Copier-coller (Le Strapontin n. 8)

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Lorsque mes parents se sont mariés, en juin 1942, mon père habitait via Calabria 17 dans un appartement au deuxième étage avec sa mère Filomena (surnommée Mimì) ; tandis que ma mère habitait via Tagliamento 55 avec ses parents, ses deux sœurs et son frère. Combien de fois avons-nous parcouru cette distance, relativement brève, dans notre enfance ? Et combien de fois mon père l’aura-t-il parcourue, en descendant, tandis que ma mère l’arpentait en montant ? Combien de raccourcis auront-ils découverts, dans ces quartiers qui avaient presque leur même âge et grandissaient avec eux ?

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via Calabria dans les années 1950

Après le mariage, en temps de guerre, de pauvreté sinon de misère, la position stratégique de la maison conjugale permettait bien sûr à ma mère de se rendre — à pied ou avec le bus électrique — à l’école moyenne, le Jules César, où elle enseignait. Il suffisait de traverser la piazza Fiume avant de se faufiler dans la rue Nizza, un ruban long et étroit, tout en descente, pointillé de jardins sur le côté gauche ; de là, elle plongeait sur le très récent boulevard constellé de pins, nommé Corso Trieste… Quant à mon père… je sais très peu de ce que mon père faisait exactement. Réformé au service militaire pour insuffisance thoracique, il travaillait près du cabinet d’un avocat et faisait bien sûr le possible pour aider sa femme dans le soutien du ménage. Il était d’ailleurs très occupé, surtout après le 25 juillet 1943, journée mémorable de la chute de Mussolini. On disait en famille que justement chez nous, dans notre appartement, se réunissait de façon clandestine un groupe d’amis qui travaillait à la reconstitution du parti socialiste italien. Mon père participait bien sûr à la Résistance, si c’est vrai que pendant ces temps difficiles des fusils avaient été cachés dans les tuyaux de la cheminée près de la cuisine. Mais, où se rendait-il mon père, en sortant ?

003_via calabria 180 antique(de gauche à droite) Via Piave, Via Calabria et via Sicilia depuis piazza Fiume

Il n’y avait que l’embarras du choix. Car, juste en tournant le coin à droite, à la hauteur de la piazza Fiume, suivant via Piave on pouvait atteindre via XX septembre (reliant Porte Pia au Quirinale, à la nouvelle gare Termini et aux quartiers surgis comme des champignons entre la gare et la basilique de San Giovanni…) Il pouvait aussi bien descendre jusqu’au bout de la rue sur le trottoir à droite, emboucher via Boncompagni et rattraper en cinq ou six minutes via Veneto, juste à la hauteur de l’hôtel Excelsior. Ensuite, en descendant sur la gauche, tout au long du serpent formé par cette rue célèbre, il arrivait, de son pas rapide et élastique, à la fameuse piazza Barberini où trône, depuis trois siècles, la fontaine du Triton de Bernini. Enfin, je me figure assez bien mon père en train de profiter des larges trottoirs rectilignes du Tritone pour descendre vers la place Colonna et le Parlement.

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Vue actuelle du carrefour de piazza Fiume depuis via Calabria (au centre)

D’ailleurs, mes parents, dans leurs promenades « après dîner », pouvaient facilement se rendre chez les amis installés derrière la place de Spagna ou aussi chez le Zio Nicolino et la Zia Irma, habitant en bas du Corso Trieste… (Cette habitude de se réunir avec des amis après le dîner, mes parents la gardèrent toute la vie.)

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Mais, en revoyant avec l’oeil de la mémoire (auquel s’ajoutent les montagnes de photos en blanc et noir et les nombreux films des années 1950 d’où jaillissent des tronçons en mouvement de cette réalité perdue), j’aime beaucoup imaginer mes parents dans un moment de liberté, que leur auront bien sûr accordée la guerre ou le travail ou les préoccupations des vieux parents et des enfants tout petits.
Dans ce moment rare, très rare, j’imagine ma mère qui prend l’initiative, qui se charge d’un programme, d’un but, tandis que mon père la suit, essayant de temps en temps de la distraire… en lui proposant une promenade plus légère sous les pins insouciants de Villa Borghèse…

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Un immeuble de Paris

Ils avaient le choix, tout comme je l’ai maintenant. En fait, il y a une étrange parenté entre ce quartier parisien des deux gares et celui de ma naissance qui a été, surtout pour mon père et ma mère, un endroit crucial et unique.
Il y a d’ailleurs une double parenté. Au temps de leur première installation, plus ou moins dans les mêmes années finales du XIXe siècle, ces quartiers de Paris et de Rome se trouvaient tous les deux dans une situation d’enviable facilité d’accès au centre, même s’ils étaient alors aux marges des respectives agglomérations urbaines. D’ailleurs, tout au cours du XIXe siècle, les modèles des immeubles parisiens ont été « exportés » en Italie par les Français mêmes, comme en témoignent par exemple plusieurs quartiers de Turin voulus par Napoléon (comme la grande place Vittorio Veneto près du Pô), ou aussi « copiés », en considération de l’admiration sans bornes pour Paris, véritable capitale d’Europe mille fois plus avancée vis-à-vis de la très provinciale Rome. En fait, après l’achèvement de l’unité nationale de 1870, dans les nouveaux quartiers de Rome, on avait surtout copié les architectures de Turin, des modèles antécédents par rapport aux immeubles parisiens contemporains, encore inspirés aux critères approuvés par le baron Hausmann. Mais le cliché est toujours le même. En fait, lorsqu’on parle de « quartiere umbertino » (du nom du roi Umberto I de Savoie), on peut, sans peur de se tromper, affirmer que cela reprend au pied de la lettre les quartiers de Turin au début XIXe.

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Un immeuble de Turin

Ces quartiers de Turin ressemblent d’ailleurs comme deux gouttes d’eau aux quartiers parisiens du XIXe surtout pour ce qui concerne les architectures des boulevards. Donc, en m’accoudant à mon balcon de Paris, j’ai l’étrange et même inquiétante sensation du copier-coller. Ctrl + C, je copie ce que je vois maintenant. Ensuite, en fermant les yeux, j’actionne les touches Ctrl + V… et je colle. Voilà, je suis à nouveau accoudé à la fenêtre sur la rue de mon enfance rêveuse.
Pourtant, il y a entre les deux situations des différences abyssales. La principale différence consiste dans le fait que le quartier qui surgit à la fin du siècle XIX à l’intérieur des remparts courant de la brèche à la villa Borghese était à l’origine un jardin. Un vaste jardin, un très beau jardin, un des plus beaux jardins du monde. Ce n’est pas moi qui le dis, la villa Ludovisi (où entre autres laissa son empreinte Le Nôtre, l’architecte de Versailles) était un véritable trésor qui formait, avec la villa Borghese, juste au-delà des remparts, un poumon de vert qui n’aurait eu rien à envier au bois de Bologne ni à celui de Vincennes.

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Via Calabria depuis mon ancienne terrasse

Effectivement, lorsqu’à l’âge de huit ans (1954) je m’appuyais au garde-corps de la fenêtre, qui me semblait déjà décrépite, je ne savais pas que je me trouvais juste à la hauteur de l’enceinte de la Villa Ludovisi. En fermant les yeux et revenant en arrière, avec le « strapontin du temps », de soixante huit ans, c’est-à-dire du temps effectivement passé depuis cette disparition, j’aurais vu devant moi un paysage complètement différent…

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Vue de la Villa Ludovisi

Dans le cinquième chapitre de son incontournable « Rome moderne » (Einaudi, 1962), titré « La fièvre et la crise de la construction », Italo Insolera illustre la plus grave des spéculations perpétrées au lendemain de l’Unité : la totale destruction de la Villa Ludovisi et des Jardins aux alentours, avec la conséquente suppression d’une très vaste ceinture verte dans le secteur nord-est de la capitale d’Italie.
Lorsque Villa Ludovisi était encore intacte, voilà ce que disait Henry James : »
« Certainement, il n’y a rien de mieux à Rome, de si beau, peut-être. Les prés et les jardins sont immenses et le grand mur rouillé de la Ville s’étend derrière eux en faisant paraître Rome assez vaste sans qu’ils semblent petits. Là-dedans, il ne manque rien : des allées obscures dont la silhouette est mise à jour pendant des siècles par des ciseaux (invisibles) ; des vallons, des clairières, des petits bois, des pâtures, des fontaines regorgeantes de roseaux, de vastes prés fleuris, pointillés d’énormes pins obliques partout. Cet endroit est une révélation de ce que l’Italie et le majorat peuvent faire ensemble. »

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Villa Doria Pamphili, Rome

Comme nous apprend Insolera, « …depuis quelques années, au contraire — tandis qu’on détruit la Villa pour la transformer en terrain susceptible d’édification —, Herman Grimm en parle ainsi : »
« De magnifiques allées ombragées de chênes et de lauriers, substitués ici et là par des pins grands et costauds ; ainsi que le calme et l’air balsamique… tout cela faisait de la Villa Ludovisi un des endroits de Rome qu’on nommait en premiers lorsqu’on causait des enchantements de la ville Éternelle. Oui, je crois que si l’on avait demandé quel était le plus beau jardin au monde, tous ceux qui connaissaient Rome auraient répondu sans hésitation : Villa Ludovisi. »

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Le trône Ludovisi

« Au temps où Rome était en train de devenir la capitale d’Italie, continue Herman Grimm, parmi les choses qui venaient à l’esprit en premières à ceux qui connaissaient et aimaient Rome, il y avait l’espoir que ces jardins, avec leurs belles fabriques, ainsi que leurs salles et les tableaux qu’on y gardait, tombassent dans le domaine public, devenant ainsi facilement accessibles. Prédire qu’avec le nouveau Gouvernement la Villa devait être détruite, comme il arrive aujourd’hui, et que les lauriers, les chênes, les pins devaient être abattus, comme aujourd’hui on voit les mettre à bas, cela aurait été une offense que même l’ennemi le plus implacable de la nouvelle Italie n’aurait osé lui faire, parce que tout le monde aurait considéré cela comme une énorme folie. »

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Carte du quartier Ludovisi, correspondant exactement à l’ancienne propriété Ludovisi

« La folie fut accomplie, continue Insolera, et ce ne fut pas la seule. Avec la villa Ludovisi, disparut aussi la villa Massimo aux Jardins de Salluste ainsi que la Spithover… »

010_ludovicino - copieDans la photo aérienne ci-dessus on peut facilement reconnaître le quartier Ludovisi.

