Voir Naples et mourir III/III (Le Strapontin n. 15)

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Pour conclure cette « escapade napolitaine », je vous propose un extrait de mon roman inédit « Retiens la nuit » (dont j’avais publié le premier chapitre dans ce blog). Ici Alfredo, le personnage principal, se souvient d’une « fuite à Naples » effectuée au beau milieu de ses vacances dans l’île de Procida. D’une certaine façon, cet extrait pourrait être considéré aussi comme un petit roman dans le roman de ma mémoire personnelle.

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Jeudi 8 août 1963, soir.
Demain, Gianni Cellamare part à Naples. Qui sait pourquoi cet évènement doit être souligné et fêté par un tel tourbillon ?
Aujourd’hui à cinq heures, en revenant de la plage Agata, Rosam et moi nous nous sommes rendus, hors programme, devant l’hôtel Eldorado, où Gianni Cellamare partage sa chambre avec le Français. (…) Une fois laissé le Français à sa gracieuse élève de onze ans, nous nous sommes acheminés à nouveau vers la plage, tout en regardant en bas, vers les dalles grises.
Il me vint alors à l’esprit maman Gréco, la légèreté qu’elle assumait avant de réagir aux injustices :
« Dans l’amour, celui qui fuit est toujours gagnant », disait-elle.
La rencontre à l’Eldorado avait réveillé ma curiosité : Naples je l’avais vue une seule fois, le jour de l’an 1951, invité par un cousin de mon père. Nous étions installés dans une chambre revêtue de chintz avec de petites fleurs roses, parfumée de velours, bruyante à chaque léger crissement des chaussures sur les tapis. L’hôtel Continental donnait juste sur le Château de l’Œuf. En bas, en dessous du parapet via Partenope, il y avait le fameux restaurant de la « zì Teresa »… À l’improviste, sans réfléchir, je proposai :
— Gianni, me portes-tu à Naples avec toi ?
Agata ne dit rien ni ne me regarda. Juste Rosam feignit d’être triste, pour jeu.
— Tu t’amuseras avec Gianni, dit Agata, le soir, tandis qu’on descendait à nouveau, à sept heures et demie, les premières marches en direction de l’établissement de bains.
Je descendais avec circonspection, en silence, par la peur de tomber, de rompre cette espèce d’enchantement embarrassant avant de me retrouver après, à nouveau, dans une condition d’infériorité.
Depuis la villa des fêtes à volonté on entendait arriver, tout droit au milieu de l’estomac, la chanson obsédante :

Mon cœur, tu vas souffrir
Quoi puis-je faire pour toi ?

— Elle est antipathique, Rita Pavone, mais je l’aime, dis-je.
— As-tu vu ? J’ai dit « non » à ce mec blond qui m’invitait à danser…
Elle s’est assise près de moi, de façon différente vis-à-vis d’hier au concours de dance, quand je m’étais dégradé jusqu’à twister avec la petite Pucci. Alors elle faisait sans honte le jeu du chat et la souris. Maintenant, tout en se dérobant de tout air repenti, elle était visiblement émue.
On était seuls, pour une fois épargnés par la crainte de nous tuer ou de nous ennuyer l’un l’autre, à nouveau envoûtés dans la ritournelle de six enfants qu’on aurait mis au monde ainsi de l’expression que Toto eût affiché ce jour-là…
— Tu dois vraiment partir, demain, n’est-ce pas ? m’a-t-elle dit. Pourquoi ne pars-je pas moi aussi avec vous ? m’a-t-elle demandé.
(Silence.)
— Embrassons-nous ! Qu’ils voient combien de bien nous nous voulons ! m’a-t-elle susurré.

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Vendredi 9 août 1963, la nuit. Ce matin, il faisait un drôle de froid, pas du tout estival. Nonobstant cela, Gianni Cellamare et moi, tout en montant sur la passerelle branlante du Ischia-Pozzuoli, nous avons léché et avalé sans trop de soucis un granité de citron. Sur le paquebot, je me suis intéressé au soleil se faufilant au milieu de l’écume des vagues grises qui s’agitaient sous la proue. Les images pieuses d’Agata sautillaient comme cigarettes ou arcs-en-ciel, s’effondrant là où, dans la mer, la lumière s’éteint et l’eau devient un sombre miroir vert. Gianni me parlait de choses sérieuses et adultes, qui tournaient toutes, il me semble, autour de la figure illustre de son père ingénieur. Un rare esprit constructif, un véritable monument. Vis-à-vis de lui Raffaele La Capria, l’écrivain « blessé à mort », n’était qu’un poussin. On s’est ainsi dépouillés, à la hâte, de la cadence spéciale de Procida pour nous jeter, essoufflés, sur Naples comme si c’était un somptueux granité de café avec de la crème fraîche en dessus et en dessous : un monde ayant beaucoup de points en commun avec mon caractère frénétique et mélancolique.
— Les jeunes femmes de Naples sont assez sérieuses dans l’amour.
— Que veux-tu dire ?
— Si elles tombent amoureuses, elles se donnent totalement, physiquement.
Tandis qu’Agata affleure de l’eau, furieuse de son exclusion, les mots de Gianni me font paraître un vaurien, un voyou : « ces choses-là », j’aimerais les faire librement, en dehors des sentiments de culpabilité, le cas échéant avec une femme qui ne soit pas amoureuse de moi. Mais ce serait fondamental de lui plaire. Et alors ma mentalité bourgeoise, je le sais déjà, me tromperait bel et bien.
Mais, il n’y a pas le temps de fouiller autour de ce sujet : le paquebot est à nouveau immobile près de l’embarcadère tandis que nous nous sommes déjà faufilés dans la Cumana, le métro qui nous emmène promptement à la gare de Mergellina.
La maison aux volets blancs via Caracciolo est protégée par une efficace pénombre. Une savante régie de fenêtres — fermées quand il le faut, ouvertes quand il le faut — ainsi que de demies portes — entrouvertes juste un peu ou placées de travers —, crée, dans cette journée de canicule, un agréable vent coulis, ou même un canal d’air gelé. Au milieu de ce flux bénéfique le grand-père de Gianni — tout en arborant une grosse tête à la De Chirico se détachant d’une veste blanche de garçon de bar —, demeure immobile, insouciant, les mains appuyées sur une petite table en acajou, sans rien faire du tout. Sans éprouver de l’envie ni de l’embarras, je cueillis dans cette scène quotidienne un agréable esprit de décadence, sans lequel les habitants de cette maison ne trouveraient pas le moyen de garder en vie leur train de vie assez aristocratique. Maintenant, Gianni, le dernier rejeton, affiche des airs de communiste tout en trouvant tout à fait naturelle, il me semble, la compagnie de quelqu’un comme moi, même si je n’ai que le nez comme trait distinctif d’une assez improbable aristocratie.
Ensuite, nous nous aventurons dans les rues de Naples et, une moitié par chacun, nous achetons un kilo de ravioli pour fêter, demain, l’arrivée de mon frère Dodo avec Rosam et le Français. Ce dernier, libre le samedi, était anxieux de voir les vases peints de Capodimonte. Pourtant, je suis fourvoyé par mon typique manque d’organisation, se traduisant en de fortes douleurs aux doigts des pieds, nus dans les mocassins. Une fois rentré chez les Cellamare, un melon sur le bras et l’esprit vidé par le chaud, je sauve mes pieds avec des pansements et les chaussettes du frère de Gianni. D’en haut, je reconnais les bruits de Naples, fourmillant de vie là-bas, entre les palmiers et la blancheur de la promenade au long de la mer. Dommage pour toutes mes curiosités qui resteront insatisfaites. Une bande dessinée pour chacun, nous rentrons, résignés, dans les ombres de la chambre.
— Mais c’est un hall énorme, plus grand que le salon de chez moi ! dis-je, tout en m’accompagnant par des gestes de stupeur. Il y a deux grandes fenêtres accoudées sur le golfe, avec un petit garde-corps en fer forgé. Là-bas, au-delà de la balustrade qui borde la mer, l’ordre méticuleux du petit port touristique est de temps en temps gâté par les éclaboussures provoquées par les plongeons des « scugnizzi » : tout à fait indifférents à l’eau sale, ces enfants s’élancent vers le fond, dans l’entreprise hardie de libérer une ancre ou de reporter à la surface un objet disparu. Un spectacle assez inhabituel pour moi, n’ayant jamais eu, de ma vie, trop d’occasions de regarder dans une longue-vue. Tandis que je me perds, avec ce kaléidoscope, dans la poursuite oisive du va-et-vient de la foule gesticulante — voilà les groupuscules des gamins n’arrêtant pas de s’inventer des gags et des blagues ou de s’adonner à des tourbillons sans but — un petit gong nous convoque : la table est prête !
Un déjeuner sur la pointe de la fourchette, qu’un  garçon âgé nous sert nonchalamment — tout en gardant dans sa poche, en raison du chaud, les gants blancs — sur cette table assez longue que la nappe blanche ne couvre que par moitié. Au commencement je me sens mal à l’aise. Chez moi il n’y aurait pas cette désinvolture et Dieu seul le sait, combien d’efforts il me faut pour introduire même les amis les plus intimes. Ensuite, finalement, grâce à l’indifférence du vieux Cellamare, Gianni entame avec moi une discussion autour de choses plus ou moins pédestres ou enlevées, comme le champ des nudistes derrière la « Chiaiolella » ou les différences entre Naples et Rome.
Juste à ce moment-là, le téléphone sonne. Gianni, après de brefs échanges de boutades avec Dodo, m’explique, entre mots et grimaces, l’intention d’Agata de venir elle aussi à Naples.
— J’ai dû éprouver de la compassion pour elle, lui répète Dodo, depuis le bar du port de Procida.
— Jésus ! Jésus ! protesté-je, comme aurait fait mon grand-père napolitain, tout en feignant être fâché.
J’ai pourtant le sentiment de triompher après tant d’incompréhensions subies. Mais il s’agit, je le sais bien, d’une défaite ou, comme l’on apprend à l’école, d’une victoire à la Pyrrhus. Néanmoins, abasourdi comme le chef barbare se revêtant des draps somptueux de l’ennemi tué, je suis fier de moi et ne vois pas l’heure de me rendre devant un adversaire encore plus insidieux…

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De temps en temps, je ramasse à terre le cahier où tout est noté tant bien que mal : samedi matin — il y a juste trois jours —, Agata est arrivée à Naples avec Dodo, Rosam et le Français. Venue exprès pour moi, pour me voir, m’embrasser, tout recommencer, comme si de rien n’était. Pourtant quelque chose avait changé en moi : une couche de douleur, collée à la peau, empêchait mon enthousiasme de flotter dans l’air comme la fumée d’une cigarette.
Au commencement, il me semblait de revivre certaines journées passées avec les parents français en visite à Rome, lorsque je ne savais pas où les conduire, avec mon estomac surchargé, tandis qu’un désir sordide serpentait en moi. Rester seul à lire, ou alors marcher tout en enfonçant les chaussures dans les feuilles mouillées du « lungotevere ». Ensuite, après quelques détours à vide entre la Gare et Forcella, ma vitalité cachée s’est petit à petit transformée en une espèce d’euphorie taquine. La bouche bée, essoufflés, nous avons d’abord visité le cloître coloré du monastère de Sainte-Claire ; ensuite les quartiers espagnols, le « Pallonetto » — où les mères de cette cohue de gamins éveillés lancent, depuis leurs rez-de-chaussée, des hurlements déchirants —, jusqu’à la place du Plebiscito, où des statues s’accusant réciproquement :
— Qui vient d’uriner sur le trottoir ? dit la première statue, tout en tordant, avec dégoût, des moustaches françaises.
— C’est lui ! dit la deuxième statue en indiquant la troisième.
— C’est lui ! dit la troisième statue en indiquant la quatrième.
— Non, c’est lui, Dieu ! dit la quatrième statue, en indiquant de façon solennelle le ciel.
C’était une visite rituelle, qui provoquait en moi un profond malaise. Pourtant, grâce à ce sentiment d’étrangeté — faisant déclencher une sorte de passion, tout à fait cérébrale, pour les trésors cachés de cette ville —, je devenais un guide désinvolte et polyglotte, finalement au même niveau d’Agata.
Grâce à cette désinvolture, après le déjeuner, dans le salon des Cellamare, j’ai obtenu la parenthèse du divan, immortalisée par Gianni dans une photo en noir et blanc assez floue.
Tout de suite après Agata a voulu prendre une douche. Gianni, en me voyant troublé, s’est approché de moi pour me signifier qu’effectivement, le comportement d’Agata était « très agaçant ». Même si personne ne s’en était vraiment émerveillé.
Mais, dans ces deux jours napolitains, il n’y a pas eu que la parenthèse du divan et de la douche. Je me souviens très bien de l’exploration forcenée, chaotique et allègre, du morceau de Naples encastré entre la colline insigne de Pizzofalcone et le promontoire ombragé, au-dessus de Mergellina. Là-haut reposent encore, les yeux tournés vers Posillipo, les dépouilles sereines de Virgile ainsi que le corps désespéré de Leopardi.
Tout en suivant, de façon distraite, les explications embarrassées de Gianni Cellamare, nous nous sommes promenés en avant et en arrière entre via Caracciolo et l’ancienne rive de Chiaia, sans renoncer — gare à vous ! — à la « sfogliatella » fondant dans la bouche. Ensuite, lorsqu’on a atteint le quartier de Sainte-Lucie, au-delà de la lourde silhouette du château de l’Œuf, Gianni est devenu même trop bavard :
— C’est ici que les barques arrivaient. Maintenant, il y a une bande de terre ferme qu’on a volée à la mer.
Je ne trouvais aucun intérêt dans ces grandes œuvres du XIXe, pourtant j’étais heureux parce qu’Agata, en cette espèce de tour organisé, avait opté pour une allure mélancolique et qu’elle prétendait d’avancer bras dessus bras dessous.

