Le soupir emmuré de l’oncle Ghislain : « La stanza di Garibaldi » de Claudia Patuzzi

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Le soupir emmuré de l’oncle Ghislain

Dans le but d’analyser la parfaite construction de l’histoire de « La chambre di Garibaldi » (« La stanza di Garibaldi ») de Claudia Patuzzi, j’essayerai de caractériser les lieux, les moments et les événements principaux autour desquels se constituent le sens et la valeur littéraire du livre.

« Il est de moments magiques, déclare Claudia Patuzzi, durant lesquels un écrivain ne doit pas être dérangé. Dans ces moments, je deviens capable d’oublier mon corps et de vivre hors du temps et de l’espace. En fait, je ne sais même pas quelle heure il est. L’air est encore frais, peut-être parce que le soleil donne au sud, sur la véranda. Au nord, dans la petite tour de tuf, la chaleur arrive toujours en retard, vers deux ou trois heures de l’après-midi, aveuglant d’un coup toute la chambre. Je ferme alors les volets et les rideaux..»
Un lieu présent dans un temps présent, dont le mouvement physique est soumis au cycles de la Nature : la chambre au sommet de la petite « tour » accoudée sur le jardin de la maison auprès de la mer. Une espèce de Aleph, où toutes les mémoires sont recherchées, trouvées ou devinées : « le lieu où demeurent, sans se confondre entre eux, tous les lieux de la terre, qu’on peut voir depuis tous les angles possibles et imaginables  ».
« …en réalité, il habite une grande chambre carrée, avec des toilettes adjacentes… » 
Une autre chambre, elle aussi présente, mais disloquée dans un temps physiquement immobile, que seulement un esprit frénétique pourrait mettre en mouvement : la chambre de l’oncle Ghislain dans l’Institut des frères chrétiens de Bruxelles, où les cycles naturels du monde extérieur sont toujours décalés et insaisissables. La mémoire de Ghislain est précise mais trop douloureuse pour qu’elle puisse se renouer aux rythmes de sa vie passée dans une reconstruction crédible.

« Chère petite féé, qui sait combien de questions tu voudrais me poser… »
Les lettres à la « petite fée (toujours bienveillante) de cet oncle âgé (demeurant jeune dans l’esprit), commentent, dans une espèce de contre-chant au ralenti   (comme dans une moviola), le film visuel et sonore des faits qui se suivent l’un après l’autre.

« Depuis mon enfance… J’ai cherché la tache de ma grand-mère Eugènie sur les murs de la petite tour… »
Une série de flashback nous ramenant aux passages décisifs, heureux ou dramatiques, qui font l’histoire de Gény (Eugénie), le personnage clé du livre — situé dans le juste milieu (géographique, chronologique et affectif) entre le protagoniste Ghislain et sa nièce (l’Auteure du roman) —, c’est-à-dire la grand-mère de cette dernière (la grand-mère enfant, la grand-mère jeune, la grand-mère morte). L’histoire douloureuse de Ghislain s’encadre parfaitement dans l’histoire douloureuse de Gény : rebelle par nécessité ; héroïque  en fonction pour ses deux hommes et de ses trois enfants ; victime innocente de la perfidie homicide de la famille de Paul Mancini, le véritable père de   Ghislain; faible vis-à-vis du refus du Niba, le père adoptif de Ghislain.

« Juste après les funérailles, Annibale Fata démantela la radio… »
Le Niba — même si l’on peut considérer comme un rebelle, un passionné de la mer, un entrepreneur courageux, insouciant de l’éloignement de son pays en temps de guerre —, se soumet pourtant très docilement et sans discussions à la mentalité anachronique de la famille des Marches, jusqu’à forcer sa femme Geny pour qu’elle abandonne Ghislain à leur départ de Bruxelles, en le livrant enfin dans les mains de Cyrille Balthasar, un chef de famille assez redoutable qui n’avait pas caché, en plusieurs circonstances, son égoïsme ni son absence de scrupules dans le rangement des affects familiaux.

« Tandis que Rolando s’affaire dans la cuisine, nous nous faisons face dans la véranda, ma mère et moi. Fille cadette de Gény Balthasar, demi-soeur de Ghislain, elle a désormais quatre-vingt ans. Chaque jour, elle perd une infime parcelle de sa mémoire… »
À côté du sillon principal — la véritable histoire de Ghislain Balthasar — on découvre d’ailleurs une histoire parallèle, en contre-chant, représenté par les vicissitudes d’Henriette et de Roland, les deux gardiens  de la maison-tour avec jardin, des répétiteurs mais non des passionnés de la mémoire. Une vision parallèle, souvent ironique, assez proche à l’esprit de l’homme contemporain, se déclenche autour  d’eux. D’ailleurs, entre cette Henriette (une mère à la mémoire désorganisée) et l’autre Henriette (une fille restée orpheline de sa mère à l’âge de quatre ans) semble-t-il s’installer une césure incurable. Malheureusement, quand l’écrivaine-petite fée est finalement prête à honorer ses engagements avec « l’oncle des lettres », c’est trop tard : Henriette n’est pas en condition de maîtriser sa propre mémoire. Tandis que Ghislain se réjouit à vide dans l’examen répétitif des vieilles photos et que l’émotion l’empêche de les fondre dans un flux de conscience libératoire et ne vitale (parce qu’en réalité il ne veut pas se dérober à cette fixation), Henriette — ayant résisté toute la vie aux questions de son enfant sans lui fournir un cadre plausible de la séquelle de tragédies qui avaient posé une si lourde hypothèque sur son destin —, se réfugie presque volontiers dans la sénilité précoce et dans le désordre de ses souvenirs.
Il resterait Rolando, comme possible témoin et interlocuteur. Mais la succession des destinées croisées qui a fait rencontrer Henriette e Rolando au milieu de la Seconde Guerre, avait déjà prévu des dérives de chagrin, des abandons et des souffrances pour lui aussi : orphelin de son père à l’âge de quatre ans, Rolando aussi, comme Ghislain, crût dans des collèges, loin de chez lui. Heureusement, grâce à son tempérament sportif (ainsi qu’à l’absence de dangereuses distractions), il réussit à se sauver jusqu’à vivre finalement une vie pour ainsi dire normale. Rolando, en définitive, ne fait qu’un avec une vision tout à fait cristallisée et réthorique du passé de sa femme et de sa famille, ainsi que de leurs rencontres de Macerata et des vicissitudes de Ghislain…

