le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

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Archives Mensuelles: décembre 2014

Désormais, presque rien ne me reste (Zazie n. 23)

30 mardi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

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Désormais, presque rien ne me reste

Ils me confortent
ces coups de crayon
sur des feuilles à perdre
témoins récalcitrants
et involontaires
de ma capacité
disproportionnée
de raisonner ou de rêver.

Ils me consolent
les murs de cette prison
définitive
où mes désirs
se cognent
comme autant de mains
engourdies.

Il me flatte
le souvenir
de la résistance infime
de cette cloison risible
de verre ou de cellophane
qui séparait mon corps
du tien,
qui attirait
dangereusement
ma bouche haletante
contre tes lèvres
miraculeusement proches
et pourtant emprisonnées
par cette pellicule
invisible
embuée
inerte.

Elles m’apaisent
ou me bousculent
selon les jours
les souvenirs
durs à mourir
de tes contours.

Désormais, presque rien
ne me reste
au-delà de l’écho
d’une lamentation introvertie
d’un embarras affolé
d’une solitude acharnée.

Il ne me reste
que la claire perspective
d’un voyage solitaire
parmi les ivrognes
et les malheureux
s’improvisant fougueux paladins
de vaines batailles
au milieu des branches
ternes et fanés
d’un bois en carton-pâte.

Il ne me reste que cette photo
mise en pièces
brûlée, abandonnée
aux sévices du vent,
cette photo qui pourtant
ne s’efface jamais
tel un rideau flou
insaisissable
que je m’accorderais d’appeler
Amour.

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

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Un sort « d’ex » à nous (Zazie n. 22)

28 dimanche Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

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Giovanni Merloni, Bonnie & Clyde à Paris, décembre 2014

Un sort « d’ex » à nous

C’est un sort noir,
celui d’un « ex- »
ex-général
ex-amant
ex-marchand de mensonges
ex-homme, ex-femme
ex-reste.

Cela va tomber mal
aussi
pour ce chant d’amour
— d’hier —
que toi et moi
nous avons traîné
comme un enfant
ou un cancer.

Si je frôle notre existence
je vois bien
qu’elle ne bouge pas du tout,
car tout est devenu figé,
même cette entente coupable
de joies douces et agréables
que nous nous fabriquions
en braves compagnons
au cours des saisons.

Tu es une ex-heureuse,
une ex-crédule,
une ex-confiante dans les merveilles
extasiées
que tu pouvais susciter.

Moi, je suis un ex-vaniteux
de l’envie extravagante
que je pouvais gagner
au cours de mes péripéties
exubérantes,
au bout de mes prouesses
en excès.

Nous sommes deux ex-vivants,
voilà la perte !

Même pour nous
ce n’est pas commode
de disparaître,
ce serait plus facile
de nous rencontrer encore
dans les vies des autres
dans leurs cravates
dans leurs impitoyables carrousels
et même dans leur chaos
exécrable.

Ce serait très facile,
mais nous mourrions
encore plus qu’à présent.
Nous partirions à jamais,
car le monde n’en veut pas
de nos miroirs
ni de notre compassion
d’ex-survivants.

En faisant semblant
de mourir à son tour,
comme une ville russe
assiégée,
le monde brûlerait
plus que jamais
ses maisons
tout autour
de nos ex-corps,
s’acharnant sans détour
contre ce sort « d’ex » à nous
devenu désormais
de plus en plus
exigu.

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

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Cent jours II : compte à rebours

23 mardi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Cent jours II/II : compte à rebours 

Cent jours pour apprendre à relativiser le sens de notre vie.

Quatre-vingt-dix-neuf jours pour jouer le jeu.

Quatre-vingt-dix-huit jours pour rester dans le monde.

Quatre-vingt-dix-sept jours pour faire ou défaire notre patchwork invisible.

Quatre-vingt-seize jours (seront-ils suffisants ?) pour faire semblant que rien ne s’est passé.

Quatre-vingt-quinze jours pour compter un à un les jours passés.

Quatre-vingt-quatorze jours pour vaincre ou perdre.

Quatre-vingt-treize jours pour jouer à « quitte ou double ».

Quatre-vingt-douze jours à la recherche d’un nouvel abri, suffisamment ombragé.

Quatre-vingt-onze jours pour s’équiper d’un haut-parleur et d’un long fil pour s’adresser au monde.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Quatre-vingt-dix jours pour faire les valises.

Quatre-vingt-neuf jours pour nous décider à nous couper un bras ou une jambe.

Quatre-vingt-huit jours pour se séparer du lest.

Quatre-vingt-sept jours pour se familiariser avec les poubelles.

Quatre-vingt-six jours pour se repentir d’avoir tout jeté, pour revenir en arrière, chercher la photo de notre mère au milieu des poupées amputées et des pneus Michelin.

Quatre-vingt-cinq jours pour préparer une liste des choses les plus importantes.

Quatre-vingt-quatre jours pour faire un tri entre ce qui est peut-être important et ce qui est absolument nécessaire.

Quatre-vingt-trois jours pour découvrir qu’on a déjà jeté à la décharge publique soit l’important soit le nécessaire.

Quatre-vingt-deux jours pour se plaindre du mauvais fonctionnement du service de récolte et destruction des déchets urbains.

Quatre-vingt-un jours pour s’apercevoir que quelqu’un a probablement puisé dans la poubelle pour s’emparer de l’encadrement de la photo de notre mère.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Quatre-vingts jours pour se protéger des sursauts de tension.

Soixante-dix-neuf jours pour nous séparer d’une dent malade.

Soixante-dix-huit jours pour nous opérer à la dernière minute et nous sauver juste à temps.

Soixante-dix-sept jours pour empêcher l’intestin, notre « deuxième cerveau », de trop penser.

Soixante-seize jours pour s’acheter un maillot de laine et un pull irlandais.

Soixante-quinze jours pour établir une liste de ce qui est nécessaire parmi tous les bidules que nous aurons encore sur nous sans le savoir.

Soixante-quatorze jours pour relire soixante-quatorze fois une lettre d’amour qu’il faudra absolument jeter.

Soixante-treize jours pour s’imaginer un enterrement hors du commun au milieu des poupées amputées, des pneus Michelin et des photos des mères mortes.

Soixante-douze jours pour décider au sujet des dernières volontés : consigner une feuille de mots tremblants à un aride notaire ? Déchirer la lettre ou alors la livrer, elle aussi, dans les mains du hasard ?

Soixante et onze jours pour effeuiller une marguerite.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Soixante-dix jours pour observer patiemment notre impatience.

Soixante-neuf jours pour essayer de laisser un témoignage détaillé de nos contrariétés.

Soixante-huit jours pour essayer de mettre en valeur quelques traits emblématiques, voire uniques, de notre passage dans la vie.

Soixante-sept jours pour se perdre dans une myriade de mondes et de vies vécues, dont la trace ne résiderait pas dans les choses faites ni dans les choses vues, mais plutôt dans les personnes rencontrées, voire aimées.

Soixante-six jours pour nous souvenir une à une des personnes, ignorantes de nous et hostiles, qui nous ont empêchés de vivre et d’aimer.

Soixante-cinq jours pour remonter au péché originel, aux fautes que nous avons subies, dont nous avons pourtant dû assumer la responsabilité.

