Adieu, amour du vrai amour, 1964 (Ambra n. 39)

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Adieu, amour du vrai amour

I
Je l’avais pressentie. Je l’effleurais
en me donnant des airs de force,
les mains tremblantes,
tout en suffoquant
par sa saveur âpre
piquante dans la gorge
énervante et insupportable
comme une douleur mortelle.

Elle nous est tombée dessus
à l’improviste, annoncée
par des faits insignifiants
la Vérité
avec ses mots disgracieux
avec sa triste gueule vide.

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II
Il ne nous a servi à rien
d’avoir été sincères
si chacun de nous
a prononcé des mensonges
par la bouche de l’autre.

Maintenant, nous voudrions
effacer le souvenir
de cette prison
de contrevérités amoureuses
de ces jours et ces mois
d’attentes désespérées
ou de petites îles de joie
qu’à présent nous devons refouler.

Est-ce qu’on était juste nous,
vraiment nous
les amants concernés ?

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III
Et même de nos larmes
nous avons honte,
nous voudrions les cacher,
les brûler
POUR NE PAS ÊTRE LÂCHES.

Et pourtant,
pressentant dans nos cœur
la Vérité
nous fûmes lâches
prêts à nous rendre
sans combattre
à sa loi impitoyable.

Maintenant, contrariés
nous voudrions effacer
toute trace
de cette agonie.

Et pourtant nous étions faux,
tricheurs, vindicatifs.
Chaque jour
nous nous sommes blessés
et presque tués
pour anéantir
le petit bonheur
qui naissait
chaque jour.

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IV
Adieu, amour du vrai amour,
je croyais te voir mourir
mais tu es une vraie tête de mule,
tu ne meurs pas !

Il ne te reste
qu’un aller-retour pendulaire :
rester avec moi, te rendre chez elle
frappant gentiment
à la porte de son cœur
explosant
bruyamment
sur le seuil du mien.

Elle peut-être ne sait pas
QU’ELLE SE TROMPE
tandis que moi je le sais
combien je me suis trompé.

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V
Adieu, amour
mon dernier ambassadeur,
descends vers elle !
Au sommet de la montée
j’attendrai ton retour.

Adieu. Non, reste ici.
Ce n’est pas toi qui dois voyager !

Je voudrais juste qu’elle retourne.

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Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

Une décision, 1964

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« Il avait fini sa journée, il en avait fini avec sa jeunesse. Déjà des morales éprouvées lui proposaient discrètement leurs services : il y avait l’épicurisme désabusé, l’indulgence souriante, la résignation, l’esprit de sérieux, le stoïcisme, tout ce qui permet de déguster minute par minute, en connaisseur, une vie ratée… Il se répétait en bâillant : — c’est vrai, c’est tout de même vrai : j’ai l’âge de raison.” (Jean-Paul Sartre, L’âge de raison)

Une décision, 1964

Je crois que personne n’éprouve du plaisir, la première fois. On se résout d’abord pour un besoin de parité vis-à-vis des autres, ensuite pour se sentir tranquilles à l’égard de nos possibilités. Mais, au moment donné, quand on a choisi l’heure apparemment la plus adaptée, la femme la moins vulgaire ainsi que la route la plus sombre et solitaire, on désire faire demi-tour, en recouvrant toutes les possibilités de l’existence à brûler, ou écarter, selon notre caprice.
Roberto conduisait ma voiture, à la recherche d’une place où la garer, ensuite non, le bar est trop loin désormais ; on avance ainsi, en quête de bars ou de places libres, le ciel est rouge, les belles femmes glissent comme dans un film rapide devant le pare-brise, je m’ennuie, je ne sais pas si c’est à cause des attitudes de Roberto ou parce que je suis en train de réfléchir… La vérité… Je ne sais pas quoi me répondre, je suis nul surtout quand j’essaie de comprendre moi-même. “À présent, j’ai envie de vivre” : la vie ce n’est pas, cela c’est sûr, le fait de demeurer assis dans une Fiat 500 aux amortisseurs qui craquent comme genoux. D’ailleurs, je ne m’aperçois pas non plus de vivre quand je vais au cinéma ou que je parle au téléphone. La vie ce n’est pas toutes les choses auxquelles on s’habitue.
Roberto se peigne avec attention, il se coiffe avec la raie, il paraît toujours “en ordre”, il n’a surtout pas l’air de se résigner ; il travaille, même si rarement, suivant ses inspirations ou déceptions, dans son parti ; pour beaucoup d’aspects, je l’admire, pour d’autres je perçois ma diversité et je deviens incompréhensif, parfois hostile. — J’ai l’argent, je lui dis, tout de suite après je sens une chaleur m’envelopper comme un remords soudain : l’incapacité de vouloir vraiment me jeter dans l’action, la rage de devoir commencer la phrase avec une allusion à l’argent.
Ce n’est pas le cas de Roberto, bien sûr. Il va sourire intérieurement, mais il ne montrera pas sa réaction. Vous serez au pair, il te donnera les conseils dont tu as besoin, parce qu’ainsi tu feras les choses bien. Mais tu as surtout besoin de compagnie, pour le temps d’après, quand tu seras seul en face de toi même. Il ne s’agit que de commerce, en fin de compte cela demande la désinvolture nécessaire pour acheter un paquet de cigarettes.
Après, tout coulera plus facilement, et tu auras dans la bouche la saveur de lessive des grands magasins, et probablement tu n’éprouveras rien. Ce serait d’ailleurs bien étrange d’éprouver quelque chose (n’importe quelle) rien que posant la main à l’argent ! Tout cela, pour dire à moi-même que j’ai une conscience, c’est-à-dire du discernement, du bon sens. Roberto voudrait me conseiller, tandis que la voiture flâne en long et en large dans le “lungotevere”. Mais j’ai déjà choisi d’y penser après, quand je l’aurai laissé :
— Descends, Roberto, j’y vais tout seul ! Avant, j’avais imaginé de pouvoir dire cela avec énergie, par un détachement héroïque. Maintenant, j’avais peur, craignant que Roberto ne descendît pas, en me contraignant à tout renvoyer aux calendes grecques.

