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ti_009_Le va-et-vient de Monsieur Le Train III/III (Testament immoral IV/III)

12 mercredi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Testament immoral

001_le va et vien III def 180

Giovanni Merloni
Le va-et-vient de Monsieur Le Train III/III
(Giovanni Merloni, Testament immoral IV/III, Manni 2006)

12.
Pendant le long voyage
parmi les dialectes d’Italie
je rencontre, douce-amère,
une Babel toujours fière
de ses graves défauts.
Changent les parlers
à chaque traversée
du turbulent golfe de Naples
jusqu’à la mélancolique angoisse
auprès du Tibre, à Rome.
À chaque fois, je laisse,
enthousiaste
cette Rome grosse-tête
(patrie se feignant quiète
étrange station de poste).
Pour moi, bête de somme
Rome, « amour », « premier hôtel »,
ce fut une étreinte de bordel
une mère qu’il fallait abandonner
pour ne pas suffoquer.
Depuis les parapets de travertin
de cette ville de ruines
et d’églises,
la course en strapontin
m’emmène à la lumière
(voilà)
peinte sur les murs
de Florence. Une fresque
poussiéreuse
(voilà)
où la rivière de Dante
traîne des chevaux,
des carrosses, des arbres
sombres et légers
des balustrades enchevêtrées
aux madones accoudées.
Une fois quittée Florence
(ville de seigneurs)
on passe de l’autre côté
au-delà de la montagne,
du « sì » au « scì »
du parler toscane
a la cantilène émilienne.
Bologne a perdu son fleuve ;
cependant, cette plaine
c’est une mer infinie
où le naufrage m’adoucit ;
cependant, cette terre
c’est parfois un huis clos
où je peux imaginer
la chaumière du XIXème
le balcon du XIVe
le cardo des anciens Romains
rencontrant le decumanus
à piazza Maggiore.

004_santo stefano 180

13.
Parmi Naples, Venise et Florence,
je choisis  Bologne, ville de sciences,
de véritables correspondances,
mais aussi
pour ces «Lasagnes chaudes ! »
confortant, pendant la nuit,
les os rompus, les esprits hagards
et le besoin d’aventure
ne faisant qu’un avec la peur.
J’ai tout de suite aimé Bologne
pour cette langue qui songe,
écoutée chez Luisa et Dora
et dans le couvent
de la sœur Virginia ;
pour cette musique flûtée,
devinée dans la voix
inconnue de Zvanì
ce monsieur qui partit,
enthousiaste, s’accrochant
au premier train de Rome.
J’ai d’emblée poursuivi
le savoir-faire ancien
et l’esprit citoyen
voyageant dans cette voix
qui refusait l’axiome
de devoir s’embaucher
forcément
dans une vie d’employé ;
il me semble de l’entendre
maintenant, cette voix
qui aimait bien voyager,
se vautrant dans le rêve
d’être utile à la cause
perdante des pauvres.
Je devine
ardente son idée
susurrée depuis le tréteau ;
j’imagine
assuré son regard :
un faucon
s’il lorgnait sa Mimì
accoudée au balcon.
Jamais ne s’évanouit
son train vaporeux, élégant
unissant l’Italie d’infinis
innombrables pays.

007_cesenatico 180

14.
À mes quinze ans
(en juin)
(chaud, il faisait chaud)
je connus les rues de Bologne
en quête des étoffes
du costume gris « fumée de Londres »
pour Décio, un cher parent
tombé dans le piège
conjugal.
Je connus l’ombre des arcades
en découvrant que Bologne
ne laisse pas qu’on l’aime
avant que l’on s’y installe
et qu’on y retourne
plusieurs fois.
À dix-sept ans, en été
je voyageais incognito
sur le train de Cesenatico
sur le train du premier baiser
imprégné de sable
de la première balançoire
couinante sur la mer.
À vingt-cinq ans
le train m’emmenait à Trieste
(une seconde Venise) :
un voyage interminable
comblé de pensées
de  projets
de rêves en demi-sommeil
d’érotiques fantaisies
ainsi que des folies
très modestes.
Trieste m’accueillait,
souriante,
avec ses parquets,
son hôtel liberty,
ses grands cafés,
ses rues descendantes
balayées par le vent.
J’en revenais content
quitte à m’arrêter à Venise
pour gaspiller le temps
pour me souvenir ou espérer
jusqu’à tâtonner
dans une mer d’excuses
pour tromper mon épouse.
Je m’arrêtais à Bologne
pour les « Lasagnes ! »
pour ces voix plaintives
pour une promenade hâtive
au-dessous des arcades
tout autour de la gare
comme si j’avais pris déjà
la décision solennelle
(au rythme des ciseaux)
de couper Rome
et son amour en cage
et coller Bologne
(par strates de salive)
en devinant, mon Dieu
que mon amour déclaré
serait tôt partagé.

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15.
Ensuite plus souvent
sans accompagnateurs
seul et pensif
et hardi
mille et mille fois
je pris ce train. Ici
(seul courage demandé),
l’on atteint le palier,
on installe la valise
ou le sac
ou le livre
ou le journal
et l’on se retrouve en voyage
dans un doux cabotage
entre poussière et  goudron
herbe médicinale et purin
au milieu des voix
intimes et amoureuses
parmi des hurlements
aigus et fatigants.
Certes, le train est constriction,
entassement, prison,
mais c’est aussi le grand prodige
de penser en mouvement
tout en regardant,
même sans en avoir envie
les paysages de la vie.

Giovanni Merloni

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 février 2014

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ti_008_Le va-et-vient de Monsieur Le Train II/III (Testament immoral IV/II)

11 mardi Fév 2014

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Testament immoral

001_il treno 180_risalto

Le va-et-vient de Monsieur Le Train II/III
(Giovanni Merloni, Testament immoral IV/II, Manni 2006)

6.
Quand j’étais dans les langes
quand j’avais ma première trouille
et qu’observant les inscriptions
sur les murs j’apprenais à parler,
quand l’Amour
ce n’était qu’une grande bagarre
de mères, de vice-mères,
de tantes et cousines,
le train courait déjà,
imperturbable,
dans une obscurité hostile
peureuse, inconnue.
Garçonnet
(obsédé par des impulsions
rebelles), je me promenais,
tout seul, au milieu des rails.
Dans mon esprit adolescent,
je me bornais, heureux, à me rendre
à la rencontre du train.

001_siena 180 NB

Siena

Ensuite, sous l’aube,
sous le prétexte
d’un devoir sévère
(je me figurais déjà, même si tôt,
que j’aurais sauté, léger,
tout temps d’arrêt),
fugitif
(en manque de collation),
je savourais, oisif,
le réveil dans la gare
le chagrin ou l’abjection
de la marginalisation.
(« Une fois vendue la dernière croûte,
la police m’en chassera
par la feuille de route ».)
Puis, de marquise en marquise,
d’horaire en horaire,
de poinçonneur en poinçonneur,
j’appris à m’affectionner
à Monsieur Le Train, tout en suivant
avec appréhension
sa décadence, tout en constatant
l’odeur de gomme brûlée,
le velours au halo noir,
le vacarme du ventilateur
branlant.

002_italia 1961 NB 180

Turin, « Italia 1961 »

7.
Ah oui, auparavant
(pendant beaucoup de temps),
blessé et meurtri
par ces carrosses de fer-blanc,
debout, assis,
j’ai longuement voyagé,
m’agrippant au poignet,
réduit comme un beignet
(qui sait combien renseigné
— par les continues débandades
par les sifflements
au milieu des rails —
jusqu’à deviner la vie
à engager une dure partie
où je serais trompé
tout en restant niais).
Certes, j’ai bien appris
à laisser sur le train
comme de vieux journaux
mes provisoires certitudes
ainsi qu’à y oublier
(en ouvrant la porte scellée)
les plus beaux souvenirs,
tout en rêvant
(en poussant la valise)
d’une nuée grise
(de chaud ou de froid)
heureuse d’hériter cette douleur
qui brise le cœur.
Embarrassée, accoudée
à la vitre empoussiérée,
mon identité séparée,
étourdie, pâlie
devant l’infini,
elle aussi a sombré,
se dissolvant dans le film
de villes brunes et blondes
de campagnes ébouriffées et rousses
de longues plages châtaines.

004_rm bo 180 8.
À Bologne
si l’on partait au soir
on était là au petit matin.
Moi, enfant
de huit ou dix ans,
je regardais le noir, haletant
contre la vitre, flairant
l’odeur de fumée, j’écoutais enchanté
le souffle des freins,
la trompette de la locomotive,
le sifflement du chef de gare.
« Lasagnes chaudes ! »
hurlait un homme
à la visière grise.
Le train poursuivait
jusqu’à son but lointain
le lendemain hautain
dans le beau site
abrupt et poignant
sous le mont menaçant.

004_dolomiti NB

Cortina d’Ampezzo (Dolomiti)

9.
De la malle grand ouverte
ressortait piquant
le chandail adhérent
le caleçon grandissant.
« Emmène-moi jusqu’au train !
Je veux faire demi-tour ! »
j’implorais, gémissant,
tout en lorgnant, ahuri,
les tournures lugubres de la nuit
surplombante.
« Ne vois-tu pas la pluie ?
Mais pourquoi, mon trésor,
veux-tu aller à la gare ?
Par le froid, on y meurt ».
Ma mère, assez savante
(se touchant le cœur,
regardant au-delà de la vitre),
nous donnait pour certain
le ciel serein.
« Demain matin, pour collation,
il y aura de la crème et du sabayon ! »
Elle fut patronne absolue
des souvenirs les plus enchantés
cette maison inconnue
toute seule au milieu des prés
dérangée à son insu
de but en blanc
par le fulgurant étau
de ce train costaud
(un aperçu de fumée
à l’arôme suave ;
un passage de rumeurs
maltraitant les fleurs ;
un rayon de lumière
éloignant le mystère).

001_cortina arabi 740

Cortina d’Ampezzo (Dolomiti)

10.
Dans ma famille très citadine
à défaut de terre et de cantine
on se régalait de villégiatures
à la montagne dans la nature
humant l’arôme de prairies bleues
avant de partir pour visiter
toujours Venise
(et ce n’était pas une bêtise).
Le train
(ne faisant qu’un avec l’eau)
dès son arrivée
sur le Grand Canal
(déférent gandin)
déjà saluait Venise
par une belle révérence.

002_venezia vaporetto 740

Venise, pont de Rialto

J’enfourchais la valise
en m’accoudant au parapet
par une nouvelle franchise
sur le radeau branlant.
Il y avait ce même effet
sur le bateau à vapeur
vibrant parmi les pierres
noircies de terre.
Achevé le va-et-vient
du train frénétique
(se taisant enfin la roue
de la balançoire d’eau)
nous, enfants, accoudés
depuis l’hôtel de l’Ange
nous scrutions la rame
en train de clapoter
parmi les algues, juste à l’angle
du ruisseau lagunaire.
« Oh ! Oh !»
s’écriait tel un héros
(plié sur son flanc)
le gondolier blanc.
003_venezia gruppo 1 740

Venise, Canal Grande

11.
Piétinant dans Venise
(indécise file indienne
de carrosses humains)
le crescendo de beauté
culminait dans la place
pullulante de pigeons
de drapeaux et de sons.
Impeccable, mon père
très rapide et précis
photographiait la promenade
des sortants entrants
de l’huis tournant
de l’Excelsior-Danieli
immortalisant, parmi les voiles
de ces limpides cieux
les actrices en chair et en os
les magnats à la rescousse
les personnes extravagantes
les milliers de jambes
les faces bronzées
hélas rassurées
par le grotesque succès
en matière de sexe.
004_venezia piccioni 740

Venise, piazza San Marco

Même nous, les enfants
grâce aux graines
qu’on donnait aux pigeons
grâce aux glaces
léchées et  effondrées
(et aux pantalons souillés)
nous arrivions excités
par ces mille émotions
à la rive des Esclavons
où, comme une épice
s’évanouissait Venise
et renaissait venteux
mais dépourvu d’arôme
le ciel menaçant
de mon retour à Rome.