« Un jour, j’ai commencé… J’étais convaincue d’être entraînée surtout par le dédain et le désir de justice… »
Le livre de Claudia Patuzzi se propose donc de faire justice, pas seulement des fautes les plus graves — celles de Cyrille et de la famille farouche de Paul Mancini —, mais aussi de celles de son grand-père Niba, en particulier de son manque d’amour (partagé au cours des années par sa famille de Macerata), sans compter le manque de courage de Geny et aussi cette sorte de complicité d’Henriette et Rolando dans le maintien du secret, encore des années après la disparition de Ghislain. Un secret absurde, vis-à-vis de cet abandon destiné à se traduire ensuite en exclusion, marginalisation, effacement. Zérus, c’est-à-dire zéro.

Un deuxième contre-chant — parfois éloigné, parfois plus marqué et explicite — est représenté par la figure de Garibaldi, le héros qui a eu un rôle décisif dans l’accomplissement du procès unitaire du Risorgimento. Garibaldi fut toujours considéré comme un personnage incommode, non seulement à cause de son intransigeance et honnêteté mais aussi pour sa vision libre et anticonformiste de l’amour et de la famille. Peut-être Ghislain — qui était particulièrement reconnaissant envers le pape Jean XXIII, un grand homme qui n’avait pas eu honte, lui aussi, de la modestie de ses origines — était-il convaincu que si son père avait été Garibaldi, au lieu de rebelles à moitié comme le Niba ou Paul Mancini, il n’aurait pas été abandonné.

Les lecteurs de La chambre di Garibaldi devraient lire un autre roman de Claudia Patuzzi, La rive interdite, qui a beaucoup d’éléments en commun avec celui-ci. Un livre apparemment différent, situé dans le Paris du Moyen Âge, où la réinvention du contexte et de ses humeurs jaillit d’une recherche filtrée par l’art et la littérature, tandis que pour la “chambre” la réinvention est véhiculée par les photos de famille, par les maisons cristallisées dans la mémoire, par les récits. Mais les deux personnages principaux des deux livres sont les mêmes : le personnage de la petite Regard de la “Rive” sera incarnée par la petite fée-écrivaine-nièce de la “chambre” tandis que Marcel, le jeune clerc disciple de Sigier de Brabant dans la « rive » sera Ghislain, le frère chrétien de la “chambre”. D’ailleurs, soit dans la “rive” soit dans la “chambre” on perçoit un flux narratif et un rythme fabuleux qui vient du passé, de la tradition. Je vais révéler maintenant que l’oncle de Claudia possède un double prénom : Marcel Ghislain. Le premier prénom, le plus utilisé en famille, a été donné au protagoniste qui “vient de l’autre rive” et au final sera obligé de renoncer à l’amour de  Regard. Le prénom Ghislain a été donné au protagoniste de ce deuxième livre. Un autre élément liant strictement ces deux textes, qu’on pourrait considérer comme complémentaires ou alors comme porteurs d’explications croisées, c’est la critique douloureuse à  la duplicité de l’éthique catholique, aux infamies qu’on perpètre à l’ombre du crucifix. La force de ces deux romans réside en définitive en cette capacité de s’émerveiller et d’éprouver du dédain pour l’hypocrisie qui bâillonne et opprime un nombre incalculable de consciences, de familles, de rapports interpersonnels. Ce sont donc, subtilement et profondément, deux livres “politiques”, de la part de tous ceux qui ne renoncent pas à la vie.