Soixante-quatre jours pour exploiter une sévère analyse rétrospective, pour établir les éventuelles coulpes des autres, tout en sachant, hélas ! que nous retomberons toujours dans les comptes-rendus bien connus de nos fautes à nous.

Soixante-trois jours pour errer dans des endroits réels ou imaginaires, que nous piétinerons sans joie ou alors évoquerons avec peine.

Soixante-deux jours pour arriver au dénouement : il n’y aura d’autre catharsis qu’une nouvelle renonciation. Au bout d’une vie où l’on a dû accepter, le sourire sur les lèvres, une image de nous qui ne nous convenait pas, nous allons nous résigner à de nouveaux compromis, à peu près confortables…

Soixante et un jours pour remémorer la vie du personnage que nous avons incarné, ce drôle d’étranger qui se calait tant bien que mal dans les nombreux rôles que ce pénible train de vie exigeait.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Soixante jours pour découvrir qu’il y avait eu pourtant une dialectique entre l’original et ses fausses copies. Il avait agi sourdement, comme une éminence grise, empêchant ses innombrables contre figures de vivre en dehors de ses principes irréductibles et de ses espoirs inspirés.

Cinquante-neuf jours pour remplir une liste des refus que notre gueule postiche a su quand même opposer aux propositions obscènes ou ambiguës que le monde extérieur avait essayé d’imposer.

Cinquante-huit jours pour faufiler cette liste dans une enveloppe, avant de l’envoyer, sans y ajouter l’adresse de l’expéditeur, à n’importe quel lointain ami d’enfance. (Celui-ci ne comprendra rien avant de tout jeter dans une poubelle lointaine elle aussi, propre et vide peut-être, où nos farfelus souvenirs flotteront longuement parmi les feuilles moisies).

Cinquante-sept jours pour nous promener sur l’asphalte, jour et nuit.

Cinquante-six jours pour nous asseoir dans un bar fréquenté par les jeunes étudiantes de l’école féminine, le nez plongé dans une salade nommée « Hawaï » ou « Capricieuse ».

Cinquante-cinq jours frôlant le cimetière des Anglais, faisant visite aux tombeaux de Gramsci et de deux inoubliables aînés, Pio Montesi et Carlo Galluzzi.

Cinquante-quatre jours renfermés dans notre voiture pour ajouter à la longue liste les phrases que ces amis disaient, en essayant de fixer sur les pages minuscules leurs gestes, leurs voix.

Cinquante-trois jours pour ajouter aux mots et aux phrases qui ont marqué notre vie ce que disait celui-ci et celle-là, en essayant de fixer sur ce petit cahier leurs yeux, leurs parfums, leurs couleurs.

Cinquante-deux jours ouvrant et refermant la porte de notre voiture, ouvrant et refermant l’objectif de notre appareil photo pour y engranger notre Rom-A-mour.

Cinquante et un jours forcenés avec le sentiment de voir Rome pour la dernière fois, pour fixer dans ses multiples scènes les actions de notre vie, l’insouciance de nos gestes répétitifs, la passion de nos élans compulsifs et irrépressibles, le calme de conversations ombragées, la profondeur des moments où notre vérité a cessé de demeurer solitaire, la joie d’une confidence partagée.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Cinquante jours pour se souvenir des jours où nous avons eu le sentiment d’être importants pour quelqu’un.

Quarante-neuf jours pour revivre, le temps d’un instant, la joie d’être choisis, d’être voulus en dehors de toute raison ou condition.

Quarante-huit jours pour nous souvenir combien nos défauts ont plu à celui-ci, à celle-là.

Quarante-sept jours pour essayer d’oublier la fonction du numéro Quarante-sept, un type redoutable comme le vendredi Treize et le Chat noir qui nous coupe la rue.

Quarante-six jours pour se découvrir rajeuni ayant franchi la barrière de la mort, tout en découvrant l’importance des petites joies dont la vie nous fait cadeau.

Quarante-cinq jours pour se faire de nouveaux amis, de nouvelles amies.

Quarante-quatre jours pour découvrir le plaisir se nichant dans le petit rien de demeurer assis sur un banc public avec un petit carnet de dessin, jusqu’à ce que le froid ou le vent ou la pluie surviennent…

Quarante-trois jours pour s’apercevoir qu’on est des privilégiés, qu’on a un lit, une fenêtre, un escalier bruyant de gens indifférents qui pourtant nous saluent.

Quarante-deux jours pour s’interroger sur le futur, sur les risques venant de l’abandon de la vieille rue connue avant d’en emprunter une nouvelle.

Quarante et un jours pour préparer une fuite, pour essayer de la déguiser en départ raisonnable, juste un peu inconfortable.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Quarante jours encore, pour atteindre un bout, un terme, un changement.. dans un état de maladie, bloqués dans un vaisseau au milieu d’un port pendant une pénible quarantaine avant de débarquer parmi les sourires et les melons mûrs.

Trente-neuf jours relégués dans une étroite cabine pour y recevoir la visite de tous ceux que nous avons rencontrés pendant les derniers soixante et un jours. De gens sans importance ni personnalité, auxquels nous étions accrochés par la seule crainte de rester seuls.

Trente-huit jours en attendant la clochette qui sanctionne la fin des visites, pour remplir notre vide de présences absentes, de visages et de corps qui sont peut-être là, dans cette casbah multicolore qui nous est interdite. Car il est bien possible que ceux que nous considérerons comme perdus soient arrivés au contraire bien avant nous et qu’ils nous attendent pour nous faire une surprise.

Trente-sept jours pour nous dégager des questions bureaucratiques concernant nos papiers périmés.

Trente-six jours pour convaincre notre ami le plus fidèle à nous accompagner jusqu’à la frontière.

Trente-cinq jours pour convaincre notre amie la plus affectionnée à garder un bon souvenir de nous.

Trente-quatre jours pour étudier une rocambolesque « fuite de la fuite », imaginant de nous soustraire à notre même but, dont nous aurons découvert la vanité.

Trente-trois jours de provisoire crise mystique, pour partir en pèlerinage au milieu des feux follets, via Appia, tout en créant un partenariat idéal avec les anciens chrétiens persécutés.

Trente-deux jours pour fouiller dans les catacombes, dans l’espoir d’y retrouver notre mère.

Trente et un jours pour expliquer à cette dame, fort ressemblante à notre mère, les raisons de notre débâcle.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Trente jours pour sortir dans la lumière de Rome.

Vingt-neuf jours pour consigner nos dossiers à celui qui nous remplacera.

Vingt-huit jours pour vendre tout, à l’exception de notre âme, bien entendu.

Vingt-sept jours pour monter au sommet de l’observatoire du Collegio Romano.

Vingt-six jours pour nous rendre à Villa Borghese.

Vingt-cinq jours pour apprendre les premiers mots d’une nouvelle langue.

Vingt-quatre jours pour dire : « je vais bien ».

Vingt-trois jours pour dire : « je ne suis pas le premier être humain qui a dû subir cela ».

Vingt-deux jours pour dire : « je n’ai pas été le seul à tomber dans un piège pareil ».

Vingt-et-un jours pour dire : « j’ai de la chance ».

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Shirley MacLaine dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Vingt jours pour traîner dans un état confusionnel d’un square à l’autre, d’un kiosque de journaux à l’autre, tout en essayant de rester debout.

