Le rouge des coquelicots et le noir de l’espace sidéral dans l’art poétique d’Éliane Hurtado

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Éliane Hurtado, Michel Bénard et la sculptrice Paule Perret à l’Espace Mompezat le 4 juillet 2015

Pour donner vie à un portrait fidèle d’un artiste, notamment d’un artiste à la fois peintre et poète comme Éliane Hurtado, il faut d’abord lui donner la parole. Ensuite, il faut essayer de se dépouiller d’une série de béquilles analytiques et verbales pour rentrer nous-mêmes dans ses œuvres qui ne se multiplient pas seulement en fonction du temps et de ses prodiges, mais aussi en raison de ces deux rails ou sillons parallèles de la poésie et de la peinture. Enfin, il faut explorer de l’intérieur ces mondes vécus ou racontés par Éliane Hurtado, essayant de comprendre d’où viennent-elles leurs magies, leurs sagesses, leurs profondeurs.
Je fréquente depuis des années désormais l’espace Mompezat où tous les premiers samedis du mois se révèle un nouvel aspect de la sensibilité des Poètes français, ouverts aux autres disciplines expressives, aux autres mondes de la planète ainsi qu’en général à « l’Autre ». Toutes les fois que j’entre, j’ai besoin de temps pour décider si j’aime et combien j’apprécie le peintre ou le sculpteur de tour. Il arrive parfois, je l’avoue, que ma première impression n’est même pas tout de suite favorable… Petit à petit, avec le temps, je devine le parcours, je découvre les œuvres les plus étonnantes pour moi, ce qui chante à l’unisson avec mon esprit et mon âme. Au bout de cette réflexion, il est rare que je n’arrive pas à me complimenter de façon pleine et sincère avec le peintre et poète Michel Bénard. Car c’est lui l’idéateur et le responsable depuis des années de cette attivité extrêmement positive de la Société des Poètes Français ; lui qui choisit avec profonde compétence, lui qui accompagne avec rare sensibilité chaque artiste dans sa sortie mompezatienne…
Dans le cas de la dernière exposition avant les vacances, consacrée à Éliane Hurtado ainsi qu’à la très performante sculptrice Paule Perret, pour la première fois je n’ai pas eu besoin de temps pour m’exprimer. Même pas d’une seconde. Dès que j’ai franchi la porte d’entrée, j’ai immédiatement saisi sur les parois une histoire qui se déroulait comme une fresque dense et légère à la fois.
Je découvre peut-être la réponse à mon « coup de cœur » dans une phrase très efficace que j’ai trouvée dans un commentaire que Michel Bénard avait consacré à Éliane, selon lequel elle « a besoin de réfléchir ses œuvres, il lui faut du temps pour situer son travail dans l’espace, pour élaborer la composition, mais une fois le principe acquis, l’exécution est très rapide, presque spontanée, ne laissant que peu de place au repentir… »
Cette rapidité dans l’exécution, cette maîtrise acquise au bout d’une gestation parfois longue et douloureuse correspond à ce que j’appelle « conviction ». La vie en fait m’a appris que pour convaincre les autres il faut que nous-mêmes soyons d’abord convaincus… Et cette conviction, contagieuse, charmante, charismatique, emporte et rassure ceux qui sont conviés au spectacle de nos œuvres.
Je ne veux pas trop ajouter à cette constatation admirative. Une description trop analytique alourdirait mon portrait. Après la vive voix d’Éliane, je laisserai, au bout de cet article, la parole à Michel Bénard. Ce dernier, dans sa présentation du 4 juillet à l’Espace Mompezat, a réussi un de ses chefs d’œuvre, par des mots incroyablement fidèles à l’esprit de cette auteure.
Quant à moi, je voudrais savoir donner de cette peintre-poète un « portrait intuitiste », c’est-à-dire une esquisse rapide de l’œuvre d’Éliane Hurtado, ayant le but de saisir le geste créateur et d’en faire revivre l’atmosphère, le motif inspirateur, l’âme rêveuse et vagabonde.
Un portrait qui ne se charge pas nécessairement de l’éventuelle démarche « intuitiste » que cette artiste est en train d’exploiter ces derniers temps.
Je crois qu’Éliane Hurtado serait d’accord si je m’approchais de ses tableaux avec le même esprit qu’inspira à Jacques Prévert l’inoubliable poème de la cage et de l’oiseau, en lui empruntant une question implicite : est-ce que dans les tableaux d’Éliane il ne manque à peindre que la porte de la cage, d’où l’oiseau sortira pour atteindre l’air fumeux des toits de Paris ?
Je trouve que cette porte, très étroite souvent, qu’Éliane emprunte à son tour à André Gide et à son idée d’une réalité à plusieurs facettes — dignes d’être vécues — est le noyau inspirateur de son art ainsi que de sa poésie.
Elle nous invite d’ailleurs très aimablement à la suivre dans cette étrange démarche : entrer dans une réalité mystérieuse et peut-être interdite par le trou d’une serrure ou par une fente subtile, nous faufilant avec elle dans les sillons de la terre ou dans les rides d’un visage… pour passer au-delà ou derrière. Cet autre monde qu’elle va représenter sera toujours un monde gagné, un paradis retrouvé.
Une porte sépare toujours une époque de l’autre, une technique de l’autre, une nuance de couleurs de l’autre. Après chacune de ces traversées, Éliane Hurtado fabrique le monde qui l’entoure — le jardin, la maison, la cage, l’oiseau — et s’y installe. Elle nous partage la souffrance de son voyage, avant de nous admettre dans son univers. Combien de temps a-t-elle dû consacrer à la traversée des territoires immenses de l’art figuratif ? Il faudrait compter des siècles, tellement son travail en est devenu léger.
Voilà pourquoi on ne doit pas s’étonner si, un beau jour, elle a eu besoin de se risquer dans un autre univers, si elle a voulu rentrer dans un ciel sans repères évidents, si elle a de but en blanc transporté dans l’art abstrait ses valises et ses malles pleines des figures que lui ont apprises ses longues séances au bord des fleuves d’Espagne, ses joyeuses journées dans l’atelier, où l’unique but était celui de « recréer en vrai »…
Franchissant cette énième porte, sans renoncer à son langage riche d’ironie et de joie de vivre, elle a fait un véritable cadeau à la poétique intuitiste… Mais je vois déjà paraître des fissures, je vois déjà s’ouvrir une nouvelle porte, se dérouler une nouvelle histoire…
Car je trouve en Éliane Hurtado même une ouverture qui laisse toujours présager quelques coup de théâtre… Ce qui m’a touché c’est la « nonchalance » qu’Éliane adopte pour laisser aux autres l’initiative de la découverte de sa valeur artistique et littéraire. Tout en ouvrant la petite « porte de Gide » elle lance des hameçons — ou pour mieux dire des cailloux blancs — qui provoqueront, même au-delà de ses intentions, l’envie de connaître et explorer son monde riche et fabuleux où rien n’est escompté ni prévisible. Un monde où la composition du tableau répond, au contraire, à des règles, à des contraintes et lois extrêmement sévères, qui font l’originalité et l’unicité de son travail.