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Secteur occidentale de la Villa Ludovisi

Et voilà le jugement que le même Insolera nous laisse en héritage : « Cette exceptionnelle ceinture verte aurait très bien servi à relier le vieux centre de Rome avec une nouvelle ville résidentielle au-delà des Villas, en gardant la séparation entre les différentes fonctions urbaines et les diverses échelles constructives. (…) Pouvait-on éviter la démolition d’autant de merveilles incomparables cumulées par les papes et les princes au cours de plus que quatre siècles ? Si l’on avait suivi les dispositions du plan d’aménagement de 1883, toutes les Villas entre Castro Pretorio et Porte Pinciana auraient été épargnées, dont la plus belle, la villa Ludovisi aussi (…) Mais, on dirait que les plans d’aménagement à Rome ont toujours existé avec le seul but de diviser les œuvres en deux catégories : celles qui allaient rentrer dans le plan et celles qui en restaient dehors. (Avec la particularité) qu’au final toutes les œuvres auraient été admises ! Indifféremment. Presque toujours et plus facilement en donnant la priorité aux œuvres en dehors (des plans) ».
En Mars 1886, en dehors du plan de 1883 qui prévoyait ladite ceinture verte entre Porte Pia et la piazza du Popolo, on approuva donc le plan d’intervention urbaine pour le nouveau quartier Ludovisi, présenté aux autorités citoyennes par la Société Générale Immobilière de travaux d’utilité publique et agricole, venant du Piémont.
Pourtant, à défaut de ce redoutable plan, je ne serais pas né dans cet immeuble ni, probablement, ailleurs. Et maintenant, ainsi directement frôlé par l’Histoire, je ne sais pas vraiment quoi penser de cette merveilleuse brèche, de cette salutaire et libératoire brèche que les Bersaglieri ouvrirent à deux pas de la silencieuse Villa Ludovisi.
Il est vrai que les Romains (et les Piemontais, et le Vatican, et le Gouvernement central, et beaucoup de privés citoyens malhonnêtes) en ont bien profité.
En italien on pourrait synthétiser ce passage historique avec un jeu de mots aussi corrosif qu’efficace : « dalla breccia alla feccia ». Je ne sais pas si la traduction en français de cette expression, « de la brèche à la crasse », peut donner la même idée et produire la même répugnance.

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Giovanni Merloni 

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 18 janvier 2014

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Loin des yeux, loin du coeur (Le Strapontin n. 7)

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Comme on avait déjà pu deviner, la dernière publication du Strapontin, consacrée à une lettre d’amour de ma grand-mère Agata, se terminait par la photo assez éloquente de ses funérailles.

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Cette mort, arrivée le 16 janvier 1949, ne fut pas soudaine. Cela n’amoindrit pas la douleur de son mari, de ses quatre enfants, de ses quatre frères et aussi d’une multitude de parents et amis sincèrement affectionnés, dont, en m’aidant avec la loupe gentiment offerte par l’ordinateur, j’en ai reconnu plusieurs.
Ce jour-là, ayant encore moins que quatre ans, je restai à la maison avec ma sœur et mon frère. La disparition de ma grand-mère ne nous fut pas cachée, probablement, mais on nous protégea quand même avec ces typiques expressions fumeuses comme « elle est partie en voyage » ou « elle est en ciel » et, tout de suite après, avec quelques distractions alimentaires.

000_zio tito 180Ensuite, dans mon enfance heureuse, on ne peut pas dire que notre génération n’eût pas la « notion » de la mort. Car il suffisait d’une fièvre en dessus de la norme pour que mes parents entrassent visiblement dans la panique. C’est vrai qu’il n’existait pas encore les antibiotiques ni le vaccin contre la poliomyélite. D’ailleurs, j’avais peur de tout et ma sensibilité, juste un peu modérée par mon inconscience héroïque, me portait souvent à exagérer toute contrariété physique.
À part le récit que ma mère avait fait de la mort d’une tante paternelle qui m’avait fort impressionné (« elle a fait un geste de la main, avant de passer au-delà ») et la vue de la douleur de ma cousine, je ne m’étais pas vraiment confronté à la mort effective et physique de quelqu’un parmi mes proches jusqu’à l’enterrement de ma maîtresse d’école, en octobre 1953, dont j’ai déjà parlé ici.
Ce fut ce jour-là que je pris vraiment conscience de la mort de ma grand-mère Agata. Car ma mère, jugeant peut-être que j’avais bien réagi à l’épreuve avec la pauvre maîtresse, tout de suite après avoir quitté les autres camarades, m’emmena acheter des fleurs pour les déposer sur le tombeau de sa mère qui reposait dans le même cimetière.
Elle me traitait d’homme, bien sûr, tout en me revendiquant, peut-être, une petite complicité dans le rite du lavage du marbre et du rangement de la porte-fleur. Elle désirait surtout s’arrêter un moment avec moi à observer ce nom familier que les ondoiements des branches sombres des cyprès faisaient flotter.
Je crois pourtant que cette évidence de la mort de mamie ce fut pour moi comme une véritable bombe à retardement.
L’inexorabilité de la mort que je voyais emporter brutalement en premier les personnes plus nécessaires avec leur chaleur bienveillante ne fit qu’un avec l’arrivée de la nouvelle maîtresse, la terrible Pasqui. Mes certitudes allaient se briser. Avec le sentiment de la mort, l’école aussi devint un lieu redoutable et menaçant. Mon esprit brisé, mon âme inquiète, je subis enfin le choc du déménagement. Un appartement nouveau nous attendait dans une banlieue tout à fait nouvelle, tandis que le nôtre, bien négligé et abîmé, faisait pourtant partie d’un quartier bien connu. Toute la famille partit ensemble. Mais, cela fut pour moi une véritable déchirure, une coupure nette, un déracinement…

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En juin 1942, lors du mariage de mes parents (dans une petite église très proche de notre appartement de via Calabria), ma grand-mère, debout entre ma mère et ma tante Maria, affichait déjà un air souffrant.

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On était en temps de guerre. L’amour essayait de capturer quelques bribes de bonheur et de provisoire insouciance…
Toutes les personnes qu’immortalise la photo suivante ont occupé une place majeure dans mon coeur, tout au long de leur vie, bien au-delà des naturels élans affectifs venant de notre parenté assez stricte. J’espère que mon strapontin-trottinette me conduira un jour à la rencontre de l’ombre affectueuse de chacune d’elles, car j’ai noté dans mon cahier quelque chose d’essentiel à leur demander.

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Entre-temps, le train m’a jeté sur le quai de la gare de Lyon. Rassuré par cette rentrée qui s’est déroulée à la vitesse de la lumière, je cours vers l’île. Oui, Notre Dame est là, grâce à Victor Hugo et à ce reste de sagesse qui garde d’immenses trésors dans les musées d’Europe.

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Mais je veux allonger un peu la voie du retour. Il n’est pas trop tard et je dois m’affranchir de l’angoisse cumulée. Trop de ruines… et trop de possibilités de tout savoir, de tout croire de savoir… avec cet internet qui nous sauve, qui nous localise et nous suit avec une effrayante insistance, tout en nous gâtant avec une sorte de délire d’omnipotence… .

