le portrait inconscient

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« On naît, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! »

29 samedi Déc 2018

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Edoardo Perna

Août 1955, Mon oncle Dodo à Cortina d’Ampezzo

« On naît, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! »

Aujourd’hui, 29 décembre 2018, s’il était encore vivant, mon oncle Edoardo Romano Perna, affectueusement appelé en famille « zio Dodo », accomplirait ses premiers cent ans.
Il s’agissait d’un homme unique, auquel j’ai toujours été profondément attaché, qui avait de sa part une sincère bienveillance pour moi.
À la veille de sa mort, en octobre 1988, il m’avait indiqué le coin de sa bibliothèque où il avait tant bien que mal fourré ses cartes les plus intimes, que je récupérai plus tard, en 1995, lors de la disparition, douloureuse aussi, de « zia Antonia ».
Pendant cette trentaine d’années, je n’ai fait pas grand-chose par rapport à ce que mon oncle attendait de moi, quitte à transcrire ses quelques lettres et en faire un provisoire « journal posthume » qui demande encore du travail pour que la mémoire de ses pulsions et de ses rêves ne soit pas maladroitement abîmée.
La difficulté que j’ai eue à parler de lui vient surtout du fait que mon oncle n’était pas qu’une personne charismatique dans le contexte de notre famille ou de nos échanges réciproques. Il n’était pas non plus qu’une personne douée de grande fantaisie et créativité ainsi que d’une vaste culture littéraire et philosophique. Il était un homme public. Un sénateur de la République. Un membre majeur du Parti communiste italien. Un ancien partisan ayant eu un rôle central dans la Résistance à Rome.
Il était d’ailleurs un homme politique assez particulier : un intellectuel. Il était en train d’entamer une brillante carrière universitaire, quand il prit la décision, un jour, de consacrer sa vie à cette idée de « faire le possible », d’abord pour affranchir de la misère les classes plus démunies, ensuite pour bâtir, avec l’ensemble des forces démocratiques, une société « plus juste » : ce que le Parti communiste de Palmiro Togliatti prêchait énergiquement et sut enfin imposer, malgré les innombrables obstacles que la Démocratie chrétienne et ses alliés fidèles ne cessèrent de lui opposer !
Né en 1918 et décédé en 1988, la vie d’Edoardo Romano Perna a presque coïncidé avec la fulgurante et tout compte fait brève parabole du communisme en Europe, débutée avec la glorieuse Révolution de l’octobre 1917 et terminée en novembre 1989 avec l’écroulement du Mur de Berlin.
Et, chose bien plus triste que paradoxale, la dernière partie de la vie de mon oncle a été sinistrement frôlée par le nuage noir de Tchernobyl, qui a été, peut-être, le responsable du mal qui l’a emporté.
Le jour où il me convoqua chez lui pour me confier ses « papiers privés » il me dit qu’il avait peur de mourir. Puis, tout d’un coup, il formula sa plus profonde vérité : « On naît, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! »
Dieu seul sait ce que « zio Dodo » a fait pour son pays et en général pour les autres.
Ses camarades ou collègues d’autres partis au Sénat l’ont commémoré comme l’un des piliers les plus solides auxquels s’ancrait l’activité législative ainsi que la discussion quotidienne, ayant au centre le sens de responsabilité du Parlement face aux citoyens et à la défense de la démocratie.
Quant à moi, j’essaierai de faire sortir de leur état suspendu les souvenirs que je garde de lui et chemin faisant de transmettre et interpréter les quelques documents ou textes originaux qu’il m’a laissés. Et bien sûr il sera content de recevoir mon hommage en français, une langue qu’il connaissait très bien et laissait s’imposer à l’improviste dans nos inoubliables réunions familiales :

Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon, fait bon, fait bon.
Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon dormir !

Août 1955, Mon oncle Dodo à Cortina d’Ampezzo avec ma tante Antonia

Dans le but de faire connaître la personnalité de mon oncle, réservé et récalcitrant en famille tout comme, je crois, dans le vaste et compliqué monde de la politique, je me passe, pour l’instant, de sa biographie et des traits caractéristiques de son portrait humain, et commence brusquement par un document tout à fait particulier.
Je vous parlerai plus tard du grand arbre d’où mon oncle est issu, notamment de la famille de ma grand-mère Agata dont j’ai déjà parlé quelquefois dans « le portrait inconscient ». Aujourd’hui, vous aurez affaire à un frère cadet de celle-ci, Vladimiro Arangio-Ruiz, l’oncle préféré de ma mère Pia, avec qui elle partageait son amour pour la littérature et la réflexion inattendue. Professeur universitaire d’italien et de philosophie à Florence et Pise, « zio Vlado » faisait bien sûr partie de la génération qui avait participé, jeune, à la Première Guerre et avait dû ensuite exploiter son travail sous le régime de Mussolini. Homme libre et intransigeant, toujours attentif à ne pas se faire contaminer par les mauvaises habitudes du régime au pouvoir, même s’il se professait libéral, Vladimiro Arangio-Ruiz pourrait être de ces temps appelé « humaniste ». Un homme ouvert vers le futur et prudent à la fois.
Il était très affectionné à son neveu Dodo, fasciné par sa brillante intelligence et sa curiosité sans bornes pour les questions littéraires et philosophiques dont il s’occupait. Au lendemain de la Libération, avec l’adhésion de ce « neveu rebelle » au Parti communiste, les discussions se multiplièrent dans cette famille très unie où l’estime réciproque n’était pas moins importante que l’affection sincère liant les uns et les autres.
Lors de leurs disputes politiques, très vivantes et parfois douloureuses, j’imagine bien le Dodo communiste passionné et tranchant — que j’ai vu plus tard discuter avec mon père, socialiste, par exemple — en train d’affronter son oncle Vlado, pas moins passionné, qui était alors affecté par une hypertension tellement grave qu’il ne pouvait quitter son lit lorsqu’il accueillait ses parents et amis en visite…
Or, parmi les papiers que Dodo m’a transmis, il y a une coupure de journal très intéressante : « lettre ouverte à un ami communiste ».
Je connaissais déjà l’existence de cette lettre, publiée sur « Il Giornale d’Italia » du 13 septembre 1949, quelques mois après la disparition de ma grand-mère Agata Arangio-Ruiz. Malgré la perte de sa sœur aînée, ô combien aimée, qui laissait sans doute son benjamin aussi dans la plus profonde détresse, la vivacité du débat politique ne cessait pas de se produire entre Dodo et Vlado ! Je vous laisse lire l’article.

Giovanni Merloni

1927, de droite à gauche, ma grand-mère Agata, son frère Vincenzo,
son père Gaetano et ses autres frères Vladimiro, Valentino et Vittorio Arangio-Ruiz

LETTRE OUVERTE À UN AMI COMMUNISTE

CHER AMI,
Ta lettre, ô combien agréée et attendue, je t’avoue, avec une certaine anxiété ; cette lettre, ainsi courtoise envers ma personne, ainsi cruelle envers mes idées, ta lettre m’a sur le coup — c’est le mot — frappé, et un peu, comme il arrive, attristé. Tiens, je me disais, la distance, la séparation qui peut se produire entre deux galants hommes, deux collègues, deux amis. Deux qui, plus ou moins, ont la même préparation, et envers plusieurs choses, essentielles, les mêmes goûts : faits, dirait-on, pour s’entendre ! Ensuite, comme il arrive aussi, je me suis calmé, rasséréné. Ce qui m’a rasséréné, c’est une pensée qui elle aussi m’est arrivée soudainement à l’esprit ; une pensée qui m’a fait rire cordialement, bruyamment, même si j’étais seul. Il m’est venu à l’esprit ce personnage de Molière, je ne me souviens plus duquel ni de quelle comédie il s’agissait ; à un certain moment, celui-ci dit : « Je dis toujours la même chose, parce que c’est toujours la même chose ; et si ce n’était pas toujours la même chose, je ne dirais pas toujours la même chose ». Une boutade très drôle, très juste, très amusante, qui me paraît (je ne sais pas bien pourquoi) de goût rabelaisien, que j’appliquais, libéralement et également, à toi et à moi. Parce qu’en fait tous les deux, c’est bien vrai, nous disons toujours les mêmes choses, toujours immobiles, tous les deux, sur les mêmes positions.
Mais au-delà de cette immobilité qui m’a fait si cordialement rire, il y a dans ta lettre, hélas, d’autres choses aussi. Il y a… à mes yeux, bien entendu… Et l’un de nous deux, de cela on n’échappe pas, c’est le meilleur, — ou alors meilleure c’est l’idée qu’il professe; objectivement meilleur ; et donc il a tout le droit et la dignité et la capacité de juger ; et pour moi, c’est moi le meilleur ; tandis que pour toi, au contraire, c’est toi, et avec quelle terrible assurance tu l’affirmes ! Dans ta lettre — que je garderai comme document d’une maladie, d’une épidémie qui attrape aussi (ou de préférence), je vois, les meilleurs —, il y a, esquissée de façon magnifique et exemplaire, cette mentalité nouvelle qui vous appartient tout à fait. Mentalité qui — pour parler net — m’est odieuse, répugnante ; mentalité que franchement, honnêtement je méprise. En force de laquelle donc, avec vous, il est inutile de parler : ce serait du temps gaspillé et même pire. Parce qu’enfin vous ne voulez pas, ne pouvez pas, ne devez pas nous écouter ; vous ne pouvez, ne voulez, ne devez écouter que vous-mêmes. Parce qu’à n’importe quelle chose qu’on vous dise autrement, vous ne pouvez pas, ne savez pas, ne devez pas prêter oreille (entre les trois verbes que les maîtres de la grammaire appelaient « serviles », vas-tu à découvrir lequel est le juste. Juste étant sans doute leur mélange, d’ailleurs caractéristique d’une certaine mentalité). Et vous ne voulez pas, ne prenez pas le soin de nous écouter, tandis qu’en dehors même de l’autorité de vos maîtres, vous avez forgé de vous-mêmes, pour votre usage, avec une délectation extrême, une « liste des livres interdits ». Et tous les livres figurent désormais parmi les livres interdits, tous moins un, ou alors moins deux ou trois. Pour quelle raison ? Parce qu’en vous occupant de nous, en nous écoutant, vous perdriez cette connaissance, cette vérité que vous avez conquise, ou alors vous risqueriez de la perdre. Il s’agit donc d’un concret que nous avons depuis longtemps perdu, que nous allons perdre en tout cas. En face de vous, si « concrets », nous serons toujours des enfants éternels (pour qu’on nous accorde, du moins, la bonne intention), d’éternels grands dadais.
Est-ce que vous dites pour de bon ? Sais-tu, mon cher ami, comment elle s’appelle cette mentalité ? Quel est le nom qu’on doit donner à cette attitude de n’écouter que vous-mêmes, qu’une seule voix ? Ce manque de soin, ce manque d’écoute pour les autres, parce que vous connaissez bien leurs lubies et finalement celles-ci ne peuvent ni ne doivent plus vous intéresser ? Cette épouvantable fermeture, sais-tu, mon ami, quel nom elle porte ? Dans l’un de ses écrits, la lettre à Coen, Manzoni définit et condamne magnifiquement cette mentalité. Cherche ces mots, lis-les ! Sauf si vous classez Manzoni aussi parmi les bons à rien et les dépassés qu’il vaut mieux ne pas approfondir, ne pas lire. Tandis qu’au contraire, si vous le lisiez à fond, il est bien possible que cela suffise à vous montrer l’absurdité et la partialité de votre concret. Cela pourrait vous défigurer.
Au contraire, moi — libéral — je vous lis, je vous écoute. Parfois, je dois vaincre une certaine répugnance, mais chaque jour je lis l’Unità, et souvent Vie Nuove, Società, tous les mois Rinascita. Et, je dois le dire, combien de choses ai-je apprises de vous ! Sans vous et, disons-le bien, sans votre pression, je ne ressentirais pas la nécessité de la « justice »; je ne souffrirais pas, comme j’en souffre, de la gravité insoutenable de certaines différences, de la monstruosité de certaines injustices.
Ce que tu dis (tu quoque), cher ami, c’est une chose, crois-moi, spectaculaire, épouvantable, et exemplaire. Voilà pourquoi je garde ta lettre ; et, une fois ou l’autre, pour son caractère de paradigme, je la commenterai. Mais, pour la commenter, il ne me suffira pas d’un article ni d’un essai. Il me faudra un volume. D’ailleurs, tout ce que j’écris, quand j’écris, est désormais consacré au commentaire de cette mentalité excessive, monoculaire, partielle, qui d’une petite vérité fait, tout simplement, le tout, et court tout de suite aux extrêmes. Il s’agit d’une mentalité pour laquelle plus rien n’existe au milieu, que vous avez choisie, que vous avez imposée à vous-mêmes. Une mentalité que tu adoptes, parmi les autres, et avec toi beaucoup d’hommes d’intelligence et de culture, tant de jeunes parmi les meilleurs que j’ai connus (les extrêmes, on le voit bien, possèdent en eux un terrible attrait). Et chaque fois que je commente cette mentalité, je ne peux pas éviter désormais d’en faire sentir toute l’erreur et toute l’horreur que j’y vois. C’est la même chose qui m’arrivait pendant le fascisme où tout ce que j’essayais sérieusement de dire et écrire — versus erat — c’était forcément antifasciste ; ainsi m’arrive à présent avec vous. Et il arrive à vous aussi, je vois, de parler de politique, d’art, de philosophie. Et pardonne-moi si j’ai dit ce que j’ai dit, si j’ai fait cette confrontation. Excuse-moi, mais c’est ainsi. Et je sais bien quelle différence y a-t-il entre le fascisme et votre « -isme » : le vôtre c’est une chose tragique, mais sérieuse, ayant en tout cas le but de faire une justice ; tandis que celui-là n’était qu’une tragique mascarade. Je vois maintenant que même mon Sophiste (le sophiste de Platon) est consacré au combat de cette mentalité. Il s’agit d’un texte contenant un passage pour lequel je me suis adressé à toi, à ta compétence, un texte dont j’ai longuement discuté avec toi. Et bien, ce texte combat certaines démesures, certains excès et des manques d’humanité. C’est une lutte que dans le Sophiste (auquel — ce n’est pas une boutade — j’ai travaillé pendant à peu près dix ans) je combats avec le Maître, avec Platon. Même si, contre le vieil ami Platon, me découvrant surtout ami, il faut le dire, de la vérité, je me suis vu obligé à combattre le dogmatisme, le naturalisme. Des choses plaisantes et intéressantes, tu verras que tu aimeras aussi, du moins à certains égards.
Une seule observation particulière. Tu dis que c’est une ridicule renonciation au concret celle de Jèmolo, et, si tu veux, la mienne… En fait, mon commentaire à un essai de Jèmolo, publié sur ces mêmes colonnes, est à l’origine de notre dispute : tu dis que nous nous dérobons à la lutte rien que pour défendre certaines lubies… Et non, cher, il ne s’agit pas de lubies, mais de choses bien concrètes, concrètes comme le besoin et la faim — même si c’est sûr, j’en suis bien d’accord qu’il faut d’abord vivre, et après l’on peut philosopher. Tu dis que nous osons même dire : — il vaut mieux demeurer seuls ; c’est sans doute mieux ! et que nous en éprouvons le désir. Et tu dis qu’il faudrait comparer notre « renonciation » à la fameuse taquinerie que fit un mari à sa femme pour la faire enrager… Il s’agit d’ailleurs d’une très vieille comparaison, toujours efficace et jolie… mais cela n’est pas pour moi, puisque moi, je le répète, je demeure toujours pleinement dans le concret. Et bien si notre renonciation est risible et méprisable, je me demande qu’est-ce qu’ils sont votre activisme et votre concret.
Cela amène les hommes, la majorité des hommes, à une invalidation, à une émasculation collective, que plusieurs subissent avec du plaisir même (il arrive cela aussi, au monde), — exception faite pour les gens du parti qui détient la dictature et pour les dictateurs du parti dictateur. Peux-tu m’expliquer tout cela ? Ou alors s’agit-il encore d’un éhonté mensonge, d’une bagatelle idiote ? Vous êtes capables même de dire que cette invalidation, oui, on ne peut pas la nier, mais c’est une chose, hélas, nécessaire dans un premier temps, et provisoire. Bien sûr, provisoire ! Et toi, reste ici à nous attendre, Calandrin ! (1)