Venez vers ma barque agile
Sainte Lucie, Sainte-Lucie…

Nous étions dans la Villa Comunale. À la place des anciens conciliabules, entre Lello, Dodo et moi — en haut et en bas du dos d’herbe et goudron de Mont Marius —, le Destin, dans un moment de distraction, m’a accordé, sous le ciel de Naples, une demie heure de conversation autour de la véritable fonction de la « Maison harmonique », un gazebo liberty, en acier et verres colorés, qu’on avait installée au centre de l’allée des palmiers.
— C’est la maison idéale pour Alfredo, a dit Dodo. Il pourrait s’y retirer pour écrire des poésies pour ses femmes.
Immédiatement, Agata a eu un sursaut des cheveux, ensuite elle a tiré la langue. En toute réponse, Dodo a levé les yeux au ciel.
— C’est un abri pour celui qui n’a pas trouvé une maison ou vient juste de la laisser, a dit Gianni.
— C’est le lieu des départs et des arrivées, a dit le Français. L’endroit le plus adapté pour faire couler, sans angoisse, une journée de frontière comme celle-ci.

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L’île de Procida et Cap Miseno via Google Earth

Samedi 10 août nuit. On vient juste de rentrer à Procida et Dodo dort déjà. Il serre les lèvres subtiles tout en frottant les dents comme les freins d’une vieille voiture. Il sourit à la faible lumière de l’ampoule pendue, comme s’il revoyait pour la deuxième fois un film de Peter Sellers. Ai-je été ainsi maladroit ? Certes, à Naples, Gianni Cellamare et lui se sont isolés plusieurs fois. En m’indiquant du doigt, ils ont exploité des gestes de bienveillante désapprobation.
La vie continue, moi aussi je devrais me jeter sur le lit avant de m’abandonner à la consolation de l’obscurité. Mais les dernières choses arrivées obsèdent mon âme apeurée en bouleversant mon cœur en crue, tout en le faisant rouler dans la route embouée, envahie par les verres cassés et les immondices.
Il y a peu, dans une nuit d’étoiles tombantes et de magies dangereuses, le paquebot nous a vite ramenés à Procida. Mais cela a été également un voyage long, on aurait dit sans fin. Tandis qu’Agata s’était installée à l’intérieur, avec Dodo et Rosam, je restais dehors, encastré dans un coin près de la proue, entre la ceinture de sauvetage rouge et cette lourde chaîne. Je regardais le ciel noir et, à chaque étoile qui tombait, j’exprimais un nouveau désir.
Premier désir : ne pas désirer.
Deuxième désir : marcher sur l’eau sans me tourner en arrière
Troisième désir : continuer sur la terre ferme, ayant pour but le Palais Royal de Caserta.
Quatrième désir : qu’on me laisse en paix.
Cinquième désir : être surpris, à mi-chemin entre Pozzuoli et Procida, par une tempête. Bondir sur la crête d’une vague de plusieurs mètres avant d’être écrasé en bas, vers le fond.
Sixième désir : m’endormir avant de me réveiller dans un champ de blé.
Septième désir : m’endormir et jamais ne me réveiller.
Octave désir : retourner à Naples pour visiter à nouveau, tout seul, le parc de Virgile. Ou alors les faïences de Sainte-Claire ?
Entre la huitième et la neuvième étoile tombante Agata m’a interrompu :
— Ne vois-tu pas la pluie ?
Les étoiles étaient tombées dans l’eau comme des luminaires en papier riz, tandis que le ciel était secoué par un orage violent.
Agata a poussé sa main contre ma bouche pour m’empêcher de parler. Ensuite, comme si cette pluie fût une douche purificatrice, elle a commencé à pleurer, à sangloter, à trembler contre mon épaule :
— Pourquoi tu n’es pas fort ? m’a-t-elle dit.
— Veux-tu que je te réponde ?
— Je voudrais que tu m’amenasses loin d’ici.
— Je le sais, je ne devais pas venir dans ton île !
Je lui expliquai mon état d’âme, très proche de celui d’une étoile tombante ou d’un poisson desséché qui flotte sur l’eau, rigide et égaré comme une traverse de bois.
— À quoi bon nous sommes-nous rendus à Naples ?
Pourquoi la terre ferme de Naples et des Champs Phlégréens est-elle ma complice ? Pourquoi cette île, accrochée au fond de la mer par un gigantesque boulet de canon, m’est-elle ainsi hostile ? Il a suffi le temps d’une cigarette, la brise soudaine plongée dans l’obscurité de l’eau qui bouge à peine… Agata, ma petite chienne fidèle comme une poupée de peluche, d’abord avec de la fatigue et de l’ennui, ensuite avec une conviction de plus en plus forte, s’est transformée en petite chatte, ou plutôt en chatte sauvage tandis que moi, contre mon gré, je deviens une souris qui aurait préféré naître dans une famille de chauve-souris ou de mouettes.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 5 février 2014

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Voir Naples et mourir II/III (Le Strapontin n. 14)

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Hier, je me suis trouvé dans une situation qu’auparavant, au temps de la vie active, j’aurais appelé d’arc voltaïque : une Fourche Caudine encore plus redoutable que d’habitude, traversée par une sinistre lumière intermittente : qui touche les fils meurt. Cela est arrivé juste au moment où je cherchais les mots appropriés pour expliquer que « voir Naples et mourir » ne veut pas évoquer, en principe, un risque quelconque. Au contraire, si l’on remonte à l’antiquité grecque et romaine et qu’on fait le petit effort de voir ressurgir de ses cendres la « Campania felix » et les « Otia » de Capua (une ville qui rentre, aujourd’hui, dans les faubourgs de Naples) l’esprit vole — grâce à mon strapontin hyper équipé, que même la chaise gestatoire du pape ne pourrait pas égaler — en une direction tout à fait opposée, ne considérant pas Naples comme une des principales Fourches Causines de l’Italie, mais, au contraire, comme un lieu paisible où des hommes engagés comme Seneque ou Cicéron allaient chercher la paix de la campagne, le silence productif, ce que Virgile appelait « otium beatum ».
Pourtant, à mon âge, je ne suis pas tranquille. Et même mon pays adoré n’est pas tranquille, tandis que quelques choses bougent sous les anciennes cendres du Vésuve…
Mais, jetons l’éponge ! Mettons bas le masque de Pulcinella pour avouer d’abord l’occasion qui m’amène, jusque du petit matin, à penser que je me trouve dans un piège, c’est-à-dire dans un véritable arc voltaïque et que Naples est effectivement, elle-même, la victime et la complice d’un arc voltaïque encore plus grand, allant bien au-delà de mon existence gâtée par la réflexion oisive.

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Miseria e nobiltà (1954)

Qu’est-ce qui se passe ? Y a-t-il un événement (soudain, ou attendu avec inquiétude) que je puisse convier à ma table pour l’accuser d’avoir déclenché, tout seul, une séquelle de conséquences pénibles ? Y a-t-il quelque part une Goutte, cachée ou évidente, capable de déverser le vase ?
Oui, Messieurs de la Cour, une telle goutte existe ! Innocente, elle fait partie d’un vase tout à fait agréable qui vient de loin, dans l’espace et dans le temps, capable de n’amener, en principe, que du bien.
Et voilà l’occasion expliquée. Vendredi prochain, je me suis accordé avec Franck Queyraud, un blogueur engagé comme moi, pour donner vie ensemble à l’un des vases communicants prévus pour le rendez-vous de février.
Vendredi s’approche et, contrairement aux expériences passées, je n’ai pas encore rien fait. D’un côté, je me suis longuement dit que le thème choisi me convenait tellement que cela aurait été un jeu d’enfants de l’exploiter. De l’autre, j’ai eu plusieurs contretemps (ou Fourches) qui ont eu le pouvoir de me bloquer entraînant aussi l’épée de Damoclès de la peur.

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Je ne connais pas personnellement Franck. Je l’estime beaucoup pour ses textes poétiques où la réflexion profonde est toujours au rendez-vous. On dirait qu’il est, comme moi, une âme heureusement en peine tandis que cette circonstance existentielle lui donne l’élan pour affronter des questions aussi intimes qu’universelles.
Il faut pourtant avouer qu’il y a un élément clou (ou clé) qui a fait déclencher mon intérêt pour la flânerie quotidienne de Franck Queyraud. D’abord timidement, ensuite de façon de plus en plus consciente. C’est son nom d’art : Mémoire Silence, constitué de deux mots, déjà assez importants et lourds à porter sur les épaules même seuls. Par leur union, ils se transforment magiquement, devenant un cheval de bataille, un alter ego qui flotte dans l’air comme une divinité bienveillante…
Est-elle possible, une mémoire sans paroles ? Est-ce possible se réfugier dans le silence de la mémoire ? Je pense que Franck Queyrard veut aller bien au-delà d’une telle alternative. Sa mémoire conjuguée au silence exprime au contraire une envie profonde de fouiller dans la mémoire, instrument indispensable de l’Histoire. Et je crois que son silence exprime d’ailleurs la nécessité de poursuivre la mémoire en dehors de toute démagogie, voire bavardage plus ou moins consciemment manipulateur…
J’espère que Franck me pardonnera si j’ai évoqué ici notre petit engagement, tout à fait volontaire et libre qui va nous lier pendant quelques jours dans le très positif esprit du partage des vases communicants.
Mais je suis vraiment dans une curieuse impasse de plus en plus ressemblante à une course à obstacles où l’on se dévisage interrogativement, le strapontin et moi, sans trouver la réponse : qui est-ce qui porte le poids de l’autre ?

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Dans ce moment unique pour un homme de mon âge, je devrais tirer les rames dans la barque, fermer les yeux et me laisser bercer par le soleil qui monte et réchauffe petit à petit… tandis qu’au contraire je suis partagé par ces deux engagements — le Strapontin et les vases — devenant de plus en plus pressants, suffocants… Avancer avec le Strapontin dans ce champ aussi fabuleux qu’insidieux s’appelant Naples ; tandis que ce vase risque de se déverser (pour une raison non considérée dans les manuels scientifiques, ignorant que l’absence de mots serait une goutte encore plus terrible) : au lieu qu’une crue, une implosion…
Le matin avançant, je vois plus clair et je comprends bien qu’aucun mal ne vient pour nuire. Au contraire, c’est justement grâce à cette virgule, que Franck Qyeyraud a ôtée entre les deux mots — Mémoire et Silence — qu’une petite étincelle s’allume, faisant brûler la mèche jusqu’à l’explosion bénéfique de la Vérité.
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L’oro di Napoli, 1950

Car si dans le Strapontin n 11 j’avais suspendu le voyage dans mon au-delà (ou Enfer) familial, en déclarant que le Silence est d’or, dans le numéro successif j’avais tout de suite après décidé de me rendre à Naples, lieu par excellence d’une Mémoire qui t’attend au passage…
Oui, le silence est d’or. Tandis que « L’or de Naples » est le titre d’un des livres les plus connus sur Naples (et ses tics et ses trucs), d’où Vittorio De Sica avait tiré, juste en 1950, un film où déjà figuraient, à côté des vedettes renommées comme Totö, Eduardo et De Sica même, de jeunes fleurs comme Sofia Loren ou la Romaine Silvana Mangano…
Et voilà le point sensible. Raconter Naples c’est impossible. Et même essayer d’en faire comprendre, par des traits juste esquissés, la véritable personnalité ce serait une entreprise qui demanderait le temps d’une vie. Chacun de nous, bien sûr, en venant en contact avec un Napolitain ou descendant dans les rues de Naples à bord d’une ancienne « carrozzella », pourrait tomber dans le spleen stendhalien… se dire que finalement, ayant tout vu, on peut mourir sans regrets ni remords.
Car « voir Naples et mourir » veut exactement dire cela : « tu ne peux pas te passer de Naples et de son or ! » « Qu’attends-tu donc ? Pourquoi ne t’y es-tu pas encore rendu ? » « Car après il te suffira de voir — ou plutôt de respirer cette merveille, ne faisant qu’un avec la mer et ses odeurs fortes — pour t’en emparer. Elle est là. Elle n’attend que de toi. Une belle chimère (la même que Toby, l’oncle de Tristram Shandy aimait chevaucher), une chimère pourtant à ta portée. Tu peux la savourer comme une pizza, un supplì, un baba… Ensuite, lorsqu’avec Naples tu auras exaucé ton plus ambitieux désir, tu peux mourir content ! »
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L’oro di Napoli (1950), une scène avec Totò

Parfois, je reste étonné et même choqué par les circonstances qui ont rendu possible mon transfert personnel et familial à Paris, tandis qu’il y a cent ans pile mes grands-parents de Naples laissaient leur patrie en échange de Rome sans verser trop de larmes, possèdes d’un enthousiasme naïf un peux semblable au mien.
Ces circonstances me paraissent encore plus incroyables si je considère que maintenant je suis en train d’écrire en français en m’adressant à une petite ou vaste communauté francophone et que je parle de l’Italie… pas seulement pour en célébrer, comme un disque cassé, les incontournables trésors, mais pour exploiter une réflexion commune…
Même Carlo Goldoni, lorsqu’il a écrit ses Mémoires, n’a pas eu, je pense, une illusion pareille.  Car la vie d’un immigré n’intéresse à personne (ni en France ni en Italie d’ailleurs), ainsi que les phases de son intégration (linéaire ou difficile). En même temps, chacun de nous a besoin de ses certitudes. Et personne ne peut aimer qu’on lui bouleverse des points de vue, des expériences ou des visions cristallisées une fois pour toutes, comme disait le même Stendhal à propos de l’amour…
Et moi même je n’aime pas déstabiliser le château de cartes qu’au long d’un travail de patience j’ai amoureusement bâti. Je ne pourrais jamais séparer de mon amour sincère envers Naples l’amour que ma grand-mère Agata suscite en moi par la seule évocation de son prénom.
Et je ne cache pas non plus mon emportement immédiat vers une chanson comme ‘O surdato ‘nnammurato (Le soldat amoureux), interprétée par Anna Magnani :

Ô vie de ma vie même
Ô cœur de mon cœur même
Tu as été mon amour premier
Le premier et le dernier, tu seras
Pour moi !