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Voilà, il est là, assis comme toujours, en train de réfléchir avant d’avouer pour la énième fois au énième passant :
« Paris a mon cœur dès mon enfance »…
Je n’avais pas prévu de traîner longtemps au pied de la statue de Montaigne. Mais le plongeon dans la maison de mes grand-parents et la séquelle de personnages de la famille qui en sont sortis avec un air de reproche, m’ont poussé à interroger cet homme unique.
— Monsieur de Montaigne !
J’ai dû l’appeler plusieurs fois. Jusqu’à ce qu’il m’a répondu :
— Entre nous deux seulement… Sachez que j’aime Bordeaux aussi ! Vous êtes très intéressé à cela, n’est-ce pas ?
— Oui. Je me trouve, moi aussi, dans la condition d’aimer plusieurs choses…
— Cependant, je devine que vous cherchez ma bénédiction pour une chose plus personnelle. Vous écrivez ?
— Oui.
— Et vous voulez connaître mon avis autour… de l’autobiographie !
— Exactement…
— Tous les livres sont autobiographiques, même les traités scientifiques, soyez tranquille.
— Merci, Monsieur Montaigne ! Pourtant, pour tout dire… il arrive parfois qu’un auteur s’aperçoive qu’il est en réalité un personnage et même plusieurs personnages.
— En ce cas là, murmura d’un ton solennel une voix qui ne semblait pas venir de la statue, mais d’un arbre du petit square… en ce cas, l’auteur devrait cesser de vanter ses fautes !
— Avez-vous entendu ? me dit Montaigne.
Interloqué, je ne savais quoi dire. Le grand écrivain et philosophe continua : — réfléchissez bien avant d’écrire, et c’est tout.
— Les mots volent, tandis que les scriptes restent, n’est-ce pas ?
Un groupe de touristes s’installa devant la statue. Il y avait une femme âgée, avec une forte ressemblance avec ma mère, qui essayait en vain d’attirer l’attention de ses deux garçons. J’eus la sensation de cueillir un geste élégant et invisible de mon maître m’invitait gentiment à dégager.
— Je reviendrai, dis-je mentalement, sûr qu’il m’aurait entendu, avant de me faufiler dans la petite foule qui descendait le boulevard vers le Châtelet.

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Autobiographie ! Qu’est-ce qu’il y a de mal, là dedans ?
L’hostilité à l’autobiographie vient bien sûr de l’envie et en général de l’esprit compétitif des hommes. Tu n’as pas le droit d’écrire sous forme d’autobiographie parce que tu n’es pas César ni Napoléon. Ta vie est forcément la même que celle de tous les autres. Donc tu exagères, tu soulignes des événements qui te semblent exceptionnels sans l’être, des prouesses banales.
Et si je voulais, justement écrire, à travers la mienne, l’autobiographie de tout le monde ?
Une autobiographie vaniteuse se justifie seulement si l’on tombe dans une mort effrayante, touchante ou emblématique ! Mais on ne peut pas savoir en avance si notre mort sera emblématique ou à nouveau banale, comme notre vie selon nos adversaires ou ennemis.
D’ailleurs, les nombreux personnages n’existent plus, que mon corps a hébergés (parfois avec une sincère contrariété). Ils sont morts, par une mort effrayante ou touchante ou emblématique. Ou alors ils ont disparu sans laisser aucune trace, comme le chevalier inexistant de Calvino…

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Mon grand)père Alfredo, dans le balcon de son appartement de la via Tagliamento

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 janvier 2014

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La juste taille

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Mes chers amis,
J’avais plusieurs fois commencé une lettre adressée à vous. Dans la corbeille de mon ordinateur sont déjà six les boules de papier qui s’amoncellent les unes sur les autres.

D’abord, je ne suis pas en condition de garantir, comme j’ai essayé de faire jusqu’ici, une continuité journalière dans mes publications sur le portrait inconscient.
J’ai beaucoup appris de ce tour de force, demandant de la créativité, de l’équilibre et aussi du détachement qui n’est pas toujours évident.
J’ai appris que la publication journalière c’est une formidable école d’attention et en fin de compte d’humilité, que je n’oublierai jamais.
Mais, à côté de la créativité, de l’équilibre et des autres qualités qu’il faut savoir mettre en mouvement et en valeur, pour rester dans le peloton, il faut avoir du temps.
Or, quoi que ce soit le sujet de mes articles où récits ou poèmes, je ne suis capable de faire rien de différent par rapport au « standard » que vous me connaissez. J’avais espéré de trouver la juste taille éditoriale avec le Strapontin, mais, vous l’avez vu, même le Strapontin s’est vite transformé en siège du pape (ou aussi de l’antipape).

Il m’est impossible de faire cela parce que pour moi le blog n’est pas qu’un but, un instrument pour communiquer au jour le jour. Il est aussi cela, bien sûr, car je ne pourrais jamais me passer des autres, de leurs jugements et conseils. Moi aussi, je ressens le besoin de faire passer des messages concernant l’actualité, la vie de tous les jours, la politique, les événements culturels, et cetera.
Mais j’ai donné à mon blog, depuis le commencement, un caractère spécifique. Comme le dit le titre, que je ne changerais pas, je me suis engagé dans des portraits et des fouilles qui entraînent des attitudes moins de journaliste (et critique, parfois) que d’écrivain.
Cela devient de plus en plus évident avec le Strapontin, comme je viens de dire.
J’ai besoin de produire mes textes pour le blog selon des temps qui ne peuvent pas toujours rentrer dans des échéances journalières.
D’ailleurs, grâce au soutien chaleureux que vous tous avez voulu accorder à mes dessin et tableaux, j’ai absolument besoin de temps pour m’y mettre avec plus de continuité et d’efficacité si je veux préparer une exposition dans le 2014.

Conclusion. Vous trouverez assez fréquemment sur vos écrans l’annonce de mes publications. Il pourra bien sûr arriver qu’elle soient continues pendant plusieurs jours de suite mais, plus fréquemment, elle auront une cadence irrégulière. À la fin de chaque publication, je vous donnerai rendez-vous pour la publication suivante.

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La juste taille

Dans un Silo sans Confins
j’ai trouvé bien de Messages
Métronomiques.

Dans les Nuits échouées
près de la Fons Bandusiae,
j’ai découvert les Passages
du Balai.

Le vent qui souffle
dans les Mots sous l’aube
fredonnait avec entrain
le quatrain quotidien

tandis que Les cosaques
des frontières,
dans la plage hospitalière
de Colors and Pastels
s’accordaient un poétique repos
bercés par l’écho
du Blog O’Tobo
et des gracieux Décalages
et métamorphoses
pour la belle Paumée
que du Mons Analogos
arrivaient versifiés
et justifiés.

Era da dire, dorénavant
il faudra être sages.

Sans renoncer à l’usage
de la flânerie quotidienne.
(ni, pendant le week end
à la distance au personnage),
au portrait inconscient
il ne reste qu’un métier :
l’irrégulier.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14 janvier 2014

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Qui a donné a donné, qui a eu a eu (Le Strapontin n. 6)

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Ma mère le disait toujours : « Avant de mourir je veux partir en Amérique ». Elle nous disait d’ailleurs, quand on était enfants, pour nous rassurer : « Je ne pars pas en Amérique ! »
Combien de choses voudrait-on faire, avant de mourir !
Celle qui me tourmente le plus c’est écrire un livre. Écrire un livre avant de mourir.
Mais, de quel livre s’agit-il ? N’en ai-je pas écrit de livres, déjà ?
Il s’agit d’un livre que j’aurais voulu ou plutôt dû écrire.
Ou alors du livre que j’ai écrit inconsciemment au cours d’une vie qui n’a pas été longue, mais qui n’a pas été brève non plus.
Ou peut-être, il s’agit d’un tableau que je n’ai jamais pu faire. Une grande fresque…

001_agata disegno colorato Iphoto 180Heureusement, je trouve partout de strapontins auxquels m’accrocher, quand je n’ai pas carrément la possibilité de m’y asseoir. En fait près d’une fenêtre de l’appartement où j’habitais avec mes parents, dans le nouveau quartier de Monte Mario, il y avait une sorte de toboggan qui me donnait la chance de me rendre en un déclic dans l’appartement de mon grand-père maternel. J’entrais directement par la fenêtre et parfois, à cause de l’élan excessif, je cognais contre le « secrétaire », cette espèce de coffre-fort en chêne dont Alfredo était très fier. Pendant des années ce meuble plein de tiroirs blancs (verrouillés par des trucs impénétrables) ne fut pas accessible. Après la mort du chef de la famille, ma tante Augusta, qui s’était transférée, jeune veuve (1), dans cet appartement sombre et sans charme, refusa toujours toute complicité avec notre passion pour les fouilles rétrospectives, s’acharnant dans une protection aussi irréductible qu’impénétrable de la mémoire.
En fait, j’avais entendu ma mère raconter de la fabuleuse existence de lettres d’amour que mes deux grands-parents s’étaient assidûment envoyées, surtout à la veille de leur mariage en 1911.
Napolitaine, Agata vivait provisoirement à Macerata, dans les Marches, où son père, professeur de Droit, avait été nommé Recteur de cette Université. Alfredo, moins jeune qu’elle, appartenant à une famille aussi modeste que nombreuse, vivait à Naples, tout en alternant de brillants exploits dans les milieux universitaires comme professeur de Maths avec ses préparatifs des noces. Peut-être, il ne savait pas du tout, à ce temps-là, que depuis rien que trois ans il se serait installé  définitivement à Rome.
J’ai beaucoup aimé mon grand-père, mais, à travers les récits fascinants de ma mère, j’ai appris à aimer et préférer ma grand-mère, même si je n’avais d’elle que le souvenir de ses cheveux blancs sur l’oreiller, de sa caresse chaude, de ses yeux célestes, presque transparents.
Lorsque ma tante Augusta mourut, en 1997, puisqu’elle était la dernière survivante de toute sa génération, du moins parmi les parents les plus proches, un véritable vide s’empara de moi aussi que de ma sœur et de mon frère. D’un côté, la « zia Augusta » avait participé à tous les passages de notre vie, nous protégeant avec son humour et sa maladroite sagesse ; de l’autre nous partagions vivement avec elle un sentiment qu’elle faisait semblant de nier et même ridiculiser. La conviction intime que le passé ne meurt pas.
Donc, justement en raison de notre rapport profond avec elle, où toute rhétorique avait été toujours absente, au lendemain de la mort de la tante Augusta je descendis dans sa cave avec mon frère, armés de tournevis et de couteaux, à la recherche du secrétaire d’Alfredo.
La cave était étroite et bien humide. Le vieux meuble, submergé de valises moisies et de matelas défoncés, n’avait plus un des quatre pieds. On prit alors, sans réfléchir, la décision que ce n’était pas la peine de le sortir dans le couloir des caves, plein de toiles d’araignée, ni d’essayer de le vendre. Nous attaquions donc sans attention ce gardien abandonné qui nous accueillait pourtant de façon bienveillante, avec son typique parfum du fameux acide borique, qu’Alfredo considérait comme un véritable élixir de longue vie. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi, l’ouverture fut facile. En fait, les tiroirs étaient vides, à part une hécatombe de cafards raides morts.
Est-ce qu’ils ont tout mangé ? Est-ce que quelqu’un, sous les ordres de la tante Augusta à tout jeté ?
En fait, elle avait toujours nié l’existence des lettres d’amour. Nous ne trouvâmes que de vieilles cartes postales.
Rentrés à la maison de ma tante, désormais presque vide, nous nous assîmes sur le lit catafalque qu’elle avait laissé un jour sans savoir qu’elle serait tombée… et quelque temps après disparue dans une chambre d’hôpital très inconfortable.
Nous avions désormais oublié les lettres lorsque ma sœur s’aperçut d’une chose grise pointant en dehors de la couverture indienne. Elle se lança pour la prendre. Mais, la pantoufle résistait. Émerveillés et redevenus d’un coup enfants, nous eûmes peur, avant de retrouver l’esprit et jeter un œil au-dessous du lit.
Parmi d’autres cafards, pas tous morts, il y avait un sachet noir des poubelles, encastré entre la pantoufle et le dessous du lit.
Bref, la tante Angusta, bibliothécaire pendant toute sa vie, conservatrice paresseuse d’objets inutiles jusqu’à la poussière la plus pourrie, avait gardé, avec sa proverbiale lucidité, le même esprit que les archéologues. Conserver, conserver, conserver.
Beaucoup moins respectueux et pas du tout philologues, mes frères et moi, nous n’attendions même pas un instant.
En ouvrant cette petite boîte revêtue de papier fleur, nous découvrîmes un petit trésor, dont je me suis vite emparé, au nom de ma proverbiale inconscience.
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Mes grands-parents à la plage, avec ma tante Maria et ma mère