Giovanni Merloni

001_Comme un vol de gerfauts  (81x65cm) 180

Eliane Hurtado : Couleur du ciel, couleur du temps, couleur d’océan

Création

Je ne pense plus à rien quand je peins,
Sur ma toile blanche
Sans l’ombre d’un pli
Je pose mes enduits,
Puis les multitudes colorées  s’étalent,
Avec mes couteaux et mes spatules
Je les juxtapose, les mélange,
Je n’entends plus rien,
Ma toile prend vie.

Comme une délivrance
Le combat de la vie,
La joie, l’amour,  la douleur
Prend fin.

Je termine par la couleur blanche,
Une signature discrète,
Une couche de vernis,
L’œuvre est finie.

La vie  à nouveau s’empare de moi.

004_oceano nox (65x54cm) 180

Couleur d’océan

Tu as les yeux bleus des abîmes
Poussière d’étoile et de lune
Fleur d’amour et d’horizon

Couleur du ciel,
Couleur du temps,
Couleur d’océan.

Tant que les étoiles
Retiendront la lumière
Je me baignerais dans tes pensées.

Couleur du ciel,
Couleur du temps,
Couleur d’océan.

L’insondable mirage
De tes yeux d’azur
Me plonge dans l’écume du silence.

Couleur du ciel,
Couleur du temps,
Couleur d’océan.

Comme la colombe blanche
Drapée de diamant et d’étoile,
Je  chanterai pour toi.

Couleur du ciel,
Couleur du temps,
Couleur d’océan.

006_ocre terre et tourbillon (60x60cm) (1)

Pax

Toi, passeur de lumière
Répand sur nos chemins
D’épines et de pierres
Une poussière d’étoiles et de rêves.

Inonde la Terre
D’un arc-en -ciel
De toutes les couleurs
De Paix et de Bonheur.

Sur l’échiquier terrestre
Où  le blanc et le noir se côtoient
Joue une symphonie inachevée,
Sort du silence des morts.

C’est la partition d’un poète
Qui, l’âme déchirée
Proclame son amour Divin
En semant des graines d’espoir
Pour qu’enfin règne sur terre
Un signe de Paix éternelle
Et que s’envole
Dans un souffle fugitif
Une lueur d’espérance
Signe d’un temps meilleur.

Ne laisse pas ces silences s’imposer
Et n’accepte pas ces guerres fratricides,
Mais redessine l’origine du Monde
Aux couleurs de l’espoir.

009_entre ciel et terre (40x60cm) 180

L’Art  abstrait

Je suis allée vers l’art abstrait par envie de liberté.

C’est une poésie polychrome. Les couleurs jouent entre elles, se côtoient, se marient, s’enlacent…

Je laisse aller mon imaginaire, et selon mon état d’âme, l’atmosphère de mon tableau est reposante, zen ou au contraire contrastée, violente.

J’essaie toujours de créer un mouvement pour inciter le spectateur à entrer dans l’œuvre et se laisser guider.

J’y intègre aussi des morceaux de feuille d’or, du gravier, du sable…

La vie est jonchée de petits cailloux !…

010_grisaille azurée  (60x60cm) 180

La toile

Devant ma toile blanche
Posée sur le chevalet,
Mon cœur est hésitant.

Vais-je pouvoir traduire
Le souffle du vent,
Le bruit des insectes  dans l’herbe
La pâquerette qui vient d’éclore,
Le papillon si léger qui virevolte ?

Pourrais-je traduire la nature
Sans la défigurer ?
Elle est si belle, si bien faite,
Que je n’ose donner
Le premier coup de pinceau.

Aujourd’hui,
Ma toile restera vierge.
Demain peut-être ?

Eliane Hurtado

000a_photo claudia mompezat - copie

« Ex enseignante d’arts plastiques, aujourd’hui Eliane Hurtado ne se consacre plus qu’à son art à multiples facettes. Elle passe du plus pur académisme au trompe l’œil, du paysage conventionnel aux ambiances composées, de l’abstraction à l’expression dite intuitiste toute chargée de vibrations poétiques.
Eliane Hurtado possède parfaitement bien son métier de peintre ainsi que toutes les techniques dérivées. Sans inquiéter son humilité, il me faut aussi vous avouer qu’elle possède la maîtrise de son métier de peintre, car pour ceux qui l’auraient oublié, au regard d’un certain pseudo-art conceptuel, peindre est un métier à part entière.
Et petite cerise sur le gâteau, Eliane Hurtado est également restauratrice d’œuvres anciennes où blessées par le passage du temps.
Lorsque nous regardons ses œuvres, comme par exemple la série des coquelicots, outre la qualité picturale, composition appliquée, richesse de la matière, nous y découvrons aussi le monde ébloui de l’enlumineur, travaillant en étamage la feuille d’or.
Mais Eliane Hurtado, éprise d’indépendance et de liberté s’adonne aussi à des travaux plus abstraits, plus intuitistes où les ambiances informelles laissent émaner beaucoup de poésie, de rêve et de réflexion lorsqu’elle aborde le thème des «  vanités » sujet récurant du 17 ème siècle. Une manière pour elle de souligner la fragilité des choses, la superficialité du monde des hommes.
Chaque œuvre dite intuitiste, porte une réflexion instinctive qui pose ou soulève les questions informelles de l’existence.
Peut-on pour autant lui mettre l’étiquette de peintre existentialiste ? J’en doute beaucoup, Eliane Hurtado esprit libre par nature, n’adhère à aucune chapelle ! »

