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Revue littéraire suivant l’esprit de rhabdomancien du « portrait insonscient »

« La mère horizontale », premier volet de la « trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg

15 mercredi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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Carole Zalberg

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« La mère horizontale » premier volet de la « trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg, Albin Michel, 2008

En occasion de la sortie du roman « L’invention du désir », dont j’ai parlé hier, j’ai acheté aussi deux livres de Carole Zalberg — « La mère horizontale », « Et qu’on m’emporte » — constituant deux volets d’une « Trilogie des tombeaux » qui sera prochainement complétée par un troisième roman.
« La mère horizontale » est le livre de départ d’une « recherche » de contemporanéité dans le temps et l’amour perdu.
Comme on lit aussi dans le dos de la couverture du deuxième livre de Carole Zalberg — « Et qu’on m’emporte » –, cette écrivaine « poursuit son étonnante remontée narrative dans une histoire familiale où les femmes sont incapables d’aimer ».
Cette « étonnante remontée » à travers le désir et le sentiment de culpabilité n’a pas, à mon avis, le but de dénouer une fois pour toutes une vérité absolue et définitive. Elle aspire plutôt à reconstituer, avec le lecteur, une sorte de « rapatriée posthume » entre les divers personnages de l’histoire d’une famille souffrante.
Une aspiration à la « rencontre » qui a besoin d’une bonne dose de compréhension, mais aussi de justice. Cela vient de la dernière-née, une jeune femme d’aujourd’hui, qui vit la contrainte de sa petite famille nucléaire, dans un monde où la famille se pulvérise. Mais cette femme — qui s’appelle Fleur, probablement en hommage aux « fleurs » que Baudelaire a fait jaillir du « mal » — ne peut pas feuilleter son album de famille, ses cahiers de souvenirs, sans se sentir obligée à reconnaître qu’elle est concernée par une pulvérisation familiale venant de loin.
Elle remonte : aux douloureuses vicissitudes de sa mère sabine ; au comportement « égoïste » de sa grand-mère Emma ; aux absences de plus en plus graves de son arrière-grand-mère Adèle.
À travers la contemporanéité textuelle de sa reconstruction des différents passés de ces personnages, en rapprochant entre elles les situations et les expériences que chacun a vécues, Fleur verra s’ouvrir des portes qu’on avait soigneusement fermées. Cela fera déclencher le salutaire flux de la vérité. Du moins la vérité que chacune des femmes de la famille se sentira obligée finalement à avouer.
Dans ce livre dramatique et vrai, agrémenté par une technique visuelle et cinématographique très efficace, la géométrie et le numéro trois assument un rôle primordial. Mais son élégante beauté est due surtout à la force des sentiments ainsi qu’à l’honnêteté intellectuelle de Fleur, le personnage-clé à la première personne qui trouve au fur et à mesure le courage de « remonter » dans l’histoire de famille.
Une histoire qui tourne d’abord autour de cette idée géniale de l’horizontalité, c’est-à-dire de la position étendue que Sabine, la mère de Fleur, adopte — sur un lit ou à même le sol — au fur et à mesure que sa souffrance lui devient de plus en plus insupportable. Une condition existentielle qui reflète de toute évidence l’abandon et la solitude psychologique et morale.
La pénible parabole de Sabine commence par la marginalisation subie de la part de sa mère Emma. Par réaction instinctive et désespérée, elle se plonge dans la contestation et ensuite dans l’autodestruction, jusqu’à la naissance de la petite Fleur qui semble représenter pour Sabine une pause, une bouffée d’air pur ainsi qu’une occasion pour réagir et retrouver la force de vivre. Mais ce n’est qu’un sursis : l’amour de sa fille et la bonne volonté de son mari Jean Marc ne peuvent pas l’empêcher d’une chute encore plus grave lorsque son incapacité se révèle évidente devant les engagements demandés à une véritable mère.
Les mères normales restent debout la plupart du temps, avant de se pencher le soir sur les enfants pour les rassurer contre le noir de la nuit, comme le dit souvent Fleur au cours de son récit. Elle a beaucoup souffert pour l’absence d’une mère à la hauteur de cet engagement indispensable.
Pourtant, jusqu’à l’âge de douze ans, Fleur a eu avec sa mère un rapport amoureux. D’ailleurs, Sabine, même dans les moments plus terribles de son autodestruction par l’alcool — qui a substitué, après la naissance de Fleur, les drogues encore plus dangereuses — a gardé toujours son immense amour pour sa fille.
Cet amour ancestral se joue aussi dans l’horizontalité,
cette horizontalité qui donne à l’auteur la possibilité de rapprocher le lecteur des corps de Sabine et de sa petite fille, comme dans un film japonais se jouant sur les premiers plans.
En général, une certaine lenteur accompagne toutes les scènes qui roulent autour des corps. Comme si le passage de la réalité sociale – ou asociale – à la réalité de l’amour, devait toujours être marqué par le passage de la verticalité à l’horizontalité, du rythme frénétique et insensé de la vie extérieure au rythme attentif et lent des moments où la joie de vivre s’affirme en jaillissant.
À tout cela s’ajoute l’importance du numéro trois.
Trois femmes – Emma, Sabine, Fleur – aux trois différents âges comme les trois personnages du célèbre tableau de Klimt. Trois enfants d’Emma – Sabine, Caroline et Thibault. Trois objets gardés dans un tiroir par Max, le père de Sabine, le jour où elle a risqué de noyer dans les eaux de la Marne… Enfin trois coupures du récit qui lui donnent une alternance de plus en plus passionnante : les souvenirs directs de Fleur ; l’histoire d’Emma et de ses trois enfants ; l’histoire de Sabine jusqu’à la naissance de Fleur.
Le lecteur doit subir la petite contrainte de ne pas suivre la longue histoire de famille de façon chronologique. Cela a une raison et une nécessité : il doit réfléchir, observer, noter, partager les émotions, pour avoir ensuite les instruments pour « continuer » selon son esprit cette histoire qu’il aura si bien assimilée.
Avec cette partition en « triptyque musical », le lecteur participe donc au dévoilement progressif de la vérité des faits. Il doit pourtant faire attention aux rares éléments — dates ou lieux — qu’on ne fournit que pour l’indispensable. Il doit s’efforcer d’« entrer » dans l’esprit d’un récit à plusieurs vitesses jusqu’à en découvrir le message universel.
Nous avons devant les yeux une humanité qui devient, à travers les années et les générations, de plus en plus égoïste et distraite. Nous voyons, par exemple, le comportement coupable d’Emma, la grand-mère de Fleur, trouver justification et même approbation dans une société qui donne raison aux plus forts, aux gagnants, et abandonne les plus faibles, les perdants. En regardant cela de tout près, on risque de s’arrêter aux sensations plus affreuses et aux mauvaises odeurs ou se tromper jusqu’à devenir incapables d’une vision d’ensemble — ou quand même d’une petite action positive. Mais on peut bien s’éloigner, réfléchir, prendre son temps.
C’est cela que Fleur a appris et nous apprend. Elle prend son temps, elle réfléchit, avant d’arriver à ses conclusions : le manque d’amour, et surtout de l’amour de notre père et de notre mère, apporte toujours des conséquences, des réactions contre soi mêmes ou contre les autres ; le monde où nous vivons est plutôt indifférent, tous les gens étant piégés par ce mécanisme d’action et réaction qui naît du manque d’amour ; nous vivons donc frôlant les murs, en attendant toujours le pire ; le jour où la positivité arrive avec un amour capable de tout remplacer et de tout effacer…, on a peur d’y croire. Fleur oblige Julio à réfléchir, à attendre, car elle aussi doit attendre et réfléchir.
Elle nous transmet un courageux message de prudence à partager sans réserve, car au-dedans de cette prudence il y a bien sûr un esprit de résistance, sinon de révolte. Dans la société où nous vivons, nous assistons au jour le jour aux mêmes malaises que subit cette famille d’Emma, Sabine et Fleur. Il y a certainement un manque d’amour entre les exigences d’un peuple adulte et le pouvoir. Peut-être, quelque chose ne va pas dans le mécanisme même de nos démocraties occidentales. Donc, la prudence de chaque individu, avec le maximum d’exploitation de sa capacité d’amour et de solidarité, peut être déjà une bonne base pour espérer, au moins.

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Mais le plus grand mérite de ce livre de Carole Zalberg — qui en a vraiment beaucoup — est dans cette langue qui est la vraie protagoniste du roman.
Avec son rythme variable, qui correspond toujours aux différentes géométries du récit, cette langue « juste » et toujours « vivante » oblige le lecteur à lire en même temps trois textes parallèles : d’abord celui de l’égoïsme d’Emma et de ses parents Adèle et Louis ; ensuite celui de l’autodestruction de Sabine et de sa sœur Caroline ; enfin celui de l’espoir et de l’équilibre de Fleur et de tous ceux qui savent attendre et résister.
Ces trois textes s’entremêlent et de temps en temps se dévisagent réciproquement comme des images juxtaposées.
Ainsi de récits différents se rapprochent l’un de l’autre, même s’ils se déroulent à différentes époques, dans le parallélisme des situations. On suit par exemple la grossesse de Sabine, en 1981, tout à côté de celle de Fleur. On raconte les drames successifs des rencontres de plus en plus pénibles entre la famille d’Emma et Sabine, son frère et sa sœur et, presque tout de suite, les très rares occasions où la même famille daigne voir la petite Fleur qui vient juste de naître.
D’un côté, on souligne que certains mécanismes sociaux se répètent. De l’autre, on montre les petites différences qui font que chaque destin humain soit unique.
Parmi ces récits douloureux, parfois angoissants, des images émergent de temps en temps, des petites scènes qui s’écartent nettement. Comme l’arrivée de Sabine, bouleversante et charmante au mariage d’un cousin ; comme la petite photo que lui impose son père. Enfin, c’est une polyphonie pleine d’harmonie.
Cette polyphonie retrouve enfin, après lecture, dans le cœur du lecteur qui continue mentalement à en vivre l’histoire, sa cohérence et son sens moral. On est finalement emmenés à réfléchir que la technique adoptée — visuelle et cinématographique — vient d’un esprit d’observation profond et aigu qui à sa fois vient de l’expérience de la vie, des joies perdues et des douleurs qui font croître.
Toute une humanité passe à côté du gouffre et peut d’un coup y précipiter. Mais cela est moins facile lorsqu’on a un but, une petite étoile devant les yeux. Quand on sait garder son sens esthétique et moral.
« Errare umanum est, perseverare diabolicum » : on peut toujours se tromper, mais il ne faut pas insister dans l’erreur. Cela serait vraiment diabolique, dangereux pour quelqu’un de nos proches.
Il faudrait surtout s’arrêter, avant que ce soit trop tard. Mais Carole Zalberg nous donne un fil d’espoir : il suffit d’arriver avant que ce soit tout fini. Pour Sabine mourante, l’arrivée et la présence continue de sa mère coupable suffiront peut-être à apaiser un peu son angoisse, à l’aider à mourir sereine.
Ou bien il suffit d’y être dans les moments les plus nécessaires.

Giovanni Merloni

« L’invention du désir » de Carole Zalberg

15 mercredi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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Carole Zalberg

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« L’invention du désir » de Carole Zalberg, Chemin de fer 2010, lu par Micky Sébastian à « La terrasse de Gutenberg » à Paris.

Un livre très beau et très bien écrit, cette « Invention du désir » où Carol Zalberg, comme on lit dans le quart de couverture, « célèbre avec lyrisme et sans culpabilité le désir amoureux et les plaisirs de l’adultère ».
En privilégiant le point de vue d’une femme, elle nous raconte les émotions, les sensations et les péripéties de l’intelligence et de la fantaisie quand cet « événement » mystérieux éclate. Avec la grande douleur physique et morale qui arrive toujours quand on essaye d’isoler les « moments de l’amour » de cette « unique » histoire d’amour qui en est le moteur vague. Qu’est-ce qu’on peut faire quand on y est pris dedans ?
Selon Carole Zalberg on est emmenés à « inventer le désir ». Plutôt que le subir, ou le sublimer. Une forme de conscience de soi ? Une confession ?
Parmi les nombreux commentaires qu’on a écrit sur ce livre, je partage vivement les jugements de Stéphanie Hochet et Pierrette Fleutiaux. D’après le style narratif de cette auteure, c’est en tout cas le lecteur qui doit faire vivre le livre. C’est lui qui doit d’abord décider s’il est en train de lire un petit roman avec un probable final – triste ou joyeux —, ou bien s’il a devant lui une lettre ouverte, dès le début très courageuse, d’une femme qui à travers la passion amoureuse va se découvrir elle-même.
Quant à moi, j’essayerai de me tenir sur un état d’esprit moyen. En acceptant de suivre l’ardeur « scientifique » de cette « exploration » libre de préjugés et, en même temps, en quête des situations et des circonstances, indispensables — selon mon intérêt de lecteur « sentimental » — pour y retrouver un sens. En plus, après la lecture des précédents romans de Carole Zalberg, je veux voir s’il y a ici quelques mémoires des histoires que j’ai lues avec autant d’intérêt dans ses romans précédents, qui ne cessent de bouger dans ma tête.
D’ailleurs, on ne peut pas vraiment « inventer » le désir. On peut, certes, le débarrasser des chaînes, des équivoques, des fausses visions. Il faut, bien sûr, l’affranchir de toute littérature imbécile, et surtout de toute réduction du désir à chose vulgaire, répétitive et obsessionnelle.
Voilà. Cette petite merveille de Carole Zalberg va immédiatement au-delà d’un discours déjà vu sur l’amour et le désir. On peut dire, au contraire, par sa mesure et maîtrise de la langue, qu’elle réussit à raconter le désir d’une façon tout à fait nouvelle et inattendue.
Avec notre grand plaisir, dans ce « récit imaginaire » il n’y a jamais de la pornographie, ni même du facile érotisme dont on connaît de millions d’exemplaires.
D’ailleurs, la femme qui nous parle dans ce livre ne se refuse pas de dire ce qu’il se passe au-delà de la « porte blanche » de la chambre où son amant l’a enfin rencontrée. Par rapport aux désirs sous-entendus que Stendhal fait vivre dans la chambre aveugle de Clelia de « La chartreuse de Parme » ou Flaubert dans le carrosse agité de « Madame Bovary », le récit de Carole Zalberg ne cache rien.
La nouveauté est donc dans le mélange entre le récit explicite de ces moments d’amour — à propos desquels l’on ne comprend jamais s’ils « ont été » vécus ou pas, s’ils « seront » vécus ou pas — et la réticence voire la prudence de cette femme par rapport aux faits réels, aux lieux et circonstances.
On en trouve très peu de traces.

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L’action du livre se déclenche à partir de la rencontre de deux mains. Pendant le temps de la narration, ces mains sont un élément stable, très important sinon central dans cette histoire du désir. Mais nous voudrions en savoir plus.
À page 11 on nous parle d’une « gare » ;
à page 19 d’un « téléphone portable… au centre de la pièce » ;
à page 32 d’un « train » qui tôt ou tard emporterait la femme qui nous parle ;
finalement, à page 33, on a l’impression de toucher du solide : « C’était à l’heure de l’avant-guerre, à l’époque précédant nos mains ».
Ce fut en cette occasion la première rencontre : « Nous étions placés côte à côte et très conscients d’une proximité insensée… Tu m’avais déjà annexée ».
C’était probablement avant « l’annexion », la « Bérézina » et la « guerre éclair » des premières pages. Un temps de paix, avant le déchaînement du désir….
À page 59 notre « inventrice du désir » semble prendre une décision, en nous donnant une clé réelle de cette histoire. Son choix est tout à fait différent de celui qui a emmené Emma, dans un de ses romans, à abandonner trois fils, dont la fille ainée, Sabine, qui lui était particulièrement attachée.
Ici elle parle « à toi » — son amant – de « lui », son mari :
« Lui n’est pas, comme tu l’es, fait pour moi de toute évidence, un homme somme exacte de mes espoirs, de mes rêves, de mes émois. Mais il est devenu tellement plus que cela… Il est un havre, un pilier, un toit… Et surtout, surtout, les enfants, qui lui ressemblent tant, qui nous ressemblent lui et moi dans le moindre de leurs éclats… »
En relisant le livre, on pourrait trouver d’autres traces de réalité. Mais le sens de l’histoire est finalement clair : la femme sans nom renoncera à donner un toit définitif à son grand amour, mais, peut-être, elle ne renoncera jamais à cette personne avec laquelle elle est « un ».
Elle se délivre enfin de son « sentiment de culpabilité », en avouant à tout le monde qu’aimer deux personnes est pour elle parfaitement possible.
Mais elle a aussi le courage – que tout esprit honnête devrait partager — de « sanctifier » ce rapport vrai et absolu : « Je veux oublier tout ce que je sais, tout ce que mon corps a saisi de la vie au hasard des années, et ainsi dépouillée, m’offrir. Être l’innocence reconquise et seule digne de me guider. Je veux que tu comprennes cette virginité… » Elle veut aussi « être le temple pur », « devenir cette page absolument blanche pour ta signature et trembler toujours ensuite de m’en savoir gravée ».
Cette lecture nous laisse finalement entrevoir un passage très intéressant de la « recherche » de Carole Zalberg. Peut-être, certains personnages féminins reviendront dans les prochains livres pour nous dire la vérité ou alors une nouvelle vérité. Nous les attendons avec impatience. Mais ici, dans ce petit grand livre, on a gravé une pensée qui assume une valeur universelle. À travers une « invention du désir » comme celle-ci, libre et anticonformiste, on peut retrouver et reconnaître une nouvelle dignité aux sentiments humains au-delà des vestes que de gré ou de force on insiste à leur donner.
Il faut, d’accord, protéger ceux qui nous aiment, essayant surtout de ne pas être égoïstes. Et bien sûr entre deux amours il faut choisir. Cependant, on doit s’accorder le droit de se souvenir et de revivre le désir qui a rendu uniques certains moments de notre vie. Si on arrivait vraiment et jusqu’au bout à cela, dans cette société qu’on dit évoluée et laïque, on pourrait résoudre beaucoup de problèmes, encore plus graves, qui bloquent tout espoir de progrès, de civilisation et de paix dans la planète. Tandis que des montagnes de banalisations et culpabilisations obtuses au sujet de l’amour et du désir résisteront pour beaucoup de temps encore, sans que la littérature, hélas, puisse y changer grand-chose.

