvent supporter… Déjà deux mille cinq cents personnes arrêtées… Couvre-feu, couvre-toi, le frère ! » (page 58)

Au cours de cette « rapatriée » qu’il avait prévu tout à fait pacifique, il se trouve au contraire pris au piège jusqu’à perdre le nord et même à négliger son statut d’étudiant universitaire positivement installé dans une réalité fort équilibrée et progressive. Les événements externes le bouleversent, en l’empêchant de poursuivre le but primordial de sa visite en Afrique.
Heureusement, au beau milieu de cet égarement douloureux, une belle surprise éclate. Il rencontre Germaine et, à travers elle, la voix de la réalité. Une réalité extrêmement dure, mais aussi dense de découvertes et de saveurs.
Dès l’atterrissage de son avion, le jeune protagoniste avait été très mal accueilli par le pays longuement rêvé : on lui avait volé la valise avec tous ses documents, il était tombé dans un piège lors d’un accident de voiture, il était fini en prison.

« — Sujet de sexe masculin, âge 21 ans environ, arrivé d’Europe ce jour par le vol UTA 256, affirme venir dans le pays de son père pour la première fois… Devait loger chez son oncle, mais ce dernier a quitté la ville sans laisser d’adresse… Appréhendé pour vagabondage sur la voie publique et participation à attroupements non autorisés par le préfet de police… » (page 17)

Les perspectives deviennent sombres, jusqu’au moment où il rencontre une silhouette féminine qui lui adresse la parole.
D’une génération plus âgée que lui, Germaine adopte d’instinct le jeune homme l’entraînant dans sa petite communauté.
Elle partage avec bienveillance les souhaits de son hôte qui voudrait rencontrer son oncle quelque part dans le pays ainsi que son père. Mais la petite sérénité initiale, qui avait rempli de curiosité et d’embarras le jeune « étranger », est brusquement interrompue.
Dans une séquelle d’événements de plus en plus menaçants et inattendus, on apprend la mort de l’oncle politiquement engagé et on commence à endurer une crise qui se termine dans un invisible et pourtant évident coup d’État.
Bien tôt, Germaine aussi est menacée et doit quitter son quartier, abandonnant la ville près de la grande lagune.

« Le regard rieur du chauffeur rompt la monotonie des trois pensées parallèles qui vont chacune leur petit bonhomme de chemin… » (page 67)

La partie centrale du livre se déroule ensuite, sur le fond de l’angoisse et de la peur, avec la mise en valeur du charisme du personnage de Germaine, à l’origine une commerçante très vivante et populaire, qui évolue au fur et à mesure, se transformant en guide courageuse et, finalement, en véritable « mère Courage ».

« Au fur et à mesure que le véhicule monte, nous arrivant comme les échos de tam-tams chantants, des voix en chœur prennent corps telles des silhouettes sortant des brumes vers la lumière. »

Tandis que le paysage de ce coin d’Afrique particulièrement exubérant et beau est offusqué par l’escalade militaire et policière du premier ministre, Germaine — telle la femme de l’ophtalmologue de « Aveuglement » de José Saramago — se déplace dans le territoire avec son jeune protégé tout en lui faisant découvrir, en décalage, avec un esprit même gai et insouciant, les traditions des familles et des clans locaux lors d’événements comme des fiançailles, des guérisons et des enterrements.

« Le chauffeur accompagne des lèvres la trépidation de plus en plus distincte qui s’engouffre dans la cabine. Puis, un peu excité, il dit : — Il y a un tam-tam femelle qui fait l’amour… Oh oui ! C’est un tam-tam de peau d’agneau qui vient de Sakéta. Écoutez-moi ça, il y a de l’amour dans l’air, c’est un tam-tam de fiançailles… » (page 68) « Le chef de famille, le cousin Oladé… avait envoyé à Germaine une lettre pour la mander de venir aux fiançailles, cela fait plus d’un mois, la lettre n’est jamais arrivée à destination. Tout marche mal dans le pays. Mais Dieu est grand. Germaine est là, malgré tout. » (page 70)

Entre Germaine et le jeune homme se déclenche, en raison de la différence d’âge, un rapport assez chaste et platonique, jusqu’au moment clou du livre…
Pendant leurs excursions euphoriques et angoissées, la nouvelle éclate de la prochaine arrivée du père. Le jeune homme l’attend longuement à l’aéroport mais ne réussit pas à le rencontrer…
(Et dans ce vide de l’attente, le lecteur s’interroge : depuis combien de temps le fils n’avait-il plus revu le père ? Ce père qui lui avait fait de père et de mère en lui inculquant la voix profonde du pays ?)
Finalement, le père arrive, mais les obtus policiers l’arrêtent et l’interrogent par tous les moyens pendant une nuit. Lorsque finalement le fils retrouve le père, celui-ci meurt.
La séquence accélérée des événements justifie alors le fait le plus inattendu : le jeune fils sans larmes fait l’amour à Germaine sur un petit lit à côté de celui où repose le cadavre du père…
Si je parlais d’un film, je dirais que le climax ayant touché le diapason on pouvait bien s’arrêter là, quitte à faire jouer aux acteurs un « post-scriptum » avec la scène de la disparition violente de Germaine qui, entre-temps, avait engendré l’enfant dont elle avait inutilement rêvé au cours de toute sa vie difficile.
L’auteur avait d’ailleurs besoin d’exploiter le thème de la vengeance pour la mort violente du père. Cela se traduit en une digression ou, si l’on veut, dans une parenthèse où le jeune homme abandonne momentanément Germaine pour rejoindre, en Égypte, un ami italien qui l’aiderait à devenir un révolutionnaire combattant.
Cette parenthèse sans Germaine se transforme rapidement en vision objective d’une réalité dépourvue de charme et de vie. C’est peut-être par le regret de l’ambiance chaleureuse de son pays retrouvé que notre héros découvre son inaptitude complète : il ne sera jamais un révolutionnaire parce qu’il ne peut rester indifférent à la douleur du monde…

«…Il faut que l’homme ait un frère, une sœur, un père, une mère, il faut que l’homme ait une femme, un cousin, une cousine, un neveu, une nièce. Il faut que l’homme ait un chien. Attention… Ne pas oublier le chien, l’homme et le chien, c’est spécial… Il faudra ajouter ça dans la Bible. » (page 122)

Mais il est vraiment harcelé par une destinée hostile. À la rentrée de l’Égypte il est à nouveau arrêté. Ensuite il tombe dans son même piège, se trouvant presque obligé d’achever son propos de « venger le père »… Il prend le couteau que Germaine lui a miraculeusement apporté… et poignarde le premier ministre…
En refermant le livre sur la mort de Germaine… cette femme courageuse jusqu’à l’inconscience, cette femme cultivée qui ne pouvait pas du tout partager ce sentiment obscur d’une vengeance hors de la loi…; en constatant qu’elle est tuée par les policiers parce que jugée coupable de l’agression au premier ministre… je découvre finalement la raison de son nom : elle s’appelle Germaine parce qu’elle n’est pas une mère ni une tante, mais plutôt une sœur, une sœur siamoise !