Dix-neuf jours pour vivre dans un agréable anonymat, cachés dans l’ombre la plus reculée de bars de banlieue, toujours seuls, libres de ne pas adresser la parole à personne.

Dix-huit jours et dix-huit nuit à la belle étoile, projetant les nuages gris du passé dans le ciel violet du futur pour ne pas accorder de satisfaction aux avances calamiteuses du présent.

Dix-sept jours de peines et de joies sans raison pour mettre en valeur notre indomptable « esprit de conservation ».

Seize jours pour faire ressortir un étrange « esprit de conversation » qui nous semblera inattendu et même déplacé vis-à-vis des circonstances.

Quinze jours pour ouvrir notre cœur brisé à une jeune étrangère nous offrant un bouquet d’œillets.

Quatorze jours pour lui proposer la lecture de l’Amour aux temps du choléra.

Treize jours pour oublier le pain et le vin, les livres et les portes qui claquent.

Douze jours pour se souvenir du drame qui nous a emportés.

Onze jours pour confectionner une couronne de chrysanthèmes et pour y écrire « c’est la vie »…

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Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Dix jours…

Neuf jours…

Huit jours…

Sept jours…

Six jours…

Cinq jours…

Quatre jours…

Trois jours…

Deux jours…

Un jour…

Zéro jour…

Giovanni Merloni

Cent jours I

21 dimanche Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Mes chers lecteurs, puisque j’écris « à présent », toutes mes mémoires me semblent déplacées. Il faudrait bien sûr expliquer — à moi-même surtout — certains passages décisifs de ma vie d’avant. Cela me servirait à m’en libérer, peut-être de façon définitive. Et pourtant, je n’ai pas la force de tirer au clair toutes les vicissitudes d’une période dont je ressens encore des contrariétés. Je parle en particulier des derniers « cent jours » de travail. Des jours où je me suis battu comme un lion, dans un état d’âme assez similaire à celui de Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. Seul et frustré, m’accrochant pourtant aux petits repères du splendide paysage urbain que je devais traverser au jour le jour, je ne réussissais pas à m’organiser logiquement ni poétiquement un nouveau destin. Aujourd’hui, je vous fais donc partager juste un échantillon des sombres réflexions dont je me servais pour faire ressortir encore plus belle et désirable la vie que j’aurais retrouvée au bout de cent jours.

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Cent jours

— Je me demandais si cent jours ce sont peu ou beaucoup.
— Quoi ?
— Cent jours s’écoulant dans l’attente de quelque chose d’inconnu ou, pour tout dire, en espérant qu’une chose assez précise s’accomplit.
— Ils sont peu, si entre-temps on a la preuve documentaire, la certitude de ce que nous attendons.
— Bien sûr. Mais ils sont beaucoup, et même trop si tu dois finir dans une nouvelle prison. Un cachot plus confortable que celui d’avant, mais encore un cachot.
— En es-tu sûr ?
— Tu doutes peut-être de ma parole ?
— Non, je ne doute pas de cela.
— Alors de mes attitudes à réfléchir ?
— Ne te tracasse pas la tête, quand est-ce qu’ils atteindront leur terme ?
— Demain.
— Et demain, que feras-tu ?
— Je me régalerai d’un beau plat de « pastasciutta« .
— Hourra ! Du moins, ils se seront tous écoulés.
— Oui, les cent jours derniers.
— Auront-ils été peu ou beaucoup ?
— Maintenant, c’est toi qui poses les questions, tandis que  moi, l’unique intéressé, je ne sais plus quoi répondre !

Je ne m’en souviens pas : quel jour de la semaine était-ce justement le 21 novembre où je consignai aux collègues du protocole la lettre avec mes démissions de l’emploi, adressée à mon supérieur maléfique ? Je ne me souviens pas si ce fut avant ou après ce vendredi noir, où tout semblait aller à l’envers, jusque de la montre cassée et de la branche dévissée des lunettes.
J’étais bien sûr victime de mes « exagérations » et d’une irrépressible propension poétique à glisser, déjà noyé, dans un verre d’eau en papier. Cependant, je me revois quelques jours après en héros, rien que pour cet engagement des réparations, que je poursuivais une à une, comme un fil d’Ariane à rebours.
Cela me faisait aller et revenir plusieurs fois du kiosque de journaux à la boutique du petit artisan qui n’arrivait que dans l’après-midi, se faufilant dans l’ombre laissée vide en fin de matinée par son frère jumeau. Étaient-elles vraiment nécessaires ces lunettes ? Était-elle indispensable, cette montre, puisque le temps coulait pourtant, inexorable ?

N’y a-t-il que les cent jours de Napoléon qui comptent, avec leur tonitruant compte à rebours ? Toujours en descente, de cent à quatre-vingt-dix-neuf ? De quatre-vingt-huit à soixante-quinze ? De cinquante-trois à trente-trois ? De dix-huit à treize, avant d’atteindre les petits nombres qui font la gloire de la première dizaine connue ?
Les cent jours à moi auraient pu durer même cent ans. Une occasion pour remonter le ziggourat renversé de ma vie, en soulevant des bords de jupes ou étendant des voiles de plastique ou des draps ou des quadrillés de la troisième classe élémentaire, pour recouvrir les mauvaises actions qu’on avait devinées, les fautes qu’on devrait faire payer et que personne pourtant ne payera pas.
Cent jours, ils ne sont pas suffisants pour faire revenir en arrière les femmes qui nous abandonnèrent. Au cours de cent jours où nous ferons le possible pour les rencontrer toutes, notre propension pour la renonce fera le possible pour le contraire. Entre-temps, la perception de leur désamour sera de plus en plus nette, même à distance. Leurs regards grifferont par des traînées d’acier l’écorce de poussière de la dune où nous serons amoureusement accrochés, en nous rendant de but en blanc incapables de nous débrouiller dans les méandres du labyrinthe que nous avons édifié nous-mêmes.
Mes cent jours ne seront pas les cent jours du premier ministre qui signe un pénible contrat avec ses électeurs.
Voilà ce que je ferai, je relirai les livres de Saramago, les poésies de Pessoa. Je ferai une halte dans le célèbre bistrot du village de Biscarrosse où j’apprendrai par cœur les photos de Saint Exupéry,
Il ne me suffirait pas de cent jours pour relire Vol de nuit en faisant « Brunn ! Brunn ! » avec un volant de voiture idéalement transformé en gouvernail d’avion. « Je suis d’accord, c’est impossible », me dirait depuis un hamac mexicain la magnifique Consuelo Suncin Saint-Exupéry.

000_cent jours tableau part 180 D’habitude, en cent jours on ne peut rien démontrer. Pour moi, ils ont suffi pour confirmer tout ce que j’avais deviné en un seul coup. D’ailleurs, cent jours pèsent vraiment peu, ils se ratatinent assez facilement, comme un gong sans écho. Ou alors ils se terminent dans un « Tiens ! Beaucoup de temps s’est déjà écoulé, sans que je m’aperçoive de rien ! »
Je n’ai pas eu le temps d’envisager un véritable procès. D’ailleurs, aucun de mes innombrables sosies ou alter ego n’aurait pu prendre mes défenses :
— Il est tout à fait évident que tes comportements ont été marqués par une pulsion autodestructrice.
— Tu as fait de toi-même un cobaye, tandis qu’au contraire tu aurais dû t’amuser aux épaules de ceux qui te tuaient d’un coup d’épée…
— Mais vous oubliez ce que j’ai souffert. Ou alors, vous ne l’imaginez même pas, j’aurais répondu.