Donc, dans mon idée ancestrale de Naples, tout comme dans le cliché, si j’ose dire, qu’en fait une entière littérature sur Naples (se synthétisant dans la phrase plusieurs fois répétée « lorsqu’on a vu Naples on peut bien mourir ») il y a la notion douloureuse d’une terrible déchirure, celle de l’abandon, de la séparation traumatique de la mère. Une mère, Naples, assez malchanceuse et surtout seule, incapable de retenir ses enfants que la détresse oblige à émigrer…
Je n’y vois rien de rhétorique, car je me suis pendant longtemps soustrait à certains chantages moraux… et que je considère l’émigration comme un choix de travail et de vie tout à fait libératoire et positif, même s’il n’y a pas la nécessité d’un tel changement. Mais effectivement autour de cette image de beauté et de faiblesse, de misère et noblesse, qu’on a collée à Naples par le biais de ses habitants se jouent beaucoup de malentendus qui ne doivent pas meurtrir nos élans amoureux, mais existent pourtant.
napoli NBCe que je suis en train de dire est très bien expliqué dans un essai de Raffaele La Capria (…) un des meilleurs écrivains italiens contemporains, lorsqu’il essaie de faire comprendre la différence entre la « napoletanità » et la « napoletaneria », deux mots presque intraduisibles, dont le premier désigne un caractère pour ainsi dire noble, authentique qu’on peut trouver dans les Napolitains meilleurs, de plus en plus rares, qui ont su assumer leur langue et culture comme un élément essentiel de leur identité et personnalité (La Capria ne cache pas que cette « napoletanità », au lieu qu’un atout positif se révèle au contraire comme une prison, une étiquette dont on ne peut jamais s’affranchir). Quant à la « napoletaneria », elle est une dégénération de la « napoletanità ».
Si je considère mes grands-parents, avec Eduardo, Raffaele La Capria ou Massimo Troisi comme des gens qui ont su accepter et aussi exploiter leur « napoletanità » dans la direction d’une ouverture, d’une évolution positive après la déchirure primordiale (et ses infinies dérives successives) , la « napoletaneria » s’affiche comme un phénomène massif qui s’est presque totalement emparé de la personnalité actuelle des Napolitains.
On dit d’ailleurs que les vrais Napolitains n’existent plus. Mais cela est banal, peut-être vrai, mais banal. Ce qui compte, la façon d’assumer sa propre identité de la part d’un Napolitain — qui n’a pas toujours la force ou les possibilités pour émigrer en se lançant dans le monde — est aujourd’hui fort conditionnée par la banalisation des éléments qui en constituent l’identité. Une misère sans noblesse, à côté d’une richesse obtenue de façon malhonnête et d’une petite bourgeoisie de plus en plus vulgaire.
J’exagère ? Il y a bien sûr les exceptions. Il est vrai que l’Histoire a été très dure avec Naples et si elle n’a pas su bien gérer ses trésors et ses diversités positives, personne de l’extérieur, en ayant les moyens, n’a pas essayé de forcer cet état des choses. Personne n’a aidé Naples à corriger ses tares héréditaires en sortant de son cul-de-sac.
riva (22) 180Plongés souvent dans un état de frustration sinon d’asphyxie, les Napolitains gardent pourtant, dans le fond, un formidable orgueil vis-à-vis de leur appartenance ainsi qu’une bien précise hiérarchie de valeurs « esthétiques ».
En 1971, jeune père encore à la recherche d’un travail stable, j’étais chargé, entre autres choses, de la direction des travaux concernant la construction de la villa de mon cousin Claudio (frère ainé de Maria Grazia) à Giulianova dans les Abruzzes, dont un professeur de l’université de Roma avait fait le dessin. Puisque l’œuvre, petite, était pourtant très compliquée à cause d’un emploi très sophistiqué du ciment armé, je faisais très souvent l’aller-retour entre Rome et Pescara, avant de me rendre dans la localité plus au nord, sur la côte Adriatique avec un pullman. Le voyage en train était interminable : cinq heures pour couvrir une distance d’à peu près 250 kilomètres. C’étaient mes premiers voyages en train et je tombais facilement dans l’impatience, que j’essayais de combattre en dormant ou me cassant la tête avec les mots croisés. Sans aucune logique apparente, je trouvais mes compartiments pleins comme des œufs ou vides comme des sépulcres. Une fois, ne trouvant pas de places ni de strapontins sur le couloir, j’ouvris péniblement les coulisses d’un compartiment fermé et je m’assis sur le divan de gauche.
spiaggia (27) 180Dans l’obscurité, je ne m’étais pas aperçu que l’homme énorme puait. Il occupait, tout seul, deux places abondantes. Des vagues de tous les odeurs possibles parcouraient l’habitacle en courant alterné, pour m’en rafraîchir constamment la mémoire, tandis que l’homme dormait.
Quand le clochard napolitain se réveilla, je ne pus pas me dérober à une conversation que son sommeil soudain interrompait sans préavis. Un colloque surréel, dans lequel ce rapatrié avec lettre d’expulsion essayait de me raconter sa vie, je crois. J’ai tout oublié, mais, probablement, il y eut entre nous quelques discussions, faisant déclencher de différents points de vue. Moi, jeune architecte aux toutes premières armes, j’étais complètement calé dans l’idéologie que toute ma génération partageait. J’étais d’ailleurs très orgueilleux de ma Fiat 500 d’occasion, couleur gris souris, qui m’attendait dans une rue secondaire près de la gare Termini. Comme je vous ai dit, le voyage était long, interminable. Je crois qu’au final ce pauvre Christ, âgé d’une cinquantaine d’années, qui avait essayé de rejoindre des amis près d’Hambourg pour y trouver une occupation quelconque, m’avait parlé d’une femme et d’une famille qui peut-être ne l’attendaient pas, à Naples. Ensuite, il avait voulu tout savoir de moi. Je lui racontai de mon mariage, de ce travail qui n’aurait pas eu de suite, de mes espoirs, tout en expliquant que, pour le moment, ma situation était très incertaine, lorsqu’il me demanda, à brûle-pourpoint, si j’avais une voiture. Oui, j’ai une Fiat 500 ! répondis-je. Ce fut pire qu’une provocation. Il se mit à hurler : mais vous êtes nul comme architecte ! Vous devez absolument vous acheter une voiture comme il faut !
Il était indigné vis-à-vis de la modestie de mes aspirations économiques… Peut-être avait-il raison ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 février 2014

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Voir Naples et mourir I/III (Le Strapontin n. 13)

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Alfredo, mon grand-père maternel, dans la seconde moitié de sa vie, à Rome, n’a jamais perdu son accent. Ayant vécu sa jeunesse napolitaine dans le quartier populaire de la Sanità, il y avait assimilé jusqu’aux plis les plus intimes une façon typique d’être au monde que si bien interprétait Eduardo De Filippo, un de ses possibles frères cadets quant à la ressemblance, tout à fait impressionnante.
Si je ferme les yeux et que je les rouvre au rythme d’une musique psychédélique, j’ai d’ailleurs l’impression qu’à leur place (à la place d’Alfredo ou d’Eduardo) s’installe de but en blanc la gueule de Pulcinella. Un masque noir affichant un énorme nez, une bouche ne cessant de parler, de raconter, de convaincre, de se justifier, de mimer le silence. Autour de cette apparition s’agite frénétiquement un abondant drap blanc, emprunté au confrère Pierrot, se terminant par un grand béret mou de la même couleur.

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Agata et Alfredo

Cet esprit intime de la langue napolitaine que j’ai assimilé de mon grand-père — m’introduisant presque sans transition dans le monde fabuleux et gigantesque de cette ville de sorcières et de fées — j’ai continué à l’apprendre de la voix d’Eduardo. Et de la voix de Peppino aussi, de Vittorio De Sica, ainsi que d’une série d’acteurs de cinéma ou comédiens de grande valeur, jusqu’à Massimo Troisi, que la radio et la télévision nous ont fait généreusement connaître, juste à temps avant que le spectacle sur le petit écran ne devienne vulgaire et insupportable pour sa violence objective. Avant le déluge de la corruption galopante et de l’installation chez nous de ce qu’on avait efficacement baptisé comme « hédonisme reaganien », Naples, tout comme Bologne et de nombreuses villes italiennes de moyenne dimension, était encore un endroit vivant et même frénétique où la vie même était un théâtre. Ou alors une chanson… Je reviendrai sur l’importance de la chanson napolitaine et sur certains personnages célèbres, à mon époque, comme Roberto Murolo ainsi que « La compagnia di canto popolare ». Je me borne à imaginer Alfredo, qui n’était pas un ténor, s’adressant à sa fiancée Agata, — douée par contre d’une belle voix et sensible aux œuvres de Puccini —, en train de lui chanter La vucchella… (La toute petite voix)

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Ma mère, avec ses amies Velelia et Licia dans un balcon de Naples

Juste une fois, se perdant dans la nuit de temps, mes parents nous emmenèrent à Naples chez une des sœurs d’Alfredo, avant de partir à Capri en plein hiver pour une escapade mémorable (à cause d’une vague inattendue de la hauteur de deux étages qui s’enroula autour de ma mère et moi avec la précise intention de punir notre témérité avec un bain complet de la tête aux pieds). Les souvenirs de cette première visite à Naples se fixent surtout sur un lustre liberty à la lumière très faible plongeant sur un lit (avec deux ou trois matelas) submergé par une triste couverture brodée.
Juste un frère de ma grand-mère avait habité Naples avec sa famille jusqu’à la Libération. Ensuite, la plupart de ces derniers parents maternels se transférèrent à Rome. D’ailleurs, les trois autres frères d’Agata, ainsi que ses neveux, quittèrent Naples par vagues successives, s’installant surtout à Rome, mais aussi à Turin, à Milan, à Modena, à Florence et Pise.

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Mes grands-parents de Naples, par le biais d’une lente et constante « dissémination » de leur langue intime — que leurs fils ont continué à pratiquer en dépit de leur citoyenneté romaine —, nous ont sans doute transmis l’esprit de cette culture unique, soit par leur accent soit par certaines expressions tout à fait originales et inattendues.
Ce passage insensible du relais était objectivement en concurrence avec les origines de mon père, partagées entre la Romagne de Zvanì et les Abruzzes de Mimì, ma grand-mère aux cheveux de jais. Avec le temps, grâce aux voyages de plus en plus fréquents en Romagne chez les parents de Cesena et Sogliano al Rubicone, qui échangeaient notre penchant affectif avec des visites à Rome aussi chaleureuses et fréquentes que les nôtres, nous ont fait enfin croire que cette racine plus « nordique » (correspondant d’ailleurs au nom de famille) fût dominante. Ou alors, on essayait de plaisanter sur ce mélange entre le sang de Romagne et celui de Naples instaurant une sorte de parité. Car en plus la Romagne représente effectivement le « sud » dans le nord de l’Italie au-delà des Apennins et qu’une certaine « folie » dans la joie de vivre se retrouve pareille dans ces deux réalités (Bologne est d’ailleurs considérée comme une ville de Romagne plutôt que de l’Émilie). La générosité des gens de Romagne est proverbiale, ainsi qu’un penchant des Napolitains pour les actions extrêmes, aussi généreuses qu’héroïques. Si Bologne a réussi toute seule à chasser les Autrichiens de Radetsky le 8 août 1848 ; Naples a trouvé la force elle aussi de chasser les occupants (sans attendre l’arrivée des Anglo-américains) dans les glorieuses quatre journées du 27 au 30 septembre 1943.
Je viens de dire, dans mon précédent billet, que ce qui me caractérise est la peur, régnant en souveraine dans mon esprit ; donc personne ne pourra même pas imaginer que je vante ici mes doubles origines — la romagnole et la napolitaine — pour introduire sournoisement une idée opposée. Cela ne m’empêche pas d’être orgueilleux de mes origines et des hommes courageux et honnêtes qui ont fait la force et l’identité même de ces deux peuples qui ont peut-être quelque chose en commun.
Mais, revenons au « vrai sud » de l’Italie. Pendant le temps, j’ai ressenti en moi, jusque de mon enfance, un fort décalage entre cette moitié de l’arbre généalogique — qui faisait de moi, sans doute, un parfait Napolitain —, et ce manque d’une pleine connaissance de la ville de Naples. Je ne sais plus combien de fois je m’y suis rendu, rarement pour des raisons de travail ou d’études, toujours dans l’espoir de m’y caler, toutes les fois en me souvenant de l’expression « voir Naples et mourir »… J’y suis allé en train, en voiture, comme passager ou comme guide moi même… Naples m’a toujours enthousiasmé, intrigué, me laissant entrevoir quelque chose de mystérieux que d’ailleurs m’appartenait déjà en avance. Mais j’ai dû partir toujours avant que s’installent un lien plus profond, une réciprocité même trompeuse et illusoire. Au contraire de Bologne, qui a accepté mon amour tout en me demandant d’occuper de façon stable une place à elle dans mon cœur, le rapport fugitif avec Naples ressemble plutôt au coït interrompu, système diabolique de limitation des naissances prêché par les catholiques.