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Pour conclure ce premier reportage sur « Une femme dans la lumière de l’aube » de Barnabé Laye, je dois signaler l’extrême actualité de ce livre encore aujourd’hui.
Je dis cela, bien sûr, en considération de tout ce qui se passe de terrible et d’horrible en Afrique et dans le reste de la planète de ce temps. Toutes ces tragédies insupportables trouvent dans ce texte d’inquiétantes prémonitions.
Mais aussi, dirais-je, pour cette vision dramatique, que Barnabé Laye nous confie, de l’homme coupé en deux qui voudrait voir autour de lui un monde qui revient aux sources, à l’humain, à la simplicité des communautés ancestrales, au rite de la parole et du geste.

Giovanni Merloni

(1) Au lieu de mettre le lien, je préfère copier ce que je lis dans le web…. à propos du Bénin : « Lagunes et plages bordées de cocotiers au sud, douces collines plantées de savane arborée au centre, monts arides au nord… » « Le Bénin offre un étonnant condensé de paysages africains… Mais sa richesse, c’est surtout son immense patrimoine culturel, ses traditions variées (une bonne quarantaine d’ethnies), son histoire dense et tumultueuse, bien antérieure à la présence coloniale. » « Les voyageurs le savent bien, et lorsqu’ils choisissent de visiter ce pays, c’est bien souvent pour y chercher quelque chose, faire une sorte de pèlerinage, de retour aux sources… » « Le Bénin, c’est aussi la terre du « vodoun », culte « animiste » toujours prégnant qui a essaimé au Brésil, en Haïti, à Cuba. D’ailleurs ce pays « a été marqué par la traite des esclaves, dont des millions furent déportés depuis ses côtes. » « On y rencontre aujourd’hui nombre d’Afro-américains, venus marcher sur les traces de leur histoire. » « Le Bénin vibre enfin d’une réelle vie intellectuelle et artistique. On l’avait d’ailleurs surnommé le Quartier Latin de l’Afrique. » « Quant aux amoureux des grosses bébêtes, ils pourront pousser jusqu’au nord du pays, abritant deux parcs animaliers (dont un partagé avec le Burkina Faso et le Niger). » « À signaler également : le Bénin est le seul pays d’Afrique de l’Ouest francophone à avoir effectué depuis l’indépendance des transitions politiques sans violence. »

(2) Cela arrive à tous, aux Italiens aussi. Les amis français, tout en étant fort hospitaliers et solidaires, ne cesseront jamais de nous rappeler nos origines : « vous allez en vacances en Italie, cet été, n’est-ce pas ? » « Votre bouquin se déroule en Italie, non ? »

G.M. 

L’amour au temps de la Libération : À défaut d’Amérique de Carole Zalberg II/II

15 mercredi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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Carole Zalberg

 

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L’amour au temps de la Libération
Deux femmes — Suzan et Fleur — se parlent à travers les pages du livre ou, si l’on veut, à travers un mur invisible nommé Océan Atlantique. Chacune d’elles dispose de trente-six répliques pour atteindre son but intime. À chaque réplique, l’une et l’autre lancent et relancent un boulet contre ce mur. On dirait qu’elles jouent à la pelote basque. La plupart des fois la petite sphère rebondit en arrière, mais il arrive aussi, de temps en temps, que l’Amérique vienne à Paris ou que Paris se déplace pour un séjour bref en Amérique. En ces cas uniques, le boulet a réussi à percer le mur. Mais les deux mondes ne peuvent vraiment se parler, parce que ce n’est pas seulement la géographie qui creuse les sillons et fabrique les distances. C’est surtout la vie qui sépare, lentement, insensiblement même les plus opiniâtres des amants perdus.
Et voilà le prétexte, la première occasion qui pousse l’Américaine Suzan et la Française Fleur, chacune de sa rive, à se retourner vers le passé pour y retrouver un sens à son existence : c’est un grand amour. Un amour qui n’a pas pu s’épanouir et s’exploiter au moment de la première rencontre d’Adèle avec Stanley, à Paris, tout de suite après la Libération. Cependant, en restant suspendu dans l’air comme un fruit interdit, cet amour avait fini pour se « cristalliser », comme dirait Stendhal, en déclenchant une nostalgie presque impossible à cicatriser.
« My name is Stanley. Il avait saisi la main d’Adèle et dans cet instant, ne voyant plus que le sourire et le regard de ce garçon, son corps tout entier rassemblé dans ses doigts qu’elle le laissait étreindre, elle oublia qu’elle était une mère dévastée, une épouse aimante en charge d’un destin, une femme déjà prise et pas qu’un peu ». (Page 167)
Suzan et Fleur, entre les lignes, se posent une question : « Y a-t-il eu peut-être, en 1945, en quelque forme un ménage à trois entre Adèle, Stanley et Louis ? » C’est la seule chose dont on ne parle pas dans le livre. D’ailleurs, ce serait difficile d’imaginer cette rencontre américaine d’Adèle et Stanley — à la distance de cinquante ans, à peu près — sans que rien soit passé entre eux.
Toutes les deux recherchent, peut-être, les fameuses « lettres compromettantes », mais elles ne les trouvent pas. Cependant, cette question du « grand amour » les inquiète : « Que serait-il arrivé — se demande Suzan — si mon père avait abandonné sa carrière pour suivre cette Française capricieuse ? Je ne serais pas née… Mais ! » De l’autre côté de l’occident Fleur, en revanche, se demande : « Que serait-il arrivé si ma grand-mère avait abandonné mon grand-père pour suivre ce Yankee musclé ? »
En fait, le roman est net sur ce point. Dès la première rencontre, Adèle n’avait pas caché l’existence d’un lien amoureux dont elle n’aurait pas pu se passer :
« Et puis elle avait dit “avec Louis, mon mari” et il avait su sans comprendre le mot lui-même qu’il était en retard d’une vie. Les images heureuses et brûlantes avaient voleté encore un peu en bourdonnant sous son crâne. Il avait failli se trouver mal et Adèle s’en était aperçue. Are you OK ? avait-elle réussi à demander. Vous êtes blanc comme un drap ! Venez, nous sommes à deux pas de chez moi. Je vous donnerai à boire. Pas question que je vous laisse repartir avant de vous avoir remis sur pied ». (Page 168)
Le « grand amour », qu’on appelle par ce titre de « grand » pour avoir subi quelques empêchements (comme Juliette Drouet avec Victor Hugo), ou pour avoir été décidément fauché (comme Abélard avec Héloïse) rarement s’achève dans le bonheur inoffensif, comme il arrive pourtant à Fermina Dàza et Florentino Ariza dans L’amour au temps du choléra de Gabriel Garcia Marquez. Car il devient le plus souvent (comme dans le cas de Baptiste et Garance des « Enfants du paradis ») un long et obsessionnel « roman de la mémoire » pour les directs intéressés et une espèce de boîte miraculeuse pour la multitude de curieux et de spectateurs qui voudraient y trouver un reflet de leur « grand amour » personnel. Ou bien, comme c’est le cas de la grand-mère Emma, qui choisit de ne pas y renoncer, c’est un bonheur dangereux et producteur de désastres. Par conséquent il est conditionné, piégé et de toute part menacé.
D’ailleurs, même dans le couple pionnier de Kreindla et Szmul il y a eu un moment critique aussi redoutable que les preuves infinies venant de la persécution, de la détresse et de l’exil. Et c’est l’amour qui l’a provoqué. L’amour presque innocent de Szmul et Mira, qui toutefois a hanté le destin de cette jeune famille, fraîche immigrée, comme une bombe à retardement capable de produire des dégâts irréversibles.
S’il n’y avait eu la volonté et la générosité de Kreindla, le destin de Szmul se serait peut-être rapproché à celui d’Emma, la fille d’Adèle que nous avons connue comme grand-mère de Fleur. Ainsi celui d’Adèle. S’il n’y avait pas eu les emportements de Louis, son mari jaloux et pourtant compréhensif. Toute dérive vers le désastre et la solitude passe toujours par l’absence de compréhension et de pardon de nos proches.