Giovanni Merloni

Avec Valère Staraselski, dans les pas de La Fontaine

12 dimanche Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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Valère Staraselski

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Avec Valère Staraselski, dans les pas de La Fontaine

Le maître du jardin, dans les pas de La Fontaine (Cherche Midi, 2011, pages 192), est un roman de Valère Staraselski (auteur aussi de nombreux essais, dont Aragon, la liaison délibérée, de plusieurs nouvelles et des romans Un homme inutile, Une histoire française, Nuit d’hiver, L’Adieu aux rois, Sur les toits d’Innsbruck.)
« Le roi — Louis XIV — regardait… les fables comme un genre mineur et La Fontaine comme un écrivain de peu d’importance. Il savait parfaitement que le roi ne l’aimait guère. Le monde est ainsi fait que les véritables créateurs toujours provoquent le rejet et souvent l’ostracisme. » Voilà une déclaration qui revient souvent, en désignant le but primordial de Valère Staraselski dans ce livre : rendre « justice » à l’homme La Fontaine et, en même temps, proposer un nouveau regard sur son œuvre. Pour cela, il donne généreusement plusieurs clés pour comprendre l’immense valeur, aussi bien dans les nuances qu’en profondeur, de la vie et de l’œuvre poétique de La Fontaine, en s’adressant non seulement aux experts et passionnés des classiques de la langue et de la littérature française, mais aussi aux lecteurs contemporains.
Pour réaliser son but — et pour se dérober au risque bien réel d’une représentation déséquilibrée de la figure et de l’œuvre de La Fontaine, ce personnage aussi discret dans les intentions que débordant, au final — Valère Staraselski a délibérément adopté une forme de récit hybride entre l’essai littéraire, le roman et la représentation théâtrale où, dans l’unité de temps, de lieu et d’action, le jeu des personnages se déroule. Un œil extérieur suit attentivement la scène, tandis qu’un souffleur, qui connaît par cœur toute l’œuvre de La Fontaine, se charge de leur rappeler les répliques.
À cette nouvelle forme littéraire, le « roman-reportage », s’ajoute la cohérence morale et esthétique de l’auteur — un des rares journalistes militants contemporains —, qui se traduit en attitude d’extrême sévérité envers lui-même.
Sur La Fontaine des fleuves d’encre se sont répandus, en donnant de lui une image parfois figée et irréelle. Un « bonhomme » (comme l’appelle Molière). Un sujet à la conversation peu intéressante ou ennuyeuse, menant une vie à part, aspirant quand même à plaire « à tout le monde et à son père » et aussi aux plaisirs de l’aristocratie. Un homme très ambitieux aussi, capable de piller sans scrupules dans les textes antiques, voire de les copier.
Heureusement, cette image tout à fait mensongère de La Fontaine a été substituée, de nos jours, par un portrait de l’homme, à travers son œuvre, beaucoup plus rassurant. Il suffit par exemple de lire Marc Fumaroli : « Lieu d’affleurement de tant de richesses contradictoires de la tradition poétique française, les Fables s’offrent… le luxe de réverbérer dans toute leur diversité les saveurs de la poésie romaine à son point de suprême maturité. Il y a bien quelque chose de pantagruélique dans l’art de La Fontaine, le plus érudit de notre langue; mais ce qui se voyait chez Rabelais, ce qui était voyant chez Ronsard, s’évapore chez lui en une essence volatile et lumineuse, où des visions dignes d’Homère apparaissent, et ne se dissipent pas. Le génie d’une langue et celui d’une culture millénaire se concentrent ici en un point où la justesse de la voix et celle du regard suffisent à tout dire d’un mot. » (Le poète et le roi. Jean de la Fontaine en son siècle, Éditions de Fallois 1997.)  Ou encore la récente introduction aux Fables d’Alain-Marie Bassy :   « Derrière la conversation s’esquisse une construction. Ce souci profond d’un ordre dissimulé sous les apparences volontiers trompeuses du “papillonnement” n’a pas de quoi nous étonner… La quête de La Fontaine est là : dans la recherche d’un ordre qui soit à la fois évident et transparent comme l’eau claire. Cet ordre est tout entier à reconstituer, sous l’apparente agitation des “atomes” que sont les fables. Pour les distinguer, il faut savoir laisser reposer la boue qui trouble l’eau au fond du verre… » (Flammarion, Paris, 1995)
Jean de La Fontaine aimait bien sûr les lourdes perruques dont on se décorait au XVIIe siècle. Son visage a été fidèlement photographié en 1690 par le grand peintre Hyacinthe Rigaud (le Van Dick français). Et les caricatures verbales que ses contemporains ont laissées de lui, même les plus malveillantes, sont très efficaces aussi.
Mais dans tous ces portraits de La Fontaine, bien qu’assez fidèles, il manque quelque chose. Peut-être un indispensable détail, une façon d’en ressusciter l’être en chair et os. Valère Staraselski a su cueillir ce vide de l’émotion et de l’histoire littéraire. Son roman-reportage s’écarte de tout cliché et nous apporte de l’air nouveau.

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Un portrait fidèle : les stratégies adoptées

Partant du motif primordial — faire ressortir un portrait ressemblant de l’homme La Fontaine et de son œuvre en quatre moments de sa vie — Valère Staraselski a opéré des choix stratégiques qu’on peut cueillir dans : le titre du livre ; le rôle central de l’Histoire ; le plongeon dans la langue cultivée au XVIIe siècle ; la narration cinématographique et théâtrale ; l’adoption de la forme du roman.
Le titre. Le titre de ce livre est divisé en deux : « Le maître du jardin », évoque à la fois « le jardin d’Épicure, donc la philosophie » et l’ancienne charge de Maître des eaux et forêts de Château-Thierry que La Fontaine avait héritée de son père ; « Dans les pas de La Fontaine » synthétise l’esprit que ce roman-reportage va finalement assumer.
En général, je ne considère pas comme très important le titre adopté. Car c’est toujours le livre en soi qui m’intéresse. Cependant, en ce cas-ci, la première partie de ce titre élégant et complexe pousse le lecteur à chercher quelque chose qu’il ne trouve pas immédiatement. Peut-être pense-t-il que ce « jardin », dont La Fontaine est « maître », a affaire avec les « animaux » dont il est le chantre. Très peu de lecteurs sont d’ailleurs en condition d’envisager un lien entre la philosophie (les dialogues de Platon se déroulant dans un idéal « jardin ») et l’inspiration des personnages et des situations des Fables. Donc, en général, cette image du « maître du jardin » suspendue dans les attentes des lecteurs sans vraiment correspondre au sens que va prendre la narration s’évanouit au fur et à mesure que l’image réelle de La Fontaine s’impose. Reste, très vivante et efficace, dans l’imagination du lecteur, l’autre partie du titre : « Dans les pas de La Fontaine ». Elle « fait découvrir plus qu’elle ne montre », en redonnant à ce roman sa force et son indubitable originalité.
Le contexte historique. On est absorbé dans l’époque où La Fontaine a vécu et opéré : Paris au XVIIe siècle sous Louis XIV. Dans ce livre on n’évoque qu’une fois seulement l’expression « roi Soleil », qui est pourtant au fond du roman. En attendant « les » lumières (du XVIIIe siècle), dont on perçoit les symptômes, l’Europe — marquée par la Contre Reforme et l’art baroque — semble plonger dans le sombre. Une seule lumière, même aveuglante, se dégageait, en France, de ce Roi ultrapuissant et de sa Cour. (Qui sait si La Rochefoucauld avait pensé à Louis XIV lorsqu’il écrivait « le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement » ?) Cette lumière passe à côté de La Fontaine sans jamais l’échauffer. Cela ne dépendit pas d’un manque d’attention à la valeur de sa poésie, mais, objectivement, de l’esprit de liberté (en plus de fraternité et égalité « ante litteram ») qu’on y respire partout.
La langue. La « question de la langue » au XVIIe siècle est le prétexte auquel on recourt le plus fréquemment pour trancher des jugements souvent grossiers et inexacts sur La Fontaine. On sait bien de nos jours qu’il a beaucoup « modernisé » la langue française à travers soit le recours aux classiques, grecs et latins (surtout Platon, Ésope et Phèdre), soit un long travail de transformation « de l’intérieur » de la langue de ses antécédents (Clément Marot, Malherbe, Honoré d’Urfé). Pour nous faire comprendre le décalage entre la langue « claire et compréhensible » de La Fontaine (et de Molière) et celle de ses contemporains, Valère Staraselski réalise une véritable « fiction linguistique ». Il se contraint soi-même à raconter « l’histoire de La Fontaine » avec le même timbre et rythme qu’aurait adopté un écrivain du XVIIe siècle.
Avec ce but, il réalise enfin un « court hypertexte », qui fait ressortir en filigrane, à travers l’écriture « à l’ancienne » une lecture décalée, extraordinairement moderne.
Le flash-back chronologique. Dans le but d’emmener Jean de La Fontaine en personne devant nous, habitants distraits d’un XXIe siècle âgé de douze ans à peine — et de briser le tas de mensonges et de fausses évaluations qui en accompagnent l’œuvre —, Valère Staraselski réalise une narration « cinématographique » que l’auteur fait correspondre aux saisons de l’année grâce à la vérité historique (en décembre 1694, par exemple, le grand fabuliste fut sur le point de mourir).
Le roman. Au lieu de l’essai critique, qu’il maîtrise toujours de façon impeccable, Valère Staraselski opte pour le roman, en nous plongeant dans un « film » divisé en cinq épisodes (quatre saisons de la vie de La Fontaine et un épilogue après sa mort). Cependant, si d’un côté il nous rappelle l’allure de certains chefs-d’œuvre du cinéma — un film avec Gérard Philipe (le printemps), puis Rohmer (l’été), Truffaut (l’automne) et Tavernier (l’hiver et l’épilogue) — de l’autre côté ce livre est tellement ancré à la tradition de la parole, qu’en réalisant un film sur ce sujet on est portés à imaginer, après la FIN, des relectures critiques autour de nombreux passages. Un mélange très suggestif entre film et reportage qui nous permet de voir de près La Fontaine en chair et os (et perruque) et d’en écouter même la voix. (il ne faut surtout pas oublier que Valère Staraselski est journaliste en plus qu’écrivain et spécialiste des rapports entre la politique et la littérature — il suffit de citer son immense travail sur Aragon pour attester cela).

