le portrait inconscient

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Cent cinquante ans bien portés

02 vendredi Juin 2023

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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150 ans pile se sont écoulés depuis la naissance à Cesena (Romagne), le 2 juin 1873, de mon grand-père homonyme, fils cadet de Raffaele Merloni, valeureux garibaldien ayant combattu dans la troisième guerre d’indépendance ; un héros lui aussi à plusieurs égards, auquel j’ai consacré bien de pensées nostalgiques, essayant vainement de saisir la véritable essence de son personnage e de sa vie vertigineuse.

Ce même 2 juin, en 1946, dix ans après sa mort prématurée dans l’exil forcé de Cariati en Calabre, un glorieux référendum populaire décrétait le passage de la monarchie à la République. Un événement majeur, célèbré chaque année avec une parade militaire aussi solennelle qu’anachronique, de plus en plus figée en de rituels dépourvus de sentiment ed de véritable conscience de sa valeur historique. Il s’agit pourtant d’une date cruciale, dont les documents visuels et sonores commencent à sortir de l’oubli en ces années de fougue informatique, dont quelques-uns déjà connus par ma génération, comme la scène magistrale de “Una vita difficile” de Dino Risi (1961), où Alberto Sordi et Lea Massari entrent dans l’histoire grâce à la détresse et à la faim de l’après guerre. Un récit on ne peut plus juste et efficace qui remplace cette incroyable réticence à raconter de mes parents et de mes oncles et tantes… Quelques mois avant, dans cette même année 1946, la femme de Giovanni, ma grand-mère Mimi, était elle aussi décédée. Mais sans doute la tristesse de cette disparition (juste après la fin de la Seconde Guerre en Europe) fut remplacée, ce 2 juin où tout a basculé, par un enthousiasme redoublé. Et je crois que Lello, mon père, dût s’en réjouir vivement avec ses sœurs Irma et Lellina, car il ne s’agissait pas d’une coïncidence : ce soir de la fête, babbo Giovanni, mon grand-père, était sans doute là avec eux, savourant la récompense, après tant de souffrances et de morts, de voir l’Italie se remettre debout avant d’entamer sa reconstruction physique et morale. Depuis cette date cruciale, 77 années se sont écoulées (seulement ? déjà ?) et notre République “fondée sur le travail” et sur la paix souffre à nouveau, tandis que les 150 de mon grand-père  sont très bien portées, tout comme ses idées (proches de celles de Léon Blum et de Jean Jaurès) sont jeunes et pures. Disparu en octobre 1936, au beau milieu de la tragédie de l’Europe, cette figure de proue du socialisme réformiste a été engloutie par un oubli qui risquait de devenir éternel. Heureusement, plein de traces de son passage, politique et humain à la fois, sont en train de revenir à la surface grâce a des études et témoignages, à son sujet, de plus en plus fouillées et surprenantes révélant la grande actualité, de nos jours, de ses idées ainsi que de sa vision républicaine et démocratique de notre vie ensemble. 

Pour ce qui intéresse un observateur affectionné comme moi, ce surplus d’informations n’ajoute pas grand chose à ce que j’ai hâte de découvrir de ce patriarche très humain, car en fait les nombreux récits orales ou écrits que j’hérite de lui ne mettent en valeur que des aspects extérieurs de sa nature exubérante et respectueuse, relevant moins du privé que du publique. Je l’ai découvert un peu plus en ce peu de lettres à sa femme ou à quelques-uns de ses interlocuteurs habituels qui sont échappées à la Fahrenheit 451 de notre famille, et je peux dire sans risque de démentie qu’il vivait chaque instant de sa vie avec une passion frénétique et extrême ; en même temps il avait un grand sens de l’équilibre, de l’écoute et de la répartie. D’ailleurs, il a toujours été un pourfendeur acharné de la guerre, du fascisme et de toute violence, fort de la conviction qu’il y a toujours un terrain commun où les hommes peuvent se rencontrer et s’entraider plutôt que se renfermer dans de façons aussi erronées qu’obsolètes de regarder à la vie.

Cela dit, j’avoue que cet ancêtre bien aimé, en fin de compte pas si décrépite que ça avec ses 150 ans bien portés, échapperait complètement à mes enquêtes si je n’avais pas assimilé en première personne, en profondeur, l’esprit des gens de Romagne, si mon désir de revenir à la source de mon héritage psychologique et moral ne m’avait octroyé la chance de saisir — par intuition et amour sincère — jusqu’aux nuances les plus secrètes de ce contexte unique  où grand-père a grandi : un monde bien sûr difficile lors de la perte soudaine de l’équilibre familial à la mort du père, qui eut finalement un rôle positif dans son action politique et culturelle comme on peut le lire dans sa poétique petite grande histoire d’une famille le seul texte autobiographique lui ayant survécu. 

Avec l’affection de petit-fils dévoué, j’ai toujours aimé imaginer mon grand père, unique mâle après la disparition précoce (à 37 ans) de son père, entouré, depuis l’âge de neuf ans, par l’affection empressée de sa mère et ses sœurs, mais aussi par une communauté très solidaire d’hommes et de femmes à la personnalité marquante.

Dans une grande partie de ces 150 années désormais révolues, le monde que mon grand-père a vu évoluer au fur et à mesure de sa course vers l’âge adulte est très semblable à celui dont je me souviens, presque inamovible jusqu’au début des années 1960, date qui coïncide pour moi aussi avec la brusque interruption de l’adolescence. Dans cette époque tout à fait ignare de ce qu’auraient apporté cinquante ans depuis les technologies informatiques, on devait se contenter des livres, de vieux journaux ou alors de photos recueillies en famille ou par quelques photographes professionnels travaillant pour des institutions comme la radio-télévision, l’Istituto Luce, les Foto Alinari, et cætera. Il se peut qu’avec le temps on verra ressusciter davantage de photos et de films tournés à l’époque où mon grand-père était député et, dit-on, formidable orateur. J’ai commencé à rêver d’une telle éventualité en regardant les documentaires diffusés en grand nombre par ARTE, dont la qualité après la restauration digitale est excellente. Je serais (positivement) bouleversé si du fatras d’un passé censuré et bâillonné je voyais-entendais sortir le visage barbu et la voix passionnée de mon grand-père. Mais je ne me fais pas d’illusions et continue, par les modestes moyens de la dévotion et de la fantaisie, à imaginer les endroits connus e bien gravés dans ma mémoire peuplés d’hommes et de femmes ayant vu naître et grandir ce Giovanni Merloni d’antan : des hommes et des femmes qui ont eu sans doute une empreinte sur lui. 

Aujourd’hui, ayant hâte de célébrer mon aîné le jour exact de son anniversaire, je me bornerai aux femmes. Il suffirait de nous rappeler certains inoubliables personnages féminins dont le cinéma nous a fait don, bien ancrés d’ailleurs dans l’imaginaire d’entières générations (la Gelsomina-Giulietta Masina de “La strada” de Fellini (1954), la Zoe-Sofia Loren de “La riffa”, épisode du fameux Boccaccio ‘70 signé par le couple De Sica-Zavattini (1962) ; l’Aida-Claudia Cardinale de “La ragazza con la valigia” (1961); la Gradisca-Magali Noël de Amarcord de Fellini (1973), pour atteindre d’emblée ce monde unique des gens de Romagne où les femmes, souvent exploitées et sacrifiées auprès du foyer se révèlent pourtant courageuses et gardent toujours une grande intégrité et dignité qui leur vaut une autorité reconnue dans la famille et dans la société : des femmes comme celles-ci je les ai rencontrées lors de fréquents séjours auprès des cousins de mon père en Romagne (la charismatique Luisa de mon enfance à Sogliano sur le Rubicone, la Gabriella du Bagno Ferrara à Cesenatico), et bien sûr tout au long de mes années d’architecte régional opérant dans les provinces de Forlì, Cesena et Rimini  (dont la Rossella de la Sezione Urbanistica et la Saveria, mon amie incontournable qui représente le cordon ombilical qui toujours me lie à ce monde de voix sonores, accueillantes et sincères que je considère à la fois ma patrie identitaire (celle de mon grand-père Giovanni, mort 9 ans avant ma naissance) et ma patrie d’adoption (celle que je me suis moi-même forgée). 

« Est-ce qu’on peut aimer une ville ? »

27 mardi Août 2019

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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quarto lato grande x blog

« Est-ce qu’on peut aimer une ville ? »

En décembre 2012, lors de nos premiers échanges sur Twitter, Jan Doets soutenait que notre mémoire réside dans la totalité du corps, tandis que le cerveau n’a qu’une fonction de relais, ou de robinet.
À soutien de sa thèse, l’ami hollandais citait la sonate « Après une lecture de Dante » de Franz Liszt, interprétée de façon magistrale par le pianiste russe Arcadie Volodos. Il avait tout à fait raison.

En 1998, j’avais publié mon premier roman (« Il quarto lato ») consacré à une ville de Romagne, Cesena. Mon bouquin n’ayant pas eu assez de circulation et demeurant finalement inaperçu auprès de mes compatriotes, je voulus alors me convaincre, probablement à tort, qu’avec ce livre j’avais déçu mes anciens collègues de travail de Bologne, attachés sans doute à une certaine idée de moi ainsi que de ma façon de m’exprimer. Ou alors s’attendaient-ils à un récit autobiographique dans lequel ils auraient pu eux-mêmes se retrouver !

C’était à la première moitié des années 70 que je me déplaçais régulièrement de Bologne à Cesena pour des rencontres techniques et politiques à la fois avec les maires de communes grandes et petites de la province, isolées sur le sommet d’une montagne, éparpillées sur les versants d’une colline ou concentrées dans les carrefours de cette plaine du Pô où l’on peut encore reconnaître le tracé de l’ancienne « centuriatio » romaine.
Alors, l’on essayait toujours de trouver une solution positive, même si l’on avait affaire à de véritables casse-têtes juridiques et urbains. J’aimais beaucoup écrire et parler aux gens. Car — en plus de mon goût de la recherche d’une composition, à tout prix, des intérêts opposés — j’héritais de ma mère un orgueilleux penchant pour la littérature et de mon père une certaine désinvolture d’avocat.
Bientôt, mon amour sans réserve pour cette généreuse région fut partagé par des hommes et des femmes qu’y habitaient. On m’accueillait avec une chaleur merveilleuse. Tout en demeurant le lieu sacré où mon grand-père Giovanni et mes arrière-grands-parents, Cleta et Raffaele étaient nés, Bologne et la Romagne étaient désormais ma patrie d’élection.
De ce temps-là, le langage qui montait à mes yeux et à ma bouche, avant de redescendre à mes mains — chargées de taper sur l’Olivetti portative que j’appuyais d’habitude sur mes genoux —, était alors très simple et convaincant, passant sans transition de l’avis urbanistique au document politique et syndical.
En fait, je mettais toujours de la passion en mes récits techniques et encore plus dans les notes que je prenais pour mes interventions publiques. Cependant, ce n’était pas que de la passion s’ajoutant à mon opiniâtreté naturelle : je glissais sournoisement dans ces écrits mes ambitions littéraires.
Rentré plus tard à Rome, je me suis décidé à passer, comme César, le Rubicone — fleuve de Romagne cher à Fellini — pour me consacrer à l’écriture sans autre but que l’écriture même. J’ai dû alors entamer une lutte acharnée pour m’affranchir d’un certain rythme baroque, d’une véritable exagération d’adjectifs et d’adverbes que j’héritais de mon travail d’urbaniste et de mes efforts d’aboutir coûte que coûte à des « relations techniques au visage humain ».
D’ailleurs, je n’étais plus là, à la portée de « la piazza del Popolo » de Cesena, devenue entre-temps l’endroit-clé de ma fiction littéraire. Je ne pouvais plus y arriver à pied, comme d’habitude, directement de la gare, en arpentant le pavé inégal et incommode du corso Sozzi au-delà de la Barriera, pour me rendre à la Bibliothèque Malatestiana, avant de me faufiler sous les arcades de la rue Zeffirino Re… Je me voyais obligé à tout réinventer.