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Dans ce cadre, je n’aurais pas eu l’occasion de connaître Naples comme enfin je la connais — à défaut des restes de la famille napolitaine que ma mère n’eut pas l’occasion de nous faire connaître, ce que je regrette en ayant plus tard connu quelques membres très agréables — s’il n’y avait pas eu ma « zia » Lellina, une des sœurs aînées de mon père, dont le mari, « zio » Giorgio, avait installé à Naples, dans le quartier populaire de Santa Lucia, tout près de sa pharmacie, un laboratoire de médicaments pour les yeux, à base de cortisone qui lui apporta une fortune.

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Je raconterai, dans les prochains jours, la fin d’année 1955 que ma famille passa à Naples, invitée par la « zia » Lellina… Car maintenant… Je vous demande de me suivre un moment dans mon garage-hangar, à la recherche d’un truc différent, que j’appellerais le « contrestrapontin ». De quoi parlé-je ? D’un système pour « sauter » le temps. Car je dois maintenant parcourir les mêmes distances, entre Rome et Naples, tout en tenant compte de nouvelles œuvres réalisées, par exemple les autoroutes, largement inexistantes en 1955 et déjà vieilles en 1969… Ah, oui, je l’ai trouvé. Il ne me fallait qu’un « prétexte », une espèce de « time out », comme il arrive dans le basket, je crois (je ne suis pas du tout sportif).
Je dois forcément revenir à la « peur courageuse » des jours passés, qui est aussi l’attitude typique de Pulcinella. Il sourit, rit carrément, chuchote, bavarde, jusqu’à emmerder son interlocuteur (qui pourrait être son juge ou son bourreau), tandis que les yeux, tout en bougeant de façon imperceptible derrière le masque en cuir noir, restent sérieux…
Donc, en des jours assez similaires à ceux-ci, où j’étais pareillement plongé dans un défi supérieur à mes forces — et que je devenais de plus en plus proie de sentiments d’égarement jusqu’à la peur (je dirais maintenant illogique) d’une mort subite m’attendant au coin —, je reçus un appel téléphonique interurbain de Maria Grazia.
(Je me permets ici, pour le moment, de sauter toute explication servant à justifier la présence stable à Naples de cette cousine — troisième enfant de « zia » Lellina et « zio » Giorgio —, car cela sera mieux révélé après.)

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On était entre fin août et début septembre. J’étais marié de très peu. Comme il arrivait très souvent dans mon entourage d’étudiants irresponsables, ma femme était enceinte de six mois. C’était évidemment un moment délicat pour sa grossesse, que d’ailleurs un ami médecin protégeait soigneusement, en me donnant des ordres de prudence même excessive que je suivais scrupuleusement. Un petit doute demeurait sur la bonté d’une escapade en barque dans le golfe de Naples. Ma femme était d’abord résolument contraire.
Quant à moi, par une accélération exponentielle des devoirs sous forme d’obstacles, je me trouvais obligé de dépasser les fentes étroites de plusieurs Fourches Caudines. Comme mon grand père Zvanì qui, enfant de neuf ans, avait imploré sa mère de lui laisser terminer ses études primaires, à la veille de mon mariage j’avais fait le même avec la mienne, veuve bouleversée, mais solide. Je lui avais promis de me libérer dans l’année 1969 de mes derniers cinq examens, avant de trouver un travail quelconque. On était d’accord que cela devait se vérifier au moment de l’arrivée du premier petit-fils. (Alors, on ne pouvait pas encore connaître le sexe du futur bambin, mais tout le monde le savait : s’il avait été mâle, il aurait assumé le prénom de mon père.)
C’était la période où je me déplaçais de façon pendulaire — avec le scooter « Ciao » dont j’étais copropriétaire avec mon frère — depuis le minuscule appartement du quartier Salario jusqu’à l’atelier de Campo de’ Fiori, où je préparais mes pénibles montagnes de dessins techniques, ou alors je répétais mes exposés avec mes camarades.
À ce temps-là, la sollicitation continue de mon cerveau ne faisait qu’un avec un effort de la vue, auquel évidemment je n’étais pas habitué. Tout cela m’avait épuisé en me rendant triste, jusqu’au pessimisme noir.

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Vous ne pouvez pas imaginer comment Rome en ces jours-là pouvait m’apparaître triste, pénible et même sombre ! Tandis que Naples s’affichait en pleine lumière, comme une belle femme bronzée sortant de l’eau.
Vous pouvez bien imaginer, au contraire, quel pouvoir exerçait sur moi l’idée que « Fairwinds » nous attendait, avec Maria Grazia et Valentino, près de l’embarcadère à deux pas de la gare de Mergellina ! Cette barque à voile moyenne était même capable de traverser la Méditerranée, bien sûr dans des conditions favorables… On aurait fait le tour de Capri, pointé depuis sur Ischia, cherché les eaux limpides de Procida… une île à laquelle j’étais particulièrement et douloureusement affectionné…
Je me mis à genoux devant ma femme : « Je t’en supplie ! »

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Après une longue insistance, elle donna son accord. La Fiat 850 était encore en bonne forme, qu’après mon mariage partageaient mon frère et ma sœur. Mon frère et moi, nous nous alternâmes au volant tous les cent kilomètres. L’autoroute était plutôt moche et le voyage en voiture demandait plus de temps que le train. Mais là, le strapontin était plus confortable. La parenthèse bleu marin fut à la hauteur de nos désirs de la veille. La mer de Procida, du point de vue de la barque, fut beaucoup moins hostile que six ans auparavant, quand j’hésitais à dépasser la ligne de sécurité. L’enfant attendu arriva ponctuel à son premier rendez-vous, un peu hurlant, mais en bonne santé. Le jour même de sa naissance, un lycée de Rome répondit à ma demande en m’offrant un poste de remplaçant en dessin et histoire de l’art pendant une année.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1 février 2014

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Le silence est d’or (Le Strapontin n. 12)

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Je profite de votre bienveillance, mes chers lecteurs, pour observer avec vous une reproduction en NB — hélas très mauvaise —, d’un tableau que la Mairie de Cesena m’avait racheté en 1973. Je ne sais pas si le tableau est encore accroché à quelques murs à l’étage noble de cet ancien palais qui héberge, sous les arcades au rez-de-chaussée, la stèle érigée à la mémoire de mon grand-père Zvanì.
Je ne sais pas surtout, si ce tableau existe encore, ni surtout qu’il en est de ses pigments très délicats, qu’avec le temps une lumière excessive aurait pu faire disparaître.
Je peux vous dire que les couleurs dominantes de ce tableau étaient, à l’origine, les mêmes que d’habitudes en cette période-là : le rouge se mutant en rose, le bleu se pulvérisant dans un azur céleste et le blanc. Le blanc de la chemise du condamné et aussi le blanc du visage sillonné par les rides profondes de l’effroi.
Je pourrais bien essayer, par les puissants moyens de la technologie numérique, faire ressusciter une image ressemblante. Mais, je ne veux pas le faire. Car je trouve qu’en fin de compte ce qui reste dans la pellicule et dans les pixels exprime bien mon état d’esprit que j’avais en le faisant à cette époque désormais révolue : une sincère et même courageuse défense du sentiment de la peur.
Je vois dans la peur une émotion très rationnelle, qui peut nous amener au désespoir et à l’absence de lucidité, voire à l’abandon de toute maîtrise de nous-mêmes et de notre corps ; un état pénible, justifié par les circonstances, qui nous autoriserait jusqu’à déléguer notre destin et notre raison.

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C’est cela qui arrive évidemment à celui qui n’a plus qu’une décharge de balles à s’attendre. Fiodor Dostoïevski ne mourut pas le jour prévu pour son exécution. Il fut sauvé à la dernière minute, quitte à voir ses cheveux changés de noir à blanc le temps d’un instant.
Ensuite, il a eu la chance (et l’obligation) d’écrire la plupart de ses chefs-d’œuvre. Mais, combien de fois se sera-t-il interrogé sur la séquence des événements de cette aube cruciale ? Est-ce que vraiment celui qui amène la dépêche qui nous sauve doit faire une course à bout de souffle pour arrêter le peloton avec les fusils pointés ? N’est-ce pas, au contraire, une comparution déjà prévue, connue en avance, sinon par les soldats, du moins par le capitaine chargé de donner l’ordre ?
Dans le tableau dont je me souviens, au-delà du muret un peu baroque qui descend sur la gauche, il y avait la mer. La mer paisible et indifférente d’une île méditerranéenne. Cela pour marquer la solitude de l’homme qui enfin décide d’enlever les bras et de regarder la mort dans sa gueule. La mort qu’il a devant lui parlera, peu importe si sa façon de s’exprimer est abrupte et banale. Il ne s’attend rien des gens du village qu’on imagine accroché derrière le muret. Il a longtemps imaginé, pendant la nuit, que cette population lâche et indifférente finira, plus tard, pour parler de lui, pour se plaindre et même se désespérer pour cette mort héroïque…

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Combien de fois chacun de nous meurt-il, au cours de sa vie ? Plusieurs fois, je pense, cela dépend aussi des circonstances, si l’on a affaire avec une mort physique ou alors avec une mort psychologique…
Mais, est-ce que ce sujet peut intéresser quelqu’un ?
En fin de compte, mon personnage au visage gravé par une véritable toile d’araignée pourrait bien sortir du tableau et se sauver sur un fil. Il aurait en ce cas un visage sérieux, mais moins dramatique, avant d’incarner d’autres personnages condamnés à des peines moins terribles. Dans cette image manque d’ailleurs l’éclair nuageux des explosions, ainsi que le sang, prouvant — dans le fameux tableau de Goya comme dans celui de Manet — la conséquence des actions comme dans un film au ralenti. Si l’homme au pantalon jaune tombe dans un instant, mêlant son corps et son sang au monticule de corps sans forme l’attendant à ses pieds, ce n’est pas dit que la chemise blanche de mon héros aille se salir de rouge.

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Car en fait ce que je voulais représenter, ce n’était pas la mort, mais la peur de la mort.
Un sentiment dont je n’ai jamais eu honte, que néanmoins j’essaie de maîtriser, de contraster, en le reléguant dans un coin éloigné de ma poche.
Un état de l’âme et de l’esprit qui se situe souvent sur une espèce de frontière entre tout ce que nous font voir la volonté et le désir et ce que nous montre de façon simple la vie même, avec ses petites menaces et ses possibles cauchemars.
Je ne me sépare jamais de cette compagne aux yeux cernés et inflexibles. Elle m’aidera à tremper mes illusions de puissance et de gloire quand j’avance comme une voile poussée par le vent favorable. Elle m’aidera à éviter de regarder la mort fixement, à sauter l’obstacle, pour regarder derrière elle s’il y a quelque chose que la mort n’a pas vu.

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Mon grand-père de Romagne était un homme courageux. Il a brûlé son cerveau dans une activité politique et intellectuelle frénétique. Il n’a pas hésité à se charger de risques, même dans les dernières années de sa vie. Pourtant, il était frileux, toujours inquiet pour sa santé. Probablement en raison de la disparition précoce de son père Raffaele, arrivée quand il n’avait que neuf ans.
Mon père aussi a su toujours lutter, sans jamais s’abattre ni pourtant accepter des compromis. Mais, il était le même que son père : frileux, prudent, affectionné à certains médicaments « toccasana ». Probablement, en conséquence de la disparition du père Zvanì, arrivée au bout d’un véritable calvaire.
Bien sûr — pour ma génération qui ne pouvait pas encore bénéficier, surtout dans les vingt premières années, d’une machine de la santé efficace et organisée comme celle d’aujourd’hui —, les coups de théâtre des morts se suivant les unes après les autres par un rythme soutenu (dans des familles souvent très nombreuses), créaient une base solide pour une inébranlable incertitude.
Mon père mourut quand j’avais vingt-deux ans.
Pourtant ce ne fut pas ce manque, ressenti comme insupportable pendant des années, la véritable cause de mon alignement sur le style paternel. Au contraire, paradoxalement, au moment où la famille se brisait pour la perte de son indispensable pivot, j’ai retrouvé mes forces, mon courage.
Oui, d’accord, lorsque quelqu’un vous dit « Bon courage ! », c’est là le moment où les jambes vacillent et qu’une irrésistible envie de lâcher prise se déclenche.
Mais mon courage, assaisonné avec la peur, enchevêtré même avec la peur, m’a donné toujours la force de repartir, en surmontant humblement et presque sournoisement les difficultés se présentant parfois comme insoutenables.
J’ai une façon peureuse d’avoir courage.

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Mon grand-père Napolitain, dont je veux bientôt vous parler — m’éloignant pendant le temps d’une escapade de ce quartier « umbertino » évocateur de déceptions historiques en chaîne — avait une façon d’affronter la peur de la mort tout à fait particulière. On dirait qu’il essayait de s’en moquer. Toutes les fois qu’il entendait la nouvelle de la disparition de quelqu’un de ses amis mathématiciens, il disait invariablement : « Jésus ! Jésus ! Il était si jeune… » Même si le défunt concerné avait au moment du départ deux ou trois ans moins que lui et qu’il s’acheminait vers les quatre-vingt-dix… Je n’oublierai jamais l’expression de son visage — ô combien différent vis-à-vis de celui de mon condamné ! Je crois que cette expression a laissé une trace formidable en moi, donnant de la substance à mon instinctif savoir-faire avec la peur : « le silence est d’or ! » disait-il, immanquablement.