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Les saisons de La Fontaine

Au fur et à mesure que les saisons de la vie de La Fontaine s’écoulent, ce roman-reportage — qui est aussi une remarquable somme de suggestions de lecture parallèle des vers du grand fabuliste — fait glisser dans l’esprit du lecteur une émotion et un goût tout à fait particuliers.
À chaque « volet » (printemps 1652 ; été 1668 ; automne 1680 ; hiver 1693), dans sa proposition primordiale de ressusciter à « tutto tondo » l’homme La Fontaine, Valère Staraselski fait « passer », comme dans une pièce de théâtre, un différent message, concernant une phase de l’évolution soit de la personnalité du poète soit de la nature de son inspiration.
Dans le premier volet du reportage de Valère Staraselski, qu’on pourrait rebaptiser « dans les pas du cheval de La Fontaine », on a l’impression que le jeune cavalier il est encore en déça de son vrai épanouissement : il s’exprime, à l’âge de ses trente-deux ans, à travers les vers de ses premiers maîtres (Malherbe, Clément Marot, Honoré d’Hurfé) ; il avoue son unique aspiration à la poésie à son protecteur (Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, second fils du duc de Bouillon, prince de Sedan) ; il confie au lecteur ses rêves d’amours dangereux. Si on pouvait faire une comparaison entre le volume de la voix du ténor et celui de l’orchestre, on dirait qu’ici la voix du solo peine un peu à dépasser les voix (et les bruits) qui l’entourent.
D’abord parce qu’il n’est pas seul. Il y a la guerre, dont Château-Thierry, sa patrie familiale, a été plusieurs fois la cible et la victime : « La rage des hommes, cet inexplicable excès qui se transforme en fureur meurtrière, il l’avait découverte il y a quelque temps déjà ». Son rôle de protagoniste sur scène est en fait subordonné à la force du baryton, c’est-à-dire du très recherché homme d’armes — le Grand Turenne — qu’il accompagne.
Ensuite, parce que, surtout dans les premières pages du livre, le souci d’une représentation efficace des temps et des lieux, fondée sur un très approprié recours aux formes et nuances de la langue parlée au XVIIe siècle, prend le dessus. Cela produit un bruit de fond, un chant souterrain qui marche avec l’histoire : « … Entendant les rires énormes qui sortaient de dessous les tentes où les soldats chopinaient, il ajouta que, en regardant ses hommes, il les voyait marcher, courir même à des morts il est vrai glorieuses et belles, mais sûres cependant, et quelquefois cruelles ».
Dans ce premier volet, le jeune La Fontaine doit se contenter de l’attention que Turenne lui donne dans les intervalles de ses devoirs de chef militaire. Il est vrai aussi que sa poésie naissante ne pourra se passer de l’assimilation préalable de l’esprit poétique des Marot et des Malherbe, auteurs que son interlocuteur à cheval tout simplement adore.
Si donc ce premier portrait est encore un peu flou, comme dans un tableau où la réalité est représentée comme en rêve, cela correspond au statut encore embryonnaire de ce grand homme en devenir. D’ici peu, le rêve de Jean de La Fontaine touchera sa fin : « … la nuit vient sur son char conduit par le silence ».
Dans le deuxième volet, nous sommes en été, dans le jardin du palais d’Orléans, c’est-à-dire dans « notre » jardin du Luxembourg. Deux étudiants un peu au-dessus de la ligne, voire débordés et ambitieux comme d’habitude, rencontrent, sans le savoir, La Fontaine en personne. Cette image est parfaite, avec le silence du jardin, rarement interrompu par quelques passages à côté du petit groupe. Le roman pourrait commencer ici. Il « … se déplaçait d’un pas nonchalant, la tête baissée, l’air absent ou plutôt employé dans quelque pensée. Son pourpoint de couleur bleu tendre s’alliait à sa culotte qui, elle, tirait sur le bleu roi, ainsi qu’à ses bas, bleus eux aussi…. Sous son chapeau, sa perruque à la binet, soyeuse et de qualité, pourvue de longues mèches brunes, luisait au soleil, renvoyant parfois des reflets fugaces. »
Entre ce camarade supposé de La Fontaine et les deux étudiants se déroule un dialogue serré. Le lecteur a la sensation d’avoir beaucoup assimilé des difficultés quotidiennes que l’homme de lettres devait affronter pour subsister — avec l’attitude d’une cigale déguisée en fourmi et vice versa — avant de se consacrer à la poésie, dans toutes les minutes de liberté qu’il pouvait arracher. « … Il ne faut point se méprendre, cet auteur ne rédige pas au fil de la plume, il lui en coûte ! Il me dit et me répète à satiété qu’il se heurte souvent au principe de l’uniformité du style… » Cet homme, maintenant âgé de quarante-sept ans, est le précurseur du personnage d‘Arlequin serviteur de deux maîtres de Goldoni. Dans ses continus déplacements du côté cour (où il doit se conformer aux lois et aux caprices d’un système de pouvoir aux règles très strictes) au côté jardin (sa véritable dimension de vie créatrice) il doit toujours cacher son visage, devenant maître de la moquerie de soi-même, jusqu’à s’annuler, parfois, derrière un double ou un prête-nom. Des mots qu’il prononce, on comprend que cela lui plaît. Il a d’ailleurs besoin des deux conditions et situations opposées — richesse ou détresse, pouvoir ou égarement — pour y trouver son inspiration : « Allez, je le connais bien, du moins je le crois, si notre ami, comme tout homme de bien et d’esprit, n’est pas insensible aux honneurs, il ne voit en définitive que par ses ouvrages. Je puis vous l’assurer ! Et gageons que, sans l’apport de ses livres quant à son âme, mais également rapport à sa bourse, il souffrirait le diable. » D’ailleurs, comme Valère Staraselski dira plus avant en son nom : « Il ne faut jamais se moquer des misérables, car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ?… Certaines gens sont si peu chrétiens : ils ne savent pas voir un être malheureux sans le discréditer. »
Dans cette rencontre — très facile à imaginer pour tous ceux qui connaissent un peu Paris — ce personnage qui feint ne pas être La Fontaine nous donne aussi le plaisir d’apprécier sa naïveté, sa sincérité hors du commun lorsqu’il lance un petit conseil de sagesse aux deux jeunes inexperts : « Tout est mystère dans l’amour… Fort heureusement qu’il vous reste, pardon, que nous avons cela ! Ainsi que l’assure le sieur de La Fontaine: À qui donner le prix ? Au cœur, si l’on m’en croit. Et bien que — vous l’apprendrez toujours assez tôt — les plus grands de nos maux soient les rigueurs de nos belles. C’est ainsi. Mais soyez tout de même amants, car vous serez inventifs!… »
Dans le troisième volet — on est en automne, dans des rues de Paris fort ressemblantes à celles d’aujourd’hui —, un des amis plus fidèles de La Fontaine, François Maucroix, va lui faire visite. C’est une rencontre très émouvante. Finalement, notre poète ne cache pas son identité ni ses pensées intimes. Assis l’un devant l’autre avec une bougie appuyée sur un tabouret entre eux, La Fontaine, qui a maintenant cinquante-neuf ans, se plaint de la méconnaissance qu’il doit subir de la part du Roi. Son ami le rassure : « Les grands n’ont jamais ignoré l’ancienne méthode de négliger la personne en estimant ses écrits… ». Après, il lui dit qu’à bien y réfléchir « … il fallait convenir que si le roi se piquait d’ignorer l’intérêt et même l’écriture des Fables, tout compte fait et paradoxalement, cette attitude royale le mettait, lui, Jean de La Fontaine, à l’abri. » Cette rencontre est d’ailleurs constellée de citations de morceaux de La Fontaine et aussi de considération sur le sens de son œuvre.
Très intéressant est ici l’épisode de « La chambre du sublime », petit théâtre de la grandeur d’une table où Mme de Thiange « avait voulu que La Fontaine eût une place parmi les plus grands, car elle l’en croyait digne ! Le roi, qui, disait-on, s’en était amusé, n’avait point, quant à lui, émis d’avis défavorable. Bien sûr, quand il l’avait apprise, cette nouvelle avait eu pour conséquence instantanée de raccommoder promptement Jean avec la joie de vivre. Ça n’était après tout que justice ! »
Le quatrième volet se déroule toujours à Paris, dans un modeste appartement pas loin du Louvre. L’abbé Pouget de la paroisse de Saint-Roch fait tous les jours visite au poète — âgé de soixante-douze ans — frappé d’une maladie qui devrait le conduire à la mort. Ce chapitre très touchant et beau, où tous les personnages sont mis à nu dans un portrait réaliste à la manière de Flaubert ou de Gide aussi, fait mieux que tous les autres connaître Jean de La Fontaine. D’abord, celui qui accompagne l’abbé Pouget chez La Fontaine la première fois, se sent en devoir d’en faire le portrait : « … avec les gens qu’il ne connaissait point, ou qui ne lui convenait pas, souventefois il offrait un visage triste et rêveur. En revanche, dès que la conversation l’intéressait et qu’il prenait parti dans la dispute, ce n’était plus un homme rêveur, c’était un homme qui s’exprimait alors beaucoup et bien. C’était La Fontaine, tel qu’il était dans ses livres ! Voilà, il ne pouvait pas mieux dire ! »
Après les premiers jours de méfiance réciproque La Fontaine réussit à gagner la confiance de l’abbé qui, en échange, obtient ce qu’il veut : l’accord du poète pour une condamnation définitive de ses Contes, jugés par les Académiciens et le Roi comme œuvre scandaleuse et immorale.
Mais ce qui m’a le plus touché c’est le chagrin destructif que la maladie et la mort de Madame de la Sablière provoquent en La Fontaine. Dans son dévouement amoureux pour sa dernière protectrice, il atteint des expressions très belles et nobles jusqu’à sortir finalement de lui même. Cela m’a rappelé de près la mort de Don Quichotte, une des plus belles pages de la littérature mondiale. Et, fait incroyable, mais, en fin de compte, très logique, la dévotion pour Madame de la Sablière est enfin le sentiment qui l’emmène à se rapprocher de Dieu, de se confesser et d’accepter avec quelques convictions les extrêmes sacrements.
Selon l’histoire et la reconstruction assez fidèle de Valère Staraselski, il est sur le point de mourir, absorbé dans une espèce d’exaltation à la manière de don Quichotte, tandis que le monde extérieur (représenté de l’abbé Pouget, mais aussi par Boileau et par Racine, venus en délégation de l’Académie) voudrait le condamner comme don Giovanni. La mort tarde. Après lui avoir donné les sacrements le matin, l’abbé Pouget est appelé, l’après-midi même, chez La Fontaine, en train de guérir. C’est qu’il vient de recevoir une importante somme d’argent du duc de Bourgogne, l’héritier du trône ! La Fontaine est ravi, euphorique. Il reprend à espérer.
Ce final, très humain et même prosaïque, ressemble à celui du don Giovanni de Mozart. L’homme diabolique vient de disparaître dans les feux de l’enfer, au milieu d’un crescendo assourdissant et sombre. Il ne se passe qu’une seconde. Tout de suite après, une musique gaie se déclenche, en communiquant l’esprit joyeux de la vie qui continue.

Giovanni Merloni

D’Alexandrie vers le pays de Canaan, un roman de Nadine K.

30 dimanche Nov 2014

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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Nadine Amiel

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Le Nil depuis l’avion, 1983

La chronique extraordinaire d’une « vie ordinaire »

J’avais déjà présenté Nadine Amiel dans ce blog par un portrait essentiel, basé sur la publication de quelques-uns de ses vers et de ses tableaux. Au milieu d’une vision sereine et ironique de l’existence, j’avais cru voir en elle de petits mystères, constellés peut-être de petites traces d’une vie dure et parfois difficile.
D’ailleurs, j’en savais encore très peu.
Un jour, Nadine m’a donné à lire son dernier livre. Il s’agissait, cette fois, d’un roman au titre engageant : D’Alexandrie vers le pays de Canaan. Un livre tout à fait particulier, à plusieurs égards, que je peux avoisiner assez librement. Tout en gardant l’esprit des publications du portrait inconscient où les portraits du dimanche, la plupart consacrés aux artistes et aux poètes, ne se proposent jamais comme de vrais commentaires. Car en fait la structure du livre et sa langue aussi m’autorisent à modifier sensiblement la praxis de sa présentation. D’Alexandrie vers le pays de Canaan de Nadine K, Editions Nouvelle Pléiade, Paris, 2008 — dans sa forme ainsi que dans l’exploitation de son contenu à plusieurs facettes — n’est pas un « objet » littéraire traditionnel. En utilisant une expression typique de notre quotidien, je vais m’adresser alors à ce Roman comme si c’était une personne en chair et os, en lui disant : « je vous laisse vous installer. Ensuite, vous vous présenterez vous-même ! »
Je me bornerai à suivre la trace de ses 39 chapitres. À travers les considérations, les suggestions et les élans poétiques de la narratrice, cette histoire, ainsi que la situation des contextes historiques traversés, en résulteront, comme j’espère, assez compréhensibles.
Évidemment, puisque je ne peux tout transférer dans une seule publication, ce sera la fantaisie du lecteur qui aidera à recomposer la mosaïque (ou le patchwork) aux couleurs toujours appropriées. Et j’imagine qu’il y aura beaucoup de personnes intéressées qui chercheront le livre dans les librairies…
Quant à moi, ce n’est qu’à la dernière page de ce D’Alexandrie vers le pays de Canaan de Nadine Amiel (signé Nadine K.), que j’ai compris quelle avait été la sensation qui m’avait accompagné au fur et à mesure dans cette envoûtante et passionnante lecture : pendant 281 pages j’ai été entraîné par son récit autobiographique comme un radeau à la merci d’un fleuve, calme et accueillant au commencement, qui devient de but en blanc turbulent et orageux, avant de s’apaiser, enfin, dans une espèce de lac ayant une île au milieu : Israël (le lac) et le kibboutz (l’île), avant de remonter à la source (Paris). D’ailleurs, le long voyage de Nadine et de sa famille n’est pas qu’un « témoignage historique » sur l’exode forcé des juifs d’Europe en Israël. Elle nous offre aussi une « leçon de vie », un « manuel éthique » pour faire front aux imprévus, à l’injustice, à la discrimination et à la violence, tout cela accompagné par une rare « légèreté » ainsi que par un esprit « choral et collaboratif ».
Bien sûr, Nadine Amiel née Kantzer a su donner à ce livre le souffle indispensable pour ne pas se renfermer dans le journal d’une vie aux passages hasardeux et parfois difficiles. Tout au long de cet ouvrage, elle adopte une écriture d’équilibriste. Néanmoins, tout en marchant sur un fil suspendu bien au-dessus de nos têtes, elle trouve une façon très efficace pour inscrire les circonstances de sa vie dans la vie de millions d’autres vies, évitant soigneusement de livrer au public le énième document sur la pénible odyssée d’une « étrangère » – avec sa mère, sa sœur et son mari – dans l’époque la plus difficile pour les juifs d’Europe.
Une odyssée qui n’est pas terminée avec les horreurs de la Shoah et de la Seconde Guerre, car une nouvelle saison d’incertitudes s’affiche après le 14 mai 1948 pour les pionniers du nouvel État d’Israël ainsi que pour les juifs de toute la planète.
D’ailleurs, notre narratrice demeure critique envers toute régression dans la rigidité et dans l’incompréhension de l’autre. Si elle ne cache pas d’avoir partagé l’enthousiasme pour le naissant État d’Israël, elle ne cache pas non plus ses critiques aux dérives successives. Si dans ce livre, « en tant qu’étrangère », elle ne se juge jamais comme une victime, elle proclame son droit à la citoyenneté dans le monde civil. Un droit qui ne se sépare jamais de la tolérance et l’amour pour les autres personnes et cultures.
On dirait donc qu’elle partage sans réserve le mot de Theodor Adorno : « Écrire un poème après Auschwitz est bar­bare ».
Sans trop fouiller à la recherche du véritable sens de l’injonc­tion du grand philosophe, Nadine K. se borne à nous donner les coordonnées de l’Histoire qui s’écoule autour d’elle. D’ailleurs, au fil de cette « chronique extraordinaire de vies menacées », elle néglige volontairement de citer les noms des camps d’extermination — Auschwitz, Goulag, Treblinka, Kolyma — « ces noms qui ont marqué le XXe siècle, percutant nos mémoires tout en inter­rogeant notre être au monde ».
Nadine K. nous invite à nous pencher sur une « vie ordinaire », sur la magie des coïncidences, sur les sentiments humains les plus simples ainsi que sur le désir d’une vie illuminée par la beauté de la littérature et de l’art.
C’est peut-être la même vie « ordinaire » que tout le monde aurait aimé pouvoir assurer à la petite Anna Frank — son aînée d’un an à peu près — si celle-ci n’en avait pas été arrachée par l’inexorable filet de la haine.

Giovanni Merloni

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Le Nil depuis l’avion, 1983

D’Alexandrie vers le pays de Canaan, un roman de Nadine K.

Prologue
(La « chronique » démarre à Odessa, en début du siècle dernier. Boris Kantzer, le grand-père de Nadine, est en train de discuter avec sa femme Rachel au sujet du talent précoce de leur benjamin Jacques, le père de la narratrice.)
(page 7)
« Tu te rends compte, Boris, il n’a pas encore 3 ans !… Tu as raison Rachel, d’ailleurs notre nom Kantzer, autrefois Kantsler voulait dire ministre »

(page 8)
« Un sombre destin les attend cependant. Un soir où il a neigé plus que de coutume. Boris sort de la synagogue. Il fait nuit noire. Il a du mal à retrouver le petit chemin habituel pour rentrer chez lui. Soudain son pied bascule et est happé par un trou dissimulé sous la neige… Pendant ce temps, les aiguilles de la montre tournent et Boris n’est pas encore là. Rachel est soucieuse. Il s’écroule devant la porte. La jambe de Boris est meurtrie. Elle s’appelle à un médecin. Celui-ci lui chuchote à l’oreille son inquiétude. De jour en jour la blessure s’aggrave. La gangrène gagne sa jambe et il décède quelque semaine plus tard. La scène est effondrée. C’est tristement qu’elle pense à ses cinq enfants et à l’énorme responsabilité d’un futur bien menaçant. »

(La grand-mère paternelle, Rachel, restée veuve, décide de partir en Égypte avec ses cinq enfants. Jacques, le futur père de Nadine, est le benjamin.)
(Quant à la famille de grands parents maternels, d’origine italienne, elle est installée au Caire depuis longtemps. Après la mort d’Hélène, sa première femme qui lui a donné huit enfants, le patriarche Aron Mirès épouse Henriette. De cette union naissent huit enfants. Inès, la future mère de Nadine, est la benjamine.)

Le pensionnat de la Mère de Dieu
(pages 14-15)
« À l’âge de l’adolescence Inès et (son frère) Gaston se rapprochent. Ils évoquent leurs désillusions. Ils ont un groupe d’amis commun. Ils fréquentent un milieu amateurs de comédies françaises et de bonnes lectures. Inès se passionne pour les grands écrivains tels que Pierre Benoît… Elle est sous le charme, elle décide de lui écrire. Elle reçoit en retour une lettre de quoi épater ses amies. Côté élégance, elle y met tout son talent. Elle n’hésite pas à commander des vêtements aux Galeries Lafayette à Paris. Tout son argent de poche y passe. »

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La rencontre
(La rencontre entre Inès Mirès et Jacques Kantzer, futurs parents de Nadine, se déroule à Zamalek, riche banlieue du Caire.)
(pages 19-20)
« Quelques mois après ma naissance Rachel décède. Jacques est meurtri… Simultanément la crise économique mondiale sévit. Quelques années auparavant  mon père avait monté dans le centre du Caire une entreprise de cuir. Il représente une Maison Autrichienne et les affaires semblent évoluer favorablement. Il désire s’agrandir et met en place dans les villages des représentants qui vendent à crédit. La crise aidant, l’entreprise fait faillite. Jacques est accablé. En réalité, la faillite est double, professionnelle aussi bien que conjugale. Devant les incessantes imprécations de mon père, ma mère cède sa bague de fiançailles et, de concession en concession, elle se trouve vite dépossédée. L’atmosphère se gâte. Pour seules conversations on évoque le Mont de Piété, les dettes nombreuses. Inès est au désespoir. Jacques n’est pas encore remis du décès de sa mère qu’il doit affronter un divorce. Il flanche dans la dépression. … Inès est contrainte, ses deux bébés dans les bras, de regagner le toit de sa belle sœur… elle décide de vivre à Alexandrie et volontairement s’exile… Une autre vie commence enfin pour nous ».