Cela avait donné vie à une écriture hors du temps, me permettant de cicatriser les déchirures provoquées par le brusque abandon de ma seconde patrie. Ma petite foule de personnages avait tellement peuplé cette piazza du Popolo, lieu central du roman, qu’en y revenant quelques mois avant l’achèvement du manuscrit, j’y éprouvai une sensation inoubliable.

Image

Je ne sais pas vraiment dire si cette place est grande ou petite, large ou étroite. Je fis juste quelques pas, après avoir quitté le bruyant marché situé au rez-de-chaussée du palais de la Mairie.
Sous les arcades, une stèle est consacrée à mon grand-père paternel, Giovanni, glorieux représentant du socialisme réformiste et de l’antifascisme italien d’avant la Seconde Guerre. Renvoyé par Mussolini en résidence forcée dans un village très reculé du littoral ionien, celui-ci mourut relativement jeune, à soixante-trois ans.
Certes, la vision de la stèle, avec le portrait en bronze de grand-père, m’avait bouleversé. Mais, au-delà de cette image charismatique que tous les  personnages du roman avaient dû partager comme si c’était le grand-père de tous… au moment d’entrer dans cette place inondée de lumière… je me sentis nu.
En même temps, je ressentais physiquement la place comme s’il s’agissait d’une personne bien connue… venant à ma rencontre, prête à me toucher, à transpercer ma faible carapace pour adhérer à tous mes pores ! Je tombai à terre et j’y restai assis pendant quelques instants mémorables, tenaillé par la sensation tout à fait inattendue de faire l’amour avec un être unique revenant à la surface plusieurs années depuis notre dernier rendez-vous.

« Est-ce qu’on peut aimer une ville ? »
Voilà ce que Jan Doets m’a rappelé avec sa métaphore. Imprégné par les pèlerinages de l’âme dans ces lieux aimés et même sacralisés, mon corps avait mêlé les informations empruntées à la ville réelle aux suggestions de l’esprit rêveur jusqu’à plonger dans un état de véritable spleen stendhalien. Avec un aspect de mélancolie érotique que seulement un corps sain peut héberger.
Quant à mes amis déçus de ne pas retrouver dans ce premier roman l’actualité ni la vérité de nos expériences communes, j’espère qu’ils sauront reconnaître, en le relisant, un jour, mon effort à la fois tourmenté et insouciant d’inventer un temps suspendu entre les générations.

Giovanni Merloni

« — Écoutez, imaginez que la ville soit une femme très chic, que tout le monde note lorsqu’elle passe à côté des terrasses… Avec une dame comme ça, avec ou sans le petit chien, il arrive à plusieurs de tomber dans un état pénible d’excitation et de malaise…
Il s’agit d’une très belle femme, sortant brusquement d’un tableau de Renoir :  la femme au parapluie qui traverse les champs en fleur, par exemple. Elle a la peau de porcelaine, les lèvres de corail, les escarpins de verre. Elle est assez vulnérable tandis que son mari n’attend pas un seul instant avant de s’engager dans les duels. Or il arrive que cette femme débordante d’humanité se découvre d’un coup en manque de quelque chose. Après la bohème initiale, son mari a voulu lui offrir une vie aisée et sereine, mais il a pris l’habitude de travailler trop, et, bien sûr à contrecoeur, à la négliger.
Avec le temps, ce mari empressé est piégé par le train-train bureaucratique et mondain lié à son escalade sociale. Seule dans son cocon de porcelaine, elle se sent incomplète, telle une place amputée de son « quarto lato ». Elle désire quelque chose qu’elle ne sait pas, ou qu’elle ne s’avoue pas, qui lui fasse d’abord revivre l’ivresse du premier rendez-vous et après, vous le savez bien comment ces genres de choses se passent, elle évoque le fantôme de quelqu’un… qui serait prêt à lui octroyer le plaisir douloureux de l’amour…
Que devrait-il faire un homme provoqué si audacieusement ? Devrait-il se soumettre à la crainte des actions redoutables d’un mari jaloux et rancunier ?…

Est-ce qu’il vous semble juste qu’on doive s’arrêter, chaque fois qu’on essaie de donner une nouvelle gueule à la ville, devant les anathèmes d’un morbide et autoritaire défenseur des anciennes pierres ? Il est peut-être préférable affronter le malheur ou le bonheur de nouvelles rencontres et les bienfaits de la greffe d’énergies et cultures étrangères si l’on veut atteindre quelques progrès, peu importe si cela sera accompagné par le chagrin et la confusion mentale.
Notre mignonne désire désormais d’être rudoyée et même un peu abîmée, puisqu’après cela elle deviendra plus belle que jamais. Elle a besoin, l’on reconnaît à son allure de princesse, d’un amant digne, à la hauteur de ses enthousiasmes et de ses insondables lacunes.
Également la ville, elle s’attend que des mains ardentes et adroites la manipulent un peu, avant de la reconstruire plus belle qu’avant ! »

« À la sortie de la réunion… tandis que ses yeux encombrés de minuscules mouches noires scrutaient alternativement la Loge vénitienne et les grands vases placés sur le côté ouest, Pio reconnut Elvira.
Il essuya ses mains mouillées sur sa chemise. Elvira lui adressa un sourire : — pas un mot de ton discours ne m’est échappé !

— Voilà combien de temps ! répondit-il.
Comme si de rien ce n’était, ils s’acheminèrent sous les arcades du Lion d’Or. Errant en long et en large, ils affichaient un véritable intérêt pour ces modestes vitrines. Personne ne s’apercevait d’eux. Pio lui demanda si elle allait bien avec son mari. Elle répondit qu’on ne doit jamais poser des questions comme ça. Il voulut alors savoir si elle regrettait le temps de leurs déplacements à Bologne, tous les deux, lors du fameux cours pour fonctionnaires. Elle se borna à répondre que leurs cahiers avaient inutilement voyagé, puisqu’ils n’avaient pas eu le soin d’y transcrire leurs odyssées verbales ni leurs petits gestes si denses de signification : il y en aurait eu assez pour un livre long et lourd comme celui du grand-père de la stèle.
Pio lui demanda si, un jour, serait-elle disponible pour une belle promenade s(échouant sur une terrasse où l’on pourrait goûter une glace.

— Bien sûr ! répondit Elvira. Ensuite, par un de ses typiques rires désarmants, elle ajouta : pourquoi ne l’avons-nous pas envisagé avant ? »

Giovanni Merloni
(extrait du « Quarto lato »)

« On naît, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! »

29 samedi Déc 2018

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Edoardo Perna

Août 1955, Mon oncle Dodo à Cortina d’Ampezzo

« On naît, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! »

Aujourd’hui, 29 décembre 2018, s’il était encore vivant, mon oncle Edoardo Romano Perna, affectueusement appelé en famille « zio Dodo », accomplirait ses premiers cent ans.
Il s’agissait d’un homme unique, auquel j’ai toujours été profondément attaché, qui avait de sa part une sincère bienveillance pour moi.
À la veille de sa mort, en octobre 1988, il m’avait indiqué le coin de sa bibliothèque où il avait tant bien que mal fourré ses cartes les plus intimes, que je récupérai plus tard, en 1995, lors de la disparition, douloureuse aussi, de « zia Antonia ».
Pendant cette trentaine d’années, je n’ai fait pas grand-chose par rapport à ce que mon oncle attendait de moi, quitte à transcrire ses quelques lettres et en faire un provisoire « journal posthume » qui demande encore du travail pour que la mémoire de ses pulsions et de ses rêves ne soit pas maladroitement abîmée.
La difficulté que j’ai eue à parler de lui vient surtout du fait que mon oncle n’était pas qu’une personne charismatique dans le contexte de notre famille ou de nos échanges réciproques. Il n’était pas non plus qu’une personne douée de grande fantaisie et créativité ainsi que d’une vaste culture littéraire et philosophique. Il était un homme public. Un sénateur de la République. Un membre majeur du Parti communiste italien. Un ancien partisan ayant eu un rôle central dans la Résistance à Rome.
Il était d’ailleurs un homme politique assez particulier : un intellectuel. Il était en train d’entamer une brillante carrière universitaire, quand il prit la décision, un jour, de consacrer sa vie à cette idée de « faire le possible », d’abord pour affranchir de la misère les classes plus démunies, ensuite pour bâtir, avec l’ensemble des forces démocratiques, une société « plus juste » : ce que le Parti communiste de Palmiro Togliatti prêchait énergiquement et sut enfin imposer, malgré les innombrables obstacles que la Démocratie chrétienne et ses alliés fidèles ne cessèrent de lui opposer !
Né en 1918 et décédé en 1988, la vie d’Edoardo Romano Perna a presque coïncidé avec la fulgurante et tout compte fait brève parabole du communisme en Europe, débutée avec la glorieuse Révolution de l’octobre 1917 et terminée en novembre 1989 avec l’écroulement du Mur de Berlin.
Et, chose bien plus triste que paradoxale, la dernière partie de la vie de mon oncle a été sinistrement frôlée par le nuage noir de Tchernobyl, qui a été, peut-être, le responsable du mal qui l’a emporté.
Le jour où il me convoqua chez lui pour me confier ses « papiers privés » il me dit qu’il avait peur de mourir. Puis, tout d’un coup, il formula sa plus profonde vérité : « On naît, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! »
Dieu seul sait ce que « zio Dodo » a fait pour son pays et en général pour les autres.
Ses camarades ou collègues d’autres partis au Sénat l’ont commémoré comme l’un des piliers les plus solides auxquels s’ancrait l’activité législative ainsi que la discussion quotidienne, ayant au centre le sens de responsabilité du Parlement face aux citoyens et à la défense de la démocratie.
Quant à moi, j’essaierai de faire sortir de leur état suspendu les souvenirs que je garde de lui et chemin faisant de transmettre et interpréter les quelques documents ou textes originaux qu’il m’a laissés. Et bien sûr il sera content de recevoir mon hommage en français, une langue qu’il connaissait très bien et laissait s’imposer à l’improviste dans nos inoubliables réunions familiales :

Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon, fait bon, fait bon.
Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon dormir !

Août 1955, Mon oncle Dodo à Cortina d’Ampezzo avec ma tante Antonia

Dans le but de faire connaître la personnalité de mon oncle, réservé et récalcitrant en famille tout comme, je crois, dans le vaste et compliqué monde de la politique, je me passe, pour l’instant, de sa biographie et des traits caractéristiques de son portrait humain, et commence brusquement par un document tout à fait particulier.
Je vous parlerai plus tard du grand arbre d’où mon oncle est issu, notamment de la famille de ma grand-mère Agata dont j’ai déjà parlé quelquefois dans « le portrait inconscient ». Aujourd’hui, vous aurez affaire à un frère cadet de celle-ci, Vladimiro Arangio-Ruiz, l’oncle préféré de ma mère Pia, avec qui elle partageait son amour pour la littérature et la réflexion inattendue. Professeur universitaire d’italien et de philosophie à Florence et Pise, « zio Vlado » faisait bien sûr partie de la génération qui avait participé, jeune, à la Première Guerre et avait dû ensuite exploiter son travail sous le régime de Mussolini. Homme libre et intransigeant, toujours attentif à ne pas se faire contaminer par les mauvaises habitudes du régime au pouvoir, même s’il se professait libéral, Vladimiro Arangio-Ruiz pourrait être de ces temps appelé « humaniste ». Un homme ouvert vers le futur et prudent à la fois.
Il était très affectionné à son neveu Dodo, fasciné par sa brillante intelligence et sa curiosité sans bornes pour les questions littéraires et philosophiques dont il s’occupait. Au lendemain de la Libération, avec l’adhésion de ce « neveu rebelle » au Parti communiste, les discussions se multiplièrent dans cette famille très unie où l’estime réciproque n’était pas moins importante que l’affection sincère liant les uns et les autres.
Lors de leurs disputes politiques, très vivantes et parfois douloureuses, j’imagine bien le Dodo communiste passionné et tranchant — que j’ai vu plus tard discuter avec mon père, socialiste, par exemple — en train d’affronter son oncle Vlado, pas moins passionné, qui était alors affecté par une hypertension tellement grave qu’il ne pouvait quitter son lit lorsqu’il accueillait ses parents et amis en visite…
Or, parmi les papiers que Dodo m’a transmis, il y a une coupure de journal très intéressante : « lettre ouverte à un ami communiste ».
Je connaissais déjà l’existence de cette lettre, publiée sur « Il Giornale d’Italia » du 13 septembre 1949, quelques mois après la disparition de ma grand-mère Agata Arangio-Ruiz. Malgré la perte de sa sœur aînée, ô combien aimée, qui laissait sans doute son benjamin aussi dans la plus profonde détresse, la vivacité du débat politique ne cessait pas de se produire entre Dodo et Vlado ! Je vous laisse lire l’article.