Macerata 18 juin 1910 – dans l’après-midi
Je t’avais promis, mon cher Alfredo, et je l’avais fait très sérieusement à moi-même de ne plus revenir — pour beaucoup de raisons — sur certains discours. Et je suis énormément désolée puisque ta lettre ne me permet pas de le faire : il y a en fait deux choses — mon amour et ma dignité — qui me sont tellement chères que je ne peux pas laisser ainsi, sans réponse, ce que tu me dis.

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Ma grand-mère Agata en 1910

C’est l’éloignement, certes, qui crée les malentendus, et jamais comme cette fois-ci je n’en avais ressenti. Combien pouvaient-ils en créer mes mots ! Combien de désapprobations aurais-je pu trouver en toi ! Je les entendais, tes désapprobations. Mais, voyons, mon Alfredo, jamais je n’aurais pu croire que ma loyauté même — trop de loyauté, je le reconnais — pouvait susciter de la méfiance. Je le perçois bien, tu sais, qu’en toi la pensée ne fait qu’un avec la parole… Quant à moi,  j’ai transformé ma confiance en toi en une véritable foi… Pourtant, il est déjà un peu de temps qu’il t’arrive de penser et de dire : « Gare à toi, si tu n’étais pas l’Agata dont je rêve ! Gare à toi, si même un peu tu te dérobais à mon idéal de l’amour ! » Et que veux-tu que je te réponde, à ce sujet ? Puis-je me faire moi-même des éloges pour te rassurer, pour te dire que tu n’as rien à craindre ? De quoi pourrais-je te rassurer ? Non, à la méfiance je réponds par ce peu de douleur et de silence, dans l’espoir ardent que la confiance absolue arrive — spontanément et pas par une imposition — lorsque toute ma vie qui déjà t’appartient sera à toi, totalement. Pour le moment, on ne m’accorde pas cette joie — confions à l’avenir et au courage !
Pour ce qui concerne l’autre méfiance, provoquée par quelques-uns de mes éclats d’amour, trop ardents peut-être — que je devrais aussi savoir reconnaître et comprimer —, je peux te le dire, Alfredo. Si c’est vrai qu’on ne peut pas atteindre les 27 ans sans rien comprendre des amertumes de la vie, il est vrai aussi que mon âme de jeune fille a fait tout ce qu’elle pouvait, avec tous les sentiments, pour réagir contre la société, contre les amies, contre tout ce qui voudrait montrer la vie par son côté douloureux. C’est aussi pour la savoir le moins que possible, la vie, que j’ai aimé par autant de passion la maison à moi ; c’est pour le désir infini d’assurer de la sérénité à mon cœur de femme, à ce cœur que l’écho des misères humaines n’a pas pu toucher, pour l’endurcir, cet écho qui pourtant arrivait jusqu’à moi, comme il se vérifie malheureusement pour toutes les jeunes femmes ; c’est pour cela que j’ai tellement aimé les séjours dans la paix absolue d’une campagne reculée où ne pouvaient pas arriver les rumeurs et les mille autres misères du monde. Je vais te dire une chose. Je n’ai lu quasiment plus de livres depuis mes vingt ans… Veux-tu savoir pourquoi ? Les livres habituels (toujours les mêmes), destinés aux « jeunes filles bien élevées », ne me suffisaient plus. D’ailleurs, je ne voulais pas lire non plus d’autres livres où j’aurais pu trouver bien sûr quelques satisfactions pour l’esprit, mais aussi des choses qui m’auraient apporté du mal. Juges-tu cela étrange ? Voyons, mon âme a été toujours réfractaire, de façon naturelle, à se faire empoisonner par les tristesses de la vie, mais aussi de façon volontaire — tu comprends ?
Sais-tu combien de scepticisme de jeunes filles comme nous ont retrouvé dans autant de cœurs féminins qui, n’ayant pas su de véritables joies, ne regardent la vie de l’homme que sous un semblant mauvais et erroné ? Cependant, moi je n’ai pas renoncé pour cela à ma foi inébranlable dans le triomphe de l’amour, de la vertu même dans l’âme masculine, en attendant, confiante, mon amour… toi ! Sans le savoir, et pourtant, j’avais tout l’élan, tout l’enthousiasme idéal de mes quinze ans — avec une seule différence : avec plus d’ardeur dans l’âme ! C’est là ma faute, n’est-ce pas, Alfredo ? C’est pour cela que sans me comprendre l’on peut arriver à me juger mal !
De toute façon, dans le cas présent de notre dernière brouille, tout cela n’a pas trop de place. Car l’enfante la plus enfantine — entendant son amoureux dire : « des larmes féminines ont pu parfois me faire plaisir, mais tu n’admets pas que j’en parle » — elle aurait compris qu’en ce moment-là tu te souvenais d’une autre femme ou de quelques autres femmes qui avaient traversé ta vie. Peut-être l’enfant — une véritable enfant — n’aurait-elle pas montré son chagrin, sa jalousie — mais penses-tu, Alfredo, que ton enfant à toi t’avait déjà supplié trois ou quatre fois —, Dieu sait, par quelle ardeur ! — de ne pas nommer le passé.

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Ma grand-mère Agata en 1910

Tu vois, mon cher, je n’aurais jamais rien demandé de ton passé, ni je n’en aurais pas voulu parler, moi. Reconnais-moi, toi qui es sévère, mais juste, que je n’ai fait que répondre à toi, à ce propos ! Certes, n’ayant plus 15 ans je n’aurais pas pu me faire des illusions en imaginant qu’un homme de 36 ans venait vers moi n’ayant aimé d’autres femmes que moi, dans sa jeunesse — aucune femme, tu vois, ne pourrait se faire d’illusions jusqu’à ce point ! Néanmoins, même si j’avais tout ignoré, n’aurais-je pas également tout appris, de toi, par toi même ? N’avais-tu pas fait, déjà dans une de tes premières lettres, un aveu dans lequel, sans rien confier, tu faisais tout comprendre ? As-tu oublié cette lettre ? Moi, non ! Je pourrais les répéter, presque par cœur, les mots qui me firent pleurer à chaudes larmes, où tout le bonheur demeurait, avec l’orgueil de recevoir à jamais le don du cœur et de la vie de celui que j’aimais ; et avec la première impression impétueuse d’une jalousie immense devant le constat de l’existence réelle d’un passé, même si désormais mort.
Et toi, m’accusant de comprendre que tu as vécu, tu as voulu plusieurs fois, ici, évoquer un passé sur lequel je te priais toujours de te taire — et, quand tu étais déjà loin, c’est toi qui m’as voulu évoquer une vie plus laide —, tu t’en souviens ?
Ce fut alors que je ne résistai plus, et que je te montrai toute mon âme, et je te suppliai de te taire — et toi, depuis lors, un jour tu m’as parlé d’une épreuve que tu m’avais donnée, une épreuve d’amour que tu ne pouvais pas répéter ; un autre jour d’une rencontre ; et maintenant, la troisième fois, tu me parles de la commotion pour les larmes de cette… voilà, n’est-ce pas toi celui qui me fait voir d’autres femmes dans ta vie, celui qui provoque, avec ma jalousie, mes mots douloureux ? Je ne dis pas cela pour t’accuser, attention, je le dis seulement afin que tu me comprennes, si c’est possible, que c’est juste en te voyant attiré par ton souvenir que j’ai souffert à l’idée que les souvenirs du passé demeurent dans la vie d’un homme, même si elle est tout occupée par l’amour.
C’est justement cela que j’ai voulu te signifier quand je disais que ton âme devait avoir forcément beaucoup de souvenirs. Et je pensais alors cela pour la première fois, parce qu’il s’agissait de mon amour à moi, parce qu’il s’agissait de toi que j’aime tellement… N’en parlons pas de cela ! C’est mieux ! N’avais-je jamais pensé à cela, avant ? Ne m’étais-je jamais occupée de ce qu’un homme pouvait ressentir ? Si tu savais, mon cher, comment voudrais savoir m’expliquer ! Et je m’aperçois que je ne sais pas, que je ne sais pas !