002_joyce 180

James Joyce

Au cours de ces cent jours, j’avais emprunté la voiture de monsieur Saramago, tout en acceptant d’héberger dans le divan postérieur monsieur Borges. Celui-ci voulait d’ailleurs tremper nos élans envers l’ouest latin-européen et latin-américain en nous proposant de fréquentes immersions dans la littérature en langue anglaise.
Mais cela n’avait pas suffi à me distraire. Car elle mûrissait violemment en moi cette idée de me jeter depuis le huitième étage de mon bureau. Dans cette hypothèse de vol angélique, dont à mon sentiment personne ne devait s’apercevoir, j’envisageais de coller contre ma poitrine une inscription menaçante : « Vous m’avez laissé seul ».
Pendant ces cent jours, s’il avait existé une Fermina Daga tout entière pour moi, elle serait morte et ressuscitée au moins trois fois sans jamais me rencontrer. Ou alors ce fut elle qui me sauva la vie, en m’attendant près de cette fenêtre avec une petite valise, un sourire inoubliable et ce joli billet de train pour un départ tout à fait confortable et immédiat.

Giovanni Merloni

Vivre avec une sourde amertume (Zazie n. 21)

18 jeudi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

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Vivre avec une sourde amertume

Vivre avec une sourde amertume
qui voudrait s’emparer
de notre âme joyeuse.

Vivre avec les sombres déceptions
d’amitiés glissantes.

Vivre avec les brimades
de gens qui voudraient
nous culpabiliser
pour la force effrontée
de notre franchise.

Vivre avec cette minorité
d’éternels apprentis
de nouvelles langues
de nouvelles pistes
et croisements
et décisions
dont des remords ou des regrets
se déclencheront
inéluctablement.

Vivre avec un corps sain
obligé de se battre
contre de trucs invisibles
nous rappelant
les cloches du temps
le besoin soudain
d’une femme qui nous secoure
dans la rue
d’un homme qui nous enlève
de la boue.

Vivre avec les petites découvertes
de plaisirs compliqués
luxueux ou luxurieux
qui nous semblent audaces
ou ridicules
ou égoïstes
ou prétentieux.

Vivre avec un âge
de moins en moins sage.

Vivre avec des sentiments
de culpabilité
se déguisant en superstitions
en excès de sensibilité.

Vivre au milieu des autres
tout en subissant
leurs caresses inquiètes,
leurs emportements incertains,
leur silence brutal.

Et pourtant,
je n’ai pas tué,
je n’ai pas volé (1),
et si j’ai essayé
de courir la chance
je ne voulais pas,
sachez-le,
que chaque jour soit dimanche.

Giovanni Merloni

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P.-S.
Vivre avec mes livres
ma petite bibliothèque
à côté du lit,
cela me soulage
ce papier qui résiste,
qui ne change pas d’avis,
ces images fabriquées
par des vers immortels.

Dorénavant,
je marcherai prudemment,
l’œil bon fermé,
l’œil mauvais ouvert,
tout en déversant
dans mon vase ambulant
les gestes d’orgueil et de joie
de mes Maîtres.

G.M.

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(1) Les mots en Italic, ont été empruntés au texte de la chanson « Le galerien » de Maurice Druon et Léo Poli (1950), que j’ai connue par la voix d’Yves Montand.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

Monologue d’une Liberté menacée (Zazie n. 20)

16 mardi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

Mes chers lecteurs, je vous propose une nouvelle « mise en scène », montée aujourd’hui en fonction du tableau ci-dessous.
J’ai pensé, sans trop réfléchir à la cohérence avec le tableau, à la Liberté républicaine. Il s’agit, dans mon esprit, d’une liberté un peu abîmée, ici et là menacée, qui heureusement tient debout dans notre France aimée, grâce à des institutions solides mais aussi à la circulation des informations et des idées. Paris est l’un des rares endroits au monde où la Culture n’est pas qu’un mot.
Mais la liberté est brutalement attaquée ailleurs, en plusieurs parties de ce monde « globalisé ». Aucune nation n’est sans risque de voir touchées ses libertés.
C’est dans cet esprit que j’ai voulu donner la parole à cette femme « piégée » du tableau. Une femme fière et rebelle; qui s’appelle Liberté. Elle pourrait aussi bien s’appeler Carmen, Violetta, Rosa Luxembourg ou aussi Zazie…

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Giovanni Merloni, Liberté menacée, décembre 2014

Monologue d’une Liberté menacée

Tout semble faux
dès qu’on a jeté
la Fraternité
et l’Égalité
(mes deux sœurs jumelles)
à la poubelle.

Déçue, meurtrie,
dix fois séduite,
dix fois abandonnée,
dix fois déshabillée
de mon Nom
(Liberté),
j’essaie de me dérober
aux mélanges des genres
aux mascarades sans joie
à l’hypocrisie du pouvoir.

Au fur et à mesure
que je deviens méfiante,
de moins en moins
j’arrive à me débrouiller
pour imposer, de mon autorité,
ce qui rendrait la force
à mes héros.

Chassée, je ne fais que bondir
comme un ressort fou
dans ce monde déserté
qui a tout oublié
qui ne sauve même pas son cou
tout en acceptant
(les jeux bien fermés,
les oreilles bien bouchées)
ce cloisonnement policier
des humains.

Eh ! Comment ?
Nous, des humains à la nature sociable,
ayant besoin de l’amour
de la liberté
de l’égalité
de la fraternité,
nous nous consignons
les mains et les pieds
déjà liés
aux messieurs sans scrupules
qui voudraient tout abattre…
sans combattre ?

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Giovanni Merloni, Liberté menacée, part. décembre 2014

Toujours à la recherche,
tel un arbre desséché,
de mes branches coupées,
sachez que je refuserai
à jamais, sans hésiter,
toute voie de fiction et de marais,
que je résisterai
jusqu’à recouvrir mes rimes
du sang coulé
et des larmes
qui ont été versées
pour me faire exister
(avec mon nom : Liberté).

En attendant, bien éveillée,
que termine enfin sa course
mon cauchemar affreux,
je saurai garder tout entier
au creux de mon corsage
l’esprit résolu et sage
d’une grande société.

Giovanni Merloni

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Ni l’un ni l’autre (Zazie n. 19)

14 dimanche Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

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Ni l’un ni l’autre

Je les abandonne,
ces obtus séducteurs.
Je n’en veux plus d’eux,
de leurs fausses paroles.

Je ne veux pas choisir
ou alors subir

ni le nord ni le sud
ni la mer ni la montagne
ni le point du jour ni le couchant
ni l’occident ni l’orient
ni l’idéologie ni la religion
ni le Ying ni le Yang
ni le 33 tours ni l’i-nuage
(et, quant aux images)
ni l’argentique ni la numérique
ni le livre ni l’écran
ni Pangloss ni Candide
ni Pygmalion ni Papageno
ni le jardinier ni le courtisan
ni le mari ni l’amant.

Ils sont tous déguisés, ils ont tous inversé leurs rôles respectifs.

Je n’en veux plus,
ni de l’un ni de l’autre.