Me vient à l’esprit ce qu’on dit justement de la rédemption. Après laquelle, comme après chaque conversion, s’engendre, dans l’âme du converti, une force dans l’amour et dans la pratique du Bien qui n’existait pas avant ni aurait pu y être. Le doute, la victoire sur le doute sont en fait salutaires ; tandis que la plupart des missionnaires font partie de ceux qui ont douté. Non, ça c’est sûr, ceux qui ont toujours été braves et bons comme papa et maman les avaient voulus. Mais de ceux que papa et maman ont renvoyés, à un certain moment, à se faire bénir. D’ailleurs, il est bien clair que cela doive se passer ainsi. S’il n’avait pas été ainsi, si tous les enfants avaient été toujours de braves enfants attachés au père et à la mère, il n’y aurait même pas été le Christianisme. On était encore à l’ère païenne ou même au fétichisme ou alors… laissons tomber ! Cependant, si l’on considère comme vrai ce qu’on disait à propos de la bonté et de la nécessité de la conversion et de la rédemption (et, même si cela n’arrive pas bruyamment, toute personne bien est, de quelque façon, un redent, un converti), je me demande si pour cela un père voudrait que sa fille fît provisoirement la… traviata, ou que son fils, avant, faisait le voleur. Ce que serait aussi un éloge de l’hérésie que vous n’admettez pas, que vous condamnez. Toujours, bien entendu, provisoirement ; ou jusqu’à l’eschatologie de la disparition définitive du mal du monde, jusqu’à l’unification de tout le monde. Utopie, uchronie (2), bien majeure que l’unification envisagée par le pauvre Dante.
Toujours est-il que, comme je dis une fois malignement, vous ne comprenez plus ces mots à nous. Et vous ne voulez pas les comprendre, parce que vous êtes naturellement ou, comment dis-je ? sub-volontairement « bouleversés » (pour répéter le terme utilisé dans mon article). Et vous ne les comprenez pas parce que dans la « nouvelle société » que vous préparez (oui, à une société nouvelle ou renouvelée, on aurait tous pour de bon le devoir de penser, mais avec un autre esprit, une autre mesure — : vous riez bien sûr de la mesure), en cette société nouvelle, vous serez les geôliers et non les détenus, ou du moins vous aspirez à ce rôle de geôliers. Tout comme Platon (tu vois, cher ami, que je te mets en bonne compagnie), qui est geôlier et non détenu quand il se laisse conduire par l’imagination et la méditation à ordonner toutes les invalidations et les saletés qu’il ordonne. Sans s’en apercevoir. (Tout cela arrive dans La République, dont je veux publier une anthologie bien soignée : cela pourra être une chose très instructive)

Dans quelques jours nous nous verrons, dans quelques jours, tu me promets, nous nous rencontrerons. Ce que nous nous dirons, je ne le sais pas. Ce qu’il arrivera, qui sait, avec le cœur que nous avons ; ayant la chance de n’être pas diplomatiques, tous les deux : ce que nous avons dans le cœur, nous l’avons sur la bouche.
Ce sera ce que ce sera. Mais je suis bien heureux de la rencontre, et toi aussi, je l’espère.
Avec beaucoup d’amitié et de cordialité
ton
Vladimiro Arangio-Ruiz

15 janvier 1983, Mon oncle Dodo lors de mon second mariage

(1) Calandrin est un personnage très naïf du Decameron de Giovanni Boccaccio, qui, entre autres, avait cru à l’existence d’une pierre appelée “elitropia” : une pierre au pouvoir extraordinaire : n’importe quelle personne qui la porte sur elle ne peut pas être vue par aucun de ceux qui regarde là où cette personne n’est pas.

(2) Le mot est inventé par Charles Renouvier, qui s’en sert pour intituler son livre Uchronie, l’utopie dans l’histoire, publié pour la première fois en 1857. L’« Uchronie » est donc un néologisme du XIXe siècle fondé sur le modèle d’utopie (mot créé en 1516 par Thomas More pour servir de titre à son célèbre livre, Utopia), avec un « u » privatif et, à la place de « topos » (lieu), « chronos » (temps). Étymologiquement, le mot désigne donc un « non-temps », un temps qui n’existe pas.

Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française !

01 jeudi Juin 2017

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française !

Neuchâtel, 6 août 1898
Très chères,
Je réponds à votre lettre chérie d’avant-hier. Imaginez-vous le plaisir que j’ai ressenti quand je l’ai reçue et que je l’ai lue. Pendant mon séjour à Paris, je n’avais plus eu de vos lettres, parce que j’avais quitté Londres avant qu’y parvînt votre avant-dernière. J’étais donc très anxieux d’avoir des nouvelles de vous et de saisir l’impression que vous a causée ma décision soudaine. (1) Je vois avec plaisir que la chose ne vous a pas trop émerveillées, comme j’imaginais d’ailleurs. Certes, vous êtes navrées, comme moi, pour autant d’argent qu’on a dépensé presque inutilement. Je le sais bien. Mais comment faire ? C’était depuis longtemps que je devais partir, que j’y songeais… il aurait dû y être des raisons très fortes pour que je change de propos. Mais, avant le voyage, ces raisons ne se sont pas affichées, car il n’y avait que l’expérience qui pouvait me les donner. Il n’y avait que l’expérience pour voir si cette ville me convenait ou pas, tandis que l’expérience pouvait me montrer surtout si la bourse était suffisante. Bien sûr, cela m’aurait beaucoup aidé de recevoir quelques renseignements ciblés avant de partir. Mais je ne les ai pas eus, et ce n’est plus la peine d’y penser, maintenant. Il n’y a qu’à nous réjouir : tout est fini, je vais me rétablir parfaitement des fatigues du voyage et ma bourse n’a pas été dépouillée. Peu de jours de cette vie calme et détendue ont été suffisants pour faire presque disparaître les effets de la fatigue passée ; une fatigue relative, sachez-le, où d’autres auraient sans doute souffert une fatigue majeure, au point que je me suis vraiment réjoui de la force de résistance de mon organisme qui n’est pas du tout petite. Enfin, ici, je n’ai trouvé que des choses favorables : en plus du climat printanier, avec la position enchanteresse de la ville descendant agréablement de la colline jusqu’au lac — dont on longe la rive pendant de magnifiques promenades salutaires à l’ombre amie des arbres — j’ai eu la chance de trouver une pension, où l’on est extrêmement bien. Je suis ici depuis très peu de jours, et il me semble d’y être depuis longtemps. On y rencontre beaucoup de gentillesse, de cordialité et d’allégresse. On parle évidemment toujours en français, vraiment excellent ici à Neuchâtel. La langue française vous entoure de partout : lors de la promenade du soir, c’est un vrai plaisir d’entendre les enfants s’exprimer d’une grâce unique. Je suis ravi de cette pratique, de ce bain de langue vivante, qui n’est pas la langue des livres, une langue qu’on ne peut pas apprendre des livres à laquelle je vais exercer mon oreille au jour le jour. C’était une chose dont je ressentais la nécessité, comme je vous ai déjà écrit. Ayant le diplôme d’enseignant de français, après cette pratique je me sens complet et… sûr de moi et de ma profession. Sinon, ce serait l’histoire d’un médecin qui s’obstinait à étudier la médecine sur les livres, sans se charger de visiter les malades et fréquenter les hôpitaux. Sans dire qu’ici il y a d’autres avantages aussi. À Neuchâtel séjournent des jeunes de toutes les nations et de toutes les couleurs : parmi d’autres, on y rencontre des Anglais et des Allemands en grand nombre. Ainsi j’ai l’opportunité de faire pratique en ces deux langues aussi. Pour la langue allemande, ici à la Pension il y a une dame, âgée, qui se prend souvent et volontiers pour une demoiselle : c’est avec elle que je fais souvent de la conversation en allemand. Pour la langue anglaise, j’ai appris à connaître une famille qui habite ce même immeuble. Mais il y en a une infinité. Même si l’on est à l’époque des vacances et que les gens aiment très peu d’étudier de ce temps, j’espère quand même d’obtenir quelques leçons d’italien. J’ai déjà publié une insertion, comme d’habitude chez les journaux d’ici, en y mettant en relief mes excellents certificats. Une autre chose. Avec peu je pourrai me procurer un titre qui pourra me servir beaucoup. À l’académie de Neuchâtel qui correspond à notre université, il y a un cours de français ainsi dit « des vacances » qu’on peut fréquenter en ne payant que deux lires. Cela commencera le 10. Je fais ce sacrifice de l’argent et je vais le suivre pour avoir enfin un certificat de l’Académie, qui prouve ma permanence dans un pays de langue française (sinon, pour le prouver, je n’aurais que les reçus signés par la patronne ou les enveloppes des lettres…). Il s’agit d’ailleurs d’un certificat qui vaut beaucoup en soi-même. De ce que je viens d’écrire vous comprenez que nos inquiétudes pour la bourse n’ont pas de raison pour l’instant : même si je ne donne pas de leçons, je peux rester ici jusqu’en début octobre sans qu’il n’y ait pas besoin de recourir aux dettes, tandis que jusqu’ici je n’ai pas eu la nécessité de recourir à des dettes, comme vous craignez sans doute. J’avais, comme vous savez à peu près 700 lires, amoindries déjà par les dépenses des procès, de toute façon il me restait, grâce à Dieu, une somme telle qu’il n’y avait pas besoin de recourir à des dettes. On verra si cette « amnistie » se fera voir (2), ensuite on verra quoi faire. J’ai déjà écrit à Vicenza, au professeur Franchetti à ce propos. Entre-temps, puisque finalement je me suis rendu à l’étranger et que je peux y rester deux mois et plus encore, ce serait une véritable bêtise si je n’en profitais pas. Et puis, si je n’avais pas envisagé de me rendre en Angleterre, j’aurais toujours songé de séjourner une paire de mois dans une ville française. C’est une chose que j’ai toujours désirée, et je m’inquiétais de ne pas pouvoir la faire maintenant. Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française ! Il y en a déjà beaucoup, mais… les livres, je le répète, ne peuvent pas vous offrir ce que vous donne le peuple même qui parle une langue. Les deux études sont absolument indispensables, car elles s’intègrent dans la formation de l’enseignant, lui donnant une grande assurance, qui se traduit en satisfaction et énorme plaisir, surtout si celui-ci est doué par lui-même d’intelligence et culture. Avant de partir, je me disais, confiant, qu’à Londres je trouverais facilement le moyen de converser avec des Français. Au contraire, les circonstances ont voulu — vous diriez la divine Providence — que je vienne en terre française, pour m’y exercer dans la langue anglaise aussi. Précisément l’opposé de mon programme ! La vie c’est ainsi. Pour moi, je me trouve très content de cela, à plus forte raison maintenant que les effets du long voyage ont presque complètement disparu. Il m’était resté un peu de constipation avec tous les sursauts du train, cependant d’excellents comprimés… sont en train de m’en guérir, avec ces applications que m’a apprises la Gilda à Venise. Malgré ce peu de constipation, l’appétit n’a jamais diminué. L’air d’ici l’aiguise, au contraire. D’ailleurs, il ne s’agissait que d’une chose tellement légère qu’ici personne n’a remarqué en moi le moindre malaise. Je me suis borné à parler de ma constipation, et l’on m’a conseillé des pilules vraiment très efficaces. Je devrais enfin dire quelque chose, en bref, du voyage… Il me reste peu d’espace pour cela, mais je veux m’acquitter de ma promesse.