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J’espère faire bientôt un portrait assez fidèle de mon oncle Edoardo, Dodo en famille. Je me souviens maintenant d’un épisode qui s’adapte aux considérations que je suis en train d’exploiter. Presque un mois avant de mourir Dodo m’avait convoqué dans son appartement au septième étage, où, grâce aux règles de fer de sa femme Antonia, régnait un parfait ordre bibliothécaire. J’étais en cette période — 1988 — le neveu plus à la portée de sa main, pas du tout le préféré, bien sûr. En fait, n’ayant pas eu d’enfants, il était très affectionné à tous les trois. Peut-être m’avait-il appelé parce que j’écrivais et que j’avais une particulière affection pour les souvenirs de famille. Ou alors, il n’avait pas trop de choix. Je le trouvai assis sur son fauteuil, où il préférait passer la nuit aussi, confiant ainsi de mieux affronter ou subir ses cauchemars. Je l’aidai à se lever et nous fîmes bras dessus bras dessous les trois-quatre pas en tout séparant le fauteuil d’un anonyme divan beige. Au cours de cette traversée, il me dit : « la peur ! Ce que cela peut être la peur ! »
Évidemment je ne pouvais rien dire, sauf le regarder avec mon œil le plus affectueux. Je me souviens maintenant que, grâce au soutien de mon bras, il voulut allonger un peu le parcours, frôlant le petit bureau mis de travers et s’approchant des rideaux ouverts sur la baie vitrée qui me sembla noire.
« On vient au monde, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! » dit-il.
Dieu seul le sait, combien de choses il a faites, dont une partie considérable amenée à un terme positif et avantageux pour la société, qu’il aimait énormément, parfois en cachette, sous une apparence de personnage malencontreux et agacé.
Dieu seul le sait ce qu’il aurait désiré intimement de faire. Moi, j’en connais quelque chose.
Une fois assis sur le divan beige, mon oncle, sans cacher l’effort que cela lui coûtait, m’indiqua les deux premières portes de la bibliothèque d’en face. Il appela aussi sa femme et fut alors décidé que c’était à moi la responsabilité de garder ses « papiers » qu’il y avait diligemment installés.

mamma e figlio 180Ma mère était le courage personnifié. Mais c’était toujours le courage de la vie, le courage aussi de soigner les malades et d’habiller les morts. Elle aussi a eu peur. Une façon courageuse d’avoir peur.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 30 janvier 2014

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ti_006_Je peux me souvenir III/III (Testament immoral III/III)

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Je peux me souvenir III/III
(Giovanni Merloni, Testament immoral III/III, Manni 2006)

13.
Ce fut un coup bas
(à juste neuf ans),
lorsqu’on déménagea
de la maison vieille
à la maison neuve
tandis que sur le camion
on avait hissé la commode
le buffet, la toilette,
le miroir noir
l’encadrement voltigeant
le service de Ginori
les œuvres de Leopardi
et que notre regard
ondoyait, troublé
du boulevard partant
(pas trop saluant)
au boulevard accueillant
(pas vraiment rassurant).
Ce fut un choc envoûtant,
tout ce blanc éblouissant
des escaliers et des portes,
cette boue
sur les sandales,
ce changement
de but en blanc
de petits lords
à gamins de rues.
14.
Il y eut d’emblée
l’émerveillement
pour ces paroles aiguës
portées par le vent
pour ces voix désagréables
affectées, impitoyables
(pas vraiment agressives)
corrompues et rompues
(même si encore blanches)
déjà vieilles et fatiguées.
D’abord,
je ne comprenais pas
(je n’osais pas le demander)
ce que veut dire « ta gueule »
et même « va te faire foutre »
« Vas-y et reste là
et prie Dieu
qu’il t’y envoie ! »
Et j’avalais
les malédictions,
les rengaines obscènes
entre escaliers et terrains
vagues,
ainsi que la condamnation,
petit garçon,
au rôle d’arrière.
Mais, j’appris vite la leçon
en devenant Gascon
rêche et insolent
avec la jeune fille
innocente.

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15.
Le temps d’un long instant
en grandissant
(toujours courant)
je me concentrai
sur toute sorte de ballon
comme unique fixation.
Mais, assez tôt,
tout le fou contexte
de foot
(et de tout le reste)
ne devint qu’un ingrédient
tout à fait indifférent.
Je m’engageai à lorgner
toutes les femmes du quartier ;
essayant de deviner
(sans jamais le demander)
où allaient-ils finir
ce masculin courir
(et ce féminin s’enfuir).
« On le fait sans le dire »,
chantait Milly la fatale,
accrochée au réverbère
des Variétés Le Phénix.
« Non, on le dit sans le faire »
ricanait tante Augusta
de son air
faussement grossier
de flibustier :
« Il y en a plusieurs variétés
d’amourettes et d’amours
pour tous les âges !
Ceux qui aiment
se scandaliser
peuvent bien le faire. Mais
ce n’est pas du tout fatal
que cela doive finir mal ! »
16.
Mes envies les plus rares
je pourrais les peindre
au pinceau sec
(ou mouillé
dans l’encre rouge et bleu)
au pinceau affolé,
sauvage, primitif
qui en fait de toutes
les couleurs.
Je finirai pour révéler
la folie contrôlée
des pieds nus
sur le marbre froid
tandis qu’Ariane
se déshabillait
jusque-là, là seulement
avant de jeter
le minuscule tablier
contre l’œil de la serrure.

003_guadino 18017.
Après les feux
de l’adolescence,
j’essayai de feindre
une sobre existence
(sans taper sur les pieds),
mais, une fois dépassés
les temps durs
(sans défoncer les murs),
j’ai contracté la démence
pour la féminine absence.
Jeune angoissé,
hors de thème, j’ai osé
de petites poésies insensées
soutenues
par un petit son caché,
des petits vers
hasardés et incompris
collés
comme des crottes de nez
au sommier.
Il n’y a rien à faire
Je suis un parfait incapable
ou plutôt un enfant maladroit
ayant le penchant
pour les cycles
d’humeur changeant
sans crachement de sang ;
j’ai aussi un penchant
pour les causes perdues,
les saisons moyennes,
la vie en ville,
les fantaisies,
les longues cours
sans vraiment espérer.
À quoi bon se souvenir
que ce gauche de guerrier
savait (très bien) parler ?
18.
Je connaissais un petit truc
pour remplir
le papier-toilette
de mots obsessionnels
bras dessus bras dessous,
mais je n’aimais pas révéler
au monde entier
comment faire à abîmer
une cloison avec la craie.
Est-ce que c’est moi
ce jeune homme (pâle, filiforme,
fané par ses passions)
qui s’en va en promenade
au long du quai
de son fleuve
tout en donnant
des coups de pied
dans le cul des feuilles ?
Oui, pourquoi pas ?
Je m’en souviens.
C’est moi, ce malintentionné
qui faufilait sa plume
(par un soin bizarre)
en sept bouteilles
de sept couleurs.

004_guadetto 180

19.
Quarante ans. Nous faisons
des dégâts et le monde
change complètement.
Il y a peu,
d’absorbant il n’y avait
qu’une pensée furibonde.
Le papier huilé tu ne la trouves pas
Même pas chez le charcutier
fini lui-même enveloppé
précuit et déjà mangé
au supermarché.
Même la plume
de monsieur Bic
se recroqueville comme
la jambe d’une fleur :
le crayon consommé
survivra à la disparition
d’une entière partie
d’encres sans vie.
Tout cela ne me sert plus
sur mes genoux abîmés
tandis que je frappe
(avec fougue)
sur les touches beiges
du ventre.
20.
Puisque de Rome je suis natif,
je n’oublie pas les autres fois
que j’ai vaincu la mort
(Gare à toi !) :
ce merveilleux
état de grâce,
la certitude provisoire
qu’on est sain et sauf,
sauf et sain ;
je n’oublie pas non plus
les autres fois
que j’ai pleuré, parce qu’elle…,
parce que moi…
Les autres fois
qu’un bruit sourd d’amour
m’a effondré le cœur.
Là-bas, je viens,
au milieu de départs illusoires,
d’arrivées sans pitié,
tandis que des interrupteurs
dans l’air brisent les nerfs,
coupent les os,
tout en faisant rebondir le sang
entre tête et cœur.
Je viens, tu vois, te chercher
toi aussi,
dernière écraseuse, égarée,
même plus que moi,
dans le lit gelé
de nos mots déplacés.
Je ne vois pas la honte,
maintenant,
d’avouer (avec en tête
le tricorne régulier)
que j’ai laissé
le travail apprécié
et l’affectueux quartier
pour l’amour d’une femme
coupée à moitié.

005_terrazzino 180

21.
Je n’aurais pas pu survivre
ni penser ou cheminer
à défaut des amis
que j’ai eus,
au-dedans (et en-dehors)
du Mamiani,
l’école où je n’ai rien
appris : les camarades,
les pizzas,
la grève pour les calorifères,
la géographie sans histoire,
la leçon d’italien
sans qu’il y eût rien de mystérieux
(Petrarca François
me sembla livresque ;
le Tasse fut mutilé
de son Amour tourmenté ;
quant à Foscolo
on lui avait éteint
son sépulcral teint).
De la vie
(tant bien que mal)
j’ai tout appris,
mais elle m’a rendu effronté
quand,
jeune remplaçant
au lycée Castelnuovo,
je n’ai pas du tout enseigné.
Voilà, la vidéo qui coule :
les élèves des deux genres,
les premières occupations,
les mégaphones
sans sons.
22.
J’ai eu confiance, j’ai voté
J’ai espéré, j’ai même appris
à parler en public,
tandis que le temps biblique
égrainait, petit à petit,
le parti, le syndicat,
le massacre d’état,
le corps mutilé
et la foule effrayée
(à chaque fois s’arrêtait
la jambe de pachyderme
de l’Italie descendue
en révolte).
Mais un destin privé
(honteux, hagard)
s’est frayé un dessin
(oh, pardon, un chemin)
dans la grande confusion
d’interminables voyages
à travers les gares
et les téléphones assourdis
par les annonces des trains
(en retard sous la plaque
numéro trois, quai Ouest).

Giovanni Merloni

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2013 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 janvier 2014

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ti_005_Je peux me souvenir II/III (Testament immoral III/II)

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001_severini l'aia 180

Gino Severini, Gemeente museum, La Haye

Je peux me souvenir II/III
(Giovanni Merloni, Testament immoral III/II, Manni 2006)