Giovanni Merloni

1927, de droite à gauche, ma grand-mère Agata, son frère Vincenzo,
son père Gaetano et ses autres frères Vladimiro, Valentino et Vittorio Arangio-Ruiz

LETTRE OUVERTE À UN AMI COMMUNISTE

CHER AMI,
Ta lettre, ô combien agréée et attendue, je t’avoue, avec une certaine anxiété ; cette lettre, ainsi courtoise envers ma personne, ainsi cruelle envers mes idées, ta lettre m’a sur le coup — c’est le mot — frappé, et un peu, comme il arrive, attristé. Tiens, je me disais, la distance, la séparation qui peut se produire entre deux galants hommes, deux collègues, deux amis. Deux qui, plus ou moins, ont la même préparation, et envers plusieurs choses, essentielles, les mêmes goûts : faits, dirait-on, pour s’entendre ! Ensuite, comme il arrive aussi, je me suis calmé, rasséréné. Ce qui m’a rasséréné, c’est une pensée qui elle aussi m’est arrivée soudainement à l’esprit ; une pensée qui m’a fait rire cordialement, bruyamment, même si j’étais seul. Il m’est venu à l’esprit ce personnage de Molière, je ne me souviens plus duquel ni de quelle comédie il s’agissait ; à un certain moment, celui-ci dit : « Je dis toujours la même chose, parce que c’est toujours la même chose ; et si ce n’était pas toujours la même chose, je ne dirais pas toujours la même chose ». Une boutade très drôle, très juste, très amusante, qui me paraît (je ne sais pas bien pourquoi) de goût rabelaisien, que j’appliquais, libéralement et également, à toi et à moi. Parce qu’en fait tous les deux, c’est bien vrai, nous disons toujours les mêmes choses, toujours immobiles, tous les deux, sur les mêmes positions.
Mais au-delà de cette immobilité qui m’a fait si cordialement rire, il y a dans ta lettre, hélas, d’autres choses aussi. Il y a… à mes yeux, bien entendu… Et l’un de nous deux, de cela on n’échappe pas, c’est le meilleur, — ou alors meilleure c’est l’idée qu’il professe; objectivement meilleur ; et donc il a tout le droit et la dignité et la capacité de juger ; et pour moi, c’est moi le meilleur ; tandis que pour toi, au contraire, c’est toi, et avec quelle terrible assurance tu l’affirmes ! Dans ta lettre — que je garderai comme document d’une maladie, d’une épidémie qui attrape aussi (ou de préférence), je vois, les meilleurs —, il y a, esquissée de façon magnifique et exemplaire, cette mentalité nouvelle qui vous appartient tout à fait. Mentalité qui — pour parler net — m’est odieuse, répugnante ; mentalité que franchement, honnêtement je méprise. En force de laquelle donc, avec vous, il est inutile de parler : ce serait du temps gaspillé et même pire. Parce qu’enfin vous ne voulez pas, ne pouvez pas, ne devez pas nous écouter ; vous ne pouvez, ne voulez, ne devez écouter que vous-mêmes. Parce qu’à n’importe quelle chose qu’on vous dise autrement, vous ne pouvez pas, ne savez pas, ne devez pas prêter oreille (entre les trois verbes que les maîtres de la grammaire appelaient « serviles », vas-tu à découvrir lequel est le juste. Juste étant sans doute leur mélange, d’ailleurs caractéristique d’une certaine mentalité). Et vous ne voulez pas, ne prenez pas le soin de nous écouter, tandis qu’en dehors même de l’autorité de vos maîtres, vous avez forgé de vous-mêmes, pour votre usage, avec une délectation extrême, une « liste des livres interdits ». Et tous les livres figurent désormais parmi les livres interdits, tous moins un, ou alors moins deux ou trois. Pour quelle raison ? Parce qu’en vous occupant de nous, en nous écoutant, vous perdriez cette connaissance, cette vérité que vous avez conquise, ou alors vous risqueriez de la perdre. Il s’agit donc d’un concret que nous avons depuis longtemps perdu, que nous allons perdre en tout cas. En face de vous, si « concrets », nous serons toujours des enfants éternels (pour qu’on nous accorde, du moins, la bonne intention), d’éternels grands dadais.
Est-ce que vous dites pour de bon ? Sais-tu, mon cher ami, comment elle s’appelle cette mentalité ? Quel est le nom qu’on doit donner à cette attitude de n’écouter que vous-mêmes, qu’une seule voix ? Ce manque de soin, ce manque d’écoute pour les autres, parce que vous connaissez bien leurs lubies et finalement celles-ci ne peuvent ni ne doivent plus vous intéresser ? Cette épouvantable fermeture, sais-tu, mon ami, quel nom elle porte ? Dans l’un de ses écrits, la lettre à Coen, Manzoni définit et condamne magnifiquement cette mentalité. Cherche ces mots, lis-les ! Sauf si vous classez Manzoni aussi parmi les bons à rien et les dépassés qu’il vaut mieux ne pas approfondir, ne pas lire. Tandis qu’au contraire, si vous le lisiez à fond, il est bien possible que cela suffise à vous montrer l’absurdité et la partialité de votre concret. Cela pourrait vous défigurer.
Au contraire, moi — libéral — je vous lis, je vous écoute. Parfois, je dois vaincre une certaine répugnance, mais chaque jour je lis l’Unità, et souvent Vie Nuove, Società, tous les mois Rinascita. Et, je dois le dire, combien de choses ai-je apprises de vous ! Sans vous et, disons-le bien, sans votre pression, je ne ressentirais pas la nécessité de la « justice »; je ne souffrirais pas, comme j’en souffre, de la gravité insoutenable de certaines différences, de la monstruosité de certaines injustices.
Ce que tu dis (tu quoque), cher ami, c’est une chose, crois-moi, spectaculaire, épouvantable, et exemplaire. Voilà pourquoi je garde ta lettre ; et, une fois ou l’autre, pour son caractère de paradigme, je la commenterai. Mais, pour la commenter, il ne me suffira pas d’un article ni d’un essai. Il me faudra un volume. D’ailleurs, tout ce que j’écris, quand j’écris, est désormais consacré au commentaire de cette mentalité excessive, monoculaire, partielle, qui d’une petite vérité fait, tout simplement, le tout, et court tout de suite aux extrêmes. Il s’agit d’une mentalité pour laquelle plus rien n’existe au milieu, que vous avez choisie, que vous avez imposée à vous-mêmes. Une mentalité que tu adoptes, parmi les autres, et avec toi beaucoup d’hommes d’intelligence et de culture, tant de jeunes parmi les meilleurs que j’ai connus (les extrêmes, on le voit bien, possèdent en eux un terrible attrait). Et chaque fois que je commente cette mentalité, je ne peux pas éviter désormais d’en faire sentir toute l’erreur et toute l’horreur que j’y vois. C’est la même chose qui m’arrivait pendant le fascisme où tout ce que j’essayais sérieusement de dire et écrire — versus erat — c’était forcément antifasciste ; ainsi m’arrive à présent avec vous. Et il arrive à vous aussi, je vois, de parler de politique, d’art, de philosophie. Et pardonne-moi si j’ai dit ce que j’ai dit, si j’ai fait cette confrontation. Excuse-moi, mais c’est ainsi. Et je sais bien quelle différence y a-t-il entre le fascisme et votre « -isme » : le vôtre c’est une chose tragique, mais sérieuse, ayant en tout cas le but de faire une justice ; tandis que celui-là n’était qu’une tragique mascarade. Je vois maintenant que même mon Sophiste (le sophiste de Platon) est consacré au combat de cette mentalité. Il s’agit d’un texte contenant un passage pour lequel je me suis adressé à toi, à ta compétence, un texte dont j’ai longuement discuté avec toi. Et bien, ce texte combat certaines démesures, certains excès et des manques d’humanité. C’est une lutte que dans le Sophiste (auquel — ce n’est pas une boutade — j’ai travaillé pendant à peu près dix ans) je combats avec le Maître, avec Platon. Même si, contre le vieil ami Platon, me découvrant surtout ami, il faut le dire, de la vérité, je me suis vu obligé à combattre le dogmatisme, le naturalisme. Des choses plaisantes et intéressantes, tu verras que tu aimeras aussi, du moins à certains égards.
Une seule observation particulière. Tu dis que c’est une ridicule renonciation au concret celle de Jèmolo, et, si tu veux, la mienne… En fait, mon commentaire à un essai de Jèmolo, publié sur ces mêmes colonnes, est à l’origine de notre dispute : tu dis que nous nous dérobons à la lutte rien que pour défendre certaines lubies… Et non, cher, il ne s’agit pas de lubies, mais de choses bien concrètes, concrètes comme le besoin et la faim — même si c’est sûr, j’en suis bien d’accord qu’il faut d’abord vivre, et après l’on peut philosopher. Tu dis que nous osons même dire : — il vaut mieux demeurer seuls ; c’est sans doute mieux ! et que nous en éprouvons le désir. Et tu dis qu’il faudrait comparer notre « renonciation » à la fameuse taquinerie que fit un mari à sa femme pour la faire enrager… Il s’agit d’ailleurs d’une très vieille comparaison, toujours efficace et jolie… mais cela n’est pas pour moi, puisque moi, je le répète, je demeure toujours pleinement dans le concret. Et bien si notre renonciation est risible et méprisable, je me demande qu’est-ce qu’ils sont votre activisme et votre concret.
Cela amène les hommes, la majorité des hommes, à une invalidation, à une émasculation collective, que plusieurs subissent avec du plaisir même (il arrive cela aussi, au monde), — exception faite pour les gens du parti qui détient la dictature et pour les dictateurs du parti dictateur. Peux-tu m’expliquer tout cela ? Ou alors s’agit-il encore d’un éhonté mensonge, d’une bagatelle idiote ? Vous êtes capables même de dire que cette invalidation, oui, on ne peut pas la nier, mais c’est une chose, hélas, nécessaire dans un premier temps, et provisoire. Bien sûr, provisoire ! Et toi, reste ici à nous attendre, Calandrin ! (1)

Me vient à l’esprit ce qu’on dit justement de la rédemption. Après laquelle, comme après chaque conversion, s’engendre, dans l’âme du converti, une force dans l’amour et dans la pratique du Bien qui n’existait pas avant ni aurait pu y être. Le doute, la victoire sur le doute sont en fait salutaires ; tandis que la plupart des missionnaires font partie de ceux qui ont douté. Non, ça c’est sûr, ceux qui ont toujours été braves et bons comme papa et maman les avaient voulus. Mais de ceux que papa et maman ont renvoyés, à un certain moment, à se faire bénir. D’ailleurs, il est bien clair que cela doive se passer ainsi. S’il n’avait pas été ainsi, si tous les enfants avaient été toujours de braves enfants attachés au père et à la mère, il n’y aurait même pas été le Christianisme. On était encore à l’ère païenne ou même au fétichisme ou alors… laissons tomber ! Cependant, si l’on considère comme vrai ce qu’on disait à propos de la bonté et de la nécessité de la conversion et de la rédemption (et, même si cela n’arrive pas bruyamment, toute personne bien est, de quelque façon, un redent, un converti), je me demande si pour cela un père voudrait que sa fille fît provisoirement la… traviata, ou que son fils, avant, faisait le voleur. Ce que serait aussi un éloge de l’hérésie que vous n’admettez pas, que vous condamnez. Toujours, bien entendu, provisoirement ; ou jusqu’à l’eschatologie de la disparition définitive du mal du monde, jusqu’à l’unification de tout le monde. Utopie, uchronie (2), bien majeure que l’unification envisagée par le pauvre Dante.
Toujours est-il que, comme je dis une fois malignement, vous ne comprenez plus ces mots à nous. Et vous ne voulez pas les comprendre, parce que vous êtes naturellement ou, comment dis-je ? sub-volontairement « bouleversés » (pour répéter le terme utilisé dans mon article). Et vous ne les comprenez pas parce que dans la « nouvelle société » que vous préparez (oui, à une société nouvelle ou renouvelée, on aurait tous pour de bon le devoir de penser, mais avec un autre esprit, une autre mesure — : vous riez bien sûr de la mesure), en cette société nouvelle, vous serez les geôliers et non les détenus, ou du moins vous aspirez à ce rôle de geôliers. Tout comme Platon (tu vois, cher ami, que je te mets en bonne compagnie), qui est geôlier et non détenu quand il se laisse conduire par l’imagination et la méditation à ordonner toutes les invalidations et les saletés qu’il ordonne. Sans s’en apercevoir. (Tout cela arrive dans La République, dont je veux publier une anthologie bien soignée : cela pourra être une chose très instructive)