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Alexandrie
(page 21)
« À Alexandrie notre première installation est à Ibrahmieh, pas loin du bord de mer. »

Notre école
(page 26)
« Quand j’ai pu manier ma plume mes premières lettres ont été pour mon père, ce père resté dans l’ombre qui soudain se révèle à moi. Très tôt je griffonne des petits mots à son intention. Il est fier mais m’a toujours soupçonnée de m’être faite aider par maman. Dans chacune de ses lettres il me dit : Ma chérie, je souhaiterais que tu écrives tes lettres toi-même ».

Notre maison
(pages 33-34)
« Notre chambre est meublée à l’ancienne. Une armoire avec un miroir, un chiffonnier et un meuble de toilette avec deux tiroirs. C’est dans un de ces tiroirs, côté gauche, que j’entasse à mesure les lettres de mon père si précieuses pour moi. J’ai jusqu’aujourd’hui du mal à en parler. Lors de mon départ précipité à l’occasion de mon mariage, elles sont restées à mon grand regret bien au chaud dans leur tiroir. J’espérais que maman me les amènerait quand elle viendrait en Israël, mais non. Cet acte manqué me poursuivra toujours. »

Notre quartier
(page 35)
« Le matin, dès que nous sortons de chez nous pour aller à l’école, nous croisons les élèves du lycée dont quelques-uns nous sont familiers. À mesure que nous avançons nous sommes confrontés aux scènes de rue typiques de ces pays d’Orient. C’est pour nous notre quotidien…
Parmi les indigènes qu’on rencontre dans les rues, nombreux marchent pieds nus et portent une jallabeya et un fez, bonnet tissé de fil rouge. D’autres portent plus volontiers un tarbouche, couvre-chef en feutre bordeaux avec un gland sur le côté. Ils appartiennent à une classe plus aisée. »

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Notre gouvernante
(page 40)
« Madame S. joue un rôle majeur dans notre vie d’enfant où le cadre familial est, pour ainsi dire, cassé. Elle vient au secours d’une mère en difficulté avec elle même, elle embellit à sa manière ces jours fragiles qui fuient sans que l’on ne s’en aperçoive. Elle sait, à tous moments, recueillir nos états d’âme et panser nos bobos ».

La plage de nos amis de l’été
(page 45)
« La plage est à dix minutes de chez nous. Nous y allons à pied. Les chèvrefeuilles  longent la route qui mène à la mer. À peine arrivées, le sable chaud et l’air marin nous réconfortent. »

(page 47-48)
« L’été touche à sa fin. Nous jouissons des dernières heures de soleil de ce jour finissant. Il disparaît lentement en déployant un éventail de couleurs qui nous plonge dans une demi obscurité. La mer est épuisée par l’agitation de ses vagues, une écume blanche frisonne et s’amenuise en se retirant vers le rivage. »

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Rencontre avec mon père 
(pages 49-50)
« Les enfants j’ai quelque chose à vous dire.
Visiblement elle (Inès, la mère de Nadine) éprouve une certaine gêne.
Vous êtes en droit de savoir que votre père vit au Caire et qu’il désire vous voir. Cette phrase tombe et nous laisse muettes. »

(page 51)
« Il me parle de littérature : de Madame de Staël, de Mme de Sévigné, de Mme Curie, de Voltaire, de Victor Hugo, de Pascal le distrait qui écrivait ses équations sur le capot des calèches. Et puis, par une polémique savante, il soutient que les femmes sont supérieures aux hommes. Un féministe avant l’heure ! »

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La guerre éclate en Europe (1939)
(page 55)
« Jusque là nous avons été épargnés, mais quelques mois plus tard le spectre de la guerre va devenir pour nous aussi réalité. Voilà que les forces d’Hitler prennent la route de la Méditerranée. Les nouvelles qu’on entend à la radio sont de plus plus préoccupantes.
Le black out est déclaré.»

(pages 55-56)
« Eh ! Là-haut ! Éteignez vos lumières. Vous n’entendez pas la sirène ?
Quoique équipé… de papier bleu, il faut croire que nos lumières sont perçues de l’extérieur. Nous avons été taxés par l’agent de sécurité de malveillance, alors qu’il s’agissait d’une négligence involontaire. Ce monsieur nous accusait, procès verbal à l’appui auprès du… poste de police, d’avoir envoyé des signaux. Il s’est permis de laisser échapper des propos désobligeants à l’égard de maman. Ça en était trop ! Maman ne put contenir sa rage et alla jusqu’à rétorquer à son tour : « vous êtes un goujat, Monsieur !' »
Ce mot fut happé par nos oreilles enfantines qui en résonnent encore.
Cette nuit une bombe est tombée dans l’immeuble en face de chez nous. Le lendemain nous apprenons qu’une de nos petites camarades a été grièvement blessée à la tête. Ella a dû subir une trépanation et cela nous a beaucoup émus.
À la radio, on entend : « Le général Rommel et ses troupes sont à El Alamein, à trois heures d’Alexandrie. » … La panique gagne la population. On s’interroge ? Certains rejoignent leur famille au Caire. Nos voisins plient bagages. L’oncle Gaston et la tante Inès nous proposent de nous rendre chez eux afin d’être tous réunis au cas où le destin nous réserverait des surprises. »

(page 57)
« À la maison on se prépare pour aller chez l’oncle Gaston. Maman est très occupée à préparer non bagages. J’insiste d’emporter ma boîte de vers à soie et leur indispensables feuilles de mûrier. »

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La famille réunie 
(page 60)
« Ici à Palais nous avons le sentiment que les événements de ces derniers jours ne nous concernent pas vraiment. Je retrouve mes petits cousins dans leur petite chambre. Ils font rouler leur petites voitures sur le sol. Bruno m’aperçoit et il est très intrigué par la boîte que je tiens avec précaution sous mon bras. Il me demande : qu’est-ce que tu as dans cette boîte ?… Ce sont de vers à soie, voyons ! Ils ne mangent que de feuilles de mûrier et il ne faut pas les déranger car ils doivent dormir maintenant. »

(page 63)
« Le calme revenu, les grandes personnes s’empressent d’aller aux nouvelles. Installés au salon, silencieux, ils sont prêts à affronter la réalité qu’ils espèrent plus rassurante. De jour en jour les nouvelles évoluent favorablement pour les alliés. Les général Koenig remporte une victoire à Bir Hakim. Les Allemands sont forcés de reculer. Ensuite, c’est Rommel, le général allemand qui bat en retraite. C’est comme cela qu’El Alamein ne sera plus pour nous désormais qu’un mauvais souvenir. »

La guerre et ses conséquences
« Plus tard c’est le débarquement des alliés et la libération de Paris. C’est l’euphorie. Simultanément c’est la révélation des prisonniers des camps de concentration et de la mort (six millions de juifs ont été tués dans les camps d’extermination nazis). C’est Hiroshima qui mettra fin à cette guerre, mais à quel prix !
Nous n’en sommes pas encore là.
Pour l’heure, dans notre petit coin du monde, dans cet Alexandrie qui a retenu le souffle le temps d’une menace, celle d’El-Alamein, va reprendre le cours quasi normal de la vie. »

La Saint Valentin
(Les deux sœurs, Nadine et Huguette sont nées toutes les deux au Caire le jour de la Saint-Valentin, à une année de distance l’une de l’autre. Cette circonstance, toujours évoquée par leur mère avec enthousiasme, entraîne l’idée du jumelage mais aussi, inévitablement, celui d’une légère rivalité que l’auteure fait ressurgir à peine, par petites coups de son pinceau élégant et léger.)

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Nos vacances de Pâques au Caire
(page77)
« Quand nous partons en voiture avec un ami de la famille, nous empruntons la route du désert, route monotone, mais combien impressionnante ! Nous faisons une halte aux « resthouse », petite buvette située à mi-chemin. Le temps de nous dégourdir les jambes, de boire une limonade et nous reprenons la route en scrutant l’horizon pour apercevoir, le moment venu, les pyramides Kéops, Keffren et Mykérinos qui sont devenues nos amies, tant notre enfance a été rythmée par ces visites annuelles au Caire. »

L’Egypte d’hier et d’aujourd’hui
(page 87)
« À cette époque l’Égypte est sous domination britannique. Il n’en demeure pas moins un pays accueillant . Les grandes villes sont habitées par une population cosmopolite. À côté d’une bourgeoisie locale vivent des européens venus de toutes parts. C’est pourquoi on parle plusieurs langues. On côtoie aussi bien des grecs, des turcs, des arméniens, des italiens, des français et des anglais. »

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(Ils s’ensuivent 11 chapitres très intéressants et beaux, marquant l’adolescence de Nadine jusqu’à son épanouissement en jeune femme adulte, que je dois, hélas, sacrifier à l’économie de cette sélection. Voilà ci-dessous les titres) :

Le soir de Pâques
Les soldats en permission
Fin d’une époque 
Les éclaireuses
Départ de maman au Caire
La matinée poétique
Mes cousines du Caire
Nos sorties au cinéma
L’oncle Max et mes cousins
Promenade sur la corniche 
Les examens du B.E.P.C.

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Vie active
(page 129)
« Nos exigences financières nous rappellent à la réalité. De concertation avec maman, Huguette et moi avons décidé de nous pourvoir d’un bagage pratique minimum pour tenter notre chance dans le monde du travail. »

(pages 138-139)
« Cette joie de vivre va lentement s’estomper. Le 14 mai 1948 la proclamation de l’état d’Israël par Ben-Gurion déclenche des remous dans le pays. Le climat politique s’envenime.Tous les états avoisinants se sont ligués pour évincer ce nouvel état. L’armée égyptienne est mobilisée sur le champ de bataille. Le roi Farouk et les autorités locales craignent la montée de mouvements subversifs de tous bords : les communistes, les frères musulmans, le sionistes. En conséquence ils entreprennent des rafles politiques et décident de les interner dans des camps, « Aboukir » entre autres.
Notre mouvement est menacé. Nous passons dans l’illégalité. Devant ce changement radical il nous faut repenser notre politique, repenser notre avenir. La plupart d’entre nous envisagent de partir à l’étranger. Certains y sont contraints. D’autres estiment devoir rester. Tous ceux, enfin, qui sont concernés par la naissance du nouvel état se rendront en Israël. Pour moi le vide fait place à la vie trépidante, pleine de sens et de responsabilité. Il me semble sombrer dans le néant. »

Le match de basket
(page 141)
« Je me laisse faire. Je me souviens de la petite fille timide, habillée d’une robe blanche avec un grand col marin qui a franchi le seuil de cette institution sportive pour la première fois. Mimi est à mes côtés. Elle a prit l’initiative de la rencontre et s’en acquitte fort bien. Elle m’emmène vers la salle d’athlétisme. C’est au fond du couloir que nous voyons apparaître nos deux héros comme s’ils avaient deviné notre venue. Mimi de dire : « Je te présente Victor et voici Marcel » avec un petit air entendu.
Après un court préambule j’entend une voix qui m’est inconnue : « Victor, tu raccompagnes Mimi, je raccompagne Nadine » (dit Marcel, celui qui sera connu plus tard comme le mari de Nadine).

(page 145)
« Dans le quotidien, mon nouvel ami travaille en qualité de chef comptable. Il a bien d’autres responsabilités dont j’ignore jusque là l’existence. C’est son côté militant. Depuis les révélations et les divers témoignages des rescapés des camps de la mort, les jeunes ont d’emblée ressenti la nécessité d’émigrer en Israël et de rejoindre les nombreux pionniers venus d’Europe et d’ailleurs tels Ben-Gourion, Golda Meyr et Moshe Dayan. »

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Émigration vers Israël 
(page 148)
« L’oncle Gaston aussi envisage de partir. La décision demande réflexion. La tante Inès propose qu’on en discute autour d’un dîner. Ils nous invitent pour le shabbat. L’oncle Gaston demande quelques conseil à Marcel avant de s’engager : Quelles sont les possibilités pour nous, à notre âge, de vivre en Israël et quelles seraient éventuellement les démarcher à faire ?
Tout d’abord j’approuve votre intention. Les derniers événements nous ont permis de prendre conscience que les étrangers sont indésirables. Tôt ou tard nous serons expulsés. Ce que je vous suggère c’est de rejoindre dans un premier temps un kibboutz. Vous pourrez évaluer la situation par la suite. C’est ce que je pense, mais ce n’est qu’une suggestion. Avant de partir, je vous mettrai en contact avec un de nos dirigeants afin qu’ils s’occupent de votre alya ».

Le procès…
(Engagés dans l’effort d’aider les uns et les autres « étrangers » à quitter l’Egypte, les deux meilleurs amis de Nadine, Benny et Jules – nom de bataille de Marcel – tombent dans le filet de la police et subissent un procès qu’ils affrontent avec grande souplesse et insouciance.) 

La prison de Hadara
(pages 163-164)
« Nous étions en pleine saison hivernale. Cet hiver là fut très rigoureux. Les nuits étaient redoutables. Ils dormaient à même le sol sur une maigre paillasse. Le vent et la grêle soufflaient et pénétraient à travers la lucarne placée au-dessus de leur tête. Ils avaient beau s’emmitoufler de vêtements chauds. Rien n’y faisait. Ils racontèrent qu’ils avaient revêtu tous les vêtements en leur possession. Certains, ils les enfilaient côté devant et d’autre côté dos. Peine perdue. Ils se blottissaient dans un coin de la cellule. Ils ne parvenaient pas à calmer le grincement de leurs dents et leurs articulations en avaient drôlement souffert…
C’est à travers la grille que Jules et Benny tentèrent d’établir un dialogue. C’est dans une cacophonie indescriptible qu’ils parvenaient à transmettre en français de précieux messages « Enveloppez les aliments dans des journaux » criaient-ils. Ceci leur permettait de s’informer de l’actualité. « Placez une lame à raser au fond de la soupe ». Cette lame allait être collée à l’aide d’un peu de salive au mur gris de la cellule. Indécelable défi. Elle leur permettrait de se raser avant les visites des parents pour ne pas les démoraliser. »

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Aujourd’hui on se marie
(page 182)
« Marcel, muni de son passeport et moi de ma feuille de route, nous empruntions avec appréhension le fameux passage tant redouté. Moment crucial. Le effendi de service examina à tour de rôle les passeports et la feuille de route et, imperturbable, tournait les pages de son registre et lisait à mi-voix les noms des personnes recherchées pour un manquement au fisc ou tout autre délit. Soudain, il leva les yeux vers nous et nous observa. Il prononça notre nom qu’il répéta une ou deux fois, nos cœurs s’arrêtèrent de battre. Une minute dit-il…
Ces quelques secondes furent interminables, quand il enchaîna en grommelant : Non, c’est un autre… Un soupir et nous voilà sur le IONIA. »

La traversée sur le Ionia
(Belle description des premiers jours de « lune de miel des époux Amiel »  d’Alexandrie jusqu’à Marseille.)