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Ma grand-mère Agata en 1910

Et je t’ai obéi, sache-le, en chantant aujourd’hui de pleines gorges au ciel bleu printanier ce matin, chargé de nuages ce soir — heureuse, malgré tout, parce que je t’aime assez, même trop ! Et je t’ai refait certains discours, juste à cause de ta lettre qui me les demandait. Mais, regarde bien, ils se réfèrent à un épisode mort, bien mort ! Parce que je t’ai promis hier que je ne veux plus penser à ce dont j’ai triomphé, quitte à essayer, avec le temps, d’être généreuse, piteuse envers… Je te l’ai promis et je ne me dérobe pas, moi, même si ta lettre me fouette — me pardonnes-tu ce verbe ? — un petit peu…
Et je suis ici, pour toi seul, prête à me faire observer par toi, autant que tu le voudras. Je peux très bien te regarder en face, tu sais, et te laisser libre de lire dans mes yeux, le front levé, moi, qui n’ai péché que de sincérité envers toi, d’une sincérité absolue et dévouée. Comme si tu n’étais pas que mon amour, mais mon Dieu même… Est-il trop grand, est-il irrévérencieux ce mot ? Peu importe — c’est ainsi que je t’aime — et viens donc m’étudier, mon amour : ce n’est pas moi, certes, qui rentre dans le nombre des femmes qui se dérobent, qui cachent et font semblant !
ton Agata à toi, pour la vie

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« (Celui) qui a donné
a donné
a donné…
(Celui) qui a eu
a eu
a eu…
Oublions le passé ! »

« Chi ha dato
ha dato
ha dato…
Chi ha avuto
ha avuto
ha avuto…
Scordiamoci il passato »

Simmo ‘e Napule, paisà ! Chanson de Fausto Cigliano

Giovanni Merloni

(1) après la mort précoce de son mari, l’incontournable « zio Tito »

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13 janvier 2014

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Le livre du « pourquoi » (Le Strapontin n. 5)

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— Pourquoi ?
— Parce que le livre du « pourquoi »… Mon grand-père commençait à répondre. Tout de suite après, il appelait au secours sa fille aînée, toujours près de lui : de quoi disait-il le dicton ?
— Parce que le livre du pourquoi partit au large et se noya ! concluait ma tante Maria, toujours d’un ton de fausse solennité.
001_dalla finestra 180Depuis son antre merveilleux, que j’imagine constellé d’émeraudes et de perles rares ainsi que d’immenses trésors que peut receler un océan se réfugiant dans une grotte bleue, une amie que j’estime énormément pour son jugement indépendant et la légèreté de sa voix écrite, m’a dit : « Il me semble que tu as échappé, à la fin… »
Peut-être submergée par l’avalanche de mes dessins, souvent enchevêtrés et péniblement accrochés à des bouées aussi invisibles que prêtes à lâcher-prise, elle s’est immédiatement aperçue de la forme étrange des vers initiaux du .
À défaut d’autres contraintes et lois, cette cravate longue et étroite ressemble moins à une voile confiée au mistral qu’au chapelet des bigotes de Jacques Brel.
Cependant, avec son œil exercé et son attitude unique à pénétrer dans l’âme même des choses (et des personnes), mon amie a de but en blanc deviné le lien entre ce long drap blanc, gravé de mots illisibles, et l’évocation continue et souterraine de cette terrible impasse attendant notre personnage au passage.
Une redoutable Fourche Caudine où d’ailleurs tout le monde, au moins une fois dans la vie, risque de rester étranglé sinon carrément anéanti par une mort réelle ou figurée.
Ce fut le passage du Désir ? Ce fut le manque de prudence dans le trottoir étroit, toujours encombré de gens de la rue de la Fidélité ? Ce fut l’excès d’orgueil ou (qui sait ?) le délire d’omnipotence qu’on peut parfois assumer à l’embouchure de la rue de Paradis ?
Non, fausse piste. Ce fut dans une impasse sans nom d’une ville sans nom, dans un « non lieu ». Je ne dis pas, attention, que cela est arrivé dans un tribunal, où l’on accorde le « non-lieu » et qu’on laisse peut-être des criminels libres de nuire. Je ne suis pas un avocat, comme mon père, ni un professeur, comme ma mère. Donc, par « non lieu » j’entends évoquer une « terra di nessuno » où soudainement la réalité se présente sous une apparence tout à fait inattendue, renversée, paradoxale.
D’ailleurs, il n’y a nulle part, peut-être, un endroit dans le monde qu’on puisse appeler définitivement « non lieu », car ce sont surtout les hommes et les circonstances qui font l’essence d’un lieu. Et ce « non lieu » où se sont concentrées contre moi des forces assez négatives, en déclenchant des actions et réactions qui m’ont porté à changer radicalement ma vie, maintenant n’existe plus.
Je suis prêt à tout oublier et je n’ai surtout pas envie de raconter par le menu ce que j’ai vécu, car au fur et à mesure que le temps passe je m’éloigne des mauvais souvenirs pour rentrer bellement dans une espèce d’état de grâce.
En tout cas, je me dois d’une réponse à mon amie à propos de la forme bizarre de ce long ruban de mots à la taille de guêpe que j’avais appelé « brouillon en vers ». Ce ruban, ou drap, ou chapelet ou voile n’est en réalité qu’une corde. Une corde, suffisamment solide pour mon poids heureusement exigu, que mon nouvel ami Alfredo B. m’a aidé à confectionner avant de l’accrocher à la hampe du drapeau hissé sans façon dans la terrasse du douzième étage du Palais qu’une multitude d’employés dérangés appellent désormais avec résignation le « Palais des suicides ». Grâce à cette poésie en prose de la longueur de onze étages, j’ai pu effectivement m’échapper…
Bien sûr, au final, j’ai risqué de me tordre la jambe dans les derniers deux mètres de vide. Mais quelqu’un m’a aidé pour l’atterrissage aussi. Les sept femmes de ma vie se sont chargées d’apporter un beau matelas à deux places et, tout en suivant ma descente maladroite, dangereusement ondoyante, elles ont su intercepter la trajectoire de mon corps qu’elles ne réputaient en fin de compte pas tellement inutile.
002_un nonno 180Avant la fuite hasardeuse de mon corps, j’avais trouvé la façon de m’en sortir psychologiquement en m’intéressant à une histoire tout à fait étrangère à la mienne, qui pourtant lui ressemblait beaucoup. Je m’y suis plongé, même avec passion et acharnement, comme si c’était à nouveau moi la personne concernée.
 J’avais rencontré pour la première fois Alfredo B., mon bienfaiteur, près d’un endroit qui mériterait la première place dans une éventuelle liste de « non lieux ». Le train avait arrêté juste à côté de l’immense décharge de Malagrotta, d’où arrivaient d’effluves pestilentiels mêlés aux hurlements à bout de gorge de grands oiseaux blancs et noirs. Cet homme barbu et nonchalant, mais propre, s’aperçut immédiatement de ma monstrueuse faculté d’écoute et de repartie et en profita sans réserve. « Tu me pardonneras », me dit-il, « donne-moi une cigarette ! J’ai terminé les miennes… » Après le rite de l’allumette, cet homme unique dont je vous reparlerai, par des mots simples et directs, est parti doucement, ne faisant qu’un avec le train qui abandonnait la décharge, avec le récit de sa vie.
Tandis qu’il parlait, au cours d’un voyage interminable de Naples à Venise — lui assis sur son strapontin ; moi jetant la tête en dehors du compartiment de deuxième classe où les occupants alternaient de sentiments de gêne et d’envie pour ce penchant altruiste qui me faisait tordre le cou et ce fil de tabac bleu qui voltigeait en avant et en arrière de l’inconfortable couloir au bizarre chapeau de ma voisine (occupée tout le temps à dormir) — je réfléchissais aux pourquoi de nos deux existences parallèles. Des pourquoi difficiles à trouver quelque part dans le livre du pourquoi de mon grand-père. Combien de pages devrait-il avoir, ce livre, pour donner au lecteur intéressé la chance de deviner de but en blanc quelques choses ?
« Si l’on échappe à la prison et à la mort et qu’on nous laisse vivre sous un toit avec une compagne affectionnée, c’est déjà beaucoup », me dit Alfredo B. lorsqu’on était à la hauteur de la gare de Orte (le train avait dépassé Rome depuis trois quarts d’heure). « D’ailleurs, l’honnêteté et, en général, l’innocence n’ont pas toujours sauvé la vie des gens attaqués à cause de leur intransigeance ou alors de leur incapacité de s’adapter à la règle du jeu ».
Oui, le monde a tourné toujours comme ça, avec ce livre du pourquoi transformé en radeau plein de trous et cette épée de Damoclès (ou guillotine) prête à couper toute fantaisie de liberté.
Mais, est-ce qu’on a le droit d’essayer de répondre à l’autre pourquoi ? Pourquoi se vérifie toujours dans la vie de chacun, partout dans la planète, à toutes les époques, la même situation qu’un de nos acteurs comiques majeurs a su voir si bien, dans l’Italie en transformation de l’après-guerre ? Pourquoi, au milieu d’une masse de gens indifférents, n’y a-t-il pas, comme dit Totò, que « des hommes et des caporaux » ?
Celui-ci considère comme des véritables « hommes » ceux qui essayent à tout prix de vivre honnêtement, sans prétendre de s’imposer de façon abrupte et violente sur les autres, tandis que les caporaux ne se posent même pas le problème de l’honnêteté ou du respect de l’autre et, au contraire, profitent de toutes les occasions possibles et imaginables pour prendre le dessus, les caporaux ?
Enfin, puisque les choses marchent comme ça, de façon plus cachée et reculée, dans les sociétés plus civilisées et équilibrées, de façon plus évidente dans les sociétés moins solidement structurées, pour quelle raison arrive-t-il que quelqu’un ait parfois envie de nier l’évidence et se faire mal tout seul par une vie inévitablement difficile ?
Mais, se demande ma correspondante avec d’autres lecteurs sensibles, qu’est-ce qu’il est arrivé, au juste, dans la vie difficile d’Alfredo B. ?
Quelque chose de grave, bien sûr. Sinon, pourquoi aurait-il dû passer des mois et des mois sur un bout de strapontin à écrire son testament immoral ?
Pourquoi « immoral » ? C’était à cause de son accent napolitain très marqué ?