Dans quelques jours nous nous verrons, dans quelques jours, tu me promets, nous nous rencontrerons. Ce que nous nous dirons, je ne le sais pas. Ce qu’il arrivera, qui sait, avec le cœur que nous avons ; ayant la chance de n’être pas diplomatiques, tous les deux : ce que nous avons dans le cœur, nous l’avons sur la bouche.
Ce sera ce que ce sera. Mais je suis bien heureux de la rencontre, et toi aussi, je l’espère.
Avec beaucoup d’amitié et de cordialité
ton
Vladimiro Arangio-Ruiz

15 janvier 1983, Mon oncle Dodo lors de mon second mariage

(1) Calandrin est un personnage très naïf du Decameron de Giovanni Boccaccio, qui, entre autres, avait cru à l’existence d’une pierre appelée “elitropia” : une pierre au pouvoir extraordinaire : n’importe quelle personne qui la porte sur elle ne peut pas être vue par aucun de ceux qui regarde là où cette personne n’est pas.

(2) Le mot est inventé par Charles Renouvier, qui s’en sert pour intituler son livre Uchronie, l’utopie dans l’histoire, publié pour la première fois en 1857. L’« Uchronie » est donc un néologisme du XIXe siècle fondé sur le modèle d’utopie (mot créé en 1516 par Thomas More pour servir de titre à son célèbre livre, Utopia), avec un « u » privatif et, à la place de « topos » (lieu), « chronos » (temps). Étymologiquement, le mot désigne donc un « non-temps », un temps qui n’existe pas.

Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française !

01 jeudi Juin 2017

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Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française !

Neuchâtel, 6 août 1898
Très chères,
Je réponds à votre lettre chérie d’avant-hier. Imaginez-vous le plaisir que j’ai ressenti quand je l’ai reçue et que je l’ai lue. Pendant mon séjour à Paris, je n’avais plus eu de vos lettres, parce que j’avais quitté Londres avant qu’y parvînt votre avant-dernière. J’étais donc très anxieux d’avoir des nouvelles de vous et de saisir l’impression que vous a causée ma décision soudaine. (1) Je vois avec plaisir que la chose ne vous a pas trop émerveillées, comme j’imaginais d’ailleurs. Certes, vous êtes navrées, comme moi, pour autant d’argent qu’on a dépensé presque inutilement. Je le sais bien. Mais comment faire ? C’était depuis longtemps que je devais partir, que j’y songeais… il aurait dû y être des raisons très fortes pour que je change de propos. Mais, avant le voyage, ces raisons ne se sont pas affichées, car il n’y avait que l’expérience qui pouvait me les donner. Il n’y avait que l’expérience pour voir si cette ville me convenait ou pas, tandis que l’expérience pouvait me montrer surtout si la bourse était suffisante. Bien sûr, cela m’aurait beaucoup aidé de recevoir quelques renseignements ciblés avant de partir. Mais je ne les ai pas eus, et ce n’est plus la peine d’y penser, maintenant. Il n’y a qu’à nous réjouir : tout est fini, je vais me rétablir parfaitement des fatigues du voyage et ma bourse n’a pas été dépouillée. Peu de jours de cette vie calme et détendue ont été suffisants pour faire presque disparaître les effets de la fatigue passée ; une fatigue relative, sachez-le, où d’autres auraient sans doute souffert une fatigue majeure, au point que je me suis vraiment réjoui de la force de résistance de mon organisme qui n’est pas du tout petite. Enfin, ici, je n’ai trouvé que des choses favorables : en plus du climat printanier, avec la position enchanteresse de la ville descendant agréablement de la colline jusqu’au lac — dont on longe la rive pendant de magnifiques promenades salutaires à l’ombre amie des arbres — j’ai eu la chance de trouver une pension, où l’on est extrêmement bien. Je suis ici depuis très peu de jours, et il me semble d’y être depuis longtemps. On y rencontre beaucoup de gentillesse, de cordialité et d’allégresse. On parle évidemment toujours en français, vraiment excellent ici à Neuchâtel. La langue française vous entoure de partout : lors de la promenade du soir, c’est un vrai plaisir d’entendre les enfants s’exprimer d’une grâce unique. Je suis ravi de cette pratique, de ce bain de langue vivante, qui n’est pas la langue des livres, une langue qu’on ne peut pas apprendre des livres à laquelle je vais exercer mon oreille au jour le jour. C’était une chose dont je ressentais la nécessité, comme je vous ai déjà écrit. Ayant le diplôme d’enseignant de français, après cette pratique je me sens complet et… sûr de moi et de ma profession. Sinon, ce serait l’histoire d’un médecin qui s’obstinait à étudier la médecine sur les livres, sans se charger de visiter les malades et fréquenter les hôpitaux. Sans dire qu’ici il y a d’autres avantages aussi. À Neuchâtel séjournent des jeunes de toutes les nations et de toutes les couleurs : parmi d’autres, on y rencontre des Anglais et des Allemands en grand nombre. Ainsi j’ai l’opportunité de faire pratique en ces deux langues aussi. Pour la langue allemande, ici à la Pension il y a une dame, âgée, qui se prend souvent et volontiers pour une demoiselle : c’est avec elle que je fais souvent de la conversation en allemand. Pour la langue anglaise, j’ai appris à connaître une famille qui habite ce même immeuble. Mais il y en a une infinité. Même si l’on est à l’époque des vacances et que les gens aiment très peu d’étudier de ce temps, j’espère quand même d’obtenir quelques leçons d’italien. J’ai déjà publié une insertion, comme d’habitude chez les journaux d’ici, en y mettant en relief mes excellents certificats. Une autre chose. Avec peu je pourrai me procurer un titre qui pourra me servir beaucoup. À l’académie de Neuchâtel qui correspond à notre université, il y a un cours de français ainsi dit « des vacances » qu’on peut fréquenter en ne payant que deux lires. Cela commencera le 10. Je fais ce sacrifice de l’argent et je vais le suivre pour avoir enfin un certificat de l’Académie, qui prouve ma permanence dans un pays de langue française (sinon, pour le prouver, je n’aurais que les reçus signés par la patronne ou les enveloppes des lettres…). Il s’agit d’ailleurs d’un certificat qui vaut beaucoup en soi-même. De ce que je viens d’écrire vous comprenez que nos inquiétudes pour la bourse n’ont pas de raison pour l’instant : même si je ne donne pas de leçons, je peux rester ici jusqu’en début octobre sans qu’il n’y ait pas besoin de recourir aux dettes, tandis que jusqu’ici je n’ai pas eu la nécessité de recourir à des dettes, comme vous craignez sans doute. J’avais, comme vous savez à peu près 700 lires, amoindries déjà par les dépenses des procès, de toute façon il me restait, grâce à Dieu, une somme telle qu’il n’y avait pas besoin de recourir à des dettes. On verra si cette « amnistie » se fera voir (2), ensuite on verra quoi faire. J’ai déjà écrit à Vicenza, au professeur Franchetti à ce propos. Entre-temps, puisque finalement je me suis rendu à l’étranger et que je peux y rester deux mois et plus encore, ce serait une véritable bêtise si je n’en profitais pas. Et puis, si je n’avais pas envisagé de me rendre en Angleterre, j’aurais toujours songé de séjourner une paire de mois dans une ville française. C’est une chose que j’ai toujours désirée, et je m’inquiétais de ne pas pouvoir la faire maintenant. Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française ! Il y en a déjà beaucoup, mais… les livres, je le répète, ne peuvent pas vous offrir ce que vous donne le peuple même qui parle une langue. Les deux études sont absolument indispensables, car elles s’intègrent dans la formation de l’enseignant, lui donnant une grande assurance, qui se traduit en satisfaction et énorme plaisir, surtout si celui-ci est doué par lui-même d’intelligence et culture. Avant de partir, je me disais, confiant, qu’à Londres je trouverais facilement le moyen de converser avec des Français. Au contraire, les circonstances ont voulu — vous diriez la divine Providence — que je vienne en terre française, pour m’y exercer dans la langue anglaise aussi. Précisément l’opposé de mon programme ! La vie c’est ainsi. Pour moi, je me trouve très content de cela, à plus forte raison maintenant que les effets du long voyage ont presque complètement disparu. Il m’était resté un peu de constipation avec tous les sursauts du train, cependant d’excellents comprimés… sont en train de m’en guérir, avec ces applications que m’a apprises la Gilda à Venise. Malgré ce peu de constipation, l’appétit n’a jamais diminué. L’air d’ici l’aiguise, au contraire. D’ailleurs, il ne s’agissait que d’une chose tellement légère qu’ici personne n’a remarqué en moi le moindre malaise. Je me suis borné à parler de ma constipation, et l’on m’a conseillé des pilules vraiment très efficaces. Je devrais enfin dire quelque chose, en bref, du voyage… Il me reste peu d’espace pour cela, mais je veux m’acquitter de ma promesse.