Le nouveau regard de Carole Zalberg
Notre auteure a bien sûr considéré la question de la diminution de l’écoute et de l’attention de la plupart des lecteurs de romans, en France et dans le monde.
Cependant, je crois que c’est surtout le thème de l’amour — de la difficulté d’en parler de façon équilibrée, se dérobant à toute envie d’indiscrétion et de la nécessité, au contraire, de se borner au maximum de respect possible — ce qui a dicté les contraintes que Carole Zalberg s’est obligée à suivre dans la quête de vérité et de chaleur familiale qui prend des formes différentes en passant d’un roman à l’autre de la Trilogie des tombeaux.
Cette nouvelle « mise en scène » littéraire, ce bouleversement dans la forme, la longueur et la structure même de l’écriture que Carole Zalberg réalise, s’organise à travers une fragmentation picto-filmique (Mondrian et les peintres futuristes pour les arts plastiques ; L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais [1961], The hours de Stephen Daldry [2001] et Short cuts de Robert Altman [1993] pour le cinéma). Mais ce bouleversement ressent aussi, sur le plan littéraire de la leçon : de Virginia Woolf pour cette rêverie vertigineuse liée au flux du temps ; de José Saramago et Jerôme Ferrari pour le rythme, la récupération de la tradition orale de la langue, la disparition des virgules et de tout tiret ou guillemets.
Avec cet esprit, à commencer par La mère horizontale, un « nouveau roman » est né. Et, chose vraiment surprenante, dès que ce premier livre est publié, la trilogie évolue, se transforme et prend des formes nouvelles au fur et à mesure que le sujet de la narration, d’un livre à l’autre, nécessairement change. Et change aussi le regard de Fleur, la dernière née, que son prénom désigne justement comme « le meilleur » dans sa famille.
Dans La mère horizontale, le regard de Fleur ne saisit presque jamais les personnages dans une action qui se déroule au dehors de sa mémoire et de son imagination. En suivant son regard, à la fois très rapproché de sa mère et très éloigné des autres personnages — selon des séquences qui rappellent de près le cinéma d’Alain Resnais —, le lecteur devient de plus en plus « libre » de juger et de pardonner, redonnant enfin à chaque histoire racontée leur dignité et vérité.
À cet éloignement du regard, Carol Zalberg ajoute un deuxième éloignement, en déplaçant les évènements racontés au dehors de toute chronologie et précision narrative. C’est un critère « transgressif » et inhabituel, qui sert à raconter des histoires « par tableaux de vie », tout en réclamant la participation du lecteur à la recherche d’un ordre qui puisse le satisfaire. Tout cela correspond d’ailleurs au sentiment magnanime de Fleur, à son esprit tout à fait démocratique.
Avec Et qu’on m’emporte, une espèce de règlement de comptes généalogique s’achève, qui avait été un des soucis de Fleur. En tout cas dans ce deuxième roman la quête de vérité et de pardon trouve une forme différente vis-à-vis du précédent. Fleur n’est plus seule à voir et raconter. Il y a un deuxième pilote. Une deuxième voix. Carole Zalberg trouve ici une solution de compromis entre la croissante exigence de fiction et le regard magnanime, respectueux et éloigné de Fleur ou, pour mieux dire, entre la demande de visibilité des personnages et les contraintes dictées par ses tabous sur les secrets de famille.
Mais la digue commence à se briser et finalement le personnage cible de ce deuxième volet, Emma, grand-mère de Fleur, raconte, explique, avoue, demande pardon, pardonne à sa fois. Elle est un personnage très discuté, le plus difficile de toute la lignée. Emma se défend, au nom de cet amour sans lequel elle serait morte. Pour cette partie du triptyque, dans laquelle les plans de la mémoire s’entrecroisent librement — avec une présence de l’auteure encore plus passionnée —, j’ai pensé au film de Stephen Daldry, The hours, soit pour la structure narrative du film soit pour les références à Mrs Dalloway et à Virginia Woolf. L’écrivaine à laquelle Carole Zalberg est en train de s’approcher de plus en plus.
Dans À défaut d’Amérique, une révolution copernicienne s’affirme avec le doublement du regard que notre écrivaine met en place donnant la parole — et l’action — à Suzan, faisant sortir ainsi cette histoire de sa dimension strictement familiale et mettant en cause toute l’architecture narrative précédente.
Maintenant, Fleur et Suzan ont le même espace et le même temps pour s’exprimer. Mais cette nouveauté dans les règles du jeu déclenche un procès à chaîne qu’on ne peut plus arrêter, lié au choix du numéro deux. Ce numéro décrit d’abord l’essence d’un couple — deux amants qui deviennent deux parents —, l’éternel affrontement du Bien contre le Mal, et aussi la séparation et la difficulté de dialogue entre les peuples.
Emblématique, sur ce propos, l’image de cette Amérique survivante à ses gloires passées qui vit son quotidien dans les pages de gauche, tandis que dans les pages de droite une Europe en difficulté essaie de maîtriser les suites centrifuges de l’écroulement du mur de Berlin. Au centre, là où le lecteur serre le livre de son pouce, bouillonne l’océan.
Mais ce numéro deux aide aussi notre écrivaine à balancer, comme dans une partition musicale, le rôle du soliste — joué la plupart des fois par Suzan — et le rôle du chœur ou de l’orchestre, dirigé par Fleur. Il éclaircit aussi les diverses fonctions narratives : Suzan agira sur le destin, essayant de le changer ou quand même d’en ralentir le rythme implacable, Fleur recommencera l’histoire de la famille « da capo », c’est-à-dire à partir des premiers pas de la petite Adèle qui en définitive n’est qu’une lointaine arrière-grand-mère. Les deux femmes n’ont pas trop de temps à disposition. Suzan doit raconter la visite à Palm Beach, qu’elle-même a provoquée, de la vieille Adèle, veuve et libre, que son père Stanley n’a cessé d’aimer. Fleur doit raconter l’après-Grande Guerre, le déplacement à Paris, la tragédie de l’Europe. Tandis que Fleur redescend du passé vers le présent, Suzan se déplace sur le passage du millenium fouillant elle aussi, sans aucun souci d’ordre chronologique, dans le passé de Stanley, pour se raconter pour la énième fois comment s’est passée la fameuse rencontre avec Adèle. Parfois, avec un hasard très bien maîtrisé, Carole Zalberg nous rapproche, d’une page à l’autre, d’une rive à l’autre, des souvenirs qui se touchent, se reconnaissent et se confrontent. À la page 73, par exemple, elle nous peint admirablement Stanley sur son lit de mort, en train de pleurer sur les photos abîmées d’Adèle, tandis que tout de suite après, à la page 74, elle nous parle de Louis, celui qui fut le mari d’Adèle, en train d’arriver lui aussi à Paris, jeune et fort, le banjo à la main.
Carole Zalberg a su faire front à un défi énorme. Comme dans la peinture, où il suffit de changer un particulier d’une main, d’un pied, passer une couche de bleu sur un petit coin qui était rouge, et le tableau se déséquilibre, elle s’est trouvée devant un nouveau vide à combler, une énième course à engager.
Mais ce n’était pas, pour elle, un problème à se creuser les méninges. Car la structure qu’elle avait créée, même dans sa complexité, lui donnait la possibilité de lancer une contre-offensive de la parole, et, surtout, une révolte des émotions. Elle a su faire ressortir ainsi — fragment après fragment — l’émotion et la pulsion authentiques de chaque personnage et de chaque histoire, leur redonnant la vie comme à des figures jaillissant d’un immense tableau. Des figures en train d’atteindre la rive, accrochées à des tessons de couleurs comme à des épaves dans un bénéfique naufrage.