005_venezia campanile 740

Venise, vue du Campanile de San Marco

Giovanni Merloni

P.-S. Les sous-chapitres 10 et 11 avaient été déjà publié ici le 4 juin 2013

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11 février 2014

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ti_007_Le va-et-vient de Monsieur Le Train I/III (Testament immoral IV/I)

10 lundi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Testament immoral

Mes chers lecteurs,
Tandis que le Strapontin avance dans sa périlleuse traversée, je me dois parfois d’interrompre le flux de la mémoire (et des digressions que le Strapontin même impose) pour vous faire part d’un nouveau chapitre du Testament immoral. En fait, l’histoire ici racontée par Alfredo B. ne reproduit pas comme un calque, à l’identique, mes mémoires publiques et privées.
Au contraire, s’éloignant du rôle discret de l’alter ego — comme c’était le cas de Mastroianni vis-à-vis de son maître Fellini dans « La dolce vita » —, celui-ci est devenu petit à petit un personnage à part entière. Il m’a forcé de toute évidence la main, en assumant parfois, contre ma volonté, des comportements que je n’approuverais pas du tout. Il raconte d’ailleurs des épisodes de sa vie, surtout amoureuse, que je nierais fermement avoir vécu moi aussi.
S’il avait bien pu être mon meilleur ami (« per la pelle », selon une expression italienne intraduisible), il est devenu malheureusement un sujet peu recommandable, que je ne désirerais pas vraiment rencontrer dans d’éventuelles retrouvailles en Italie.
Comme le révèle son prénom, Alfredo B. hérite beaucoup de la personnalité (et de la « napoletanità ») de mon grand-père homonyme, tout en partageant quelques souvenirs inquiétants avec le personnage d’un roman récemment cité, « Retiens la nuit ».
D’ailleurs, le Testament immoral respecte par hasard la même chronologie du Strapontin. Dans ce dernier, on est maintenant à la veille du déménagement crucial de ma vie (juin 1954), tandis qu’à partir de la deuxième partie du Testament immoral (avec le chapitre V, « Carrosse restaurant ») Alfredo B. rencontrera les personnages qui ont marqué les évènements successifs à ce déménagement.
Dans l’esprit de prendre une pause, avant d’exploiter d’autres moments de ces lointaines années 1950, le moment est donc venu pour vous présenter (en trois jours consécutifs) le quatrième chapitre du Testament immoral (« Le va-et-vient de Monsieur Le Train »), celui qui en conclut la première partie.
J’espère que vous me pardonnerez.
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Le va-et-vient de Monsieur Le Train I/III
(Giovanni Merloni, Testament immoral IV/I, Manni 2006)

1.
S’en va, Monsieur Le Train
en trouant les montagnes et les collines
s’insinuant parmi les lustres villageois
encore courant, pendant des mois.
S’en va, le train, aiguille et fil
en cousant sans façon
le costume faufilé.
(On m’a dit que l’aiguille
entraîne la douleur
de blessure en blessure
tandis que le fil,
cœur prophétique
de l’espoir trompé
transperce le cœur.)
Insidieuse comme l’aiguille
est la locomotive
(émotive, explosive) ;
tandis que les carrosses
(paresseux, voleurs)
dénoués en guise de fil
s’habillent et se déshabillent
à la hâte, comme Fregoli (1)
audacieux comme Marylin.

2.
Sur les champs
au milieu des fossés, dans le noir
je rêve du costume
de mort de mon père
du costume de mariage
de grand-père, des haillons usés
de l’épouvantail
ainsi que
de la chemise voltigeante
(accrochée à la vitre)
d’un fantôme galant.
Ils voyagent
ensemble, séparés
en long et en large
dans l’Italie sans marges
un habit gris et un homme.
C’est juste moi, cet homme
en quête de moi-même
en long et en large
dans le train.

002_anni 70 giovanni 1803.
Le train seul la connaît
la longue histoire incertaine
ensevelie avec moi
dans une catacombe
silencieuse et profonde
où s’effondre une étoile
et s’allonge, jumelle
Cécile la belle. (2)
Dans mon corps de gruyère
sans péage ni frontière
sans aucun pied sur le frein
rentrait et sortait le train.
En chaque sombre galerie
j’affichais mon euphorie
ma désespérée énergie
en voyant s’éclipser
ou revenir l’allégresse
de petites phrases ambulantes
que je saisissais au vol
dans le fracas des roues
et je perdais, ô tristesse
dans le soleil aveuglant.
Je l’ai mille fois racontée
jamais jusqu’au bout
ma vie étourdie
avilie et impunie
bercée et violée
par la course sans arrêt
du train.
Ce fut la vie gentille
pas du tout escomptée
d’un homme en voyage
depuis mai jusqu’en avril
(passager clandestin
oubliant ses billets
ainsi que ses propres effets
abusant de sujets
battus et rebattus).
Je fus encombrant
comme une grosse dame,
incommode
comme un strapontin en bois
pourtant je voyageais léger
subtil comme un dessin
confus comme Homère
aveugle et inconnu
comme un chaman aztèque
(il a fort déraillé
celui qui a glissé, imprécis
dans son journal jauni
qu’on m’aurait bien tué
sans retourner les cils
par un rite sommaire).

4.
Lent comme un vieux train
mal en point et plein
je fus parfois imprudent
comme une locomotive.
Par traits contrariant
par mon énergie excessive
je vivais au milieu de gens
aux reproches hâtives.
Ignoré ou contrasté
(un Ulysse désarmé)
je me suis foncé
sur le chemin ferré
tout en apprenant
(de ce truc ambulant)
comment jeter vers le ouest
de mes fautes le lest.
Dans mon aller pendulaire
j’ai appris même à aimer
à me taire, à écouter.
Il n’y a rien d’inconnu
(quoique j’y tourne autour)
dans l’entière planète
pour moi, pauvre ascète
voyageur flegmatique
de la mer Tyrrhénienne à l’Adriatique.

003_autobus 180

5.
Pour ce pastiche
qui m’a rendu postiche
ainsi qu’esclave du caprice
(comme tout voyageur
qui passe toutes ses heures,
tout en courant assis,
en regardant au dehors
en racontant de soi
en buvant du thé) ;
pour cette diversité
qui me rend banal ;
pour cette ubiquité
qui me rend absent,
celui qui s’efforce
d’enlever mon écorce
celui qui, impatient
n’en saisit pourtant rien
(et derrière son petit doigt
ne cache pas son effroi),
celui-ci vaguera
assez loin de tout cela
à cent lieues de soupçonner
le bizarre profil
du destin inhumain
qui me toucha.

Giovanni Merloni

(1) Leopoldo Fregoli, célèbre acteur transformiste italien.
(2) Cécile Metella

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 février 2014

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Ce sont les chaussures qui font le seigneur ! (Le Strapontin n. 16)

08 samedi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

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Après cette hasardeuse et pourtant agréable immersion dans un Vase communicant où le Silence a montré son attitude « adoucissante » de la Mémoire, je devrais en sortir. Immunisé vis-à-vis des risques qui peuvent se déclencher lorsqu’on fouille dans la Mémoire même.
Mais cela ne m’est pas arrivé. Car en fait la Mémoire est souvent partagée avec d’autres et qu’il arrive souvent que deux personnes — par exemple deux anciens amis pour la peau — n’aient pas du tout le même souvenir à propos du même « fait » ou de la même « chose ».
En descendant dans la mémoire comme dans le sous-sol d’un gratte-ciel ayant autant de niveaux en dessous qu’en dessus du rez-de-chaussée, je trouve souvent, au milieu des couloirs, un matelas abandonné, un vieux berceau en bois, des habits entassés ou même des fantômes. Si j’y descendais avec un de mes amis, nous ne trouverions pas les mêmes choses.
C’est pour cette raison qu’ils ne voudraient pas que je poursuive des pistes dans une mémoire qui n’est pas que la mienne. Peut-être, ce n’est qu’une petite gêne, juste une légère contrariété, suffisant quand même à leur conseiller de rester en dehors de ces caves poussiéreuses d’où peuvent jaillir des reconstructions redoutables et scandaleuses.
J’en souffre silencieusement, tout en donnant intimement raison à tous ceux qui hochent la tête en soulignant leur désapprobation. Je ferais le même, je crois. Donc, il est difficile, sinon impossible, en ces conditions-là, de se soustraire à la phrase inouïe qui voltige sur ma tête : « tu n’en as pas le droit, ni surtout les capacités… »
001_il signore 180

D’ailleurs, on n’entamerait pas des fouilles comme ça s’il n’y avait pas des nœuds à démêler. C’est un chat qui mange sa propre queue, « sans savoir », comme dit Giorgio Gaber dans une drôle de chanson, « que la queue est la sienne ».
Il faudrait attendre notre mort, et la mort de tous nos contemporains pour parler librement de notre vie en dehors du souci de ce jugement invisible et de cette indifférence que pourtant se touche. Tout comme le brouillard épais et humide de piazza Maggiore à Bologne pendant certaines journées d’août où le vent est complètement absent.
Heureusement, tous ceux qui osent, comme moi, briser la glace de cette indifférence obscurantiste au risque du scandale trouvent dans leurs odyssées de la Mémoire des copains de route, des amis souvent inconnus qui les aident à engendrer quelques petites souris que le passé emprisonnait.
Il est pourtant rare qu’une telle générosité vienne de gens très proches de nous, car, comme je viens de dire, les gens qui pensent de nous connaître comme leur poche, ne voudraient pas que nous sortions des schémas qu’ils ont fabriqués pour nous coincer dans un portrait figé.
Il y a pourtant des exceptions qui nous soulagent. Si je n’oublie pas un de mes amis architectes qui me dit, après avoir lu mes poésies : « Tu ne devais pas les écrire » ; si je reste confus à l’idée qu’un ami très proche avait jugé mon Testament immoral de façon tellement négative que devant ma question — « L’as-tu lu ? » — avait bondi rageusement en me disant « Voulons-nous en parler ? » (se jugeant évidemment provoqué) cela me consola énormément de recevoir des témoignages complètement à l’opposé depuis mes parents de Cesena ainsi que d’une série de personnes, concernées dans mes flash-back et contentes de l’être.

