Les deux lunes (Avant l’amour n. 15)

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Paris, Saint-Laurent

Les deux lunes

J’ai longuement médité
à califourchon sur mon mur
tandis que toi,
lune de papier,
tu te balançais, transparente,
au-delà des poteaux gris
dans l’harmonie des étoiles.

Je me suis fabriqué une cabane
sans ciment sans ombre,
j’en ai parcouru le long couloir
sans me dérober au regard sombre
que tu répandais sur le soir.

Au-dessous du mur,
parmi les écorces d’oranges
les jeunes gens piétinent
ton reflet qui s’épanche,
lune transparente,
bleue, céleste, blanche
coincée au milieu
de deux maisons noires,
lune tout égarée
dans l’harmonie des étoiles.

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Lucques, La tour Guinigi

Tandis que je traînais
à califourchon sur la nuit,
une seconde silhouette
s’est dessinée dans le ciel
— l’autre —
floue, blonde, heureuse,
prête à enlever le mur
de briques, de cendres
et de lierres
depuis longtemps tombé
sur mes paupières closes

alors que toi, apeurée
par cet écroulement,
lune des rêves nocturnes,
tu as disparu d’emblée
en t’éclipsant, crispée
dans l’harmonie des étoiles.

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L’autre est ici, sur mon épaule
à califourchon sur mes jambes
larmoyant comme un saule,
se jurant ennemie
de nos ombres chinoises
collées au restes de plâtre
de ciment et d’ennui.

Je ne vois plus, ô lune,
ta plume transparente !
Sans tes mains de velours
et ta mine intransigeante
comment se forgera-t-elle
ma lâche vie mortelle ?
N’étais-tu pas ravie
de ton éternel commerce
d’allumer notre miroir
au milieu des toits noirs
dans l’harmonie des étoiles ?

Giovanni Merloni

Merci à Noëlle Rollet, qui a participé avec discrétion et générosité au travail de révision de ce texte.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog.

Ciseaux (Avant l’amour n. 14)

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Ciseaux

À quoi bon nous rendre otages
de cet inquiétant bavardage
que ce bruit de ciseaux provoque
détruisant le courage ?

À quoi bon guetter les sursauts
de nos pages sanglantes
de nos voix percutantes,
de nos héroïques fardeaux
mis en lambeaux ?

À quoi bon suivre la chute,
au ralenti,
de ces plumes de hibou
sur nos maigres genoux ?

À quoi bon nous rebeller
à cet effondrement
de nos rêves pionniers
glissant sur le gravier
au milieu de nos cahiers
jaunis ?

À quoi bon nous résigner
aux coups de ciseaux
de nos opiniâtres cerveaux
anxieux de réfréner
l’explosion exagérée
de nos animalités
inévitables?

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Mignonne, si ces ciseaux
à la cadence grave
coupent nos têtes en deux,
dans ces ruisseaux d’épaves
coulent pourtant, sans crainte
nos larmes retenues
et nos joyeuses étreintes.

Giovanni Merloni

P.-S. Oui, tu as de beaux yeux, des lèvres rouges, des mains blanches. Oui, de ton cou se dégage un parfum sauvage, plus fort que mille paires d’opiniâtres ciseaux anxieux de déchirer notre destin en deux. À chaque coup, sur tes luisants genoux tombent les mots confus de mes lettres passagères. À chaque coup les ciseaux font jaillir de ma sagesse éphémère le cruel souvenir. Dans cette grotte sombre nous accueillons nous-mêmes morceaux de petites ombres et d’illusions extrêmes.

Merci à Marie-Christine Grimard, qui a participé avec une grande générosité et sensibilité au travail de révision de ce texte.

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Chant du berger ayant perdu son troupeau (Avant l’amour n. 13)

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Ma mère

Chant du berger ayant perdu son troupeau

Par cette fente subtile
par cette blessure dans le rocher
je passe, solitaire berger
avec mon bâton long et inutile.

À l’orée du bois, sans vertige
une croix lourde se fige :
aux épaules du Christ un manteau,
à ses pieds, uniforme, un troupeau
va et vient, doucement,
aux mouvances d’une vague de vent.

J’ai posé mon bâton près d’un lierre,
j’ai creusé le terrain sous la pierre,
j’ai enfoui dans un coffre les trésors
que j’avais dans ma poche cachés :
tout l’argent que j’avais gagné
ta belle lettre scellée,
tes cheveux d’or.

J’ai tout enseveli dans la terre
juste en dessous de la pierre.
J’ai cru alors au matin, à cette lumière
qui m’entourait,
à cette voix sincère
qui me parlait.