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Je n’avais pas besoin d’affection, ni d’ordure, j’étais froid comme un poisson, même si peut-être je n’avais attendu que cela, pour m’amuser au sujet de moi-même, sur ce que mon corps aurait été obligé de faire. Un étudiant !
La prostituée doit m’avoir ressemblé aux camarades de mon âge — portant des lunettes ou pas —, ayant passé à travers elle sans pitié.
— Veux-tu faire l’amour ? m’a-t-elle demandé, en faisant éclater en moi une hilarité sombre (est-ce que je ne savais rien de ce qui m’attendait, peut-être ?) Par un esprit académique, ou alors scolastique, elle disait la leçon de l’habitude, une habitude quelconque, un métier vieux comme l’histoire et même davantage.
Je conduisais ma voiture de façon très approximative lorsqu’une Giulietta brillante m’aveugla de ses phares antibrouillard avant de me klaxonner dessus.
— Avec le gant, n’est-ce pas ? j’ai demandé. Le « gant », c’est un terme que Roberto m’a appris. Un mot qui danse dans ma bouche comme du sang dans les gencives, j’en ai honte et, en même temps, je me sens comme tous les autres. Certes, l’idée d’avoir une prostituée à bord ne m’exaltait pas, je savais par coeur ce que j’aurais fait pour la première fois, en imaginant dans les détails où elle m’aurait emmené…
Un long instant s’est écoulé depuis que j’ai tourné la voiture dans la ruelle pleine de trous, et que j’ai éteint les phares. Ensuite, d’un geste expérimenté, la prostituée a enlevé sa jupe, tout en ôtant ses slips. Je ne bougeais pas.
Que faites-vous ? s’agite la femme. Elle a les cheveux roux, mais ici on n’y voit rien, qui sait de quoi elle a peur, après m’avoir traîné jusqu’ici. Ne souffre-t-elle pas la lumière ?
Sortez-le ! Tout cela arrive mécaniquement, au milieu de malédictions et de rougissements intimes : du respect pour moi même. À la surface, j’ai du toupet. Et pourtant je ne désire pas la toucher, je la regarde agir, tout en posant une ridicule main sur ma poche pour voir si l’argent est toujours là, j’ai même perdu l’aplomb de l’observateur, j’ai chaud, ici l’on suffoque, je voudrais être seul, un livre dans la main, je laisserais tout perdre, si je ne devais payer tout de même. Il est misérable, mais je me suis uni physiquement avec cette femme pour la seule raison qu’en tout cas j’aurais dû payer. En plus, la voiture était bien étroite et je suis grand. J’ai dû m’installer les genoux sur le fond, du côté de son siège. Enfin, j’ai presque oublié moi-même et l’argent…
Tout de suite après, la prostituée soupire et ouvre la porte de son côté. Rapidement, chacun de nous reprend sa place, on est de nouveau deux personnes différentes. Je découvre que j’aime connaître les gens, maintenant que je me suis uni avec une étrangère dans la plus intime des façons. Celle-ci ne donnait pas à cela assez d’importance, elle a allumé une cigarette, en offrant une à moi aussi.
Qu’est-ce que j’ai fait ? Je n’ai pas touché de mes paumes le sommet du néant, je suis seulement plus craintif et indifférent qu’avant, moins vulgaire peut-être. Je ne suis qu’un étudiant ! Trop grand vis-à-vis des nécessités de l’amour dans une Fiat 500, trop pauvre pour envisager d’autres solutions. Il reste dans la voiture une odeur insupportable de parfum et de talc. J’ouvre la vitre, la prostituée est en train de faire pipi dans la rue :
Je dois faire une goutte d’eau, a dit-elle, immédiatement avant de sortir.
Je ne lui ai pas demandé le prénom, comme l’aurait fait Roberto. D’un coup, je me désintéresse de tout, il ne me reste qu’à me donner des airs allègres et satisfaits, le rejoindre au bar où il m’attend, raconter.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27 mai 2014