002_nino 180

Ce fut le cas d’un cousin de ma mère, appartenant à la grande famille napolitaine de ma grand-mère Agata. Celui-ci au lendemain de la lecture de mon premier roman (« Il quarto lato », « Le quatrième côté » en français) voulut me proposer au téléphone le sujet pour un conte. Ce n’était pas un épisode de sa vie, mais un fait réel arrivé à Antonio, quelqu’un qui avait été très proche de lui, un camarade du temps de la Seconde Guerre. Pour une fois, j’eus la bénéfique sensation de me voir traité de professionnel dans ce métier aimé de l’écriture : il me considérait à la hauteur de son récit, ne se bornant pas à m’autoriser, mais sollicitant, au contraire, mon intervention…
Ce que je fais maintenant et, nécessairement, en survol. Car je n’avais pas eu le temps ni la promptitude d’esprit de noter ce fleuve de paroles sur un bout de papier quelconque.
J’ai en tout cas une assez bonne mémoire. Le souvenir de cette cadence où l’adoption du dialecte napolitain assumait une nuance d’agréable snobisme m’aidera à combler les vides.
Cette courte petite histoire me donne d’ailleurs la chance d’installer un petit pont entre la parenthèse embarrassante de mon escapade à Naples et la suite des événements romains où le Strapontin va brusquement me ramener.
Antonio, pendant la guerre, se trouvait à Messine, en Sicile, lors du débarquement allié. Jeune officier, il se fit apprécier pour sa connaissance de la langue anglaise, nécessaire surtout pendant les jours suivants à la victoire des alliés anglo-américains (17 août). Avant cette journée — nonobstant la chute de Mussolini du 25 juillet 1943 et la participation à la guerre moins convaincue de la part du gouvernement Badoglio —, Messine ne cessa de subir des bombardements de plus en plus destructifs, avec de graves pertes. Ce jeune officier, âgé alors de 24 ans, se trouvait surtout engagé dans une activité d’aide à la population. Il avait risqué de perdre la vie à la suite d’un écroulement successif à une bombe, tandis qu’une autre fois son béret s’était révélé assez solide, en le sauvant de la chute soudaine, juste sur sa tête, d’un redoutable morceau de grabats. Je me rappelle bien. J’étais debout près de mon chevet, ou assis sur la pointe du matelas, à l’écoute de cette petite voix dont je ne pouvais rater aucune nuance ni ne perdre aucun détail. Cet ami, Antonio, eut l’occasion d’assister au tout premier acte de la Libération. Quelques jours après l’entrée en Messine du général Patton, tout le monde, civils compris, dut déposer les armes. Le 2 septembre, le gouvernement italien signa la capitulation. Se passèrent après des jours de confusion extrême, Badoglio ayant déjà décidé de signer l’armistice. Antonio fut renvoyé à Naples, sa résidence, avec l’ordre de se présenter à la caserne juste le 8 septembre. Le matin de ce jour fatidique Antonio, impeccablement revêtu de son costume d’officier, se rendit à la caserne située sur l’ancienne colline de Pizzofalcone…
De loin, on lui fit signe de rester à distance. Ensuite, il vit des gens qui sortaient à la hâte de la caserne en habit bourgeois. Un d’eux lui hurla : « Va-t’en ! »
Avec la présence d’esprit de quelqu’un qui ressent l’approche de la guerre civile, Antonio eut du sang froid en s’aventurant, tout droit, vers les quartiers plus en haut. Au risque d’être agressé ou emprisonné. Il apprit, en remontant via Monte di Dio, qu’on avait signé l’armistice avec les Alliés et donc les Allemands, encore sur place à Naples, devenaient des ennemis. Il remonta ensuite via Giovanni Nicotera, traversa via Chiaia. Il poursuivit enfin via Nicotera jusqu’à Corso Vittorio Emanuele. Dans une ruelle sans issue habitait une jeune veuve qu’il connaissait bien. Une fois sauvé chez elle, il attendit minuit. Sa protectrice s’était entre-temps procuré une pelle. Il sortit tout seul dans le jardin sombre. De l’intérieur son amie essayait de faire un peu de lumière brûlant des journaux. Il fut très rapide. D’ailleurs, ce n’était pas nécessaire de creuser trop en profondeur. Lorsqu’il put finalement ensevelir son uniforme, il rentra, confus et tremblant.

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En dépit de ses origines modestes et d’un tempérament avare que ses beaux frères lui reprochaient, mon grand-père Alfredo considérait l’habit comme le miroir de la personnalité de chacun. Donc, tout en gardant un style austère, il était impeccable. Évidemment, avec l’âge, après la mort de sa femme, son attention se concentra surtout sur le paletot ou le costume, où ne manquait pas un mouchoir blanc dans la poche externe. Mais sa veste de chambre, aussi, gardait l’écho d’une jeunesse à peu près élégante. Je ne m’étonne pas, à y repenser, si l’une de ses expressions préférées c’était : « Ce sont les chaussures qui font le seigneur ! »
Telle était sa déception vis-à-vis de l’indifférence qu’au contraire m’inspirait ce sujet, jusque de mon enfance.
Maintenant, à cette sidérale distance, je comprends ce qu’il voulait dire, allant bien au-delà de la qualité et du niveau de l’entretien de cette indispensable continuation de nos pieds. Pour moi, cela a été toujours une lutte que j’ai finalement maîtrisée, à l’âge adulte, avec l’adoption d’une seule paire de chaussures à la fois, jusqu’à leur consomption presque. Cela n’a aucune importance si j’achète mes chaussures en hiver, avec le souci de devoir résister à la pluie à la boue et même à la neige. Je les porterai sans problèmes en printemps et aussi en été… à moins qu’il n’arrive pas la canicule.
Pour moi, les chaussures sont comme des roues Michelin ou Pirelli qui me donnent la chance de rouler sur les trottoirs, de me glisser sur les prés du Luxembourg ou des Buttes Chaumont, de donner un coup de pied à un caillou ou alors à une boîte de Coca-Cola…
Si je n’avais pas ces robustes partenaires, je serais perdu. Donc je les aime, intimement. Et, en même temps, je les maltraite, sans voir en cela d’éventuelles formes de méchanceté ou de brutalité. C’est pour cela que je choisis toujours des chaussures solides, pour qu’elles résistent à la rue tout comme à l’énergie de mes pieds.
Évidemment, si on se bornait à regarder mes pieds faufilés dans mes chaussures de montagne ayant plusieurs mois sur le dos, tout le monde dirait que leur propriétaire c’est un paysan, ou un homme de fatigue. Impossible qu’un seigneur, ou même un intellectuel distrait puisse sortir et rentrer sans passer la brosse, même pas une fois, sur ce cuir jauni, ridé partout !
Et les chaussures mêmes, que diraient-elles, si on leur donnait la parole ?
« Tu nous prends pour un hôtel, tu vas et tu viens sans jamais nous prévenir ! Grâce à nous, tu vis comme un coq en pâte… »
Toujours prêtes au pas de la porte, mes CLARKS (ou imitations italiennes), mes TIMBERLANDS (ou imitations de partout dans le monde) ou mes chaussures de montagne (avec les semelles en VIBRAM) sont rarement rangées, comme des ânes dans l’étable, avec les autres chaussures dans le petit chiffonnier près de mon chevet. Elles endurent la solitude ou alors, rarement, pendant la nuit, elles cohabitent sans enthousiasme avec mes pantoufles…

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Que dirait-elle, ma pauvre sœur aînée, si elle retrouvait, ici, le fameux épisode de la pantoufle ?
Elle dirait bien sûr qu’elle ne s’en souvient pas, que si jamais mon père a eu une propension quelconque vers des sylphides ailées de passage devant son appareil photo, ma mère, appelée d’ailleurs « la lionne » en famille, eût vite réagi, car elle « tenait son mari bien serré contre elle-même ».
Voilà un autre impératif moral, sinon carrément une condamnation, toujours présente dans mes jours. Une famille unie, un grand amour reliant entre eux pas seulement mes parents, mais aussi mes grands-parents paternels et maternels ! Aucune fissure, ni fente ni porte étroite, qui peut justifier la décadence trompeuse de leur rejeton… Suis-je donc obligé de porter en entier la responsabilité d’une vie où j’ai bien sûr atteint l’amour, moi aussi, mais à travers un parcours contradictoire, redoutable et parfois méprisable aussi ? N’y a-t-il pas, ici ou là, quelques traces de petite transgression de la part de ces dieux tutélaires du foyer familial, des petites déchirures ou failles auxquelles accrocher mon besoin de complicité ?
Pourquoi tout le monde est-il capable de « le faire sans le dire », tandis que moi, au contraire, j’ai dû forcément agir à la lumière du soleil ?
« Mystère de la foi ! » aurait dit ma belle-mère, tout à fait indemne, elle aussi, de possibles « fantaisies parallèles ». Et pourtant une dame très gentille et aimable qui m’a toujours accepté sans réserve dans sa famille et dans son cœur.
D’ailleurs, sans aucune intention, même inconsciente, de vouloir briser cette fresque familiale pouvant rivaliser avec la Chambre des Époux de Mantegna à Mantoue, j’ai un souvenir très sympathique de l’épisode de la pantoufle.
Cela arriva dans la maison neuve, déjà dans les années soixante, je crois. Mon père, accompagnateur dévot et appréhensif, cherchant anxieusement ma mère à chaque fois qu’il rentrait — « Maman ? » nous demandait, d’un ton que je n’oublierai jamais — et parfois sortant en voiture pour aller à sa rencontre, avait toujours gardé son style unique, élégant sans être narcissique, au contraire nonchalamment en retrait, jusqu’à l’effacement. Cette attitude « discrète » se prolongeait dans le rapport avec ma mère jusqu’à se traduire, du moins à l’apparence, en renonce aux prérogatives de l’homme, du mari. Et c’était toujours ma mère qui se chargeait de lui reconnaître ce rôle. Une étrange compétition, où je crois que la psychanalyse — que mon père avait connue au temps de la fréquentation assidue de son beau-frère Nicola Perrotti – ne fut pas étrangère à son comportement devant ses enfants.
Donc l’épisode de la pantoufle aussi, que mon père lança avec une imprécision délibérée en direction de ma mère voulait être instructif : même dans les couples les plus solides peuvent y être de petites explosions. En fait, une fois obtenu le but de surprendre ma mère avec un geste tout à fait inusuel, mon père assuma une expression goguenarde et satisfaite.

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En revenant à la maison natale, juste avant le fameux déménagement, je ne peux passer sous silence l’image des deux oncles maternels, auxquels bien sûr le Strapontin consacrera plus avant l’espace qu’ils méritent.
L’oncle Dodo et l’oncle Tito.
Deux personnages qu’on ne pourrait pas imaginer plus différents l’un de l’autre. Tous les deux ont exercé sur moi une fascination sans bornes.
Ils trouvent aujourd’hui une fonction spécifique vis-à-vis de la question des chaussures.
D’ailleurs, s’il est vrai ce que disait Alfredo, mon grand-père, et que vraiment on connaît et reconnaît aussi le seigneur des chaussures qu’il porte, il est absolument possible que mon portrait de mes oncles Dodo et Tito jaillît directement du portrait de leurs chaussures.

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Le frère cadet de ma mère, mon oncle Dodo, était né en dernier juste à la fin de la Grande Guerre, en 1918. Il est le membre de la famille auquel je ressemble le plus quant au physique, mais aussi, comme on verra, dans d’autres points de vue…
Même s’il soignait beaucoup son vestiaire ainsi que sa personne, on ne peut pas dire qu’il fût un type élégant. Il n’était surtout pas recherché. Sauf en été, à la montagne, lorsqu’il arborait des chemises de laine à carreaux ainsi que des pantalons de velours, ou alors pendant certains dimanches « en famille » où il se libérait de son uniforme, il portait toujours le veston, la cravate et parfois le gilet aussi. Comme mon père, d’ailleurs. Il recherchait une sobriété tendant au gris, qu’il adoptait, je crois, aussi dans son monde à lui, dont nous ne percevions que des échos, des mots entendus dire. Il essayait de passer inobservé, craignant peut-être d’être fourvoyé de sa propre ligne de conduite ou alors, car l’expérience enseigne, voulant éviter d’être exploité, voire saccagé. Car il avait des énergies et des ressources intellectuelles presque inépuisables, se mariant d’ailleurs avec une volonté de fer. Il travaillait toujours à corps perdu.
Personne ne s’étonnera, alors, en sachant maintenant que mon oncle Dodo ne se contentait pas de la brosse la plus adaptée, ainsi que du chiffon souple ou du vernis pour chaussures de la meilleure marque. Il « lavait » les chaussures pour leur faire perdre toute trace de poussière ou de boue incrustée.