Je partis de Bologne le lendemain du procès à 5 heures du matin ; à 9 heures et demie, j’étais déjà à Chiasso en Suisse. J’ai fait le voyage avec deux Napolitains venant de Brindisi — qui avaient entre-temps cumulé une énorme provision de sommeil et d’ennui — et un jeune homme d’Émilie ayant une très curieuse tête de melon que je vis pendre à droite et à gauche devenant méconnaissable. Je me demandais si cette tête appartenait vraiment à ce type saisi par un sommeil soudain, quand celui-ci se réveilla et sortit une grosse pipe qui nous fit peur. Craignant d’en être empestés nous lui fîmes comprendre que là ce n’était pas l’heure de fumer. Alors le jeune homme s’endormit à nouveau d’une facilité stupéfiante, et prit un tel goût en cela, qu’il ne se réveilla qu’à Parme tandis qu’il devait descendre à Modena. Et cela n’était pas pour l’émerveiller, apparemment : sans doute, ce n’était pas la première fois qu’une chose pareille lui arrivait. Avec nous voyageait aussi un soldat, qui me parla de Milan, de la révolte, se servant de mêmes mots que j’aurais pu utiliser moi-même. Il était dégouté de la procédure que le Gouvernement avait adoptée pour réprimer les désordres en faisant autant de victimes, en versant, sans qu’il y eût une véritable raison ou urgence autant de sang citoyen. Je compris encore plus combien le mécontentement était général en Italie et l’armée même en était-elle touchée, beaucoup plus de ce que l’on croit. Il y avait aussi un jeune Milanais venant de Ravenna, avec qui je parlais longuement de Milan et de la Suisse. Jusqu’à 10 heures, ça a coulé bien, puis la chaleur fut terrible. Le compartiment paraissait un four. Celle-là a été l’unique chaleur que j’ai soufferte pendant le voyage. Gare à moi, si j’avais eu d’autres journées comme ça ! J’enviais le jeune Milanais, que je voyais déjà rentré chez lui, déjà étendu au frais dans l’obscurité de sa chambre jusqu’au soir. Tandis que moi, je devais avancer de ce pas là jusqu’à Londres ! Le commencement n’était pas trop gai, avec cette chaleur et cette lumière blanche aveuglante. Tandis que le train traversait Milan, j’oubliai tout pour suivre les explications du jeune Milanais. La gare fut, figurez-vous, grandiose, pleine de bruits et de mouvement. C’était la première grande gare que je voyais. Je devais encore voir les gares de Paris et de Londres ! Depuis Milan jusqu’à Chiasso le panorama est superbe, surtout après Monza. Déjà, la plaine lombarde, avant d’atteindre Milan, m’avait suscité une grande admiration, avec son système savant de canaux, tous ombragés par de longues files d’arbres, qui sont en eux-mêmes une véritable source de richesse pour cette région-là. Inoubliable est la surprise qui vous fait le lac de Côme, que m’a plus tard évoqué en Suisse la vue du lac de Lucerne. Côme s’étend tout en bas jusqu’à la rive du lac — ce jour-là d’un merveilleux bleu ciel — qui est quant à lui renfermé par deux files de montagnes très élevées, tortueuses, qui vont se perdre au loin avec ses eaux. Et c’était beau le voir de temps en temps paraître et disparaître en fonction des changements au long de cette voie qu’on parcourait à pas de course. À Chiasso, après avoir effectué ma visite à la douane suisse me fis conduire en une modeste auberge. Il était 4 heures de l’après-midi. Je reposais splendidement jusqu’à 8 heures. Après quoi le dîner, une promenade dans Chiasso, et puis à nouveau dans le lit jusqu’au matin suivant. Sachant qu’un voyage assez long m’attendait, je voulais me reposer complètement. Je demeurai à Chiasso jusqu’au soir de mercredi 20 juillet. J’omets une multitude de détails que je garde vifs et pulsants dans ma mémoire parce que sinon je finirais pour vous envoyer un volume. Pendant le voyage, j’ai toujours essayé de profiter de trains rapides où la troisième classe fût prévue.
Depuis Chiasso, j’empruntai donc le direct de 10 heures et demie du soir, un train qui traverse toute la Suisse jusqu’à Basilea, où l’on arrive à 9 heures du matin. De ce voyage, je garde une série d’impressions variées et agréables… Un phénomène curieux d’Allemand : un homme d’une cinquantaine d’ans, bas, rond comme un baril, qui n’arrêtait jamais de me parler de la Suisse et d’une multitude d’autres choses sans jamais s’interrompre, tandis que je voulais dormir… De temps en temps, quand il reprenait le souffle, je lui répondais par quelques monosyllabes pour lui signifier mon attention. Puis j’ai fini pour l’envoyer au diable et me suis endormi. J’ai dormi jusqu’à 4 heures du matin. Nous avions déjà dépassé le Gottardo, le plus long tunnel des Alpes, comme vous savez. Dans le train, les heures de la nuit se coulent rapidement. L’aube de ce jeudi-là était splendide, et la brise fraîche du matin chassait au loin les derniers restes du sommeil. Je me sentais frais et reposé, comme si j’avais passé la nuit dans le plus moelleux des lits. Je plongeai alors tout entier dans ce panorama enchanteur, entouré de montagnes très élevées, aux flancs desquelles, accompagnées par leur fracas retentissant et solennel, des cascades descendaient, donnant leur énergie aux industries électriques. De temps en temps, un tunnel, et les yeux, dans l’obscurité, attendaient de nouvelles merveilles. Et, vraiment, une merveille grande et terrible fut causée par la course très rapide du train au long des rives du lac de Lucerne — un lac d’une beauté sans égal, couronné tout autour de montagnes et collines, égayées de villes et villages — se perdant à l’infini. Quelle sensation, en regardant tout cela par la fenêtre ! On aurait dit que c’était un miracle si ce train en course folle à rien qu’un mètre ou peu plus du lac ne devait y tomber dedans. L’homme a su faire des choses vraiment extraordinaires. S’il revenait au monde du siècle passé, je crois qu’il aurait besoin d’un peu de temps avant de se remettre de la terrible surprise pour d’autant de choses modernes, qu’on a créées dans le siècle à nous. D’ailleurs, il est sûr et certain que par cette voie il n’y a même pas l’ombre lointaine du danger. Chaque jour, on ne compte pas le nombre des trains qui passent par là, se dirigeant partout en Europe. Combien d’impressions de paix, de quiétude, de bien- être, d’ordre et de propreté ai-je eues ici en Suisse ! Un véritable enchantement ! Je revois les enfants seules avec leur petit panier qui descendent la colline avant d’emprunter le train pour se rendre à l’école du village d’à côté, je revois les femmes, les ouvriers qui vont au travail, et leurs maisons propres, gaies, revêtues de fleurs, et tant d’autres choses… que je dois laisser dans la plume ; sinon l’on dépasse le poids et il faut ajouter un autre timbre. Je continuerai, si cela vous amuse, la prochaine fois, comme dans les appendices des journaux. Pendant ce temps, beaucoup de salutations pour tous. Je vous embrasse et vous envoie des bisous. J’espère que vous irez bien comme je vais bien.
Votre affectionné
Zvanìn

Dans l’adresse, au lieu d’écrire Pension avec le nom de la patronne, écrivez Pension des Arts, le nom de la pension. On me l’a fait remarquer.

Traduction en français : Giovanni Merloni

(1) En 1898 à la suite de la répression du gouvernement Pelloux Zvanì (Giovanni Merloni) est arrêté et jugé pour avoir « incité à la haine entre les classes » et pour avoir chanté l’inno dei lavoratori pendant un comice à Cervia. Condamné à quatre mois de prison, il réussit à émigrer à Londres avant de bénéficier de l’amnistie. En ces années il intègre la militance politique à l’activité de journaliste écrivant pour Critica Sociale  et pour le Messaggero.

(2) Voilà une copie de cette « amnistie » :

« Du côté de chez Zvanìn… »

30 mardi Mai 2017

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Giovanni Merloni, « En me remémorant de La strada de Federico Fellini, 2017

« Du côté de chez Zvanìn… » (1)

Quand on voulait chérir Zvàn, mon grand-père, on l’appelait Zvanìn ou Zvanì…
Avec la musique captivante de ce nom dans le cœur, j’ai la sensation que la Romagne se détache mollement de son point d’accostage, tels un vaporetto vénitien ou une péniche parisienne ou alors le « radeau de pierre » de José Saramago. Elle vague longuement, avant de s’installer dans un endroit très reculé dans la géographie de mes rêves. Elle pourrait s’appeler aussi bien Samarcande ou Damas, ou aussi Saint-Pétersbourg. Je ne sentirais pas le poids de la distance, car cet endroit, tout comme les sanglots longs de Verlaine et les parapets d’Europe de Rimbaud, serait toujours présent dans mon cœur, prêt à se catapulter dans mon esprit par le biais de cette table joyeusement défaite où ce monsieur à l’air intelligent prénommé Zvànin est sans doute gâté par une distribution de la lumière assez partisane.