Je partis de Bologne le lendemain du procès à 5 heures du matin ; à 9 heures et demie, j’étais déjà à Chiasso en Suisse. J’ai fait le voyage avec deux Napolitains venant de Brindisi — qui avaient entre-temps cumulé une énorme provision de sommeil et d’ennui — et un jeune homme d’Émilie ayant une très curieuse tête de melon que je vis pendre à droite et à gauche devenant méconnaissable. Je me demandais si cette tête appartenait vraiment à ce type saisi par un sommeil soudain, quand celui-ci se réveilla et sortit une grosse pipe qui nous fit peur. Craignant d’en être empestés nous lui fîmes comprendre que là ce n’était pas l’heure de fumer. Alors le jeune homme s’endormit à nouveau d’une facilité stupéfiante, et prit un tel goût en cela, qu’il ne se réveilla qu’à Parme tandis qu’il devait descendre à Modena. Et cela n’était pas pour l’émerveiller, apparemment : sans doute, ce n’était pas la première fois qu’une chose pareille lui arrivait. Avec nous voyageait aussi un soldat, qui me parla de Milan, de la révolte, se servant de mêmes mots que j’aurais pu utiliser moi-même. Il était dégouté de la procédure que le Gouvernement avait adoptée pour réprimer les désordres en faisant autant de victimes, en versant, sans qu’il y eût une véritable raison ou urgence autant de sang citoyen. Je compris encore plus combien le mécontentement était général en Italie et l’armée même en était-elle touchée, beaucoup plus de ce que l’on croit. Il y avait aussi un jeune Milanais venant de Ravenna, avec qui je parlais longuement de Milan et de la Suisse. Jusqu’à 10 heures, ça a coulé bien, puis la chaleur fut terrible. Le compartiment paraissait un four. Celle-là a été l’unique chaleur que j’ai soufferte pendant le voyage. Gare à moi, si j’avais eu d’autres journées comme ça ! J’enviais le jeune Milanais, que je voyais déjà rentré chez lui, déjà étendu au frais dans l’obscurité de sa chambre jusqu’au soir. Tandis que moi, je devais avancer de ce pas là jusqu’à Londres ! Le commencement n’était pas trop gai, avec cette chaleur et cette lumière blanche aveuglante. Tandis que le train traversait Milan, j’oubliai tout pour suivre les explications du jeune Milanais. La gare fut, figurez-vous, grandiose, pleine de bruits et de mouvement. C’était la première grande gare que je voyais. Je devais encore voir les gares de Paris et de Londres ! Depuis Milan jusqu’à Chiasso le panorama est superbe, surtout après Monza. Déjà, la plaine lombarde, avant d’atteindre Milan, m’avait suscité une grande admiration, avec son système savant de canaux, tous ombragés par de longues files d’arbres, qui sont en eux-mêmes une véritable source de richesse pour cette région-là. Inoubliable est la surprise qui vous fait le lac de Côme, que m’a plus tard évoqué en Suisse la vue du lac de Lucerne. Côme s’étend tout en bas jusqu’à la rive du lac — ce jour-là d’un merveilleux bleu ciel — qui est quant à lui renfermé par deux files de montagnes très élevées, tortueuses, qui vont se perdre au loin avec ses eaux. Et c’était beau le voir de temps en temps paraître et disparaître en fonction des changements au long de cette voie qu’on parcourait à pas de course. À Chiasso, après avoir effectué ma visite à la douane suisse me fis conduire en une modeste auberge. Il était 4 heures de l’après-midi. Je reposais splendidement jusqu’à 8 heures. Après quoi le dîner, une promenade dans Chiasso, et puis à nouveau dans le lit jusqu’au matin suivant. Sachant qu’un voyage assez long m’attendait, je voulais me reposer complètement. Je demeurai à Chiasso jusqu’au soir de mercredi 20 juillet. J’omets une multitude de détails que je garde vifs et pulsants dans ma mémoire parce que sinon je finirais pour vous envoyer un volume. Pendant le voyage, j’ai toujours essayé de profiter de trains rapides où la troisième classe fût prévue.
Depuis Chiasso, j’empruntai donc le direct de 10 heures et demie du soir, un train qui traverse toute la Suisse jusqu’à Basilea, où l’on arrive à 9 heures du matin. De ce voyage, je garde une série d’impressions variées et agréables… Un phénomène curieux d’Allemand : un homme d’une cinquantaine d’ans, bas, rond comme un baril, qui n’arrêtait jamais de me parler de la Suisse et d’une multitude d’autres choses sans jamais s’interrompre, tandis que je voulais dormir… De temps en temps, quand il reprenait le souffle, je lui répondais par quelques monosyllabes pour lui signifier mon attention. Puis j’ai fini pour l’envoyer au diable et me suis endormi. J’ai dormi jusqu’à 4 heures du matin. Nous avions déjà dépassé le Gottardo, le plus long tunnel des Alpes, comme vous savez. Dans le train, les heures de la nuit se coulent rapidement. L’aube de ce jeudi-là était splendide, et la brise fraîche du matin chassait au loin les derniers restes du sommeil. Je me sentais frais et reposé, comme si j’avais passé la nuit dans le plus moelleux des lits. Je plongeai alors tout entier dans ce panorama enchanteur, entouré de montagnes très élevées, aux flancs desquelles, accompagnées par leur fracas retentissant et solennel, des cascades descendaient, donnant leur énergie aux industries électriques. De temps en temps, un tunnel, et les yeux, dans l’obscurité, attendaient de nouvelles merveilles. Et, vraiment, une merveille grande et terrible fut causée par la course très rapide du train au long des rives du lac de Lucerne — un lac d’une beauté sans égal, couronné tout autour de montagnes et collines, égayées de villes et villages — se perdant à l’infini. Quelle sensation, en regardant tout cela par la fenêtre ! On aurait dit que c’était un miracle si ce train en course folle à rien qu’un mètre ou peu plus du lac ne devait y tomber dedans. L’homme a su faire des choses vraiment extraordinaires. S’il revenait au monde du siècle passé, je crois qu’il aurait besoin d’un peu de temps avant de se remettre de la terrible surprise pour d’autant de choses modernes, qu’on a créées dans le siècle à nous. D’ailleurs, il est sûr et certain que par cette voie il n’y a même pas l’ombre lointaine du danger. Chaque jour, on ne compte pas le nombre des trains qui passent par là, se dirigeant partout en Europe. Combien d’impressions de paix, de quiétude, de bien- être, d’ordre et de propreté ai-je eues ici en Suisse ! Un véritable enchantement ! Je revois les enfants seules avec leur petit panier qui descendent la colline avant d’emprunter le train pour se rendre à l’école du village d’à côté, je revois les femmes, les ouvriers qui vont au travail, et leurs maisons propres, gaies, revêtues de fleurs, et tant d’autres choses… que je dois laisser dans la plume ; sinon l’on dépasse le poids et il faut ajouter un autre timbre. Je continuerai, si cela vous amuse, la prochaine fois, comme dans les appendices des journaux. Pendant ce temps, beaucoup de salutations pour tous. Je vous embrasse et vous envoie des bisous. J’espère que vous irez bien comme je vais bien.
Votre affectionné
Zvanìn

Dans l’adresse, au lieu d’écrire Pension avec le nom de la patronne, écrivez Pension des Arts, le nom de la pension. On me l’a fait remarquer.

Traduction en français : Giovanni Merloni

(1) En 1898 à la suite de la répression du gouvernement Pelloux Zvanì (Giovanni Merloni) est arrêté et jugé pour avoir « incité à la haine entre les classes » et pour avoir chanté l’inno dei lavoratori pendant un comice à Cervia. Condamné à quatre mois de prison, il réussit à émigrer à Londres avant de bénéficier de l’amnistie. En ces années il intègre la militance politique à l’activité de journaliste écrivant pour Critica Sociale  et pour le Messaggero.

(2) Voilà une copie de cette « amnistie » :

« Du côté de chez Zvanìn… »

30 mardi Mai 2017

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Giovanni Merloni, « En me remémorant de La strada de Federico Fellini, 2017

« Du côté de chez Zvanìn… » (1)

Quand on voulait chérir Zvàn, mon grand-père, on l’appelait Zvanìn ou Zvanì…
Avec la musique captivante de ce nom dans le cœur, j’ai la sensation que la Romagne se détache mollement de son point d’accostage, tels un vaporetto vénitien ou une péniche parisienne ou alors le « radeau de pierre » de José Saramago. Elle vague longuement, avant de s’installer dans un endroit très reculé dans la géographie de mes rêves. Elle pourrait s’appeler aussi bien Samarcande ou Damas, ou aussi Saint-Pétersbourg. Je ne sentirais pas le poids de la distance, car cet endroit, tout comme les sanglots longs de Verlaine et les parapets d’Europe de Rimbaud, serait toujours présent dans mon cœur, prêt à se catapulter dans mon esprit par le biais de cette table joyeusement défaite où ce monsieur à l’air intelligent prénommé Zvànin est sans doute gâté par une distribution de la lumière assez partisane.

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Il ne fait qu’un avec les autres participants à la veillée, auxquels il s’adresse avec une voix calme, convaincante, qui coupe gentiment la parole à la polyphonie des éclats des voix. Ils se comprennent très bien dans leur langue envoûtante et rapide, tout à fait incompréhensible pour moi. Zvànin c’est le même que Jean en français John en anglais ou alors Jan en hollandais. Il obéit pourtant à une espèce de frénésie de l’abréviation et de la variation, aboutissant en une version plus intime et familière d’un prénom solennel comme Giovanni ou même ennuyeux comme Johannes.
Quant à sa langue, il est difficile de trancher des confins. Bien sûr, on doit dorénavant tous partager l’idée de Dario Fo d’un grand mélange de langues — la Française, l’Italienne, l’Espagnole et l’Allemande aussi — ayant formé ce qu’il appelle le « grammelot » (« grand mélange » mais aussi « grand mélo », donc « grand mélange d’airs, de gestes et de tons mélodramatiques »), concernant toutes les populations de la vallée du Pô, de Turin et Milan jusqu’à la mer Adriatique. Cependant, on pourrait couper verticalement cette vaste région riveraine en droite du Pô, le plus grand fleuve italien, en traçant une invisible frontière entre Plaisance et Parme. Car, d’une certaine façon, c’est à Plaisance que la Lombardie commence déjà, tandis que Mantoue, au-delà du Pô et sous le domaine milanais, est une ville sans doute « romagnole ».
Il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette région à sud du fleuve. Il suffit de trois noms pour évoquer un peu l’esprit de sa culture prodigieuse : l’Arioste, Giuseppe Verdi et Federico Fellini. Sans oublier Giovanni Pascoli — Zvànin, lui aussi —, ce grand poète à la fois classique et intimement imprégné de cette musique, de ce chant orgueilleux et naïf dont on entend l’écho se mêler à ses vers. Il ne faut pas négliger non plus l’appartenance à cette même culture de l’incontournable Gioacchino Rossini, né à Pesaro, une ville presque romagnole tout près de Rimini, devenu plus tard un parisien illustre. Cette langue profondément enracinée dans les esprits et dans la culture de ses habitants a été la force primordiale, le lien intime qui a créé l’unicité, la diversité de l’Émilie-Romagne. Une région où l’on a toujours gardé et même exalté le respect pour la culture, la science, le droit. Il suffit de songer un instant à Bologne, la plus ancienne université d’Europe… (2)

La Romagne est un triangle de champs et de pierre où plusieurs civilisations et pouvoirs se sont affrontés, sans répit ni concessions : les empereurs, les papes, les communes, les seigneuries. Cependant, les tourbillons de l’Histoire n’ont laissé que de traces gentilles dans cette terre fertile nourrie de gens naturellement portés au travail et au bonheur. La route qui brise plus facilement les Apennins reliant Rome à Venise, croise ici,
pas loin de cette tablée nocturne, l’Émilia, cet axe routier aussi important que le Rhin pour les populations de la Ruhr, qui descend de façon tout à fait rectiligne de Plaisance, endroit très riche et prometteur, jusqu’à Rimini… On ne finirait pas de dire les merveilles de ce triangle qui se dessine entre Imola, déjà romagnole, Rimini et Ravenna, ancienne capitale de l’Empire byzantin… Ce triangle existe encore. Sur ses côtés brillent longuement, pendant la nuit, les voix des villes aux noms suggestifs d’Imola, Faenza, Forlì, Forlimpopoli, Cesena, Rimini, Cesenatico, Cervia, Ravenne, Lugo, Bagnacavallo…
En amont de ce triangle — que le brouillard enveloppe en automne, où la chaleur s’installe sans bouger tout au long d’un été qui semble interminable —, les Apennins ont un visage abrupt, parfois menaçant avec cette alternance de collines nues et de campagnes en vagues bleues pointillées de cyprès. Lorsqu’on y monte — en voiture ou en moto, tandis qu’auparavant s’y essoufflait un glorieux courrier — on est souvent invités à s’arrêter, â s’accouder sur les murets pour essayer de voir San Marino, ou San Leo ou Gradara, ces villes fortifiées placées juste sur le sommet des collines plus pointues et lointaines. Ça fait peur et je crois que l’unicité de la Romagne, son charme très attachant, naît de ce contraste entre ces monstres isolés et bien visibles et la population invisible, vouée à cette terre… D’un côté, un pouvoir d’hommes méchants ou d’une nature parfois redoutable, de l’autre côté, le tempérament d’un peuple spontanément porté à la vie.
Mais, quelle différence entre cette Romagne et la Toscane ! Dans cette terre où les confins n’ont jamais été des frontières, la langue a été toujours estropiée et changée au passage des nombreux envahisseurs — venant de nord et de sud, mais aussi de la mer, qui n’a jamais constitué un vrai obstacle — tandis que l’accès à la Toscane, entourée de montagnes, était défendu à l’ouest par une mer toujours secouée par le vent et au sud par le mont Amiata et les marais de la Maremme…

« Soit maudite Maremme, Maremme
Soit maudite Maremme et qui l’aime.
L’oiseau qui y va y perd la plume
J’y ai perdu une personne chère… »

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Mais, pourquoi ai-je parlé de la Toscane et au final de Maremme ? Qu’a-t-elle à voir avec mon grand-père Zvànin et ce dîner que je situerais en novembre 1913 ? Il y a bien sûr une raison. Cette tablée ne rassemble pas deux époux et leurs invités. Nous ne sommes même pas à la veille du mariage de Zvànin avec Mimí, ayant eu lieu juste au commencement du siècle. Car en 1913 son aînée a déjà onze ans, sa cadette en a huit tandis que le plus petit, celui qui porte le nom de son père garibaldien en a six…
Il suffit de regarder avec un peu plus d’attention cette photo pour s’apercevoir que dans cette réunion, en plus des proches de Zvànin — sa mère Cleta, déjà souffrante à son côté ; sa cousine Luisa, dont on perçoit à peine le visage sortant de l’ombre ; sa plus jeune cousine Maria, assise à la droite de son mari, le notaire de Sogliano et trois autres habitantes de la maison, debout devant la crédence — il y a deux autres personnages. On dirait le maire et le curé de ce pays, qui ne cachent pas leur étrangeté à la scène.
Qu’est-ce qui se passe, alors ? Ce soir déjà nuit, Zvànin est le fils prodigue qui rentre au bercail. Après des années de batailles acharnées et des efforts cérébraux non indifférents, ne pouvant gagner pour les socialistes en Romagne où sont très forts les républicains, il vient d’être élu dans le collège de Sienne-Arezzo-Grosseto, en Toscane…

Giovanni Merloni

(1) Article publié sur ce blog la première fois le 4 décembre 2012.
(2) Maintenant, la langue de Zvànin est coincée sous les cailloux des affluents du Pô, dans de petites grottes qui la protègent encore un peu des tremblements de terre et des vagues du changement et de l’oubli.