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Ma mère

Charnelles
comme autant de bras féminins,
s’agitaient les branches nues
de ce grand olivier : « Quel chagrin
te conduit-il jusqu’au bout du désert ? »
m’a soudain demandé ce concert
de voix solennelles.

« Je cherche mon troupeau. »

Devant moi, s’adonnant
à l’écho du couchant,
à la danse heureuse
des étoiles et de la mer,
comme des cheveux dans la tempête
en ce jour de fête,
les frondaisons s’inclinent, balayant les sables
pour les rendre propres.

« Pourquoi ces sentiers blancs,
ces heures de doute affreux,
et cette montagne sans flancs ?
Pourquoi Dieu ? »

Ce désert de poussière
cet endroit reculé, inconnu,
où s’effondre mon chant retenu
c’est un temple de lumières,
la cage invisible et éphémère
d’oiseaux rouges et noirs
voletant sans cesse
autour de nos misères.

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Ma mère

Là-haut Dieu,
parmi les feuillages, se tait
parce que nous vénérons volontiers
ceux qui se taisent
ou alors tonne tout-puissant
parce que nous ne savons obéir
qu’à ceux qui hurlent avec force.

Depuis là-haut
elle ne me voit même pas
cette lumière aveuglante
prétendue divine
cette masse d’opaline
brûlant les toutes petites feuilles
et les nids des oiseaux.

Je suis ici, seul,
assez loin de ce Dieu obéi
prêt à ensevelir sous la terre
mes quelques riens
et moi même.

Giovanni Merloni

Merci à Elisabeth Chamontin, qui a participé avec amitié et bienveillance au travail de révision de ce texte.

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Le soldat (Avant l’amour n. 12)

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Le soldat

Il gît à même l’herbe,
encore chuchotant,
ignare de la mort.
Il sourit
au ciel disparu
aux étoiles perdues.
Ses cheveux lui caressent les dents.
Par le tourbillon de la nuit
mille feuilles sont tombées
sur ses yeux écarquillés
imprégnés de poussière et de boue.

Il a juste eu le temps
pour écouter, le soir venu
le bruit sec, impromptu
de fusillades éloignées
se perdant
au milieu de chansons.
Il n’a pas reconnu,
au milieu du silence,
le bruissement soudain
la cruelle embuscade.
Par la mort indolore
il s’est juste affaissé,
encore riant,
encore débitant
le récit insouciant de sa vie.
Il n’a pas eu le temps
d’adresser à tout-venant
le récit de sa mort.

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Voyez-vous comme il dort
sur son lit de poussière !

Suivez-la,
l’ avalanche légère
qui roule sans poids
au fond de la vallée,
encore scrutant,
les yeux grands ouverts,
vers la porte fermée.

Voyez-vous,
une seule branche l’arrête.
À présent, il se penche
dans l’oubli,
sur ses lèvres, légère
s’attarde la rosée,
souvenir de l’ardeur
d’un baiser
trace ultime de la fraîcheur
du bon pain.
Et pourtant, dans sa bouche
s’engloutissent
de longs fusils
de rudes cartouches
et ce vent de poussière.

Cesse de regarder, ô soldat,
ces maisons, ces hommes,
ces amas inutiles
qui te survivent,
cette terre
qu’on te jette dessus,
ne juge pas ces êtres maigres
priant sur ta pierre
ni cette guerre
qui t’envole
sans un mot.

Sur le parapet
de ta bouche noircie
une rose s’accoude, souriante.

Giovanni Merloni

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Merci à Florence Z., qui a assisté de façon innovative et propositive à mon travail de révision de ce texte.

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Foulard céleste (Avant l’amour n. 11)

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Foulard céleste

Elle a
deux yeux de chat
pour un seul jour,
deux lèvres de corail
pour un seul souffle,
deux mains habiles
rien que pour moi.

Elle a
un foulard céleste
pour me frapper à mort,
des mots délicats
pour arroser l’amour
de larmes sincères.

Elle a
des pas ouatés
pour me surprendre,
des gestes hardis
pour me rassurer,
des dents d’ivoire
pour m’enchanter.

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Elle a
la pâleur voilée
de la lune
son sourire ineffable
l’obscurité de ses mers
le silence de ses volcans.

Elle est la dernière lune
se perdant dans la chaleur du jour.

Elle est
ce coin reculé
où nos voix s’égosillent
et nos corps se croisent
encore une fois.

Elle est
notre lit endormi
où nos ombres silencieuses
s’effondrent.

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Giovanni Merloni

Merci à tous ceux qui ont lu ce texte.

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Drive-In Movie-Goers

Metro Drive In, Rome, années 1960 photo Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Le jour d’un instant (Avant l’amour n. 10)

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Le jour d’un instant

Le ciel du matin gris
enveloppe les toits
d’une couche d’éternité
ennuyeuse.