Notre arrivée à Paris
(pages 193-194)
« Je me sentis toute petite dans ce grand Paris dont j’avais tant rêvé. Il pleuvait ce jour-là. La noirceur des immeubles se confondait avec mon état d’âme. J’avais quitté mon pays natal, je laissais derrière moi : maman, ma sœur et toute mon enfance. Je ne me souviens pas, cependant, avoir été suffoquée de nostalgie. J’étais, il est vrai, bien entourée. Mes gardes du corps étaient grands assez pour me protéger et séduisants à en juger par la photo traditionnelle prise au haut de la Tour Eiffel… »

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La terre de Canaan et le Kibbouz
(pages 215-216)
« Dans les premières heures, les parfums de la nature, le contact de la terre m’avaient paru agréables. J’avais comme tâche de débarrasser les sillons des mauvaises herbes. Au fur et à mesure que le soleil devenait plus présent mon impatience grandissait. Le temps devenait long. Je me sentais marginale. Je ne connaissais pas un seul mot d’hébreu ! Mon intégration allait en souffrir. Marcel en revanche n’eut pas ou peu d’effort à faire. L’hébreu lui était familier. Il eut sa crise mystique et comme tous les adolescents fut pour un temps un fervent des lieux sacrés. Bien plus dynamique que moi, il ne tarda pas à frayer avec tous les jeunes sabrés nés dans le kibboutz. Curieusement, il ne trouva pas nécessaire de me joindre à toutes ces nouvelles relations. Il fit bande à part et me délaissa comme s’il ne m’avait jamais connue.
Mon univers s’écroulait. Le plus déconcertant c’est qu’il se refusa à toute explication. Attitude masculine qui consiste à revendiquer sa liberté au moment opportun. Je crus me faire justice et, impulsive, quittai, en son absence, mon lieu de résidence. J’espérais une réaction à ce geste. Peine perdue… »

(pages 218-219)
« Quelques jours plus tard je fus interpellée par un de nos amis alexandrins très proche de Marcel : Veux-tu me raccompagner chez moi, j’ai à te parler ? Je le suivis sans me douter de la nature du propos. C’est dans sa cabane une fois assis qu’amicalement il me dit : Je viens de voir Marcel. D’après ce qu’il dit, il voudrait reprendre la vie avec toi. Il ne sait comment te le dire. Il t’aime et il regrette… je l’interromps en m’exclamant Non, non, je ne peux pas, je ne pourrai pas. J’ai été profondément humiliée et je ne pourrai en aucune façon faire face à un avenir instable. Je ne le supporterai pas.
Il avança alors l’argument majeur qui me fit flancher : Est-ce que tu l’aimes toujours ? et je me souviens qu’après quelques minutes de réflexion, je m’entendis dire : oui. Alors tel un grand frère m’expliqua : Tu sais parfois il y a des brèches dans la vie comme dans une jolie robe à laquelle tu fais un accroc. Après un stoppage on ne voit même pas la trace. Le temps se chargera de cicatriser la blessure. Il faut que tu lui parles, que tu lui expliques… »

(page 237)
« Ce pays qui venait de naître revêtait une âme généreuse propre aux idéalistes. On vivait les restrictions matérielles avec décence. On pouvait voir dans les rues les gens habillés simplement. Les hommes portaient des pantalons kaki et des chemisettes à cols ouverts été comme hiver. Les femmes portaient pour la plupart des robes de coton. Les restrictions étaient multiples. Nous ne mangions pas de viande tous les jours, la farine, le sucre et certains produits laitiers tel que le fromage étaient rationnés. Les textiles aussi. Nous étions tous conscients de vivre une période privilégiée au lendemain de la guerre d’indépendance où de nombreux jeunes avaient péri. Nous étions persuadés de contribuer, chacun à notre échelle, à faire de ce jeune pays un pays de rêve. »

(page 240)
Nous sommes en 1953. Une crise idéologique se fait jour au sein du kibboutz. Elle couvait depuis pas mal de temps. Le soir, les réunions politiques deviennent de plus en plus tumultueuses. Riffin, haver Knesset et membre du kibboutz appartenait au mouvement de gauche Mapam. Meïr Yaari était à la tête de ce mouvement dont nous avions depuis longtemps adopté l’idéologie. Un soir il nous avait surpris par ses propos. Il s’était lancé dans une apologie du travail qui consisterait à embaucher des ouvriers rémunérés au noir : Les bananes pourrissent et pas assez de main d’œuvre, prétend-t-il.
Les contradictions se multiplient. Comme tous les jeunes nous sommes intransigeants. Nos convictions ne nous permettent pas d’accepter l’idéologie de la « PENSÉE UNIQUE ». Éliminer le dialogue, imposer une politique, c’est porter atteinte à la liberté. La situation s’envenime. Certains des dirigeants décident d’exclure tous ceux qui ont rejoint le Dr Sneh, mouvement d’extrême gauche. Les anciens du Kibboutz s’inquiètent. Conscients de notre potentiel de travail, excédés, ils durcissent leurs menaces et décident d’exclure tous les dissidents sans aucune indemnité. »

(page 242)
« Avec le recul je suis persuadée que l’expérience a été, quoique difficile parfois à bien des égards, une expérience fabuleuse. L’esprit du kibboutz aujourd’hui est bien plus individualiste et c’est bien regrettable. L’évolution conflictuelle du pays a quelque peu terni l’idée que nous nous faisions de l’idéalisme. »

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Holon, ville émergée des sables
(page 271)
« 12 Juin 1959. 8 heures du matin. Un enfant naît. Toutes les secondes pareil événement se produit, mais … mais … dans notre famille le monde a changé. Tout va se régler désormais sur le rythme de cette petite vie qui commence… »

(page 279)
Une surprise nous attendait. Ce soir-là Marcel, nous annonçait qu’on lui proposait d’être muté à Paris en tant que Directeur Financier pour une période de six ans environ. Le temps pressait. On ne nous en laissait pas beaucoup pour nous organiser. À El-Al toutes les décisions se prennent en dernière minute. Il va s’en dire que ce projet nous tentait et nous laissait rêveurs.

(page 281)
Le lendemain à 5 heures du matin nous nous rendions à l’aéroport Ben-Gourion. Le vol d’El-Al était prévu pour 7 h 30. Pour les enfants c’était leur baptême de l’air. Ils furent très gâtés à bord par les hôtesses. Joël, malicieux de nature avait adopté l’une d’elles, et l’avait apparemment séduite.
Nous débarquions à Orly, Marcel, Dany, Joël et moi. Le soleil brillait sur Paris. Nous étions heureux.
Les événements nous ramenaient vers la France, notre patrie d’adoption qui deviendra avec les années notre seconde patrie.

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Nadine Amiel K

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Un amour de loin

06 samedi Sep 2014

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Jacqueline Risset

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Giovanni Merloni, Il borgataro (1), août 2014

Le dernier dimanche 6 avril, j’avais publié un article consacré à un texte poétique de Jacqueline Risset, dans lequel figurait aussi, pour la première fois, une lecture de ses vers par la voix de Gabriella Merloni.
Quelques jours après, par une étrange moquerie du hasard, pendant une nuit de travail intense, j’avais effacé par erreur cet article sans m’en apercevoir tout de suite. Les documents servis pour le confectionner étant éparpillés en plusieurs endroits de l’ordinateur, je n’ai plus eu le temps de le reconstituer.
D’ailleurs, j’ai pris ce petit contretemps comme un signe de la destinée. Je me suis petit à petit convaincu que c’était un article mal tourné, que mon commentaire y prenait trop de place vis-à-vis du texte de l’auteur, que beaucoup de temps était passé… Enfin, cette citation n’aurait pas ajouté grand-chose à la connaissance de Jacqueline Risset. Bref, j’avais décidé de supprimer cette « fouille inachevée » pour y revenir après, dans un moment plus favorable.
À présent, si l’on va sur ce blog et l’on y cherche cet article, on ne le trouve pas.
Et pourtant, évidemment, un lien inattendu est resté en vie. Je me suis en fait émerveillé en voyant que cet article, hier, a été apprécié par une lectrice.
Quand je suis allé voir le profil de celle-ci, j’y ai appris la nouvelle effrayante de la mort de Jacqueline Risset.

Aujourd’hui, vendredi 5 septembre, son corps est exposé au Centre Culturel français de piazza Campitelli à Rome. C’est là qu’on parlera d’elle, c’est là que je voudrais être, maintenant.
Dans un tweet très poignant, l’écrivaine Sandra Petrignani a esquissé un portrait de Jacqueline absolument précis : « Ci lascia improvvisamente #JacquelineRisset: intellettuale e poeta italianista, traduttrice di Dante in Francia e sua biografa…. Amica… » (« Elle nous laisse à l’improviste J.R. : une intellectuelle et poète italianiste, traductrice et biographe de Dante en France… Une amie… »)
J’aurais envie, maintenant, de retravailler le matériel que j’avais utilisé pour cet article disparu, en témoignage de mon « amour de loin » envers Jacqueline, ce personnage incontournable qui a connu Rome dans les glorieuses années soixante et soixante-dix, y rencontrant bien sûr Fellini et Pasolini tout en y instaurant des rapports profonds avec les intellectuels (comme Giovanni Macchia) et les poètes italiens d’avant-garde.
Maintenant, je ne suis pas en condition de le faire. Je me bornerai donc à quelques petits mots.
Elle a eu le mérite incontesté de traduire Dante en français en établissant à partir de là un pont solide entre les deux cultures cousines.
Mais, pour moi, elle est surtout une artiste, une poète, une grande. Elle a peut-être payé au cours de sa vie un prix très ou trop élevé pour ce choix de se plonger dans une culture et une langue étrangère tout en restant intimement et jusqu’au bout une poète française.
Après sa mort, cette mort soudaine, qui laisse tout le monde dans un état d’affreuse incrédulité… on aura d’ailleurs le temps d’apprécier l’unicité de cette créatrice géniale et sensible dont je n’oublierai jamais L’amour de loin (Flammarion, 1988), merveilleux hommage-réinterprétation de l’œuvre poétique de Jaufré Rudel.

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Jacqueline Risset, le 6 juin 2003 à Rome, lors d’un séminaire
consacré à Marguerite Yourcenar

Giovanni Merloni

(1) Jeune sous-prolétaire des faubourgs de Rome, personnage particulièrement cher à Pier Paolo Pasolini (1922-1975)

Des hommes inutiles (débris de l’été 2014 n. 10)

14 jeudi Août 2014

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Valère Staraselski

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Des hommes « inutiles »
Au-delà de ma bonne volonté à preuve de bombe, je n’ai jamais été un homme au foyer. Je peinais beaucoup à remettre tous les matins en ordre mon canapé-lit avec son équipe de coussins aux tailles variées sous la menace de l’arrivée impromptue et pas toujours souriante de notre première hôtesse alsacienne.
Voilà la raison pour laquelle, une fois installé dans mon nouveau domicile, ayant acheté pour ma fille cadette et moi (au dernier étage du glorieux BHV) deux confortables sommiers ainsi que deux matelas Simmons, j’ai fait ma petite « révolution personnelle », en me rendant, après plusieurs consultations et hésitations, chez un magasin spécialisé…
Comme vous verrez, ce que j’ai acheté (et utilisé pendant une des phases les plus heureuses de ma vie) semblera jaillir de l’imitation des systèmes adoptés par les « dormeurs de la rue » pour se protéger du froid et des intempéries. Une solution beaucoup plus commode, la mienne, que j’ai eu la possibilité de mettre en pratique et toute sécurité, au milieu des quatre murs d’un appartement propre et fermé à clé.
D’ailleurs, cette solution, conçue pour les émergences, les voyages, les randonnées sur les cimes alpines ainsi que pour les vacances à pied, même si elle est parfaitement adaptée aux exigences d’une personne seule, elle cogne vivement contre la mentalité dominante. « Comment ? Tu veux te soustraire aux règles de tout le monde ? » « D’accord, tu dors en solitaire et tu te sers d’un outil créé pour une personne à la fois… Cela est très incommode, on ne peut pas bouger librement, sortir les pieds, mais techniquement c’est « faisable » (mot ce dernier que je n’aime pas)… « Tu vas adopter ce système juste pour gagner cinq ou dix minutes de travail par jour… Tu es bien curieux, mon ami ! » (Je n’aime pas non plus ce ton confidentiel, surtout s’il est implicite…)
J’ai résisté aux nombreuses objections, en faisant finalement le choix d’un confort austère et presque militaire. J’en ai profité pendant à peu près trois ans, c’est-à-dire jusqu’à l’arrivée définitive de ma femme.
Et pourtant, chaque fois que je me suis faufilé dans ma souple et glissante enveloppe, je n’ai pas pu me passer de penser à tous mes confrères humains ayant à faire avec un machin pareil, qui n’avaient pas du tout la même chance que moi.
« Oui, je ne suis pas du tout riche, me disais-je. Mais je peux m’accorder un toit, une boîte aux lettres, un escalier, une porte avec le petit périscope pour regarder au-dehors… J’ai les rideaux occultant la lumière du jour et aussi un petit escabeau pour y appuyer mon portable Nokia, mes lunettes et mon livre de chevet…»
« Ne serait-ce pas une forme de snobisme légèrement provocateur, la mienne ? Ou alors, suis-je moi aussi un homme inutile ? »
Un des phénomènes qui m’avait particulièrement bouleversé dans ma nouvelle réalité, c’était le nombre impressionnant de gens qui traînait péniblement pendant la journée dans les rues, dans les couloirs du métro, sur les ponts et sous les ponts. Des gens sans abri, sans un sou, qui demandaient dignement l’aumône ou se laissaient aller sur un matelas au bord d’un trottoir. Même d’entières familles. La géographie de ce douloureux problème n’était pas homogène si l’on se déplaçait de la rue du faubourg du Temple en direction de la Roquette, par exemple. On dirait que les villages se multipliaient et pourtant, même s’ils étaient en compétition pacifique les uns contre les autres, à l’intérieur de chaque village on partageait la même notion de la richesse et de la pauvreté, de la précarité et de la détresse. À rue Keller tout comme à rue Sedaine, sur le parvis de Saint-Ambroise tout comme à rue de la fontaine au Roi…
Pendant la nuit, la plupart de ces gens de la rue disparaissaient. Sous les arcades, dans les passages et les coins les plus reculés je rencontrais des amas informes où se barricadaient des gens qui n’avaient pas de choix, enveloppés dans des cartons ou des couettes ou alors dans d’étranges feuilles dorées ou argentées. Le premier que j’ai rencontré avait choisi le côté de la rue Barbier qui se termine en cul-de-sac juste près de la grille d’accès à la petite cour d’où je montais à mon logement. Ensuite, j’en ai rencontré partout, même dans des balcons libres au rez-de-chaussée de certains immeubles.
Je vous avoue que je suis très sensible à la condition de tous ceux qui trainent dans la rue et y dorment, parfois dans des conditions de risque sérieux. Pas seulement en raison de mon égoïsme qui me pousse facilement à voir moi-même glisser dans une dérive pareille… Néanmoins, je partage les sentiments de la plupart de mes nouveaux concitoyens : personne ne peut être insensible, à Paris même plus qu’ailleurs, à la vie difficile et parfois impossible des désespérés de la rue. C’est très difficile pour moi d’en parler, car je ne peux pas éviter, à chaque mot qu’avance, de m’interroger sur la pleine sincérité de mes propos. Car il est évident d’un côté que le problème est énorme, gigantesque, dépassant les possibilités d’action de chaque individu, comme il arrive dans les grandes calamités naturelles ou dans les guerres… Une communauté entière est concernée. Et pourtant, chacun de nous se dérobe ou se sauve en protestant que c’est aux institutions, aux associations humanitaires la tâche de s’en charger. Mais, évidemment, ce que nous voyons au jour le jour nous fait bien comprendre que les efforts extraordinaires que fait la Mairie de Paris — avec l’aide d’un immense réseau de structures et d’hommes prêts à intervenir — ne sont pas suffisants. Quoi faire ? Je crois qu’au-delà de toute rhétorique il faut surtout garder les yeux ouverts et participer à la vie de la ville et du quartier — chacun selon ses possibilités —, vigilant toujours de façon que tout cela ne soit jamais nié ni abandonné définitivement à soi-même.

Pendant les premières années à Paris j’avais lu deux livres, à ce sujet, qui m’avaient vivement touché, concernant, tous les deux, la facilité, pour un jeune au chômage, de glisser dans la rue. Dans le roman poignant et intransigeant de Valère Staraselski, « L’homme inutile » Brice Beaulieu — élève brillant et fort doué en difficulté avec la bureaucratie mentale d’une société devenue de plus en plus cynique — succombe presque sans lutter, devenant par erreur victime d’une violence qui serait anachronique dans une société jusqu’au bout responsable (voir un extrait ci-dessous).
Dans le livre de Harold Cobert, « Un hiver avec Baudelaire » — un roman douloureux, mais confiant dans les hommes (et encore plus dans un chien au nom évocateur) — Philippe Lafosse traverse le drame de la rue jusqu’au bout, prenant conscience de toutes les contradictions positives et négatives de la machine de la solidarité. On découvre qu’au-delà des institutions ce sont toujours les hommes ou les femmes qui font la différence, avec leur sensibilité et volonté individuelle qui les poussent à agir, même contre l’évidence la plus dure.