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Le premier horizon

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J’approche d’un mur de plâtre et me sens un homme, rien qu’à penser le silence, rien qu’à franchir l’horizon de mes pas. Je tombe par hasard sur une voix retentissant harmonieusement dans l’air, sur une bouche souriante, sur des cheveux blonds, sur des yeux profonds se perdant au loin dans le fond
de l’horizon. Je m’assois sur un mur poussiéreux, détruit, tu t’assois sur deux coussin d’herbe. Et pourtant l’amour n’est pas là, cet amour qui nous sert, nous échappe à la prise, il se perd qui sait où au-delà du premier horizon. Je me lève et me tourne vers la lumière ; toi, derrière, péniblement tu te dissous. À présent c’est à moi de franchir, en silence le premier horizon.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26 mai 2014

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Aldo Palazzeschi, le poète « saltimbanque » un siècle depuis I/III

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Comme vous avez pu le constater, cette petite passerelle de poètes français et italiens se déroulant sous forme de « portrait du dimanche » s’inspire surtout à l’idée du partage du plaisir de la lecture. Pour une pleine compréhension de l’importance de leurs œuvres, il faudrait un travail dont je ne peux pas me charger à présent, même si parfois j’aimerais (et devrais) le faire. Comme pour Aldo Palazzeschi (1885-1974),  écrivain et poète tout à fait particulier dans le panorama littéraire de mon pays.
Particulier et original déjà dans le nom « Palazzeschi », qui m’avait toujours touché et que je découvre maintenant comme nom de famille d’une grand-mère de cet auteur. En fait, en italien, « Palazzeschi » semblait jaillir d’une fusion artistiquement volontaire du mot « palazzi » (« palais, immeubles ou hôtels particuliers » aussi) et l’adjectif « pazzeschi » (fous, farfelus et toujours inattendus).
Assez probablement, ce nom « trouvé » — qui servit au poète pour remplacer le nom de son père qui avait essayé de le fourvoyer de ses aspirations intimes — fut adopté en pleine conscience par cet homme assez anticonformiste, toujours à la recherche de quelque chose que le miroir de l’existence (ou de la société italienne de la première moitié du siècle dernier) lui cachait ou déguisait.
Je ne saurais pas dire si une traduction en français, même la plus fidèle, pourra effectivement transporter ici, dans le monde actuel, les vers de Palazzeschi — ce « maudit Toscan » (1) qu’on peut aussi considérer comme un « poète Toscan maudit » vis-à-vis de ses contemporains — que je viens de choisir, pour vous, à peu près un siècle depuis leur première publication.
Mais je crois que la force révolutionnaire de ce poète unique en sortira de toute évidence.
Je compte bientôt revenir plus analytiquement sur ce maître où la pertinence parfois diabolique du mot se lie strictement à la recherche dramatique du sens de la vie le plus profond et intime.
Beaucoup de critiques évoquent Gabriele D’Annunzio parmi les premiers inspirateurs de la poésie de Palazzeschi. Je trouve au contraire une singulaire affinité entre celui-ci et Giovanni Pascoli. Car la recherche de Palazzeschi est surtout musicale et psychologique. D’ailleurs, si Palazzeschi est de toute évidence le plus grand entre les poètes futuristes italiens, on ne peut pas coincer Palazzeschi dans cette avant-garde (sous l’hégémonie, dans le bien et le mal, de la figure contradictoire de Filippo Tommaso Marinetti ; et pourtant illustrée par des artistes incontournables comme Boccioni, Carrà, De Chirico, BallaDepero et le Sironi des « paysages urbains »).
Aldo Palazzeschi profita bien sûr, surtout à l’époque de ses premières sorties poétiques, de l’appartenance à ce groupe fort motivé, qui dialoguait activement avec toutes les avant-gardes internationales ayant Paris comme moteur primordial. Mais il s’en détachait, d’abord au nom d’une irréductible intransigeance « esthétique » par rapport à l’instrumentalisation politique du futurisme (surtout littéraire), ensuite pour une exigence de solitude.
Si Palazzeschi fut beaucoup aimé par Italo Calvino (2), il est évident que sa personnalité — « aristocratique et populaire » à la fois — n’a rien à voir avec celle de Cesare Pavese, par exemple.
On pourrait, d’ailleurs, essayer de développer un parallèle (littéraire, artistique ainsi que politico-culturel en général) entre l’expérience d’il y a cent ans — dont Palazzeschi fut témoin et protagoniste à l’intérieur du futurisme et à côté du mouvement surréaliste — et le creuset d’intelligences de la maison d’édition Einaudi à Turin dans les années 40, qui virent Pavese dans une position similaire, de participation active et indépendante à la fois vis-à-vis du groupe conduit par Elio Vittorini et Giulio Einaudi.
Si on a le temps et l’occasion, on pourra, un des prochains dimanches, à travers une petite sélection de quelques textes en prose, mettre à nu les immenses difficultés rencontrées par Aldo Palazzeschi, homme tout à fait réfractaire et indisponible aux rhétoriques ainsi qu’aux méchancetés du fascisme. Sa « résistance passive » au régime (se traduisant aussi dans un long séjour à Paris) fut spontanée et nette, ainsi que sa difficulté à s’engager dans une lutte positive.
C’est probablement à cause de cet objectif isolement humain et politique que l’œuvre de Palazzeschi a toujours rencontré un succès alterne ainsi que des périodes d’oubli.