Michel Bénard

Affrontement

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Des affrontements terribles se déclenchent, au jour le jour, dans les échiquiers pervers que des hommes brutaux ou plutôt des monstres imposent sans aucune justification aux peuples pacifiques de la planète.
Bras dessus bras dessous avec un « progrès » technologique dont on ne connaît pas du tout les effets secondaires, étalage copieux de « merveilles » qui affaiblit déjà notre instinct de conservation, on dirait que cette brutalité aveugle nous amène en arrière, dans une sorte d’euphorie destructrice et autodestructrice, pour effacer le travail des générations qui nous ont précédés ainsi que le travail incessant de la nature et les témoignages des anciennes civilisations.
Heureusement, il y a encore de gens qui pensent avec leur tête et ne renoncent pas à partager à tous les êtres sensibles leur vision de la vie, optimiste et non-violente jusqu’au bout.
Il faut résister au vent qui siffle sur les Hauts de Hurlevent avec le vent qui souffle au milieu des falaises ! Il faut résister, regardant sans crainte le rouge du sang dans le noir de la mort. Il ne faut surtout pas renoncer à crier — sans rhétorique et sans trop d’illusions, bien sûr — nos idéaux de fraternité et de paix.
Merci à Françoise Gèrard qui nous a donné avec son tableau un magnifique exemple d’équilibre, de liberté intellectuelle et d’humanité profonde ! BRAVO !

Avatar de leventquisouffleLe vent qui souffle

Affrontement

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Ce matin-là (Luna, 1977)

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001_poesia extremis005 180 Ce matin-là

Dans la boîte de carton
aux rideaux roses,
une musique à la radio
brisait, somnolente,
l’élan magnanime de l’aube.

Dans la cour vide
aux fleurs déchirées,
mon humeur hésitait
désemparée
devant le miroir de notre étreinte.

Ce matin-là
qu’il était difficile
de lever la tête,
de serrer ta main,
d’engloutir le nœud gelé
d’un souffle sincère
nous acheminant
parmi les magnolias
et les petites fleurs célestes.

Ce matin-là
qu’il était difficile
d’accepter les chimères
de la vérité
me rendant au réverbère
de ton regard ambré.

Mais ce matin-là,
tu avais la terre entre les dents
et tes cheveux
n’étaient que les racines
d’un trajet interminable
depuis cette peine d’hérétique
jusqu’aux bruits lents
de la vie.

Giovanni Merloni

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J’étais (Luna, 1977)

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001_pantheon 180 J’étais

J’étais
un caillou roulé sur le goudron
un estomac dévoré par de joies
terribles, un corps
de carton-pâte ou de cire
déchiré par l’émoi soudain
d’une épreuve précoce.

J’étais
un épouvantail souillé
une œuvre pop déchirée
un album de famille vidé
de ses sourires.

J’étais
un costume inhabité
un geste engourdi
une ombre audacieuse
osant les labyrinthes et les échos.

J’étais
le hurlement de la mort
le silence de la mort
le hasard emprunté
sur une route
qui me tombait dessus.

J’étais
un geste héroïque
verrouillé dans un sombre
deux mètres pour deux.

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J’étais
l’odeur sublime
de mes spermatozoïdes
morts par millions.

J’étais
un mot précurseur
gardé à vue
par de phrases faites.

J’étais
un souffle entre parenthèses
qui n’ouvrait pas de portes
aux joyeuses hypothèses
qui ne refermait pas non plus
le cheval fou de la vie.

J’étais
une torture subie
un indomptable sentiment
de culpabilité et d’espérance.

J’étais
un alibi rédigé en quatre copies
un dossier envoyé par la poste
aux parents, aux rides
aux cheveux gris
à la maison au sommet du lierre
aux persiennes cassées.

J’étais
un dessin
aux couleurs effacées
un baiser sans lèvres
une langue renfermée
sous en amas de pierre.

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Je suis
les yeux dans les choses
la terre coagulée
le sang et la salive
d’une mort bénéfique
qui a raidi la mémoire
l’élégie du nécrologe fleuri.

Je suis
l’explosion de l’amour
les beaux jours
révélateurs des contrariétés.

Je suis
un corps ressuscité
au milieu des décombres.

Je suis
l’estomac
oubliant ses blessures
ses effrayantes douleurs.

Je suis
le regard imperturbable
devant les dessins
que la destinée trace
sur mon horizon de mouches :
d’abord le brouillard
ensuite le ciel gris
enfin le bleu de la nuit.

Je suis
une aube endolorie
et pourtant sereine
donnant de coups de pied
de joie et de peine
au milieu des feuilles mouillées.

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Giovanni Merloni

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À l’homme libre, le mot suffit !