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Deux personnages masculins : Stanley et Szmul
Dans un des premiers commentaires à ce dernier roman de Carole Zalberg, Emmanuelle Caminade  a écrit dans son blog (« L’or de livres ») qu’ici « les hommes ne sont pas absents, mais plutôt pâles et faibles ». Cela est possible. Cependant, les personnages masculins du roman sont surtout justes et nécessaires.
Ils font d’ailleurs de pendant à Fleur, l’invisible et presque muette messagère d’amour virtuel, en faisant souvent démarrer les passages les plus importants de l’action narrée : l’Américain Stanley, entrant dans le foyer meurtri de rue Beaubourg comme un éléphant dans une vitrine ; Szmul, mettant en marche, avec son ami Mendel, le petit « train de vie » en exile ; Louis emmenant la force et la joie de vivre des gitans errants.
Sur Louis je n’ai pas trouvé, ni cherché, trop de suggestions sur la fonction narrative de son prénom, qu’en revanche j’avais trouvé pour la plupart des personnages du livre (de Fleur à Emma ; de Suzan à Sabine ; de Lisa à Kreindla, et cetera), avec des traces très intéressantes sur Stanley et Szmul.
Stanley c’est le prénom de ce héros du débarquement en Normandie qui avait goûté la gloire dans ce Paris libéré qui fêtait la joie de vivre, de cet Américain qui, pendant cinquante ans, n’avait cessé de songer à rattraper cette Adèle perdue. Probablement, Carole Zalberg a choisi ce prénom en hommage au protagoniste d’Un tramway nommé Désir de Tennessee William, dont Elia Kazan tira le film homonyme en 1951 (L’invention du désir est d’ailleurs le titre d’un roman récent de Carole Zalberg).
En vérité, en lisant le roman, on ne pense pas à la silhouette et à la grimace de Marlon Brando. Mais le personnage du film, Stanley Kowalsky, ouvrier américain d’origine polonaise, peut bien rappeler le Stanley du livre — d’origine polonaise et fanatique des États-Unis lui aussi. On trouve aussi de fortes ressemblances entre Stella, femme de Stanley dans le film et Lisa, femme de Stanley et mère de Suzan dans le roman. Intéressante est aussi la coïncidence que prévoit l’arrivée à La Nouvelle-Orléans de Blanche Dubois (Vivien Leigh), venue de la France pour rejoindre sa sœur. Un voyage analogue à celui qu’Adèle aussi a fait aux derniers temps de sa vie et qui représente la situation clou du roman.
« La garce ! n’avait pas pu s’empêcher de penser Suzan chaque fois que son père avait repris son récit nostalgique. Tout ça pour le laisser en plan. Et lui qui n’éprouvait pas le moindre petit soupçon de rancœur. Mais tout ce rituel était pour lui si éprouvant qu’ensuite il s’endormait là, sur le canapé du salon, le grand album des retrouvailles recouvrant ses jambes tel un plaid anguleux. Si Suzan, afin qu’il puisse s’étendre, cherchait à le lui ôter, il parvenait, du fond de son sommeil, avec une force qu’en le voyant ronfloter le menton sur la poitrine on n’aurait pas attendue de lui, à lui saisir le poignet pour arrêter son geste. Suzan n’insistait pas. Que faire à part repartir chaque fois en pestant ? Son père devait aimer sentir le poids du souvenir sur ses genoux ». (Page 73)
Avec cette image tout à fait possible d’un double de Marlon Brando vieux, assisté par sa fille dévote, qui scrute les photos de son rêve échoué, Carole n’aurait pu nous donner d’images plus touchantes et douces que celles-ci sur cet homme au couchant de sa vie.