Le portrait inconscient d’une table

28 dimanche Mai 2017

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Aujourd’hui, je vous propose le tout premier « billet » que j’avais publié sur ce blog le 2 décembre 2012. Il s’agit du premier volet d’une histoire qui demeure inachevée et dense de mystères que par la suite j’ai essayé de reprendre à plusieurs reprises. Je vous proposerai dans les prochains jours une première série, consacrée à mon grand-père paternel qu’on appelait affectueusement Zvanì ainsi qu’à cette table qui toujours m’attire et m’inquiète.
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Il y a cent ans, à peu près, dans la salle à manger d’une maison de campagne aussi spartiate que chaleureuse, on avait juste fini de dîner. Sur la table, parmi des serviettes en désordre, une bouteille de rouge à l’étiquette vaniteuse dominait le champ de bataille où les carafes vides et les ampoules d’huile et vinaigre à moitié reflétaient la lumière orangée du lustre qu’on avait acheté à Bologne en occasion du mariage de deux hôtes. Ces derniers étaient assis en face, un peu écartés de la table, contre la crédence vitrée. Tous les présents, d’ailleurs, étaient alignés sur le fond de la pièce pour que le photographe eût du champ libre. Toutes les chaises qui auraient alourdi le premier plan de la photo avaient disparu. Cet artifice du photographe crée un étrange décalage. Car, sur le côté droit de la photo, en position privilégiée, un homme au veston noir est confortablement assis dans la place qu’il a occupée pendant toute la soirée. Il est sans doute le protagoniste de cette rencontre où le caractère familial des rapports entre les gens semble s’enrichir ou, peut-être, se gâter un peu à cause d’un évènement que les présents sont en train de fêter ou, plutôt, de célébrer. Qu’est-ce qui se passe ? Où sommes nous ? Dehors, il fait froid. La nuit est tombé e parmi des étoiles glacées. Le jeune homme, à présent figé au fond de la pièce que la seule lampe ne peut pas illuminer, fera beaucoup d’attention à ne pas glisser sur le pavé, lorsqu’il sortira du petit jardin pour traverser la route et monter chez lui, les gants accrochés à la balustrade de fer forgé. Quant à lui, le photographe sortira des voix de la maison sans enthousiasmes ni soucis. D’ailleurs, il est jeune, et parfaitement adapté à l’accueil tout à fait abrupt de la petite pension où il dormira cette nuit. Personne, en tout cas, ne s’occupe de lui, l’homme invisible, ni de son encombrant appareil. En plus, pour l’instant, autour de la table il fait chaud. Le jour que j’ai trouvé — enveloppée dans un chiffon — la vitre sombre de cette photo, la seule instantanée en couleur que je possède de mon grand-père paternel, j’ai tout de suite reconnu la table, la crédence et le lustre. Donc, je suis sûr que cette réunion a eu lieu à Sogliano sur le Rubicone, en Romagne, dans la maison des cousines de mon ancêtre, aimé et illustre, dont je porte sans aucun mérite le prénom et le nom…

Giovanni Merloni

 

Giovanni Pascoli : L’âne. Une traduction hasardeuse

21 dimanche Juil 2013

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Giovanni Pascoli

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

Vive le beau temps qui rend les vacances crédibles ! Jusque aujourd’hui, dimanche 21 juillet, je n’ai rien envisagé. Il est possible que je profite du calme relatif da cette ville qui d’ailleurs offre des alternatives très agréables à la solitude et au manque de repos et détente physique. Je pourrais aussi faire de brèves escapades dans un ou deux de ces merveilleux endroits d »Île de France entourant Paris. Ou alors, je pourrais me rendre là où habitent et lancent des signaux de fumée mes correspondants éperdus dans le réseau virtuel, vainquant ainsi la paresse présomptueuse de tout savoir en deçà de la connaissance physique des lieux. Selon les liens qui me sont devenus les plus familiaux je pourrais aller à Avignon, Poitiers, Pas-de-Calais, Barcelone, Mons, Fribourg, Luxembourg, La Haye…
Même si je me décide à ne rendre visite qu’à un seulement de ces correspondants, il me faudra une dizaine de jours pour que cela soit d’abord une rupture, ensuite une vacance saine.
Cet ambitieux projet me contraint, chers lecteurs, à effectuer une modification de rythme vis-à-vis de mes publications dans la période estivale.
D’ailleurs, pour ne pas succomber aux fatigues du loisir, avant de partir il faut se reposer.
Pendant les vacances, d’ici à dimanche 15 septembre, je continuerai mes publications tous les mardis, vendredis et dimanches de chaque semaine au lieu que tous les jours.

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L’âne de Giovanni Pascoli, une traduction hasardeuse.

Pour conclure le cycle presque ininterrompu de mes publications journalières et lancer un pont estival vers les publications de septembre, je considère comme stratégique ce poème de Giovanni Pascoli, dans lequel l’image poétique du « retour du poète à Sogliano » se fusionne intimement avec la vision filmique du « retour du père mort à San Mauro ».
Sogliano, commune située en position dominante au milieu des collines reliant la Romagne au Marches ; San Mauro, île heureuse, du moins dans le souvenir de Pascoli, encastrée entre la route Émilie et la mer.

Je vous laisse lire ma traduction à moi, dans laquelle j’ai essayé de respecter le plus que possible soit les intentions de Pascoli soit ses fondamentales contraintes poétiques. Fin du mois de septembre, je reprendrai ce texte pour l’intégrer dans le vie de Pascoli et aussi dans l’histoire de la Romagne à l’enjambement des siècles XIX et XX.

Je veux ici remercier Marina Foschi pour les photos qu’elle m’a gentiment envoyées. Elles font partie d’un plus grand travail sur les lieux qu’elle réalisa en 1972 avec notre commun ami et camarade Sergio Venturi, récemment disparu. Je crois que Sergio serait content de voir  Sogliano al Rubicone – ce modeste et pourtant vivant village situé au milieu des collines de Romagne – efficacement représenté ici grâce à ces photos émouvantes pour leur simple et joyeuse beauté.

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

Giovanni Pascoli (1855-1912) : L’âne (Premiers petits poèmes, 1897)

I
L’âne… m’apparut tout devant : c’était un soir
d’octobre, en route vers Sogliano. En train
de monter, le courrier crissait  jusqu’à choir.

Moi, je regardais en arrière, vers la plaine
où déjà mon San Mauro s’effaçait de l’air
— oh mon nid d’alouette dans le grain ! —

où luit parmi le vert, frôlant les claires
brèches de villes bourgs cités, telle un dragon
bercé par le doux chant de la mer

la Marecchia argentine. Dès que glouton
ravi je fus à cette vue, me retournai, et noir
comme un écueil au milieu rose d’un lagon,

noir au-dessus du changement  provisoire
de la couleur du ciel, inexplicable ombre nette,
noir et immobile là-haut comme ostensoir

je vis un âne avec sa charrette.

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

II
Rien d’autre ? Non. D’une mystérieuse
pente venait le chant des vendangeurs,
venait le chant d’une vendangeuse :

glissant par-ci par-là dans la rumeur
des roues. J’entendis une voix disant :
— Et l’on m’a dit déjà que l’amour meurt —

Moi, rien que ça ; mais plus que ça sûrement
entendit l’âne là-haut, tout en sombrant
dans la mort du soleil en plein éclatement

Par intervalles je vis qu’il ne bougeait pourtant
pas son ombre longue avec ses longues oreilles
pour ce couplet ainsi long et touchant

quitte à se tordre lors d’une ritournelle
claire, la voix d’une cornemuse enflée
âpre, sortant d’avide vorticelle…

Sur la charrette le chauffeur dormait.

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

III
Ronflait au milieu de la route solitaire
Écume, le rauque poissonnier pieds nus,
ton fils, ô Bellaria aux aubépines claires.

Par le vin de Bagnolo pris et vaincu
fut-ll en revenant ; l’autre, peu à peu,
voulant sa route seul ne suivre plus,

s’arrêta (dépourvu de bâton !) au feu
des vêpres. Au dos, de ces flottantes joues
de ce fort souffle rauque il écoutait le jeu.

Je vis l’un dormant sur les bourriches nues,
lors du passage : et l’âne, Chut ! Qu’il dorme !
parut-t-il faire signe envers les sonores roues.

L’un sur les paniers, et sur ses quatre ormes
l’autre, pas moins immobile que cet être humain.
Rien que son ombre à lui, longue et difforme

paîtrait sur le talus à l’odeur vague de thym.

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

IV
Tandis que l’homme, la chère âme léchée
par l’oubli, dormait au centre de la grand-route
auprès du foyer sa femme, oh l’attendait.

S’il eût juste allé là où des gens, sans doute,
sont maîtres en poêlées, sous cet abri soudain
où le fragon et le genêt crépitent ;

à Montetiffi ; à Montebello, où d’entrain
encore le merle bleu de son plein gré
aime revenir dans ton château lointain ;

elle déjà l’attendait ; au Luso, la cabane usée
n’entendrait plus de cette femme l’orgueil
du tourbillon frémissant de la fusée ;

parce qu’elle réveillait déjà le feu, par feuilles
sèches, et tamisait, avant de mettre son
pied dehors, aux femmes assises près du seuil

demandant, de temps en temps : Le voit-on ?

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

V
Cet homme était là-haut, loin de la mer
sur le mont bleu ; sans le savoir : à peine
croyait-il suivre son allure légère

Non, déjà touche-t-il à pas hardi la plaine
en sentant sursauter au-dessous du chariot
ton pavé résonnant, ô ville humaine ! [1]

Non, déjà de San Mauro il reconnaît le mot
d’Ave Marie le son sans retenue
grave et suave, parmi le bruit du trot.

Non, c’est la Tour : dans le noir connu
de son parc il saisit le pinson au très gai cri
tout en galopant au tour du coin de la rue.

Dès l’arrivée, il hurle : Hue ! mon chéri
L’air de la mer lui piquait le front,
et le sable engageait : Hue ! Mais celui

était là-haut, figé contre le bleu du mont.

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

VI
Écume, le sable entrave ! Homme, l’arène
ligote les roues ! Le peu de route resté
On le fera bien sûr avec un peu de peine :

mais c’est la fin, au juste ! La fin, on est
déjà au but, au repos ! Écoute : du chant
de mille vagues la mer va te fêter.

Allez ! On ralentit maintenant ; mais avant
on a couru vraiment ! Voilà Bellaria, ô Écume !
Allez ! Touche la joie, bel homme ! — Pourtant

l’âne ne bouge pas. L’homme rêve. Brume
mouvante en taches noires contre le ciel pourpré,
les chauve-souris bondissent dans l’air en grumes.

Un son de cloches frappe à travers un voile léger
de terres lointaines ; et tout se décolore.
Là-bas une femme implore la mer tourmentée

fixant son ombre muette : Ne se voit-il pas encore ?