6.
Je sais par cœur les couleurs,
les dés et les murs pour faire
un château farfelu
ainsi qu’une maison détraquée
tachée d’encre bleue.
Je n’oublie pas les villes,
les maisons et les routes,
les poteaux électriques,
l’obscurité me séduisant
lorsque petit enfant,
emboîté et nabab,
je voyageais petit prince
dans la voiture du babbo.
Elles sont très vives, les odeurs
de la maison de la tante Maria
le couloir frais, la cave
en bas de l’escalier ;
dehors les grillons
au-dessous des étoiles
inoffensives de Romagne.
Ce n’est pas moins fatal
le souvenir des samedis
sous le toit parental
(le ciel aurait pu tomber,
tout le monde était là
autour de la table
ronde).
Plus jamais je ne reviendrai
à la saveur unique
des pâtes savoureuses
(soulagement
d’un estomac sautillant
et pleurnicheur
contraint, d’habitude
de refouler vers le fond
la vomissure affleurante
des pâtes réchauffées
du réfectoire).
Scrupuleux,
j’apprenais à engloutir
les boules de viande.
Jamais du monde
je ne pouvais m’autoriser
à lâcher, sur l’assiette,
le bouchon
de la bonne éducation
tandis que d’entières familles
ne vivent que de pain
et qu’il n’y a pas
d’autre solution
pour les garçons et les filles.
002_lido dei pini mimma romoli 7407.
On m’emmenait
(avec dévouement)
visiter les maisons
aseptiques, toutes en ordre
d’inaccessibles gens polis
capables de tout revêtir
de papier-peint,
jusqu’aux tiroirs.
Mais à chaque occasion,
je ressemblais à l’idiote
incapable de véritables projets,
paralysé et muet
(devant ce type délicat
qui ne faisait pas de dégâts)
(devant cet autre champion
qui était l’exception)
(tandis que ce tristounet
ne faisant que du charivari
allait devenir un Stradivari).
Ainsi disait-elle,
en pliant le doigt petit,
la femme incontestable
à son mari.
003_palais royal 1808.
Bruyamment, j’observais
l’exemple silencieux de mon père,
la rêverie chanteuse de ma mère
(toujours allègre jamais paresseuse)
lorsqu’elle donnait ses leçons
(pendant des heures et des heures)
d’italien et latin.
Ma mère
elle était au fond sérieuse
(que de pauvres gens
elle ne parlait,
jamais de misère)
tandis qu‘elle beurrait
du pain brûlé
et qu’elle nous arrangeait
de la belle manière
(à l’improviste, les chaussettes
étaient étroites,
les pantalons larges,
les cheveux rebelles).
Et vives les lumières allumées,
les serpentins accrochés,
les masques de carnaval
et qu’on plaisante, légers
dans le bal masqué
et tout beau jeu
ne dure que très peu
et (chut les enfants !)
le pape fait pipi ;
(je fus un follet rouge,
un cow-boy avec le pistolet
un Sioux avec la flèche).
004_macchina da scrivere 1809.
Dans mon horizon
épouvanté, il demeurait bien
le gâteau de châtaignes,
le beurre dans l’eau,
la maîtresse gentille,
la maîtresse méchante
et la Teresa
à la chevelure permanente,
romagnole ensanglantée
le souffle à la gorge
(à cause de la corvée crissante
d’emmener à plusieurs reprises
à Villa Borghèse
les trois fils de l’avocat
tout en sachant qu’elle sera
attendue sur le pré
par les prétentions exagérées
du soldat abruzzais
prénommé Fiancé).
Un beau jour arriva
(brun brun bruuuun)
la quinze, cinquante-trois, quatre-vingt-quatorze,
voiturette héroïque
qui brisa le rideau en peau d’âne
tout en illuminant
(par un seul feu)
la vue inhabituelle
du monde en fuite ;
je la revois, élégante,
en train de courir, tremblante,
ayant besoin
d’un coup de piston
et pourtant brillante
du pont à la source
de la ville flottante
au tourniquet sans pardon
vers la fourche.
005_dodo antonia cortina 18010.
Je reste la bouche ouverte,
encore à regarder
les pères et les oncles
qui ont vaincu
à voix basse la paix
tout en restant incrédules
vis-à-vis du miracle
de pouvoir finalement parler
librement aimer
se rouler dans l’herbe
sous les pins
hors des refuges alpins
de la Résistance.
Ici dedans je les ai renfermés,
comme autant
de bouquets de fleurs
ou précieuses marchandises,
les récits confus
de mes parents,
les mille péripéties
pour trouver l’huile
et le pain,
les rires nocturnes
dans le couvre-feu
comme si c’était un jeu
la guerre
(leur sacrifice
ne fut pas étalé,
leur bonheur
ne fut pas caché).
11.
Il est ici dedans
(quelque part
dans mon corps animal),
le même délire d’impuissance,
la même force
de survie
qui m’aide à supporter
la douleur de l’absence
des morts balayés
des vivants exilés
loin de moi
avec le chagrin pervers
pour tout cet univers
d’étoiles uniques et rares
qui n’en veulent pas
de moi.
006_separé NB 18012.
Je peux fouiller
dans ce pli crucial,
dans ce murmure lent, coupable
des grands, voltigeant,
mystérieux, autour du sujet
de l’amour.
« Ils sont des amants »,
riait ma mère
par des hennissements de lionne,
sans rien expliquer,
sans aucun scandale
pourtant.
Je la garde dans un écrin
mon idée héritée du destin :
un jeune père
(habillé en homme,
les poches remplies peut-être
de mouchoirs)
se lie à une jeune mère
(habillée en femme,
peut-être en tailleur) ;
la nature faufilée
dans chacun d’eux
fait le reste.
Je subissais
(hélas !) l’armistice
entre l’étrange vérité
des fauteuils fleuris de maman
et les photoromans
(ô attirail sauvage !)
des femmes de ménage.
J’aurais juré, parjuré,
que l’amour c’est un pré
sans ombre de péché,
ou alors c’est une poursuite
de tristes promenades
à l’orée de la nuit.
Sinon, c’est une parenthèse,
un nid de fraîches frondes,
le cilice d’un restaurant
froid et élégant.
Ô combien c’est difficile,
dès que l’on est assis,
de parler
et, en même temps,
de manger !
007_separé 2 NB 180

Giovanni Merloni

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2013 paris

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ti_004_Je peux me souvenir I/III (Testament immoral III/I)

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Mes chers lecteurs, comme vous avez vu, la publication du Testament immoral représente un contre-chant vis-à-vis du Strapontin, qui en profite pour marquer des brèves pauses. Le chapitre n. III qui suit (« Je peux me souvenir ») mériterait une lecture sans arrêt, en une seule fois. J’essaie pourtant de vous le proposer en trois parties (de vendredi à dimanche prochain) en fonction de la meilleure articulation possible de la narration et du rythme de lecture. Vous pourrez bien sûr relire l’entier chapitre avec la publication du troisième volet.

001_mi posso ricordare 180

Je peux me souvenir I/III
(Giovanni Merloni, Testament immoral III/I, Manni 2006)

1.
Dix-sept ans c’était mon âge
spécial ou normal. Dès lors
quarante ans se sont déjà déroulés,
exhalés, jouis, bien connus
inconnus, que je voudrais
vomir, cracher,
mais pas du tout régaler
à la poubelle.
Plutôt je les mets
dans un chiffonnier
au-dessous de mon lit.

2.
Quarante ans, quoi de plus
puis-je faire
de spécial ou de normal
pour réussir à éviter
de me faire pendre ?
Je serais fatigué ou ennuyé
de gouverner en souverain
dans une île exclue par les routes
sans salopes ni bigotes ;
épuisé de me barioler
à chaque exploration
à chaque exécution
à chaque procession.
J’en ai marre de feindre
de recruter,
d’entraîner,
d’embrigader
ces restes de galère
qui ne savent
même pas trébucher
qui jamais n’apprendront
à savoir se démêler
un-deux dans la vie.

3.
Si l’île s’effondre,
si ce gouffre
attendu et inévitable
engloutit toutes les boîtes,
les lettres, les dossiers,
les congés,
les bavardages du bar,
le parfum unique
de la belle Irène
si nonobstant cela
nous tous survivons
et moi aussi je survis
que pourrai-je faire ?
Comment pourrai-je éviter
à nouveau de me tromper ?

002_mi posso ricordare 1804.
J’essayerai de déménager,
d’émigrer,
de recommencer
sans rechercher
le juste milieu
la maîtrise ou l’harmonie
(d’ailleurs, personne ne s’attend à cela).
Je sortirai et jamais
je ne rentrerai.
Je m’habituerai
à défier la mort.
Hop-là !
Après le saut mortel,
jamais plus je ne renoncerai
à mes besoins cachés,
car je suis fait ainsi.
Je serai heureux de m’apercevoir
que j’ai oublié
cette étrange
obligation ancestrale
de prouver ou alors de renoncer
(c’est là mon
prendre ou lâcher) :
enthousiaste
et ressuscité à la vie
si je pourrai esquiver
la sombre condamnation
à me garder
sensible et  spécial,
tourmenté, mais original,
marginal, mais doué
frais, mais surgelé.
Jamais plus, jamais plus
un tel volume de jeu
en échange
d’une survie triste.
Fourmi ou géant
il n’y aura plus d’obstacle.
Ce sera désormais indifférent
que parler ou se taire ;
écrire ou effacer ;
inventer ou se souvenir.

003_mi posso ricordare 1805.
Je peux me souvenir
d’avoir été un acteur,
un fin diseur,
un book-maker,
un relieur,
un observateur aigu
ou alors un trompettiste,
un grenadier,
un contrebandier,
un voleur de drapeaux,
un facteur,
un jockey,
un buveur de vin,
un divin amateur,
un conquérant,
un personnage sage
doué de courage
un otage
de haut lignage, Titire
au-dessous du feuillage
et même Caravage.

Giovanni Merloni

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2013 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 janvier 2014

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Pizza, ricotta, Oreste, boum ! (Le Strapontin n. 11)

000_pizza ricotta 180

Inutile de vous dire que mon séjour à Rome, pour lequel j’avais prévu une halte rajeunissante de trois jours et trois nuits, a été une déception totale. D’abord le retour dans le quartier « umbertino » de piazza Fiume, avec ce pèlerinage dépourvu de sens dans un endroit que ma mémoire avait fourni d’un piédestal peut-être disproportionné…
Mais je vous raconte ce qui s’est passé par le menu.
Quand je suis arrivé à cet hôtel trônant dans la rue Calabria, le concierge m’a très bien accueilli. C’était un jeune homme sur la trentaine, désormais habitué au train-train de cette petite auberge qui se remplit et se vide en continuité de pullmans de touristes japonais, allemands, anglais, russes… Il aurait pu bien me dire, comme le personnage incarné par Gino Paoli :

Ils vont de bas en haut,
des couples toujours pareils
je ne les vois plus
même pas avec
mes lunettes

Mais, celui-ci n’avait même pas cette ironie, ce sens du drame de la vie. Dès le premier regard réciproque, j’ai compris que ce n’était pas la peine ni d’entamer une discussion sur les gens qui vont et viennent ni de lui expliquer ou de lui demander quoi que ce soit. D’ailleurs, il ne me disait rien et ne me voyait même pas lorsqu’il me donnait la clé de la deuxième chambre à gauche, au deuxième étage.
Rentrant dans la chambre, je fis le compte : j’habitais dans ces mêmes murs avec ma famille il y a soixante ans ! Tout me semblait différent : le couloir plus petit, la chambre plus grande. La fenêtre… En écartant le rideau occultant tout rayon de soleil, je dus constater que la fenêtre à double vitrage avait un poignet tout à fait différent… j’ouvris. L’ancien encadrement en pierre de taille avec le tout simple garde-corps abîmé n’avait pas changé, ainsi que les volets. J’eus un bref élan suicidaire : suis-je venu ici juste pour une fenêtre ?
Le soir, petit à petit, le courage est revenu. Je me suis glissé dans la rue au moment où les magasins et les boutiques fermaient. Angoissé par cette animation dépourvue de joie, je me faufilai dans la rue Sicilia, sur la gauche. Une rue tranquille et austère qui mène jusqu’à via Veneto comme une épée. J’avais faim, et la vue, sur la droite, du lycée où ma mère avait étudié ne me donna aucune émotion… Je m’arrêtai juste un instant à regarder la sortie secondaire de cette prestigieuse école. De là, chaque fois avec une expression différente, sortait Ambra. C’était il y a cinquante ans…
Une légère inquiétude s’empara de moi, avant de s’évanouir au fur et à mesure que l’idée d’une pause alimentaire prenait le dessus. Je traversais via Veneto ; ensuite, je passai à côté de l’Harry’s-bar ; enfin, j’embouchai la descente vers le centre et, quelques mètres après, je me décidai à entrer dans un petit restaurant sur la gauche.

002_piazza esedra 180

Quand je sortis, je fis une petite promenade jusqu’à la fontaine de piazza Esedra, puis, en revenant vers l’hôtel, je m’arrêtai devant l’ambassade américaine. D’un coup, je me souvins des manifestations pour le Vietnam et des

Yankees, go home !

…ou des nombreuses multiples occasions qui m’ont catapulté ici ou là dans ce quartier en fin de compte anonyme, triste, étranger. Un quartier qui n’a jamais eu la chaleur de Trastevere ou l’authenticité de Campo de’ Fiori. Ou peut-être, c’est justement ce manque de personnalité qui lui a donné la possibilité de s’adapter aux changements. En rentrant dans l’hôtel, je m’étais complètement rassuré. Il n’y avait rien à faire, je n’avais aucune tâche à exploiter. Ce quartier, de plus en plus rempli d’hôtels et de restaurants, aurait bien pu se transformer en un seul grand village ne se consacrant qu’aux gens de passage. Rien ne pouvait se coller à ces murs…
Je pensai pendant un instant à Paris et me demandai pourquoi là-bas, même dans les beaux quartiers, très aristocrates, bâtis à cheval des siècles XIX et XX, on ressent une identité qui nous parle ? Où est-il le secret d’une société ainsi vivante ? Ici, on dirait une Varsovie bombardée tout en laissant les palais debout, où tout le monde est parti. La petite euphorie collective dont je me souvenais s’est totalement volatilisée.
Il me semble de vivre dans la réalité ce que vit James Stewart dans le film « La vie est belle » de Franck Capra. Je me vois traverser avec James le cauchemar de frapper aux portes des gens qui font partie de ma propre vie et de ne rencontrer que des refus… « Je te fais voir ce qu’il arriverait dans ton village si tu n’étais pas né », avait dit ce personnage mystérieux — son Ange-Gardien — descendu sur terre pour le sauver. Et moi, j’ai vu les mêmes choses. À la place de mon ancienne maison, il y a maintenant un hôtel et tout le monde jurerait qu’il y a eu toujours un hôtel… Les rues sont peuplées de gens qui n’ont aucune mémoire de ce dont je me souviens…

001_roma 180

À quoi bon demander l’horaire ? Oui, c’était en fin d’après-midi. La bande des Bersaglieri faisait son apparition, en courant, au croisement de la rue Piave avec la rue XX septembre. Y a-t-il quelqu’un qui se souvienne de la joie de vivre ?
Le lendemain, je payai l’addition et quittai l’hôtel. Heureusement, ma valise avait deux roues et la promenade était assez brève pour atteindre la gare. J’attendis des heures dans un bar métallique placé dans le vide au-dessous du grand toit projeté vers l’avenir.
En cette situation, tout à fait pénible, j’appris la mort de José Saramago, l’écrivain auquel je me sentais alors particulièrement attaché. Peut-être, pour sa capacité de se prendre au sérieux sans en avoir l’air…
Le retour anticipé à Paris ce fut long et incommode. Entre Rome et Florence, je dus me contenter d’un strapontin. Entre Florence et Bologne, je dus partager mon compartiment avec une famille japonaise agitée. Entre Bologne et Milan, je dus attendre que les lasagnes que j’avais attaquées avec trop de voracité cessassent de me suffoquer.
Assis finalement dans le train de Paris-Gare de Lyon, je m’endormis.