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Aldo Palazzeschi, le poète « saltimbanque »
un siècle depuis

Le miroir (3)

Là, dans un coin de ma chambre,
gît un sale décrépit miroir
ovale, une lumière obscène reflétant
assez mal.
Que me regardes-tu, effronté, vilain d’un miroir ?
Que me regardes-tu ? Est-ce que tu crois
que j’aie peur de toi,
vieux vêtement dégueulasse ?
Tôt ou tard, je te mets en mille pièces, tu verras !
Effronté ! Tu crois que tu vas prendre
mon visage, parce que le tien
te manque, le mien est blanc,
le pauvre, mais le tien, que tu n’as pas,
est celui de l’étang le plus sale
le plus vieux.

Là toujours cette gueule
impassible égale, dans le coin
de ma chambre, cette lumière
qui reflète mal.
La mienne est égale toujours,
la tienne est toujours égale,
laquelle est la gueule à nous ? Laquelle ?
Est-ce que tu le sais ? Le sais-je, moi ?
Je te hais ! Et parfois, hélas, je t’aime,
par toute ma haine !

Et je m’approche de toi, en vainquant
l’écœurante répugnance
de la présence obscène
que tu veux maintenir dans ma chambre.
Tu es blanc, et je suis blanc aussi.
Je me rapproche d’un air impassible, et toi
d’un air impassible tu te laisses rapprocher.
Dis-moi, me reflètes-tu ou bien me rejettes-tu ?
Tu me fais voir un homme
qui me fait pitié !
Quelle gueule blanche !
Tout égal est son visage !
Si je ferme les yeux
cet homme là-bas
il me semble mort.
Quelle uniformité de blanc
sur ce visage !
Tout enfariné et pétri,
comme celui d’un petit clown
inconscient de ses vêtements
et de ses déguisements
qu’on lui colle dessus par nécessité.
Au-dessous de l’œil gauche
on voit le frémissement
d’une étoile rouge,
l’on dirait que par sa vivacité
elle, continûment, bouge.
C’est étrange, juste un peu
de voir vraiment
dans un ciel de céruse
une étoile de rubis.
Ces cheveux roux,
roux et frisés !
L’implantation au front
ne pourrait pas être plus belle,
chaque mèche s’en fuit
par une voie capricieuse
en finissant dans un anneau
ou dans une boucle.
Cet énorme manteau
rouge éblouit mes yeux,
j’ai peur, je te hais, lâche d’un miroir.
Que me fais-tu voir ?
Un homme qui me fait
peur, un homme
tout rouge, quelle horreur !
Qu’il dégage, qu’il dégage cet homme,
sale miroir maudit !

Non, regarde,
je veux me rapprocher de toi,
je veux vaincre l’horreur.
Voilà, j’y reviens de nouveau,
peut-être pendant de longues heures,
ou alors pendant tout un jour
avec toi, mon étrange compagnon.
Dis-moi, qu’est-elle la vie que tu fais ?
Quelle vie vis-je ?
D’étranges vies, toutes les deux !
Pourquoi me fais-tu voir un homme
qui me fait peur ?
Pourquoi fais-tu cela ?
Sache que je ne te regarde pas pour me voir,
je te regarde pour te voir.
Je te regarde parce que je te hais,
et que je t’aime, hélas !
Je te hais parce que je te regarde,
je te hais parce que si je te regarde je ne te vois pas,
je te hais parce que je ne te crois pas.
Pourquoi ne me dis-tu, alors
si celui que tu me laisses voir
c’est vraiment moi ?

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Antonio Donghi – « L’altalena », 1941

Rio Bo (4)

Trois maisonnettes
aux toits aigus,
un vert petit pré,
un ruisseau exigu : Rio Bo,
un vigilant cyprès.
Microscopique village, c’est vrai,
au-dessus, il y a toujours une étoile,
une grande magnifique étoile,
qui lorgne à peu près
la pointe du cyprès
de Rio Bo.
Une étoile amoureuse ! Qui sait
si jamais en aura
une grande cité.