« Alors que j’écris sur la guerre, j’assiste, impuissante, à des évènements qui précipitent. L’Histoire avance au hasard, comme le bouchon d’une bouteille sur le point d’exploser : tu ne sais jamais où il va tomber…  »
L’histoire aux deux « h » est très importante pour Claudia Patuzzi : ce ne sont jamais que des hommes particuliers ni qu’une seule famille (petite ou grande qu’elle soit) les seuls responsables du destin d’une pauvre intruse ou d’un pauvre exclu. Cependant, il faut toujours reconnaître à l’Histoire une fonction narrative primordiale et proéminente dans la « reconstruction de  la vie ». À défaut du tissu de l’Histoire, ainsi bien reconstruit par l’auteure, ce livre-film, avec tous ses effets spéciaux, bruits et odeurs n’arriverait pas a toucher le lecteur en lui donnant la chance de participer au dédommagement de toutes les souffrances subies par Marcel Ghislain Balthasar.
Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui je vous ai parlé de deux livres de Claudia Patuzzi où elle — de façon apparemment inconsciente — coud et défait la toile de la littérature qui aspire à devenir la vie. S’il est vrai qu’un livre c’est comme un enfant – ayant de la chance ou malchanceux, réalisé ou incompris — qui peut mener une vie normale juste s’il est accueilli comme enfant légitime  dans la Maison des Littératures, (tandis qu’en cas contraire il finirait, comme un pauvre handicapé, dans un cagibi avec les balais, avant d’être renvoyé dans le pilon…) il est de même vrai que la petite Regard de la “Rive interdite” et le jeune-vieux Ghislain de la “Chambre de Garibaldi” sont des livres-personnes dont la vie malheureuse sera enfin affranchie pour être  divulguée jusqu’à s’imposer à l’attention de tout le monde.
Ce roman — qui semble jaillir parfois de la plume d’une Natalia Ginzburg désinhibée, d’un Italo Calvino sincère ou d’une Elsa Morante de nos jours — est aussi tributaire de la vaste et profonde culture cinématographique de Claudia Patuzzi. Il est lui même  un film, qu’aurait pu réaliser un Alfred Hitchcock sain d’esprit ou un Stanley Kubrik moins américain qu’européen. Un livre-film que pourrait diriger aujourd’hui le grand Win Wenders, remportant bien sûr un véritable succès de critique et de public.

Giovanni Merloni

Foulard céleste (Vers un atelier de réécriture poétique n. 22)

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Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Foulard céleste (Vers un atelier de réécriture poétique n. 22)

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Mes chers lecteurs,
On est désormais aux dernières poésies du recueil « Avant l’amour ».
Au cours de cette passionnante expérience, mon travail de réécriture a eu des changements progressifs. Dans les premiers temps, je demandais explicitement à l’un de mes correspondants de participer à la relecture et parfois à la réécriture préventive de mes textes. En une deuxième phase, j’avais envisagé une espèce de « forum pour des invités ».
Dorénavant, pour les dernières quatre ou cinq poésies, j’avancerai sans filet. Cependant, tous ceux qui aiment le faire peuvent bien proposer des suggestions ou laisser un commentaire dans l’espace ci-dessous. Après réflexion, dans l’esprit du « work in progress », je tiendrai compte de ces suggestions pour apporter des modifications éventuelles au texte de cette poésie. Merci !

Giovanni Merloni

« Une onde noire », hommage à la sculpture de Jacklin Bille (Zazie n. 28)

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« Comme je te l’ai dit samedi dernier, j’aimerai STP que tu me fasses un poème pour accompagner ma sculpture, qui va t’inspirer, j’espère…
Elle fait un mètre de hauteur, c’est du staff sur une armature en ferraille, la robe est en tissu plâtré patiné… J’ai voulu faire une sculpture « symbolique » : un couple de danseurs de flamenco. Je l’ai appelée « le flamenco envoûtant »…
je vais t’écrire, pèle mêle, mes idées de départ : j’ai fait l’homme (symbolisé par l’arbre), texturé, avec des angles (car l’homme, pour moi, est toujours fort, rigide) ; j’ai fait la femme tout en courbes, comme une liane, car elle veut le séduire par sa danse, l’apprivoiser, l’entourer… J’espère que tu comprendras mon charabia… »
Jacklin Bille

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Jacklin Bille, Le flamenco envoûtant, 2015

L’équilibre forcené de l’amour

Merci, chère Jacklin, pour ce flamenco envoûtant, capable de transformer le bronze en arbres et les arbres en êtres humains touchés par la passion et les émotions subtiles de l’amour !
Je ne sais pas si je serai capable de traduire par mots ce que cette œuvre « envoûtante » transmet d’emblée, sans transition. Si jamais j’écrirai quelque chose, elle ne parlera pas vraiment des valeurs universelles que tu y as calées dedans. Elle ne pourra pas parler non plus de ce que tu as éprouvé intimement. Je ne pourrai faire mieux que débiter des sentiments et des pulsions qui se réveillent, des souvenirs qui s’estompent, des larmes de joie et de désespoir qui tombent dans la bouche tandis que…
malheureusement, le sentiment de la joie rarement se sépare de celui de la rupture, de l’abandon. On est tous habitués à considérer comme impossibles une séquelle ininterrompue de moments heureux, une sarabande de danses forcenées, une progression géométrique infinie vers le bonheur…
Ton oeuvre mériterait des mots sublimes, musicaux, ardents et légers à la fois… Moi j’essayerai d’écrire des mots sincères, les mots que dirait cet arbre rigide et même bloqué devant cette sirène insaisissable et pourtant provocatrice…

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Jacklin Bille, Le flamenco envoûtant, part. 2015

L’onde noire

Par hasard
au milieu du brouillard
elle a cogné contre lui
cet arbre bâtard
effondré dans l’ennui.