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Grâce à la loupe fournie par Apple, mon oncle Tito apparaît de toute évidence dans la photo de l’enterrement de ma grand-mère Agata, le 16 janvier 1949. Il est au bord de la foule des présents, peut-être pas trop à l’aise dans son rôle de futur mari de ma tante Augusta, désespérée dans le premier rang. Car en fait l’oncle Tito, disparu très jeune, quand je n’avais que 15 ans, était un peu un personnage de Pasolini vis-à-vis de notre famille. Il venait d’une famille prolétaire, habitant via Dardanelli, dans un quartier considéré populaire, avec ses deux parents et son petit neveu orphelin. Dès la naissance, cet homme beau et viril, très ressemblant à l’acteur Maximilian Shell, s’était trouvé pratiquement dépourvu de la main droite, restée petite comme celle d’un nouveau-né. Cela fut pour lui un grave handicap, bien sûr. Mais ce fut à cause de cela qu’il se chargea pendant toute sa vie de défis de plus en plus engageants, soit sur le plan intellectuel soit pour ce qui concerne les activités manuelles. Je négligerai, aujourd’hui, de citer sa brillante carrière universitaire ni ses exploits incroyables et géniaux aussi lors de la construction, chez soi, d’une barque en polyester, — qu’il fit de ses mains ou, pour mieux dire, grâce à l’habileté prodigieuse de sa main gauche, que la droite aidait comme elle pouvait, en lui donnant juste un bout de bras. J’oublierai de décrire mon oncle Tito en vélo, profitant, je ne sais pas comment, des pédales pour le freiner.
J’oublierai aussi de raconter comment se passa sa rencontre avec ma tante Augusta à la Bibliothèque nationale Vittorio Emanuele II. « Je n’en peux plus ! », « Non ce la faccio più ! », il ne dit que cela, du moins pour introduire le sujet d’une rencontre qui devenait urgente. En fait, ils se marièrent en août de cette même année 1949 marquée par la disparition d’Agata. Mon oncle Dodo épousa ma tante Antonia en cette même année lui aussi. Je négligerai de chercher des raisons psychologiques. Il est vrai que tout le monde était très attaché à cette Agata, véritable pilier de la famille au-delà du caractère sévère et des hurlements d’Alfredo. Il est vrai que mon oncle Dodo était le dernier et qu’il était mâle…
Revenant aux chaussures, je crois que mon oncle Tito tranchait nettement entre le déguisement nécessaire dans les lieux députés (il était impeccable en tant que vice-consul à Élisabethville) et la vie normale. Je me souviens qu’il ne se souciait même pas des coudes défoncés de ses pulls et qu’il exhibait volontairement des expressions rudes et mordantes qui provoquaient ma mère en nous mettant mal à l’aise. C’était en fait un jeu, le sien, une espèce de pose pour vaincre probablement sa timidité ou ses complexes d’infériorité sociale.
Pour moi, et, je crois, pour mes frères aussi, c’était la déflagration, le bouleversement, la mise en discussion immédiate de nos certitudes.
Je me rappelle bien leur arrivée. La tante Augusta, immanquablement, dès qu’on ouvrait la porte, courait riant aux toilettes en sautillant sur les talons : « Le pipi ! Le pipi ! »
Mon oncle Tito était immédiatement capturé par ma mère pour quelques réparations ou pour l’électricité. Et tout de suite après c’était la panique, parce que mon oncle Tito demandait assez brusquement de lui trouver le marteau, ou les pinces, ou les vis, ou le tourne-vis, o les clous… Et personne de la famille ne savait où trouver ces outils aussi mystérieux qu’indispensables.
Avec le temps, j’ai compris le rôle essentiel et irremplaçable que mon père a eu dans ma formation et dans ma vie. Il est ici, il fait partie intégrante de mon moi à moi. Même si je l’ai parfois critiqué, contesté aussi, parce que je le considérais comme vieux, dépassé… comme il avait fait, du reste, lui aussi, avec son père, l’incontournable Zvanì…
Mon père a eu d’ailleurs le mérite de nous laisser libres d’aimer aussi d’autres figures, dans la famille. Certes, il était très proche de l’oncle Dodo, avec qui il a aussi longuement travaillé, sans qu’il y eût une seule discussion (à part ce jour de l’invasion de la Hongrie en 1956, lorsque mon père justement condamnait les raisons des Soviétiques tandis que mon oncle naïvement les défendait…) Certes, l’oncle Tito assumait parfois des airs d’aventurier… Mais mon père l’estimait beaucoup, tout en admirant son enthousiasme créateur.
Pourtant l’épisode de la bataille des chaussures reste troublant pour moi, même à distance de soixante ans pile. Nous passions nos journées dans une grande chambre, dominée par un grand placard qui se défaisait petit à petit, nos lits, une table fort abîmée et une étagère basse, où ma mère rangeait tant mal que bien les chaussures de toute la famille. Je rappelle, juste pour sa présence silencieuse, l’existence aussi d’une paroi que mes parents nous avaient laissée graver, noircir ou colorer sans aucune limite… En raison du fait que le déménagement était proche et qu’il ne valait plus la peine de repeindre les murs…
Pourtant cette paroi n’eut aucun rôle dans la bataille.
Jusqu’à ces jours-là, nous n’avions pas l’habitude de faire de jeux violents. Oui, on faisait la course de chaises, en les faisant avancer par nos vivants coups de reins. Oui, on courait aussi en long et en large, on jouait « aux épées » avec les cintres avec l’âme de bois, mais en général notre violence était surtout verbale et tout à fait innocente.
Ce fut en fait l’oncle Tito qu’un jour, de but en blanc, se coalisa avec mon frère et, se cachant avec ce dernier derrière l’étagère basse, prit à lancer contre moi toutes les chaussures qu’il trouvait. Vexé, intimidé, d’abord je subis les attaques. D’un coup, je compris que ce n’était pas question de pleurer. Personne ne serait intervenu pour me secourir, du moment que l’autorité même, représentée par mon oncle, se mêlait à l’action de guerre. Alors, je réagis. Je rendis toutes les chaussures que j’avais reçues sur le dos. Maintenant, je pleurais…

Giovanni Merloni

Il fallait accepter la possibilité de tout perdre, par Franck Queyraud (les #vases communicants, février 2014)

07 vendredi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

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vases communicants

Pour les vases communicants (*) de février 2014 (voir liste complète des participants), Franck Queyraud et moi nous avons décidé d’exploiter notre échange autour d’un thème unique : une photo (réalisée par FloH) accompagné par une phrase assez emblématique (que Franck Q. a empruntée à sa collègue Bénédicte Junger). À partir de ces traces aussi suggestives qu’incomplètes, chacun de nous a exploité tout à fait librement un petit conte ou récit imaginaire. Dans cet esprit ce blog-ci héberge Franck Queyraud et ses réflexions poétiques et philosophiques, tandis que je me suis invité, pour y déposer un conte assez farfelu, dans Flânerie quotidienne, le blog de Franck, que je trouve très intéressant, profond, sensible, inspiré depuis sa naissance à l’idée de l’échange, de la réflexion et du partage.

Comme j’avais écrit dans un très récent billet sur ce blog, « Je ne connais pas personnellement Franck. Je l’estime beaucoup pour ses textes poétiques où la réflexion profonde est toujours au rendez-vous. On dirait qu’il est, comme moi, une âme heureusement en peine tandis que cette circonstance existentielle lui donne l’élan pour affronter des questions aussi intimes qu’universelles. Il faut pourtant avouer qu’il y a un élément clou (ou clé) qui a fait déclencher mon intérêt pour la flânerie quotidienne de Franck. D’abord timidement, ensuite de façon de plus en plus consciente. C’est son nom d’art : Mémoire Silence, constitué de deux mots, déjà assez importants et lourds à porter sur les épaules même seuls. Par leur union, ils se transforment magiquement, devenant un cheval de bataille, un alter ego qui flotte dans l’air comme une divinité bienveillante… Est-elle possible, une mémoire sans paroles ? Est-ce possible se réfugier dans le silence de la mémoire ? Je pense que Franck veut aller bien au-delà d’une telle alternative. Sa mémoire conjuguée au silence exprime au contraire une envie profonde de fouiller dans la mémoire, instrument indispensable de l’Histoire. Et je crois que son silence exprime d’ailleurs la nécessité de poursuivre la mémoire en dehors de toute démagogie, voire bavardage plus ou moins consciemment manipulateur… »

Giovanni Merloni

« Il fallait accepter la possibilité de tout perdre pour pouvoir se rencontrer… »

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Photo : FloH (cliquez pour agrandir)

Existe-t-il un mot qui résiste plus de cinq minutes à sa répétition ?
Un mot, je ne sais pas, répond le pâtre qui est aussi poète, et seul, et isolé dans sa montagne.
Il paît longtemps avec ses moutons mystérieux, en fixant le soleil couchant, en pensant aux autres – ses presque semblables – dans la vallée des merveilles – ce qui n’est pas ici a toujours plus d’attrait – ou en pensant à celle qui l’attend, qui pense à lui ou qui aurait pu l’attendre et penser à lui.
Un mot peut-être pas, chuchote-t-il, mais un prénom… certainement.
Notre pâtre a l’air sûr de lui, tout d’un coup, bien sérieux, ne sourit plus. Il a sans doute réfléchi longuement à cette question. Il rajoute avec un air ailleurs :
un prénom, oui, un prénom qui ne lasse jamais celui qui le répète. Qui vous fait gravir un échelon supplémentaire de compréhension à la manière de ce dièse qui fait la courte échelle à la note qui veut grimper dans la portée.
Il existe d’autres mondes et un jardin aux sentiers qui bifurquent. La mémoire est parfois ce jardin où l’on peut se perdre.
Dans l’espace, il n’y a plus de bruits ni de sons. Du silence. Certains corps célestes se déplacent et s’entrechoquent modifiant ainsi leurs trajectoires. Et l’endroit où devait se rendre l’astéroïde n’est plus le même que celui du départ. Et personne n’aurait pu le prédire. Personne ne connait la trajectoire finale des astéroïdes et si tout au bout de leurs routes, il y a un mur, un stop ou un nouvel embranchement. L’infini est peut-être le seul mot qui résiste aux faims et aux sens, mortels, des mortels. Il est un singulier un peu particulier…cachant sa multiplicité.
Personne – non plus – ne pensait que pour rencontrer quelqu’un il fallait tout perdre, c’est-à-dire, perdre tout ce qui vous avait construit, perdre tous ces chemins empruntés qui avaient pourtant fabriqués celui – unique – sur lequel vous étiez en ce moment précis où vous aviez eu ce vif et tranchant sentiment de tout perdre : l’essentiel. Ce qui vous faisait vous lever le matin. Ce qui vous faisait battre le cœur. Ou cette petite flamme qui brillait dans votre œil. Et qui un matin n’y était plus. Et vous aviez perdu les cinq sens dont le goût avec la saveur de la vie.
Mais il existait d’autres mondes et un jardin aux sentiers qui bifurquaient. Vous étiez cet astéroïde, choqué. Votre direction avait été modifiée. Vous aviez retrouvé le sourire du pâtre. Le vent s’était levé et vous aviez réussi à vivre.
La mémoire était aussi ce jardin où l’on pouvait se retrouver.
Silence.
Où l’on trouvera dans ce texte des allusions déguisées ou pas à Paul Valery, Pierre Bayard, Borges, un cinéaste japonais ou à mon cerisier en fleurs…. Mais c’est une autre histoire… Le titre de ce billet qui est devenu une contrainte oulipienne pour ce vase communicant est une phrase de Bénédicte Junger, qui n’est pas bénédictine mais bibliothécaire. La photographie partagée avec Giovanni M. est de FloH.