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Quant à Szmul, il est le héros caché du roman : « J’ai tué d’autres juifs dans leur guerre. C’est ce que Szmul a dit quand il est finalement rentré rue Nalewky ». (Page 25) Déjà, la Grande Guerre lui ouvre les yeux : « J’ai tué d’autres juifs pour eux et qu’est-ce qu’ils on fait, Kreindla, ces ignorants qui donnaient les ordres, ces pelures d’hommes qui se prennent pour des dieux ? Tu le sais, Kreindla, ma femme, ce qu’ils ont fait quand ils m’ont trouvé en lamentation, à me tordre les mains et m’arracher les cheveux sans espérer le pardon ? Tu sais ce que ces bien moins qu’hommes ont fait, Kreindla ? Ils ont ri, quoi d’autre ? Ils m’ont craché dessus. Et moi, j’ai pensé : Encore, et piétinez-moi, même. Parce que le fusil, Kreindla, c’est moi qui le tenais. J’avais le choix. Dieu laisse toujours le choix. J’aurais pu retourner le fusil contre moi ». (Page 26)
Il est sensible plus que beaucoup d’autres. Donc il prévoit en avance ce qui arrivera en Pologne et en Europe, d’abord pour les juifs, qu’on coincera de plus en plus dans les ghettos en les empêchant de vivre une vie normale. Heureusement, il n’est pas seul. Il peut se confier avec un ami, Mendel, moins sensible que lui, mais prêt à partager ses inquiétudes et se faire promoteur de tous les efforts nécessaires pour s’en sortir. Szmul et Mendel sont comme deux frères. Ils partagent tout, même le parapluie. Leurs femmes sont soudées. Lorsque Mendel (dont le prénom d’un grand homme de science marque un très positif esprit « évolutionniste ») trouve la piste de l’Amérique dans laquelle s’engager pas seulement pour survivre, mais pour vivre mieux, « L’heure venue, il a pourtant suivi son compagnon de parapluie » (Page 31)
Par la suite, Carole peindra Szmul comme un homme brisé, tourmenté. Un poisson hors de l’eau. Mais pas du tout un héros. Jusqu’à sa mort, tout à fait « banale » : « Mon Szmul est mort de toux ! et sa vieille bouche, elle était encore ouverte et tordue et comment je fais, moi, pour que les mouches et les esprits mauvais, ils n’y entrent pas ? » (Page 107)
Cependant, ici la recherche sur le prénom a été plus directe, moins hasardeuse et beaucoup plus touchante. Avec Szmul, nous n’avons pas affaire avec un personnage de film (Stanley) ou une lointaine figure de la Bible (Suzan).
Szmul Zygielbojm a vraiment existé. J’ai trouvé aussi, sur Google, une photo de ce héros au visage plein de souffrance. Polonais, il avait laissé Varsovie avec d’autres camarades après l’occupation allemande, pour essayer d’organiser quelques actions de résistance. Mais, au fur et à mesure que la situation du ghetto de Varsovie devenait la Shoah, il n’eut plus envie de rester en vie. Et voilà la lettre qu’il écrivit à Londres avant de se donner la mort le 12 mai 1943 (cf. Hiltel Seidman, « Du fond de l’abîme, Journal du ghetto de Varsovie », Pion, 1998. Traduit de l’hébreu et du yiddish par Nathan Weinstock.) :
« Derrière les murs du ghetto se déroule à présent le dernier acte d’une tragédie sans précédent dans l’Histoire. La responsabilité du forfait consistant à exterminer la totalité de la population juive de Pologne retombe au premier chef sur les exécutants ; mais, indirectement, elle rejaillit également sur l’humanité tout entière. Les nations et les gouvernements alliés n’ont entrepris jusqu’ici aucune action concrète pour arrêter le massacre. En acceptant d’assister passivement à l’extermination de millions d’êtres humains sans défense — les enfants, les femmes – et les hommes martyrisés — ces pays sont devenus les complices des criminels. […] Je ne puis me taire. Je ne peux pas rester en vie alors même que disparaissent les derniers restes du peuple juif de Pologne dont je suis le représentant. Mes camarades du ghetto de Varsovie ont succombé, l’arme au poing, dans un dernier élan héroïque. Il ne m’a pas été donné de mourir comme eux, ni avec eux. Mais ma vie leur appartient et j’appartiens à leur tombe commune. Par ma mort, je désire exprimer ma protestation la plus profonde contre la passivité avec laquelle le monde observe et permet l’extermination du peuple juif. Je suis conscient de la valeur infime d’une vie humaine, surtout au moment présent. Mais comme je n’ai pas réussi à le réaliser de mon vivant, peut-être ma mort pourra-t-elle contribuer à arracher à l’indifférence ceux qui peuvent et doivent agir pour sauver de l’extermination — ne fût-ce qu’en ce moment ultime — cette poignée de juifs polonais qui survivent encore. Ma vie appartient au peuple juif de Pologne et c’est pourquoi je lui en fais don. Je désire que l’infime résidu des millions de Juifs de Pologne resté en vie puisse survivre assez longtemps pour connaître, avec les masses polonaises, la Libération et qu’il puisse respirer dans un pays et un monde de liberté et de justice socialistes pour toutes ses peines et ses souffrances inhumaines. »

Giovanni Merloni

De la mélancolie de l’exil à l’orgueil de la vie : À défaut d’Amérique de Carole Zalberg I/II

15 mercredi Avr 2015

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Carole Zalberg

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Le nouveau regard de Carole Zalberg : À défaut d’Amérique (Actes Sud, 2012)