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Giovanni Merloni

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Le monstre (Zazie n. 18)

11 jeudi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

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Le monstre

Je me le demande
(prudemment).
Combien de fois
(par distraction ou
réaction instinctive ;
par présomption ou impatience ;
par hâte de m’en sortir
ou par manque d’intelligence)
ai-je blessé quelqu’un à mort ?

Combien de fois ai-je tué quelqu’une
le temps d’une vie ?

Oui, il m’arrive souvent de demeurer silencieux,
indifférent,
ignorant,
absent
vis-à-vis
d’une confiance soudaine
d’un dévoilement exquis
d’un dénouement intime
que je recevais en cadeau
ou peut-être en échange
de mes mérites
inconnus
de mes titres
exagérés
de mon apparence
assurée.

Combien de fois
me suis-je retourné
brusquement
sans rien dire ?
Et pourtant j’ai trahi
mon mépris jalousé,
mon envie déplacée,
ma gêne installée
jusqu’au bout
de mes jours inutiles
de mes actions stériles,
jusqu’au bout
de mon trou
sombre et vide.

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Je ne sais même pas
ce qu’il avait accroché
au mur,
cet artiste courroucé.

Qu’avait-elle relié,
sous la couverture dorée,
cette poète exaltée ?

Non, je passe à côté
des bouquins
des ébauches
des exploits merveilleux,
je ferme mes yeux
tout en interdisant
à mes oreilles
d’accorder quelques instants
au bouche-à-oreille,
aux sirènes d’un chant
tout à fait inattendu
juste au coin de la rue.

Je m’indigne même, hurlant
qu’il y a d’autres choses à faire,
par exemple s’occuper
de nos saintes santés,
car le corps n’en veut pas
de ces fatigues tortueuses,
de ces nuits oisives,
de ces morts
délicieuses.

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Et pourtant
je devine vaguement
que ces corps dérangés
bouleversés, souffrants
malgré leur talent et génie
ils avaient juste l’envie
de me faire partager
dans un geste
dans un vers
dans un fin gribouillis
ce que leur révéla
lors d’un jour de folie
la comédie tragique
de la vie.

Ou plutôt,
carrément,
ils subissaient la peine
du seul désir ardent
de partager un jour,
un tout petit instant
de leurs veines
pulsantes.

Rarement,
j’ai commis consciemment,
délibérément
ce délit d’omission,
cette injustice sommaire,
ce manque extraordinaire
d’attention.

Presque jamais
je ne me suis installé
sur la tour élevée
(notamment en ivoire)
pour juger du métier
ou plutôt de l’herbier
aux essences précieuses
d’un autre.

Et pourtant, il suffit
d’un seul jour de bordel,
d’un seul souffle cruel
pour éteindre la flamme
d’une âme.

004_le monstre bis part 1 180

Car je sais bien
par quels labyrinthes sans issue
va se perdre mon esprit

si seulement
Odile coupe le fil
de sa bienveillance
(à cause peut-être
de mon insistance
à vanter mon mal-être)

si seulement
ma voisine Jasmine
qui jamais ne s’envenime
(du moins, pour mes rimes)
fait tomber le rideau
sur mon geste téméraire
sur mon texte liminaire
sur mon envie pendulaire
de sortir du troupeau

si seulement
Adèle me révèle
franchement
sa contrariété
pour ma naïveté
dépassant toute mesure,
pour ma désinvolture
sans clarté.

005_le monstre bis 180

Je me le demande
(bruyamment).
Combien de fois
(par distraction
ou réaction instinctive ;
par présomption
ou impatience ;
par hâte de m’en sortir
ou manque d’intelligence)
me suis-je empêché
les plaisirs de la vie conviviale,
le goût de l’échange
et de la découverte,

de la peur mesquine
que quelqu’un s’empare
de mes champs cultivés
de mes rives mouillées
de mon corps souple ?

Vais-je devenir un « monstre »
moi aussi ?

Giovanni Merloni

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Rome ce n’est pas une ville de mer II/II

09 mardi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Giovanni Merloni, Le cristal, décembre 2014 (part.)

Rome ce n’est pas une ville de mer II/II 

Dans cette ville désormais lointaine, transfigurée peut-être par mes souvenirs à tour de rôle nostalgiques ou pessimistes, le temps psychologique de mes déplacements d’une périphérie à l’autre devient de plus en plus un temps réel. D’ailleurs, mon mal-être intérieur d’alors, avec ces sentiments de culpabilité ou de frustration, bien s’accordait avec le mal-être souterrain de la ville même, au milieu de chacun des trajets que j’essayais d’emprunter pour briser la cloison épaisse qui empêchait la libre circulation de l’eau, du sang et même de l’air entre les humains, irrémédiablement coincés d’une part ou de l’autre… « Aurai-je la chance ? Arriverai-je de l’autre côté en vingt ou vingt-cinq minutes plutôt que dans une heure ou plus ? » Voilà ce que je me demandais à chaque départ.
Imaginez-vous pour un instant… Paris en dehors du métro ! Ou sans le métro, comme on peut le voir dans Trafic de Jacques Tati ou dans le paradoxe cauchemardesque de Zazie dans le métro… Imaginez-vous la presque totale absence de contrôles sur la circulation et sur le stationnement…  
Oui, il y a toujours quelqu’un qui lève le doigt pour vous rappeler que ce n’est pas ainsi lors des vacances scolaires… Quand je partais, même en voiture, j’avais tout le temps de m’amuser avec ce mot « trafic », fusionnant si drôlement avec les mots « sirène », « ambulance » ou « scooter renversé sur l’asphalte ». Je trouvais que le trafic de Rome ressemblait moins à une « montagne » de ferraille qu’à un « gouffre » de fils fumants. J’avais le temps de tout transcrire sur mon mirobolant « palmaire », tout en me rappelant, dans un sursaut-réflexe conditionné, de ma fenêtre anonyme s’accoudant tristement sur le quartier « ingrat ».
Étais-je devenu un homme de paille ? Quelqu’un qui avait eu pour disgrâce de rencontrer sur son chemin Don Quichotte ? Ou alors quelqu’un qui lui ressemblait vivement ? Un chef illuminé, un homme magnanime, quelqu’un qui avait voulu primer mon obéissance tout en me mettant à l’épreuve.
— Vas-y, mon capitaine, tu auras ton île, ton vaisseau et ta chiourme.
Oui, c’est vrai ! J’étais devenu un Sancho Panza subitement amaigri, qui ne cessait d’explorer de pistes de plus en plus habiles et rusées pour accomplir son devoir, sans tomber dans des fautes graves, sans commettre de délits… En ce cadre-ci, il faut le reconnaître, mon solitaire voyage gâté, hors du temps et de l’Histoire, n’était qu’un avertissement : « attention, gare à toi ! »

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Giovanni Merloni, Le cristal, décembre 2014