Dans l’élégante tristesse
de son dénûment sans force
elle découvre cette écorce
en y frottant les fesses
tandis que sa robe dorée
coule à terre, ensanglantée
s’enroulant avec paresse.

La voyant spectatrice,
envoûtée jusqu’à mourir
dans la danse tentatrice,
il voudrait bien sortir
de sa carapace humide
élançant sa bouche avide
en dehors de son cou.

Elle a noté ce tronc musclé
cette force lisse
cachant derrière les coulisses
un geste lumineux
et la bouche bée.

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Jacklin Bille, Le flamenco envoûtant, part. 2015

Entourés par le bois minéral
par le souffle du mistral
Liane et Olivier
ont consacré leur baiser sidéral
au couchant
s’adonnant aux délires
du bal et du chant printaniers.

Liane à la peau d’ébène
suit des ellipses abruptes
huilées, afro-cubaines,
Olivier à l’écorce dorée
compte de tour en tour
le poids de ses caresses
l’orgueil de ses prouesses.

Un jour je partirai sans dire Adieu !
— Laisse-moi ta robe
elle me réchauffera les pieds !

Un jour on nous divisera
brisant la chair de nos corps unis !
— Laisse-moi ton onde noire
et tes reflets jolis !

Un jour tu n’entendras plus
les va-et-vient
de mon corps sur le tien,
ni le vent qui nous touche…
— Laisse-moi un mot d’amour
que je répète de ma bouche
aux oiseaux tout autour…

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Jacklin Bille, Le flamenco envoûtant, 2015

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

vernissage

C’est l’heure rousse, intemporelle : la rêverie se veut « intuitiste »

Aujourd’hui, au moment d’accomplir mon tour du monde intuitiste — au bout de 20 jours seulement, dans les doubles draps de Passe-partout et de Phileas Fogg —, je peux finalement déclarer, avec un certain soulagement, de façon solennelle, que j’ai franchi une porte. Après avoir exploré les mers et les montagnes qui faisaient le décor et la substance imaginative du monde extérieur des intuitistes, j’ai été admis dans la salle des fêtes (pour me plonger dans leurs musiques) avant d’être autorisé à errer dans les cuisines (pour y respirer les odeurs et goûter les saveurs uniques de leurs œuvres)…
On m’a accueilli et je peux déclarer de ma part que les ingrédients sont sains et les propositions sincères. On ne triche pas chez les intuitistes !
À présent, il ne me reste qu’à expliquer ce que j’ai deviné ou compris… Où était-elle cachée la clé qui m’a ouvert le cœur ardent et l’esprit clairvoyant des amis intuitistes ?
Et bien, jusque de mes premiers pas dans cette jungle merveilleuse, j’avais pu constater l’existence d’un riche patrimoine d’expériences et de rêves qu’on n’hésitait pas à partager. Les artistes et poètes intuitistes ne perdaient pas leur temps à hisser des palissades, ils faisaient spontanément don de leur don, c’est-à-dire de leur talent inné et de leur gigantesque travail.
Mais j’ai commencé à m’approcher de l’essence psychologique et philosophique de l’intuitisme quand je me suis autorisé à suivre librement mon intuition.
Oui, une simple intuition, un petit déclic… Le même claquement des mains ou des doigts qui fait déclencher, chez les intuitistes en même temps un procès de création et de connaissance. Un rapide battement des cils pour ouvrir les yeux à la stupeur, mais aussi pour faire démarrer la pensée.
Oui, la force fédérative de l’intuitisme naît de la force de l’intuition… de ce premier pas indispensable pour activer immédiatement l’intelligence et l’attention vers quelque chose qui nous attend hors de nous.
C’est un acte d’amour qui jaillit moins d’une règle idéologique que d’une découverte.
Je trouve que Pier Paolo Pasolini, Jean-Jacques Rousseau et Abélard aussi ont suivi tout au long de leurs vies prodigieuses, une démarche intuitiste.
Oui, d’accord, il faut savoir copier les maîtres qui nous attendent dans les salles du Louvre. Mais il faut savoir aussi se libérer de ce bagage lourd et contraignant qui conduit souvent à la frustration, à la sensation que tout va se reproduire sans éclat ni originalité…
Il faut se rebeller surtout aux « autorités » soi-disant capables de juger et de compiler des listes.
Un esprit de partage, d’amour et de liberté est, au contraire, la primordiale raison d’être de l’intuition créative.
Mais il faut ajouter à tout cela un point essentiel, si l’on veut éviter de se perdre en considérations académiques et stériles.
J’ai trouvé cela, cette clé indispensable, intuitivement et par hasard, dans deux textes de Michel Bénard, une poésie et une réflexion que vous trouverez ci-dessous, d’où j’ai extrait symboliquement deux phrases : « c’est l’heure rousse… intemporelle » et « la rêverie se veut intuitiste »
Songeant à cette « heure rousse (aux feux d’automne…) » de Michel Bénard, j’ai tout de suite vu devant moi la « luna rossa » (la lune rousse), jaillissant d’une inoubliable chanson napolitaine. Il s’agit en vérité du disque du soleil, à l’aube et au couchant… Deux moments cruciaux du passage de la conscience à l’inconscience, ou alors de la vie à la mort. Et vice-versa.