Un outil pour l’homme inutile
La série des boutiques du Vieux Campeur constitue une véritable chaîne spécialisée, un peu snob et peut-être un peu chère aussi, qui offre pourtant une solution à presque toutes les exigences, même les plus intimes, liées au froid, au vent et à la pluie ainsi qu’aux éventuelles randonnées se terminant par des nuits à la belle étoile.
Je ne trouve pas l’espace, ici, pour décrire exhaustivement l’étonnement admiratif que j’ai prouvé, déjà la première fois que je m’y suis rendu. J’avais froid. J’avais besoin de protéger les parties de mon corps que de pantalons pas suffisamment chauds ne protégeaient pas des flèches gelées de l’hiver.
Lorsqu’on descend à la station MAUBERT-MUTUALITÉ on est joliment invités à monter sur la colline Sainte-Geneviève, chère à Abelard, par la très agréable rue des Carmes (au bout de laquelle se hisse, solennel, le Panthéon). On tourne à droite et l’on pénètre dans des ruelles (dont rue Sommerard et rue Thénard) s’accrochant en haut à la rue des Écoles, où, de façon discrète et apparemment hasardeuse, plusieurs boutiques du « Vieux Campeur » vous attendent, pour vous offrir chacune des choses différentes.
Une espèce de BHV horizontal, spécialisé dans les randonnées les plus hardies et les plus difficiles, s’adressant donc surtout à des gens héroïques qui n’ont peur de rien, prêts à se lancer dans le vide avec un deltaplane (ou un parapente) ou à glisser parmi les cailloux d’un torrent à la vitesse de la lumière. Mais, puisque les affaires sont les affaires et qu’il faut quand même survivre, cette glorieuse chaîne daigne accueillir aussi des citoyens couards comme moi.
Et pourtant, quand j’ai acheté mon collant de laine noir je n’ai pas eu le courage de dire que j’avais froid à Paris, même dans mes quatre murs. En répétant ce que je venais juste d’entendre de la bouche d’un autre client, j’ai dit qu’il me fallait cela pour une excursion dans les montagnes du Canada, où m’attendait Odette, une amie de là-bas.
De même, lors de l’achat de mon précieux sac à couchage : « Je resterai à la base. C’est mon fils qui va escalader le Mont Rose. Mais, vous comprenez, dans une tente à la hauteur de 2000 mètres…»
Très sensible au risque de mourir de froid, j’ai eu la sensation d’être sauvé au milieu d’un gouffre de glace par un Saint-Bernard humain lorsque le vendeur (probablement un ex-guide alpin) m’a renseigné autour des petites différences entre les nombreux modèles exposés. Rassuré, d’une façon très discrète, m’accompagnant avec des gestes éloquents, je lui avais avoué mon but : profiter d’un très confortable matelas Simmons et, à l’abri des quatre murs d’un appartement silencieux, utiliser cette formidable découverte de la technique alpine à la place du redoutable caravansérail de draps, couvertures et/ou couettes aussi engageants qu’encombrants. Mon primordial souci c’était celui de faire front aux baisses de la température pendant la nuit, étant chaque fois obligé d’éteindre le chauffage électrique avant de dormir… Mais je sais bien combien est-elle différente la condition du dormeur de la rue !

Extrait de la lecture de « Un homme inutile » de Valère Staraselski
C’est la lecture d’un très poignant roman de Valère Staraselski (« Un homme inutile », éditions du Cherche midi, 1998) qui m’a poussé à réfléchir sur le thème de l’abandon et m’offre maintenant la possibilité de conclure cette ultime lettre sur la « rupture ».
Ce livre se charge en fait de la tragédie humaine de tous ceux qui, du moins du vivant, résultent « perdants » vis-à-vis des paramètres et des outils de sélection d’un monde soi-disant moderne et progressif qui, au contraire, alimente une idée de société de plus en plus basée sur le succès et ses privilèges, où l’argent devient inévitablement l’unique repère et la seule divinité possible. Cela est particulièrement évident aujourd’hui, avec les informations en temps réel dont quiconque peut profiter dans n’importe quel endroit, même le plus reculé de la planète.
D’ailleurs, « l’abandon » — qui marque inexorablement les perdants, les réjetés, les exclus et tous ceux qui n’ont pas su « profiter » des chances offertes par un système où le succès est théoriquement possible pour tout le monde et pour chacun —, se lie strictement aux « contradictions » d’une logique de l’emploi et de l’intégration selon laquelle celui qui ne sait pas jouer ses cartes dans la société, ne pouvant être gagnant est automatiquement un perdant. Un homme ou une femme inutile.
Je crois qu’il n’y a personne qui ne désire être utile à la société dont il en attend la protection. Être utile aux autres est chose d’importance vitale pour chaque homme, autant que le désir de s’exprimer. Cela, plus ou moins conscient lorsque on est dans le plein des forces et des prérogatives physiques et mentales, personnelles et sociales, devient encore plus évident sinon dramatique quand on commence à perdre des forces et des prérogatives.
Tomber dans le chômage du jour au lendemain est comme perdre la souplesse dans le rapport amoureux.
Car le travail (et l’amour) ne sont pas seulement des moyens pour nous exprimer, pour affirmer — plus ou moins — nos penchants et habilités particulières. Ils sont surtout la condition indispensable pour notre intégration.
Cela surtout dans les sociétés où la solidarité risque de devenir optionnelle et minoritaire. Car, évidemment, dans la plupart des cas, le sentiment d’inutilité lié à la perte du travail ou d’autres prérogatives physiques et mentales, ne représente pas une faute personnelle, ne correspond pas à une révolte contre ce que la vie et le contexte social nous offre. Mais…
Brice Beaulieu, le protagoniste du livre, est un jeune français qui a priori possède toutes les cartes pour réussir, que peut-être la mentalité gagnante d’aujourd’hui accuserait d’un certain manque d’agressivité voire méchanceté et absence de scrupules, cet homme sur la trentaine qui pourrait être classé comme « l’homme sans qualités » de Robert Musil, cet homme « rêveur et fataliste » se trouve dans cette contradiction tout à fait typique de notre époque post-moderne de perdre le travail, de ne pas réussir à en trouver un autre, de « glisser dans la rue » — comme on dit ici à Paris — et de se sentir subjectivement inutile, avant de se précipiter dans une exclusion objective et, apparemment, sans retour.
Je termine cette longue lettre avec les mots poétiques de V. Staraselski. Comme beaucoup des gens « glissés dans la rue » ce Brice Beaulieu sans défense et tout à fait dépourvu, en réalité, d’agressivité ou de cynisme, reste enfin victime de l’incapacité collective de lui tendre une main. Dans une poche, un feuillet survit miraculeusement au bûcher qui restera peut-être impuni. Et le brigadier choqué essaie alors de le lire : « …je crois pouvoir témoigner de la qualité exceptionnelle de cet étudiant. Son intelligence rapide et brillante, mais exigeante et sans compromis pour atteindre les réalités les plus profondes, sa sensibilité littéraire toujours attentive aux singularités fortes des grandes œuvres, son énergie et sa régularité exemplaires… J’ajoute que les qualités humaines de M. Beaulieu sont au niveau de son intelligence : discrétion, mais sans difficulté relationnelle, et sens très sûr des responsabilités. J’estime, sans hésitation, qu’il saurait profiter au maximum… » (page 195)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14 août 2014

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L’Italie de Perelà : du Roi Soliveau au Chevalier Inexistant (le rôle d’Aldo Palazzeschi)

15 dimanche Juin 2014

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Aldo Palazzeschi

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Roma, Campo de’ Fiori, 1980

L’Italie de Perelà : du Roi Soliveau au Chevalier Inexistant (le rôle d’Aldo Palazzeschi)

« Je connaissais déjà les histoires de tous les hommes, leurs actions et sentiments sans savoir avec précision comment les hommes étaient faits, je connaissais les noms de toutes les choses sans savoir quelles étaient les choses qui correspondaient à ces noms, comme un aveugle qui ait reçu par enchantement la lumière. Je devais voir. » (1)
Avant de se caler dans le monde — passant du rôle du personnage à la mode à celui du confident, du concepteur d’un Code indispensable et finalement de l’accusé de tous les maux du monde — l’homme de fumée de Palazzeschi, alias Perelà, connaît en avance, dans l’esprit, ce qu’il vérifiera « physiquement » au jour le jour.
Et pourtant, en tant qu’homme de fumée, il ne peut pas vraiment éprouver des sensations physiques. Il est « venu au monde » déjà adulte. Comme Jésus Christ il a trente-trois ans et tout comme le Dante qui aborde les peines de l’Enfer il est déjà « au milieu du chemin de notre vie »…
À travers cette fiction, basée sur le décalage entre l’humanité (trop humaine) des gens en chair et os, que Perelà met à nu par son humanité à lui, tout à fait légère, aérienne et en définitive inexistante, Palazzeschi trouve la clé passepartout pour nous raconter de sa façon (avec un souffle universel, européen et français aussi) l’Italie de son temps.
Cela correspond parfaitement à sa poésie humaine et abstraite à la fois où — si l’on me permet un parallèle avec les arts plastiques de son temps — le futurisme de Boccioni et Balla fusionne avec le réalisme magique de Carrà et Donghi. Il n’insiste pas trop sur les symboles (comme le faisaient De Chirico ou D’Annunzio) ni sur les côtés pathétiques de la musique de l’âme (comme Pascoli). Il est moderne, désenchanté, pessimiste et désespéré. Sa parenté stricte avec Italo Svevo et Luigi Pirandello lui ouvre des horizons tout à fait précoces vis-à-vis du panorama provincial de cette Italie « de fumée » qui ne sait ni ne veut se mettre au pas des autres nations européennes.

Dans les romans successifs au Code de Perelà, Palazzeschi assumera une attitude plus prudente où l’ironie et le goût du paradoxe se marient souvent au choix de l’équidistance et de la réticence. Et pourtant, même dans « Roma » qu’il publie en 1953 il avance avec la même légèreté de Perelà, son personnage préféré et, en même temps, il semble découvrir une légèreté semblable dans l’objet de son observation à la fois agacée et bienveillante, le peuple de Rome.

005_roma003 180« 1945. Aucun peuple n’est construit pour la paix ainsi prodigieusement que le peuple de Rome : le ciel y a une couleur bleue légère, transparente, d’où le soleil teint de rose toutes les choses en faisant briller le sourire sur chaque bouche. Le peuple romain n’est pas adapté pour le drame tandis qu’aucun peuple ne peut vanter une histoire aussi dramatique, même pas le peuple d’Israël. Il ne connaît pas avec exactitude ce qui s’est passé dans cette très ancienne maison à lui, mais il en ressent vaguement l’haleine au-dessus de la tête. Il respire cela avec l’air. Il sait que d’innombrables événements se sont déroulés, que d’autres événements se dérouleront, et pourtant il n’aime pas les analyser ni leur donner une place dans son esprit, quitte à en extraire de temps en temps une fleur pour s’en orner. Le ver de la curiosité ne le ronge pas, celui d’une curiosité morbide encore moins. Il préfère agrandir les choses belles et commodes plutôt que les laides et inconfortables. Il ajoute aux premières des rubans et des franges, tandis qu’il cache à ses yeux les secondes le plus longtemps possible. Heureux d’exister, il aime la vie. Il n’est pas paresseux comme l’on dit, ni indifférent comme l’on peut croire, et pourtant il n’est jamais pressé. Il considère comme répréhensible que l’on vive essoufflés, car il aime goûter la vie avec l’esprit serein et qu’il est en cela un seigneur assez raffiné. Il ne poursuit pas les occasions, mais lorsqu’une d’elles passe devant lui il est bien capable de l’attraper par la touffe. Il ne connaît pas de fanatisme, il n’est jamais extrémiste, tandis qu’il juge les fanatismes et les extrémismes des choses grossières et de mauvais goût. Au fur et à mesure que les choses grossissent, il prétend les voir devenir petites, parce qu’il met en action ses propres énergies, ses résistances. Il emploie le maximum d’effort pour renforcer les épaules et arrondir le thorax, cela pour affronter les difficultés, celles qu’on ne pourra éviter, avec du sens de l’équilibre et de la santé. Vis-à-vis de n’importe quel régime ou forme de gouvernement il ne fait pas opposition, il l’accepte tout à fait, par principe, toujours en choisissant le côté qui lui convient le plus. Il aime le spectacle, la théâtralité. Les spectacles que le peuple romain sait donner sont d’une beauté inestimable, voilà pourquoi il est prêt à faire de bruit, beaucoup de bruit, avec la bouche, les mains… parce que cela rentre dans le bonheur d’exister et que rien ne le cache mieux que le bruit. Il aime écrémer le sommet de la coupe, il se méfie toujours du contenu. Il ne s’abandonne ni ne recule, il se défend. Il assume toujours la position de l’homme qui se protège, qui défend sa vie : son propre bien. Cet engagement à la surface le sauve toujours. Quand un régime tombe, sans aucune exclusion, il claque des mains même plus fort qu’avant, il les claque tout à fait. En ce moment, juste un peu, il se révèle. Et lorsqu’un matin on lui annoncera que ces hommes qui l’ont gouverné pendant plus que trente ans par autant de succès ont été fusillés dans une place de Milan, pendus avec la tête en bas, cela ne lui semblera pas une chose neuve ni grave, mais la plus naturelle des choses : “il y a ça aussi, on fait aussi cela, on peut faire même pire”, et ce n’est pas facile comprendre ce qu’il ressent. Il se referme pour se sauver, pour résister, car pour l’amour de la vie il doit se sauver, il doit résister, tandis que par un instinct de défense il claque des mains au plus fort que possible, jusqu’à faire le maximum de bruit. » (2)

002_campo de fiori anni 80 (4) 180Roma, Campo de’ Fiori, 1980

Comme on a dit dans les précédents billets, les origines toscanes de Palazzeschi ne s’effacent jamais, même après le séjour à Paris et l’installation à Rome. Donc, dans son amour partagé envers cette capitale tout à fait particulière — se révélant sous ses yeux le théâtre de toutes les contradictions —, il ne peut pas oublier les différences, encore fort sensibles de son temps, entre Italiens de différentes régions.
Pourtant, un lien formidable relie entre elles les expressions artistiques et littéraires ainsi que la façon de se rapporter aux institutions et à l’histoire de chaque habitant de ce pays béni par le soleil et la beauté, mais puni par les cycliques disgrâces et en définitive par une destinée dramatique.
Dans cette douloureuse contradiction (et subjective contrariété) typiquement italienne jaillissent tout spontanément des auteurs anticonformistes et rebelles (parfois sournoisement) comme Palazzeschi et Dino Buzzati ainsi que des personnages (héritiers du théâtre des marionnettes et de la « commedia dell’arte ») emblématiques et immortels comme Pinocchio ou le Chevalier inexistant.
J’espère pouvoir revenir avec l’esprit que cela mérite au personnage de Pinocchio, véritable métaphore de l’Italie et de son oscillation entre le chat et le renard, entre le mirage d’un bonheur trop facile (représenté par Lucignolo) et la punition qui attend toujours au passage (représentée par les deux carabiniers panachés). Car autour de cette fable désespérée (et solitaire, même dans sa laïcité anticonformiste), dans cette parabole morale qui n’accorde aucun espoir au pays des « cigales », il y a la prémonition de la diabolique alternance, typiquement italienne (mais possible partout dans le monde), entre la concrète expérience de redoutables plaisirs d’un « pays des jouets » tout à fait réel et la menace sinistre, elle aussi bien réelle, d’une prison où l’on peut finir d’un moment à l’autre, que l’on soit coupables ou innocents.
Dans ce même monde (toscan, romain, napolitain ou vénitien) ondoyant entre le mirage et le rattrapage, le Perelà de Palazzeschi se détache pourtant nettement de tous ces pantins (ou « burattini » ou marionnettes) qui assument en eux-mêmes tous les vices et toutes les faiblesses des Italiens en chair et os. Il ressemble plutôt au prototype le plus surréel de notre littérature : le roi Soliveau de Giuseppe Giusti (1809-1850). Juste un bout de bois sans vie, emprunté à une glorieuse fable d’Ésope (reprise par La Fontaine) pour mettre à nu le drame politique et institutionnel du « Risorgimento ». Giuseppe Giusti était lui aussi un « maudit toscan » comme Palazzeschi, donc il voyait la question de l’Unité nationale, encore inachevée de son temps, sous un angle particulier.

003_campo de fiori anni 80 (7) 180

Roma, Campo de’ Fiori, 1980

Son « roi Soliveau », calé dans la Toscane de Léopold II évoque plutôt, à mon avis, le roi du Piémont et de Sardaigne, l’énigmatique Carlo Alberto, dont Giuseppe Giusti voyait l’inconsistance et les objectives limites vis-à-vis de la complexité d’un pays habité de « grenouilles », aussi bruyantes qu’affectées par un inguérissable individualisme. Carlo Alberto n’était d’ailleurs que le « mal mineur » dans le but d’une Italie réunie, un bout de bois jeté dans un étang…

Le roi Soliveau (1841)

Face au roi Soliveau,
Qui échut aux grenouilles,
Je tire mon chapeau
Et fléchis le genou ;
Déclarant à mon tour
Qu’il leur tomba du ciel ;
Combien commode et beau
Est un roi Soliveau !

Il chut dans son royaume
En menant grand fracas ;
Car les têtes de bois
Toujours font du tapage ;
Mais bientôt il se tut ;
Et flottant sur les eaux
Il resta tout nigaud
Notre roi Soliveau.

De tout le marécage,
On vint voir ce machin :
C’est là le souverain
Qui faisait si grand bruit ? »
Coassait-on partout.
« C’est pour être sifflé
Que fait pareil bordel
Ce grand roi Soliveau ?