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Carlo Carrà – « Il pino sul mare », 1921

La fontaine malade (5)

Clof, clop, cloch,
cloffete,
cloppete,
chchch……

Elle est en bas
dans la cour
la pauvre
fontaine
malade.
Quelle douleur
que l’entendre
tousser !
Elle tousse,
elle tousse,
un peu,
elle se tait,
à nouveau
elle tousse.
Ma pauvre
fontaine,
le mal
que tu as
presse
mon cœur.
Elle se tait,
ne jette
plus rien,
elle se tait,
on n’entend
aucune sorte
de bruit.
ou peut-être
elle est morte ?
Quelle horreur !
Ah, non !
La voici,
de nouveau
en train
de tousser
encore.

Clof, clop, cloch,
cloffete,
cloppete,
chchch……

La phtisie
la tue.
Mon Dieu
son éternel
toussotement
me fait
crever,
un peu
oui d’accord,
mais tellement !
Quelle barbe!
Mais Habel,
Vittoria !
Courez,
fermez
la source,
son toussotement
éternel
me tue !
Allez !
Mettez
quelque chose
pour la faire
finir.
Ou même….
mourir !
Madone !
Jésus !
Non plus,
non plus !
Ma pauvre
fontaine,
par le mal
que tu as,
tu finiras,
tu verras,
par me tuer
moi aussi.

Clof, clop, cloch,
cloffete,
cloppete,
chchch……

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Antonio Donghi – « Tevere », 1931

Qui suis-je ? (6)

Qui suis-je ?
Suis-je peut-être un poète ?
Certainement pas.
Elle n’écrit qu’un mot, bien étrange,
La plume de mon âme :
Folie.
Suis-je donc un peintre ?
Non plus.
Elle n’a qu’une couleur
La palette de mon âme :
Mélancolie.
Un musicien, alors ?
Pas davantage.
Il n’y a qu’une note
Sur le clavier de mon âme :
Nostalgie.
Suis-je donc… que suis-je ?
Je mets une loupe
Devant mon cœur
Pour bien le montrer aux passants.
Qui suis-je ?
Le saltimbanque de mon âme.

Aldo Palazzeschi

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Mario Sironi – « Aereo » 1915

(1) Voir le livre homonyme de Curzio Malaparte

(2) Lettre de Italo Calvino à Palazzeschi du 9 juillet 1966 : « Cher Palazzeschi, ce qui m’enchante dans vos nouvelles c’est le dessin géométrique qui se cache derrière les cas humains. En vous lisant, je découvre que mon idéal stylistique est justement celui-ci. Je vous suis très reconnaissant pour votre dédicace ainsi que pour le plaisir de la lecture. Affectueusement Votre Italo Calvino ».

(3) dans « Poèmes », Firenze 1909, traduction Giovanni Merloni.

(4) Dans « Poèmes », Firenze 1909, traduction Giovanni Merloni.

(5) Dans « Poèmes », Firenze 1909, traduction Giovanni Merloni

(6) Dans « Poèmes », Firenze 1909, traduction François Livi, sur Anthologie bilingue de la poésie italienne p. 1284-1285, Gallimard 1994.

Chanson pendulaire, 2005 (Solidea n. 20)

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Chaque matin, pour me rendre au travail, après une longue saison consacrée au train, je traversais Rome de Nord à Sud. Deux mondes opposés, avec plusieurs différences, dont la principale, c’était le souffle. En fait, la banlieue d’où je venais était suffocante, tandis que celle de destination avait été conçue avec un soupir aussi rhétorique et grandiloquent que clairvoyant.
Ce qui me fascinait le plus c’était ce filtre final des remparts en forme de lunettes de soleil d’où le grand boulevard-autoroute consacré à la mémoire de Christophe Colomb se déclenchait comme un serpent en direction de la mer.
Au cours d’un de ces déplacements, j’imaginai « l’histoire contrariée d’un voyageur pendulaire » que je fixai dans la poésie ci-dessous (suivant le rythme de Io ho in mente te, fameuse chanson de l’Equipe 84).

Chanson pendulaire (2005)

Tous les matins
uoo uoo
je passe sous les arches,
je sors de Rome,
j’entre dans le tunnel de lumière
de Cristophe Colomb (1),
de Bavastro (2), de Giorgione (3)
et Caravage (4).

De noms de rue de place
de square
où circule ton mirage
ou un cargo
ou un groupe de piétons
ou un marché improvisé
ou un pré désolé.

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Même aujourd’hui,
uoo uoo,
je tourne bien avant
de me perdre
par distraction
dans le flux obligé
dans la cour infinie
voyageant impunie
sur le tapis roulant de la vie.

Je tourne avant
de rester aimanté
par l’habitude de ton nom,
par le rappel impérieux
de tes jupes,
avant de m’arrêter, confus,
devant ton visage
qui regarde interloqué
depuis le comptoir du bar.