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Je me refuse d’envisager une action criminelle ni un syndrome de délinquant dans le passé non expliqué d’Alfredo B. Il ne parlerait pas d’un monde cynique et tricheur de cette façon transparente et naïve.
J’imagine bien qu’il a eu du mal, comme dit bien mon amie depuis son antre, à échapper aux pièges d’ennemis visibles ou invisibles. En tout cas, il a réussi à s’en sortir, s’installant finalement à Paris.
Certes, comme dit bien Àlvaro Mutis, il n’y a pas, nulle part, un endroit sûr, où l’on puisse se réputer hors de danger. Pourtant, ici en France, si l’on garde la petite ruse de l’attention, on gagne du moins l’agréable sensation de vivre en équilibre.
Nonobstant les dérives néo-libérales ne cessant de tourmenter l’Europe, à Paris on se sent de plus en plus citoyens du monde, de moins en moins égarés de la planète.
Donc, si nous nous trouvons ici, confortablement installés, cela veut dire qu’au moins un entre nous deux a su bien profiter d’une corde en forme de chapelet pour s’évader d’un Palais bourré de caporaux où se serait perdu même l’Arioste, le plus visionnaire parmi nos poètes.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 janvier 2014

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ti_003_Nous ne nous entendons pas, le monde et moi (Testament immoral II/II)

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Nous ne nous entendons pas, le monde et moi (deuxième partie)
(chapitre II/II, Testamento immorale, Manni Edizioni, Lecce 2006)
(voir le texte précédent)

9.
Je n’aime pas
un monde comme ça :
avec des paroles rares
disparaissent les gens
auxquels on peut parler.
De plus en plus seul,
je dois me dégager,
briser le miroir
de mon aller-retour
pendulaire,
à l’intérieur
d’un MOI
vrai ou faux
freiné ou poussé
vainqueur ou vaincu
peintre peint
écrivain écrit
conquérant battu.

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10.
En grimpant peut-être
sur un rocher sombre
hérissé de brindilles,
je comprendrai la raison
de cette impénétrabilité
du monde
qui rend ma propre vie
inapprochable
et mon destin
incompréhensible.
Versant de la colle, peut-être
sur mes cils gris
j’oublierai les lueurs
des boulevards de la banlieue,
j’effacerai de ma tête
l’essoufflement des voix,
les petites douceurs volées,
les coups de cravache cruels
engloutis en riant.

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11.
Raréfié dans le silence
(tout le monde dort,
même les fantômes et les morts)
à contrepied, incertain,
j’écoute un par un
les mots brisés
désordonnés, délirants
sombres comme un cortège,
vivants comme une ritournelle
que ne peux pas arrêter :
« Toi, tu t’es trompé,
dans la faute tu as insisté,
tu n’as pas fait ceci
ni cela ». « Et elle ?
Où était-elle ?
L’avez-vous vue ? »
Je me souviens
de l’onde disgracieuse
de la foule, de l’onde
unique de tes cheveux
courant à ma rencontre.
C’est ainsi,
c’est comme tu dis :
tout disparaissait.
Belle ou laide,
voletait légère, autour de nous,
la couverture chiffonnée
du monde.

012_foro romano

12.
Dans le bout sombre du ciel
devenu mon miroir,
nos paroles se sont
perdues.
Je ne trouve plus ces paroles,
mais toujours d’autres paroles.
Ils ne sont pas là-dehors
dans le monde
ceux qui m’ont appris
à parler, à rigoler
à renfermer
les mots dans les gestes.
Et pourtant
elles sont encore
ici dedans,
flamboyantes et mortelles
les anciennes correspondances
de sentiments d’amour,
les vieilles cartes égorgées
par des rubans parfumés.
Ou alors je les ai perdues.
Ma vie de trépassé
reprend à pendiller
tristement
dans un seau gelé
au fond d’un puits lunaire.

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13.
Du moins, un œil,
je dois le fermer,
si je veux les voir
affleurer, soudaines
(par-delà la rambarde aveugle)
les voix hurlantes,
éloignées, fuyantes
et pourtant claires et immortelles.
Sur l’écran poussiéreux
du film exhumé,
une passerelle de mots
déguisés en personnes
traverse le château en ruines
d’un cerveau dépassé
arrivé, parti.
Le mien.

011_foro romano

Giovanni Merloni

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2013 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11 janvier 2014

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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ti_002_Nous ne nous entendons pas, le monde et moi (Testament immoral II/I)

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Giovanni Merloni, 2013

Nous ne nous entendons pas, le monde et moi (première partie) 
(chapitre II/I, Testamento immorale, Manni Edizioni, Lecce 2006)

1.
Nous ne nous entendons pas
le monde et moi.
À tour de rôle, nous arrivons
tard, lui ou moi
au rendez-vous.
Nous ne faisons aucun effort
peut-être. Certes,
nous ne savons pas
écouter.
Nous ne trouvons pas
une voie adaptée
pour nos mots
différents et adversaires.
Il nous manque
le champ de bataille
pour de glorieuses débâcles
pour d’honneurs au mérite
ou dégradations solennelles.
L’Histoire n’enregistre rien,
elle préfère passer sous silence, ou alors
elle ne s’en aperçoit
même pas.
Rien que du soleil, de la pluie,
du vent et de l’air qu’à peine
l’on respire.

002_foro romano 180

2.
Incommunicabilité,
cette longue parole
semblait une plaisanterie,
un jeu de société
il y a quarante ans.
Michelantonioni,
arpenteur soliste
des paysages urbains
de Vespignani et Sironi,
s’inventait des listes
de personnages étranges :
le moribond
qui ne peut pas parler ;
le mort
qui ne sait pas marcher ;
le ressuscité
flanqué aux premiers rangs,
incapable pourtant
d’écouter
la femme trompée,
l’enfant égarée,
l’amie avilie
et même la vie.

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3.
Une vague de tristesse
parcourait les histoires
du Bergman italien
engagé et hautain.
Voyageant ainsi, de la nuit
d’Antonioni aux effets de nuit
de Truffaut,
on arrive à dire :
« On est en train de désapprendre
même à parler, attention
à la désadaptation ».

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4.
Le monde global
a englobé
dans un seul supermarché
du quartier
l’artiste engagé
et l’artiste empêtré.
Le colloque a été coincé
et l’écoute, violée, préretraitée
va subir des coups de pied
telle une serpillère essorée
dans un pré.

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5.
« Il n’est plus le temps
d’Antonioni
ni de jeunes lions »,
nous disent, sans façon,
les chefs de bande
des télévisions,
les maîtres à penser
des maisons d’édition osées.
« Disait juste
ma femme de ménage
à propos du mariage :
nous ne sommes plus
au Moyen Âge ;
tandis qu’on ne repêche
plus désormais
la jeune fille
aux joues de pêche. »
Combien de vivants et de morts
pendant des années et des années
ont-ils traversé
les fleuves et les marines
les plaines grises,
les tristes collines ?
Il y a eu, peut-être
une titanique
invisible guérilla
disparue des journaux.
Un accrochage désespéré
à bout de souffle.
On a laissé passer
pourtant la censure
la vie par procuration,
l’usure, l’abjuration.
Le technocrate a gagné
ainsi que le fin diseur,
l’aigu commentateur,
le faux chevalier,
le vrai mufle,
l’imposteur
plein de soi.
Et finalement,
le vide de mots a rempli
le gouffre du monde
par une absence
encore plus grave
de mots nécessaires,
de mots justes.
Il ne nous reste
aucun mot
pour espérer
un ciel blanc plus blanc,
un ciel noir plus noir.