« Donc ce tronc raboté
Portera la couronne ?
Ou Jupin s’est trompé
Ou bien il nous couillonne :
Expulsons au plus tôt
Un roi aussi stupide ;
Qu’on renvoie en appel
Le dit roi Soliveau. »

Silence, taisez-vous !
Et laissez le royaume,
Ô bêtes que vous êtes,
À ce roi fait de bois,
Il ne vous gruge point,
Il vous laisse chanter ;
Point d’horrible massacre
Sous un roi Soliveau.

Doucement, au palais,
Emporté par le vent,
Il ballotte, et il flotte ;
Et jamais dans l’État
Ne pêche jusqu’au fond :
Ô science du monde !
Quelle sage cervelle
Que ce roi Saliveau !

Quand il veut au hasard
Dans l’eau plonger le chef,
Il reparaît bientôt,
Léger à la surface,
Comme l’instant d’avant.
Appelez-le Altesse,
Cela sied à merveille
À ce roi Soliveau.

Voulez-vous qu’un serpent
Trouble votre sommeil ?
Dormez donc satisfaites,
Là-bas dans votre boue,
Ô bêtes sans défense :
Pour qui n’a pas de dents
Est fait à sa mesure
Un tel roi Soliveau.

Un peuple comblé par
Tant d’heureuses fortunes
Peut bien se dispenser
D’avoir le sens commun.
Ah ! quel peuple parfait,
Et quel prince solide,
Quel sacro-saint modèle
Que ce roi Soliveau !
(3) 

Giuseppe Giusti

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Il ne faut pas oublier que le nom même de Perelà rappelle une « trinité », elle aussi typiquement italienne, où la Peine serait la souffrance du père, Dieu — et de la mère, la Madone — ; le Réseau — ou le filet — serait l’attitude au dialogue du fils, Jésus, tandis que la Lame serait en définitive l’épée de Damoclès toujours surplombante que le Saint-Esprit pourrait brandir de façon solennelle le jour du jugement dernier.
Et pourtant il est et reste « étranger dans sa patrie » pendant tout le déroulement de cet admirable antiroman (très adapté à des exploitations théâtrales ou cinématographiques pourvu que s’en occupent de metteurs en scène ou réalisateurs de grande sensibilité et goût). Perelà ne souffre pas les drames existentiels d’un Pinocchio qui doit tôt ou tard changer d’état en devenant un garçon (un brave garçon en plus). Il ne vit pas les anxiétés de l’éternel rattrapage ni de l’éternel jugement qui rendent précaires ses bonnes intentions.
Perelà est le premier « chevalier inexistant » de notre littérature. Son drame s’épuise dans la perception du gouffre le séparant des humains (et des humaines), dans son impuissance congénitale qui l’empêche de jouir des plaisirs terrains, ainsi que de faire quelque chose d’utile pour ces êtres maladroits et autodestructeurs dont il devient le miroir.
Je crois que Italo Calvino ne se soit pas borné à lire et apprécier les contes et les romans de la maturité d’Aldo Palazzeschi, comme on a vu dans sa lettre ici citée. Je crois que le père inconscient et distrait du Chevalier Inexistant est sans doute Perelà, le premier antihéros moderne de notre littérature.
Tous les deux… sont d’ailleurs tributaires du « Roland furieux » de l’Arioste… Dans l’histoire difficile et contrariée de la libre expression en Italie, un fil rouge relie sans doute la poésie et le théâtre, le roman picaresque et anticonformiste à l’idée d’un pays meilleur, toujours insaisissable au-delà d’une glace opaque assez difficile à briser.
Un fil de confiance et d’amour pour l’humanité relie aussi entre eux les mondes fantastiques de l’Arioste ou de Palazzeschi aux mondes plus tempérés et réalistes de Calvino et Buzzati… Et pourtant leurs messages et souhaits de liberté et fraternité, quitte à être célébrés, ne sont pas du tout suivis ou intimement compris.
L’Italie est le pays des métamorphoses qui n’offrent pas de concrètes voies de fuite. On y accepte facilement un roi Soliveau qui laisse tout le monde libre de gaspiller les immenses trésors dont on a hérité sans aucun mérite… on aime se distraire et rester en dehors de toute mêlée, lorsque le Soliveau est remplacé par le Serpent ou, plutôt, quand le bout de bois inoffensif se métamorphose en voleur et assassin. Dans un pays où le pantin peut se transformer de but en blanc, sans transition apparente, en marionnettiste diabolique et Mangiafuoco sans scrupules, les mots de Perelà résonnent péniblement comme l’écho d’une espérance extrême de civilisation, pour laquelle les hommes de bonne volonté ne devraient jamais cesser de se battre.

« C’était vrai, il ne s’était jamais senti aussi léger, et à mesure qu’il se levait au-dessus de la ville, ses pensées s’élevaient elles aussi, les soucis du palais et de tous les gens d’en bas s’éloignaient, s’atténuaient, disparaissaient presque de son regard. La lumière triomphait, la chaleur du soleil, la légèreté de son corps, le vert des feuilles, l’ingénuité du cours d’eau, l’air pur, lui firent sentie pour la première fois que tout ce qui se faisait là-bas dans cet énorme tas de maisons, était quelque chose de lourd, de pesant, d’extrêmement pesant, à un point qui commençait à lui être insupportable. Les tours, les larges constructions de pierre, les toits, énormes chapeaux écrasant les maisons, tout pesait impitoyablement sur la terre, les gentilshommes, les soldats vêtus de fer, les carrosses, tout était d’une pesanteur insupportable. » (4)

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Aldo Palazzeschi

Giovanni Merloni

(1) Aldo Palazzeschi, « Le code de Perelà », éd. italienne, p. 23, traduction Giovanni Merloni

(2) Aldo Palazzeschi, « Roma », Vallecchi, 1953, p. 65-67,  traduction Giovanni Merloni.

(3) Giuseppe Giusti, « Il re travicello » (« Le roi soliveau »), 1841. Anthologie bilingue de la poésie italienne, La Pleiade-Gallimard, p. 1173-1177, traduction Danielle Boillet.

(4) Aldo Palazzeschi, « Le code de Perelà », Editions Allia, 1993, p. 150, traduction Monique Baccelli.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 juin 2014

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En mort du frère Giovanni, l’amour de loin d’Ugo Foscolo

08 dimanche Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs italiens

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Ugo Foscolo

001_finestra

Les derniers jours, en dehors de ce que j’avais planifié, je n’ai pas pu me consacrer le temps nécessaire au troisième article sur Palazzeschi, que je dois reporter à dimanche prochain. Heureusement, les raisons qui m’ont « distrait » semblent pour le moment repoussées en arrière, en me redonnant un peu d’optimisme.
Pourtant, en considération de mes origines par moitié napolitaines, je n’aurai jamais le courage d’abandonner notre « scaramanzia » c’est-à-dire notre façon assez archaïque de réclamer la protection des dieux par des attitudes prudentes, dont celle de ne jamais faire de déclarations trop éclatantes à la presse.
Pour exploiter une telle forme de sortilège grossier et innocent, je vous propose, pour remplir le vide de Palazzeschi, un célèbre poème d’Ugo Foscolo,  « In morte del fratello Giovanni » dont le titre résulte très bien adapté à mon cas et état d’esprit actuels.
Ce sonnet, très connu en France, a été plusieurs fois traduit et rentre de plein droit dans l’anthologie de la poésie italienne de la Pléiade-Gallimard.
Ladite traduction est excellente. Et pourtant j’ai voulu la traduire moi aussi, dans le souci de rendre en français l’esprit « beau et ténébreux » de notre auteur.
Ugo Foscolo était bien connu et estimé par ses contemporains, en France aussi. Mais ce poète majeur a payé de façon exagérée son intransigeance dans l’engagement pour l’indépendance nationale. Je ne sais pas si j’en serai capable, mais je m’efforcerai bientôt de fouiller dans la vie de ce poète pour essayer de donner quelques preuve de l’immense valeur de son œuvre.

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En mort du frère Giovanni (1803)

Un jour, si je n’allais toujours fuyant
de gens en gens, tu me verrais assis
près de ta pierre, ô frère aimé, pleurant
la fleur de tes années gentilles tombée.

Or, seule, la Mère, son corps âgé traînant
Parle de moi avec tes cendres muettes,
Et pourtant je vous tends mes paumes déçues
Et seul de loin vers mes toits je salue.

J’entends les dieux contraires, et les secrets
Soucis qui furent dans ta vie de vraies tempêtes,
Et dans ton port je prie moi aussi la paix.

Voilà d’autant d’espoir ce qu’il me reste !
Restituez les ossements, ô étranges peuples,
Au moins au sein de cette mère bien triste.

Ugo Foscolo

003_vetro rotto

In morte del fratello Giovanni (1803)

Un dì, s’io non andrò sempre fuggendo
Di gente in gente, me vedrai seduto
Su la tua pietra, o fratel mio, gemendo
Il fior de’ tuoi gentil anni caduto.

La Madre or sol suo dì tardo traendo
Parla di me col tuo cenere muto,
Ma io deluse a voi le palme tendo
E sol da lunge i miei tetti saluto.

Sento gli avversi numi, e le secrete
cure che al viver tuo furon tempesta,
e prego anch’io nel tuo porto quiete.

Questo di tanta speme oggi mi resta!
Straniere genti, almen le ossa rendete
allora al petto della madre mesta.

004_giardino 180

Ugo Foscolo

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8 juin 2014

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Le secret de l’homme de fumée, héros anticonformiste d’Aldo Palazzeschi II/III

01 dimanche Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs italiens

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Aldo Palazzeschi

001_circo equestre 180Antonio Donghi, Circo equestre

Cette deuxième incursion dans le monde poétique d’Aldo Palazzeschi ne pourra pas suffire pour en achever un portrait ressemblant, car en fait cet auteur majeur de la littérature italienne ne se borna pas à produire des œuvres en poésie et en prose toujours en avance vis-à-vis de ses contemporains, en suscitant souvent de la méfiance et de l’incompréhension que les critiques successives n’ont pas su totalement effacer. Palazzeschi, anarchiste et anticonformiste jusqu’au bout, et solitaire par vocation, ne fit rien pour se faire vraiment comprendre.
Je reviendrai sur cet auteur aimé au moins une autre fois soit pour les nécessaires intégrations aux biographies circulantes, assez sommaires, soit pour ajouter quelques considérations personnelles aux textes ici publiés.
Parmi les œuvres en prose de Palazzeschi, je vous propose aujourd’hui son chef d’œuvre, l’antiroman titré Le code de Perelà (Il codice di Perelà) publié en 1993 par les Éditions Allia.
Dans le texte suivant, que j’ai traduit moi-même dans l’attente du texte français que je viens de réserver, vous ferez connaissance de monsieur Pérélà, l’homme de fumée. Cela vous donnera envie de savoir plus de cet extraordinaire écrivain auquel s’inspirèrent sans doute, entre autres, Dino Buzzati, Italo Calvino et Tommaso Landolfi. Moi aussi, dans une époque très distante (et plus ignorante) de celle de Palazzeschi, je me découvre beaucoup de points en commun avec cet esprit agacé et rebelle.
En 2000, lors de la présentation, dans une péniche ancrée sur le quai du Tevere de mon roman Roma città persa, une figure très connue de la Rome de Fellini, Momo Pertica, lança l’hypothèse d’une parenté entre Tito Garbuglia, le personnage presque inexistant et surréel de mon livre, et Perelà, l’homme de fumée d’Aldo Palazzeschi.
Giovanni Merloni

003_giocoliere 180 Antonio Donghi, Giocoliere

Le secret de l’homme de fumée, héros anticonformiste d’Aldo Palazzeschi

— Mais, expliquez-nous donc, pour l’amour du ciel, ce que nous devons raconter au Roi.
— Là où je demeurai jusqu’à ce matin, ce n’était pas le sein d’une mère quelconque, mais le sommet d’une cheminée.
— Ahaaaaa !
— Uhuuuuu !
— Ohooooo !
— Voilà.
— Maintenant, je comprends.
— Une cheminée !
— J’ai tout compris.
— Pauvre diable.
— Au-dessous de moi, des bûches brûlaient sans cesse, un feu doux montait sans interruption, avec sa spirale de fumée, vers le haut de la cheminée où je me trouvais. Je ne me souviens pas du moment où jaillit en moi la raison, la faculté de connaître et de comprendre, je commençai à exister, et je connus au fur et à mesure mon être. J’ouïs, j’entendis, je compris. J’écoutai d’abord une indistincte rengaine, un murmure confus de voix — qui me semblaient égales —, jusqu’au moment où je m’aperçus qu’au-dessous de moi il existait des êtres vivants ayant une stricte parenté avec moi, je connus moi-même et elles, j’appris à connaître les autres, je compris que cela c’était la vie. J’écoutai au jour le jour toujours mieux ces voix, jusqu’à distinguer les mots avec leur signification, jusqu’à en cueillir les nuances les plus reculées. Ces mots ne restaient pas inertes en moi, ils entamaient la trame d’un travail mystérieux et délicat. Au-dessous, le feu brûlait sans interruption, tandis que la spirale de chaleur montait, alimentant une à une les facultés de mon existence : j’étais un homme. Mais je ne savais pas comment ils étaient les autres hommes que je croyais tous pareils à moi.
— Quelle illusion, le pauvre !
— Malchanceux !
— Cela a dû être un moment très mauvais.
— Autour du feu, il y avait trois vieilles. Assises sur des fauteuils énormes, elles s’alternaient dans la lecture, ou alors causaient entre elles. J’appris de leur bouche ce que tous les hommes apprennent d’abord de leurs mères, ensuite de leurs maîtres. Pena, Rete et Lama ne négligèrent pas de me préparer ni de me renseigner sur toute connaissance utile pour vivre. Elles m’expliquèrent jusqu’à la satiété, jusqu’à l’insistance de chaque idée et argument, chaque problème, chaque phénomène. J’appris tout ce qu’il faut savoir de l’amour et de la haine, de la vie et de la mort, de la paix et de la guerre, du travail, de la joie et de la douleur, de la sagesse et de la folie. Avec elles, je touchai les hauteurs les plus vertigineuses de la pensée et de l’esprit…
— Combien de choses doit-il savoir ?
— Quel homme cultivé !
— De poésie et de philosophie…
— De philosophie même ?
— Oui, d’une philosophie légère, très légère, celle qui pouvait arriver jusqu’à moi…
— Heureusement.
— Tellement légère qu’elle aide même à monter jusqu’à des hauteurs inaccessibles. Et toutes les choses arrivaient jusqu’à moi de cette façon.
— Les trois vieilles s’appelaient, donc ?
— Pena, Rete, Lama.
— Quels noms !
— Je connaissais un type qui s’appelait Pagnotta.
— Une belle nouveauté.
— Mais ceux-là ce n’étaient certainement pas leurs noms, ce n’était que de mots conventionnels qu’elles utilisaient pour se distinguer l’une de l’autre. Oh ! Elles devaient bien s’appeler autrement. Elles devaient avoir une raison pour me cacher leur vrai nom ainsi que leur identité, une raison que je ne sus jamais. Pourquoi ont-elles voulu me cacher tout ? Pourquoi m’ont-elles abandonné ?