002_fratellini 180

Un petit garçon en caleçons courts et bretelles s’approcha de moi. Il sautait continûment et n’arrêtait pas de parler. Avec lui, il y avait un autre garçon, plus petit, très maigre ainsi qu’une fille à l’air rêveur.
— Comment t’appelles-tu ?
Je ne pouvais pas répondre. Il me dit son nom, et celui des autres. Mais je ne voulais pas interrompre le rêve pour en prendre note. Je préférai l’oublier.
— Est-ce que tu peux nous accompagner ? Nous sommes seuls, notre mère ne nous donne pas la permission de sortir. Sauf s’il y a quelqu’un comme toi… un grand !
Dubitatif, je donnai mes deux mains au plus petit et à la fille, tandis que le petit Gian Burrasca sautillait devant nous. Avançant sur le trottoir de la rue Piave, ce dernier faisait le cicérone :
— Ici, sur la droite, il y a LA MADRE DI FAMIGLIA, vous avez besoin d’une paire de chaussettes ? En face, plus avant sur l’autre trottoir il y a CACCETTA, un magasin de chaussures… Dans cette traverse, au fond, il y a le barbier. Mon père et moi, avec mon frère, nous y venons assez rarement. Mais, cette enseigne qui roule comme une hélice c’est cool !
Par la sombre et triste rue Piave (moins triste que via Calabria, en vérité), nous débouchâmes enfin sur une rue plus large, lumineuse, juste un peu sinistre pour le sens de vide qu’elle émanait. Je n’avais pas noté la foule de gens désœuvrés accourant et s’accoudant aux rambardes. Je n’avais pas noté les rambardes non plus. Quand les deux trottoirs furent comblés de têtes et de bras en noir et blanc — qui sait pourquoi ? — j’entendis le silence et j’eus peur. Accoudé à ma portion minimale de parapet, les trois enfants serrés à mes jambes, je vis une figure surréelle, très élégante même si habillée de haillons colorés, avancer comme une marionnette, un bâton doré dans la main. À proprement dire, le bâton ne restait jamais dans une de ses mains, droite ou gauche, mais il passait de l’une à l’autre, toujours en suivant, dans l’air, des parcours nouveaux et inattendus.

007_il mago uovo 180

— Le mazziere ! hurla Gian Burrasca.
— Il dirige la bande, ajouta le frère
— … La bande militaire, précisa la sœur.
Quand la bande arriva, avec ses trombes, ses plats et ses tambours, une émotion violente me transperça, et je me réveillai.
C’étaient les lasagnes, que je n’avais pas digérées. Je regardai hors de la vitre. Je lus OULX. Le train s’approchait de la frontière française. Je pris le blouson en dessus de ma valise et je l’endossai comme une couverture. Essayant de ne pas glisser sur le siège vide à côté comme dans un lit, je m’efforçai de garder une position adaptée à cette digestion précaire. Petit à petit, la tachycardie s’apaisa et je pus m’adonner au souvenir de cette vision, très forte, du tambour-major qui dirige la bande comme un mécanicien guiderait son train. Ou comme Totò. Avec ce petit ondoiement de la tête et du corps…
À nouveau endormi, je crois, je me trouvai dans la même rue XX Septembre. Mais, il n’y avait plus de rambardes. La foule suivait de près le cortège des soldats. Les trois enfants voulaient absolument « rattraper la bande ». Nous courûmes alors pour rejoindre ce vacarme. Le mal à l’estomac disparu, je m’aperçus des larmes jaillissant de mes yeux avant de se lancer partout ! Tout était physique, enivrant, merveilleux, jusqu’au changement de la garde devant le Quirinale, que l’arrivée en course de Bersaglieri ne réussit pas à rendre moins triste.
Fatigué, comme si j’avais supporté une journée de lourd travail, je raccompagnai les enfants chez eux, dans un appartement au deuxième étage, via Calabria 17.

001_asilo bis 180

La mère souriante m’accueillit et m’invita à m’asseoir d’une façon péremptoire. Je ne pouvais me dérober. La petite radio allumée, tous les meubles appuyés aux murs pour créer un peu d’espace, je fus spectateur invisible (car personne ne s’occupait de moi) d’une petite fête de carnaval.
– « A carnevale ogni scherzo vale », riait la petite fille à l’air taquin
— « Au carnaval de la marquise, toute moquerie est admise », traduisait pour moi une très jolie vice-mère, s’apprêtant à lire, d’une voix impeccable, une fable aussi belle qu’impressionnante, la petite sirène de Hans Christian Andersen.

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— Pizza, ricotta, Oreste… boum ! (*) hurlèrent les douze ou treize enfants, tous ensemble, tandis que la vice-mère, une cousine de Romagne qui s’appelle Luisa, m’expliqua que cette expression est un peu l’équivalent de Girotondo

Tourne, tourne en rond
tombe le monde
tombe la terre
tout le monde
tombe à terre !

Les trois enfants, timides au commencement, prenaient déjà l’envol. Il y avait de très bons petits paninis avec le beurre et la pâte d’anchois, le chocolat chaud et… la crème avec une petite écorce de citron. En levant la tête, on pouvait se régaler à la vue des serpentins en guirlandes. Pourtant, le vacarme total ne manquait pas de poésie. Une multitude d’enfants entre les cinq et les dix ans se lançaient réciproquement de confettis et de serpentins dont apparemment on avait fait une provision inépuisable.

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La fête finie, la jeune fille, calée dans le fond d’un fauteuil, feuilletait un grand livre illustré, tandis que les deux mâles chuchotaient :
— Parmi les invitées, qui était-ce ta préférée ?
— Celle qui était Cendrillon, habillée en rose, dit l’enfant maigre. Et toi ?
— Moi je me suis fiancé avec la verte, Peter Pan, répondit le plus grassouillet.

005_carnevale_009 180Sur le quai de la gare de Lyon, en m’adressant vers la ligne 1 du métro, j’essayai de ranger mes émotions en désordre. Apparemment, Rome m’avait dit adieu, ou alors Rome s’était faufilée dans ma poche ou, plus intimement, dans ma gorge et mon estomac, décidée à me suivre, à partager mes expériences présentes et futures.

Quant à Paris, il m’accueillait avec sa frénésie concrète.

Giovanni Merloni

(*) Deux enfants se tiennent par la main les bras croisés, tout en cheminant en avant et scandant : « Pizza, ricotta, Oreste… ». Quand ils arrivent à « BOUM » il refont le même parcours à l’arrière, tout en scandant à nouveau la ritournelle.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 22 janvier 2014

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Entre chien et loup (Le Strapontin n. 10)

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(Au crépuscule, quand la nuit commence à tomber)

J’avais oublié de vous dire que dans mon voyage à rebours dans la mémoire j’ai cogné un soir, entre chien et loup, contre un objet que je ne pouvais voir, tellement il était fondu avec l’obscurité de la cour parisienne. Au-delà de cette porte cochère qui n’a pas changé depuis le XVIIe siècle, le désobligeant (ou cabriolet à une place) était encore là, garé sous le vieux marronnier dans l’attente qu’un quadrupède costaud le sorte avec sa précieuse charge d’idées et de projets dans les rues du quartier. Avait-il appartenu à une des protectrices de Jean de la Fontaine ? Était-ce le cabriolet à une place de la remise (*) de Calais, où traînait avec de confus projets d’amour Yorik, le protagoniste de l’incontournable Voyage sentimental à travers la France et l’Italie dont nous a fait cadeau  Laurence Sterne ? D’ailleurs, cet objet sans vie, abandonné depuis des siècles dans un obscur entrepôt de décors théâtraux, n’avait pas été ressuscité pour un film en costume, mais justement pour moi.

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Plus probablement, dans mes souvenirs flottants entre chien et loup, je ne m’étais pas aperçu que c’était la Giardinetta de mon père, qu’il avait abandonnée au bout du trottoir en descente, avant de se décider à chercher un mécanicien pour la remettre en marche. J’entrai sans difficulté dans le désobligeant et, puisque le siège était encombré de paquets pourris, je profitai de l’impeccable strapontin blanc. Blanc ? Oui, j’admets que c’est étrange, mais ce petit siège de réserve se détachait dans la nuit de lune pleine comme une fée souriante vêtue de rideaux transparents.

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Tandis que mes frères entraient et sortaient de la porte opposée, je me souvins très nettement de cet après-midi où l’on nous avait tirés en quatre épingles pour faire un tour en voiture avec le « babbo » et que cette petite aventure familiale avait échoué tristement. La Giardinetta ne donnait pas signe de vie. Et, tout simplement, sans le prix de consolation d’une glace ou d’une meringue avec la crème fouettée, nous rentrâmes déçus dans la maison sombre. Pourtant, cette immobilité — périodiquement dérangée par les petits sursauts que mon frère ou la sœur provoquaient — se figea de façon tellement agréable dans mon corps assis que je me sentis autorisé à sauter d’un souvenir à l’autre suivant un parcours, aussi hasardeux que prodigieux, que cette immobilité rendait paradoxalement possible.

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On sentait l’essence, mêlée au goudron du garage. La Mercedes blanche pouvait bien appartenir à quelques mafieux clandestins venant de cette mystérieuse porte en fer, toujours fermée, juste à la hauteur de la Giardinetta en panne, d’où sortaient des hommes de fatigue avec des sacs de charbon sur l’épaule. Pour moi, c’était un parfait désobligeant, un coin séparé tout à fait irremplaçable. Noblesse désoblige.

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Mon cousin Paolo Perrotti, psychanalyste au visage humain, aurait tout reconduit à la mère. Car elle, par le biais de sa rêverie, s’appuyant à sa mémoire fabuleuse ainsi qu’à son talent sans faille (lui permettant d’évoquer comme possibles des choses normalement impossibles), la mère peut allumer la mèche de la volonté. Il ne m’a jamais trouvé un rapport entre les rêveries de ma mère et ce strapontin au ressort parfaitement huilé dans l’ancienne désobligeante ou dans la Mercedes Benz blanche du garage endormi.

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Il ne m’avait pas expliqué non plus l’émotion qui se reproduisait quand je m’asseyais sur le muret du garde-corps, et que je me laissais ravir par la contemplation de ce qui se passait dans la rue : le fou en chaussettes noires qui endossait des slips rouges en dessus d’un redoutable collant noir ; les fils électriques faisant scintiller le trolley du « filobus » vert pâle montant en direction de piazza Fiume, après avoir frôlé de ses gommes épuisées via Veneto et via Boncompagni, ce lieu de rencontres forcées où j’avais plusieurs fois cueilli la joie unique, en rentrant tard avec mes parents distraits, de m’asseoir à côté de la vitre courante et de me consoler en chuchotant à moi-même une espèce de lamentation muette : mmmmmmuuuummmmmmuuuummmm ; le rudimental nettoyage de la rue au couchant ; le piano sur roues, plus triste que drôle, que mon père appelait orgue de Barbarie, d’où se déclenchait une musique assez rudimentaire : Ar-ri-ve-der-ci Roma…

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Je me souviens d’ailleurs de noms mystérieux, comme celui de LA MADRE DI FAMIGLIA  (un magasin de vêtements pour tous à via Piave) ou LE SORELLE ADAMOLI (via Salaria), ou l’enseigne ITALCABLE qui donnait un air de luxe sérieux à l’immeuble sombre d’en face, au coin de via Boncompagni. Et je note l’étrange coïncidence de la présence aujourd’hui — juste à l’angle de ce même édifice à l’enseigne changée — du cabinet du notaire qui curieusement m’assista en occasion de mon « retour », en 1984, dans le même appartement de coopérative où ma famille s’était transférée en 1954…
(Je parlerai bien sûr du traumatisme profond que ce nouveau déménagement provoqua en ma mère, obligée de se transférer chez sa sœur Augusta dans une maison très spartiate qui n’était pas la sienne ; et aussi mon personnel égarement de vivre, trente ans depuis, une deuxième fois l’installation dans cette même maison et ce même quartier où les fantômes du passé ne cessaient de voltiger.)

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Je crois avoir déjà parlé quelque part de ma passion pour les terrasses panoramiques ou aussi pour les balançoires suspendues juste au-dessus de l’écume de la mer, de cette soif d’infini où se cache toujours, probablement, le désir d’une rencontre… Tout en attendant l’arrivée d’un visage et d’une silhouette unique, d’un corps et d’une âme qui nous manque gravement, j’essaie de profiter du talent tout à fait rare dont ma mère m’a fait cadeau. Apprenti sorcier, j’essaie de l’imiter et surtout de ne pas me figer longuement dans une stérile contemplation de mon égarement.
Mon cousin prêchait aussi, avec une assurance contagieuse, la pensée mobile, indispensable pour s’en sortir des tours vicieux de la perte. Si mon père avait suivi ce conseil, en nous invitant à abandonner la Giardinetta à sa mort provisoire, nous aurait bien sûr offert une glace dans le jardin de Fassi près du Corso d’Italia, ou alors une pizza ou une « mozzarella en carrosse » dans le vaste local via Nizza qui sentait le feu de bois… Nous aurions sauté de joie, comme l’enfant du pauvre chômeur de « Voleurs de bicyclettes » : « papa, la mozzarella en carrosse ! »

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Donc, en empruntant librement les enseignements de mon cousin, je pourrais affirmer que si ma mère sans doute m’a transmis cette étrange attitude à mêler la réalité au rêve, sans renoncer aux bénéfices de la volonté, elle a été pour moi la quintessence de la pensée mobile. Mon père, plus silencieux et secret, m’a transmis en tout cas un certain esprit d’aventure et d’inconscience qu’en fin de compte son hypocondrie très humaine ne contredisait pas.