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Il ne fait qu’un avec les autres participants à la veillée, auxquels il s’adresse avec une voix calme, convaincante, qui coupe gentiment la parole à la polyphonie des éclats des voix. Ils se comprennent très bien dans leur langue envoûtante et rapide, tout à fait incompréhensible pour moi. Zvànin c’est le même que Jean en français John en anglais ou alors Jan en hollandais. Il obéit pourtant à une espèce de frénésie de l’abréviation et de la variation, aboutissant en une version plus intime et familière d’un prénom solennel comme Giovanni ou même ennuyeux comme Johannes.
Quant à sa langue, il est difficile de trancher des confins. Bien sûr, on doit dorénavant tous partager l’idée de Dario Fo d’un grand mélange de langues — la Française, l’Italienne, l’Espagnole et l’Allemande aussi — ayant formé ce qu’il appelle le « grammelot » (« grand mélange » mais aussi « grand mélo », donc « grand mélange d’airs, de gestes et de tons mélodramatiques »), concernant toutes les populations de la vallée du Pô, de Turin et Milan jusqu’à la mer Adriatique. Cependant, on pourrait couper verticalement cette vaste région riveraine en droite du Pô, le plus grand fleuve italien, en traçant une invisible frontière entre Plaisance et Parme. Car, d’une certaine façon, c’est à Plaisance que la Lombardie commence déjà, tandis que Mantoue, au-delà du Pô et sous le domaine milanais, est une ville sans doute « romagnole ».
Il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette région à sud du fleuve. Il suffit de trois noms pour évoquer un peu l’esprit de sa culture prodigieuse : l’Arioste, Giuseppe Verdi et Federico Fellini. Sans oublier Giovanni Pascoli — Zvànin, lui aussi —, ce grand poète à la fois classique et intimement imprégné de cette musique, de ce chant orgueilleux et naïf dont on entend l’écho se mêler à ses vers. Il ne faut pas négliger non plus l’appartenance à cette même culture de l’incontournable Gioacchino Rossini, né à Pesaro, une ville presque romagnole tout près de Rimini, devenu plus tard un parisien illustre. Cette langue profondément enracinée dans les esprits et dans la culture de ses habitants a été la force primordiale, le lien intime qui a créé l’unicité, la diversité de l’Émilie-Romagne. Une région où l’on a toujours gardé et même exalté le respect pour la culture, la science, le droit. Il suffit de songer un instant à Bologne, la plus ancienne université d’Europe… (2)

La Romagne est un triangle de champs et de pierre où plusieurs civilisations et pouvoirs se sont affrontés, sans répit ni concessions : les empereurs, les papes, les communes, les seigneuries. Cependant, les tourbillons de l’Histoire ont laissé que de traces gentilles dans cette terre fertile nourrie de gens naturellement portés au travail et au bonheur. La route qui brise plus facilement les Apennins reliant Rome à Venise, croise ici,
pas loin de cette tablée nocturne, l’Émilia, cet axe routier aussi important que le Rhin pour les populations de la Ruhr, qui descend de façon tout à fait rectiligne de Plaisance, endroit très riche et prometteur, jusqu’à Rimini… On ne finirait pas de dire les merveilles de ce triangle qui se dessine entre Imola, déjà romagnole, Rimini et Ravenna, ancienne capitale de l’Empire byzantin… Ce triangle existe encore. Sur ses côtés brillent longuement, pendant la nuit, les voix des villes aux noms suggestifs d’Imola, Faenza, Forlì, Forlimpopoli, Cesena, Rimini, Cesenatico, Cervia, Ravenne, Lugo, Bagnacavallo…
En amont de ce triangle — que le brouillard enveloppe en automne, où la chaleur s’installe sans bouger tout au long d’un été qui semble interminable —, les Apennins ont un visage abrupt, parfois menaçant avec cette alternance de collines nues et de campagnes en vagues bleues pointillées de cyprès. Lorsqu’on y monte — en voiture ou en moto, tandis qu’auparavant s’y essoufflait un glorieux courrier — on est souvent invités à s’arrêter, â s’accouder sur les murets pour essayer de voir San Marino, ou San Leo ou Gradara, ces villes fortifiées placées juste sur le sommet des collines plus pointues et lointaines. Ça fait peur et je crois que l’unicité de la Romagne, son charme très attachant, naît de ce contraste entre ces monstres isolés et bien visibles et la population invisible, vouée à cette terre… D’un côté, un pouvoir d’hommes méchants ou d’une nature parfois redoutable, de l’autre côté, le tempérament d’un peuple spontanément porté à la vie.
Mais, quelle différence entre cette Romagne et la Toscane ! Dans cette terre où les confins n’ont jamais été des frontières, la langue a été toujours estropiée et changée au passage des nombreux envahisseurs — venant de nord et de sud, mais aussi de la mer, qui n’a jamais constitué un vrai obstacle — tandis que l’accès à la Toscane, entourée de montagnes, était défendu à l’ouest par une mer toujours secouée par le vent et au sud par le mont Amiata et les marais de la Maremme…

« Soit maudite Maremme, Maremme
Soit maudite Maremme et qui l’aime.
L’oiseau qui y va y perd la plume
J’y ai perdu une personne chère… »

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Mais, pourquoi ai-je parlé de la Toscane et au final de Maremme ? Qu’a-t-elle à voir avec mon grand-père Zvànin et ce dîner que je situerais en novembre 1913 ? Il y a bien sûr une raison. Cette tablée ne rassemble pas deux époux et leurs invités. Nous ne sommes même pas à la veille du mariage de Zvànin avec Mimí, qui a eu juste au commencement du siècle. Car en 1913 son aînée a déjà onze ans, sa cadette en a huit tandis que le plus petit, celui qui porte le nom de son père garibaldien en a six…
Il suffit de regarder avec un peu plus d’attention cette photo pour s’apercevoir que dans cette réunion, en plus des proches de Zvànin — sa mère Cleta, déjà souffrante à son côté ; sa cousine Luisa, dont on perçoit à peine le visage sortant de l’ombre ; sa plus jeune cousine Maria, assise à la droite de son mari, le notaire de Sogliano et trois autres habitantes de la maison, debout devant la crédence — il y a deux autres personnages. On dirait le maire et le curé de ce pays, qui ne cachent pas leur étrangeté à la scène.
Qu’est-ce qui se passe, alors ? Ce soir déjà nuit, Zvànin est le fils prodigue qui rentre au bercail. Après des années de batailles acharnées et des efforts cérébraux non indifférents, ne pouvant gagner pour les socialistes en Romagne où sont très forts les républicains, il vient d’être élu dans le collège de Sienne-Arezzo-Grosseto, en Toscane…

Giovanni Merloni

(1) Article publié sur ce blog la première fois le 4 décembre 2012.
(2) Maintenant, la langue de Zvànin est coincée sous les cailloux des affluents du Pô, dans de petites grottes qui la protègent encore un peu des tremblements de terre et des vagues du changement et de l’oubli.

Le portrait inconscient d’une table

28 dimanche Mai 2017

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Aujourd’hui, je vous propose le tout premier « billet » que j’avais publié sur ce blog le 2 décembre 2012. Il s’agit du premier volet d’une histoire qui demeure inachevée et dense de mystères que par la suite j’ai essayé de reprendre à plusieurs reprises. Je vous proposerai dans les prochains jours une première série, consacrée à mon grand-père paternel qu’on appelait affectueusement Zvanì ainsi qu’à cette table qui toujours m’attire et m’inquiète.
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Il y a cent ans, à peu près, dans la salle à manger d’une maison de campagne aussi spartiate que chaleureuse, on avait juste fini de dîner. Sur la table, parmi des serviettes en désordre, une bouteille de rouge à l’étiquette vaniteuse dominait le champ de bataille où les carafes vides et les ampoules d’huile et vinaigre à moitié reflétaient la lumière orangée du lustre qu’on avait acheté à Bologne en occasion du mariage de deux hôtes. Ces derniers étaient assis en face, un peu écartés de la table, contre la crédence vitrée. Tous les présents, d’ailleurs, étaient alignés sur le fond de la pièce pour que le photographe eût du champ libre. Toutes les chaises qui auraient alourdi le premier plan de la photo avaient disparu. Cet artifice du photographe crée un étrange décalage. Car, sur le côté droit de la photo, en position privilégiée, un homme au veston noir est confortablement assis dans la place qu’il a occupée pendant toute la soirée. Il est sans doute le protagoniste de cette rencontre où le caractère familial des rapports entre les gens semble s’enrichir ou, peut-être, se gâter un peu à cause d’un évènement que les présents sont en train de fêter ou, plutôt, de célébrer. Qu’est-ce qui se passe ? Où sommes nous ? Dehors, il fait froid. La nuit est tombé e parmi des étoiles glacées. Le jeune homme, à présent figé au fond de la pièce que la seule lampe ne peut pas illuminer, fera beaucoup d’attention à ne pas glisser sur le pavé, lorsqu’il sortira du petit jardin pour traverser la route et monter chez lui, les gants accrochés à la balustrade de fer forgé. Quant à lui, le photographe sortira des voix de la maison sans enthousiasmes ni soucis. D’ailleurs, il est jeune, et parfaitement adapté à l’accueil tout à fait abrupt de la petite pension où il dormira cette nuit. Personne, en tout cas, ne s’occupe de lui, l’homme invisible, ni de son encombrant appareil. En plus, pour l’instant, autour de la table il fait chaud. Le jour que j’ai trouvé — enveloppée dans un chiffon — la vitre sombre de cette photo, la seule instantanée en couleur que je possède de mon grand-père paternel, j’ai tout de suite reconnu la table, la crédence et le lustre. Donc, je suis sûr que cette réunion a eu lieu à Sogliano sur le Rubicone, en Romagne, dans la maison des cousines de mon ancêtre, aimé et illustre, dont je porte sans aucun mérite le prénom et le nom…

Giovanni Merloni

 

Giovanni Merloni : Portrait d’une table (2012-2013) : liste des publications

13 jeudi Juin 2013

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Giovanni Merloni « Portrait d’une table » (2012-2013)

(01) 29 novembre : Portraits inconscients

LE PORTRAIT D’UNE TABLE
(Toutes les publications ayant comme sujet les histoires de Giovanni Pascoli, Zvanì, Cesena et Bologne se trouvent groupés dans cette catégorie)

(01) 2 décembre : Portrait d’une table (p.i.t. n.1)  

(02) 4 décembre : Zvanì (p.i.t. n. 2)  

(03) 6 décembre : Est-ce qu’on peut aimer une ville ? (p.i.t. n. 3)

(04) 11 décembre : La rupture (p.i.t. n. 4)  

(05) 19 décembre : Dolce vita 1912/1 (p.i.t. n. 5)

(06) 21 décembre : Dolce vita 1912/2 (p.i.t. n. 6)  

(07) 28 décembre : X août 1867 (p.i.t. n. 7)

(08) 8 janvier : À la recherche du père perdu (p.i.t. n. 8)

(09) 29 janvier : Coïncidences inconscientes (p.i.t. n. 9)  

(10) 30 janvier : Fenêtre sur Bologne, « Souvenir d’un vieil élève » (p.i.t. n. 10)

(11) 7 février : Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 1/3 (p.i.t. n. 11)

(12) 8 février : Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 2/3 (p.i.t. n. 12)  

(13) 9 février : Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 3/3 (p.i.t. n. 13)

(14) 10 février : Blow up/1 (p.i.t. n. 14)

(15) 12 février : Blow up/2 (p.i.t. n. 15)  

(16) 24 mars : Le progrès ou le soleil de l’avenir I (p.i.t. n. 16)

(17) 26 mars : Le progrès ou le soleil de l’avenir II (p.i.t. n. 17)

(18) 27 mars : Le progrès ou le soleil de l’avenir III (p.i.t. n. 18)

(01) 1 mai :  No a la guerra civil ! III/III

(02) 2 mai : No a la guerra civil ! II/III

(03) 4 mai : No a la guerra civil ! I/III

(04) 23 février : Petite digression sur l’infini /1

(05) 24 février : Petite digression sur l’infini/2

(06) 26 février : Petite digression sur l’infini/3 -La beauté fragile

(07) 7 mars : Petite digression sur l’infini/4

(08) 11 mars : Entr’acte I/III

(09) 13 mars : Entr’acte II/III

(10) 14 mars : Entr’acte III/III

No a la guerra civil ! III/III

04 samedi Mai 2013

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Paolo_Merloni – Premier jour d’école, acrylique sur toile 50 x 40 cm, 2007

Chère Catherine,

Je voudrais sortir de cette impasse douloureuse de la mémoire avec quelques choses en quoi espérer. Sortir aussi, par exemple, du vieil adagio des jeunes qui resteraient sourds à ces fouilles dans le passé. Ils seraient méfiants, ou alors incrédules, ou… Il est sûr qu’ils ne savent pas bien les choses, parce que nous n’avons pas trouvé la juste façon de leur en parler.