Era già l’ora che volge il disio
ai navicanti e ‘ntenerisce il core
lo dì c’han detto ai dolci amici addio;
e che lo novo peregrin d’amore
punge, se ode squilla di lontano
che paia il giorno pianger che si more…
(1)

comme le dit Dante (1). Le moment dramatique et doux de la nostalgie déchirante d’une patrie lointaine et insaisissable, d’une femme perdue qui pourtant nous sourit :

C’était l’heure déjà où tourne le désir
de ceux qui sont en mer quand attendrit leur cœur
le jour où ils ont dit aux doux amis adieu ;
l’heure qui blesse d’amour le nouveau pèlerin,
s’il entend au loin le son d’une cloche
qui semble pleurer la lumière qui se meurt…
(2)

Je me souviens encore une fois d’une expression que mon cousin Paolo Perrotti, psychanalyste, aimait répéter : « la rêverie de la mère allume la volonté de l’enfant… »
Évidemment, dans l’esprit de cette vision freudienne, la rêverie de la mère ne fait qu’un avec l’affabulation et le décryptage pas totalement conscient de la rêverie même qui se déroule au cours de sa traduction en mots. Cela évoque le bouillon de culture, le liquide amniotique où notre esprit retrouve l’assurance qu’il lui faut pour avancer et combattre.
Quand l’heure rousse sonne, le poète se réveille. Bercé par cette nostalgie dévorante, il suit spontanément ses intuitions, écrit des mots sur le verre de la fenêtre, creuse des sillons aux formes étranges dans cette boue anonyme qui de but en blanc assume pour lui une signification tout à fait inattendue.
Voilà, le cercle se referme. Le poète — « fanciullino », tout en évoquant les rêveries de ses nombreuses mères ainsi que de ses maîtres aimés, explore par l’intuition ce monde mystérieux qui l’entoure jusqu’au moment où une volonté créative se déclenche. Une volonté bénéfique, pacifique, altruiste, amoureuse, ouverte.
Giovanni Merloni

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Edith Cohen-Gewerk, Champs de signes

C’est l’heure rousse

C’est l’heure rousse
Aux feux d’automne,
Où la gangue fragile
Des châtaignes éclatent.
C’est l’heure intemporelle
Où les soies du ciel
Caressent l’éternité.
C’est l’éclaboussure
Des feux porteurs
Des prémices hivernales.

Michel Bénard

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Edith Cohen-Gewerk, Silhouettes nocturnes

Rêverie autour d’un signe

…Par le simple jeu d’un trait, en plein ou délié, d’une trace d’encre noire, il nous devient possible d’accéder aux différents degrés d’un monde secret. Il suffit de se laisser emporter vers cette fabuleuse destinée évanescente.
C’est la tentation « intuitiste » de fixer l’impermanent pour quelques fractions de seconde.
Nous demeurons dans le mystère du geste, la magie calligraphique qui nous emporte au travers d’une errance insoupçonnée, d’une rêverie inattendue.
Nous embarquons pour un fabuleux voyage, nous découvrons de vastes paysages, le calame se fait baguettes de coudrier. Le poète devient sourcier !
Nous décryptons les manuscrits anciens, traduisons les incunables, interrogeons les empreintes pariétales, réinventons les incisions cunéiformes.
La rêverie est au bout du chemin et gravite partout autour de nous.
La rêverie appartient au mystère de l’enluminure éternelle.
La rêverie se veut « intuitiste ».

Michel Bénard

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Edith Cohen-Gewerk, L’image cachée

Badinage

Voyez, comment, au jardin des nuées, tendrement tyrannisé d’un souffle vernal, un ciel polisson, perd sa chemise. Ici, sur l’herbe attendrie, dans un chamaillis de brise, elle se pose lande laineuse en frisson de nuage. Heureuse, elle s’effiloche, s’éparpille, ne laissant dans l’air que la soie de ses rubans et de ses filandres blancs et argentés, gris et bleutés.
Allons, ma mie, ne soyez plus si sage car, c’est ainsi qu’au jardin dénudé s’envoleront les lacets de votre corsage.

Béatrice Pailler

Fontaine

Franceleine Debellefontaine, Fontaine

Eaux

Eaux primordiales
Eaux d’avant toute chose
Êtes-vous eaux du commencement
Eaux mères de toute vie ?
Eaux démentielles
Eaux guillotines inexorables
Êtes-vous feux et glaives
Eaux tueuses des destinées ?
Eaux mouvantes
Eaux malléables
Eaux sensibles
Eaux sensuelles
Parlez-nous de l’Atlantide oubliée
Eaux liantes
Vous êtes eaux multiformes
Monumentales sculptures insaisissables.

Barnabé Laye (3)

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Auguste Haessler, Enfants, guerre, rêve

Saisons

Au canal embué, sous l’haleine gourmande d’un baiser matinal, éclosent de pâles flamandes. Brumes en bouquets et vapeurs pommelées se déprennent de l’onde. Ces rondes pelotes peignées de vent, s’épanouissent en corolles blondes. Ici, au ciel clarifié, elles viennent, blancs nonchaloirs, écheveaux dénoués, jouer au carreau de l’aube dentelière. Petite main aux doigts de fée, dans sa paume, la lumière égrappée roule ses grains, se lie de fraîcheur. Au ciel étonné, elle tisse la beauté. Ici, sur sa toile de miel aux lueurs tiédies, s’émerveillent les nuées attendries.