Après La mère horizontale (Albin Michel, 2008) et Et qu’on m’emporte (Albin Michel, 2009), À défaut d’Amérique (Actes Sud, 2012) représente le troisième volet de la Trilogie des tombeaux, que Carole Zalberg a voulu consacrer à l’histoire des femmes (Sabine, Emma et maintenant Adèle) qui on marqué, une génération après l’autre, le destin de la famille dont Fleur (fille de Sabine, petite-fille d’Emma et arrière-petite-fille d’Adèle) est témoin et narratrice. À défaut d’Amérique est un roman qui mérite d’être marqué d’une pierre blanche. Il représente un passage très significatif dans le parcours expressif de Carole Zalberg. Avec cela, elle va bien sûr occuper une place de premier rang dans la littérature française contemporaine. Ce roman — inspiré à la mélancolie de l’exil et à l’orgueil de la vie — s’écarte de toute vision traditionnelle et prend le large dans un contexte nouveau que l’écrivaine découvre et contribue à créer en même temps. C’est une clé, un style particulier dont l’écrivaine profite d’une façon prodigieuse, qui m’étonne et me touche profondément. « D’où viennent ces émotions soudaines ? » je me suis demandé. « D’où jaillit cette capacité de toucher et, en même temps, de corriger le tir avec l’ironie, la simple force de la vérité ? D’où vient cette capacité de « tenir » la galaxie centrifuge des fragments de mémoire qui poussent partout comme de la mauvaise herbe ? » J’ai eu besoin de temps, pour arriver à comprendre que cette clé de l’expression, ce rythme unique n’avait pas affaire qu’en très petite mesure avec une invention issue de la technique littéraire. Il y avait un regard et une voix qui faisaient agir tout ce manège magique me rappelant quelqu’un de très proche. Un signal de fumée très bien connu. D’un coup j’ai pensé à ma mère. Elle était de la même génération d’Adèle, protagoniste du roman. Elle avait grandi dans une famille d’intellectuels « libres penseurs » et antifascistes, avant de rester aux côtés de mon père socialiste et de mon oncle, communiste — son frère —, tandis qu’ils participaient activement à la Résistance de Rome. Sans être directement concernée par les persécutions qui frappaient ses amis juifs — dont quelques-uns se sauvaient au Guatemala et au Mexique, ou aussi dans la province italienne —, a-t-elle donc vécu les mêmes tragédies qu’Adèle, les mêmes espoirs que l’alternance de guerre et paix provoquait, en France comme en Italie, tout au cours du siècle dernier. Elle a vu les souffrances atteindre le sentiment du non-retour, de la fin de l’Histoire. Elle en a vu les traces réfléchies dans la vie de la multitude des gens auxquels elle s’est toujours intéressée et bien sûr dans sa nombreuse famille, qui s’ajoutait à la famille de mon père, aussi nombreuse, vivante et active au niveau intellectuel que la sienne. Elle aussi a dû « survivre », ayant sa famille à elle, devant s’occuper des trois fils nés l’un après l’autre, tandis que la guerre s’achevait dans le sang et l’Italie abandonnait son roi « sans moelle » pour devenir une République « fondée sur le travail ». Elle n’a pas été la seule, d’ailleurs, qui se soit spontanément obligée à ensevelir à jamais son identité intime, son talent à fleur de peau. Ma mère s’est sacrifiée dans un acte d’amour envers « les autres », à commencer par ses propres enfants. Et l’on dirait que ses mémoires, ses récits fabuleux ont jailli la première fois, comme un soufflard incontrôlable, au cours de ses rêveries, de ses nuits auprès de ses enfants malades ou insomniaques. Après, ce fut un fleuve, dont malheureusement très peu de traces sont restées, à part les nombreuses photos jaunies. Car ma mère se bornait à la « tradition orale » en se dérobant à la tâche de mettre noir sur blanc ses mémoires et de redonner ainsi la vie à son bouillonnant monde de morts. Avec cela, je ne veux pas dire qu’elle ait consciemment « renoncé » au statut de narratrice, ne fût-ce que pour raconter autour de soi l’histoire de famille. Au contraire, j’ai souvent pensé qu’il y avait, en elle, un souci « superstitieux », une sorte de peur de perdre les souvenirs en les consignant aux feuilles de papier. Ou aussi qu’elle préférait « interpréter » ses fantômes plutôt que les éterniser au dehors de sa personnelle représentation. Il est vrai que, dans la richesse de sa rêverie et de sa formidable mémoire, elle réussissait à transmettre à ses amis et à ses proches des multitudes d’histoires, qu’elle savait raconter avec le naturel et la vivacité d’un Eduardo De Filippo et l’élégance juste un peu hautaine d’une Franca Valeri. Cependant, elle n’était pas à proprement dire une écrivaine, ni une conteuse de fables à jet continu. Elle était la gardienne de la mémoire de cette grande et fascinante famille, constellée de personnages intéressants, dont je descends et que probablement je trompe. On peut donc bien comprendre la raison de mon étonnement devant ce roman, me reportant d’emblée à la joie infinie que j’éprouvais en écoutant, jusque dans l’âge adulte, les récits de ma mère ou aussi certaines de ses phrases, capables d’elles-mêmes de ressusciter un monde entier. Cela ne m’était arrivé, jusqu’ici, qu’en lisant Les Buddenbrook et Cent ans de solitude, ou encore, récemment, certains passages des Misérables. Évidemment, il y a une ressemblance, une affinité même, entre Carole Zalberg et ma mère, dans la façon de revivre les histoires de famille et la vie même. Après cette petite digression personnelle, qui me rapproche davantage de ce dernier roman de Carole Zalberg, je considère encore plus extraordinaire, et même miraculeux, ce que cette écrivaine a su faire. D’un côté, à travers son passionnant parcours initiatique, elle a fini pour ressembler comme une goutte d’eau à Adèle et même pour s’identifier en elle. De l’autre côté, elle a trouvé la force et les moyens expressifs pour donner pleine voix et juste espaceà ces pauvres morts qui, devenant des personnages « à tutto tondo », ont gagné finalement leur éternité.

« A egregie cose il forte animo accendono/ L’urne de’ forti, o Pindemonte e bella/ E santa fanno al peregrin la terra/ Che le ricetta… » (Ugo Foscolo, Les tombeaux, 1807)

« À nobles choses les forts esprits excitent/Les urnes des forts, ô Carole, et belle/Et sainte au pèlerin en est la terre/qui les accueille… » (la traduction est à moi.)

À défaut d’Amérique… et de Gérard Philipe

Ce titre magnifique explique et évoque en même temps. Il explique que Szmul et Kreindla, un couple de juifs venant de Pologne, au moment de la décision d’abandonner Varsovie, de plus en plus menacée par les lois antisémites, avaient envisagé partir aux États-Unis, mais qu’au cours de la quête des moyens pour réaliser ce projet, la possibilité de s’installer en France s’était révélée comme concrète et surtout immédiate. Ils choisirent Paris à défaut de l’Amérique. Cela évoque le sentiment d’un destin inachevé, un paradis perdu avant de l’attraper. C’est le mythe de ce monde lointain, riche et hyper civilisé, que toute l’Europe de l’Ouest partageait sans réserve jusqu’aux années quatre-vingt du siècle dernier. Pourtant, à en juger de ce roman, aussi réaliste que passionné, ce nom « Amérique » évoque encore aujourd’hui, comme le visage immortel de Marylin ou « la voix » de Frank Sinatra, un sentiment de profonde nostalgie. On est tous orphelins de cette Amérique incarnant le progrès et la confiance dans la capacité de l’homme de s’en sortir toujours. Moi, je partage bien ce propos. Il est aussi une provocation envers le monde d’aujourd’hui, piégé par un américanisme « triste », un peu méchant et redoutable aussi. Car maintenant l’Amérique est partout chez nous, partout parmi nous, mais elle n’a rien à voir avec l’Amérique de Charlie Chaplin, Bob Dylan ou Dustin Hoffmann. Mais je comprends moins le manque d’Amérique quand on a Paris. Et je ne peux pas oublier ce que Paris a représenté tout au cours du siècle dernier, dans le monde. Et chez ma mère aussi. À Rome, lorsqu’elle sortait avec mon père pour participer à ses « après-dîners » des années cinquante, elle disait, pour nous rassurer : « N’ayez pas peur ! Je ne pars guère en Amérique ». D’ailleurs, elle conservait très soigneusement une coupure de journal avec la photo de Gérard Philipe. Elle nous emmenait en visite aux châteaux de la Loire. Et fondait en larmes toutes les fois que le disque 78 tours, exprès pour elle, apportait la voix d’Yves Montand en train de chanter « Le galérien ».