À chaque crissement du tramway
à chaque pas qui traverse,
un tel ciel me convie
au dernier bruissement de la vie
se volatilisant invisible
au tournant
de ce jour pénible.

Sans élégance,
mon ciel de plomb arrose
tous ces journaux mouillés,
abandonnés
aux klaxons du trottoir
d’où s’échappe un cortège
d’épitaphes quotidiennes
de longs nécrologes grisâtres
d’ateliers d’écriture
au sujet de la mort
soudaine ou attendue,
de quelqu’un comme nous.

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Nous aurons chanté ou dessiné
inspirés ou pas,
nous mourrons, nous aussi,
accrochés au désir
de rester immortels
dans le cœur de quelqu’un
qui mourra.

Nous mourrons,
éloignés du monde,
écartés de nous mêmes,
et pourtant
le jour d’un instant
on nous confiera
de silencieux regards
et l’on ser plongera
dans le destin fuyard
de nos ultimes semblants
et de nos noms mêmes
du moins jusqu’au couchant
de notre jour extrême.

Giovanni Merloni

Merci à Hélène Verdier, qui a participé de façon aussi discrète que sensible au travail de révision de ce texte

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

Que c’est facile et léger… (Avant l’amour n. 9)

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Que c’est facile et léger…

Que c’est facile et léger
te parler avec franchise
si tes pupilles s’éclipsent
scrutant dans la brise.

Que c’est lourd et difficile
penser à toi, à ce qui se déclenche
si tu demeures insensible
à mes étoiles blanches.

Que c’est facile et léger
partager avec toi
mes souvenirs enchevêtrés
si la mer te débarrasse
de tes secrets soucis,
si la pluie sans angoisse,
s’épand dans tes yeux ravis
comme une vague amoureuse.

Que c’est lourd et difficile
voir la lune mourir
pâle et noble
sur tes pas invisibles
sur tes gestes évanouis.

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog.

Merci à Nicole PeterNoël Bernard et Hélène Verdier pour leur lecture de mon texte.

Il m’est facile et léger (Vers un atelier de réécriture poétique n. 19)

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libia

Viale Libia, Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Il m’est facile et léger (Vers un atelier de réécriture poétique n. 19)

212_Il m’est facile et léger (Avant l’amour n. 19)

Comme déjà communiqué dans la précédente publication concernant mon atelier d’écriture, dans ce « deuxième tour » j’assume mes responsabilités en publiant directement le nouveau texte sans activer en avance une consultation approfondie.
Pour la poésie d’aujourd’hui, que j’ai beaucoup retravaillée pour aller à l’essence (en quête de cohérence vis-à-vis du texte italien d’origine), j’ai invité trois amis de Twitter — Nicole PeterNoël Bernard et Hélène Verdier — à intervenir sur mon blog, lors de la publication, avec des conseils, des suggestions ou des commentaires.

Giovanni Merloni

LE CORBUSIER … LA COINCIDENZA E IL SOTTOSCALA …

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Le Corbusier, la coïncidence et la soupente

Cher Giorgio, je me suis beaucoup amusé en traduisant pour mes correspondants français ta charmante poésie , justement indignée pour la mauvaise fin, dans une soupente, du pauvre Corbu…sier.

Inconsciemment, je voulais raconter dans les détail le « fait » à mes amis français. En particulier, je pensais à Nicole Peter. je ne sais pas si je le ferai…
Je fréquente toujours avec plaisir le blog de Nicole Peter, Passages, déjà en raison de son nom séduisant et accueillant aussi. Nicole Peter, à son tour, m’honore de ses visites régulières et pleines d’humour… Pourquoi utilisé-je ce terme « humour », avec ce peu d’éléments que notre « société d’inconnus fraternels » nous offre ? Je ne sais pas. C’est une intuition. Elle aime le paradoxe, tout comme moi aussi je l’aime. Elle démystifie même les colonnes portantes voire les clichés les plus enracinés dans nos esprits obéissants, par exemple Le Corbusier. Oui, elle a le courage — que j’admire, bouche bée — de dire qu’à la fameuse Ville Savoie il y a « trop blanc ». Si je pense combien d’années de timidité et de résignation avons-nous vécues dans la stricte observance de cette « clarté » qu’on ne pouvait pas mettre en discussion… devant cette « rationalité » légèrement abstraite ayant la présomption de tout maîtriser ! C’est grâce à Nicole que je me suis rendu dans le blog-encyclopédie de Giorgio Muratore, où j’ai trouvé, entre autres, un intéressant reportage sur les « larmes de Le Corbusier ». Je ne peux pas le traduire ici, mais là aussi on respire un air salutaire de désacralisation, comme dans l’article de Nicole Peter.