Par un brusque coup de volant
(en avalant la vomissure,
en respirant le frisson,
en retenant la chamade)
je me faufile,
étrange et minimal,
dans une allée abîmée,
où circulent en boitant les amants déçus,
les jeunes devenus vieux,
les jeunes filles habillées de miroirs.

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Mon amour,
juste à deux pas de la mer,
la ville se prend pour unique,
directionnelle, travailleuse,
active. Tandis qu’au contraire
tous les gens se perdent,
se croisent, se dévisagent,
se snobent, se moquent
l’un de l’autre,
traînassent,
uoo uoo,
suent,
uoo uoo,
tout en disant de mensonges
ou soupirant des magies,
conscients ou pas
qu’ils te divisent de moi
même plus que ce mur percé
qui entre et sort
de Rome.

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Maintenant, je laisse la voiture
(un parking loin de toi
on le trouve toujours)
ou alors, encore un instant,
je m’arrête à écouter
la litanie ininterrompue,
uoo uoo
qui ne sait pas
se résigner.

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Giovanni Merloni

(1) Viale Cristoforo Colombo, reliant les remparts de Rome (« mura aureliane ») au quartier de l’EUR et à la mer de Ostia.
(2) Via Capitan Bavastro, rue du quartier de la Garbatella.
(3) Via del Giorgione et (4) via del Caravaggio, rues du quartier Laurentino-EUR.

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2014 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 mai 2014

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La vie c’est un drôle de jeu, 1975 (Ossidiana n. 36)

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La vie c’est un drôle de jeu (mai 1975)

La vie c’est un drôle de jeu
la vie c’est comme à l’école
il faut savoir rester
au premier
au deuxième, au troisième rang.

La vie est ta vie
ta taille
tes hanches
ton corps et le mien.

L’idéologie héroïque
c’est un jeu décadent,
le cynisme est spartiate,
le bonheur
c’est une peine à négocier
en échange d’une peine mineure.

Le bonheur
tombe à l’improviste
comme la douleur.

Il faut être bien prêts
à payer tout cela.

La vie est une prison
une enceinte, un huis clos
ou alors un horizon
changeant de couleur
de temps en temps.

Pour celui qui flâne
à l’aventure, s’exposant
au danger au dehors
de l’enceinte,
il n’y aura personne
protégeant ses arrières.

La vie n’accepte pas
des frères Bandiera
la vie accepte
ceux qui s’acceptent.

La vie c’est une révolution
mais chaque révolution
dans la vie
reproduit le pouvoir
l’hypocrisie
l’ambiguïté
la faiblesse
le vide.

La vie c’est une partie à poker
où va gagner celui qui vit le moins
sachant observer
les autres
ainsi qu’esquiver les avalanches
les idées reçues.

Il n’y a pas de place pour l’optimisme
ni pour le pessimisme non plus
il n’y a pas de place pour l’exagération :
chacun doit rester à sa place
dans son enceinte
dans son petit effort
quotidien
dans son petit Vietnam…

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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Je vous raconte une histoire, 2005 (Solidea n. 19)

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Je vous raconte une histoire (2005)

Pour me faire pardonner,
je vous raconte une histoire.

Une histoire un peu gênante à débiter
par son parcours malchanceux
assiégé par les Hauts et les Bas
par ce petit Fracas
du va-et-vient de la vie.

C’est l’histoire d’un négoce nébuleux
enduré avec inconscience ou fatalisme
tout au long de la lame subtile
d’occasions médiocres
de reconnaissances rares
de prix inexistants.

C’est l’histoire haletante d’un corps
dérobé de ses rythmes naturels
avant d’être livré aux malaises
aux humeurs mauvaises
de journées mal à l’aise.

C’est l’histoire du rêve ou du mythe
d’une société unie et sereine
où pourtant tôt ou tard tout le monde
partira vivre ailleurs.

C’est l’histoire de personnes voisines
physiquement, éloignées dans l’esprit.

C’est l’histoire d’un homme désargenté,
obligé de devenir funambule
cheminant gaiement sur le fil
avec ses mille chèques à vide.

C’est l’histoire patiente
des hameçons lancés,
des filets et des pièges bien placés
d’une maladroite stratégie.

C’est l’histoire de quelqu’un qui se noie
dans la paresse et dans le désordre,
et pourtant ne peut pas
se conformer à l’ennui.

C’est l’histoire du rêve de mille raptus
de mille fuites hors de la tournure vicieuse
d’autant de responsabilités
qu’il n’a pas su soutenir
jusqu’au bout.

C’est l’histoire de siècles
de désespoir, qu’à l’improviste,
par une invisible rupture,
auraient pu se délivrer
et se perdre dans la redécouverte
d’attitudes amoureuses
refoulées.

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Giovanni Merloni

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2014 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 22 mai 2014

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Épousailles (Luna, 1983)

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199_Épousailles (1983)

Une fête c’est une fête
et chacun en avale la tête
le corps, l’élégant costume,
les bras, les jambes
et même l’invitation.