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« Cinquante aux regards plus droits dans les yeux de la haine
S’affaissèrent sur les genoux »

Pierre Seghers (Octobre, 1941
(repris dans La Résistance et ses Poètes.
France 1940-1945, 1975)

Lors d’une récente visite dans son atelier clair et calme avec balcon sur la rue parisienne, Ghani Alani m’a parlé d’un personnage majeur dont il a été ami pendant des années. Il s’agit de Pierre Seghers (1906-1987), incontournable poète et éditeur de poésie. Dans le cahier rouge qu’on avait imprimé en mai-juin 1983 pour laisser une trace de l’exposition « Hommage à Pierre Seghers » organisée par le Centre d’Action Culturelle Pablo Neruda de Corbeil-Essonnes, j’ai lu d’abord cette phrase de Seghers :
« Si la poésie ne vous aide pas à vivre, faites autre chose. Je la tiens pour essentielle à l’homme, autant que les battements de son cœur ».
Plus avant, parmi les œuvres de Ghani Alani exposées en occasion de cet hommage, quelqu’un avait décidé de publier une calligraphie du grand artiste de Mésopotamie (que j’ai insérée au bout de cet article), avec sa traduction en français :
« À l’homme libre, le mot suffit ! »
J’ai lu ensuite quelques poésies de Pierre Seghers, dont quelques-unes consacrées justement à l’art unique de Ghani Alani.
Entre ces deux « géants » l’affinité évidente ne se borne pas à cette valeur essentielle du mot évoquant la liberté, qui est aussi le mot de la consolation et de la revanche, soutien et porte ouverte vers une vie qui nous correspond jusqu’au bout.
Pierre Seghers découvre dans la calligraphie de Ghani Alani — dans cette forme d’art vivant et presque mouvant où la peinture fusionne avec l’écriture — une façon de s’exprimer et s’imposer aux autres de plus en plus absente dans l’art contemporain tout comme dans la poésie traditionnelle. Il y découvre une « attitude narrative » qui laisse au lecteur, à celui qui observe la calligraphie comme un tableau, la faculté de « continuer », d’ajouter lui-même un tesson aux mosaïques, une nuance aux gestes multipliés… « On ne doit pas renfermer la poésie dans un blindé » : avec ce sentiment Pierre Seghers a été le pivot d’une action culturelle ouverte et fédérative dont d’entières générations ont été imprégnées. « On ne doit pas séparer l’arbre du vent, la couleur des feuilles du noir de l’encre. On ne doit pas séparer l’image du texte… » : voilà le message subliminal que Ghani Alani nous transmet pour nous apprendre à chanter…

001_alani dedica003 - copieÀ l’homme libre, le mot suffit !

Grandeur de la main qui dépose la feuille

Héroïsme du geste qui lance l’arbre

Aventure de l’encre qui remplit les rêves

Noblesse de la voix qui raconte l’amour

Ironie des couleurs qui fabriquent les frondes

.

Artisan de toutes les gloires du monde

Laboureur de toutes les terres du monde

Avocat de tous les peuples du monde

Nageur de toutes les mers du monde

Illustrateur de toutes les beautés du monde

.

Du Poète au Poète sur la mémoire d’un Poète (1)

J’ai vu GHANI ALANI au travail, la feuille rouge appuyée sans précautions sur l’écritoire. Il avançait avec son calame comme un homme âgé avec son bâton. Cependant, le bâton ne lui servait pas d’appui. Il l’utilisait plutôt comme un canon pour jeter l’encre-ancre de façon infaillible. Ou alors, le calame devenait dans ses mains un joli balai léger, très adapté lorsqu’il devait nettoyer avec soin la terre poussiéreuse… là où les écritures successives allaient se déposer par vagues concentriques qui ne devaient pas déborder ou se confondre les unes avec les autres. Doucement, lentement, avec grâce, le jet de l’encre se transformait en geste amoureux, en caresse aérienne. Ou alors l’homme mûr — celui qui sous mes yeux redevenait enfant — courait sans jamais perdre l’haleine, à petits pas, avec son calame en forme de baguette magique ou de flambeau.
À la fin de cette course lente, le grand calligraphe avait engendré trois choses : d’abord, il avait écrit un petit poème au sujet de trois poètes appartenant à trois mondes différents les uns des autres ; ensuite, il avait dessiné un arbre en guise d’ombrelle, où les frondaisons ne cessaient de danser tout autour d’un tronc presque invisible ; enfin, il avait incrusté à jamais sa voix noble et unique au milieu de ces frondes colorées et ces mots légers et solennels à la fois.
Pour entendre mieux cette voix, j’ai fermé les yeux pour me dérober pour un instant au magnétisme de cette œuvre vivante et captivante. J’ai alors entendu Ghani Alani parler d’amitié et d’un quatrième personnage, l’Absent, celui qui part à la découverte, celui qui arrive avec des dons.

002_alani dedica004 - copie

Giovanni Merloni

(1) Le Poète à la mémoire duquel Ghani Alani a voulu rendre idéalement hommage est Pierre Seghers

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Depuis, 1975 (Ossidiana n. 48)

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002_nu 180 - copie Tableau du peintre ukraïnien Alexandre Dmitriev

Depuis

Elle est entrée dans mes narines
elle a vagabondé
par mes intestins
elle a brûlé mon sang
elle est devenue ma peau même
ton odeur.

Et maintenant,
un sourd plongeon
dans la stupeur du soir

attendant que le petit brouillard
se dissipe

attendant que le calme muet
revienne
avec les voix aveugles
des autres

attendant que nos amulettes
s’effleurent
dans une danse neutre,
jusqu’au bout de la nuit.

Giovanni Merloni

I_femme

Bologne (1975, ancienne traduction libre de l’italien sous forme de transcription en prose)

Dans mes narines s’est glissé ton odeur. Dans mes intestins, dans ma peau et mon sang elle a flâné, brûlante, légère, généreuse. Et maintenant, égaré dans le soir effrayé (tandis que le petit nuage se disperse), il ne me reste qu’attendre le calme muet, les voix des autres. Rien que suivre nos amulettes voltigeant dans la chambre, ayant pour eux toute la nuit, toute la nuit encore pour se chercher.