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C’est pour cela que j’aime les balcons et la vue d’en haut des rues animées, où j’ajoute facilement les souvenirs qu’on me raconte, dont cette image des pompiers qui rentrent un jour, par cette même fenêtre, dans notre appartement au deuxième étage, pour y éteindre un incendie, heureusement très circonscrit. Cette image physique d’hommes lourds et pourtant agiles qui osent marcher sur le cornichon m’enthousiasmait énormément. Quoi, mon point d’observation au sommet du mât du vaisseau, va-t-il se transformer en passage, en porte tournante du grand hôtel, en trappe pour le passage des biscuits aux amandes dans le cloître du couvent des sœurs de Sogliano al Rubicone ?
Je ne peux pas tout reconstruire, bien sûr, dans ce passé révolu daignant revenir à l’esprit de but en blanc, sans jamais me prévenir, au risque de me trouver le plus souvent dépourvu de plume ou de papier pour prendre note.

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Mais, il y a déjà des années qu’un projet bourdonne dans ma tête tiraillée. Maintenant, à la place de mon ancien appartement, un petit hôtel s’est installé. Son enseigne, « Albergo Priscilla », tout en évoquant les crânes ensevelis dans les catacombes homonymes, provoque en moi une petite hypothèse de transgression que j’hésite pourtant à concrétiser. Une chose banale, au fond. Il ne faut que téléphoner, ou écrire un mail : voyez, je voudrais d’abord savoir si vous avez des chambres au deuxième étage… Deuxième question : si vous occupez tout l’étage, je voudrais réserver une chambre du couloir à droite en sortant de l’ascenseur… Oui, une des chambres donnant sur la rue… Le bruit ? Peu importe, ce ne sera pas le même bruit qu’il y a… Mais, il me rappellera bien sûr quelque chose… Merci. Dernièrement, s’il vous plaît, c’est pour cette raison que je réserve en avance de trois mois… Je voudrais la deuxième chambre, juste au centre du couloir… Je suis né là-dedans, il y a très longtemps, à moins de cent mètres en ligne d’air du lieu précis de la brèche de Porte Pia… Saviez-vous qu’en cet endroit il n’y avait que des arbres, des fontaines ainsi que d’agréables promenades romantiques ?

Giovanni Merloni

(*) Robert : « Carrosse, voiture de remise : voiture de louage plus luxueuse que les fiacres « qui, au lieu de stationner sur les places, se tient sous les remises » (Littré).

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 21 janvier 2014

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La juste bataille (Le Strapontin n. 9)

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Mon ami de plume électronique a raison. La nostalgie, cela risque de devenir, comme il dit si bien « un luxe, sinon une luxation de la mémoire ».
En fait, la mémoire nostalgique se niche quelque part dans notre deuxième corps, celui qui se juge invisible et incorruptible, dans cette espèce d’antichambre ou salle d’attente (notre ombre) d’où les souvenirs, réorganisés en armée régulière, partiront tôt ou tard, à l’attaque de notre corps principal, tout à fait visible et corruptible.

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Giovanni Merloni, machine à écrire 1957

Ou alors ce seront des corps étrangers, des corps bien réels, appartenant à des gens indignés, à tort ou à raison, vis-à-vis de cette insistance de la précision des souvenirs et de leurs circonstances. Ce seront eux qui déclareront la guerre à ma mémoire.

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Comment pourrais-je, alors, avancer sans conséquence dans l’illusion de relier ma nostalgie à une réflexion universelle, à une prise de conscience collective ?
En fait, je risque de me faire mal en suivant la piste gelée et redoutable du « retour » sur le lieu du délit. La nostalgie est dangereuse comme toute insistance à traîner dans les terrains vagues de l’indécision et du doute.
Pour vivre (et être aimés), il faut savoir trancher. La sagesse a besoin de l’oubli. « Le soleil ni la mort… » Oui, regarder le passé fixement, mélancoliquement, c’est comme regarder le soleil et la mort.
Pourtant, si je le fais, si j’avance dans mes fouilles comme un archéologue survolté il y a bien sûr une raison qui va bien au-delà de moï, de mon insignifiant personnage.

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Je fouille à la recherche d’une identité cachée. D’abord, cela a affaire avec mon identité à moi. Je veux la découvrir moi-même, avant de subir par quelqu’un d’autre un portrait qui ne me ressemblerait pas…
Quand je m’étais rendu, essoufflé, au chevet de Monsieur de Montaigne, je voulais dire exactement cela. Mais, en cette rencontre que je n’oserai pas tenter à nouveau, je ne trouvais pas ce mot, « identité », qu’ensuite, en revenant, la queue entre les jambes, j’avais appelée « autobiographie », en m’attirant la perplexité de mes lecteurs.
En fait, même si je puise surtout dans ma mémoire personnelle, je n’ai aucune intention d’écrire une autobiographie. Une telle entreprise me conduirait d’abord à raconter ce qui n’est pas racontable. Ensuite, dans mes mains, le récit d’une vie contrariée ou heureuse risquerait de devenir la représentation objective et ennuyeuse d’une histoire répétitive et banale. Je me sentirais obligé à voir le protagoniste de mon récit comme les autres le voient, en partageant en définitive leurs jugements, leurs indifférences, leurs attachements tout à fait épidermiques.

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J’aime énormément Fernando Pessoa et j’aime aussi sa façon d’esquiver l’autobiographie en se dédoublant en plusieurs répliques. Moi, j’accepte le risque qu’on me considère un écrivain « nombriliste », voire autobiographique, dans la certitude que tout le monde finira pour comprendre que mon but est exactement le contraire : je mets au centre quelqu’un qui raconte à la première personne mille et une histoires dans lesquelles il s’est trouvé, pas toujours dans le rôle principal. De ces moments et passages de sa vie, vont inévitablement jaillir, au fur et à mesure, des personnages différents.
Oui, bien sûr, j’essaie de saisir le sens d’une vie principale, la mienne ; mais j’utilise le charisme de certains événements mémorables comme passepartout pour entrer dans la vie des autres. Et parmi ces « autres », je vois aussi, comme des étrangers, les nombreux « moi » dans lesquels je ne me reconnais pas. C’est pour cette raison que j’aime autant les digressions.

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Rome dans les Mura Aureliane (Google Earth)

Hier, en rouvrant les yeux sur les rails de la gare de l’Est au-dessus de la longue marquise grise, tandis que le TGV pour Strasbourg s’éloignait tristement avec sa charge d’hommes et de femmes affairés, ou contrariés, ou juste un peu fatigués, je me suis dit que ce quartier de Rome, désormais lointain, auquel j’avais longuement attaché un rôle peut être exagéré dans ma vie, ce n’était en fin de compte que le reflet d’une époque et de ses nécessités. Oui, le quartier Ludovisi avait été créé à la suite d’un acte irrévérencieux et brutal. Mais, à sa place, on ne pouvait pas considérer les constructions réalisées, avec les rues, les trottoirs, les réverbères comme des insultes à la civilisation humaine. D’ailleurs, on peut dire le même des énormes changements que Paris entre autres a subis dans la même période, cette fin du siècle XIX aussi frénétique que prodigieuse.

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Le premier Parlement du Royaume d’Italie à Palazzo Carignano, Turin

Pourtant, je me sentais complice de cette brèche, de cette espèce d’accouchement par césarienne qui faisait sortir des remparts l’immobilisme absolu d’une église état tout à fait archaïque et autoritaire pour laisser la place aux Bersaglieri…
En fait, cette brèche avait fait déclencher la première installation des nouveaux arrivés, d’abord autour de la porte Pia, ensuite tout au long de via XX Septembre…
D’ailleurs, il arrive toujours comme ça. Moi aussi, les deux premiers mois à Paris, je m’étais installé, avec ma fille, dans un deux-pièces à côté du Métro Goncourt. Le hasard avait choisi pour nous, car ensuite, nous avons appris à aimer ce quartier entre Xe et XIe arrondissement… Des endroits où ne manquent pas les signes de démolitions parfois brutales. Juste quelque philologue opiniâtre des anciens tracés peut reconnaître deux morceaux d’une même rue, coupée en deux par les nouveaux boulevards (comme il arrive, par exemple, à la rue de Malte, coupée par le boulevard Voltaire et l’avenue de la République ; ou à la rue Oberkampf, coupée par l’Avenue de la République et aussi par l’avenue Parmentier)…

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En redescendant la rue du faubourg Saint-Martin, j’ai dû ralentir le pas, car près du mur d’enceinte de l’ancien couvent des Récollets, maintenant habité par la Maison des Architectes, on avait organisé la distribution d’une soupe chaude à une multitude de gens sans moyens. D’un côté, j’ai partagé un sentiment positif, celui de la bonne volonté ou, si je dois chercher un mot plus approprié, de la charité. Mais, de l’autre, une peine lourde avec un sentiment d’impuissance s’est emparée de moi. Car, même cette ville que j’adore, cette ville raisonnable et généreuse, avec ses beaux trottoirs et rues et jardins et bistrots et enseignes, avec ses mille initiatives solidaires semble-t-elle, elle aussi, renfermée dans un cocon, tout comme cette autre vielle ville, pleine d’églises vouées à la charité, mais en fin de compte une ville inhospitalière dans ses remparts. J’ai eu plusieurs frissons en touchant presque physiquement le contraste invétéré entre ceux qui s’attachent à leur vie aussi modeste que privilégiée et ceux qui n’ont pas une vraie vie. Ne serait-il pas le cas pour qu’on ouvre une brèche dans le mur d’une telle incompréhension réciproque ?
En rentrant chez moi, je me suis dit que la destruction de l’ancien jardin et d’une partie de ses merveilles n’était que le mal mineur et qu’il fallait se positionner. D’abord sur la brèche. Car sans la brèche il n’y aurait pas eu la destruction. D’ailleurs, il n’y aurait pas eu non plus l’Histoire que nous avons connue, une Histoire pleine de contradictions, bien sûr, mais pleine aussi de vie et d’espoir.
Prenons comme seul exemple via Veneto, le centre de la « dolce vita » dont nous parle Fellini. Y aurait-il pu exister d’autres « via Veneto » en dehors de celle-ci ? Il suffit de se souvenir que via Veneto, dans les années cinquante et soixante, faisait de contre poids aux plus célèbres endroit du centre historique ? Y aurait-il eu Ennio Flaiano ou Marcello Mastroianni ou Vittorio Gassmann se promenant avec Annette Stroyberg — comme moi-même je les ai vus un soir — dans cette même « strada » ou passerelle si elle n’avait pas surgi, comme une splendide gemme, des fumées noires des arbres détruits (et des tableaux abîmés) du  plus beau jardin du monde ?

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Giuseppe Mazzini

Non, je n’oserai jamais contester la brèche qu’on ouvrit dans les anciens remparts à 10 heures du matin du 20 septembre 1870. Bien sûr, on sut profiter de la faiblesse de la France après Sedan ainsi que de la provisoire distraction de notre ennemie jurée, la redoutable Autriche. Cette annexion de Rome au Royaume d’Italie — âgé à cette date de juste neuf ans — n’avait rien à faire avec l’idée républicaine de 1949, dont on a parlé dans ce blog. Néanmoins, on réalisa une partie du projet politique de Giuseppe Mazzini ainsi que le rêve obstiné de Giuseppe Garibaldi :

Rome, ou alors la Mort !
O Roma o morte!

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Garibaldi dans une caricature, avant la conquête de Rome

Je ne peux pas négliger l’enthousiasme sincère ni l’héroïsme de milliers et milliers d’Italiens se collant à jamais à ce petit et même insignifiant trou. Et je suis redevable à cette minuscule butte de briques et de pierres d’où le général Cadorna incitait ses soldats, pour une raison privée aussi.

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— S’il n’y avait pas eu l’union de Rome à l’Italie, mon grand-père Zvanì ne serait pas descendu en 1900 dans cet endroit hanté par la confusion et le rêve pour y travailler comme journaliste politique ;

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Un des premiers ministères de l’Italie unie, installé dans la via XX Septembre

— Si Zvanì ne s’était pas installé dans le quartier de la via XX Septembre — qui célèbre justement le jour de la brèche tout en reliant la Porte Pia au Quirinale, siège du Président de la République —, il n’aurait pas rencontré, juste à côté de son habitation, cette femme aux cheveux de jais, belle et intelligente, prénommée Filomena et appelée Mimì :

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— S’il n’y avait pas eu, sous le ciel paresseux de Rome, cet amour extraordinaire et unique (comme le sont tous les grands amours), mon père Raffaele (appelé chez les parents et les amis Lello) n’aurait pas franchi le seuil de l’existence ;

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— S’il n’y avait pas eu cette nouvelle capitale — encore jeune, avec ses quarante-trois ans en 1913, mais déjà pleine de ministères dont celui de l’Instruction publique — mon grand-père maternel, Alfredo, n’aurait jamais monté de Naples avec son épouse Agata et ses deux premiers enfants, ma tante Marie et ma mère, née à Naples, mais déjà promise à sa future résidence, si l’on considère son prénom, Pia, de toute évidence emprunté à la porte de la brèche.
D’ailleurs, au-delà des circonstances qui ont fait dépendre mon destin particulier d’un événement historique précis, je vais me convaincre que le trou opéré pour unir Rome au reste du pays a été une des rares ruptures qu’on peut évaluer de façon équilibrée, sinon carrément et sincèrement enthousiaste. D’ailleurs, je ne fais qu’un avec ceux qui, malgré tout, aiment ce merveilleux pays qu’on appelle l’Italie.

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Roma, crue du Tibre de novembre 2004

Une fois acceptée ma propre naissance comme une des inévitables conséquences de cette positive rupture, je peux m’autoriser aussi, contre les multiples forces qui voudraient peut-être m’en empêcher, à poursuivre cette entreprise farfelue, mais pas du tout vaniteuse, de remettre debout, à ma façon, le Palais aussi abîmé que précieux de la Mémoire. Celle-ci sera, j’en suis certain, la juste bataille.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20 janvier 2014

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