Et pourtant l’invité
ami ou parent
tout à fait retourné
voudrait se rebeller
à la suite endurée
assez rapide et rituelle
des épousailles fêtés.

Des commentaires imaginaires
sont gravés en bandes dessinées
sur les murs, sur les nombreuses
tables dressées
ainsi que dans le canapé
où demeurèrent longuement piégés
quelques invités dépaysés.

« Depuis longtemps les deux
vivaient ensemble .
il a deux fils
le bon homme,
il a demandé pardon,
il s’est calé dans le fond
réparer l’égout et le pétrin ;
elle l’a toujours aidé
et peut-être elle l’a aimé. »

« Certes, la fête solennelle
ce n’est pas honnête
du tout, il y aurait fallu
une séquelle plus discrète
expliquant aux gens
les choses bien connues,
juste pour qu’on répète, enchantés
la fête qui s’est passée. »

« Quelle joyeuse banalité,
une fête que chacun s’attend
et prévoit… Oui, cela demande
du courage, l’esprit d’un sage
ainsi qu’un coup d’œil jeté
sur ce monde sans âge. »

Ô messieurs un peu ennuyés
ô très gentils invités
pour être arrivés
pour nous avoir aidés
pardonnés, enviés
ou soigneusement notés,
vous êtes tous dans nos cœurs
remerciés.

Mais nous deux
plus légers
pour autant de sourires sincères
pour des mots d’intelligence
parfois sous-entendus
pour cet événement encombrant
et titubant (qui pourtant,
par enchantement,
s’est dissout au soleil)
nous avons encore
une belle malle de secrets
à sauvegarder, ou révéler.

C’est quoi d’ailleurs une fête,
sans mystères ?

« Voyons, n’ayons pas peur
si la vie a été dure,
le mariage consommé en avance
et ce duo de jeunes époux
a été plusieurs fois rencontré
tandis qu’ils déjeunaient sur l’herbe
ou jouaient à quitte ou double
ou faisaient un carton
avec engagement
dans les prés de la fête. »

« Le mystère inconnu
c’est savoir comment
ait pu plaire
l’ordinaire brouillon
à la belle potelée. »

« Ni jamais l’on ne saura
si durera
l’amour à lui pour la musique
l’amour à elle pour les monstres
et l’amour des deux, un peu obsédé
pour l’écran du ciné… »

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Giovanni Merloni

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2014 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 21 mai 2014

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« 1978 » (Luna, 1978)

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tutti c'hanno da fare001

« Tutti c’hanno da fare ! » (1)

« 1978 »

Téléphoner à Nemi,
attendre le soixante-quatre,
imaginer le métro
dans le noir et le marbre
gravé d’inscriptions,
attendre l’entrée, attendre la sortie,
rire, plaisanter. Sourire,
imaginant comme nous serions
si nous n’avions que les gestes.

Téléphoner à côté, téléphoner loin,
voltigeant dans une chambre vide,
perdre le stylo
et imaginer les couleurs
où envelopper les statues mortes,
les mémoires abandonnées.
Monter les marches de chez toi,
léger, serein, juste un peu fatigué,
bien habillé, bien déshabillé.

Téléphoner depuis une cabine souillée
dans un dîner interrompu
dans un brouillard refoulé
imaginant les amours passés
qu’un corps nouveau traverse.

Téléphoner à la nuit
qui sonne toujours libre.
Se découvrir ou se couvrir
parce qu’il fait froid, même ici.

Marcher dans la ville nouvelle
sans atlas, sans le chuchotement des amis
imaginant d’être confus
imaginant d’être seul
imaginant d’être partout.

Giovanni Merloni

(1)
Tout le monde a quelques choses à faire ! On court ici et là. Des rendez-vous ratés, des sursis, des écroulements. Finalement, à la maison, on allume les télévisions et les ordinateurs (rarement les compact disc pour écouter de la musique) en se plongeant dans la routine autistique : scanner, envoyer les mails, décharger depuis internet, retoucher les photos ou les dessins avec des filtres colorés, jusqu’à la perfection. Le fragment est parfait. La femme dort — alléluia — et l’ami peintre… « Mais, que me veut-il ? Il ne lui suffit pas d’être peintre ? »

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2014 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20 mai 2014

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Pour vivre heureux vivons cachés, c’est facile à dire !

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Ruelle de Mesta, Île de Chios (Grèce)

« Parmi les désirs, certains sont naturels et nécessaires, d’autres sont simplement naturels, d’autres encore ne sont ni naturels ni nécessaires mais naissent de la vanité ». Epicure (341-270 av.J-C)

(En fouillant dans mes papiers, j’ai trouvé une petite réflexion, de 1999, se balançant entre l’indignation — toujours prête à bondir — vis-à-vis de la vulgarité de certains personnages, toujours en train de se disputer la première ligne sur le petit écran télévisé, et le rêve de l’anonymat — « pour vivre heureux, vivons cachés »  — dont Épicure et Sénèque ou Chateaubriand ont été les paladins les plus connus.
Je vous en propose une lecture légère et désenchantée, vous invitant aussi à considérer que cela se passait en Italie à la fin du dernier millenium, et que peut-être le monde, au lieu d’empirer, a bien sûr trouvé, entre-temps, des antidotes à tout genre de « pessimisme créatif ».)