Giovanni Merloni

époux en violet_modifié-1

Giovanni Merloni, 1971

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TEXTE EN ITALIEN

Sensibilité exagérée du poète et « tempérament d’artiste », avec une lecture de Dostoïevski

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001_proust s'étonner

Fred Le Chevalier, sérigraphie

Sensibilité exagérée du poète et « tempé-rament d’artiste », avec une lecture de Dostoïevski

Un très intéressant texte publié en couple sur les « vases communicants » de juillet par Dominique Hasselmann et Nicolas Bleusher au sujet d’une photo très évocatrice de Proust à Venise, me donne l’occasion pour une divagation personnelle et universelle à la fois.
Une divagation qui s’enracine d’ailleurs dans mon existence, tout au long de son déroulement entre anonymat et responsabilité, oubli et sagesse, rêverie ou réalisme, acceptation du contexte ou refus-évasion du contexte même…

000_proust s'étonner Le prétexte pour cette réflexion vient d’une observation qui est au centre de ce brillant et envoûtant dialogue entre N. Bleusher et D. Hasselmann, concernant l’extrême sensibilité de Marcel Proust :

« …Mais Proust c’est aussi un regard, une formidable, une monstrueuse capacité à ressentir les choses et les êtres. Plutôt un handicap, si tu veux mon avis. J’ai, parfois, cette sensibilité excessive. Je la recherche, aussi, parfois. Comme une sorte de poison… »

Une sensibilité qu’on pourrait rapprocher de l’hyperacousie, de l’incapacité même de filtrer les lumières, les bruits, les saveurs et les odeurs du monde. La grandeur d’un poète-écrivain se lie strictement, dans le cas de Proust, à une espèce de pathologie, à une faute de cuirasse voire à une extrême incapacité de se défendre, voire d’attaquer.
Évidemment, si paradoxalement Proust n’avait pas eu ce « handicap » n’aurait pas pu faire revivre son « temps perdu » à d’entières générations de lecteurs dévotes. Il faut donc le remercier aussi d’avoir su protéger son handicap, de l’avoir arrosé au jour le jour, le tenant en vie au sacrifice de sa vie.
Je partage jusqu’au bout ce regard admiratif et stupéfait. Et pourtant je me demande s’il y a vraiment quelque chose en Proust qui n’est pas présente en la plupart des écrivains, poètes et artistes qui ont calqué le plateau de l’existence dans l’indifférence générale…
Si Marcel Proust était un homme exagérément sensible, François Mauriac ou Michel Butor, Antoine de Saint-Exupery ou Albert Camus ne sont-ils pas énormément sensibles eux aussi ? Jacques Prévert, quant à lui, ne me semble pas non plus un modèle de cynisme… Sans compter les personnages comme le prince Léon Nicolaïévitch Mychkine, c’est-à-dire L’Idiot de Dostoïevski…

002_proust s'étonner

Fred Le Chevalier, sérigraphie

« – Et là-bas on exécute ?
– Oui. Je l’ai vu en France…
– On pend ?
– Non, en France on coupe la tête aux condamnés.
– Est-ce qu’ils crient ?
– Pensez-vous ! C’est l’affaire d’un instant. On couche l’individu et un large couteau s’abat sur lui grâce à un mécanisme que l’on appelle guillotine. La tête rebondit en un clin d’œil. Mais le plus pénible, ce sont les préparatifs. Après la lecture de la sentence de mort, on procède à la toilette du condamné et on le ligote pour le hisser sur l’échafaud. C’est un moment affreux. La foule s’amasse autour du lieu d’exécution, les femmes elles-mêmes assistent à ce spectacle, bien que leur présence en cet endroit soit réprouvée là-bas.
– Ce n’est pas leur place.
– Bien sûr que non. Aller voir une pareille torture ! Le condamné que j’ai vu supplicier était un garçon intelligent, intrépide, vigoureux et dans la force de l’âge. C’était un nommé Legros. Eh bien ! croyez-moi si vous voulez, en montant à l’échafaud il était pâle comme un linge et il pleurait. Est-ce permis ? N’est-ce pas une horreur ? Qui voit-on pleurer d’épouvante ? Je ne croyais pas que l’épouvante pût arracher des larmes, je ne dis pas à un enfant mais à un homme qui jusque-là n’avait jamais pleuré, à un homme de quarante-cinq ans ! Que se passe-t-il à ce moment-là dans l’âme humaine et dans quelles affres ne la plonge-t-on pas ? Il y a là un outrage à l’âme, ni plus ni moins. Il a été dit: Tu ne tueras point. Et voici que l’on tue un homme parce qu’il a tué. Non, ce n’est pas admissible. Il y a bien un mois que j’ai assisté à cette scène et je l’ai sans cesse devant les yeux. J’en ai rêvé au moins cinq fois.
Le prince s’était animé en parlant : une légère coloration corrigeait la pâleur de son visage, bien que tout ceci eût été proféré sur un ton calme. Le domestique suivait ce raisonnement avec intérêt et émotion ; il semblait craindre de l’interrompre. Peut-être était-il, lui aussi, doué d’imagination et enclin à la réflexion.
– C’est du moins heureux, observa-t-il, que la souffrance soit courte au moment où la tête tombe.
– Savez-vous ce que je pense? rétorqua le prince avec vivacité. La remarque que vous venez de faire vient à l’esprit de tout le monde, et c’est la raison pour laquelle on a inventé cette machine appelée guillotine. Mais je me demande si ce mode d’exécution n’est pas pire que les autres. Vous allez rire et trouver ma réflexion étrange ; cependant avec un léger effort d’imagination vous pouvez avoir la même idée. Figurez-vous l’homme que l’on met à la torture: les souffrances, les blessures et les tourments physiques font diversion aux douleurs morales, si bien que jusqu’à la mort le patient ne souffre que dans sa chair. Or ce ne sont pas les blessures qui constituent le supplice le plus cruel, c’est la certitude que dans une heure, dans dix minutes, dans une demi-minute, à l’instant même, l’âme va se retirer du corps, la vie humaine cesser, et cela irrémissiblement. La chose terrible, c’est cette certitude. Le plus épouvantable, c’est le quart de seconde pendant lequel vous passez la tête sous le couperet et l’entendez glisser. Ceci n’est pas une fantaisie de mon esprit : savez-vous que beaucoup de gens s’expriment de même ? Ma conviction est si forte que je n’hésite pas à vous la livrer. Quand on met à mort un meurtrier, la peine est incommensurablement plus grave que le crime. Le meurtre juridique est infiniment plus atroce que l’assassinat. Celui qui est égorgé par des brigands la nuit, au fond d’un bois, conserve, même jusqu’au dernier moment, l’espoir de s’en tirer. On cite des gens qui, ayant la gorge tranchée, espéraient quand même, couraient ou suppliaient. Tandis qu’en lui donnant la certitude de l’issue fatale, on enlève au supplicié cet espoir qui rend la mort dix fois plus tolérable. Il y a une sentence, et le fait qu’on ne saurait y échapper constitue une telle torture qu’il n’en existe pas de plus affreuse au monde. Vous pouvez amener un soldat en pleine bataille jusque sous la gueule des canons, il gardera l’espoir jusqu’au moment où l’on tirera. Mais donnez à ce soldat la certitude de son arrêt de mort, vous le verrez devenir fou ou fondre en sanglots. Qui a pu dire que la nature humaine était capable de supporter cette épreuve sans tomber dans la folie ? Pourquoi lui infliger un affront aussi infâme qu’inutile ? Peut-être existe-t-il de par le monde un homme auquel on a lu sa condamnation, de manière à lui imposer cette torture, pour lui dire ensuite : « Va, tu es gracié ! » Cet homme-là pourrait peut-être raconter ce qu’il a ressenti. C’est de ce tourment et de cette angoisse que le Christ a parlé. Non ! on n’a pas le droit de traiter ainsi la personne humaine ! »
Fiodor Dostoïevski, L’Idiot, chapitre II