Béatrice Pailler

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Michel Bénard, Glaces

Avec pour seule rumeur

Avec pour seule rumeur,
L’intime caresse de la soie
Du pinceau glissant amoureusement
Sur le lin de la toile,
Semblable à la pensée effleurant
Les contours du corps
De l’âme aimée.

Michel Bénard

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Jacques-François Dussottier (4) Essai numéro 15 

Nocturne

Les jours assassinent
sur la pointe des mots
la nuit qui s’enfuit dans les étoiles.
A la lisière de nos songes
les cris de l’aube
dans un fourmillement d’ombres
s’offrent au soleil naissant
sous des vents d’espérance.

Jacques-François Dussottier

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Jean-Claude Bemben, Le cercle

J’irai boire le feu

Derrière l’écran noir des fumées d’usines
Je monterai sur la longue échelle
Pour allumer le soleil.
Et j’irai boire le feu
Avant la traversée des catacombes
Pourquoi passer des heures à coudre
les souvenirs d’autrefois
Et sentir dans sa gorge comme des nœuds
à la queue-leu-leu
Qu’il faudrait avaler. Et puis s’étouffer ?
J’irai
Moudre les paroles arides
Comme le sel
Comme le sable
J’irai moudre les lourdes mémoires d’entraves
Et attendre que vienne enfin dans ma nuit
Une indicible clarté
Comme une aube qui effleure le bord du jour.

Barnabé Laye

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Jacques-François Dussottier (4), Film

Petite fugue

Être égaré par effraction
j’habite l’instant
de mon absence.
Gestes désappris
à la déliure des choses,
j’ai laissé fuir mes mots
pour mieux les apprivoiser.
Je porte mon seuil
au bord du dire.
Longues errances
en des nuitées nomades,
le temps n’est qu’une impatience
en l’espace perdu de ma solitude.

Jacques-François Dussottier

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Franco Cossutta, Traversée en jaune

(1) Dante, Purgatorio, canto VIII.

(2) Dante, Le Purgatoire, chant VIII, traduction de Jacqueline Risset, Flammarion, Paris, 1988-2005.

(3) « Barnabé Laye, regarde la vie comme un fleuve qui s’écoule, de la même manière que l’on suivrait des yeux le passage d’une femme.
Le poète doit tourner son regard vers le monde afin de mieux s’imprégner de ses secrets, de ses rythmes, des ses chants de la terre qui accompagnent la musique des sphères.
Et si comme la voudrait Barnabé Laye, la poésie était un grand éclat de rire et de bonheur qui ricocherait sur les dômes d’encre de nos nuages noirs, de nos stigmates ?
La poésie comme la voudrait Barnabé Laye, c’est comme une main tendue vers les fruits de l’espérance et qui s’adresse aux hommes de toutes obédiences, de toutes races, couleurs, religions avec ou sans «  dieu », à tous les citoyens de la terre.
La poésie est sans frontières, sans barrières, elle ne sépare pas, ne cloisonne pas, mais rassemble, relie, engendre la connaissance et l’osmose. Elle est partage.
Par la poésie, peut-être sortirons-nous du désespoir pour aller vers l’Amour. »
Michel Bénard

(4) « Art virtuel, fractionné, éphémère, artificiel tout autant qu’évanescent, ce nouvel outil de communication est une ouverture sur le monde où toutes les frontières sont abolies, grâce à l’implantation dans le monde entier de galeries virtuelles où chacun peut présenter ses travaux de recherches …laissons nous porter l’instant d’un clin d’œil dans ce rêve « fractalisé » et sublimé, beau comme l’irisation d’un vitrail au soleil couchant. »
Michel Bénard

ELOGIO DELL’IRREALIZZABILITA’ …

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Éloge de l’infaisabilité

Cher Giorgio,
Une fois rentré à Paris, j’ai tout de suite cherché des informations sur l’ancien parcours des deux lignes de tramway (la Circulaire rouge, périphérique, la Circulaire noire, intra-muros) pour étudier, autour de ces mémoires historiques, une hypothèse « révolutionnaire » prévoyant des lignes de tramway à l’intérieur de l’enceinte des remparts de Marc Aurèle à Rome.
Je me suis immédiatement aperçu des difficultés infinies qu’on devrait surmonter.

En premier, il y a la méfiance, sinon l’hostilité, qu’il faut s’attendre non seulement de la part de ceux qui président au « secteur du tramway » à Rome, mais aussi de ceux qui ont sauvegardé avec orgueil, « de père en fils », la glorieuse idéologie du « soin du fer ».
Par charité, comment ne pas être d’accord avec eux ?