Une fois dans ma vie, il m’est arrivé de glisser sans encombre dans une Rome complètement désertée par les voitures et tout autre truc sur roues. Ce n’était pas à la mi-août comme il arrive à Nanni Moretti avec sa « Vespa ». C’était, je m’en souviens bien, un jour de décembre, peut-être un dimanche. Ma traversée de la cloison entre mes deux mondes s’affichait même trop rapide. J’essayai alors, pour une fois, de la ralentir, pour me régaler de la vision calme, soignée, appropriée de chacune des merveilles que je rencontrais au fur et à mesure.
Le voyage de ma fenêtre sur la Balduina (1) jusqu’à ma fenêtre sur la Garbatella (2) doit forcément se soumettre aux règles de la nature. Car le « quartier ingrat », ce dortoir goudronné s’appuyant comme un parasite sur le long dos ondulé de Monte Mario, partage sans mérites la proximité de l’Observatoire astronomique, situé de façon incontestable et scientifique, au Nord. Tandis que le quartier excentrique et subtilement farfelu de la Garbatella  est situé entre deux grands axes routiers qui pointent droit vers la mer (« via Cristoforo Colombo », riche et verdoyante ; « via del Mare », assez spartiate et incolore), deux routes de romans-photos et de films tragi-comiques des années 1950. Donc, le quartier de mes peines et de mes intimes victoires est situé au sud-ouest de Rome… là où il suffirait de prolonger la course pour atteindre cette petite (ou parfois grande) liberté de la mer : la pinède de Ostia et Castel Porziano, Ostia Antiqua, les établissements balnéaires, dont le Kursaal, évidemment… la plage au sable noir… (3)
Si je change de fenêtre, au petit matin, et que je m’accoude justement vers l’ouest, je sais tout par cœur : au-delà de cet horrible immeuble (plein de sourcils de ciment et de balcons laidement bizarres), je pourrais rejoindre assez vite, du moins avec ma longue-vue, cette lointaine basilique blanche de Saint-Paul et, cet énorme cylindre de fer, juste à côté,  qu’on appelle Gazomètre… Là, je serais arrivé, presque. Je pourrais franchir avec mon badge les concierges distraits par leurs petites télévisions et monter jusqu’au sommet de cet immeuble dessiné en état d’ivresse par un géomètre plein de bonne volonté, mais tout à fait dépourvu de sentiments…
Je dois pourtant m’adapter aux contraintes tout en profitant des ouvertures et des chances que le labyrinthe m’offrira. Même en ce dimanche — où tout le monde est resté paresser chez lui pour me laisser la voie libre, propre, lisse, caressée par le soleil froid et la petite brise du matin —, il faut que je choisisse : « par quel itinéraire… dois-je me rendre là-bas avant de monter là-haut ? »
Je fais rapidement mon tri et j’emprunte la route suivant l’arête de la colline. Je descends ainsi doucement de l’autre côté de ce même dragon — ou de cette même louve — où mon quartier s’accroche péniblement. C’est la glorieuse « via Trionfale » que les Romains anciens avaient tracée à partir d’un des axes primordiaux reliant cette capitale au nord de l’Italie. En deux tours de volant, j’y suis. Par instants, le soleil m’aveugle dans ce côté de la montagne qui s’ouvre à l’est. Je glisse ensuite dans ce vide champêtre, constellé de rares enceintes, de quelques toits, avant de m’engouffrer, plus en bas, là où la ville compacte m’accueille avec des maisons amassées les unes sur les autres sans façon. Je traverse une circonvallation, je rentre dans un quartier d’anciennes habitations populaires et marchés, que le temps a vieillis et doucement ennoblis. Je poursuis dans ce vide et bientôt je reconnais les remparts de ce qui reste des États pontificaux. Ce matin, la queue interminable des visiteurs forcés du Musée Vatican a tout à fait disparu. Je tourne à gauche : la place « Risorgimento » est vide. Je m’arrête sans trop m’en soucier. Je descends. Personne. Même au-delà du mur du pape rien ne semble bouger. Je regarde mieux, faufilant mon nez dans l’embouchure de la « Porta Angelica ». Silence. Au fond, on voit les grosses colonnes blanchies de Saint-Pierre.
Je remonte en voiture. L’essence est en réserve. Mon portable est mort. Et pourtant, je l’avais rechargé. Je me demande… « Devrais-je rebrousser chemin ? Revenir à mon lit, à ma triste, mais solide fenêtre ? » Je poursuis. Le vide de matin de guerre se prolonge dans la rue aimée qui longe les anciens Bourgs de Saint-Pierre… je suis juste en dessous du « Passetto » reliant Saint-Pierre à Château Saint-Ange… Personne ne me suit. Personne ne se promène dans le paisible jardin, aucun couple ne traîne sur le pont, aucun malchanceux ne dort sur les bancs de travertin. Les feuilles mortes et les arbres déshabillés sont là, des miroirs sévères pour mes harcelantes questions. Sur le pont, personne ne prend de photo, personne ne pose pour un portrait-souvenir au milieu des anges de marbre. Je cherche la radio, dont j’aimais écouter les émissions sérieuses, les interviews aux écrivains, les enregistrements des sopranos célèbres… Mais la radio n’était plus là. Rien qu’un trou sinistre, à sa place…
« Il n’y a qu’à avancer », je me dis. Je glisse alors sur le « Lungotevere ». Celui-ci est tellement désert que mes roues, comme de semelles trop sensibles, s’aperçoivent de toutes les aspérités et de tous les vallonnements dans l’asphalte usé. Lumière intense sur ma gauche. Je côtoie déjà, à ma droite en ombre, le quartier de Trastevere. Je m’arrête, rêveur, près du « ponte Sisto » : combien de souvenirs ! Pourtant, aucun couple n’est accoudé sur le parapet… J’imagine alors qu’ils sont dans un grand lit, les amants, effondrés dans une étreinte qui les emporte, jusqu’à oublier… Mais ce silence, ce silence affreux qui se passe des souvenirs et même du présent le plus innocent… Cela me fait peur. Je réfléchis à nouveau à ce mot « gouffre » que j’avais emprunté avec nonchalance, par jeu. Je ressens ce souvenir comme une faute… Je me sens responsable de cet effondrement dans ce que je n’ose pas dire. La réserve d’essence clignote, je cours. Un salut respectueux et rapide à la statue blanche de Giuseppe Gioacchino Belli, sur ma droite, une caresse morbide à la silhouette jaune et blanche de l’île Tiberina… J’emprunte le pont… finalement, je touche l’endroit le plus extraordinaire de cette Rome en fin de compte unique. Même ici — autour de cette église paléochrétienne éperdue où les touristes étrangers vont faufiler leurs mains pour tester leur sincérité — il n’y a rien. Ni moteurs ni personnes. Non, messieurs-dames ! Même pas des vélos. Rien. Ici où l’on descend et l’on monte, accompagnés d’un panorama incontournable… un panorama de collines, de monuments et d’arbres, bien entendu, qui bénéficie d’une lumière toujours inattendue… La voiturette solitaire arpente la voie sur le côté sud de l’immense Circo Massimo. Mais je n’ai pas le cœur de m’attarder à suivre la longue façade en briques anciennes du Palatino, je continue dans la verdoyante Promenade Archéologique sachant qu’il y a, sur la droite, la majestueuse Basilique de Massenzio. Mais je ne la regarde pas. Je ne regarde plus rien, j’attends, j’espère, enfin, une fois rattrapée la grande route de la mer, y retrouver le fleuve allègre et insouciant des voitures, des bus, des pullmans touristiques, des vélos et de pauvres gitanes qui prétendent à tous les feux rouges de vous laver les vitres… Rien. On dirait que d’en haut de la porte, au-dessus des arches, depuis l’une de ces meurtrières quelqu’un pourrait s’amuser avant de mitrailler impunément contre mon pare-brise. Le signal de l’essence ne clignote plus, je suis au bout de ma réserve. Heureusement, dans la brève descente qui surplombe les rails de l’anneau ferroviaire le moteur est encore vivant. Je tourne à droite. Sans même ne pas la garer, je laisse ma voiture. Juste en face de cet édifice qu’on ne pourrait plus gris.