La faute de ce gouffre qui sépare les générations ne promettant rien de bon, n’est pas celle des jeunes.

Où est-ce alors le nœud à éclaircir ?

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Je me suis formé la conviction que toute rupture (amoureuse, sociale, entre les générations) s’installe « après » l’abandon, c’est-à-dire « trop tard », quand celui qui pouvait intervenir ne l’a pas fait, désormais.

Mais, qui est vraiment en condition d’intervenir, de sauver un rapport, une société grande ou petite, une personne en difficulté ?

Celui qui voit, celui qui a assez vécu pour savoir ce qu’il faut faire ou essayer de faire, d’abord pour sauver une situation, ensuite pour l’inverser.

Il ne faut pas être Jésus Christ ou Gandhi ou Karl Marx ou alors Sigmund Freud. Et je ne pense pas, loin de moi, à des chefs aussi valeureux que redoutables, comme César ou Napoléon.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Tout simplement des accompagnateurs.

J’ai eu plusieurs vice-pères et vice-mères qui m’ont  » accompagné  » dans des passages risqués ou aussi tout simplement quand je devais choisir entre deux voies. Je pourrais en faire une liste, mais ce serait un liste longue et jamais exhaustive. J’en tirerai peut-être un jour quelques portraits, à commencer par mon oncle maternel et mon cousin Paolo P….

Celui-ci avait la caractéristique de dire les choses de façon indirecte, en présence d’autres personnes, et, en même temps, d’adresser à chacun des présents un message unique. Je ne vais pas te raconter ici, ma chère Catherine, les conseils éclairés qu’il m’a donnés en deux ou trois circonstances, m’aidant à me dérober à de fausses idoles ou à me sauver tout court. Il y a surtout une phrase, une vérité philosophique venant de l’expérience et de l’intelligence, qu’il dit un jour dans un séminaire de psychanalyse : « la rêverie de la mère déclenche la volonté de l’enfant ».

J’ai dès lors pensé aux enfants qui n’ont pas eu de mère ou qui n’ont pas eu une mère capable de transmettre au jour le jour, avec légèreté et insouciance, son « ressenti de la vie » sous forme de rêve, à travers une fable, un récit riche d’humanité ou bien par le biais d’une seule phrase, d’un seul mot.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Je m’arrête sur ce point aussi, mon amie. Les phrases et les mots que j’ai respiré tout au long de mon enfance je les ai enregistrés dans une liste, longue elle aussi, que je pourrais récupérer comme les arbres de mon bois primordial ou les éléments d’un « lexique familial » à moi (toi aussi as lu, je le sais, ce livre incontournable de Natalia_Ginzburg). Mais, cela nous amènerait qui sait où.

Parce qu’en fait je crois que même la rêverie d’une mère généreuse ne suffit pas. Et la volonté aussi, même si elle est fusionnée avec de l’intelligence et du talent, ne suffit pas toujours à surmonter les adversités qu’on rencontre tôt ou tard dans la vie.

Je dois revenir à ma liste, où j’offre une chaise ou aussi un fauteuil confortable à des gens que je n’ai connus qu’à travers leurs œuvres ou leurs actions belles, positives, parfois résolutives. Comment aurais-je pu vivre, d’ailleurs, sans l’Arioste et son Roland furieux, sans Mozart et Da Ponte ? Comment aurais-je pu réussir à vivre calé dans la routine d’engagements de travail, nécessaires mais affreusement répétitifs, sans renoncer à moi-même, sans Pierre Bezukov et Anna Karenina, sans ce merveilleux idiot de Dostoevski ? Heureusement, j’ai eu Pavese, et Carlo Levi et Dino Buzzati et Stendhal et Saint-Exupéry…

Voilà Catherine, je saute à un de mes derniers « accompagnateurs », José Saramago.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Je me rappelle fort bien du jour de la mort de Massimo P., le frère aîné de Paolo, le plus âgé d’ailleurs des dix petits-fils de Zvanì, mon grand-père dont tout le monde connait déjà plusieurs choses.

J’étais là, dans son petit appartement de Monte Sacro à Rome, et Stelio Martini, le mari de Daisy P. (la sœur plus jeune de Massimo et Paolo) me raconta, de façon poétique et efficace à la fois, des anecdotes de vie solitaire, rien que deux ou trois amis les derniers temps… Il m’indiqua la bibliothèque en considérant que Massimo faisait de choix de lectures toujours originales et inattendues : « Il lisait Saramago, par exemple… »

Tu vois, Catherine, comment on se fait suggestionner par un nom qui nous tombe dessus au juste moment ! Saramago… C’est vrai que c’est un nom qui est déjà une rêverie en lui-même…

Après des années, ayant presque tout lu de Saramago, je voudrais qu’on donne à cet homme intelligent et généreux, dommage si ce serait post mortem, un deuxième prix Nobel.

En fait toute l’œuvre de Saramago tourne autour de cette idée que les humains ne peuvent pas être toujours forts et lucides, ou plutôt qu’ils ne sont vraiment autonomes que par intervalles. C’est pour cela qu’il y a toujours quelqu’un qui en profite, en empirant la situation et c’est pour cette raison aussi que Saramago est très prudent. Car dans les moments de difficulté et de faiblesse il faut faire vraiment attention.

Dans toute son œuvre, Saramago revient donc à l’enjeu de la confiance et de la tromperie, arguments qu’il traite d’ailleurs d’un point de vue tout à fait libre de préjugés d’ordre religieux. Il utilise même le paradoxe et l’irrévérence vis-à-vis des tabous et des superstitions pour entraîner le lecteur dans une découverte libre de la valeur de la vie.

La vie a des règles très simples. La brebis désemparée n’est pas seulement un prototype venant des évangiles. Tous les hommes et les femmes du monde sont des brebis égarés et ils peuvent rarement recouvrir le rôle de berger.

Cependant, dans le fond de chacun de nous il y a la notion de la nécessité de s’entraider et, au moment donné, de donner confiance, même pour un trait seulement de notre parcours, à quelqu’un qui nous serve de guide.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

C’est dans L’aveuglement que Saramago touche le centre du problème. Dans cette histoire aussi paradoxale que possible, comme beaucoup de lecteurs savent, une épidémie sans précédents traîne une nation entière dans la cécité. Saramago traite cette cécité de façon très précise. S’il y a là une métaphore sur la cécité collective, très probable, le récit se tient quand même assez rigoureusement à ce qui arrive tout au long de la diffusion de la maladie. La seule personne qui garde la vue est la femme d’un ophtalmologue. Une personne tout à fait normale et réaliste, autour de laquelle se forme petit à petit un groupe de six personnes, dont son mari, devenues aveugles, donc en grave difficulté de survie, vu l’absence d’une société de voyants qui puisse s’en occuper. Cette femme, qui est dorénavant, pour moi, le prototype de l’accompagnatrice, unit en soi quatre qualités essentielles : la faculté de voir et de saisir au vol la situation où elle se trouve ; l’intelligence et aussi un certain talent pour se débrouiller dans les passages les plus difficiles ; une humanité fondamentale et une capacité d’affection sincère qui ne se sépare jamais du respect pour les autres ; le réalisme.

Elle décide alors de s’occuper de ce petit groupe qui l’entoure, qui se révèle en fin de compte assez nombreux par rapport à ses forces. Et la conclusion de ce roman magnifique nous montre qu’elle avait eu raison de s’engager et aussi de limiter le poids de son engagement.

C’est ce que devrait faire toute personne qui accepte de s’occuper d’une autre personne désemparée ou d’un groupe égaré ou aussi d’une collectivité entière, empêchée par l’ordre naturel des choses de tout savoir, de tout contrôler.

C’est pour cela que je n’accepterai jamais un jugement grossier et trop facile qui donne au peuple italien la faute de ses disgrâces qui malheureusement se répètent, avec une régularité de plus en plus insupportable.

Car, si j’applique à mes parents, par exemple, ce que Saramago m’a si bien fait saisir, je découvre qu’ils n’ont rien fait que s’accompagner réciproquement et accompagner leurs enfants et toutes les personnes qui rentraient dans un cercle d’affection réciproque.

Affection sincère, amitié, protection et encouragement réciproques, ce sont des sentiments de base pour qu’une société se sauve.

Je crois qu’en Italie, comme en beaucoup d’autres pays européens sortis de la Seconde Guerre, dans des conditions terribles, avec ce double cauchemar de la Shoah et de l’escalade des armes destructrices de masse, beaucoup d’hommes et de femmes, de pères et de mères comme les miens, ont retrouvé une surprenante  faculté de voir. De voir d’abord l’essentiel et donc la centralité de l’amour et de l’échange solidaire comme antidote contre la peur et la détresse. De voir ensuite l’utilité et la nécessité de s’unir, de s’entraider, de lutter pour une société de moins en moins égoïste (car, si vraiment on veut vivre dans un monde en paix, il faut s’engager pour le fabriquer). De voir enfin la nécessité de défendre à tout prix les conquêtes acquises…

007_venezia 1973 antique 740

C’est comme le métro parisien : un travail sans arrêt, un « service » qu’on se garantit réciproquement et qu’on ne peut jamais abandonner. Surtout il ne faut pas se distraire.

Voilà, Catherine, les Pères de la Patrie, ceux qui voyaient solidement selon cette perspective irremplaçable, sont morts.

Il en reste quelques-uns, comme notre Président Giorgio Napolitano qui heureusement, pendant quelques temps encore, peuvent aider à sauver quelques choses de ce qu’on avait construit. Mais c’est impressionnant le vide qu’on voit s’installer autour de lui !

Napolitano semble être  aujourd’hui, parmi les personnes qui ont une vision douloureusement claire de ce qu’il  faudrait faire, le seul qui puisse agir en dehors de cette cécité généralisée qui semble avoir envahi le pays.

Cependant, en dehors de ce cet homme noble et courageux, de ce dernier Père de la Patrie, nous en avons vu aussi d’autres, appartenants aux générations de l’après Seconde Guerre, eux aussi capables et honnêtes comme la femme du médecin de Saramago, qu’on a pourtant, d’une façon ou d’une autre, empêché d’agir pour le bien de notre pays.

En des années qu’on peut considérer encore comme récentes, l’Italie a été bien accompagnée dans son parcours accidenté par le Président Ciampi et aussi par Romano Prodi. Celui-ci aurait bien pu continuer son travail. Il ne fallait que le soutenir, l’aider, formant petit à petit autour de lui un groupe de personnes honnêtes, capables d’accompagner cette société aveugle ou sourde (très dérangée par le bombardement d’une télévision mêlant toujours la pseudo-facilité de gagner et de s’enrichir à la violence brute, autochtone ou d’importation).

Mais, au-dela de Romano Prodi et, récemment, de Mario Monti, qui se sont sacrifiés sans même en être remerciés, il y en a eu d’autres, beaucoup d’autres hommes de valeur, qui auraient pu contribuer, avec leur intelligence et « esprit d’accompagnement » à faire sortir l’Italie de ses pièges. Je pense, par exemple, à Sergio Cofferati. Un homme qui voyait, qui savait très bien contrer les actions destructrices et agressives de Berlusconi, qu’on a pourtant coincé dans un rôle d’administrateur local qui n’était pas vraiment le sien.

Pourquoi on a fait ça, avec lui et tant d’autres, renonçant à des ressource dont on avait besoin ? Quelqu’un a été jaloux, je crois, d’un homme intelligent qui n’aurait jamais su ni voulu entendre les responsabilités suprêmes en termes de pouvoir personnel.