Giovanni Pascoli

(traduction en français de Giovanni Merloni)

TEXTE ORIGINAL de la Fondazione Giovanni Pascoli

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Sogliano al Rubicone. Photo de Marina Foschi et Sergio Venturi (1972)

[1] Savignano dans le texte original

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 21 juillet 2013

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Giovanni Merloni : Portrait d’une table (2012-2013) : liste des publications

13 jeudi Juin 2013

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Giovanni Merloni « Portrait d’une table » (2012-2013)

(01) 29 novembre : Portraits inconscients

LE PORTRAIT D’UNE TABLE
(Toutes les publications ayant comme sujet les histoires de Giovanni Pascoli, Zvanì, Cesena et Bologne se trouvent groupés dans cette catégorie)

(01) 2 décembre : Portrait d’une table (p.i.t. n.1)  

(02) 4 décembre : Zvanì (p.i.t. n. 2)  

(03) 6 décembre : Est-ce qu’on peut aimer une ville ? (p.i.t. n. 3)

(04) 11 décembre : La rupture (p.i.t. n. 4)  

(05) 19 décembre : Dolce vita 1912/1 (p.i.t. n. 5)

(06) 21 décembre : Dolce vita 1912/2 (p.i.t. n. 6)  

(07) 28 décembre : X août 1867 (p.i.t. n. 7)

(08) 8 janvier : À la recherche du père perdu (p.i.t. n. 8)

(09) 29 janvier : Coïncidences inconscientes (p.i.t. n. 9)  

(10) 30 janvier : Fenêtre sur Bologne, « Souvenir d’un vieil élève » (p.i.t. n. 10)

(11) 7 février : Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 1/3 (p.i.t. n. 11)

(12) 8 février : Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 2/3 (p.i.t. n. 12)  

(13) 9 février : Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 3/3 (p.i.t. n. 13)

(14) 10 février : Blow up/1 (p.i.t. n. 14)

(15) 12 février : Blow up/2 (p.i.t. n. 15)  

(16) 24 mars : Le progrès ou le soleil de l’avenir I (p.i.t. n. 16)

(17) 26 mars : Le progrès ou le soleil de l’avenir II (p.i.t. n. 17)

(18) 27 mars : Le progrès ou le soleil de l’avenir III (p.i.t. n. 18)

(01) 1 mai :  No a la guerra civil ! III/III

(02) 2 mai : No a la guerra civil ! II/III

(03) 4 mai : No a la guerra civil ! I/III

(04) 23 février : Petite digression sur l’infini /1

(05) 24 février : Petite digression sur l’infini/2

(06) 26 février : Petite digression sur l’infini/3 -La beauté fragile

(07) 7 mars : Petite digression sur l’infini/4

(08) 11 mars : Entr’acte I/III

(09) 13 mars : Entr’acte II/III

(10) 14 mars : Entr’acte III/III

VIII Les racines 3/3 (il quarto lato n. 21)

13 lundi Mai 2013

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Cascade du fleuve Marta (Viterbo, Italie)

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Les racines III/III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chapitre VIII, pages 93 et suivantes)

Les amis se taisaient. Un grand nuage gris avait caché la partie haute du ciel, tout en laissant libre la bande aveuglante de l’horizon.

Le pré en pente, frôlé par la lumière basse, prenait une luminosité irréelle.

Ils étaient tous des témoins très attentifs de l’exhumation de ce personnage qu’on ramenait pourtant parmi les vivants à travers une reconstruction assez fantaisiste et quelque part arbitraire. Mais, il n’y avait aucun doute qu’il en sortait vivant comme une personne en chair et os, protégé par sa barbe, ses lunettes à pince-nez et son immanquable chapeau.

Loin de là, dans un endroit bien présent à leur imagination, près de la pyramide bien connue de Caius Cestius, il y avait de véritables os et ce squelette, caressé par la bienveillance du souvenir plein de gratitude, avait été un homme.

Ce jour-là, Otello n’avait pas été tourmenté par les yeux de Solidea. Il ne s’était pas entretenu non plus ni au sujet des escapades de Stelio qui le heurtaient ni au sacrifice de sa femme Edera, qu’il avait appris à appeler Lierre, en raison de l’amour lointain, jamais oublié, que sa femme formelle avait éprouvé pour un Français en vacances à Cesenatico.

— Je voudrais poser une question terre-à-terre, dit-il. Pourquoi le fait de découvrir que notre grand-mère avait trouvé assez tôt un remplaçant nous amuse-t-il? Ou alors pourquoi nous semble-t-il tellement original que notre grand-père ait renoncé à une grosse somme d’argent, rien que pour se dérober à l’obligation de suivre de longs et ennuyeux cours de droit ?

Il avait voulu ainsi contraindre le cousin de Libero à la réplique d’une mémorable anecdote à propos de laquelle les quatre « vitelloni » s’étaient plusieurs fois interrogés réciproquement.

— Oui, ça fait partie de notre lexique familial. Car « la nuit porte conseil, mais le réveil trouble l’œil » ! Le cousin sourit, sans cacher son embarras à cause de cette main d’Otello qui ne cessait de lui serrer le bras.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Encore jeune, sur les vingt-sept ans— diplômé en langues étrangères avec le maximum de notes et louanges auprès de l’université de Ca’ Foscari à Venise —, Battista devait participer, avec son futur beau-frère Elvezio, frère de Mimì, à un concours pour devenir fonctionnaire d’état.

Les épreuves devaient se dérouler en été. Battista, déjà rentré à Cesena après la fin des études, ne disposait plus de son ancien pied-à-terre vénitien, de même qu’Elvezio.

Ils s’installèrent donc dans une chambre à deux lits dans un petit hôtel de mauvaise qualité dans le quartier des Zattere. Le soir de la veille de l’examen, ils flânèrent dans le quartier du Rialto, où la rue des Mercerie et le « campo » San Bartolomeo étaient remplis de touristes. On avait l’impression que chaque local au rez-de-chaussée était occupé par un restaurant. Des tables et des garçons partout. Et des belles filles avec d’étranges coiffures et des jupes moulantes.

Elvezio ne parlait que du concours. Il était assez prêt, ayant étudié sans relâche, même si c’était de façon très scolaire. Battista avait une culture plus vaste, mais pas autant fouillée. Il visait surtout  l’examen oral, où il saurait  certainement renverser toute éventuelle défaillance de l’épreuve écrite.

Mais, cette promenade dans le campo San Bartolomeo déclencha en lui une pensée fatale.

Trois cabotins, déguisés de façon approximative à la mode du XVIIIe, mimaient avec une élégance et une subtile ironie un tout petit scénario de Goldoni sur l’adultère.

Le mari, habillé en gris, arborait deux manchettes de satin noir toutes neuves. Des galoches aux pieds, il portait un chapeau à la Charlot.

La femme, véritable double emploi avec ses occupations d’épouse et de maîtresse, était une femme au foyer très adroite dans la préparation de mayonnaises, béchamel et sauces à l’italienne dont on sentait l’odeur unique. Une femme au foyer d’ailleurs assez rare, à ce qu’on pouvait  en croire de  ses propres  mots, car elle était en fait une lectrice ou, pour mieux dire, une véritable dévoratrice de livres de philosophie, souvent alternés avec des bouquins moins sérieux, comme les Mémoires de Giacomo Casanova ou Le Plaisir de D’Annunzio.

— Mieux vaut des remords que des regrets ! Fredonnait la douce et bonne dame. Elle était appuyée au dos du mari gratte-papier comme au parapet d’un pont et s’adressait au soupirant qui la scrutait de la rue, entre chien et loup.

L’amant était un artiste sans le sou, mais en bonne santé. Il soutenait que depuis qu’il avait trouvé la juste paire de chaussures, il avait appris à cheminer. Dès lors, tout était devenu facile. Vivre en artiste signifiait risquer, renoncer au certain en échange de l’incertain, mais au moins l’artiste ne devait pas subir.

Subir : voilà le verbe autour duquel pourrait s’instaurer une philosophie alternative de la vie. C’est mieux que ce soit le mari qui subisse, ou alors l’employé, le gratte-papier. La femme fera semblant d’être ivre et comblée et de subir elle aussi, comme son malchanceux mari. Elle pourra ainsi garder ses ressources les plus fines pour un esprit élevé. L’artiste souffrira de solitude et de détresse, mais ne subira pas les chantages d’une société manipulatrice.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

D’un coup, ayant perdu toute curiosité de voir la fin de la pièce, le futur député Alessandri s’achemina vers sa chambre d’hôtel. Il était d’ailleurs tellement absorbé dans ses décisions qu’il ne s’était même pas aperçu que depuis longtemps son futur beau-frère et aussi futur haut fonctionnaire du conseil d’état l’avait abandonné pour courir préparer son devoir.

Au petit matin le réveil sonna, sonna de nouveau. Elvezio se leva, s’habilla et sortit, avant d’écrire huit pages de feuille protocole, dont quatre et demi diligemment copiées d’après un microscopique rouleau de notes chiffrées.

Battista regarda le réveil d’abord avec haine, ensuite avec commisération : — je serai moi-même mon patron à moi, mon inflexible directeur, dit-il, selon la légende. Il ne se rendit pas à ce concours, ni à d’autres rendez-vous qu’on lui conseilla, qu’il aurait sûrement gagnés pour la plupart, en recevant les compliments et les lauriers de n’importe quelle commission d’examen.

— Chacun doit porter son fardeau d’erreurs, conclut le cousin aux cheveux blancs, qui les avait tous conquis avec tous ces paradoxes.

Quant à Pio, il s’était plongé dans une difficile réflexion sur la décision de Battista quant à sa vie actuelle. Quelques traces de ce douloureux destin serpentaient aussi dans son existence étrange. Moins exposée, moins aventureuse, mais pas du tout tranquille.

Ils retournèrent dans la salle enfumée et multicolore. Les interventions ne réussissaient plus à capter l’attention de la plupart des présents.

Dès que la réunion fut terminée toutes les ampoules s’allumèrent et la salle fut envahie par l’explosion des voix fulgurantes des parents et des amis amusés.

Ensuite, les congressistes commencèrent à s’éparpiller, chacun se rappelant de saluer ou embrasser les orateurs, Pio et Libero.

Otello embrassa chaleureusement ses amis et les complimenta. Ensuite, il saisit le bras de Pio — qui désormais faisait partie à plein titre de la famille Alessandri dont il partageait les gloires passées — et l’entraîna vers le coin où demeurait Ragazzini, l’homme des gloires futures.

— On a fait une belle rencontre, hein, Ragazzini ? lui dit Otello. Et maintenant  on va près des arcades de la Mairie pour découvrir la stèle du grand disparu. Qu’en pensez-vous, communistes modérés et réformistes, de ce vieux socialiste, réformiste et modéré?

Ragazzini répondit à Otello que les propositions de Battista Alessandri étaient aussi les siennes, de la première jusqu’à la dernière. Les socialistes, il y a soixante ans, ne pouvaient pas partager le pouvoir, à cause de leur composante léniniste et radicale. Par contre, les idées de Battista étaient des idées tout à fait démocratiques, qu’on aurait dites distillées comme une bonne et rare bouteille de Sangiovese.

Les quatre-vingt-trois participants du séminaire, guidés avec circonspection par le candidat Ragazzini, se retrouvèrent sous la loggia de la Mairie où, au cours d’une simple cérémonie assez distraite, on découvrit la stèle au milieu des applaudissements émus d’Otello et Pio, mais aussi des saluts éloignés d’Elvira. Un des présents jura qu’il avait vu la pauvre Elda, la mère morte de Pio, assise sur les marches d’accès au marché, occupée elle aussi à battre des mains.

On forma ensuite un petit cortège dans les rues de Cesena. Déjà personne ne s’occupait plus du député Battista, lorgnant sur les menus affichés aux portes des restaurants où justement les plus prévoyants avaient eu l’idée de réserver.

Armando était parti à Bologne, pour un nouvel engagement.

Les orateurs attendaient Libero pour partager avec lui les dernières émotions de cette journée, au restaurant Casali, où l’on avait préparé un dîner style Résistance, basé sur la couleur rouge et inspiré de la cuisine pauvre de la Romagne de la première moitié du siècle. Mais, ils attendirent en vain.