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Giovanni Merloni, Anna Buonvino, décembre 2014

Au rez-de-chaussée, il n’y a personne. L’illumination est réduite au minimum et cela ne m’encourage pas dans cette entrée qui n’a rien à envier à celle d’un pénitentiaire. Le badge ne marche pas, alors je « saute » l’obstacle de façon assez maladroite. Les ascenseurs sont bloqués, inertes. J’emprunte l’escalier, enivré par ce silence de plomb évoquant la conspiration ou alors l’évacuation… Voilà le mot. Évacuation ! Pendant la nuit, la ville de Rome, je n’ose pas imaginer comment, par quelles aventures douloureuses, avait abandonnée elle-même ! Et maintenant, dérobée de ses habitants, cette « chose » inerte pouvait-elle s’appeler Rome ? La primordiale beauté qui l’avait gâtée « ab aeterno » servait-elle encore à quelque chose ? N’aurait-il pas valu mieux, à ce point-là, abandonner Rome aux morsures d’une laideur de plus en plus évidente ?
Je faisais ces considérations-là depuis ma fenêtre au huitième étage, lorsque j’entendis une voix connue m’adresser la parole.
— Ne te jette pas ! Ce n’est pas la peine. Tout va bientôt se terminer !
Mon maître de vie, qui était aussi le chef de mon parti, le professeur d’italien de mon lycée… cet homme impeccable et correct jusqu’à la manie, celui qui m’avait appris l’intransigeance la plus stricte ainsi que cette idée de progrès basée sur la confiance dans les autres… saisit mon bras en me tirant en arrière. En tombant depuis la banquette, je finis au milieu d’une pile de dossiers que quelqu’un avait fouillés et maltraités, avant de les jeter à terre. Je reconnus le nom d’une des plus importantes activités de mon bureau. Je me retournai, pour en parler avec cet homme patient et humble qui ne s’était jamais dérobé aux conseils réfléchis. Mais il était debout contre le ciel. Sans se tourner, il fit un pas dans le vide…
Tout de suite après, en m’accoudant à mon tour, je vis qu’une petite foule s’était formée autour du cadavre en costume blanc. Ma voiture — ne savaient-ils pas que le réservoir était vide ? — fut utilisée pour ramener le « suicidé » à la Morgue. Quant à moi, je me retrouvai encerclé de mes bruyants collaborateurs qui me regardaient d’un air méfiant : — que faites-vous, ici, au travail, le dimanche ?

Giovanni Merloni

(1) Balduina… Même son nom, Balduina, c’est un nom inquiétant, sinistre. C’est le nom d’une fillette. On l’avait trouvée morte assassinée dans un terrain vague vallonné juste derrière à cette horrible église que je peux admirer tout le temps que je veuille depuis le balcon de la chambre où dormait mon frère… Balduina c’était aussi le nom d’un grand chien noir qu’on rencontrait souvent sur la rampe qui nous amène au bus…

(2) Je connais la Garbatella — lieu choisi par l’écrivaine Gilda Piersanti pour y situer son roman en langue française Roma Enigma — pour y avoir travaillé longtemps, pour m’y être longuement promené, pour l’avoir librement découverte dans ses montées et descentes, ses petites places, ses architectures bizarres et colorées ; je connais aussi bien la zone de la pyramide de Caio Cestio, le cimetière des Anglais, le quartier de Testaccio, le Lungotevere et — de l’autre côté de la pyramide — le quartier du Gazometro et des anciens Mercati Generali, où sont maintenant installées certaines facultés de l’université de Roma Tre. Et je confirme ce que je disais à propos du roman de Gilda Piersanti avant : on ne pouvait faire mieux pour « ressusciter » le présent et le passé de ce quartier.
…La Garbatella poussa comme un champignon dans les années vingt sur les collines qui surmontent l’emplacement de la basilique de Saint-Paul. Le quartier surgit justement pour héberger une population nombreuse de Romains forcés à se déplacer des anciens bourgs que Mussolini avait détruits devant Saint-Pierre pour y réaliser l’axe vide de la rue de la Conciliazione. C’était en fait un endroit à l’architecture jolie, mais qu’on considérait auparavant « difficile », perturbé, malfamé aussi, peut-être à cause de son égarement au-delà de l’anneau ferroviaire, dans un territoire à l’origine inhabité et presque abandonné. Un quartier quand même « glorieux », qui eut un rôle dans la résistance aux Allemands et aux fascistes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, très proche en plus à ces Fosse Ardeatine où trois cent trente-cinq personnes furent tuées et jetées l’une sur l’autre dans une cave naturelle transformée en fosse commune.

3) Le sable de la grande plage d’Ostia m’avait toujours touché pour sa couleur grise et sa chaleur parfois excessive. Cela est dû à une importante présence de minéraux de fer mêlés aux sables.

Rome ce n’est pas une ville de mer I/II

07 dimanche Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Rome ce n’est pas une ville de mer I/II

Rome ce n’est pas une ville de mer.
La mer, reculée juste au bout d’un ouest qu’on ne pourrait imaginer plus éloigné de ma fenêtre, devient de plus en plus l’objet obscur de mes fantaisies les plus anxieuses. Rattraper la mer, cela signifie rattraper la vie à la dernière minute. Sauver un ami, sauver un amour. Juste à temps, quelques instants avant que le rouge violacé du couchant ne devienne la triste toile grise du crépuscule annonçant la nuit.
À Rome, la présence du fleuve est bien sûr très importante, mais le fleuve est perçu ici comme un objet étranger, qui ne semble pas avoir participé de façon active à la naissance ni à la croissance de la ville.
— Mais, si ce n’est pas le fleuve, quel est l’ingrédient irremplaçable, qui tient Rome unie en la sauvant du démembrement et de la désintégration ?
— Aux exordes de Rome capitale d’Italie on a moins considéré les dommages que peuvent produire les hommes que les risques naturels, réplique mon côté ennuyeux et fort enclin à se perdre dans des labyrinthes oiseux. Si l’on avait suivi le conseil de Garibaldi pour le Tibre, on aurait creusé un deuxième canal Saint-Martin ici-bas. Et nous pourrions tranquillement nous promener au long de ses rives !
— Et maintenant, le fleuve coincé dans les murailles oblige les Romains à l’indifférence, à l’égoïsme, à la division. D’un côté le Président, de l’autre côté le Pape… Je n’y vois rien de bon.
— Tu as perdu le fil !
— Oui… l’ingrédient irremplaçable… Je ne le trouve pas, car dans notre Histoire, les moments où le peuple de Rome s’est retrouvé uni sont très rares…
— Réfléchis mieux, me dit mon odieux alter ego.
— Donne-moi une suggestion, alors !
— Mets en file les briques, les pierres du pavé, les « sampietrini » !
— Ah ! J’ai compris, merci ! Ce qui fait, encore aujourd’hui, un reste de cohésion entre les pièces décollées de Rome ce sont les rues qui en sortent encombrées, se transformant, une fois dehors, en routes presque vides. Des routes et des aqueducs qui ont gardé des physionomies uniques.