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Fred Le Chevalier, sérigraphie

Il est vrai que l’Idiot de Dostoïevski a été pour moi le plus grand des livres tout au cours de mon adolescence, l’incarnation de l’antihéros qui devient le personnage-phare grâce à sa sensibilité exagérée plutôt qu’en dépit de cette sensibilité même. Il est vrai aussi que je me suis beaucoup identifié en lui, dans ce passé révolu. Mais mon existence ne ressemble pas du tout, quant aux malheurs et aux handicaps, à celle du prince Léon Nicolaïévitch Mychkine ni à celle d’un poète comme Leopardi ou Borges, ou Proust…
Et pourtant, sans crainte de démenti, je peux affirmer que mes parents — très inquiètes au sujet de ma sensibilité qui pouvait selon eux aboutir à une sorte de fragilité… ou même à une auto-exclusion du monde… — ils ont fait le possible pour m’obliger à devenir « normal » (comme notre Président) et pour que je monte une famille, tout en me fabriquant une identité professionnelle dans un domaine honnête et respectable :
« Ne laisse pas le certain pour l’incertain ! »
« L’homme est l’auteur de sa propre fortune… »
« D’abord la vie, après la philosophie ! »
Combien de fois ai-je refoulé mes pinceaux dans la petite valise de bois ! Combien de fois me suis-je obligé à calculer des pourcentages et à écrire des relations techniques dans lesquelles se cachait l’orgueil de l’écrivain ?
« Tu sais si bien écrire, tu sais si bien faire des croquis… »
Voilà le petit compromis que je m’accordais pour voir le gris en rose dans mon travail passionnant, mais dur, riche de possibilités, mais plein d’empêchements !
« Apprends l’art et mets-le de côté ! »
Voilà la phrase la plus récurrente autour de moi tout au long des années 1960 et 1970 : « Apprends les possibilités qu’offre une sensibilité exploitée au-delà de la norme ; mais profite de plus en plus des bénéfices de l’insensibilité. Fabrique-toi un cœur dur ! »
Je n’ai aucune difficulté à admettre que j’avais pris au pied de la lettre ce « diktat » pratique. Je me suis même compénétré dans le rôle ingrat de celui qui traîne les autres dans les initiatives voire dans les petites entreprises professionnelles. Et je me suis trouvé confronté aux incompréhensions, aux ruptures, à la solitude parfois. Pas véritablement la solitude du pouvoir, car j’ai toujours gardé une intransigeance esthétique vis-à-vis des situations sombres ou équivoques qui risquaient de se produire, que j’ai su détourner. Pourtant, cela suffisait, sans me rendre insensible aux exigences des autres, à me rendre antipathique à moi même. Je ne me supportais pas. Ce fut ainsi qu’un jour j’ai décidé de ne pas pousser la pédale au-delà des limites du respect humain, de l’estime et de la compréhension réciproque. Mon avenir professionnel s’est alors transformé en un présent plus dur et engageant. Mais finalement, cela correspondait à mon tempérament, à ma nécessité esthétique de ne pas être responsable de laideurs, fossoyeur de tout ce que j’aimais intimement.
Ensuite, j’ai réussi à m’éloigner des incompréhensions et des ruptures; mettant finalement la profession libérale de côté, pour seconder mon tempérament d’artiste.