Solidea, qui avait suivi avec indulgence et appréhension la conférence dès que Libero s’était déguisé en député au chapeau, était désormais en toute sécurité dans les bras de son amant, juste au-dessous de la grande affiche commémorative. Elle se trouvait encore là, par hasard dans cette salle vidée de tout conférencier, ami ou parent, qu’un gardien trop hâtif avait fermée par erreur.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13  mai 2013

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VIII Les racines 2/3 (il quarto lato n. 20)

12 dimanche Mai 2013

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Les racines II/III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chapitre VIII, pages 88 et suivantes)

Au dehors, près de la même terrasse au parapet en ciment habituel, Stelio, Otello et Pio entourèrent le cousin de Libero qui avait connu Battista Alessandri.

Avec une voix à peine audible le cousin aux cheveux blancs raconta le jour de l’enterrement du grand-père, à Rome. On l’y avait emmené alors même qu’il était encore enfant : des funérailles silencieuses, comme pour des conspirateurs, sous une pluie inconstante et mordante, les drapeaux rouges roulés. On se réjouit de la participation de quelques camarades de la résistance européenne.

La mort n’était pas arrivée dans sa relégation en Calabre mais à Rome. En tout cas c’était suite à son séjour forcé  que Battista avait subi le coup mortel.

On s’était aventurés vers diverses hypothèses à propos de sa mort.

La plus partagée était celle qui  considérait la douleur trop forte ressentie lorsqu’il avait su, au téléphone, que sa femme Mimì ne pouvait pas le rejoindre à Cariati, un humble village de pêcheurs à côté de Crotone.

Le téléphone public était dans la taverne de Stefano De Luca, dans Cariati Alta. Pour l’atteindre le pauvre Battista, désormais à plus de soixante ans, devait gravir deux cent-et-une marches sous le soleil, alors même qu’il était gêné par un ensemble de malaises d’origine rhumatismale et digestive. Dans sa montée il était souvent  accompagné par un jeune médecin s’appelant Cosentino, qui l’écoutait volontiers quand il parlait de politique et de géographie. Le vieux relégué s’arrêtait souvent pour respirer ou tousser. Parfois, il s’asseyait sans façons sur les marches et regardait la mer. Cosentino s’était désormais persuadé, lui aussi, que cette mer-là c’était la mer de Romagne. Il était d’accord aussi qu’avec de la bonne volonté tout était possible. Donc, des pionniers travailleurs et honnêtes auraient pu rendre fertile et productive cette terre du sud, dénudée et sauvage : « Croyez-moi ! Votre région n’a rien à envier à nos collines généreuses  et riches de fruits et de vin ».

Cosentino devinait, qu’il y avait quelque chose derrière la mélancolie héroïque de ces gestes amples, de ces yeux rougis et de ces moustaches blanches. Cet homme avait su vivre, toujours avec la même intensité, tous les moments de son existence difficile.

— Une vie longue, comme cet escalier, disait Battista. Si vous observez certains de mon âge, ils ont vécu imprégnés d’inébranlables certitudes, sans jamais ressentir la moindre nécessité de se mettre en cause, des paysans mais aussi des bourgeois qui se bercent dans l’illusion d’être les  patrons et les maîtres de leurs vies ou qui prennent un risque, à de rares moments bien circonscrits,… mais très vite ils s’aperçoivent qu’il sont fatigués ! De grands fils à maman qui encore sur les soixante ans vont chez le gourou du village pour se faire aider à démêler les fils de la vie ! Si tout va bien ils arrivent même à quatre-vingt, quatre-vingt-dix ans. Comme ce parent lointain qui mourut à cent-et-un ans, du muguet !

— Mais, je ne me plains pas. Je suis fier de ma vie difficile, de n’avoir pas dû me soumettre à des ordres absurdes ni aux cages bureaucratiques. Battista était complètement éreinté, vidé, lorsqu’il arrivait au sommet de l’escalier. Son tempérament hardi, confiant était trahi par son physique désormais usé. Parfois il lui arrivait de plonger dans la dépression et le délire.

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Tout le monde, à Cariati Alta et à Cariati Marina avaient pris l’habitude de l’observer à son passage, s’étant affectionnés à ses rythmes réguliers, à son air absorbé, négligé et à sa manière d’être élégante.

— Monsieur Battista, vous avez du style, lui dit un jour Rita, la petite jeune  du bar. Le député, assis à la table, était en train de savourer un bouillon avec des pâtes.

Il était très silencieux et discret jusqu’au moment où on s’intéressait à lui. Puis, il pouvait se transformer en un fleuve de mots. Le fait de raconter, pour lui, ne faisait qu’un avec celui de s’élancer dans des projets gigantesques qu’on lisait sur ses lèvres comme possibles.

Il était très patient à condition d’agir, ou penser le faire, en suivant le fil d’innombrables engagements avec lui-même pour atteindre un but. Toute sa vie s’était usée en cette tension continuelle.

Pour sûr il existait quelque part une multitude de gens qui avaient pu profiter de ces énergies désintéressées, de cette intelligence qui savait se forger et s’ingénier pour  affronter et résoudre les problèmes les plus difficiles et disparates.

Mais la patience a une limite. Celui qui se donne sans réserve peut, tout d’un coup, se décourager, surtout si le but n’a pas été atteint et se révèle au contraire inaccessible ou alors si cette lune ou soleil de l’avenir a perdu son charisme. Alors, un sentiment de vide s’installe, avec l’égarement, la solitude, le désir d’un port sûr auquel s’accrocher, même pour un seul instant.

Le député Battista aimait la vie. De façon simple, naturelle, immédiate. Et puis il était toujours en alerte pour sa santé. C’était un homme mal en point mais ses ennuis étaient en large mesure de nature psychosomatique.

Il était frileux. On disait qu’il portait un maillot de laine même en été. Il était aussi très inquiet vis-à-vis de ses rendez-vous avec les toilettes. Il avait l’estomac délicat et, chaque fois qu’un ballon d’air s’installait au milieu de l’œsophage il pensait au cœur. Sa femme Mimì lui manquait, tout comme leur petite habitude conjugale de lui demander de poser la tête sur sa poitrine pour qu’elle entende ses battements souvent irréguliers et accélérés.  Mimì était son miroir,  dix ou quinze fois par jour il lui demandait :

— Comment me trouves-tu ? Suis-je pâle ? Dis-moi la vérité.

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Mimì était son plus grand amour, son amante, celle qui l’avait fait trembler de joie  et savourer, après une vie imprégnée de détresse, le bien-être d’une halte tranquille, loin de l’anxiété due aux engagements pressants et tourbillonnants dans sa tête fébrile, loin  de la hâte de retourner à ses dossiers, à ses articles, et surtout à la tension des discours.

Les discours…. Cosentino réussissait à voir cet homme très maigre et petit comme un géant, un grand interprète des rêves et des attentes des gens. Un vrai orateur, capable d’indiquer des voies honnêtes à parcourir mais, justement pour cette raison, héroïques et très difficiles à atteindre.

Du haut des balcons en fer forgé au milieu des places bruyantes de Forlimpopoli ou de Savignano ses paroles jaillissaient tumultueuses, pleines d’intérêt pour la vie, paroles que cet homme savait trouver justement en raison du fait qu’il ne parlait pas à lui-même ni de lui-même. Il s’adressait aux autres hommes avec le même emportement que le soupirant, l’amoureux qui s’ouvre, se confie, en cherchant une réponse d’amour en la personne aimée.

Un dragueur, un séducteur ? Non, absolument pas cela, jurait Cosentino. Plutôt un homme dévoré par la passion.

Et la passion, que la littérature caresse par ses implications vicieuses et dramatiques, la passion que le philosophe bien-pensant réfute, constituait dans le cas du député Battista une condition de l’existence grâce à quoi l’intelligence réussissait à vaincre la paresse, l’égoïsme et la peur, en devenant une force qui entraîne le monde.

Battista avait tellement donné, les mains toujours pleines, avec tant d’investissement d’énergies que maintenant, tandis que son corps commençait à mourir, son âme pouvait désormais vivre à jamais, en distribuant à chacun des habitants de Cariati des bribes d’humanité et de sagesse une à une  et, pourquoi pas  aux briques des vieilles maisons et aussi aux dalles de l’escalier de deux cent-et-une marches.

Ce jour de juillet 1936, durant le repas de midi, le député Battista avait longuement parlé avec Rita.

En cette occasion il avait un peu transgressé ses règles, assez rigides, quant au vin et aux aliments salés. Des règles qu’il s’était donné un peu empiriquement, en suivant des superstitions plutôt que des notions.

Rita était une grande fille de vingt-six ans, de haute taille, au teint assez pâle, aux cheveux châtains jusqu’au dos, aux yeux à l’orientale, aux dents un peu irrégulières, en saillie. En outre elle avait de magnifiques seins qui l’été, malgré ses vêtements masculins, débordaient pleins de vie des bretelles grises de sa salopette.

Rita riait de bon cœur chaque fois que Battista lui racontait Rome, le milieu et le mythe  des intellectuels de Cesena, son transfert aventureux, le chagrin de maman Cleta et de ses sœurs, sa cour à sa fiancée et future femme Mimì, aux longs cheveux de jais. Rita aimait surtout le récit de ces sifflements sous les grandes fenêtres de la rue du XX Septembre, que les deux amoureux avaient méticuleusement établis dans leurs lettres baignées de larmes… et de la déception toutes les fois que quelque contrariété les entravait…

Lorsque le député se livrait à une recherche créative d’images et adjectifs parfois inexistants ou introuvables dans le dictionnaire, il s’installait entre eux un rapport d’une telle confiance et abandon que la bouche de Rita, avec son rouge à lèvres couleur corail, paraissait parfaite. L’homme âgé devenait un jeune garçon et se regardait dans ces cheveux d’ambre comme dans un artifice théâtral:

— Tu veux bien de moi ? demandait-il.

— Tu le sais bien, répondait-elle.

Il était une heure. Le patron du local appela le député avec une agitation excessive. Au téléphone il y avait Rome.

Cet appel, attendu pendant tant de jours, était enfin arrivé. Cariati Alta en avait longuement parlé.

Le grand-père de Libero se leva d’un bond, comme il ne le faisait plus depuis dix ans. Il ressentait un grand poids dans la tête. La voix incompréhensible de Stefano De Luca paraissait lointaine. Le député ne comprenait pas.

Il saisit le téléphone. La voix de Mimì était là, à côté de lui. Beaucoup plus proche que la voix du patron et que des lèvres mélancoliques de Rita. Mimì était en ce moment la femme aux cheveux de jais de la rue du  XX Septembre à Rome, celle qui aimait danser et visiter les musées.

Ils essayèrent, tous les deux, d’être pratiques. Ce n’était pas le moment de s’abandonner aux sentiments réciproques, qu’ils connaissaient bien.

— Qu’arriva-t-il après l’appel téléphonique ? demanda Stelio.

Tout de suite après le député eut un malaise. Il s’écroula sur sa chaise de paille. Il suait de froid et s’exprimait difficilement. On l’emmena dans une chambre à l’étage. Rita lui déboutonna sa chemise. Elle fut touchée par la blancheur de ce cou délicat et fragile, tellement ressemblant au sien.

À ce qu’ils comprirent des mots fébriles de l’homme au chapeau, le régime fasciste avait dénié à Mimì la permission de le rejoindre à  Cariati. Le député avait aussi demandé des nouvelles de son fils. Et ce fut tout.

— Puis, ce fut une longue et douloureuse agonie, conclut le cousin de Libero, scrutant devant lui. Pas trop longue en absolu : trois mois entre la vie et la mort peuvent être beaucoup ou rien. Je ne sais pas.

Il est sûr que dans les moments de lucidité le pauvre homme était fier, qu’il essayait de calmer la douleur évidente de ceux qui l’entouraient. Le voyage de retour fut long et pénible. Jusqu’à ses derniers jours sous le ciel indifférent de Rome. Il fut enseveli dans le cimetière  des Anglais à Porte San Paolo.

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Giovanni Merloni

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