Giovanni Merloni

« Le lendemain, alors qu’ils étaient encore couchés, la femme du médecin dit à son mari, Il reste très peu de nourriture à la maison, il faudra aller faire un tour, aujourd’hui j’ai envie de retourner dans l’entrepôt souterrain du supermarché où je suis allée le premier jour, si personne ne l’a découvert jusqu’à présent nous pourrons nous y ravitailler pour une semaine ou deux, J’irai avec toi, et nous demanderons à un ou deux des autres de nous accompagner, Je préférerais que nous y allions seuls, ça sera plus facile et nous ne courrons pas le risque de nous perdre. Jusqu’à quand réussiras-tu à supporter la charge de six personnes handicapées, Je la supporterai aussi longtemps que je pourrai, mais il est vrai que les forces commencent à me manquer, je me surprends parfois à désirer être aveugle pour être égale aux autres, pour ne pas avoir plus d’obligations qu’eux. Nous avons pris l’habitude de dépendre de toi, si tu ne pouvais plus nous secourir ce serait comme être atteints d’une deuxième cécité, grâce à tes yeux nous avons pu être un peu moins aveugles, Je continuerai aussi longtemps que je pourrai, je ne peux pas promettre plus, Un jour, quand nous nous rendrons compte que nous ne pouvons plus tien faire de bon et d’utile dans le monde, nous devrions avoir le courage de quitter la vie, simplement, comme il a dit, Qui, il L’heureux homme d’hier, Je suis sûre qu’aujourd’hui il ne le dirait plus, rien de tel qu’un solide espoir pour vous faire changer d’avis, Cet espoir il l’a, fasse le ciel qu’il dure, Il y a dans ta voix comme une nuance de contrariété, De contrariété, pourquoi, Comme s’ils avaient pris quelque chose qui t’appartenait, Tu veux parler de ce qui s’est passé avec la jeune fille quand nous étions dans cet endroit horrible. Oui, Rappelle toi que c’est elle qui est venue vers moi, Ta mémoire t’a buse, c’est toi qui es allé vers elle, Tu en es sûre, Je n’étais pas aveugle, eh bien je serais prêt à jurer que, Tu jurerais faussement, C’est drôle comme la mémoire peut induire en erreur, En l’occurrence c’est facile à comprendre, ce qui est venu s’offrir nous appartient davantage que ce qu’il nous a fallu conquérir, Elle n’est plus revenue vers moi après, et moi je ne suis plus allé vers elle, Si vous le voulez, vous vous retrouverez dans le souvenir, c’est à ça que sert la mémoire, Tu es jalouse, Non, je ne suis pas jalouse, je n’ai même pas été jalouse ce jour-là, j’ai éprouvé un sentiment de pitié pour elle et pour toi, et pour moi aussi parce que je ne pouvais vous être d’aucun secours, Et de l’eau, nous en avons, Peu. Après le repas plus que frugal du matin, adouci néanmoins par quelques allusions discrètes et souriantes aux évènements de la nuit passée, leurs paroles dûment censurées à cause de la présence d’un mineur, souci vain si on songe aux scènes scandaleuses dont celui-ci fut le témoin oculaire pendant la quarantaine, la femme du médecin et son mari partirent travailler, accompagnés cette fois par le chien des larmes, qui ne voulait pas rester à la maison ».

José_Saramago, L’aveuglement, Seuil 1997, Points, pages 345-346

La_locomotiva de Francesco Guccini.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4  mai 2013

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No a la guerra civil ! II/III

02 jeudi Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Tableau abandonné près d’un arbre boulevard Magenta, Paris (photo G. Merloni)

Guido, je voudrais que toi et Lapo et moi
Fûmes pris par un enchantement
Et mis dans un vaisseau qu’à tous les vents
Par la mer s’en allât au vouloir vôtre et mien

Ainsi que la fortune ou d’autre sale temps
Ne nous fît aucun empêchement
Mais, toujours vivant dans un même talent
De rester ensemble crût le désir.

Et cette Vanna et cette Lagia ensuite

Et celle qui trône parmi les trente

Posât avec nous le bon enchanteur

pour raisonner ici toujours d’amour,

et chacune d’elles fût contente,

autant que nous je crois nous le serions.

Dante_Alighieri

Je venais juste de publier, hier à minuit, mon billet du premier mai… et je m’apercevais avoir parlé de Guido Fanti — un des vice-pères qui ont marqué ineffaçablement mon parcours de vie — sans mettre assez en relief son rôle essentiel de guide. Guido-guide de nom et de fait, si je peux le dire, comme le furent Guido Cavalcanti et Virgile pour Dante.
Le hasard de cette constatation, qui m’a immédiatement renvoyé au sonnet ci-dessus, m’a aussi fait toucher à une coïncidence aussi douloureuse qu’emblématique. Je suis allé chercher sur Google (je me rappelais de Carmelo Bene en train de dire ces mots merveilleux de Dante : « Guido, i’ vorrei che tu e Lapo ed io/ fossimo presi per incantamento… »), et j’ai trouvé cette lecture de Dante que cet immense personnage de la scène théâtrale italienne a fait depuis le tour des Asinelli à Bologne à l’occasion du premier anniversaire de la bombe_à_la_gare de Bologne du 2 août 1980 qui entraîna 85 morts et plus de 200 blessés.
Lapide_UNESCO_strage_di_Bologna

Unesco : stèle à la mémoire des victimes de l’attentat de la gare de Bologne du 2 août 1980

Cela me renvoie aussi à la bombe de 1974 contre le train Italicus et, plus tard, en 1978, à la tuerie de la via Fani à Rome où l’on enleva Aldo_Moro qui fut à son tour tué après cinquante-cinq jours de calvaire.
Qui a accompagné, par un soutien long et continu, pendant ces « années de plomb » les mains assassines qui ont finalement réussi à faire plier l’orgueil d’un peuple éveillé ?
Tout le monde sait que Aldo Moro, ancien inspirateur, en 1963, du premier centre-gauche avec les socialistes, avait entraîné son parti récalcitrant, la Démocratie Chrétienne, dans une hypothèse d’ouverture concrète au parti communiste, qui ne devait plus, à son avis, donner encore des preuve de son esprit démocratique et patriotique et aussi de son autonomie, acquise définitivement avec Berlinguer, vis-à-vis de l’ancien allié soviétique.
Cette rencontre, qui aurait représenté la victoire du « compromis historique » dont on a parlé, fut empêchée.
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Orgosolo, Sardaigne : Antonio Gramsci (photo de Catherine Develotte)

Cependant Berlinguer, révélant un sentiment de responsabilité même excessif, se chargea de partager avec le parti orphelin de Moro l’expérience redoutable de la « solidarité nationale », évidemment critiquée par la gauche, mais vue aussi avec haine par la droite extrême et tous ceux qui ne pouvaient pas supporter la présence au pouvoir de gens honnêtes sérieusement intentionnés à remettre en marche ce pays toujours dérangé et bloqué.
La bombe de Bologne explosa juste à ce moment de « patience obligée » des forces démocratiques se trouvant au milieu du gué.
Cette bombe résonnera toujours dans mes tempes comme la preuve de l’impuissance qui n’engendre que la monstruosité d’une destruction aussi emblématique qu’inutile. Cet acte qui reste là, sans que la justice ne règle au moins une partie des comptes.
Pendant des années, à chaque bombe nous sommes « descendus dans la rue », à chaque délit absurde et pourtant bien ciblé contre une humanité anxieuse de progrès et de paix, nous avons réagi par l’unité et la solidarité.
Dès lors se déclencha une phase malheureusement régressive et confuse. Et le chef des communistes italiens, Enrico Berlinguer n’eut pas le temps de relancer la bataille, car il mourut, encore jeune et beau, lors d’un discours à la foule, à Padoue en 1984.
Giovanni Merloni

003_la testa nella roccia 740Rivière-du-loup – Québec, Canada (photo de Catherine Develotte)

Cher Giovanni,
Ton texte sur le 1er mai me pousse à une petite digression sur « mon » mai 1973, avec curieusement en commun avec toi un commencement dans la profession ! C’est étrange et je ne crois pas à un  hasard (mécanique)…
En mai 1973, je participais à un symposium international sur « La traite mécanique des petits ruminants » qui se tint à Millau le 7 mai, ville où je m’étais installée depuis quelques mois pour mes recherches sur le monde pastoral du Larzac… Et j’y fis une communication en jonction avec celle d’un chercheur de l’Inra en physiologie animale, J. L. que j’avais rencontré au Salon de l’agriculture et qui m’avait engagée à y participer.
Je fis alors connaissance de chercheurs de l’Inra qui deviendront plus tard des collègues dont le directeur du Domaine Inra de La Fage qui me donna la possibilité de passer le mois d’août suivant sur ce somptueux plateau du Larzac où je ferais ensuite tant de séjours professionnels…

004_grande albero 740 Lula, Sardaigne (photo de Catherine Develotte) 

C’est à l’annonce du prochain symposium prévu à Alghero en 1978 que nous sûmes tous que la Sardaigne n’était pas l’Italie par un chercheur « italien » S.C. qui demanda la parole pour faire une rectification : « à Alghero, en Sardaigne, ensuite en Italie », nous précisa-t-il .
Surprise, je lui ai demandé pourquoi cette intervention et sa réponse fut alors : « la Sardaigne n’est pas l’Italie, je ne peux pas expliquer pourquoi, il faut y aller pour le comprendre ! » C’est à lui que je dus d’aller en Sardaigne l’année suivante et lui en ai été toujours reconnaissante. J’ai su plus tard que son père avait fait partie de ceux qui créèrent la « regione » sarde.

005_protesta 740 Orgosolo, Sardaigne (photo de Catherine Develotte)  

Ce furent ainsi en mai 73, mes débuts dans la recherche et une heureuse période de ma vie, très riche de contacts et d’aventures à venir …
Et ensuite, je pus rêver de Berlinguer dans le pays de ses ancêtres, car je découvrais effectivement que la Sardaigne n’était pas l’Italie de par sa langue et surtout un curieux mélange de modernité et de décalage dans le temps.
Et nous étions nombreux en France à cette époque à tourner nos regards et nos espoirs vers une Italie si créative sur beaucoup de points. L’Italie était alors un « phare » pour l’Europe et nous enthousiasmait !

006_vecchietti 740 San Sperate, Sardaigne (photo de Catherine Develotte)  

Quant au Chili, j’ai suivi de très près le coup d’état contre Allende car j’avais failli aller y travailler. Quand Allende est venu au pouvoir au Chili, les cadres US ont déserté et le ministre de l’agriculture chilien a fait une demande auprès de notre directeur au Cnrs de Paris X-Nanterre, H.M. pour des postes à pourvoir dans la recherche dans l’esprit de la réforme agraire.

007_balconi 740 Orgosolo, Sardaigne (photo de Catherine Develotte)  

Un camarade de l’équipe B. J. s’est décidé et voulait que je l’accompagne d’autant que je connaissais la langue, ce qui n’était pas son cas. C’est le climat trop chaud qui m’en a empêchée.
Quand le coup d’état aura lieu, il se retrouvera dans un stade et c’est grâce à l’intervention énergique de notre ambassadeur pour le récupérer qui le sauvera ! Il est alors rentré en France et ensuite, nous allions ensemble à tous les évènements chiliens de Paris. Quant au ministre de l’agriculture chilien, H. M. le récupéra en l’accueillant dans son laboratoire du Cnrs.

008_portrait catherine 740

Les années ont passé, Giovanni, mais les souvenirs sont demeurés intacts et nous ont accompagnés tout au long de notre vie et continuent de le faire, c’est l’essentiel !
Bon 1er mai 2013 !
Je t’embrasse,
Catherine

Cher Giovanni,
J’ai lu tes mémoires d’un premier mai d’il y a 40 ans. Nous « réformateurs mineurs du XXème siècle »  comme j’aime me définir, nous avons vécu une saison importante de l’histoire italienne avant que la boue craxiste-berlusconienne ne commençât à envahir tous les coins de ce malheureux pays, séduit de façon inexorable par des trublions et des bonimenteurs. Aujourd’hui, on a la sensation que la Démocratie Chrétienne est retournée au gouvernement, avec la circonstance aggravante que son attitude actuelle cache la nature de droite de la plupart du peuple italien, même si elle lance des invectives par la bouche d’un comique et d’un magnat corrupteur.
Un bon premier mai de souvenirs donc à toi aussi, le parisien.
Franco

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 2  mai 2013

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No a la guerra civil ! I/III

01 mercredi Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Giovanni Merloni – Coppia rossa e nera, gouache 1970

Le premier mai 1968, Giulio Figurelli, un ami de Marina Natoli, frappa à la porte de notre atelier d’étudiants de la rue Nicotera, non loin du quai du Tevere. Il avait un œillet rouge à la main. D’un ton gentil et ironique, il nous souhaita « Bon premier mai ! ». Tandis que nous, même si la fac d’Architecture était en agitation depuis deux mois, nous étions concentrés pour essayer d’achever, nonobstant la fête sacrée, notre opiniâtre et vague projet de « quartier » résidentiel à moitié entre la composition architectonique (médiocre) et le dessin (confus) de la ville.