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En suivant l’une de ces rues, je peux relier la fenêtre de ma cuisine, imprégnée des strates de plusieurs vies enchevêtrées, à celle de mon bureau, blindée et impersonnelle, située assez loin d’ici, dans la perspective qui pointe à l’Ouest…
Mais avant de m’y aventurer, je ne peux pas me passer de m’envoler dans d’autres ouest de mon âme.
Je le sais bien, on ne peut absolument pas comparer Rome à Bordeaux ni à Lisbonne ! Non seulement en raison de la présence despotique de la mer, jusqu’au milieu de leurs fleuves. Tandis qu’à Rome, comme on a pu le constater, ce sont les rues, dans leur variété physique, qui s’imposent de façon tyrannique.
Mais je trouve là aussi la même fenêtre, la même stupeur devant le mystère du couchant et de la nuit.
Je m’amuse à l’idée, par exemple, d’une espèce de contrechant ou de dialogue à distance entre les deux rives de l’Océan. Entre ce monde fluvial de Marquez et d’Àlvaro Mutis et la poésie de balustrade (ou de rambarde) de Pessoa. Même si celui-ci déclare qu’il n’a pas de corps ou qu’il est déjà un corps mort, il se rend de ses jambes et de ses propres yeux jusqu’à l’océan pour le scruter longuement. Il y a toujours un navire, qui part ou arrive depuis les Amériques les plus éloignées. À bord du bateau qui rentre dans le port, Ricardo Reis s’interroge sur sa propre non-vie. Saramago s’accoude au même parapet, tandis que Borges entend le brouhaha de la ville depuis son immense fauteuil, où il vit effondré, désormais, dans un aveuglement béat. Mutis observe le monde depuis un bateau rouillé, tandis que Marquez se déplace par n’importe quel moyen : des trains, des carrosses, des ferry-boats, des vélos, des ballons et des avions de tous les temps.
Je pourrais décrire Rome tout en suivant quelques débris légers se détachant par hasard d’une de ces fenêtres allumées qui m’entourent — une mèche blonde, un collier de paille, une robe en organdi rouge —, quelques corps à moitié endormis qui flotteraient vers l’Ouest, vers notre mer étrangère et hostile qui garde pourtant cette saveur de mystère et d’histoires anciennes. Une piste diagonale, partant depuis le nord, là où « Monte Mario » a toujours été le premier repère sans personnalité d’une marche sceptique ou triomphale. Une véritable « descente » en direction de cette immense masse invisible de la ville de Rome, un magma apparemment effondré au milieu de ses lumières violettes, tout comme Louis Borges dans son fauteuil. La ville entend distinctement tous les bruits des mondes qui s’approchent d’elle comme dans une stéréophonie en haute fidélité : un disque de Pink Floyd, avec le bruit d’une moto, l’odeur du café, le crépitement de la brioche, la polyphonie des vases de terre cuite cognant les uns contre les autres.
C’est toujours un itinéraire fastidieux, sans aucune garantie de succès, avec dans le fond de l’âme une subtile angoisse.
Quand je m’accoude, au milieu de la nuit, à la fenêtre de la cuisine de cet appartement au troisième étage — surélevé de deux autres étages par rapport à la rue sinueuse qui coule au-delà des jardins —, je ne peux pas me soumettre sans réserve à la reconstruction de cette véritable traversée du désert métropolitain. Cette nuit, je vois de temps en temps une voiture glisser parmi les nombreuses nuances de jaune et de gris ajoutant son drôle de bruit qui me rassure. Il suffit d’un instant, de la vue de ces mains grassouillettes, posées sur le volant. Cet air de viveur de la nuit qui se rend à son nid avec un esprit glorieux, cette fascination de l’autre, de l’inconnu peut m’enseigner beaucoup plus que… quand le silence s’installe à nouveau, je me penche dangereusement hors de la fenêtre, à la recherche d’un fil de vent qui peut m’emmener vers cet ouest éloigné, si pénible à gagner…
« Saramago… Borges… Mutis… Pessoa… Marquez… où êtes-vous ? »

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Ce quartier de grosses boîtes carrées à la prétention d’une beauté vulgaire ; toutes ces fenêtres vaniteuses aux rideaux roulants ouverts, entrouverts, fermés ; ce climat de dortoir menacé qui demain affichera la petite impertinence d’une activité aussi volumineuse que vaine… C’est ce que j’appellerais une prison ou alors un asile. Contre la force diabolique qui se dégage depuis ce ciment, les fausses briques ni les enduits multicolores ne peuvent rien faire :
— Tu ne peux pas penser grand, dirait le premier passant.
— Mais si la ville n’a pas de forme ni de sens et que cela est évident à tout le monde, pourquoi ne faisons-nous pas quelque chose ?
— Parce qu’il est difficile ! dirait un autre, sans hésiter.
— Non, ce n’est pas difficile, nous devons avoir le courage de nos convictions, nous devons les assumer !
— Laisse tomber… Voilà ce que diraient la plupart des gens rencontrés.
Même quand je rêve, je trouve assez rarement la force et le courage de renverser cet état de choses. Même en vivant dans une des villes plus belles du monde, ce quartier assez laid, bourré de petits-bourgeois pleins d’argent, me conditionne jusqu’à la moelle. Même si je rêve de voler, je ne vole que dans les quatre murs de mon quartier sans charmes… et je n’ose pas tracer net, par un seul coup de ciseaux dans l’étoffe, le parcours qui me conduit tous les matins vers l’Ouest, là-bas, dans ces avant-postes de ciment et de marbre où le vent de la mer s’approche. Un parcours héroïque que pourtant je refoule dans les tréfonds de mon âme, tout en effaçant les beautés exquises que j’y rencontre.
Et pourtant, dans mes rêves d’oiseau vaniteux, voltigeant au milieu des ombrelles des pins de mon quartier, je retrouve une étrange force… car je me lance sans aucun embarras dans le vide au-delà de la fenêtre avant de m’adonner aux plus désinvoltes péripéties… Je nage insouciant dans l’épaisseur du vent frais de la nuit, tout en agitant mes longs bras comme deux rames. Je me déplace d’une chevelure d’arbre à l’autre, je précipite, je frôle l’asphalte avant de me hisser à nouveau, comme un hélicoptère ou un tire-bouchon impatient de se dégager de sa primordiale besogne.
Oui, bien entendu, il s’agit d’un tourbillon de gestes impossibles pour l’homme… Et même dans le rêve mon esprit de chauve-souris raté ne se prend pas au sérieux : je ne serais jamais Batman, ah non, cela serait un défi à tous mes principes.
Quand je ne rêve pas, et que je demeure suspendu entre la devanture de la fenêtre et les odeurs figées de la cuisine, je constate le manque d’air, la senteur de gazole et de goudron que les arbres ravis à la mer ne peuvent pas maîtriser. L’air autour de moi est tout à fait immobile. Si je souffle légèrement vers les feuilles du magnolia près du réverbère dans le jardin d’en face, elles me renvoient juste un petit frisson. Que je cherche, il n’y a pas de Lune qui peut éclaircir ce noir dur et fondu…

Giovanni Merloni

(Continue mardi 9 décembre)

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