La Trilogie des Tombeaux

À défaut d’Amérique se présente tout à fait « autonome » vis-à-vis de deux premiers livres de la Trilogie des Tombeaux. Donc, quiconque peut bien lire ce roman en premier, pour découvrir après la qualité des livres qui le précèdent. Mais, quelle est la réaction du lecteur qui se lance dans sa lecture ayant lu les autres ? Il est peut-être convaincu de faire déjà partie de la « famille de Fleur », dont il connaît la plupart des membres, de ne pas risquer, donc, de se perdre dans le labyrinthe des générations, même s’il devra nécessairement rencontrer de nouveaux personnages tout à fait inconnus. Cependant, dès les premières pages, il s’aperçoit d’une métamorphose inattendue. Il se sent légèrement égaré, car les personnages qu’il croit connaître sur le bout de ses doigts semblent habiter dans une autre histoire. Comme si la visite au monde de leurs ascendants les avait changés. À ses yeux, la langue et le rythme aussi semblent assumer une différente allure. Certes, cela le fascine et le touche vivement : cette nouvelle écriture, plus rapide et intense que jamais, se présente aussi comme une nouvelle lecture de l’histoire de la famille de Fleur. Quelques nœuds se sont défaits, une clé qui ouvre toutes les portes a été miraculeusement trouvée. Cela ne peut que passionner le lecteur, qui se confie à cette écriture magique, à cette nouvelle allure qui si bien s’adapte à représenter la cadence de la vie et à s’en abstraire aussi. Mais pourquoi, se demande-t-il, Carole Zalberg, au lieu de se borner tout simplement à ajouter deux autres générations à l’arbre généalogique jusqu’ici connu, a-t-elle voulu réécrire de fond en comble toute l’histoire ? Parce que d’un côté, je crois, l’écrivaine s’est vite aperçue qu’un troisième volet tout court — comme le Vicomte de Bragelonneou Le côté de Guermantes — n’aurait pas eu de sens. D’ailleurs, les deux histoires enchaînées de Sabine (la mère horizontale) et de sa mère Emma (la protagoniste de Et qu’on m’emporte) avaient été déjà très efficacement — et poétiquement — exploitées. De l’autre côté, les retrouvailles d’une quantité de documents et photos de famille tout à fait inédits, dont les lettres qui prouvent l’existence d’une liaison entre Adèle — arrière-grand-mère de Fleur — et l’Américain Stanley, donnent à Carole Zalberg l’idée géniale d’introduire un nouveau point de vue, celui de Suzan, fille de Stanley. Dorénavant, Suzan et Fleur partageront les mémoires d’Adèle, dans lesquelles elles fouilleront séparément, sans s’échanger les données. À Suzan, seule privilégiée dans toute la trilogie, il sera consenti de vivre dans le présent, de dénouer son drame personnel à travers l’action, de connaître et se connaître. D’ailleurs, elle est une étrangère qui observe de très loin, elle est donc autorisée à vivre à la lumière du soleil. Cette décision, tout à fait révolutionnaire, semble amoindrir l’importance de Fleur en la rétrocédant au rôle de co-protagoniste du roman. Cela, au contraire, la renforce, si on considère qu’elle n’est plus seule, même si elle ne le sait pas. D’ailleurs, Suzan ne décidera d’agir « politiquement » que dans les dernières pages du livre, tandis que Fleur trouvera, dès le début, le courage nécessaire pour avancer dans sa quête de vérité jusqu’à assumer ses responsabilités face à l’Histoire : « Je n’avais pas passé le relais, moi : j’avais eu des garçons. … J’étais mère, quand même. Ça suffisait à me maintenir aux aguets. Au début, je cherchais dans mes actes et mes paroles des répétitions. J’aurais triomphé, presque, très amèrement, si j’avais pu dire voilà, je suis comme elles [les femmes de la famille]. C’était tout ce que je connaissais…. Et puis ils ont grandi… Auprès de mes fils, auprès de Julio, leur père, qui sans faillir m’arrime à son monde à lui, je me suis désengluée de la transmission. La mauvaise. Celle dont on ne veut pas et qui vous hante. Alors j’ai pu décider de tirer sur le fil. C’était même impérieux. Je voulais prendre la mesure de ma libération. » (Page 14) Voilà les raisons qui ont poussé Carole Zalberg — en se donnant la chance d’affronter une énième descente à l’enfer et de remonter ainsi vers le « big bang » à l’origine d’un destin commun, encore plus vaste et redoutable que celui d’une seule famille — à provoquer une véritable rupture dans la continuité de son propos narratif. Et cette « rupture » me pousse à considérer À défaut d’Amérique moins comme le troisième volet d’une trilogie que comme le premier roman d’une génération tout à fait nouvelle.

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De la mélancolie de l’exil à l’orgueil de la vie

En se lançant, d’une rive à l’autre de l’océan, cette Adèle tourmentée et imprévisible — sans jamais se décider à lui donner un statut solide — Suzan et Fleur apaisent leur mélancolie avec l’orgueil qui deviendra, à la fin de cette traversée du désert, une façon de vivre généreusement dans leur temps. Ayant cherché leur futur dans le passé elles auront trouvé dans le présent le véritable sens de leur vie. En fait, À défaut d’Amérique est traversé dès le début par les pulsions opposées et complémentaires de l’orgueil et de la mélancolie. Je parle évidemment de l’orgueil d’hommes et de femmes qui ne se prennent jamais pour des héros ou des héroïnes, qui pourtant luttent désespérément pour une vie heureuse. C’est l’orgueil de la naissance quoiqu’elle en soit, de ses origines, de son histoire. Je parle, de l’autre côté, de la mélancolie de l’exil qui est l’évènement primordial que tous les personnages du roman partagent, mais aussi de la mélancolie qui accompagne dans le quotidien les vies difficiles et douloureuses, et peut se déclencher même pour un rien, pour un mot, pour une petite incompréhension. C’est la mélancolie qui entraîne Suzan et Fleur vers ces photos réconfortantes et rassurantes. Car le passé, même le plus horrible et douloureux, ne peut plus changer. Ses ombres et ses lumières, bien qu’apparentes et floues, sont de vraies ombres et de vraies lumières. « Lorsque je me suis lancée dans ces recherches, ou plutôt ces songeries autour des femmes de ma famille — c’est Fleur qui parle —, j’ai voulu, entre autres, rassembler des photographies. Je les préfère aux témoignages qui vous offrent un point de vue précieux, mais vous laissent en dehors de l’histoire ». (Page 81) En remontant en arrière, Fleur n’a plus tellement d’envie d’analyser la mauvaise terre qui nourrit la mauvaise graine. Le dicton populaire « telle mère, telle fille » selon lequel « les fautes des parents retombent sur leurs enfants » l’intéresse moins. Elle n’a plus de comptes à régler. Car elle a grandi. Et, au fur et à mesure que le drame de sa mère Sabine s’éloigne avec la personnalité aussi dérangée que contradictoire de sa grand-mère Emma, elle trouve un premier point de repère dans le personnage d’Adèle, l’arrière-grand-mère franco-polonaise, et en son mari Louis. Mais avant de se plonger dans son incertaine parenthèse d’amour avec l’américain Stanley, d’origine polonaise lui aussi, elle trouve chez Adèle d’autres traces encore plus passionnantes : à travers la brèche par où elle entrevoit son arrière-grand-mère, toute petite, en train de faire ses premiers pas, elle voit entrer tout d’un coup l’Histoire. Elle n’a maintenant qu’une dernière barrière à franchir pour remonter encore, jusqu’à tomber finalement sur le couple des parents d’Adèle : Kreindla et Szmul. Ils sont les véritables pionniers de la famille, qui ont eu la désespérée clairvoyance, tout de suite après la Grande Guerre, qui les a poussés à abandonner leur Pologne aimée pour chercher fortune ailleurs. C’est la même histoire de douleur et d’espoir que d’entières générations d’Europe partagent, dont beaucoup d’écrivains parlent, mais qui rarement trouve quelqu’un vraiment capable d’y entrer l’esprit humble et d’en sortir l’âme confiante. C’est au moment précis où l’Histoire s’affiche en se précisant dans le « temps retrouvé » des personnages majeurs — Kreindla, Szmul et leur fille Adèle — que Carole Zalberg devient de plus en plus consciente de la nécessité d’assumer, en tant qu’écrivain, la tâche du témoignage et de l’indispensable passage du relais entre les générations.