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6.
Nous ne nous entendons pas
le monde et moi.
Lui, il ne me pardonne
pas
les bouchons aux oreilles,
la télévision éteinte,
les livres immortels,
la naïve obstination
en disant ce que je pense.
Moi je ne lui pardonne
pas
le bruit de fond,
les phrases faites,
le sempiternel hommage
aux gagnants, l’outrage
impuni fait aux faibles
à tous ceux qui ne savent pas
transformer en fiction
leurs vies difficiles.

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7.
Incapable de communiquer
avec insistance le monde
fait couler, devant nous,
un film vide
assez répétitif
peuplé d’automates,
comblé de gens égarés
défaits dans le corps
et dans la gueule
ce n’est pas la peine
de hurler
puisque personne
n’entend, personne
ne voit, personne
ne parle.

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8.
Incommunicabilité,
on ne rigole pas !
Il y a toujours quelqu’un
qui en profite. Un type
comme moi, peut-être.
Rendu muet, incompris,
il a renoncé à aimer.
Maintenant, il veut
se placer,
s’enrichir, ensuite.
Pourtant il ne saura pas
se contenter
et alors il acceptera
de tromper, de tuer,
de tout partager avant
de se taire.
Pour s’enrichir de plus
pour ne s’appauvrir plus.
Voilà le portrait-robot
du  ver solitaire
qui croît dans mes tripes
tout en mangeant
mes mots
tout en les brouillant
avant de les renverser
contre moi.
Voilà
qu’il bouleverse,
torture, anéantit
mes pensées et mes gestes ;
ou alors il me copie
en me volant même le stylo
ou le pinceau
pour redessiner
de son gré
l’Histoire effacée
du monde.

009_foro romano

(continue)

Giovanni Merloni

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 janvier 2014

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Ne me parle pas dans la main  ! (Le Strapontin n. 4)

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On ne peut pas se faire des illusions, imaginant qu’un siège précaire et tout à fait incommode comme mon Strapontin peut me transporter en voyage de noces avec la Mémoire pour réaliser, sous le regard bienveillant du Progrès et de la Fantaisie, une mosaïque complète, sinon une fresque, de ce passé riche et lumineux et pourtant plein de trous et de gouffres inquiétants.
Donc, je serai obligé, de temps en temps, de descendre du Strapontin et d’explorer tout seul les endroits les plus inaccessibles.
En général, dans une époque où les ruptures sont plus fréquentes que les fusions heureuses, je devrai franchement m’adresser à mes lecteurs pour leur avouer que j’ai parfois dû profiter de quelques escamotages pour avancer dans ma recherche ou, si l’on veut, dans ma fuite. Cela toutes les fois qu’une telle nécessité s’affichera sur l’écran de la gare…

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Naples, 1912, la famille de mes grands-parents maternels Agata et Alfredo avec la fille aînée, Maria

Je profiterai donc par la suite de toutes sortes de strapontins, à partir de le triste plateforme de fer qu’on voit accroché à la main courante de certains escaliers pour aider les cardiaques à monter chez eux jusqu’au siège de la carrosse à porteurs utilisée dans le XVIIIe comme si de rien n’était pour des déplacements brefs où l’unique moteur c’étaient des bras humains, costauds ou bien affaiblis par l’âge.
Disons que mon strapontin assume à chaque fois une apparence ainsi qu’une consistance très réelle.
D’ailleurs, je ne peux pas me passer de l’utilisation, dans des cas exceptionnels, de strapontins figurés. Par exemple, certaines phrases sorties de façon providentielle de la bouche de gens qui me sont chers, ou alors certains récits, fidèles ou transfigurés, que j’avais écrit moi même dans le temps réel où les faits de la vie se sont effectivement déroulés.

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Ma grand mère Agata, encore célibataire, en vacances à Giulianova (Teramo, Italie)

En 2006, juste avant de déménager de Rome à Paris, j’avais publié un « roman en vers », un testament immoral tout à fait particulier, dont j’ai récemment extrait — et traduit pour ce blog en langue française — quelques passages concernant les récurrents voyages à Venise de mon personnage, Alfredo B..
Puisque la vie de joie et chagrins de celui-ci semble parfois parcourir certains lieux et souvenirs qui sont aussi les miens, j’ai décidé, après réflexion, de vous en offrir la lecture, en parallèle et presque en contemporain avec les étapes tout à fait imprévisibles du strapontin.

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Aujourd’hui, tout de suite après le Strapontin, vous trouverez, en publication séparée, le premier chapitre du voyage d’Alfredo B., ayant curieusement le même prénom que mon grand-père maternel, celui qui disait parfois : « ne me parle pas… dans la main ! »
Je ne comprenais pas cette expression, apparemment dépourvue de toute logique. Avec le temps, j’ai compris que finalement la main, pour mon grand-père, comme pour moi d’ailleurs, représentait l’action. La main est d’ailleurs la partie du corps humain où se concentre au plus haut degré la réflexion indispensable pour que l’action soit valide et adaptée à la nécessité du moment.

« Ne me parle pas… dans la main ! » aurais-je pu dire à mon ami Alfredo B.. Cependant, comme vous verrez, même si de façon très différente vis-à-vis du Strapontin, ce Napolitain atypique est en train de dire des choses qui peuvent convenir à la double lecture — et vision — d’un monde qui ressuscite et salue depuis la fenêtre en course, avant de disparaître à nouveau.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 9 janvier 2014

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ti_001_Je suis ici, au-dessous de Rome (Testament immoral, I)

Étiquettes

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“Cappello verde” di Giovanni Merloni, 2004

Testament immoral

Je me suis borné à transcrire — essayant de le rendre compréhensible, par d’amples coupures et quelques notes ici et là —, le « brouillon en vers » d’Alfredo B., un des innombrables qu’il m’est arrivé de rencontrer au cours de mes voyages pendulaires entre Naples et Venise. Son histoire, compliquée et répétitive comme celle d’un Giacomo Casanova assez vieux, s’affiche parfois sombre et obsessionnelle comme celle d’un Werther un peu plus âgé. Mais, ce qui m’a vraiment convaincu à la proposer, c’est l’étrange fouillis de rhétorique et d’ironie qui fait prévaloir sur toute chose, avec la conscience de l’immuable précarité de nos destins, une extravagante morale esthétique de la vie.
G.M.

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Je m’appelle Alfredo B., j’ai la barbe toujours inculte et je sens le train. À force de voyager en haut et en bas dans l’Italie il me semble, parfois, de m’être libéré du passé. Mais ensuite, sur le train, je les rencontre, faufilées dans quelques wagons à demi pleins ou à demi sombres, et, comme si l’on s’était rencontrés juste hier pour la dernière fois, je me trouve à parler rapidement avec Diva, ou Ambra, Nuvola, Stella, Ossidiana, Luna.
Je dédicace ce livre à chacune d’elles et aux autres, amies ou ennemies (il n’y aura jamais des femmes indifférentes).

I. Je suis ici, au-dessous de Rome
(chapitre I, Testamento immorale, Manni Edizioni, Lecce 2006)
1.
Je suis mort, enseveli
au bout d’ici-bas
au-dessous de tonnes de terre.
Sous ce manteau
de verre transparent
(un bout de bouteille ?
Une loupe Zeiss ?)
la mort
libérée de la claustrophobie
serpente heureuse,
tout en déclarant à la presse
sa pourriture éternelle.

2.
Je suis ici, au-dessous de Rome,
dans une branche de catacombe
où ne passe pas, jusqu’ici,
le métro.
Pendant quelques siècles,
mes chairs auront
tout le temps qu’il faut
pour disparaître
et mes os pourront
s’amonceler
s’éboulant doucement,
se rapprochant entre eux
avec la lenteur de pierres
dans le sable.
Mes mains, tout en continuant
à ressembler à des mains,
soutiendront la tête
ronde, lisse,
sans yeux ni lèvres ;
parmi les doigts,
ma gueule remplie de terre
aura à disposition
tout le temps de l’éternité
pour se souvenir et vivre
calmement la mort,
cette solitude impraticable
où l’âme s’effondre.

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3.
Je suis ici,
mort en poésie
au lieu qu’en prose
condamné au rythme digne
d’aller toujours à la ligne.

4.
Ce fut par cette circonstance
physique et mentale
que je trouvai une mort
vraiment originale.
Indécis, jusqu’à la paranoïa,
si mon vers devait
tomber sur la rime, rester
solidement en prose ou bien
se promener à jamais sur le fil
je décidai une nuit de me rendre,
bien que fatigué, aux fouilles
de Cécilia Métella.

5.
Je cheminais tout seul, un rayon de lune sur la nuque,
débitant en cent manières
le même vers. Vers la fin
(deux fois la jambe avait cédé)
il ne restait que Penna ou Caproni
Pasolini ou Amélia Rosselli
Volponi ou Bertolucci
Bellezza ou… il faisait noir,
mon cercle déformé
recherchait, chancelant,
une cabane carrée
quand le temps a expiré :
sur mon dos silencieux
a tombé inattendu
un grondement anxieux
(et ma gorge éreintée
étendue sur le pré
telle la corne de Roland
vainement a appelé
au secours).