Franck Queyraud

(*) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7 février 2014

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Voir Naples et mourir III/III (Le Strapontin n. 15)

05 mercredi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

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Pour conclure cette « escapade napolitaine », je vous propose un extrait de mon roman inédit « Retiens la nuit » (dont j’avais publié le premier chapitre dans ce blog). Ici Alfredo, le personnage principal, se souvient d’une « fuite à Naples » effectuée au beau milieu de ses vacances dans l’île de Procida. D’une certaine façon, cet extrait pourrait être considéré aussi comme un petit roman dans le roman de ma mémoire personnelle.

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Jeudi 8 août 1963, soir.
Demain, Gianni Cellamare part à Naples. Qui sait pourquoi cet évènement doit être souligné et fêté par un tel tourbillon ?
Aujourd’hui à cinq heures, en revenant de la plage Agata, Rosam et moi nous nous sommes rendus, hors programme, devant l’hôtel Eldorado, où Gianni Cellamare partage sa chambre avec le Français. (…) Une fois laissé le Français à sa gracieuse élève de onze ans, nous nous sommes acheminés à nouveau vers la plage, tout en regardant en bas, vers les dalles grises.
Il me vint alors à l’esprit maman Gréco, la légèreté qu’elle assumait avant de réagir aux injustices :
« Dans l’amour, celui qui fuit est toujours gagnant », disait-elle.
La rencontre à l’Eldorado avait réveillé ma curiosité : Naples je l’avais vue une seule fois, le jour de l’an 1951, invité par un cousin de mon père. Nous étions installés dans une chambre revêtue de chintz avec de petites fleurs roses, parfumée de velours, bruyante à chaque léger crissement des chaussures sur les tapis. L’hôtel Continental donnait juste sur le Château de l’Œuf. En bas, en dessous du parapet via Partenope, il y avait le fameux restaurant de la « zì Teresa »… À l’improviste, sans réfléchir, je proposai :
— Gianni, me portes-tu à Naples avec toi ?
Agata ne dit rien ni ne me regarda. Juste Rosam feignit d’être triste, pour jeu.
— Tu t’amuseras avec Gianni, dit Agata, le soir, tandis qu’on descendait à nouveau, à sept heures et demie, les premières marches en direction de l’établissement de bains.
Je descendais avec circonspection, en silence, par la peur de tomber, de rompre cette espèce d’enchantement embarrassant avant de me retrouver après, à nouveau, dans une condition d’infériorité.
Depuis la villa des fêtes à volonté on entendait arriver, tout droit au milieu de l’estomac, la chanson obsédante :

Mon cœur, tu vas souffrir
Quoi puis-je faire pour toi ?

— Elle est antipathique, Rita Pavone, mais je l’aime, dis-je.
— As-tu vu ? J’ai dit « non » à ce mec blond qui m’invitait à danser…
Elle s’est assise près de moi, de façon différente vis-à-vis d’hier au concours de dance, quand je m’étais dégradé jusqu’à twister avec la petite Pucci. Alors elle faisait sans honte le jeu du chat et la souris. Maintenant, tout en se dérobant de tout air repenti, elle était visiblement émue.
On était seuls, pour une fois épargnés par la crainte de nous tuer ou de nous ennuyer l’un l’autre, à nouveau envoûtés dans la ritournelle de six enfants qu’on aurait mis au monde ainsi de l’expression que Toto eût affiché ce jour-là…
— Tu dois vraiment partir, demain, n’est-ce pas ? m’a-t-elle dit. Pourquoi ne pars-je pas moi aussi avec vous ? m’a-t-elle demandé.
(Silence.)
— Embrassons-nous ! Qu’ils voient combien de bien nous nous voulons ! m’a-t-elle susurré.

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Vendredi 9 août 1963, la nuit. Ce matin, il faisait un drôle de froid, pas du tout estival. Nonobstant cela, Gianni Cellamare et moi, tout en montant sur la passerelle branlante du Ischia-Pozzuoli, nous avons léché et avalé sans trop de soucis un granité de citron. Sur le paquebot, je me suis intéressé au soleil se faufilant au milieu de l’écume des vagues grises qui s’agitaient sous la proue. Les images pieuses d’Agata sautillaient comme cigarettes ou arcs-en-ciel, s’effondrant là où, dans la mer, la lumière s’éteint et l’eau devient un sombre miroir vert. Gianni me parlait de choses sérieuses et adultes, qui tournaient toutes, il me semble, autour de la figure illustre de son père ingénieur. Un rare esprit constructif, un véritable monument. Vis-à-vis de lui Raffaele La Capria, l’écrivain « blessé à mort », n’était qu’un poussin. On s’est ainsi dépouillés, à la hâte, de la cadence spéciale de Procida pour nous jeter, essoufflés, sur Naples comme si c’était un somptueux granité de café avec de la crème fraîche en dessus et en dessous : un monde ayant beaucoup de points en commun avec mon caractère frénétique et mélancolique.
— Les jeunes femmes de Naples sont assez sérieuses dans l’amour.
— Que veux-tu dire ?
— Si elles tombent amoureuses, elles se donnent totalement, physiquement.
Tandis qu’Agata affleure de l’eau, furieuse de son exclusion, les mots de Gianni me font paraître un vaurien, un voyou : « ces choses-là », j’aimerais les faire librement, en dehors des sentiments de culpabilité, le cas échéant avec une femme qui ne soit pas amoureuse de moi. Mais ce serait fondamental de lui plaire. Et alors ma mentalité bourgeoise, je le sais déjà, me tromperait bel et bien.
Mais, il n’y a pas le temps de fouiller autour de ce sujet : le paquebot est à nouveau immobile près de l’embarcadère tandis que nous nous sommes déjà faufilés dans la Cumana, le métro qui nous emmène promptement à la gare de Mergellina.
La maison aux volets blancs via Caracciolo est protégée par une efficace pénombre. Une savante régie de fenêtres — fermées quand il le faut, ouvertes quand il le faut — ainsi que de demies portes — entrouvertes juste un peu ou placées de travers —, crée, dans cette journée de canicule, un agréable vent coulis, ou même un canal d’air gelé. Au milieu de ce flux bénéfique le grand-père de Gianni — tout en arborant une grosse tête à la De Chirico se détachant d’une veste blanche de garçon de bar —, demeure immobile, insouciant, les mains appuyées sur une petite table en acajou, sans rien faire du tout. Sans éprouver de l’envie ni de l’embarras, je cueillis dans cette scène quotidienne un agréable esprit de décadence, sans lequel les habitants de cette maison ne trouveraient pas le moyen de garder en vie leur train de vie assez aristocratique. Maintenant, Gianni, le dernier rejeton, affiche des airs de communiste tout en trouvant tout à fait naturelle, il me semble, la compagnie de quelqu’un comme moi, même si je n’ai que le nez comme trait distinctif d’une assez improbable aristocratie.
Ensuite, nous nous aventurons dans les rues de Naples et, une moitié par chacun, nous achetons un kilo de ravioli pour fêter, demain, l’arrivée de mon frère Dodo avec Rosam et le Français. Ce dernier, libre le samedi, était anxieux de voir les vases peints de Capodimonte. Pourtant, je suis fourvoyé par mon typique manque d’organisation, se traduisant en de fortes douleurs aux doigts des pieds, nus dans les mocassins. Une fois rentré chez les Cellamare, un melon sur le bras et l’esprit vidé par le chaud, je sauve mes pieds avec des pansements et les chaussettes du frère de Gianni. D’en haut, je reconnais les bruits de Naples, fourmillant de vie là-bas, entre les palmiers et la blancheur de la promenade au long de la mer. Dommage pour toutes mes curiosités qui resteront insatisfaites. Une bande dessinée pour chacun, nous rentrons, résignés, dans les ombres de la chambre.
— Mais c’est un hall énorme, plus grand que le salon de chez moi ! dis-je, tout en m’accompagnant par des gestes de stupeur. Il y a deux grandes fenêtres accoudées sur le golfe, avec un petit garde-corps en fer forgé. Là-bas, au-delà de la balustrade qui borde la mer, l’ordre méticuleux du petit port touristique est de temps en temps gâté par les éclaboussures provoquées par les plongeons des « scugnizzi » : tout à fait indifférents à l’eau sale, ces enfants s’élancent vers le fond, dans l’entreprise hardie de libérer une ancre ou de reporter à la surface un objet disparu. Un spectacle assez inhabituel pour moi, n’ayant jamais eu, de ma vie, trop d’occasions de regarder dans une longue-vue. Tandis que je me perds, avec ce kaléidoscope, dans la poursuite oisive du va-et-vient de la foule gesticulante — voilà les groupuscules des gamins n’arrêtant pas de s’inventer des gags et des blagues ou de s’adonner à des tourbillons sans but — un petit gong nous convoque : la table est prête !
Un déjeuner sur la pointe de la fourchette, qu’un  garçon âgé nous sert nonchalamment — tout en gardant dans sa poche, en raison du chaud, les gants blancs — sur cette table assez longue que la nappe blanche ne couvre que par moitié. Au commencement je me sens mal à l’aise. Chez moi il n’y aurait pas cette désinvolture et Dieu seul le sait, combien d’efforts il me faut pour introduire même les amis les plus intimes. Ensuite, finalement, grâce à l’indifférence du vieux Cellamare, Gianni entame avec moi une discussion autour de choses plus ou moins pédestres ou enlevées, comme le champ des nudistes derrière la « Chiaiolella » ou les différences entre Naples et Rome.
Juste à ce moment-là, le téléphone sonne. Gianni, après de brefs échanges de boutades avec Dodo, m’explique, entre mots et grimaces, l’intention d’Agata de venir elle aussi à Naples.
— J’ai dû éprouver de la compassion pour elle, lui répète Dodo, depuis le bar du port de Procida.
— Jésus ! Jésus ! protesté-je, comme aurait fait mon grand-père napolitain, tout en feignant être fâché.
J’ai pourtant le sentiment de triompher après tant d’incompréhensions subies. Mais il s’agit, je le sais bien, d’une défaite ou, comme l’on apprend à l’école, d’une victoire à la Pyrrhus. Néanmoins, abasourdi comme le chef barbare se revêtant des draps somptueux de l’ennemi tué, je suis fier de moi et ne vois pas l’heure de me rendre devant un adversaire encore plus insidieux…