La deuxième difficulté, strictement liée à la première, vient de l’existence, sur le sol de Rome, de « morceaux » de lignes de tramway qui pourraient objectivement représenter une base d’où démarrer pour « accomplir », comme je le souhaiterais vivement, un réseau de tramways complet et efficace.
Malheureusement, cette « prémisse » favorable se configure — voilà pourquoi je parle de difficulté — comme une donnée rigide de la réalité romaine, qui n’est pas disponible a priori pour dialoguer autour d’éventuelles propositions aussi organiques que décisives.
Comme il arrive souvent, ceux qui aiment le « fer » des rails aiment aussi, de façon viscérale, leur propre « rôle indiscutable » de défenseurs irremplaçables (et infaillibles aussi). Peut-être craignent-ils de perdre ce peu (de lignes ou de morceaux de lignes) qu’ils ont péniblement conquis ? Peut-être sont-ils prisonniers d’une « mentalité d’entreprise » à l’intérieur d’un contexte politico-administratif qui est prisonnier à son tour d’une « mentalité d’affairistes », avec une certaine propension pour la délégation totale et fataliste à l’argent ? N’y a-t-il donc que l’argent pour résoudre les questions nouvelles ? Imaginent-ils peut-être qu’il en faut toujours davantage, même plus d’argent que nécessaire ?

Tout de suite après ces difficultés « intérieures » j’en pourrais énumérer beaucoup d’autres, « extérieures » à l’idée d’un transport urbain fluide qui transforme Rome en ville moderne.
L’ensemble des obstacles — explicites ou sous-entendus ; déclarés ou tus — pourrait se condenser en trois phrases :
— LES ROMAINS N’AIMENT PAS ROME ;
— LES ROMAINS NE COMPRENNENT PAS QUE ROME EST UNE CAPITALE MONDIALE, APPARTENANT DONC AU MONDE ENTIER ;
— PAR LEUR FATALISME INDIVIDUALISTE, LES ROMAINS RENONCENT, SANS COMBATTRE, À SE RÉJOUIR D’UNE VILLE CONFORTABLE, TANDIS QUE LES VISITEURS DE TOUTES LES PARTIES DU MONDE NE PEUVENT PAS PROFITER PLEINEMENT, À LEUR TOUR, DES TRÉSORS IMMENSES QUE ROME CONTIENT.

Cher Giorgio,
tu sais que j’ai été foudroyé sur la route de Damas en voyant, au cours de quatre ou cinq années, la ville de Bordeaux transformée, ou, pour mieux dire, « miraculée » par un réseau de tramways structuré comme celui d’un véritable métro.
Un réseau qui a amené le réaménagement des chaussées et des décors urbains.
Un réseau qui n’a pas besoin de fils suspendus dans le ciel.
Mais pourquoi parlé-je de Bordeaux ?

Parce que Bordeaux, tout comme notre Ferrare, est une ville « appuyée sur l’eau ». Creuser pour y réaliser un métro traditionnel ce serait très cher sinon impossible. Comme à Rome.

Parce que Rome — à la suite d’une absurde politique de concentration des bureaux publics dans la zone centrale, accompagnée par un rejet coupable de la plupart de la population d’origine — est devenue maintenant un immense « musée inconscient » où de gigantesques trésors sont mal utilisés ou abandonnés tandis que les activités touristiques et culturelles languissent ou disparaissent.

Certes, les Romains auront toujours besoin de « traverser Rome » lors de leurs quotidiens voyages pendulaires.
Mais les Romains mêmes, comme aussi tous les non-Romains qui le désirent, ont besoin d’entrer à Rome, « ayant la chance de la parcourir librement en long et en large ».

Si l’on accomplit un réseau de sept ou huit lignes de tramway métropolitain, capable, en lui-même, de garantir tous les parcours possibles entre les portes encore nettement identifiables au long du périmètre des remparts de Marc-Aurèle, Rome connaîtrait un nouvel essor.
Hôtels, bars, restaurants, boutiques, musées, atelier artisans, tout reprendrait sa vie en peu de temps.

Le problème, mon cher Giorgio… Un projet comme celui-ci devrait être soutenu et administré, de A à Z, par des gens experts, sous le contrôle des gouvernements de toute l’Europe… Laisse-moi rêver, imaginant de confier cette entreprise à la RATP, la société qui s’occupe depuis un temps immémorial du métro de Paris…

Ce serait un projet tout à fait faisable, beaucoup plus économique que celui de la seule ligne C du métro. Une initiative stratégique, d’ailleurs, qui donnerait du travail aux jeunes (et moins jeunes).
Je me rends compte que justement cette « faisabilité » déconcertante représentera toujours un défaut qu’on ne pourra pas accepter.
Donc pardonne-moi, cher Giorgio, pour t’avoir « écrit » mon rêve avec autant d’enthousiasme imprudent.
Je t’embrasse

Amicalement

Giovanni Merloni

J’approche d’un mur de plâtre (Avant l’amour n. 18)

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J’approche d’un mur de plâtre

Je coupe en deux mon ombre,
je brise à peine ma peine.

Je ne vois pas les encombres
qui m’empêchent
de franchir l’horizon
de mes pas.

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J’approche d’un mur de plâtre.
Je tombe sur une voix opiniâtre,
retentissant dans l’air gris.
Je m’empêtre
dans des lèvres rouges,
des dents blanches,
des cheveux jaunes,
des yeux bleus
se perdant au loin
dans la ligne violette
du premier horizon.

Je m’assois
contre un parapet poussiéreux,
tu t’assois
sur deux coussins d’herbe
et pourtant
cette ardente convoitise
nous échappe à la prise.

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Je me lève
et ma tête se tourne
poursuivant la lumière.

Toi, derrière,
de ton pas taciturne,
tu t’éclipses au-delà
de la ligne incolore
du dernier horizon.