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Mais je peux aussi bien citer un échange de boutades que j’avais eu au cours des années avec Franco Farina, directeur de la Galerie d’Art moderne de Ferrare. Un homme extraordinaire et plein de touchante ironie.
En automne 1973 j’allai chez lui avec mon ami Franco Cazzola pour lui soumettre mes aquarelles et mes dessins. Avec une grande loupe lumineuse, Farina examina très sérieusement mes tableaux, avant de constater que là-dedans il y avait un penchant évident pour la « vicenda », c’est-à-dire pour les vicissitudes humaines.
Il me proposa, d’un ton de défi et d’incrédulité, d’illustrer les chants et les personnages du Roland furieux cinq siècles depuis la naissance de l’Arioste (1474-1974).
Je restai perplexe, mais mon ami m’encouragea. L’ambiance de la région Emilia-Romagna, véritable maison d’Atlas, se prêtait fort bien pour y trouver plusieurs sources d’inspiration.
En fait, Farina venait souvent me chercher dans mon bureau et s’amusait à dire que je profitais énormément de la névrose du train train de cette « niche », devenue désormais ma seconde famille.
Ensuite, j’eus l’émotion de cette exposition à côté de grands artistes célèbres, avec un succès immédiat et spontané. Je demeurais embarrassé quand le gardien de la salle d’exposition m’appelait « maestro ». Je restai aussi stupéfait lorsque Franco Farina me dit : « voilà un succès qui arrive tout seul, sans que personne ne doive s’engager pour le défendre ou le relancer, comme il arrive au contraire dans la région Emilia-Romagna… »
Ensuite, mon excessive sensibilité — dont on faisait le possible pour que j’en aie honte — m’a amené à considérer comme impossibles de nouveaux exploits créatifs après celui de Ferrare 1974.
De quelques façons, j’avais désobéi aux désirs de mes parents. L’unique possibilité pour rentrer dans leur estime c’était être gagnant. Selon leur vision sous-entendue, j’aurais dû faire de l’art un métier comme les autres. Rentrer dans de nouvelles règles. Je ne me jugeais pas capable de la détermination ni du cynisme que je voyais dans la plupart des artistes reconnus. Je n’étais pas du tout prêt à devenir adroit, hautain et antipathique, du moins au lendemain de ce « succès » qui avait traversé comme un météore mon ciel et mes tripes.
Quelques ans après, en 1983, j’avait réussi à m’engager dans une double existence où la peinture et la poésie avaient leur espace privilégié ainsi que leur lumière. Mais c’était trop tard pour profiter de la petite gloire que le Roland furieux m’avait sans doute apportée. J’allai voir à nouveau Franco Farina. Très gentiment, pour provoquer peut-être en moi une réaction combattante, celui-ci me dit « Laisse tomber ! Tu n’es pas Picasso… tu as une famille nombreuse ! »
Avec le temps, sans obtenir plus son écoute, par de lettres dévotes je lui avais lancé de temps en temps des signaux, pour lui raconter les pas en avant que j’avais accomplis dans mon travail d’artiste acharné :
« Je vois se développer en moi, de plus en plus, un tempérament d’artiste… »
Plus tard, mon cousin Paolo Perrotti, psychanalyste, m’aurait appris que cela était la chose la moins indiquée de « vanter la faute ».
Vanter la faute ! Pour le seul fait d’avoir un tempérament d’artiste ! C’est comme dire qu’on est né avec des yeux gris, que ce jour-là on pesait quatre kilos et que le premier mot que nous avons prononcé — après une longue attente inquiète de la part de nos parents — n’a pas été maman ou papa, mais « acqua », eau…
Ce matin, cherchant sur Internet pour vérifier si j’avais choisi le bon terme, j’ai trouvé en Herbert French quelqu’un qui a dit mieux que moi ce que veut dire « tempérament d’artiste » depuis la nuit des Temps.

Giovanni Merloni

Ton visage porte ton nom, 1975 (Ossidiana n. 47)

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Giovanni Merloni, 1978-2013

Ton visage porte ton nom 

Ton visage porte ton nom.

La pénombre de ton regard
la lueur de tes lèvres
et les ombres de ma solitude
portent ton nom.

Au-dessous de mille villes blanches
s’engouffrent nos têtes, nos hanches.

Au milieu du silence de la terre
où s’enlisent mille labyrinthes de lierre
mon chagrin porte ton nom.

Au bout de mille puits gelés
inutilement j’invoque ta beauté
sculptée dans la pierre
en hurlant ton visage et ton nom
tel un mégaphone en colère.

Depuis les planches du drame
qui porte ton nom
mon regard te réclame
stérilement, sans façon
se perdant en ellipses pénibles
où tu t’éclipses invisible :
je ne vois plus ton visage
ni ton décolleté
ni le rouge foncé
de tes lèvres.

Dans la rue te poursuit,
en vain, la vitrine
des choses refusées
qui portent ton nom.
Ta poitrine
ne penche plus ses vertus
sur ces images floues
qui portent ton nom.

Maintenant,
c’est le temps que nous avons gaspillé,
ce sont nos mille casse-têtes
de feuilles blanches
et l’agonie futile
de nos corps exploités
qui portent ton nom.

Giovanni Merloni

De « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome 2000 —  ISBN 88-86600-77-1

Première publication 15  janvier 2013 Dernière modification 5 juillet 2015

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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Miroir d’un appartement d’étudiants, 1976 (Ossidiana n.46)

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Miroir d’un appartement d’étudiants 

Miroir d’un appartement
d’étudiants,
miroir d’une image goguenarde,
miroir de la santé
de l’envie de vivre,
miroir des itinéraires
longeant les rails,
miroir des suicides
dans des trappes d’eau sale,
miroir d’un arbre de glycine
qui brise les toiles d’araignée
d’une ceinte en briques.
002_specchio_antique Miroir d’un nouveau sourire
d’une main tendue
d’un corps impartial,
miroir d’une confiance
rougeâtre
d’une barbe abîmée
d’un album de famille,
miroir de la mémoire
de moments laids comme celui-ci
de moments beaux
comme celui-ci,
miroir de la force
de l’identité, de la vie.
003_specchio_antique Miroir des révérences fanfaronnes
des éternelles litanies
des costumes blancs
des profils indiens,
miroir d’une lutte
qui jaillit, haletante
d’une sculpture de sable
d’un pré d’hautes herbes
quand il fait nuit,
miroir de nos dernières paroles
que depuis ce cachot je poursuis
que j’étudie
et interprète
et rapproche
et invente.
004_specchio_antique Miroir de ma mort
qui me chérit,
miroir de ma vie
qui m’a fait cadeau
d’une folle sagesse
d’une humble irrésistible force
d’un miroir.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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Promenade à Villa Ghigi, 1976 (Ossidiana n. 45)