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Giovanni Merloni, affiche sur le thème des centres historiques, 1973

Le premier mai 1973, il y a quarante ans pile, j’entrais avec Marina Foschi, presque incognito tous les deux, dans le palais désert de la Région Émilie-Romagne. Nous n’avions pas le choix. Tous nos documents, ébauches, photos et canevas étaient là. C’était un moment d’équilibre heureux et nous n’en avions, bien sûr, qu’une faible conscience. Je ne dis pas nous deux seulement, Marina et moi, mais l’Italie en général et notre région en particulier.
Marina avait un cheval pur-sang, qu’elle entretenait à Meldola, près de la maison de campagne de son père avocat. Elle faisait ses premières expériences dans le travail de classement et valorisation des biens culturels dans le même endroit, la Romagne, où je faisais mes premiers pas d’urbaniste « de l’autre côté de la table » c’est-à-dire du côté des avis et des directives bureaucratiques plutôt que de celui du « vrai » aménagement du territoire.

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Giovanni Merloni – Femme affligée assise, gouache 1970

Le 14 avril j’avais effectué ma première exposition à Forlì, dans la galerie Il Muretto (sur la rue principale de cette ville-village à deux pas de Cesena que dès lors j’aime profondément) et, ce jour de vernissage, presque tous les amis fraternels de la Section de l’Urbanisme Régional s’étaient déplacés dans la campagne que Marina nous offrait pour un pique-nique mémorable. Je ne peux rappeler ici que quelques détails essentiels : le rôle de Giancarlo Ferniani, mon collègue et ami partageant toute l’initiative d’une nouvelle planification dans la province de Forlì, Rimini et Cesena (ce fut Giancarlo qui plaida ma cause artistique et organisa tout, jusqu’à l’accord avec l’encadreur et les articles qu’on publia sur deux journaux) ; Sandra Botti, une autre collègue et amie de Bologne (qui photographia les tableaux et m’aida à écrire ma première auto-présentation) et Marina, qui dès le premier coup d’œil avait voulu croire en moi.

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Émilie-Romagne – système idrographyque et provinces aux années 70

Le premier mai d’il y a quarante ans, l’Italie essayait de surmonter un de ses problèmes structurels le plus épineux et profond peut-être, celui de la conjugaison équilibrée du pouvoir central de l’État et du pouvoir local. On sait bien que l’Histoire de l’Italie, après la chute définitive de l’Empire romain, a été marquée par la coexistence de plusieurs états, plus ou moins grands et importants que la langue commune italienne et peut-être la religion catholique unissaient. Mais, pendant les siècles, chacun d’eux a eu son évolution et son histoire à soi, donc assez rarement, dans une même époque, les états italiens ont pu atteindre les mêmes niveaux culturels et de richesse. En plus, chacun d’eux a développé une particulière et spécifique forme d’autonomie vis-à-vis des grands royaumes ou empires d’Europe.
Dans la région où je m’étais installé depuis 1972 avec ce vague espoir d’y pouvoir retrouver le soleil de l’avenir, l’Histoire antérieure à l’unité de 1861 nous montre une nette division en deux sous-régions aux expériences tout à fait différentes. Les provinces à l’ouest et au nord de Bologne (Parme et Plaisance, Modène et Reggio Émilia, Ferrare), grâce à leurs anciennes histoires de seigneuries ou duchés autonomes, formaient une espèce de zone-tampon, comme d’ailleurs la Toscane, au-delà des Apennins. Bologne et la Romagne avec des spécificités et des niveaux de civilisation aussi profonds et élevés, ont ressenti depuis les temps de Charlemagne les effets de leur appartenance aux États Pontificaux. D’ailleurs le Tevere naît en Romagne près du Mont Fumaiolo et les passages entre le nord- est de la Toscane et la Romagne sont les plus confortables voies d’accès à la vallée du Pô.

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L’Italie au temps de Charlemagne

Je me suis laissé prendre par mon amour invétéré de la digression, abordant de plus un thème très vaste et compliqué sur lequel je ne suis pas autorisé à trancher. Mais, c’était nécessaire pour approcher un peu plus une question essentielle pour le futur de l’Europe ainsi que pour le dénouement de l’échec du  « pari régional » en Italie. La question des « confins » ou alors des « diversités », des « racines » et cætera.

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Giovanni Merloni – Affiche sur la décentralisation administrative, 1973

En 1973 la Région où je travaillais était au centre et parfois à la tête d’une compétition qui s’était déclenchée trois ans avant. Les Régions étaient prévues par la Constitution républicaine de 1948 mais le parti au pouvoir, la Démocratie Chrétienne ne les avait jamais voulues. Pas vraiment pour des considérations d’administration et d’économie mais tout simplement parce que le pouvoir centralisé lui convenait.
En 1970, sous la poussée des mouvements de 1968 et l’«automne chaud» des luttes sociales de 1969, vu aussi une perte sensible de consensus parmi les classes moyennes la DC accepta les Régions et, avec elles, la mise en place d’un procès important de réforme institutionnelle. Mais tout de suite après on se rendit compte que cet hommage  à la Constitution n’était pas du tout convaincu et le travail à faire serait gigantesque pour tous ceux qui croyaient dans les vertus de la dialectique et de l’administration partagée.
Le niveau très élevé de civilisation de cette Région, où les luttes politiques et syndicales à partir de la Résistance avaient créé un ciment formidable entre les différentes provinces se fondait aussi sur la richesse distribuée de façon assez équilibrée et sur la forte tradition municipale.
En 1970 les « régions rouges » n’étaient que trois, les plus motivées à créer un contrepoids à cet État central qui agissait de façon non homogène et décevante : l’Ombrie, la Toscane et l’Émilie-Romagne.
En 1975, le travail intense de la première législation régionale fut primé par un succès du parti communiste qui incarnait alors les espoirs de progrès économique et culturel d’une large partie des Italiens. En ce temps-là les régions de gauche devinrent beaucoup plus nombreuses. En même temps, une série de communes importantes eurent un maire communiste ou élu par les communistes…
Mais… On voit bien que le discours est long et redoutable. On le voit bien sûr à l’instar de ce qui se passe aujourd’hui en Italie. On le voit bien, je crois, pour ceux qui ont vécu comme moi cette période décisive et doivent assister non seulement à la grave incapacité de s’en sortir mais aussi à la course au jugement grossier. Tout le monde tranche, désormais, sur la politique, le sport et le sexe des anges. Et malheureusement on ne fait pas attention à ce grave détournement de la vérité historique qui peut se résumer en une phrase répétée à plusieurs reprises, selon laquelle les « communistes » ont toujours gouverné en Italie. Avec cette phrase, offensante pour tous ceux qui ont payé chèr leur appartenance idéale, on liquide les trente premières années d’unité républicaine et on colle aux « communistes italiens » un portrait qui ne leur correspond pas.

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Réunion de l’Administration régionale. Au centre sur la droite le Président Guido_Fanti

Mais, je ne veux pas trop m’attarder sur cela. Je reviens à mon premier mai d’il y a quarante ans avec Marina Foschi.
Avant de me réjouir de cette première sortie en qualité de peintre, au mois de mars 1973 j’avais eu la chance unique, à mon âge encore pas mûr, de participer activement (avec Marina Foschi, Franco Cazzola et Franca Cantelli) au premier acte de la « programmation » et de la « planification territoriale » de l’Émilie-Romagne. On avait travaillé à côté de ces hommes politiques estimés et aimés aussi, guidés par le Président Guido Fanti, un Salvador Allende italien, unissant le courage et le sentiment de responsabilité toujours en alerte à une intelligence administrative et politique incontournable.
J’ai déjà parlé du « miracle communiste » de la ville de Bologne, d’une série ininterrompue d’administrations de gauche avec un maire communiste. Des communistes modérés, bien sûr, très ouverts sur l’économie capitaliste et le monde catholique et évidemment très critiqués par les gauchistes extrêmes.
Cependant, je ne pourrai jamais oublier l’émotion et la stupeur même que j’éprouvais, en ce mois de mars 1973, en voyant sortir depuis les rouleaux des premières machines à écrire électriques (douées d’une mémoire de cinq pages) les pages finales de ce programme. En voyant taper sous mes yeux des considérations tout à fait courageuses analysant les contradictions de notre système « capitaliste », qu’une bonne administration éclairée pouvait essayer de soumettre aux nécessités d’une collectivité dont les nécessités et les aspirations étaient toujours placées à la première place.

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Voilà. Notre engagement ne fut pas primé par un congé payé au Grand Hôtel des Bains de Venise mais avec la chance de publier un petit essai dans le « Calendrier du peuple » avec des personnages renommés. Marina Foschi et moi, étions rentrés comme deux « jaunes » dans le palais aux lumières éteintes pour nous retirer, chacun dans son bureau, à travailler à l’article : « Ville et campagne en Émilie-Romagne… »

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Affiche de la Résistance au Chili, 1974

C’était évidemment un moment tout à fait particulier celui que nous vivions ce premier mai 1973, même si rien n’était acquis ni escompté, comme nous disaient ceux que j’appelle maintenant les pères de la patrie, qui n’était pas que des communistes « de droite », raisonnables et donc redoutables.
Quatre mois après, le 11 septembre 1973 le coup d’État au Chili, avec la mort de Salvador Allende et la déportation de milliers de démocrates ne fut pas seulement un choc pour des gens habitués à considérer les événements internationaux comme les leurs. Enrico_Berlinguer, chef charismatique du parti communiste et donc le point de repère politique naturel de l’administration conduite par Guido Fanti, commença à redouter sérieusement une possible « répétition » en Italie de la tragédie du Chili. Comme j’ai dit plus avant, en 1975 le parti communiste obtint la majorité des votes. Cela ne pouvait pas aller sans que coule du sang et que la démocratie risque de s’effondrer. Berlinguer pensa probablement cela quand il se hâta de proposer le « Compromis historique » avec les catholiques et quand, en 1976, en appelant Fanti sur le front d’un gouvernement « absolument nécessaire » il décida, plus ou moins consciemment, d’abandonner les régions à leur destin, Bologne et l’Émilie-Romagne en tête.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1  mai 2013

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Le progrès ou le soleil de l’avenir III (Portrait d’une table n. 18)

27 mercredi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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portrait d'une table

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Chère Catherine,
J’espère que tu me pardonneras. Car, en fait, le parcours de ce « portrait inconscient d’une table » risque de devenir de plus en plus tortueux. Cependant, je t’assure que ce n’est qu’une impression, possible, mais fausse.
Parce qu’il y a des coïncidences écrasantes qui m’obligent à corriger la route.
Voilà celle d’aujourd’hui. Hier, je parlais de la destruction du quartier de Cesena et de la naissance, en même temps, d’un nouveau Paris autour des deux gares et de place de la République.
J’avais noté qu’après la destruction il y a la disparition et que ces mots redoutables sont en corrélation évidente avec des mots apparemment plus positifs, comme transformation ou train…
Ce matin, au réveil (car la nuit porte conseil) je me suis souvenu de la raison, disons du moteur principal de mon livre primordial, Il quarto Lato.
Ce fut, je l’avoue, l’idée d’une femme aux cheveux roux qui s’appelait Solidea (seule idée), un des prénoms héroïques et anticonformistes qu’en Romagne on avait l’habitude de donner aux enfants pour leur faire plaisir…
Solidea dans mes premières ébauches s’appelait Garance. Elle aimait Baptiste, qui devint après Libero.
Baptiste, dans mon imaginaire à la Fellini, était aussi un équilibriste incontournable, mais ça ne change pas grand-chose.
Les lecteurs français ont déjà dénoué le drame de la coïncidence. En hommage aux Enfants du paradis, ce film incontournable que j’avais vu une seule fois au cinéma Rialto, Il quarto Lato commence de façon très similaire au film de Carné. Une foule aveugle entraîne Garance-Solidea devant les tréteaux où Baptiste-Libero va jouer son spectacle de mime.
Mais, où est-elle cette coïncidence que je ne découvre qu’aujourd’hui ?
Dans le mot disparition. En 1995, lorsque j’entamais mon histoire, je transférais le boulevard du Crime dans un lieu semblable sans le savoir. En déplaçant moi-même à Paris, pas loin du boulevard du Temple et de l’Hôtel Nord, je n’ai pas fait seulement un hommage à Arletty, inoubliable interprète de Garance et « gueule d’atmosphère ».
Le fait extraordinaire est que la démolition-disparition du borgo de Cesena est contemporaine à celle du théâtre des Funambules et du boulevard du Crime.
Donc tous les artistes et saltimbanques qui, à Cesena, se battent pour la reconstruction d’un quarto Lato, même provisoire, ils pourraient bien être les Funambules ressuscités..