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6.
Le destin m’a donné
un égarement spécial
(personne ne peut
me trouver, si loin
de ma voiture désarmée
étrangement garée)
et l’on a projeté
un puits défoncé,
à ma taille adapté.
Et j’y suis bien tombé
ou plutôt coulé
comme un beignet.
La mort m’a raidi,
et je suis finalement fini
sous un mas de granit
sans jardinières
ni bannières de parti.

7.
Je suis ici, mort en poésie
au lieu qu’en prose,
condamné au rythme digne
d’aller toujours à la ligne.

Giovanni Merloni

Heureux les aimés et les amants et tous ceux qui peuvent se passer de l’amour.

Jorge Luis Borges

Les hommes changent très peu. Ils demeurent toujours les mêmes. D’ailleurs, depuis le commencement des temps il n’existe qu’une seule histoire d’amour, se répétant à l’infini, sans perdre d’ailleurs sa terrible simplicité, son irrémédiable malheur.

Àlvaro Mutis

Voyager ? Pour voyager il suffit d’exister. Je passe d’un jour à l’autre comme d’une gare à l’autre, dans le train de mon corps, ou de mon destin, accoudé sur les rues et les places, sur les gestes et les visages, toujours égaux et toujours différents comme au fond le sont les paysages… La vie est ce que nous faisons d’elle. Les voyages sont les voyageurs. Ce que nous voyons ce n’est pas ce que nous voyons, mais ce que nous sommes

Fernando Pessoa

Il prenait le train pour ne pas être en reste.

Enzo Jannacci

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7 janvier 2014

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Tout beau jeu ne dure que très peu (Le Strapontin n. 3)

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Une personne que j’estime beaucoup — ayant le rare talent d’unir la curiosité avec l’imagination, la virtuosité des mots avec un sentiment heureux de la précarité de la vie — m’a récemment envoyé un commentaire dont je ne peux pas me passer.
Évidemment, j’ai dû renvoyer à la base le pigeon qui attendait ma réponse immédiate. « Je vous ai reconnu, je lui ai dit amicalement, vous faites partie de l’équipe des facteurs volants qui stationnent sur les ponts du canal Saint-Martin… Dites bien à notre commun ami qu’il me faut du temps pour cela, un peu plus que d’habitude ! »
Dès que l’oiseau, hochant les ailes, est reparti, j’ai relu très attentivement la dépêche. En fait, ce camarade me sollicitait juste quelques explications à propos de la nature de mon Strapontin. Car, en disant : « j’ai bien compris, tu parles du Strapontin de la mémoire », il m’exhortait surtout à réfléchir.
Et j’essaie maintenant de le faire.

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D’ailleurs, après la deuxième sortie de ce nouveau truc, je devrais me tenir prêt à répondre à plusieurs questions.
Mais, aujourd’hui, je n’ai pas le temps. On a dépassé les cinq heures du soir. La corrida est en plein déroulement. Les taureaux m’attendent, envieux de m’écorner. Mon strapontin n’ayant pas trouvé un véhicule adapté à ses exigences actuelles, une certaine anxiété de la prestation s’est emparée de moi…
Et si le strapontin de la mémoire fût trop petit ou trop grand pour me transporter dans une quête vagabonde dans le passé trop difficile ou trop douloureux ? Est-ce raisonnable, espérer de la légèreté ou juste un peu d’élégance de temps révolus qui s’affichent au contraire lourds et impénétrables comme une nuit de vaches noires ?
Et si le strapontin fût occupé par quelqu’un d’autre, qui n’aime pas du tout rigoler ?
Oui, c’est vrai ce que disait mon grand-père Alfredo, tout en faisant bondir à terre le cendrier plein d’attaches : tout beau jeu ne dure que très peu !

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En octobre 1953, les funérailles de ma maîtresse d’école démarrèrent juste devant le bar Fassi, au croisement entre via Tevere et corso d’Italia. Le cortège longea les sombres remparts jusqu’à Castro Pretorio, frôlant avec une étrange indifférence le lieu précis où les Bersaglieri avaient ouvert une brèche le 20 septembre 1870. Trop petits devant cette Histoire assez récente, étant d’ailleurs trop farfelus pour établir un lien quelconque entre cette petite destruction — provoquée de façon presque notariale par un corps de soldats très exigu à deux pas de notre berceau — et tout ce qui s’est déclenché après, nous tous subîmes par contre, immédiatement, le chantage émotif que le gigantesque Mur des Lamentations situé après la Porte Pia n’épargnait à personne, avec cet interminable étalage d’ex-votes de la Seconde Guerre.
Ce fut à ce passage crucial que notre classe d’enfants pâles au ruban blanc sur tablier bleu fut autorisée à briser les lignes, abandonnant le premier rang derrière le corbillard. L’endommagement psychologique grave avait été désormais accompli, je pense. Mais la procession devait encore avancer jusqu’à sa dernière destination. Abasourdis et muets, nous embouchâmes alors la rue du Policlinico, jusqu’au croisement avec la rue de la Reine Marguérithe, l’allée finale.
J’étais peut-être déjà très ou trop sensible. Ou alors je suis devenu craintif et fragile de but en blanc juste ce matin-là, rien que pour avoir partagé avec mes camarades — et ma mère — ce moment de la vérité. Il est possible aussi le contraire : cela pourrait avoir positivement accéléré mon entrée dans l’âge adulte. Une chose est pourtant sûre. Le blanc aveuglant de la lumière joyeuse et magique de Rome s’était tellement incrusté sur ma peau que, dès lors, cela me donna une capacité inattendue et même le talent de surmonter la subtile et persistante angoisse provoquée par le noir de la nuit sur les façades et les portes. Une brèche s’était ouverte en moi, brisant à jamais mon insouciance gâtée. J’avais appris tout seul à me dérober aux ombres sombres qui pouvaient jaillir en plein jour au milieu de la joie d’une promenade ou d’un jeu d’épées de bois dans le couloir de chez mon grand-père. J’avais appris comme ça, par un insensible flash, à exercer la pensée mobile, en tournant la page là où la lumière et le sentiment rassurant de la vie pouvaient m’attendre.

004_les deux esprits 180En ce matin d’octobre très éloigné d’il y a un peu plus que soixante ans, les pleins et les vides des corps urbains que j’avais si distinctement observés depuis mon troupeau en cortège, se figèrent dans ma mémoire dans leurs aspects le plus néfastes.
Il faudrait profiter d’un siège plus commode que ce malchanceux strapontin. Pour mieux exploiter le thème de cette partie de Rome qu’en raison de son extension on pourrait assimiler au Xe arrondissement de Paris, j’aurais besoin d’un fauteuil de première classe ou même d’une cabine avec lit et toilettes incorporées.
Je crois en tout cas que je ne suis pas le seul à avoir vécu à chaque occasion des rapports inquiets et difficiles avec ces lieux — surtout en proximité du cimetière monumental du Verano — ces lieux marqués par cette architecture fasciste, tristement fameuse, on ne peut plus évocatrice d’un égarement solennel et irrémédiable, se mariant parfaitement à l’idée de la mort. Un épouvantail menaçant, que personne — maire, architecte ou ingénieur de pont et chaussées — n’avait même pas essayé de maîtriser. Ils l’avaient au contraire exalté, dans l’esprit violent et grossier des Romains nostalgiques des fastes de l’Empire. La gueule de la mort convient diaboliquement à certaines époques, à leurs formes d’architecture et de décor urbain.

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J’ouvre les yeux. Mon véhicule est aux bords du jour. Une nuit entière sur le strapontin juste pour rattraper sur place mon douloureux souvenir… Je me découvre épuisé, engourdi, désirant une course folle parmi ces prés pointus, à la recherche de quelque chose à manger… Un « spuntino », une petite collation, juste un croissant-cornetto avec un petit café… Mais le couloir du train est maintenant l’enchevêtrement inextricable des corps humains, épuisés comme le mien et prêts à m’engueuler pour mes mouvements maladroits. J’attends philosophiquement, réfléchissant à la parenté entre « spuntino » et « strapuntino » (« Y a-t-il en français un mot qui sonne pareil ? Oui, pantin. Mais je ne pourrais pas le manger, même si c’était en chocolat… »), lorsqu’une ligne blanche et rouge brise le noir. Les visages autour de moi semblent indifférents, concentrés dans les rites du réveil qu’ils doivent imaginer dans quelques lieux qui peut-être n’existent pas ou plus. Moi aussi, je m’abandonne au regret d’une merveilleuse salle de bains avec une baignoire plus accueillante qu’un lit, tandis que des toilettes à côté m’arrivent d’effluves aussi basiques que mystérieux. Sans transition que la conscience ait pu retenir, je m’aperçois que le véhicule s’est arrêté au beau milieu des rails, juste en face du triste mur blanc du cimetière du Verano. Là-haut, entourés de pins et cyprès noirs, mes parents chéris reposent. La ville, avec ses quartiers en paresseuse agitation, demeure au-delà de cette colline sans poids.

Oui, c’est vrai, le soleil de Rome, si allègrement paresseux et insistant, a toujours la capacité de tout embellir en jetant une couche de provisoire oubli.
Pourtant, même à mon âge adulte et bienveillant, si je repense à cette tranche assez vaste de ma ville d’origine — comprenant la Cité universitaire ainsi que le quartier de la place Bologne — je ne peux pas complètement effacer ma première impression et considérer ces lieux, encore aujourd’hui, comme disproportionnés et égarés comme une sinistre et redoutable antichambre.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8 janvier 2014

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