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De temps en temps, je ramasse à terre le cahier où tout est noté tant bien que mal : samedi matin — il y a juste trois jours —, Agata est arrivée à Naples avec Dodo, Rosam et le Français. Venue exprès pour moi, pour me voir, m’embrasser, tout recommencer, comme si de rien n’était. Pourtant quelque chose avait changé en moi : une couche de douleur, collée à la peau, empêchait mon enthousiasme de flotter dans l’air comme la fumée d’une cigarette.
Au commencement, il me semblait de revivre certaines journées passées avec les parents français en visite à Rome, lorsque je ne savais pas où les conduire, avec mon estomac surchargé, tandis qu’un désir sordide serpentait en moi. Rester seul à lire, ou alors marcher tout en enfonçant les chaussures dans les feuilles mouillées du « lungotevere ». Ensuite, après quelques détours à vide entre la Gare et Forcella, ma vitalité cachée s’est petit à petit transformée en une espèce d’euphorie taquine. La bouche bée, essoufflés, nous avons d’abord visité le cloître coloré du monastère de Sainte-Claire ; ensuite les quartiers espagnols, le « Pallonetto » — où les mères de cette cohue de gamins éveillés lancent, depuis leurs rez-de-chaussée, des hurlements déchirants —, jusqu’à la place du Plebiscito, où des statues s’accusant réciproquement :
— Qui vient d’uriner sur le trottoir ? dit la première statue, tout en tordant, avec dégoût, des moustaches françaises.
— C’est lui ! dit la deuxième statue en indiquant la troisième.
— C’est lui ! dit la troisième statue en indiquant la quatrième.
— Non, c’est lui, Dieu ! dit la quatrième statue, en indiquant de façon solennelle le ciel.
C’était une visite rituelle, qui provoquait en moi un profond malaise. Pourtant, grâce à ce sentiment d’étrangeté — faisant déclencher une sorte de passion, tout à fait cérébrale, pour les trésors cachés de cette ville —, je devenais un guide désinvolte et polyglotte, finalement au même niveau d’Agata.
Grâce à cette désinvolture, après le déjeuner, dans le salon des Cellamare, j’ai obtenu la parenthèse du divan, immortalisée par Gianni dans une photo en noir et blanc assez floue.
Tout de suite après Agata a voulu prendre une douche. Gianni, en me voyant troublé, s’est approché de moi pour me signifier qu’effectivement, le comportement d’Agata était « très agaçant ». Même si personne ne s’en était vraiment émerveillé.
Mais, dans ces deux jours napolitains, il n’y a pas eu que la parenthèse du divan et de la douche. Je me souviens très bien de l’exploration forcenée, chaotique et allègre, du morceau de Naples encastré entre la colline insigne de Pizzofalcone et le promontoire ombragé, au-dessus de Mergellina. Là-haut reposent encore, les yeux tournés vers Posillipo, les dépouilles sereines de Virgile ainsi que le corps désespéré de Leopardi.
Tout en suivant, de façon distraite, les explications embarrassées de Gianni Cellamare, nous nous sommes promenés en avant et en arrière entre via Caracciolo et l’ancienne rive de Chiaia, sans renoncer — gare à vous ! — à la « sfogliatella » fondant dans la bouche. Ensuite, lorsqu’on a atteint le quartier de Sainte-Lucie, au-delà de la lourde silhouette du château de l’Œuf, Gianni est devenu même trop bavard :
— C’est ici que les barques arrivaient. Maintenant, il y a une bande de terre ferme qu’on a volée à la mer.
Je ne trouvais aucun intérêt dans ces grandes œuvres du XIXe, pourtant j’étais heureux parce qu’Agata, en cette espèce de tour organisé, avait opté pour une allure mélancolique et qu’elle prétendait d’avancer bras dessus bras dessous.

Venez vers ma barque agile
Sainte Lucie, Sainte-Lucie…

Nous étions dans la Villa Comunale. À la place des anciens conciliabules, entre Lello, Dodo et moi — en haut et en bas du dos d’herbe et goudron de Mont Marius —, le Destin, dans un moment de distraction, m’a accordé, sous le ciel de Naples, une demie heure de conversation autour de la véritable fonction de la « Maison harmonique », un gazebo liberty, en acier et verres colorés, qu’on avait installée au centre de l’allée des palmiers.
— C’est la maison idéale pour Alfredo, a dit Dodo. Il pourrait s’y retirer pour écrire des poésies pour ses femmes.
Immédiatement, Agata a eu un sursaut des cheveux, ensuite elle a tiré la langue. En toute réponse, Dodo a levé les yeux au ciel.
— C’est un abri pour celui qui n’a pas trouvé une maison ou vient juste de la laisser, a dit Gianni.
— C’est le lieu des départs et des arrivées, a dit le Français. L’endroit le plus adapté pour faire couler, sans angoisse, une journée de frontière comme celle-ci.

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L’île de Procida et Cap Miseno via Google Earth

Samedi 10 août nuit. On vient juste de rentrer à Procida et Dodo dort déjà. Il serre les lèvres subtiles tout en frottant les dents comme les freins d’une vieille voiture. Il sourit à la faible lumière de l’ampoule pendue, comme s’il revoyait pour la deuxième fois un film de Peter Sellers. Ai-je été ainsi maladroit ? Certes, à Naples, Gianni Cellamare et lui se sont isolés plusieurs fois. En m’indiquant du doigt, ils ont exploité des gestes de bienveillante désapprobation.
La vie continue, moi aussi je devrais me jeter sur le lit avant de m’abandonner à la consolation de l’obscurité. Mais les dernières choses arrivées obsèdent mon âme apeurée en bouleversant mon cœur en crue, tout en le faisant rouler dans la route embouée, envahie par les verres cassés et les immondices.
Il y a peu, dans une nuit d’étoiles tombantes et de magies dangereuses, le paquebot nous a vite ramenés à Procida. Mais cela a été également un voyage long, on aurait dit sans fin. Tandis qu’Agata s’était installée à l’intérieur, avec Dodo et Rosam, je restais dehors, encastré dans un coin près de la proue, entre la ceinture de sauvetage rouge et cette lourde chaîne. Je regardais le ciel noir et, à chaque étoile qui tombait, j’exprimais un nouveau désir.
Premier désir : ne pas désirer.
Deuxième désir : marcher sur l’eau sans me tourner en arrière
Troisième désir : continuer sur la terre ferme, ayant pour but le Palais Royal de Caserta.
Quatrième désir : qu’on me laisse en paix.
Cinquième désir : être surpris, à mi-chemin entre Pozzuoli et Procida, par une tempête. Bondir sur la crête d’une vague de plusieurs mètres avant d’être écrasé en bas, vers le fond.
Sixième désir : m’endormir avant de me réveiller dans un champ de blé.
Septième désir : m’endormir et jamais ne me réveiller.
Octave désir : retourner à Naples pour visiter à nouveau, tout seul, le parc de Virgile. Ou alors les faïences de Sainte-Claire ?
Entre la huitième et la neuvième étoile tombante Agata m’a interrompu :
— Ne vois-tu pas la pluie ?
Les étoiles étaient tombées dans l’eau comme des luminaires en papier riz, tandis que le ciel était secoué par un orage violent.
Agata a poussé sa main contre ma bouche pour m’empêcher de parler. Ensuite, comme si cette pluie fût une douche purificatrice, elle a commencé à pleurer, à sangloter, à trembler contre mon épaule :
— Pourquoi tu n’es pas fort ? m’a-t-elle dit.
— Veux-tu que je te réponde ?
— Je voudrais que tu m’amenasses loin d’ici.
— Je le sais, je ne devais pas venir dans ton île !
Je lui expliquai mon état d’âme, très proche de celui d’une étoile tombante ou d’un poisson desséché qui flotte sur l’eau, rigide et égaré comme une traverse de bois.
— À quoi bon nous sommes-nous rendus à Naples ?
Pourquoi la terre ferme de Naples et des Champs Phlégréens est-elle ma complice ? Pourquoi cette île, accrochée au fond de la mer par un gigantesque boulet de canon, m’est-elle ainsi hostile ? Il a suffi le temps d’une cigarette, la brise soudaine plongée dans l’obscurité de l’eau qui bouge à peine… Agata, ma petite chienne fidèle comme une poupée de peluche, d’abord avec de la fatigue et de l’ennui, ensuite avec une conviction de plus en plus forte, s’est transformée en petite chatte, ou plutôt en chatte sauvage tandis que moi, contre mon gré, je deviens une souris qui aurait préféré naître dans une famille de chauve-souris ou de mouettes.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 5 février 2014

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Voir Naples et mourir II/III (Le Strapontin n. 14)

03 lundi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

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Hier, je me suis trouvé dans une situation qu’auparavant, au temps de la vie active, j’aurais appelé d’arc voltaïque : une Fourche Caudine encore plus redoutable que d’habitude, traversée par une sinistre lumière intermittente : qui touche les fils meurt. Cela est arrivé juste au moment où je cherchais les mots appropriés pour expliquer que « voir Naples et mourir » ne veut pas évoquer, en principe, un risque quelconque. Au contraire, si l’on remonte à l’antiquité grecque et romaine et qu’on fait le petit effort de voir ressurgir de ses cendres la « Campania felix » et les « Otia » de Capua (une ville qui rentre, aujourd’hui, dans les faubourgs de Naples) l’esprit vole — grâce à mon strapontin hyper équipé, que même la chaise gestatoire du pape ne pourrait pas égaler — en une direction tout à fait opposée, ne considérant pas Naples comme une des principales Fourches Causines de l’Italie, mais, au contraire, comme un lieu paisible où des hommes engagés comme Seneque ou Cicéron allaient chercher la paix de la campagne, le silence productif, ce que Virgile appelait « otium beatum ».
Pourtant, à mon âge, je ne suis pas tranquille. Et même mon pays adoré n’est pas tranquille, tandis que quelques choses bougent sous les anciennes cendres du Vésuve…
Mais, jetons l’éponge ! Mettons bas le masque de Pulcinella pour avouer d’abord l’occasion qui m’amène, jusque du petit matin, à penser que je me trouve dans un piège, c’est-à-dire dans un véritable arc voltaïque et que Naples est effectivement, elle-même, la victime et la complice d’un arc voltaïque encore plus grand, allant bien au-delà de mon existence gâtée par la réflexion oisive.

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Miseria e nobiltà (1954)

Qu’est-ce qui se passe ? Y a-t-il un événement (soudain, ou attendu avec inquiétude) que je puisse convier à ma table pour l’accuser d’avoir déclenché, tout seul, une séquelle de conséquences pénibles ? Y a-t-il quelque part une Goutte, cachée ou évidente, capable de déverser le vase ?
Oui, Messieurs de la Cour, une telle goutte existe ! Innocente, elle fait partie d’un vase tout à fait agréable qui vient de loin, dans l’espace et dans le temps, capable de n’amener, en principe, que du bien.
Et voilà l’occasion expliquée. Vendredi prochain, je me suis accordé avec Franck Queyraud, un blogueur engagé comme moi, pour donner vie ensemble à l’un des vases communicants prévus pour le rendez-vous de février.
Vendredi s’approche et, contrairement aux expériences passées, je n’ai pas encore rien fait. D’un côté, je me suis longuement dit que le thème choisi me convenait tellement que cela aurait été un jeu d’enfants de l’exploiter. De l’autre, j’ai eu plusieurs contretemps (ou Fourches) qui ont eu le pouvoir de me bloquer entraînant aussi l’épée de Damoclès de la peur.

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Je ne connais pas personnellement Franck. Je l’estime beaucoup pour ses textes poétiques où la réflexion profonde est toujours au rendez-vous. On dirait qu’il est, comme moi, une âme heureusement en peine tandis que cette circonstance existentielle lui donne l’élan pour affronter des questions aussi intimes qu’universelles.
Il faut pourtant avouer qu’il y a un élément clou (ou clé) qui a fait déclencher mon intérêt pour la flânerie quotidienne de Franck Queyraud. D’abord timidement, ensuite de façon de plus en plus consciente. C’est son nom d’art : Mémoire Silence, constitué de deux mots, déjà assez importants et lourds à porter sur les épaules même seuls. Par leur union, ils se transforment magiquement, devenant un cheval de bataille, un alter ego qui flotte dans l’air comme une divinité bienveillante…
Est-elle possible, une mémoire sans paroles ? Est-ce possible se réfugier dans le silence de la mémoire ? Je pense que Franck Queyrard veut aller bien au-delà d’une telle alternative. Sa mémoire conjuguée au silence exprime au contraire une envie profonde de fouiller dans la mémoire, instrument indispensable de l’Histoire. Et je crois que son silence exprime d’ailleurs la nécessité de poursuivre la mémoire en dehors de toute démagogie, voire bavardage plus ou moins consciemment manipulateur…
J’espère que Franck me pardonnera si j’ai évoqué ici notre petit engagement, tout à fait volontaire et libre qui va nous lier pendant quelques jours dans le très positif esprit du partage des vases communicants.
Mais je suis vraiment dans une curieuse impasse de plus en plus ressemblante à une course à obstacles où l’on se dévisage interrogativement, le strapontin et moi, sans trouver la réponse : qui est-ce qui porte le poids de l’autre ?