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Mes chers lecteurs,
Je vous dis, tout simplement, qu’au bout noir et profond d’un puits qui me semblait sans fin, j’ai trouvé une solution pour les prochains temps. Je vous expliquerai un jour les raisons primordiales de mon hésitation à pousser jusqu’au bout dans mon expression sincère, dans le récit authentique de mon parcours de gestes et de mots que j’appelle la vie. Ma vie. Je ne peux pas encore exploiter jusqu’au bout ce qui m’est tout à fait nécessaire. D’ailleurs, il y a la canicule et le pauvre cerveau perd de temps en temps quelques coups. Il faut attendre l’automne, la saison de ma naissance et de mon véritable esprit. À la rentrée, peut-être, retrouverai-je des compagnons de route qui voudront partager mes épanchements et mes découvertes rétrospectives. Ou alors, avec le frais dans la tête, serai-je capable de me concentrer dans un engagement de longue haleine, plus ciblé…
Maintenant, j’ai réfléchi à la récente expérience de l’atelier de réécriture concernant mon recueil des « poèmes d’avant l’amour » et je me suis dit que je dois faire le même pour les autres poésies jusqu’ici publiées, faisant partie des recueils « Ambra », « Nuvola », « Stella », « Ossidiana », « Luna », « Roma » et « Je suis parisien ».
Donc, quand je n’aurai pas de nouveaux sujets à vous proposer, j’essayerai d’attirer votre attention sur mon travail très engageant d’ailleurs, de révision de textes que la plupart de vous ne connaît pas.
Voilà. Les mois de juillet et d’août seront consacrés à la ville de Bologne. À cette période, heureuse et douloureuse à la fois, où j’ai eu la chance d’être homme et me voire aussi comme un personnage, tout en poussant jusqu’au bout l’accélérateur soit dans le travail soit dans l’art et dans l’amour… Je parle d’amour, vous le savez, avec le même naturel que j’aurais en parlant de la vie… Une vie dominée par la ville de Bologne, de ses sœurs et de ses cousines : Parme, Reggio Emilia, Modena, Ferrare, Ravenna, Cesena, Forlì… Une vie consacrée aux amitiés les plus importantes et les plus sincères. Une existence joyeuse et tourmentée où deux personnages incontournables trônaient et trônent encore : Stella et Ossidiana…

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Promenade à Villa Ghigi

Sautillant sur des marches de bois,
tes bouclettes accompagnent l’émoi
délicieux de tes gestes familiers
encadrant drôlement
ton visage bronzé.

On descend dans le pré
au milieu des ruines. Tu racontes,
assez franche,
ton voyage thaïlandais. Je remonte,
en revanche,
à nos pas sur le quai
de la gare. Tu partais
paresseuse,
tu en reviens excitée.

Sur nos têtes nuageuses
se poursuivent nos ombres, nos corps éloignés.
Je demeure distrait, dérangé.

Le chemin est une algue sur le fond de la mer.
Le destin à nous deux
est une gare sans trains.

Arpentant le sentier, tu m’apprends le jardin
dont l’odeur nous échappe.

C’est une drôle de saison qui ne laisse pas l’hiver.
Le soleil est gelé et Bologne, loin de nous,
nous attend, silencieuse.

Un silence aveuglant
a tué nos paroles par sa voix sombre et froide.

Et pourtant nous côtoient, bien allègres,
les voix brusques du groupe en chandail,
aussitôt disparu.

Piétinant le gravier, par ta voix bien tenace,
tu voudrais me calmer et m’apprendre la vie.

Tu ne chantes pas non plus, tu n’endosses pas les choses.

Nous traînons dans le pré. C’est ici qu’on s’aimait
juste hier. La colline s’inondait de soleil,
notre corps se lançait
dans un geste précis que le rire enflammait.

Bologne se faufile dans sa colline,
par le noir de ses feux.
Sur son corps abandonné, la nuit
apeurée se ratatine.

Dans le souffle de nos voix qui patinent,
le jardin est l’adieu.

Que c’est calme ce couple désuni et perdu !

Et Bologne, par ses rues tordues,
par ses longues heures cachées
saisira le regard de ma femme,
son visage bronzé.

Giovanni Merloni

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Giovanni Merloni, 2000_2013

Promenade (1976)

Chaque marche est de terre et de bois. Tes bouclettes, encadrant drôlement ton visage bronzé, accompagnent tes gestes. Tu racontes. En revanche, boiteux, je demeure distrait. On descend dans le pré
par des pierres en ruine. Sur le plafond nuageux se poursuivent les ombres de nos corps lointains. Le chemin est une algue gisant au fond de la mer, une gare sans trains. En faisant les cent pas, on apprend
le jardin. Pourtant son odeur nous échappe. C’est une drôle de saison où encore l’hiver se cache. Même le soleil est gelé. La ville, loin de nous, nous attend, silencieuse. Un silence aveuglant a tué nos paroles par sa voix sombre et froide. Et pourtant  nous côtoient (jolies, bien allègres) les voix brusques du groupe en chandail, bientôt disparu. Elle sautille sur le gravier, ma femme tenace, essayant de me calmer et m’apprendre la vie. Elle aussi ne chante pas, ni ne se vêt pas de choses. Nous traînons dans le pré. C’est ici qu’on s’aimait juste hier. La colline était le soleil, notre corps un geste large et précis que le sourire inondait. La ville se faufile dans la colline, par le noir des feux. Sur son corps angoissé, la nuit s’est adossée. Dans un souffle de nouveaux bruits, le jardin est l’adieu. Qu’il est calme le couple désuni et confus ! Demain, la ville ravira ma seule femme, son visage bronzé.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

1 RÉFLEXION À PROPOS DE “ 013_PROMENADE ”

  1. On se promène aussi dans votre tableau avec plaisir.