(Giovanni Merloni Le quatrième côté, chapitre I, « La promenade »)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26  mars 2013

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Le progrès ou le soleil de l’avenir II (Portrait d’une table n. 17)

26 mardi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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portrait d'une table

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Quatre amis — qui sont aussi rivaux entre eux — sont accoudés au parapet en ciment en haut de la Rocca Malatestiana, à Cesena. Ils discutent passionnément, en se laissant distraire de temps en temps par la douce beauté d’un grand pré qui baigne dans le soleil. Libero, le premier qui prend la parole, est un étrange personnage, vivant de mille métiers dont celui d’huissier auprès de la Mairie et d’acrobate. Otello, le deuxième, est un peintre qui s’engage volontiers dans les batailles politiques et culturelles. Pio, le troisième, est un ingénieur-poète. A cela correspondent des contradictions et des pulsions formidables et redoutables, peut-être excessives pour une seule personne. Stelio, le quatrième, est l’unique véritable architecte dans un groupe qui ne s’occupe que de cela : l’architecture moderne avec pour défi l’ancienne place Renaissance du Popolo, enlaidie par la destruction du quartier entier qui bouclait son quatrième côté.) 

La bibliothécaire du Corso Ubaldo Comandini (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, pages 71 et suivantes)

— Mais, où se trouve le sens d’évoquer, aujourd’hui, encore ces mêmes choses ? demanda Libero. Désormais, toutes les villes sont comme ça. Et les morts sont morts, peut-être contents des défigurations commises ou subies. La mort est comme l’obscurité. La nuit, en vélo, j’aime poursuivre les poteaux et les enseignes lumineuses. Me perdre. Et ne pas voir les maisons, belles ou laides. Ainsi les émotions se raréfient, et les obligations aussi. Au cours de la nuit, la vue se rétrécit, en se concentrant sur les petites lueurs ondoyantes sur ces petits carrés en plastique rouge collés sur les bornes au long des routes de campagne, près des digues, qui resurgissent au fur et à mesure que nos coups de pédale leur renvoient une lumière éphémère. Et alors, cet essoufflement mental, ça sert à quoi ?
— Certes, on se console en voyant que quelque chose tient encore debout, hurla Otello. Notre conscience est sauve lorsqu’un tableau nous arrive entier, et qu’on voit qu’une tour ne s’écroule pas tandis que les rues sont les mêmes qu’il y a cent ans.
— Nous ne pouvons pas faire de progrès si nous n’apprenons pas à dialoguer avec nos morts, essaya de dire Pio. Avec son stylo sans encre, il sculptait des sillons dans son cahier, jusqu’à y faire des trous.
— De quels morts parles-tu ? demanda Stelio. Ce Mengoni qui a dessiné la Galerie de Milan ? Ici à Cesena son projet n’était qu’un miroir aux alouettes, il avait pour  vocation de démontrer que la démolition était une bonne chose.
— À présent, il ne nous reste plus qu’à prendre acte des dégâts qui sont intervenus suite à ces défigurations, répondit Pio.
— D’ailleurs, que pouvons-nous faire ? rétorqua Stelio. Nos grands-pères ont tout démoli sous l’impulsion insensée d’ouvrir les villes au progrès. Nos pères ont construit sans façon ni respect, avec pour seul souci d’ériger des immeubles moches et d’informes banlieues. Notre génération est condamnée à l’impuissance, et s’en réjouit un peu.
— Il est difficile d’aller à contre–courant, dit Otello, s’accoudant au parapet.
— Pourtant, l’on pourrait suivre  les courants, les rafales favorables, ajouta Stelio, en s’allongeant sur le dos, comme si le parapet était un dossier confortable.
— Mais, on n’a fait que ça ! dit Libero. Nous nous sommes tout de suite rendus compte des difficultés, quitte à essayer de rester en équilibre parmi les vents propices ou contraires.
— Ce n’est pas toujours comme ça, dit Pio, se réveillant d’un long sommeil. La fortune arrive toujours, tôt ou tard. Mais, que faisons-nous pour profiter des occasions qu’on nous offre ? Voilà, par exemple : nous nous intéressons à une belle dame, et l’entourons de courtoisies avec un petit manque d’intention, de véritable conviction. Elle résiste, nous pose un lapin, fuit le rendez-vous parce qu’elle est touchée elle-même, mais perçoit quelque chose qui ne va pas. Nous insistons par parti pris, par habitude, d’ailleurs il nous arrive de la rencontrer souvent sous les arcades du Corso ou devant la Bibliothèque Malatestienne.
(Pio avait donc trouvé la façon de parler d’Elvira, de dire carrément sa confession hardie, en vitesse et souplesse, sur un parapet de ciment donnant sur un pré aux couleurs changeantes.)
003_bibliotecaria trattata_740— Imaginez-vous qu’on ait juste affaire à la bibliothécaire, une femme assez mignonne, svelte, toujours bien mise. Elle habite toute seule dans un appartement restauré Corso Ubaldo Comandini, près des remparts. Elle a les yeux gris, les cheveux noirs un peu crépus qu’elle coiffe sur la nuque avec un chignon. Un de nous, toujours dans les nuages, égoïstement dans les nuages, s’en va tous les jours à la bibliothèque. Il a entamé une recherche sur le quatrième côté de la place du Popolo. Il a déjà trouvé des documents, les plans des immeubles démolis. Il y avait aussi une église. Ce pourrait être moi, ce chercheur distrait et opiniâtre. Tous les jours un mot. On commence par demander où il est le catalogue des textes, on se laisse aider, on plaisante, on parle un peu de ce qui arrive dehors, de la pluie et du soleil. Quelques jours après, on commence à avancer des compliments assez civils, adaptés au silence bibliothécaire. Ensuite, le travail devient plus intense, les journées s’allongent. On se passionne pour de bon, sans arrière-pensées, aux tomes sur la vieille Cesena, sur ces années cruciales entre le XIXe et le XXe. La bibliothécaire a désormais un nom, elle vient d’avouer à l’un de nous tous ses problèmes. Elle a un jeune enfant qu’elle doit toujours confier à sa mère, heureusement sa mère est encore jeune et se déplace sans problèmes en vélo ! Pourtant, il ne lui reste que peu de temps pour elle, la bibliothécaire pour se balader dans Cesena et s’arrêter devant les vitrines. D’autres jours s’écoulent. Pio, ou Stelio, ou Otello revient : le premier avec ses propres poésies ; le deuxième avec les poésies de Pio ; le troisième avec un magnétophone à cassettes et des écouteurs pour lui faire entendre, sans déranger la paix bibliothécaire, la capitulation de Dorabella et de Fiordiligi dans Così fan tutte. La jeune femme est désormais prise dans le filet. Elle ne réussit plus à concevoir un matin où ce dernier ne soit pas là. S’il est absent une première fois, elle peut même dire « Tant mieux », n’y accordant pas d’importance. Mais, après une nouvelle vague d’attentions et d’aveux réciproques, s’il part à nouveau pour disparaître, qui sait où… et qu’il pleut, la journée est plus longue, le silence plus lourd, les questions de l’omniprésent étudiant sont de plus en plus insupportables, alors la mignonne commence à ressentir ce manque comme vif et douloureux.
Pio prononça cette dernière phrase avec une intention spéciale. Il rougit. Puis, il reprit : — à chacun de nous, juste pour combattre l’ennui, il peut arriver d’investir du temps, des énergies et des parties essentielles de nous mêmes pour attirer dans notre cercle vital une jeune bibliothécaire originaire de Bagnacavallo, séparée avec un enfant de sept ans. Mais, tôt ou tard, quelque chose se passe. Qu’est-ce qu’il faut pour sortir de la bibliothèque, traverser la place, atteindre le café en face du Dôme et, installés dans un recoin discret, consommer, avec une émotion insolite, un chocolat chaud ? Qu’est-ce qu’il faut pour se trouver ensemble, bras dessus, bras dessous, dans les rues de Rimini ou de Ravenne, pour ne pas attirer les regards ? Qu’est-ce qu’il faut pour entrer un jour en cachette dans l’hôtel Plaza à Cesenatico, pour monter, la gorge serrée, cet escalier où même en hiver et au printemps où sont restées , ineffaçables, les traces de sables laissées par les sabots des vacanciers ? Il peut arriver à quelqu’un d’entre nous d’arriver à faire tomber amoureuse une belle bibliothécaire distinguée. Mais, après, il faudra en assumer la responsabilité, se charger de sa vie, non seulement de sa taille.
— C’est là l’enjeu, nous savons très bien critiquer, en faisant une liste pointilleuse des abus et des retards provoquant les désagréments et les méfaits connus dans notre ville. Pour exploiter ce rôle de bourdon ou de tique, on nous a laissé un espace privilégié, une niche tout à fait confortable d’où nous ne voudrions jamais sortir. Gare à qui voudrait nous l’enlever ! Par charité ! Le monde extérieur est méchant, corrompu, pollué à tous les niveaux. Pourtant, la bibliothécaire du Corso  Ubaldo Comandini n’est pas du tout polluée, elle, est pure comme le lys.
Pio rougit encore. Stelio imagina qu’il pensait à Solidea. Otello de son côté songea à l’amour de Stelio pour une femme mariée de Bagnacavallo. Libero, au contraire…
— Notre ville, conclut Pio, est elle aussi pure, belle, avec le même besoin de soins. Nonostant cela, comme autant de Célestins V, arrivés au seuil de l’autel où l’on va nous couronner, en nous submergeant d’or, de bijoux et de sceptres décisionnels, nous agissons ni plus ni moins comme si nous étions au bord d’un gouffre. Par lâcheté nous pratiquons le grand refus. Nous n’assumons pas nos responsabilités.

001_bibliotecaria_definitivo_740

Chère Catherine, tu vois que juste avant-hier, en revenant sur l’Émilie-Romagne, je t’avais parlé de la « responsabilité » comme du problème central de l’Italie aujourd’hui. Et j’avais mentionné cet immeuble haussmannien que j’habite, bâti en 1866, presque à la même date que celle de l’assassinat du père de Pascoli. Sans approfondir, évidemment, j’avais rappelé la naissance, autour de place de la République et des deux gares, du nouveau Paris des grands boulevards, des trottoirs, des trains et du métro.
En même temps, partout en Europe, et notamment en Italie, on profitait de ce modèle « éventreur » pour changer le visage des villes grandes et petites. Pas toujours avec de bons résultats. Comme c’est le cas de Cesena, selon ce que nos quatre personnages viennent de se dire.
Chose étrange, ma chère amie, je me suis habitué à considérer comme décrépits ces temps de la démolition du Borgochiesanuova à Cesena, tandis que cette destruction a eu lieu entre 1861 et 1895. Il y a quand même un parallélisme entre cette transformation de la ville-bombonnière de Romagne et la naissance du nouveau quartier parisien. Lorsque les premières habitation « malsaines » tombaient par d’inexorables coups de pioche mon immeuble, déjà debout, assistait à une transformation pareille, même si à différente échelle. Peut-être, faudrait-il examiner la redoutable corrélation entre le mot « transformation » et le mot « disparition » et ajourner les paramètres de notre regard sur le passé…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26  mars 2013

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