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Dans ce moment unique pour un homme de mon âge, je devrais tirer les rames dans la barque, fermer les yeux et me laisser bercer par le soleil qui monte et réchauffe petit à petit… tandis qu’au contraire je suis partagé par ces deux engagements — le Strapontin et les vases — devenant de plus en plus pressants, suffocants… Avancer avec le Strapontin dans ce champ aussi fabuleux qu’insidieux s’appelant Naples ; tandis que ce vase risque de se déverser (pour une raison non considérée dans les manuels scientifiques, ignorant que l’absence de mots serait une goutte encore plus terrible) : au lieu qu’une crue, une implosion…
Le matin avançant, je vois plus clair et je comprends bien qu’aucun mal ne vient pour nuire. Au contraire, c’est justement grâce à cette virgule, que Franck Qyeyraud a ôtée entre les deux mots — Mémoire et Silence — qu’une petite étincelle s’allume, faisant brûler la mèche jusqu’à l’explosion bénéfique de la Vérité.
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L’oro di Napoli, 1950

Car si dans le Strapontin n 11 j’avais suspendu le voyage dans mon au-delà (ou Enfer) familial, en déclarant que le Silence est d’or, dans le numéro successif j’avais tout de suite après décidé de me rendre à Naples, lieu par excellence d’une Mémoire qui t’attend au passage…
Oui, le silence est d’or. Tandis que « L’or de Naples » est le titre d’un des livres les plus connus sur Naples (et ses tics et ses trucs), d’où Vittorio De Sica avait tiré, juste en 1950, un film où déjà figuraient, à côté des vedettes renommées comme Totö, Eduardo et De Sica même, de jeunes fleurs comme Sofia Loren ou la Romaine Silvana Mangano…
Et voilà le point sensible. Raconter Naples c’est impossible. Et même essayer d’en faire comprendre, par des traits juste esquissés, la véritable personnalité ce serait une entreprise qui demanderait le temps d’une vie. Chacun de nous, bien sûr, en venant en contact avec un Napolitain ou descendant dans les rues de Naples à bord d’une ancienne « carrozzella », pourrait tomber dans le spleen stendhalien… se dire que finalement, ayant tout vu, on peut mourir sans regrets ni remords.
Car « voir Naples et mourir » veut exactement dire cela : « tu ne peux pas te passer de Naples et de son or ! » « Qu’attends-tu donc ? Pourquoi ne t’y es-tu pas encore rendu ? » « Car après il te suffira de voir — ou plutôt de respirer cette merveille, ne faisant qu’un avec la mer et ses odeurs fortes — pour t’en emparer. Elle est là. Elle n’attend que de toi. Une belle chimère (la même que Toby, l’oncle de Tristram Shandy aimait chevaucher), une chimère pourtant à ta portée. Tu peux la savourer comme une pizza, un supplì, un baba… Ensuite, lorsqu’avec Naples tu auras exaucé ton plus ambitieux désir, tu peux mourir content ! »
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L’oro di Napoli (1950), une scène avec Totò

Parfois, je reste étonné et même choqué par les circonstances qui ont rendu possible mon transfert personnel et familial à Paris, tandis qu’il y a cent ans pile mes grands-parents de Naples laissaient leur patrie en échange de Rome sans verser trop de larmes, possèdes d’un enthousiasme naïf un peux semblable au mien.
Ces circonstances me paraissent encore plus incroyables si je considère que maintenant je suis en train d’écrire en français en m’adressant à une petite ou vaste communauté francophone et que je parle de l’Italie… pas seulement pour en célébrer, comme un disque cassé, les incontournables trésors, mais pour exploiter une réflexion commune…
Même Carlo Goldoni, lorsqu’il a écrit ses Mémoires, n’a pas eu, je pense, une illusion pareille.  Car la vie d’un immigré n’intéresse à personne (ni en France ni en Italie d’ailleurs), ainsi que les phases de son intégration (linéaire ou difficile). En même temps, chacun de nous a besoin de ses certitudes. Et personne ne peut aimer qu’on lui bouleverse des points de vue, des expériences ou des visions cristallisées une fois pour toutes, comme disait le même Stendhal à propos de l’amour…
Et moi même je n’aime pas déstabiliser le château de cartes qu’au long d’un travail de patience j’ai amoureusement bâti. Je ne pourrais jamais séparer de mon amour sincère envers Naples l’amour que ma grand-mère Agata suscite en moi par la seule évocation de son prénom.
Et je ne cache pas non plus mon emportement immédiat vers une chanson comme ‘O surdato ‘nnammurato (Le soldat amoureux), interprétée par Anna Magnani :

Ô vie de ma vie même
Ô cœur de mon cœur même
Tu as été mon amour premier
Le premier et le dernier, tu seras
Pour moi !

Donc, dans mon idée ancestrale de Naples, tout comme dans le cliché, si j’ose dire, qu’en fait une entière littérature sur Naples (se synthétisant dans la phrase plusieurs fois répétée « lorsqu’on a vu Naples on peut bien mourir ») il y a la notion douloureuse d’une terrible déchirure, celle de l’abandon, de la séparation traumatique de la mère. Une mère, Naples, assez malchanceuse et surtout seule, incapable de retenir ses enfants que la détresse oblige à émigrer…
Je n’y vois rien de rhétorique, car je me suis pendant longtemps soustrait à certains chantages moraux… et que je considère l’émigration comme un choix de travail et de vie tout à fait libératoire et positif, même s’il n’y a pas la nécessité d’un tel changement. Mais effectivement autour de cette image de beauté et de faiblesse, de misère et noblesse, qu’on a collée à Naples par le biais de ses habitants se jouent beaucoup de malentendus qui ne doivent pas meurtrir nos élans amoureux, mais existent pourtant.
napoli NBCe que je suis en train de dire est très bien expliqué dans un essai de Raffaele La Capria (…) un des meilleurs écrivains italiens contemporains, lorsqu’il essaie de faire comprendre la différence entre la « napoletanità » et la « napoletaneria », deux mots presque intraduisibles, dont le premier désigne un caractère pour ainsi dire noble, authentique qu’on peut trouver dans les Napolitains meilleurs, de plus en plus rares, qui ont su assumer leur langue et culture comme un élément essentiel de leur identité et personnalité (La Capria ne cache pas que cette « napoletanità », au lieu qu’un atout positif se révèle au contraire comme une prison, une étiquette dont on ne peut jamais s’affranchir). Quant à la « napoletaneria », elle est une dégénération de la « napoletanità ».
Si je considère mes grands-parents, avec Eduardo, Raffaele La Capria ou Massimo Troisi comme des gens qui ont su accepter et aussi exploiter leur « napoletanità » dans la direction d’une ouverture, d’une évolution positive après la déchirure primordiale (et ses infinies dérives successives) , la « napoletaneria » s’affiche comme un phénomène massif qui s’est presque totalement emparé de la personnalité actuelle des Napolitains.
On dit d’ailleurs que les vrais Napolitains n’existent plus. Mais cela est banal, peut-être vrai, mais banal. Ce qui compte, la façon d’assumer sa propre identité de la part d’un Napolitain — qui n’a pas toujours la force ou les possibilités pour émigrer en se lançant dans le monde — est aujourd’hui fort conditionnée par la banalisation des éléments qui en constituent l’identité. Une misère sans noblesse, à côté d’une richesse obtenue de façon malhonnête et d’une petite bourgeoisie de plus en plus vulgaire.
J’exagère ? Il y a bien sûr les exceptions. Il est vrai que l’Histoire a été très dure avec Naples et si elle n’a pas su bien gérer ses trésors et ses diversités positives, personne de l’extérieur, en ayant les moyens, n’a pas essayé de forcer cet état des choses. Personne n’a aidé Naples à corriger ses tares héréditaires en sortant de son cul-de-sac.
riva (22) 180Plongés souvent dans un état de frustration sinon d’asphyxie, les Napolitains gardent pourtant, dans le fond, un formidable orgueil vis-à-vis de leur appartenance ainsi qu’une bien précise hiérarchie de valeurs « esthétiques ».
En 1971, jeune père encore à la recherche d’un travail stable, j’étais chargé, entre autres choses, de la direction des travaux concernant la construction de la villa de mon cousin Claudio (frère ainé de Maria Grazia) à Giulianova dans les Abruzzes, dont un professeur de l’université de Roma avait fait le dessin. Puisque l’œuvre, petite, était pourtant très compliquée à cause d’un emploi très sophistiqué du ciment armé, je faisais très souvent l’aller-retour entre Rome et Pescara, avant de me rendre dans la localité plus au nord, sur la côte Adriatique avec un pullman. Le voyage en train était interminable : cinq heures pour couvrir une distance d’à peu près 250 kilomètres. C’étaient mes premiers voyages en train et je tombais facilement dans l’impatience, que j’essayais de combattre en dormant ou me cassant la tête avec les mots croisés. Sans aucune logique apparente, je trouvais mes compartiments pleins comme des œufs ou vides comme des sépulcres. Une fois, ne trouvant pas de places ni de strapontins sur le couloir, j’ouvris péniblement les coulisses d’un compartiment fermé et je m’assis sur le divan de gauche.
spiaggia (27) 180Dans l’obscurité, je ne m’étais pas aperçu que l’homme énorme puait. Il occupait, tout seul, deux places abondantes. Des vagues de tous les odeurs possibles parcouraient l’habitacle en courant alterné, pour m’en rafraîchir constamment la mémoire, tandis que l’homme dormait.
Quand le clochard napolitain se réveilla, je ne pus pas me dérober à une conversation que son sommeil soudain interrompait sans préavis. Un colloque surréel, dans lequel ce rapatrié avec lettre d’expulsion essayait de me raconter sa vie, je crois. J’ai tout oublié, mais, probablement, il y eut entre nous quelques discussions, faisant déclencher de différents points de vue. Moi, jeune architecte aux toutes premières armes, j’étais complètement calé dans l’idéologie que toute ma génération partageait. J’étais d’ailleurs très orgueilleux de ma Fiat 500 d’occasion, couleur gris souris, qui m’attendait dans une rue secondaire près de la gare Termini. Comme je vous ai dit, le voyage était long, interminable. Je crois qu’au final ce pauvre Christ, âgé d’une cinquantaine d’années, qui avait essayé de rejoindre des amis près d’Hambourg pour y trouver une occupation quelconque, m’avait parlé d’une femme et d’une famille qui peut-être ne l’attendaient pas, à Naples. Ensuite, il avait voulu tout savoir de moi. Je lui racontai de mon mariage, de ce travail qui n’aurait pas eu de suite, de mes espoirs, tout en expliquant que, pour le moment, ma situation était très incertaine, lorsqu’il me demanda, à brûle-pourpoint, si j’avais une voiture. Oui, j’ai une Fiat 500 ! répondis-je. Ce fut pire qu’une provocation. Il se mit à hurler : mais vous êtes nul comme architecte ! Vous devez absolument vous acheter une voiture comme il faut !
Il était indigné vis-à-vis de la modestie de mes aspirations économiques… Peut-être avait-il raison ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 février 2014

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Voir Naples et mourir I/III (Le Strapontin n. 13)

01 samedi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

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Alfredo, mon grand-père maternel, dans la seconde moitié de sa vie, à Rome, n’a jamais perdu son accent. Ayant vécu sa jeunesse napolitaine dans le quartier populaire de la Sanità, il y avait assimilé jusqu’aux plis les plus intimes une façon typique d’être au monde que si bien interprétait Eduardo De Filippo, un de ses possibles frères cadets quant à la ressemblance, tout à fait impressionnante.
Si je ferme les yeux et que je les rouvre au rythme d’une musique psychédélique, j’ai d’ailleurs l’impression qu’à leur place (à la place d’Alfredo ou d’Eduardo) s’installe de but en blanc la gueule de Pulcinella. Un masque noir affichant un énorme nez, une bouche ne cessant de parler, de raconter, de convaincre, de se justifier, de mimer le silence. Autour de cette apparition s’agite frénétiquement un abondant drap blanc, emprunté au confrère Pierrot, se terminant par un grand béret mou de la même couleur.