Giovanni Merloni

(continue)

« Et qu’on m’emporte », deuxième volet de « la trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg

15 mercredi Avr 2015

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Carole Zalberg

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« Et qu’on m’emporte », deuxième volet de « la trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg. Albin Michel, 2009.

« Oui, je m’en rends compte maintenant, cet amour-là, à partir du jour où tu as failli te noyer, le jour lumineux et laid du caillou rose et de ta voix brisée, je me suis évertuée à l’étouffer. Alors que tu sombrais, je l’ai dit, j’avais été saisie par un désespoir si profond, j’avais senti monter en dedans comme une marée noire où j’étais restée si totalement engluée, incapable d’un mouvement vers toi, que j’en aurais vomi. Je voulais vivre moi ! »
Voilà — à page 49 de ce deuxième roman — l’explication affreuse du destin de Sabine, quasi morte dans les eaux de la Marne quand elle était toute petite, morte ensuite plusieurs fois avant de disparaître la première – avant sa mère et sa grand-mère – en sortant finalement d’une vie de plus en plus désastreuse.
Ce second volet de la trilogie, encore plus émouvant, si possible, de celui qui le précède, consiste en un long monologue dans lequel Emma, en s’adressant à sa fille morte, nous raconte. Ce monologue n’est pas une « confession » ni une « défense » devant le tribunal moral de sa famille et devant nous. C’est un véritable « j’accuse », qu’elle lance contre la rigidité des mécanismes qui règlent cette société humaine, sourde et aveugle, qui ne nous donne jamais le moyen de nous arrêter pour réfléchir et essayer de rattraper nos fautes.
Nous rentrons dans une narration traditionnelle, qui nous facilite la compréhension ou, mieux, la mise à jour, comme on dirait pour un logiciel, de toutes les informations que nous avions déjà « engrangées ».
Cela me donne aussi la possibilité de reprendre certains points que j’avais laissés de côté pour manque d’espace.
D’abord l’histoire du caillou rose. C’est à ce moment que la personnalité d’Emma se révèle ou, si l’on veut, se transforme. Elle a été toujours une rebelle, une contestataire. Jusqu’à ce moment-là, elle s’était bornée au minimum de ruptures indispensables – avec la famille d’origine, surtout – en se prenant de petites libertés, tout en essayant de rester dans les règles.
La naissance de sa fille ainée, Sabine, avait été pour elle un contresens. Cependant, elle avait des sentiments en soi, elle aimait la petite. En somme, elle était continument déchirée par une lutte intérieure. Emma Bovary, tout au long du roman de Flaubert, se préoccupe seulement de ses fictions amoureuses. Elle ne ressent aucun sentiment, aucune affection pour sa seule fille, elle la déteste. Cela arrive, pour l’Emma de Carole Zalberg, seulement après l’accident de la Marne. Elle devient méchante comme Emma Bovary, pour des raisons tout à fait similaires.
À la fin du roman. Emma, mourante à l’hôpital, demande continument qu’on lui apporte ce caillou rose recueilli au fond de la Marne par la petite Sabine, preuve flagrante d’un délit manqué qui a gravé ensuite plusieurs existences, à partir de sa vie même.
On devine, quand il est trop tard pour le récupérer, que ce caillou se trouve probablement chez Fleur, la petite fille d’Emma. C’est alors que finalement Emma délivre une dernière confession dans son dialogue extrême avec sa fille morte : « Est-ce que Fleur sait que je n’ai pas bougé ? Tu lui as raconté, n’est-ce pas ? »
Voilà une surprenante ressemblance avec ce que Mauriac nous raconte à propos du drame de Thérèse Desqueyroux. Elle aussi n’a pas bougé quand son mari a risqué de mourir empoisonné : « Bernard rentre enfin : — pour une fois, tu as eu raison de ne pas t’agiter : c’est du coté de Mano que ça brule… Il demande : — est-ce que j’ai pris mes gouttes ? Et sans attendre la réponse, de nouveau il en fait tomber dans son verre. Elle s’est tue par paresse, sans doute, par fatigue. Qu’espère-t-elle à cette minute ? “Impossible que j’aie prémédité de me taire.” »
La Thérèse de Mauriac détestait son mari « avant » cet épisode clou du roman. Notre Emma se détache de sa fille « après » la noyade manquée de justesse de Sabine. Mais le sentiment des deux femmes est le même, face au danger de mort de leur conjoint.
Le mari est un obstacle pour Thérèse, tout comme sa fille pour Emma. Car ces deux femmes ont surtout le sentiment de n’avoir pas encore vécu, de se trouver coincées dans une situation sans issue. Tandis qu’elles désirent « être emportées » ! « Rien n’égale l’abandon, cette exaltation qu’on éprouve à se laisser emporter sans savoir où ».
On devrait fouiller encore pour exprimer la qualité exquise de ce deuxième volet de la « trilogie des tombeaux ». Autour des trois femmes, on rencontre d’ailleurs de personnages mineurs qui sont indispensables eux aussi pour comprendre à fond l’esprit anticonformiste et sage de cette quête de vérité et de justice.
Il y a enfin l’Histoire. Car ce n’est pas du tout vrai, je crois, ce qu’on dit dans la couverture de « La mère horizontale », qu’avec ces romans on creuserait « un chemin singulier, celui des égarés de l’Histoire ».
Au fur et à mesure que le lecteur « entre » dans ces deux romans, il s’aperçoit, au contraire, de l’importance du monde qui vit autour de la scène racontée.
D’abord, on ne peut pas accepter que toutes les responsabilités de ce qui se passe soient attribuées à ces femmes qui ne savent pas faire les mères. Ensuite, on apprend que dans la chaîne des événements privés il y a eu deux guerres, la peur, les persécutions, la mort précoce d’un fils aimé, les changements plus récents, subis ou salués avec enthousiasme…
Moi j’ai aimé beaucoup ces deux romans soit pour leur écriture musicale juste et élégante, soit pour le rôle que l’Histoire, jamais indifférente, y assume.

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Giovanni Merloni

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