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Ruelle de Mesta, île de Chios (Grèce)

Qu’est-ce qu’il y a au milieu, entre Vittorio Sgarbi et Carlos Castaneda ? Pourquoi le désir de « ne pas paraître pour exister » de Castaneda c’est un phénomène rare et même étrange ou honteux, tandis que l’on considère comme normal le besoin débordant d’un Sgarbi de « paraître coûte que coûte », lui aussi pour exister ?
Évidemment, Sgarbi ni Castaneda ne sont pas des artistes, ou des poètes. Néanmoins, leurs réactions opposées vis-à-vis de l’exhibition sur un plateau (ou dans une vitrine) sont les mêmes qu’on observe chez les artistes et les poètes.
Toute exhibition peut comporter, aujourd’hui, en Italie, une perte d’identité ainsi qu’un compromis. Tout renoncement à se montrer en public se configure, d’ailleurs, comme une auto-exclusion sans remèdes.
Chacun est libre de choisir. Et pourtant toute œuvre de création — livre, poésie, morceau musical, tableau — demande de l’attention et du respect. Elle devrait être laissée libre d’errer « toute seule », à la recherche de « son » public, se laissant éventuellement accompagner par des amis bienveillants et des fanfares de trompettes.

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Ruelle de Mesta, île de Chios (Grèce)

N’est-ce pas, cette œuvre, en dernière analyse, une « personne » — nouvelle née, ayant déjà grandi, adulte ou moribonde — qui n’a plus rien à faire avec le père-et-mère qui l’ont engendré ? Appelons-la Livre ou Poésie ou Musique ou Tableau. Ou alors appelons-la synthétiquement LPMT, comme peut-être Calvino aimerait.
Donc LPMT arrive, fatiguée par le voyage, mais euphorique pour les ramponneaux reçus, en face de son destinataire naturel — lecteur, spectateur — qui ne la remarque pas. Ou alors il la regarde, l’effeuille distraitement, sans renoncer au zapping. Il se passionne, ou s’ennuie mortellement. Il en parle le lendemain au bureau, pour l’exalter ou la démolir. Il naît pourtant, ici et là, un microscopique ou grandiose bouche à oreille. Un tam-tam tortueux de « hourra », de « passable », de « non, absolument gratuit » ou, même, de « négatif » ou « nuisible ».

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Place de Mesta, île de Chios (Grèce)

Ou bien le silence. Pour certaines œuvres, prématurées ou tardives, même si dignes, cela peut se déclencher une tacite complicité imprégnée d’indifférence, qui se traduira bientôt en condamnation à l’oubli.
Prenant juste à prétexte le décalage de cette œuvre vis-à-vis des rendez-vous de l’Histoire, n’ayant pas, elle, les « contenus » que « le public veut ».
Donc, même dans des conditions favorables, LPMT doit grimper sur des glaces pour survivre. D’ailleurs, on le sait bien, « l’homme naît péniblement / déjà  risquant la mort à ce moment » (1).
Volontiers, LPMT rebrousserait chemin, pour rentrer dans l’utérus où elle a été conçue et transformée en fœtus. Mais, on sait bien cela aussi, il y a toujours quelque Chat et quelque Renard (2) qui se charge de le « consoler de sa naissance » (3).
Devrait-elle, cette œuvre personne nommée LPMT, devenir rusée ? Qui sait ? Cela c’est sûr, le chemin est en forte pente, un éboulis avec des gouffres gelés, fouetté par de rafales de « bora » à la vitesse de 200 kilomètres l’heure.
Maintenant, les conditions semblent être devenues encore plus lourdes.
Les hommes se divisent en poissons, mammifères et oiseaux, des espèces animales qui s’effleurent à peine une fois, quitte à passer le reste de la vie à s’ignorer.

Aujourd’hui, nous avons Internet, le Blog, Facebook et Twitter. Les choses, ont-elles changé ?

Giovanni Merloni

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Île de Chios (Grèce)

(1) et (3)
« L’homme naît péniblement
Déjà  risquant la mort à ce moment,
Il éprouve de la peine et des tourments
Juste en début ; et dès son premier jour
Sa mère avec son père
Ils vont le consoler de sa naissance. »
Giacomo Leopardi, « Chant nocturne d’un berger errant de l’Asie », Recanati, 1829-1830
(Traduction : Giovanni Merloni)

(2) Collodi, Les aventures de Pinocchio

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 19 mai 2014

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