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Agata et Alfredo

Cet esprit intime de la langue napolitaine que j’ai assimilé de mon grand-père — m’introduisant presque sans transition dans le monde fabuleux et gigantesque de cette ville de sorcières et de fées — j’ai continué à l’apprendre de la voix d’Eduardo. Et de la voix de Peppino aussi, de Vittorio De Sica, ainsi que d’une série d’acteurs de cinéma ou comédiens de grande valeur, jusqu’à Massimo Troisi, que la radio et la télévision nous ont fait généreusement connaître, juste à temps avant que le spectacle sur le petit écran ne devienne vulgaire et insupportable pour sa violence objective. Avant le déluge de la corruption galopante et de l’installation chez nous de ce qu’on avait efficacement baptisé comme « hédonisme reaganien », Naples, tout comme Bologne et de nombreuses villes italiennes de moyenne dimension, était encore un endroit vivant et même frénétique où la vie même était un théâtre. Ou alors une chanson… Je reviendrai sur l’importance de la chanson napolitaine et sur certains personnages célèbres, à mon époque, comme Roberto Murolo ainsi que « La compagnia di canto popolare ». Je me borne à imaginer Alfredo, qui n’était pas un ténor, s’adressant à sa fiancée Agata, — douée par contre d’une belle voix et sensible aux œuvres de Puccini —, en train de lui chanter La vucchella… (La toute petite voix)

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Ma mère, avec ses amies Velelia et Licia dans un balcon de Naples

Juste une fois, se perdant dans la nuit de temps, mes parents nous emmenèrent à Naples chez une des sœurs d’Alfredo, avant de partir à Capri en plein hiver pour une escapade mémorable (à cause d’une vague inattendue de la hauteur de deux étages qui s’enroula autour de ma mère et moi avec la précise intention de punir notre témérité avec un bain complet de la tête aux pieds). Les souvenirs de cette première visite à Naples se fixent surtout sur un lustre liberty à la lumière très faible plongeant sur un lit (avec deux ou trois matelas) submergé par une triste couverture brodée.
Juste un frère de ma grand-mère avait habité Naples avec sa famille jusqu’à la Libération. Ensuite, la plupart de ces derniers parents maternels se transférèrent à Rome. D’ailleurs, les trois autres frères d’Agata, ainsi que ses neveux, quittèrent Naples par vagues successives, s’installant surtout à Rome, mais aussi à Turin, à Milan, à Modena, à Florence et Pise.

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Mes grands-parents de Naples, par le biais d’une lente et constante « dissémination » de leur langue intime — que leurs fils ont continué à pratiquer en dépit de leur citoyenneté romaine —, nous ont sans doute transmis l’esprit de cette culture unique, soit par leur accent soit par certaines expressions tout à fait originales et inattendues.
Ce passage insensible du relais était objectivement en concurrence avec les origines de mon père, partagées entre la Romagne de Zvanì et les Abruzzes de Mimì, ma grand-mère aux cheveux de jais. Avec le temps, grâce aux voyages de plus en plus fréquents en Romagne chez les parents de Cesena et Sogliano al Rubicone, qui échangeaient notre penchant affectif avec des visites à Rome aussi chaleureuses et fréquentes que les nôtres, nous ont fait enfin croire que cette racine plus « nordique » (correspondant d’ailleurs au nom de famille) fût dominante. Ou alors, on essayait de plaisanter sur ce mélange entre le sang de Romagne et celui de Naples instaurant une sorte de parité. Car en plus la Romagne représente effectivement le « sud » dans le nord de l’Italie au-delà des Apennins et qu’une certaine « folie » dans la joie de vivre se retrouve pareille dans ces deux réalités (Bologne est d’ailleurs considérée comme une ville de Romagne plutôt que de l’Émilie). La générosité des gens de Romagne est proverbiale, ainsi qu’un penchant des Napolitains pour les actions extrêmes, aussi généreuses qu’héroïques. Si Bologne a réussi toute seule à chasser les Autrichiens de Radetsky le 8 août 1848 ; Naples a trouvé la force elle aussi de chasser les occupants (sans attendre l’arrivée des Anglo-américains) dans les glorieuses quatre journées du 27 au 30 septembre 1943.
Je viens de dire, dans mon précédent billet, que ce qui me caractérise est la peur, régnant en souveraine dans mon esprit ; donc personne ne pourra même pas imaginer que je vante ici mes doubles origines — la romagnole et la napolitaine — pour introduire sournoisement une idée opposée. Cela ne m’empêche pas d’être orgueilleux de mes origines et des hommes courageux et honnêtes qui ont fait la force et l’identité même de ces deux peuples qui ont peut-être quelque chose en commun.
Mais, revenons au « vrai sud » de l’Italie. Pendant le temps, j’ai ressenti en moi, jusque de mon enfance, un fort décalage entre cette moitié de l’arbre généalogique — qui faisait de moi, sans doute, un parfait Napolitain —, et ce manque d’une pleine connaissance de la ville de Naples. Je ne sais plus combien de fois je m’y suis rendu, rarement pour des raisons de travail ou d’études, toujours dans l’espoir de m’y caler, toutes les fois en me souvenant de l’expression « voir Naples et mourir »… J’y suis allé en train, en voiture, comme passager ou comme guide moi même… Naples m’a toujours enthousiasmé, intrigué, me laissant entrevoir quelque chose de mystérieux que d’ailleurs m’appartenait déjà en avance. Mais j’ai dû partir toujours avant que s’installent un lien plus profond, une réciprocité même trompeuse et illusoire. Au contraire de Bologne, qui a accepté mon amour tout en me demandant d’occuper de façon stable une place à elle dans mon cœur, le rapport fugitif avec Naples ressemble plutôt au coït interrompu, système diabolique de limitation des naissances prêché par les catholiques.

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Dans ce cadre, je n’aurais pas eu l’occasion de connaître Naples comme enfin je la connais — à défaut des restes de la famille napolitaine que ma mère n’eut pas l’occasion de nous faire connaître, ce que je regrette en ayant plus tard connu quelques membres très agréables — s’il n’y avait pas eu ma « zia » Lellina, une des sœurs aînées de mon père, dont le mari, « zio » Giorgio, avait installé à Naples, dans le quartier populaire de Santa Lucia, tout près de sa pharmacie, un laboratoire de médicaments pour les yeux, à base de cortisone qui lui apporta une fortune.

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Je raconterai, dans les prochains jours, la fin d’année 1955 que ma famille passa à Naples, invitée par la « zia » Lellina… Car maintenant… Je vous demande de me suivre un moment dans mon garage-hangar, à la recherche d’un truc différent, que j’appellerais le « contrestrapontin ». De quoi parlé-je ? D’un système pour « sauter » le temps. Car je dois maintenant parcourir les mêmes distances, entre Rome et Naples, tout en tenant compte de nouvelles œuvres réalisées, par exemple les autoroutes, largement inexistantes en 1955 et déjà vieilles en 1969… Ah, oui, je l’ai trouvé. Il ne me fallait qu’un « prétexte », une espèce de « time out », comme il arrive dans le basket, je crois (je ne suis pas du tout sportif).
Je dois forcément revenir à la « peur courageuse » des jours passés, qui est aussi l’attitude typique de Pulcinella. Il sourit, rit carrément, chuchote, bavarde, jusqu’à emmerder son interlocuteur (qui pourrait être son juge ou son bourreau), tandis que les yeux, tout en bougeant de façon imperceptible derrière le masque en cuir noir, restent sérieux…
Donc, en des jours assez similaires à ceux-ci, où j’étais pareillement plongé dans un défi supérieur à mes forces — et que je devenais de plus en plus proie de sentiments d’égarement jusqu’à la peur (je dirais maintenant illogique) d’une mort subite m’attendant au coin —, je reçus un appel téléphonique interurbain de Maria Grazia.
(Je me permets ici, pour le moment, de sauter toute explication servant à justifier la présence stable à Naples de cette cousine — troisième enfant de « zia » Lellina et « zio » Giorgio —, car cela sera mieux révélé après.)

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On était entre fin août et début septembre. J’étais marié de très peu. Comme il arrivait très souvent dans mon entourage d’étudiants irresponsables, ma femme était enceinte de six mois. C’était évidemment un moment délicat pour sa grossesse, que d’ailleurs un ami médecin protégeait soigneusement, en me donnant des ordres de prudence même excessive que je suivais scrupuleusement. Un petit doute demeurait sur la bonté d’une escapade en barque dans le golfe de Naples. Ma femme était d’abord résolument contraire.
Quant à moi, par une accélération exponentielle des devoirs sous forme d’obstacles, je me trouvais obligé de dépasser les fentes étroites de plusieurs Fourches Caudines. Comme mon grand père Zvanì qui, enfant de neuf ans, avait imploré sa mère de lui laisser terminer ses études primaires, à la veille de mon mariage j’avais fait le même avec la mienne, veuve bouleversée, mais solide. Je lui avais promis de me libérer dans l’année 1969 de mes derniers cinq examens, avant de trouver un travail quelconque. On était d’accord que cela devait se vérifier au moment de l’arrivée du premier petit-fils. (Alors, on ne pouvait pas encore connaître le sexe du futur bambin, mais tout le monde le savait : s’il avait été mâle, il aurait assumé le prénom de mon père.)
C’était la période où je me déplaçais de façon pendulaire — avec le scooter « Ciao » dont j’étais copropriétaire avec mon frère — depuis le minuscule appartement du quartier Salario jusqu’à l’atelier de Campo de’ Fiori, où je préparais mes pénibles montagnes de dessins techniques, ou alors je répétais mes exposés avec mes camarades.
À ce temps-là, la sollicitation continue de mon cerveau ne faisait qu’un avec un effort de la vue, auquel évidemment je n’étais pas habitué. Tout cela m’avait épuisé en me rendant triste, jusqu’au pessimisme noir.

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Vous ne pouvez pas imaginer comment Rome en ces jours-là pouvait m’apparaître triste, pénible et même sombre ! Tandis que Naples s’affichait en pleine lumière, comme une belle femme bronzée sortant de l’eau.
Vous pouvez bien imaginer, au contraire, quel pouvoir exerçait sur moi l’idée que « Fairwinds » nous attendait, avec Maria Grazia et Valentino, près de l’embarcadère à deux pas de la gare de Mergellina ! Cette barque à voile moyenne était même capable de traverser la Méditerranée, bien sûr dans des conditions favorables… On aurait fait le tour de Capri, pointé depuis sur Ischia, cherché les eaux limpides de Procida… une île à laquelle j’étais particulièrement et douloureusement affectionné…
Je me mis à genoux devant ma femme : « Je t’en supplie ! »

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Après une longue insistance, elle donna son accord. La Fiat 850 était encore en bonne forme, qu’après mon mariage partageaient mon frère et ma sœur. Mon frère et moi, nous nous alternâmes au volant tous les cent kilomètres. L’autoroute était plutôt moche et le voyage en voiture demandait plus de temps que le train. Mais là, le strapontin était plus confortable. La parenthèse bleu marin fut à la hauteur de nos désirs de la veille. La mer de Procida, du point de vue de la barque, fut beaucoup moins hostile que six ans auparavant, quand j’hésitais à dépasser la ligne de sécurité. L’enfant attendu arriva ponctuel à son premier rendez-vous, un peu hurlant, mais en bonne santé. Le jour même de sa naissance, un lycée de Rome répondit à ma demande en m’offrant un poste de remplaçant en dessin et histoire de l’art pendant une année.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1 février 2014

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