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Antonio Donghi, Canzonettista

— Mais ces trois vieilles savaient-elles que vous étiez là-haut, au sommet de la cheminée ?
— Le savaient-elles ? Je ne réussis jamais à le découvrir. Elles ne dirent jamais un seul mot qui me concernait.
— Et vous, ne parlâtes-vous jamais ?
— Ce n’est que ce matin-ci que je me suis aperçu de pouvoir parler… quand, une fois descendu…
— Dites-le !
— Allez-y !
— Je les ai appelées pour la première fois : Pena ! Rete ! Lama ! Pena ! Rete ! Lama ! Pe… Re… La…
— Maintenant, il recommence à pleurer.
— Arrêtez de pleurer.
— Donnez-vous du courage, pauvre monsieur, sinon vous nous ferez pleurer nous aussi.
— Oh belle ! Elles étaient ses mères, laissez-le pleurer autant qu’il veut.
— D’ailleurs, si elles étaient toujours là en train de bavarder et de lire, elles auront eu bien leur pourquoi.
— Elles restaient près de la cheminée pour se réchauffer.
— Et gardaient le feu allumé même l’été ?
— Oui.
— Même dans le mois d’août ?
— Toujours.
— Les vieilles sont très frileuses. Le chaud, elles ne le sentent plus.
— Mais alors elles le savaient, et étaient d’accord de ne pas en parler. Et vous, qu’en pensez-vous ?
— Peut-être, je fus amassé et composé petit à petit par cette spirale chaude qui montait continûment. Cellule sur cellule, comme les pierres d’un édifice… De façon que tout ce que ce feu produisait fût utilisé pour me construire…
— Mais la fumée ne sortait-elle pas de la cheminée ?
— La cheminée était bouchée au sommet, là où j’arrivais avec ma tête.
— Ah ! Voilà ! L’utérus noir était serré dans la partie supérieure.
— Comme les autres utérus, il me semble, jusqu’ici…
— Ou bien m’introduisit-on là-haut un jour, un homme comme je suis maintenant, fourni de la même chair et des mêmes vêtements que tous les autres hommes ?
— Finalement, oui… on vous y aura coincé.
— On vous y aura placé.
— Maintenant, on commence à comprendre quelque chose.
— Ces trois vielles-là devaient avoir un secret.
— C’est flagrant.
— Clair comme la lumière du soleil.
— Un secret de fumée.
— Qui sait ?
— Celui de ne pas vouloir révéler leur nom.
— Et de ne pas avoir envie d’en parler avec personne.
— Même pas avec lui.
— Alors, sous l’action du feu, j’aurais été au jour le jour très lentement carbonisé, transformé au cours des années… Je ne peux pas me souvenir de ce jour ni de ce qui se passait avant. Pourtant, il a dû y avoir un jour où j’ai assumé la forme d’une fumée intacte et très compacte. Juste aujourd’hui, j’ai pu m’apercevoir que je suis d’une matière différente vis-à-vis de tous les autres hommes, tandis que mes formes sont les mêmes…

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Antonio Donghi, Canzone

— Monsieur Perelà, terminez-nous votre récit ! Comment décidâtes-vous de quitter votre cachette ?
— Il y a trois jours, j’entendis s’éteindre au-dessous de moi la douce conversation qui m’était devenue ainsi familière. J’attendis trépidant, mais je n’écoutai plus la voix adorée qui nourrissait mon âme. Où étaient-elles les vielles ? Leur voix ne s’affichait pas à mes oreilles. Peu de temps depuis, le feu aussi s’éteint. Ce feu pérenne qui donnait la vie à mon corps. Autour de la cheminée, tout devint gelée et silencieux, donc je crus que l’heure de la mort était arrivée pour moi. Au contraire, mes membres perdirent au fur et à mesure leur immobilité, commençant à s’agiter, à bouger. De plus en plus envahi par le découragement, le désespoir et l’effroi, j’attendis encore. Où étaient-elles parties Pena, Rete, Lama ? Pourquoi m’avaient-elles laissé seul ? M’avaient-elles abandonné ? Quitté à jamais ? Je m’agitais dans les spasmes de la fièvre, tandis que l’exiguïté du lieu devenait intolérable avec la perte de l’immobilité. Je ne cessais de me tordre comme le globe d’une matière qui était devenue étrangère et hostile dans un organe du corps humain. Je pointai mes mains contre la paroi, tout en m’appuyant avec l’os et faisant force avec les genoux. Je réussis à descendre là où la cheminée petit à petit s’élargissait : là commençait par ses premiers anneaux une chaîne. Je m’agrippai à elle et descendis vite jusqu’au sol. En bas, il y avait encore les dernières cendres, et autour de la cheminée trois fauteuils vides, un gros livre fermé qu’on avait jeté à terre. Juste à côté, là où j’avais posé mon pied, une paire de bottes luisantes et magnifiques, les miennes. Je me sentais tellement étranger au sol auquel je m’appuyais incertain, tellement attiré par l’envie de remonter, que je dus me tenir fort pour ne pas retourner là-haut contre mon gré. Instinctivement, je faufilai les jambes dans les bottes et juste alors je me sentis droit, assuré, bien planté à terre et capable d’y pouvoir rester. Je quittai péniblement la chaîne à laquelle j’étais resté longuement accroché, et je commençai à marcher. Je courus à travers toutes les salles de la maison : désertes. Pas un seul signe de vie, ni de personne ou animal ou meuble. Je criai jusqu’à lacérer ma gorge : Pena ! Rete ! Lama ! Personne : rien. Je hurlai comme un fou : Pena ! Rete ! Lama ! Je me désespérai ; on aurait dit qu’une bête me dévorât le cœur, et je croyais que tout était fini pour moi quand j’atteins la porte de la villa. La porte était grand ouverte. Devant moi s’étendait la route poussiéreuse conduisant à cette ville. Tout comme un aveugle, je savais tout, sans avoir rien vu. Je connaissais déjà les histoires de tous les hommes, leurs actions et sentiments sans savoir avec précision comment les hommes étaient faits, je connaissais les noms de toutes les choses sans savoir quelles étaient les choses qui correspondaient à ces noms, comme un aveugle qui ait reçu par enchantement la lumière. Je devais voir.

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Tableau de la couverture : Gino Severini, Autoritratto

Aldo Palazzeschi

Traduction de Giovanni Merloni

Aldo Palazzeschi, le poète « saltimbanque » un siècle depuis I/III

25 dimanche Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs italiens

≈ 2 Commentaires

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Aldo Palazzeschi

Comme vous avez pu le constater, cette petite passerelle de poètes français et italiens se déroulant sous forme de « portrait du dimanche » s’inspire surtout à l’idée du partage du plaisir de la lecture. Pour une pleine compréhension de l’importance de leurs œuvres, il faudrait un travail dont je ne peux pas me charger à présent, même si parfois j’aimerais (et devrais) le faire. Comme pour Aldo Palazzeschi (1885-1974),  écrivain et poète tout à fait particulier dans le panorama littéraire de mon pays.
Particulier et original déjà dans le nom « Palazzeschi », qui m’avait toujours touché et que je découvre maintenant comme nom de famille d’une grand-mère de cet auteur. En fait, en italien, « Palazzeschi » semblait jaillir d’une fusion artistiquement volontaire du mot « palazzi » (« palais, immeubles ou hôtels particuliers » aussi) et l’adjectif « pazzeschi » (fous, farfelus et toujours inattendus).
Assez probablement, ce nom « trouvé » — qui servit au poète pour remplacer le nom de son père qui avait essayé de le fourvoyer de ses aspirations intimes — fut adopté en pleine conscience par cet homme assez anticonformiste, toujours à la recherche de quelque chose que le miroir de l’existence (ou de la société italienne de la première moitié du siècle dernier) lui cachait ou déguisait.
Je ne saurais pas dire si une traduction en français, même la plus fidèle, pourra effectivement transporter ici, dans le monde actuel, les vers de Palazzeschi — ce « maudit Toscan » (1) qu’on peut aussi considérer comme un « poète Toscan maudit » vis-à-vis de ses contemporains — que je viens de choisir, pour vous, à peu près un siècle depuis leur première publication.
Mais je crois que la force révolutionnaire de ce poète unique en sortira de toute évidence.
Je compte bientôt revenir plus analytiquement sur ce maître où la pertinence parfois diabolique du mot se lie strictement à la recherche dramatique du sens de la vie le plus profond et intime.
Beaucoup de critiques évoquent Gabriele D’Annunzio parmi les premiers inspirateurs de la poésie de Palazzeschi. Je trouve au contraire une singulaire affinité entre celui-ci et Giovanni Pascoli. Car la recherche de Palazzeschi est surtout musicale et psychologique. D’ailleurs, si Palazzeschi est de toute évidence le plus grand entre les poètes futuristes italiens, on ne peut pas coincer Palazzeschi dans cette avant-garde (sous l’hégémonie, dans le bien et le mal, de la figure contradictoire de Filippo Tommaso Marinetti ; et pourtant illustrée par des artistes incontournables comme Boccioni, Carrà, De Chirico, Balla, Depero et le Sironi des « paysages urbains »).
Aldo Palazzeschi profita bien sûr, surtout à l’époque de ses premières sorties poétiques, de l’appartenance à ce groupe fort motivé, qui dialoguait activement avec toutes les avant-gardes internationales ayant Paris comme moteur primordial. Mais il s’en détachait, d’abord au nom d’une irréductible intransigeance « esthétique » par rapport à l’instrumentalisation politique du futurisme (surtout littéraire), ensuite pour une exigence de solitude.
Si Palazzeschi fut beaucoup aimé par Italo Calvino (2), il est évident que sa personnalité — « aristocratique et populaire » à la fois — n’a rien à voir avec celle de Cesare Pavese, par exemple.
On pourrait, d’ailleurs, essayer de développer un parallèle (littéraire, artistique ainsi que politico-culturel en général) entre l’expérience d’il y a cent ans — dont Palazzeschi fut témoin et protagoniste à l’intérieur du futurisme et à côté du mouvement surréaliste — et le creuset d’intelligences de la maison d’édition Einaudi à Turin dans les années 40, qui virent Pavese dans une position similaire, de participation active et indépendante à la fois vis-à-vis du groupe conduit par Elio Vittorini et Giulio Einaudi.
Si on a le temps et l’occasion, on pourra, un des prochains dimanches, à travers une petite sélection de quelques textes en prose, mettre à nu les immenses difficultés rencontrées par Aldo Palazzeschi, homme tout à fait réfractaire et indisponible aux rhétoriques ainsi qu’aux méchancetés du fascisme. Sa « résistance passive » au régime (se traduisant aussi dans un long séjour à Paris) fut spontanée et nette, ainsi que sa difficulté à s’engager dans une lutte positive.
C’est probablement à cause de cet objectif isolement humain et politique que l’œuvre de Palazzeschi a toujours rencontré un succès alterne ainsi que des périodes d’oubli.

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Aldo Palazzeschi, le poète « saltimbanque »
un siècle depuis

Le miroir (3)

Là, dans un coin de ma chambre,
gît un sale décrépit miroir
ovale, une lumière obscène reflétant
assez mal.
Que me regardes-tu, effronté, vilain d’un miroir ?
Que me regardes-tu ? Est-ce que tu crois
que j’aie peur de toi,
vieux vêtement dégueulasse ?
Tôt ou tard, je te mets en mille pièces, tu verras !
Effronté ! Tu crois que tu vas prendre
mon visage, parce que le tien
te manque, le mien est blanc,
le pauvre, mais le tien, que tu n’as pas,
est celui de l’étang le plus sale
le plus vieux.

Là toujours cette gueule
impassible égale, dans le coin
de ma chambre, cette lumière
qui reflète mal.
La mienne est égale toujours,
la tienne est toujours égale,
laquelle est la gueule à nous ? Laquelle ?
Est-ce que tu le sais ? Le sais-je, moi ?
Je te hais ! Et parfois, hélas, je t’aime,
par toute ma haine !

Et je m’approche de toi, en vainquant
l’écœurante répugnance
de la présence obscène
que tu veux maintenir dans ma chambre.
Tu es blanc, et je suis blanc aussi.
Je me rapproche d’un air impassible, et toi
d’un air impassible tu te laisses rapprocher.
Dis-moi, me reflètes-tu ou bien me rejettes-tu ?
Tu me fais voir un homme
qui me fait pitié !
Quelle gueule blanche !
Tout égal est son visage !
Si je ferme les yeux
cet homme là-bas
il me semble mort.
Quelle uniformité de blanc
sur ce visage !
Tout enfariné et pétri,
comme celui d’un petit clown
inconscient de ses vêtements
et de ses déguisements
qu’on lui colle dessus par nécessité.
Au-dessous de l’œil gauche
on voit le frémissement
d’une étoile rouge,
l’on dirait que par sa vivacité
elle, continûment, bouge.
C’est étrange, juste un peu
de voir vraiment
dans un ciel de céruse
une étoile de rubis.
Ces cheveux roux,
roux et frisés !
L’implantation au front
ne pourrait pas être plus belle,
chaque mèche s’en fuit
par une voie capricieuse
en finissant dans un anneau
ou dans une boucle.
Cet énorme manteau
rouge éblouit mes yeux,
j’ai peur, je te hais, lâche d’un miroir.
Que me fais-tu voir ?
Un homme qui me fait
peur, un homme
tout rouge, quelle horreur !
Qu’il dégage, qu’il dégage cet homme,
sale miroir maudit !

Non, regarde,
je veux me rapprocher de toi,
je veux vaincre l’horreur.
Voilà, j’y reviens de nouveau,
peut-être pendant de longues heures,
ou alors pendant tout un jour
avec toi, mon étrange compagnon.
Dis-moi, qu’est-elle la vie que tu fais ?
Quelle vie vis-je ?
D’étranges vies, toutes les deux !
Pourquoi me fais-tu voir un homme
qui me fait peur ?
Pourquoi fais-tu cela ?
Sache que je ne te regarde pas pour me voir,
je te regarde pour te voir.
Je te regarde parce que je te hais,
et que je t’aime, hélas !
Je te hais parce que je te regarde,
je te hais parce que si je te regarde je ne te vois pas,
je te hais parce que je ne te crois pas.
Pourquoi ne me dis-tu, alors
si celui que tu me laisses voir
c’est vraiment moi ?

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Antonio Donghi – « L’altalena », 1941

Rio Bo (4)

Trois maisonnettes
aux toits aigus,
un vert petit pré,
un ruisseau exigu : Rio Bo,
un vigilant cyprès.
Microscopique village, c’est vrai,
au-dessus, il y a toujours une étoile,
une grande magnifique étoile,
qui lorgne à peu près
la pointe du cyprès
de Rio Bo.
Une étoile amoureuse ! Qui sait
si jamais en aura
une grande cité.

000_carrà 2 180

Carlo Carrà – « Il pino sul mare », 1921

La fontaine malade (5)

Clof, clop, cloch,
cloffete,
cloppete,
chchch……

Elle est en bas
dans la cour
la pauvre
fontaine
malade.
Quelle douleur
que l’entendre
tousser !
Elle tousse,
elle tousse,
un peu,
elle se tait,
à nouveau
elle tousse.
Ma pauvre
fontaine,
le mal
que tu as
presse
mon cœur.
Elle se tait,
ne jette
plus rien,
elle se tait,
on n’entend
aucune sorte
de bruit.
ou peut-être
elle est morte ?
Quelle horreur !
Ah, non !
La voici,
de nouveau
en train
de tousser
encore.

Clof, clop, cloch,
cloffete,
cloppete,
chchch……

La phtisie
la tue.
Mon Dieu
son éternel
toussotement
me fait
crever,
un peu
oui d’accord,
mais tellement !
Quelle barbe!
Mais Habel,
Vittoria !
Courez,
fermez
la source,
son toussotement
éternel
me tue !
Allez !
Mettez
quelque chose
pour la faire
finir.
Ou même….
mourir !
Madone !
Jésus !
Non plus,
non plus !
Ma pauvre
fontaine,
par le mal
que tu as,
tu finiras,
tu verras,
par me tuer
moi aussi.

Clof, clop, cloch,
cloffete,
cloppete,
chchch……

000_tevere 180

Antonio Donghi – « Tevere », 1931

Qui suis-je ? (6)

Qui suis-je ?
Suis-je peut-être un poète ?
Certainement pas.
Elle n’écrit qu’un mot, bien étrange,
La plume de mon âme :
Folie.
Suis-je donc un peintre ?
Non plus.
Elle n’a qu’une couleur
La palette de mon âme :
Mélancolie.
Un musicien, alors ?
Pas davantage.
Il n’y a qu’une note
Sur le clavier de mon âme :
Nostalgie.
Suis-je donc… que suis-je ?
Je mets une loupe
Devant mon cœur
Pour bien le montrer aux passants.
Qui suis-je ?
Le saltimbanque de mon âme.

Aldo Palazzeschi

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Mario Sironi – « Aereo » 1915

(1) Voir le livre homonyme de Curzio Malaparte

(2) Lettre de Italo Calvino à Palazzeschi du 9 juillet 1966 : « Cher Palazzeschi, ce qui m’enchante dans vos nouvelles c’est le dessin géométrique qui se cache derrière les cas humains. En vous lisant, je découvre que mon idéal stylistique est justement celui-ci. Je vous suis très reconnaissant pour votre dédicace ainsi que pour le plaisir de la lecture. Affectueusement Votre Italo Calvino ».

(3) dans « Poèmes », Firenze 1909, traduction Giovanni Merloni.

(4) Dans « Poèmes », Firenze 1909, traduction Giovanni Merloni.

(5) Dans « Poèmes », Firenze 1909, traduction Giovanni Merloni

(6) Dans « Poèmes », Firenze 1909, traduction François Livi, sur Anthologie bilingue de la poésie italienne p. 1284-1285, Gallimard 1994.

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