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Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

 

Merci à Françoise Gérard pour sa lecture de mon texte.

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J’approche d’un mur de plâtre (Vers un atelier de réécriture poétique n. 21)

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Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

J’approche d’un mur de plâtre (Vers un atelier de réécriture poétique n. 21)

203_J’approche d’un mur de plâtre (Avant l’amour n. 21)

Comme vous avez pu le constater, dans cette deuxième phase de « réécriture poétique » je me suis aventuré « sans filet » dans mes acrobaties. Je me suis toutefois accordé une petite béquille de sauvetage : le jour avant chaque publication j’interpelle, selon le sujet du poème et mon inspiration du moment, quelques-uns de mes correspondants pour les inviter à intervenir « ex post », soit par mail soit à travers des commentaires à l’article spécifique.
Les personnes contactées sont tout à fait libres de se dérober à la tâche si elles n’ont pas le temps ou l’esprit pour intervenir.
Le fait de constituer ainsi, à chaque publication, un petit « forum pour invités », dont je considère l’avis et le conseil au fur et à mesure très utile pour moi, n’exclut pas d’autres interventions, suggestions et conseils.
L’invitée d’aujourd’hui est Françoise Gérard (@leventquisouffl) que je remercie vivement pour ses suggestions très sensibles et appropriées.

Giovanni Merloni

Tu te nourris de terre (Avant l’amour n. 17)

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Tu te nourris de terre

Tu te nourris de terre,
et j’échappe à moi-même
caracolant sur les toits
et les gouttières.

Tu revêts des habits
qui te font toute réelle,
moi j’endosse sans souci
des ailes d’hirondelle.

Tu t’accroches volontiers
aux devoirs du ménage
moi je glisse, sans métier
sur de légers nuages.

Dans un vide d’ombre
entre deux murs
nous nous éloignons
l’un de l’autre
sans murmures
comme deux petits soleils
égoïstes, aveuglés
par nous-mêmes.

Nous partons, sourds et muets :
toi, encombrée par les larmes,
moi, essoufflé
par la course affolée
qui m’emmène au sommet
d’où je vois séparées
nos cruelles destinées.

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Suspendus à une corde
maléfique
accrochés comme par jeu
à une bascule diabolique
d’explosions et d’échecs,
resterons, tous les deux
incapables de voler,
adhérant, volontiers,
à cette planche de théâtre
léchée par la lune
qu’on appelle la Vie…

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Giovanni Merloni

Merci à Marie-Noëlle Bertrand pour la lecture de ce texte.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

TEXTE EN ITALIEN

Tu te nourris de terre (Vers un atelier de réécriture poétique n. 20)

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Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Tu te nourris de terre (Vers un atelier de réécriture poétique n. 20)

Tu te nourris de terre (Atelier de réécriture poétique, Avant l’amour n. 20)

En remerciant vivement Marie-Noëlle Bertrand, invitée d’aujourd’hui, pour son aide lumineux et amical, je vous dis au revoir, mes amis lecteurs. Entre-temps, le soir de mercredi, je serai déjà parti à Rome, avec Claudia, ma femme, pour une bien triste expédition. Et j’aurai emmené un paquet de soins de fortune, après une nuit de douleurs aux dents et une visite, ou pour mieux dire, une course aux Urgences… Je reviendrai mardi soir, n’ayant peut-être pas le temps de publier sur mon blog déjà le jour suivant. Donc, profitez bien de cette semaine d’absence du portrait inconscient pour vous reposer ! Et merci de votre camaraderie qui m’a toujours encouragé à m’exprimer librement !

Giovanni Merloni

Vous voici mon cœur noir (Avant l’amour n. 16)

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Giovanni Merloni, 1978-2013

Vous voici mon cœur noir 

Vous voici mon cœur noir
et mes lèvres noires
et mon amour noir
je ne veux pas vos jours blancs
dont je devine les mots
dont j’imagine le corps
la voix, les lunettes, les ongles
les rencontres, les attentes
l’envie de vivre, l’ennui.

Je ne veux pas tout savoir
de ces corps qui se déhanchent
sous les jupes blanches
des jeunes filles du dimanche
sortant hagardes d’un miroir
offrant des fleurs sur un trottoir
d’une ville percée de lumières blanches.

Je ne veux pas trop aimer
les rives blanches, les îles
étanches, les pâles branches
des arbres, les tranches
des tartes, les avalanches.
Je ne cherche aucune revanche.

Vous voici mon cœur noir
je le laisse ici, sur le comptoir
mon cœur noir de fumoir
mon cœur de boudoir
sortant d’un trou noir
le jour où il va pleuvoir.

Vous voici un petit mémoire
pour votre laboratoire
à garder dans un couloir
à cacher dans un tiroir.

Je vous laisse le temps noir
de vouloir vous apercevoir,
le temps de vous asseoir
pour l’examiner,  le sectionner
en mille morceaux noirs.

À vous d’étudier les diversités
les curiosités, les côtés étranges
qui dérangent, le sexe des anges
et même les invisibles mélanges
qu’y aurait peint Michel Ange.

Je vous laisse le plaisir
de découvrir les couleurs
les infinies nuances
les multiples ressemblances
qui font la différence
entre le jour et la nuit
la joie et l’ennui
entre vos manches polies
et mon cœur noir que voici.

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog.