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Le progrès ou le soleil de l’avenir I (Portrait d’une table n. 16)

24 dimanche Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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portrait d'une table

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Le progrès ou le soleil de l’avenir

Chère Catherine,
Tu as tout à fait raison : on ne doit jamais revenir sur le lieu du délit. D’ailleurs, la « Nature ne fait pas de saut » et même les pires cataclysmes se déclenchent selon une logique de fer, aussi redoutable qu’obscure, apparemment.
Donc, pour le moment, je n’abandonne pas le chemin tracé. Je reprends mon voyage à rebours dans ma région d’élection et de passion (l’Emilie-Romagne, entre Parme-Bologne et Rimini) sans m’adresser de façon privilégiée aux anciens partenaires, camarades ou personnes à divers titres concernés par mon passage en ce monde.
Combien de fois, ma douce amie, ai-je entendu cette phrase : « Est-ce qu’il (ou elle) est encore de ce monde ? » Donc, si cela vaut pour les autres, cela vaut aussi pour moi. Mon passage a été bien sûr noté, pas seulement par les gendarmes de Bologne, qui s’amusaient à me placer l’amende sur le pare-brise de la voiture que j’oubliais de déplacer lors du « nettoyage » nocturne de la rue en bas de chez moi. J’ai laissé d’innombrables traces, volontaires ou involontaires, conscientes ou inconscientes, dans les cœurs et sur les murs.
Donc je n’ai pas besoin d’en appeler au témoignage de gens réels, qui ont survécu jusqu’ici, comme moi, aux changements énormes, visibles et invisibles, qui n’ont pas épargné ce monde-là. Mais j’avoue que j’avais sérieusement envisagé de le faire, en contactant trois personnes auxquelles je suis resté fort lié et qui me correspondent dans un sentiment de nostalgie mêlée de scepticisme. D’abord Marina, qui représente dans mon cœur la Romagne. Ensuite, Patrizia qui « est » Bologne. Enfin Franco, habitant Ferrare auquel sans hésitation j’assigne le rôle idéal de guide dans la descente dans l’Enfer de cette région (et aussi Région) que je dois encore redécouvrir et surtout faire connaître à tous les Français qui ont eu jusqu’ici la bienveillance de suivre mon « portrait inconscient ».
Je ne peux pas entraîner mes anciens amis « à plein temps » dans cette aventure. D’abord  à cause de l’éloignement physique objectif entre France et Italie, ensuite en raison de l’éloignement temporel.
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Il suffit de considérer que 40 ans déjà se sont écoulés depuis mars 1973 — date fatidique de mon déplacement, avec Marina F., au bureau de la Programmation et Planification régionale auprès du Président Guido Fanti, où nous connûmes Franco C. et Patrizia M. —, tandis qu’à ce moment notre République, née du referendum du 2 juin 1946, n’avait pas encore accompli ses 27 ans.
Il est vrai que l’unité du pays, remontant à 1861, s’était pleinement achevée en 1870 par l’annexion de Rome et des territoires des anciens Etats Pontificaux.
Mais, quel poids peuvent-ils avoir ces 100 ans à peu près en 1973 et 150 pas encore aujourd’hui ? Je pense de plus en plus souvent à mon immeuble haussmannien, bâti en 1866 lors des grands travaux des deux gares de l’Est et du Nord dans ce « nouveaux quartier » relié à la nouvelle place de la République
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Mon immeuble, que d’ailleurs je trouve très moderne et juvénile, a donc à peu près le même âge que cette Italie réunie qui — au-delà d’une attention méritoire (récente) pour les centres historiques représentant une part consistante de notre trésor artistique et culturel — a complètement changé de visage. Tandis que les habitants de cet immeuble montaient et redescendaient ces six étages du rez-de-chaussée aux chambres de bonne, en Italie une spéculation immobilière sans précédents a progressivement détruit des portions considérables de nos richesses naturelles (nonobstant la pleine conscience du problème, une loi sur l’urbanisme assez valide et applicable, et aussi la lutte active de personnages comme Italo Insolera, Antonio Cederna et, en Emilie-Romagne, Andrea Emiliani, Pierluigi Cervellati, Giuseppe Campos Venuti et Osvaldo Piacentini).
Je reprendrai dans une des prochaines lettres cette inexorable thématique du temps à plusieurs vitesses qui heureusement n’avance pas seulement pour tout brûler, y compris les vies humaines, mais aussi pour construire et améliorer. Voilà par exemple que déjà au printemps 2013 la place de la République affichera un nouveau « look », donnant une empreinte différente aux quartiers qui l’entourent. Voilà les expositions, les spectacles, les initiatives culturelles qui ne cessent pas de se faire concurrence en fonction d’une idée partagée de progrès…
Nous parlons souvent de progrès. Un mot qui n’a aucun sens, en fait, en dehors d’un contexte précis. Pour nous, qui appartenons à cette infime minorité de visionnaires frustrés ou d’indomptables fidèles du « soleil de l’avenir » — et aussi défenseurs obstinés de la libre pensée tous azimuts — le mot « progrès » se lie immédiatement au travail acharné de gens qui ne connaissent d’autres paramètres que le don de soi, l’ouverture, l’échange.
Je crois, Catherine, qu’une bonne moitié de l’humanité, ou même plus, ne ferait pas de mal à une mouche et, si se retrouvant coincée dans une mentalité régressive, serait bien contente d’en sortir. Malheureusement, il y a toujours quelqu’un qui profite des bonnes idées pour les gâcher, des trésors créés par des siècles de travail pour les gaspiller, de l’ingénuité ou aussi de la paresse des gens humbles et travailleurs pour entraîner des nations entières vers l’abîme.
Donc le progrès peut régresser, ce qu’on a conquis peut être annulé sans qu’il n’y ait rien d’alternatif en échange. En Italie, à Bologne par exemple, la conscience démocratique et le niveau de la solidarité entre les gens en 1973 étaient beaucoup plus avancés et solides qu’aujourd’hui. On vivait alors dans un système économique et social basé sur le capital et l’exploitation du travail humain que les luttes politiques et syndicales « corrigeaient » par une redistribution vertueuse de l’argent. C’était un système imparfait, bien sûr, une sociale-démocratie qui devait se battre pour survivre. L’unique réponse, je crois, à l’agressivité croissante des marchés, des banques et de ceux qui en profitent.
La démocratie italienne est jeune. Bien sûr, elle a eu une histoire récente assez intense par rapport à celle d’une nation plus solide, aux valeurs consolidées, en accord avec elle-même, comme la France par exemple. Donc ces 143 ans de pleine unité et surtout ces 67 ans de vie républicaine devraient être regardés avec quelques formes de respect. Car si aujourd’hui on est dans une étrange Babel politique et qu’on pourrait dire que ce pays « dérangé » vit une difficulté extraordinaire à se sortir de plusieurs fautes accumulées, il est pourtant indéniable qu’il possède en lui toutes les richesses nécessaires pour surmonter l’impasse, quoiqu’effectivement assez redoutable.
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J’ai abordé ces arguments, chère Catherine, sans aucune prétention. En fait, je me méfie de tout jugement tranchant, surtout dans les moments de confusion et d’incertitude comme ceux qui nous arrivent aujourd’hui. Il faudrait surtout baisser le ton, réapprendre à respecter l’ordre des interventions, récupérer la disponibilité à la discussion, à la concession de son temps. Et moi, ici en France — ne sachant  si je suis naufragé ou réfugié, exilé ou simplement déplacé à l’intérieur de la patrie commune européenne —, je ne peux pas intervenir comme ça, de façon abrupte ou inopportune, en dehors de procédures précises. J’assiste au changement dans l’étrange état d’impuissance de quelqu’un qui a travaillé toute sa vie en Italie, dépend économiquement et psychologiquement d’elle, mais vit dans un autre pays, selon des règles et habitudes nouvelles.
Donc, je me tiens au respect d’une règle de discrétion de ma part, qui ne m’autorise évidemment aucune dérive vers le manque d’intérêt pour ce qui se passe en Italie. Au contraire.
« Dans mon petit », comme on dit chez nous (« nel mio piccolo »), avec ce « portrait d’une table » j’ai entamé une petite « recherche » qui ne pourra être facilement comprise qu’à son achèvement. Surtout pour les Italiens, et ceux qui ont partagé mes expériences identiques, qui ne pourront facilement accepter une lecture morcelée de leur vie même. J’imagine leur perplexité. Bien d’autres compatriotes peuvent faire la même chose mieux que moi.
Cependant, je crois que mon point de vue vaut la peine d’être exploité. Il rentre d’ailleurs parfaitement dans l’esprit de ce blog qui s’appelle « le portrait inconscient ».
Je crois surtout qu’un pays est caractérisé par l’humanité qui l’habite, par ses villes, ses mondes multiples, ses hommes, ses femmes, ses vieux et ses enfants. Or, l’Italie ne se connaît pas, ou bien s’oublie facilement d’elle-même. On y sait très bien se déguiser, mais, en même temps, on n’a jamais le courage d’enlever le masque qui est collé à la peau. Peut-être, moi aussi je ne me connais pas et ne connais pas à fond mon pays.
Mais je trouve utile et absolument nécessaire pour l’Italie cet exercice de confrontation avec ce qui se passe ailleurs, surtout dans les mondes plus proches. Je vois des multitudes d’hommes de science et de philosophie s’aventurer dans des domaines bien sûr fascinants et qui leur demandent abnégation et intelligence. Mais combien d’anthropologues s’intéressent aux petites ou immenses différences entre les nations d’une même communauté ? Je reste toujours étonné à l’idée des multitudes des gens qui voyagent d’un pays à l’autre, en échangeant expériences et informations. Mais pourquoi les Italiens sont-ils aussi indifférents, pourquoi ne s’efforcent-ils pas à apprendre les bonnes choses que les autres ont appris à faire après une longue et dure expérience ?

Je ne peux pas me débarrasser de l’obligation d’une confrontation au jour le jour avec mes amis et compatriotes, mais je crois qu’il est de mon droit d’avancer selon mon inspiration personnelle.

Voilà alors la raison primordiale de la publication, ici, de mes poésies, même les plus lyriques ou intimes. À travers les poésies, que j’ai rangées selon des périodes de ma vie et qu’on peut voir groupées en fonction des « tags » que j’essaie de choisir de façon efficace, le lecteur intègre naturellement le « portrait inconscient » ressortant de la prose parfois labyrinthique et réticente de nos lettres.
Surtout les poésies des années de Bologne.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24  mars 2013

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Entr’acte III/III

14 jeudi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Entr’acte III/III

Chère Élisabeth Ch.,
Bientôt je fêterai les soixante ans de ce triste après midi de l’Épiphanie, où j’eus en cadeau mon premier vélo. Il était rouge et s’appelait Quadriga, comme les anciens chars des Romains. À cet âge là, même si j’étais un enfant plutôt précoce, je ne regardais pas encore de façon malicieuse les femmes en vélo. Ou bien je n’en rencontrais presque pas. Mais j’entendais à la radio, qui trônait dans le salon, cette célèbre chanson de l’époque : Ma_dove_vai_bellezza_in_bicicletta

Mais où vas-tu, mignonne en bicyclette
Toujours en hâte pédalant avec ardeur ?
Les jambes agiles, fuselées et belles
m’ont déjà mis une grande envie dans le cœur !

Dans ce dessin je raconte (un peu synthétiquement) mon état d’âme. On ne peut pas rouler trop facilement, même avec une petite bicyclette, parmi les fauteuils et les abat-jours d’un appartement au deuxième étage. D’ailleurs, à huit ans, on n’a pas la fantaisie de pédaler à vide en songeant  briser le mur d’en face.
Je fus heureux (on le voit à mon timide sourire) lorsqu’on m’amena « apprendre à aller en vélo » à la Villa Borghèse. Cependant, mon paletot et mon air incertain le désignent, j’avais sur moi une tache indélébile, un jugement terrible et définitif. J’étais notoirement maladroit, tout me tombait des mains, je passais la plupart de mon temps dans les nuages.
Pourtant, même maladroit, je faisais des inventions ou, si l’on veut, des découvertes. Je passais mes journées dans une grande chambre qu’on avait laissée presque vide de meubles pour les exigences du ménage et aussi pour les jeux des trois enfants bien vivants (tandis que ma mère devait tous les après-midi, donner des leçons privées de latin et d’italien). Je passais des journées à regarder la rue à travers les persiennes et la poussière de la fenêtre. Je comptais les voitures, je suivais le glissement silencieux du bus accroché au fil électrique, je regardais les gens se promener sur le trottoir d’en face… Un jour, c’était au début de l’après-midi, le soleil se faufilait dans notre rue pour la plupart du temps sombre, pour caresser les corniches et les tympans de ces immeubles d’une cinquantaine d’années mais déjà vieux dans l’esprit. La découverte fut, en écartant doucement un battant de ma fenêtre, de voir l’immeuble d’en face projeté tout entier, comme dans un film, sur le mur de ma chambre. Maintenant, en me souvenant de cela, de cette joie incommensurable qui se répétait presque tous les après-midi, je ne me demande pas la raison physique de ce phénomène optique. Je me demande pourquoi personne de ma famille ne partageait ma joie. Est-ce que je gardais le secret pour moi seul ?

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

C’est peut-être à cause de cette provocation de mon père, de ce sobriquet de Monsieur Hulot de la famille, que je suis devenu très adroit ou du moins habile en certaines domaines. Encore petit j’aidais mon père avocat à taper les « comparutions » qu’il devait produire en trois ou quatre copies sur une double feuille protocole. J’ai appris à conduire la voiture « regardant » mon père depuis le siège arrière et j’étais devenu un vertueux du vélo.
Cependant, mes parents étaient très anxieux et depuis l’âge de neuf ans j’habitais dans un quartier en colline, une Belleville de Rome tout à fait inadaptée au vélo.
Ce ne fut qu’en quatre vingt-treize, à l’âge vénérable de 48 ans, que j’ai osé une vraie « traversée » en vélo, songeant à Coppi et Bartali. Plus de cinquante kilomètre de Rome à la mer près d’Anzio, par un parcours que j’imaginais plat mais qui ne l’était pas du tout.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Cette expérience, exagérée dans le souvenir et dans ses peines et difficultés, me donna l’inspiration pour le triste final de mon dernier roman (titré «_La_folla_di_Bordeaux_») publié en Italie il y a exactement dix ans, dont je vous propose un extrait symbolique :

Baptiste avait pris le vélo noir de Théophile, avec l’enthousiasme idiot de quelqu’un qui a perdu, année après année, certaines facultés physiques et motrices. Sa vue s’était amoindrie, ses mains commençaient à trembler. Même si l’on pouvait considérer comme une petite manie son incertitude du trait dans les dessins à main libre, il n’avait plus le physique d’avant. […] Il pédalait dans le vide au risque de tomber. À tout cela, s’ajoutait la vision  de son fils, plus grand que lui, s’accrochant à ses jambes, en lui rendant insupportable chaque coup de pédale.
À la hauteur de S…, il avait dilapidé déjà toutes ses énergies. Il se sentait las, affaibli, tandis que la bicyclette grinçait, comme si elle avait les freins bloqués.
La piste était asphaltée et lisse. Il effleura de sa main les bornes blanches avant de caresser le rétroviseur. Dans un virage en descente, très serré, la bicyclette traversa un groupe de maisons blanches en bois peint. Ne faisant qu’un avec son léger véhicule, en équilibre précaire, tout à coup il se sentit glisser vers l’inconnu. Il n’était pas en mesure de gouverner les trajectoires tordues de son véhicule-boule de feu. Il s’arrêta, mit pied à terre, au risque d’être renversé par les voitures qui fonçaient à ses côtés. Il se souvint d’avoir dans son sac à dos des abricots achetés au marché, il en avala trois en jetant les noyaux dans le ruisseau et il remonta en selle. « J’y arriverai ! »
Maintenant, sur la route d’A…, il touchait à peine le guidon de sa bicyclette. Au sommet d’un dos sans arbre, la mer apparut au-delà de la dune grossie et grise. Les vagues poussaient les barques en arrière avec une force retenue. Un bonheur tout simple était là, à portée de main.
Le vélo déboucha sur l’étang du T…, là où Théophile avait risqué la mort. Des millions d’étourneaux virevoltaient dans le ciel éblouissant. En regardant dans l’eau violette, Baptiste pouvait suivre les évolutions de tous ces petits points noirs qui s’enroulaient et se déroulaient comme des grumeaux de terre, ou encore qui s’affrontaient librement dans l’air, comme autant de gants de boxe.
« Est-ce un suicide ? » se demanda Baptiste.
Cette idée lestait sa tête et ses jambes, le vélo même ne pouvait plus bouger, comme si ses roues étaient enfoncées dans le béton. Il se rappela les derniers mots qu’Hélène lui avait adressés : « Avant dimanche on doit tout décider ».
Maintenant, il remontait péniblement une côte. Dans sa tête lourde, le visage de son fils revint : Théo courait d’avant en arrière, en décrivant des ellipses toujours plus larges et détendues. Puis,  sans aucune raison visible, il perdait le fil et s’élançait dans une direction quelconque. « Il rentre toujours à la maison » réfléchissait Baptiste « Mais à quelle heure ? »
Il ne réussit pas à éviter une flaque qui cachait un trou plus profond. Dans cette continuelle alternance physique et mentale, tout changement de paysage, chaque incident de la jambe, du genou ou de la tête pouvait lui placer devant les yeux soit Théophile soit Hélène, sans aucune logique.
D’un coup, il ressentit une inexplicable raideur des jambes, ne faisant plus qu’un avec les pédales et le lourd squelette de son vieux vélo. Il essaya de rassembler toutes ses forces pour y arriver. Le vélo sursautait, penchait dangereusement d’un côté, semblait se casser en deux. Il devait alors mettre un pied par terre en accusant un douloureux contrecoup : « Toujours ce sacré genou ! »
Quand il s’habitua à la douleur, il prit à marcher à tout va. Dans cet état de grâce, il eut la sensation qu’Hélène était là, appuyée sur la barre supérieure de son héroïque vélo. Sa tête blonde s’était logée dans le creux de son épaule. Les rondeurs molles d’Hélène épousaient les siennes. Il pédalait avec circonspection, en dirigeant les petites mains d’Hélène vers son membre dressé qui était devenu plus dur que le cadre de sa guimbarde.
Heureux de cette fantaisie, Baptiste voyageait déporté sur un côté, ne faisant qu’un avec sa bicyclette. Il était aux anges avec cette position tout à fait inconfortable, mais la route commença à monter. Il était sur le point de descendre de son vélo, résigné à continuer à pied, lorsque la roue avant risqua d’écraser un petit rouge-gorge raide mort, avec les deux pattes soulevées vers le ciel. À ce moment-là, des griffes de fer et des ailes noires lui enveloppèrent les épaules. Mais il trouva la force désespérée de repartir.
Maintenant, il courait sur une digue blanche. Il devait rejoindre coûte que coûte Théophile, qui s’était enfui sur la route d’Arcachon. Mais il était convaincu qu’il était en train de rattraper Hélène et avec elle la vérité, le pardon et la paix. Sa bicyclette cahotait. Par-dessus les hautes cimes des pins, le ciel était sombre. Il faisait presque froid, tandis qu’avant il faisait chaud, lorsqu’il était parti comme par défi, sans faire des préparatifs, en proie à une crise de nerfs.
Hélène lui avait téléphoné, espérant qu’il y aurait le temps de l’arrêter.
— Tu vas en voiture ? 
— Non, je vais en vélo, Théophile a pris ma voiture.
— Cette situation m’énerve, avait soufflé Hélène.
— Malheureusement, je ne suis pas riche.
— Mais cela n’a rien à voir avec la richesse…
Le vélo avançait très lentement. Il semblait impossible d’arriver à destination. Cependant, Baptiste n’était pas seul dans son entreprise : une foule de gens tourmentés l’accompagnait, tandis que les événements proches ou lointains se transformaient facilement en d’affrontements de fantômes…

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Voilà, orphelin de cette littérature qui coule autour d’un gouffre sans jamais s’arrêter, je m’accoude à la petite terrasse attachée à la salle à manger de l’appartement de ma tante Augusta, à Rome. Je me plonge dans l’air parfumé de pin et d’asphalte où je retrouve encore une fois Sogliano. Non, la tante Augusta, même si elle a connu et aimé tendrement nos cousines de Romagne, n’est jamais venue à Sogliano, elle ignorait bien sûr la balustrade dominant  le Rubicon et aussi le muret tristounet — d’où se voit San Marino et d’où les gens du pays contemplent les étoiles tombantes du X août — longeant le boulevard périphérique autour du pays, déjà existant au temps de la visite de Pascoli aux deux sœurs (1882). Mais, probablement, je lui en parlais beaucoup, si l’on considère que ce « terrazzino » au rez-de-chaussée (qu’à Paris on appellerait petite terrasse ou grand balcon), imprégné jusqu’à sa moelle de la personnalité unique d’Augusta, à ce pouvoir de me déplacer de but en blanc d’ici à là…

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Ce fut en 2004, il y a presque dix ans. En regardant cette photo jaunie du « terrazzino » d’Augusta, j’eus la pulsion de dessiner une rue montante, une balustrade et une espèce de panorama. Un dessin très succinct… Est-ce que je pouvais prévoir, alors, encore à Rome, plongé comme je l’étais en des problématiques de l’existence et du travail tout à fait différentes, j’aurai « noté », pour les reprendre après, les vicissitudes de Pascoli à Sogliano, la seule histoire un peu structurée qui pouvait donner de la substance réelle à mes rêveries à rebours ? Je crois que non.
Mais, alors, pourquoi cette espèce de pantin ou d’épouvantail mort sur le côté droit de la pente ? Etait-ce moi, le mort foudroyé sur la route de Damas, c’est-à-dire dans le lieu-clé de mon imaginaire familial et patriotique ? Ou alors…
Non, je vous l’avoue Élisabeth, je ne connaissais pas assez bien, à ce temps-là, toute la poésie de Pascoli. J’ignorais complètement ce merveilleux texte de « L’âne » qui, à lui seul, a la possibilité de nous entraîner comme dans un film, dans une voiture traînée par deux chevaux et voir, à travers son regard poétique, le paysage se transformer, prendre de la profondeur, se perdre dans les petites fumées des  chaumes brûlées ou dans le brouillard gris d’un après-midi suffoquant…
Juste ici, à la hauteur de cette balustrade stylisée et anonyme, la voiture publique reliant Savignano à Sogliano, dût s’arrêter. Une charrette empêchait le passage. L’âne, juste un peu interloqué, attendait tranquille. Mais, Pascoli au contraire, s’agitait. Car, sur le siège de la charrette un homme bien connu dormait. Il n’était pas mort, mais dans l’esprit du poème, la brusque interruption d’une longue péripétie pour vendre le poisson tout au long de la route collinaire n’est pas normale. Même si Schiuma (Écume) a trop bu et s’il a aussi profité pendant son vagabondage de la proverbiale hospitalité des gens de Romagne.
Cet homme lourdement endormi, juste en face de la maison de mes parents de Sogliano, rappelle à Pascoli son père Ruggero, plongé brusquement dans la mort indolore sur une charrette tout à fait semblable à celle de Schiuma. Ruggero Pascoli était sur la via Emilia, il se déplaçait de l’ouest vers l’est, ayant le dos au soleil couchant. La charrette de Schiuma, arrêtée sur une des route affluentes de la via Emilia, se trouvait à la même heure sur cette ligne de frontière entre la nuit précoce et cet unique rayon de lumière aveuglante venant du Rubicon…
Voilà, ma chère Élisabeth, les trois jours que les juges suprêmes m’ont accordés sont terminés. Un nouveau pape est monté au seuil de Pierre. Il vient d’Argentine et va assumer le nom gentil et promettant de François… Donc, je vous remercie de m’avoir accueilli dans ces limbes des #vasescommunicants pendant un temps qui est allé bien au-delà d’un seul premier vendredi du mois ! Je reprendrai, bientôt, mes péripéties romanesques autour d’une table que maintenant je vois menacée par une multitude de gens en quête de notoriété. Est-ce qu’ils attendent l’arrivée du cameraman pour une nouvelle photo ? Ou alors se prennent-ils, au contraire, pour des employés en queue dans un libre service ? Je ne sais pas. On verra. D’ailleurs, le mur que nous avons jusqu’ici essayé de contourner ou de briser du regard aux rayons « x » semble de but en blanc disparaître comme celui de Berlin. Je ne sais pas si c’est un miracle, une bonne chose. Mais je ne veux pas m’en inquiéter : « Pour moi, le Mur, il n’y a plus de raison pour rester ici. Donc, ayant terminé ma partie, voilà que le Mur s’en va » (libre traduction du texte de William Shakespeare que vous-même m’avez gentiment rappelé).

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14  mars 2013

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Entr’acte II/III

13 mercredi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Il ciclista (1970)

Entr’acte II/III

Chère Élisabeth Ch.,
Je m’étais pris le temps d’un « entr’acte », d’abord pour faire hommage au vieux film de René_Clair que j’avais vu dans mon adolescence au « Rialto » (cinéma « d’art et essai » à la française portant le nom du célèbre pont de Venise). Mais, j’avais surtout besoin de réfléchir à voix haute sur cette tumultueuse matière des « portraits inconscients » qui a eu la chance de se croiser avec les #vasescommunicants et aussi sur la  confrontation quotidienne avec d’autres blogs et auteurs.
La rencontre avec votre mur et votre cycliste, en particulier. Mais aussi avec d’autres cyclistes et vélos et murs et infinis dont on parle dans le même temps à Paris, en France, dans le monde réel et virtuel. Tandis que la planète subit par ses occupants, les hommes, des attaques de plus en plus redoutables et que les distances virtuelles, de plus en plus courtes ou inexistantes, peuvent donner l’illusion d’une  disparition parallèle des distances réelles, les auteurs se confrontent encore à la problématique de l’infini, du père, de la mère, du voyage et du retour, des murs et des vélos.

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Pour moi aussi le vélo est central, voire primordial dans ma vision des choses, dans ma hiérarchie des valeurs de la vie. Et c’est pour parler du vélo que j’ai demandé au Conclave des cardinaux réunis à la Chapelle Sixtine le « time out », en obtenant, grâce à ma bonté qu’ils ont dû reconnaître, ce petit entr’acte avec vous.
Et j’en appelle à vous parce que, tout en pédalant et assignant au vélo le rôle-clé qu’il mérite, je compte avoir trouvé en vous l’interlocuteur idéal dans mon but de dénouer le sens profond de mon inspiration actuelle.
Indirectement, je n’ai pas honte à l’avouer, je ressens l’utilité, pour les lecteurs du « portrait inconscient » d’en savoir par  avance le fil conducteur et, en définitive, le but final.
Je commence un peu à connaitre votre esprit, qui ne se borne pas seulement à la géométrie et à la finesse, donc à la structure, au sens et aux nuances d’une phrase et d’un propos, mais accorde aussi une importance primordiale à chaque mot.
Donc, si d’un côté je sais en avance que vous appréciez toute « recherche du sens d’un récit à travers le sens des mots qui vont le constituer » (des mots-clés donc), cela sera pour moi un défi et un engagement majeur.
D’ailleurs je n’aurais pas osé vous entraîner dans cette problématique si je n’avais pas ressenti une espèce d’ « urgence de la coïncidence ». Une occasion que je ne pouvais pas rater. Je m’explique.
Depuis des années je tourne autour de certains mots, qui ont assumé la force symbolique qu’aurait une personne aimée, un professeur inoubliable, un oncle merveilleux, et cætera.
Ces mots sont :
(en italien) ringhiera, baratro, valanga, strappo, rottura, cappello, babbo, convento, strada, via, alberi, panorama, paesaggio, treno, bicicletta…
(en français) balustrade, gouffre, avalanche, déchirure, rupture, chapeau, babbo (intraduisible), couvent, route, rue, arbres, panorama, paysage, train, vélo…
Ces mots ont été le prétexte à plusieurs dessins ou tableaux ou poésies ou vaines paroles tout au long de mon existence. Il y a en a d’autres, bien sûr, même plus importants pour moi. Mais peut-être plus spécifiques (comme par exemple les « penne à la carbonara ») ou universels (comme « maman » ou « vie »).
Ces mots ci-dessus, que j’ai fait couler sans un ordre précis ni liens logiques prédéterminés, désignent un univers. Je pourrais dire que cet univers se situe à Sogliano, mais il se situe aussi bien à Paris, à Bologne, à Rome…
Sogliano est symbolique. Pourtant insuffisant. Je devrais ajouter en amont Cortina et en aval Cesena et Bologna. Disons que mon imaginaire (le monde-espace où je fais agir mon imaginaire) voit son épicentre dans ce village ni beau ni laid et que pour la suite de mon récit par moitié réel et par moitié imaginaire j’ai besoin d’une montagne connue et d’une plaine connue.
Tout ce travail (parfois énorme) de reconstruction de la mémoire de certains Italiens et d’une certaine Italie  ne servirait en fin de comptes qu’à offrir aux lecteurs et à moi-même l’épaisseur du contexte. D’abord le contexte pour comprendre mieux les raisons et les racines intimes de ces personnages et de ce peuple (raisons qui se répètent dans une angoissante et souvent décevante alternance d’émotions affreuses ou prometteuses). Ensuite le contexte pour y jouer une comédie ou tragédie ou farce, où l’éventuelle irrévérence envers ces mêmes modèles de vertu et d’exemple pourrait créer un redoutable décalage…
Voilà, ma chère Élisabeth, si vous allez lire la brève nouvelle de L’avalanche, vous aurez un peu la mesure de ce décalage.

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Mais il y a un autre aspect, un autre mot très important, qui dévoilera son rôle dans les prochaines publications de cette petite constellation de portraits : les rues, les grandes directrices autour desquelles se structure la mémoire d’une vie. Dans l’univers que je viens de citer le paysage physique se montre très nettement divisé en trois réalités distinguées entre elles : la colline (une espèce de « cordillère-épine dorsale » divisant en deux versants l’Italie – nord et sud, ouest et est) ; la plaine du Pô ; la mer Adriatique. Dans ce paysage l’axe tout à fait rectiligne de la « via Emilia » reliant Piacenza (ville très proche de la Lombardie et de son esprit « pragmatique ») à Rimini (ville-plage marquée par une évidente personnalité « fellinienne », avec un fort penchant pour la « folie créatrice ») représente en soi un monde unique et merveilleux pour ses innombrables différences et sa surprenante unité. Où que l’on habite dans cette grande, riche et cultivée région, on ne peut se passer de s’y rendre. Toutes proportions gardées, la « via Emilia » est un Paris-linéaire, une ville de la longueur de 272 Km qui représente pour les habitants du centre-nord de l’Italie une attraction constante. Un grand fleuve, parallèle au Pô, et en fin de comptes son héritier quant à l’économie et à l’histoire des lieux pendant les 2000 dernières années. Parce que cet axe rectiligne, autour duquel se structure la plaine agricole plus riche d’Italie, ce sont les Romains qui l’ont bâti.
Les routes qui grimpent sur les collines, autant de dents d’un grand peigne abandonné par une géante avant d’achever sa coiffure, sont en fait les affluents de la « via Emilia », leurs tributaires naturels.

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Voilà, on a bien compris que personne ne peut se sentir égaré dans cette région « desservie » de façon très maternelle par cet axe plein de villes organisées, actives et belles aussi. Quelqu’un qui se trouve à Sogliano, par exemple, ou dans le village le plus reculé de la plaine de Romagne, « sait » que la « ville » est là, qu’il peut aisément la rejoindre sans aucun sentiment de timidité. Le lecteur comprendra, alors, la désinvolture que j’ai attribuée à Zêta, l’inquiétante personnage de L’Avalanche , se deplaçant de Sogliano à une ville qui pourrait bien être Cesena ou Bologne (ou Modène, ou Parme…).
Grâce au train, qui fonctionne comme un métro de Plaisance à Rimini, on peut être partout et nulle part. C’est l’idéal pour quelqu’un, comme Zêta, qui cherche dans la ville l’amour et vice versa…
Donc on peut comprendre son anxiété de s’y rendre tout le temps. Car, en plus, elle fume beaucoup de cigarettes Nazionali sans filtre et s’est aperçue qu’entre Sogliano et la via Emilia la distance est brève, ça dure juste le temps d’une cigarette… Elle le dit toujours à son malheureux mari : « Tu vois, je suis ici, avec toi, je fume une cigarette, je la jette… À chaque fois je pense que j’aurais pu être déjà loin, loin de toi… Et pourtant ! Voilà qu’une seule cigarette fait la différence ! »

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Je me suis un peu étendu, ma chère Élisabeth, pour rendre plus claire, à vous et aux visiteurs possibles de ce blog, la situation, jusqu’ici un peu vague et nuageuse qui est à la base de mon récit et des portraits (inconscients) des personnages concernés. Maintenant, pour avancer, je vous propose de parcourir ensemble un des chemins possibles que quelques-uns des mots cités peuvent suggérer.
Prenons trois mots au hasard : balustrade, babbo et vélo, des mots qui ont tous les trois un dénominateur commun, la région prenant le nom de la « via Emilia » et l’esprit de cette immense ville linéaire aux centre historiques incontournables. Ce « plat pays » aussi sagement qu’intensivement urbanisé, à été la patrie du vélo, moyen de locomotion privilégié par toutes les générations jusqu’aux années 80, caractérisées en Italie comme partout ailleurs par l’utilisation immodérée des biens de consommation et l’illusion d’être tous parvenus sinon à la richesse du moins au bien -être et à la tranquillité générale.
C’est vrai, ma chère Élisabeth, que nous traversons maintenant un moment tout à fait différent et que l’Italie, en particulier, au lieu de réagir à la débauche en se retroussant les manches, semble au contraire encline à se faire embobiner encore plus et encore pire. Mais, moi je veux croire que cette diversité positive de ma région-du-cœur aidera ses habitants à reprendre la route. Cela aiderait, j’en suis sûr, le reste de l’Italie à se réveiller du cauchemar. Quelqu’un disait que c’est en Emilia-Romagna que le cœur de l’Italie bat le plus fort…
Je crois qu’il faut faire comme le cycliste de mon ancien tableau de 1970. D’abord, monter en selle. Ensuite prendre confiance avec ce bizarre descendant du cheval (ou de l’âne), dans le but d’explorer le quartier, la ville, la banlieue pour en découvrir les rythmes, les besoins, les espoirs…
Je ne sais pas si je confonds le vélo avec la jeunesse et l’errance vagabonde avec la recherche d’un nouveau soleil de l’avenir.
Mais c’est certain, ma chère Élisabeth, qu’on a de plus en plus besoin de soleil et d’avenir!
Maintenant, je dois arrêter mon véhicule incertain pour une pause de réflexion. Je dois changer mon programme, voilà tout. Je ne peux pas tout conclure aujourd’hui, j’ai besoin d’un autre volet. Pensez-vous que les papes me l’autoriseront ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13  mars 2013

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Entr’acte I/III

11 lundi Mar 2013

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001_rue de la lune 1 740 Entr’acte I/III

Élisabeth Ch. bonjour, J’espère ne pas vous déranger ni surprendre. D’abord je veux vous rassurer : ce n’est pas pour revenir aux #vasescommunicants du 1er mars que je vous écris. Là, tout c’est bien passé et, pour moi, le fait d’avoir parlé d’un mur faisant une frontière idéale entre Italie et France m’a donné un élan de confiance auquel je ne me serai pas attendu avant. J’ai donc sorti du tiroir mon crypto-scénario théâtral sur « La cloison et l’infini » (achevé et archivé en 2011) et je l’ai publié pendant les derniers quatre jours. Je m’étais autorisé à le faire en considération du thème de l’infini, touché indirectement, et de cette coïncidence du coureur cycliste venant d’Italie qui traverse les Alpes et arrive à Paris… tandis que dans nos deux #vasescommunicants il y avait bien le vélo, au centre. La même idée du voyage qui brise le mur. Maintenant, arrivés au terminus d’une l’histoire douloureuse marquée par deux ruptures et plusieurs déchirures, tout ce que j’ai exploité et réfléchi peut finalement être utilisé. Je peux poursuivre mon voyage à rebours dans l’histoire de mon grand-père, de Pascoli et des autres Italiens qui ont subi eux aussi des destinées assez contradictoires. Mais, puisque je vous ai rencontrée, je veux absolument profiter de votre patience et de votre rigueur pour faire le point. Malheureusement, je ne saurai pas concentrer en quelques quatrains cette matière probablement simple que pourtant je vois toujours assez lourde et compliquée. Je n’ai pas votre maîtrise ni votre élégante clarté. Donc, je m’incline comme ferait D’Artagnan et, m’excusant vivement j’avance dans cet…

ENTR’ACTE

002_briser le mur 740

Je dois forcément abattre ce mur mitoyen qui sépare Trepaoli (le coureur cycliste au bout du rouleau) de Jerôme (le jeune professeur en larmes).

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Tous les deux songent au visage pâle, aux lunettes de soleil et au sac à dos d’Antonia, en train de paniquer devant la sortie déserte de la station du métro Bonne Nouvelle. Est-ce qu’Antonia, contrariée à l’idée du long chemin à pied qui l’attend, reviendra sur ses pas ? Est-il possible qu’en rentrant au deuxième étage de l’immeuble de rue de la Lune, au lieu de frapper à la porte de Jérôme, elle pousse légèrement celle de Trepaoli, que quelqu’un a laissée entrouverte ?

004_couple rue de la lune 740

Pourquoi ne pas imaginer en fait que Jerôme, pour réagir à sa forte émotion, soit allé voir Trepaoli et puis, le voyant gravement souffrant, soit allé chercher de l’aide ? Je ne sais quoi dire, ma chère Élisabeth. Je m’arrête au mystère. Car, en fait, je préfère maintenant fouiller dans d’autres questions. Les voilà : — la possible raison du choix de rue de la Lune comme lieu de résidence de la part de Trepaoli et de Jérôme ; — l’impressionnante ressemblance entre la rue de la Lune et celle de Sogliano ; — la présence d’une balustrade assez banale, en fer forgé, longeant ces deux rues et les deux contextes qu’on ne pourrait imaginer plus différents ;

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— l’affreuse circonstance d’une rencontre auditive de deux italiens originaires des Marches :  l’ancien coureur cycliste et la belle Antonia. Le mur sépare et unit leur deux réalités, physiquement proches mais psychologiquement très éloignées l’une de l’autre.

006_lemur 740 Élisabeth_Chamontin_Le_mur_est_une-frontière_La_langue_italienne_est_musique

Que pensiez-vous d’ailleurs, Élisabeth, lorsque vous imaginiez de pédaler brisant du regard ce mur abîmé et vieilli, lui aussi, comme Trepaoli, au bout du rouleau ? Vous faisiez le même trajet que Trepaoli, en direction contraire. Pour vous, le mur c’était la même chose qu’une balustrade, une haie, une charmille. Pour Trepaoli et Jérôme, au contraire, le mur cachait des mondes en perspective qui coulaient comme des films à leurs épaules. Soit dans votre cas soit dans le mien, les lecteurs ont eu affaire à un infini de l’imagination ou de la mémoire.

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En sortant à l’extérieur de l’immeuble de la rue de la Lune ou de la maison de Sogliano, m’accoudant au balcon de ma chambre de bonne ou au parapet du jardin de Malagar, cette barrière partielle et presque invisible (que nous avons vu aussi en Edward Hopper) nous invite à nous plonger dans un infini physique réel, du moins jusqu’à ce que plonge une nuit noire, sans lune… Voilà, Élisabeth, la raison du choix de Trepaoli c’est en ce petit mot, Lune, en cette pâle lumière rassurante et magique. «Que fais-tu Lune en ciel, dis-moi Ce que tu fais, silencieuse Lune…» Ce sont d’ailleurs les vers de Leopardi, que Trepaoli aime beaucoup et les Français aussi.

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Quant à moi, je suis tombé  amoureux de la rue de la Lune pour son air égaré et embarrassé de rue en pente faisant partie d’un petit village de colline au milieu d’une zone assez plate de Paris. Je n’avais pas réfléchi au fait que ce village et Sogliano se ressemblaient comme deux gouttes d’eau… Je n’avais pas pensé à la possibilité que François Mauriac ait pu aménager avec des haies immenses son jardin de Malagar en fonction du paysage infini qui s’ouvrait devant lui. Lors de ma premiére ébauche de traduction de L’infini de Leopardi j’avais emprunté à Mauriac le mot charmille — plus adapté que le mot haie pour rendre le sens et l’esprit de la « siepe » —, n’imaginant pas que Mauriac lui-même, bien avant moi, avait inventé ce mot juste pour rendre hommage au grand poète des Marches.

009_malagar x cloison 740

J’espère, Élisabeth, que vous me pardonnerez pour ce lourd engagement qui ne produit, pour le moment, qu’une petite souris. Vous m’excuserez aussi si, en vous montrant au final cette image paisible des vertes charmilles de Malagar je vous demande de me rassurer avec votre sourire à la couleur… verte !

Giovanni Merloni écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11  mars 2013 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Licence Creative Commons Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Petite digression sur l’infini 4/4

07 jeudi Mar 2013

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Giacomo Leopardi, Portraits de Poètes

001_l'io legato e la libertà x blog 740

Chère Catherine,
Mon portrait inconscient se multiplie et se complique, apparemment. Car il m’a un peu trop dérangé avec suggestions et digressions qui m’ont amené : d’abord à abandonner mon grand-père pour parler de Pascoli ; ensuite à abandonner Pascoli et son père, juste au seuil de la République romaine de 1849, pour revenir en arrière au Leopardi de Recanati et finalement à Foscolo, désespéré comme Ajax devant le paysage abrupt et douloureux des Apennins. Dans mon voyage à rebours, j’étais désormais revenu à la République cisalpine de 1797…
D’ailleurs, Catherine, ne s’appelle-t-il pas portrait inconscient ? Donc, d’un côté « inconscient », c’est-à-dire difficile à maîtriser, de l’autre « portrait », soumis aux règles de l’inspiration. En plus, ce portrait inconscient se déroule dans un blog que quelques-uns lisent au jour le jour. Un portrait vivant, qui assume sa personnalité au fur et à mesure.
Il y a eu des coïncidences aussi.Non seulement de coïncidences extérieures, comme la publication sur publie.net du dernier ouvrage d’Isabelle Pariente-Butterlin, «L’infini, que j’ai apprise le jour même de la sortie du 18e volet de ce « portrait d’une table » consacré à l’infini du Jacopo Ortis d’Ugo Foscolo. Il y a eu aussi l’expérience des « vasescommunicants » de mars avec Élisabeth_Chamontin. Une rencontre très positive, du moins pour moi. Je la suivais sur Twitter et j’avais beaucoup apprécié un conte à surprise qu’elle avait écrit à propos d’un mur et d’une bicyclette.
Ce mur est arrivé au juste moment, se rencontrant avec notre envie de parler de la traduction et, par la traduction, de la complexité des rapports entre les langues, notamment entre le français et l’italien, et vice versa. Donc, nous avons décidé de nous adresser des textes ayant au centre le thème du mur-frontière unissant et séparant deux mondes qui ont d’ailleurs entre eux beaucoup de points en commun. Un mur mitoyen.
Je serai rentré diligemment dans mon engagement ancien, retrouvant Foscolo et son idée très actuelle de la mort et de l’éternité, ou bien j’aurais parlé finalement d’un autre grand exilé, Giuseppe Mazzini — héros de la République romaine, vrai père de la patrie italienne —, si je ne me fus souvenu, ma chère Catherine, de cette nouvelle que j’avais écrite trois ans après mon arrivée à Paris. Tu te rappelles le titre, «La cloison et l’infini» ?
Il y a une espèce de magie, qui guide mes mains ou plutôt mes doigts sur le clavier de l’ordinateur ou de la tablette. Car cette nouvelle parle d’un mur mitoyen, d’un petit balcon, d’une balustrade, du petit infini d’une cour parisienne et du grand infini insondable de Leopardi. Et un des protagonistes… est venu d’Italie en vélo, franchissant plusieurs murs !
Je te demande donc de patienter encore un peu. Car, après la petite digression, pas encore achevée, sur l’infini et les infinies balustrades possibles, cette exploitation « pratique » du thème de l’infini servira beaucoup à la cohérence finale du tableau. Après les quatre volets de cette petite tragédie, on reviendra à notre passionnante routine. Ciao, je t’embrasse, G.

Giovanni Merloni

(Giovanni Merloni, La cloison et l’infini épisode_1 épisode_2 épisode_3 épisode_4)

Petite digression sur l’infini 3/4 — La beauté fragile

26 mardi Fév 2013

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Giacomo Leopardi, Portraits de Poètes

001_faro grecia x blog_740

Digression sur l’infini/3 — La beauté fragile

« A EGREGIE COSE IL FORTE ANIMO ACCENDONO L’URNE DEI FORTI… »
« Pour de hauts faits l’âme du fort s’enflamme
Devant l’urne des forts, ô Pindemont ; et belle
Et sacrée elle fait au pérégrin la terre
Qui les recueille… »
Ugo Foscolo « Les Tombeaux » (1807)
Traduction de Gérard_Genot)

Tu vois, Catherine, les coïncidences. À la veille d’élections cruciales en Italie on est juste sortis, et timidement, toi de ta grippe, moi de ma paresse… Il a suffi de s’occuper de l’infini, de chercher une pause pour ne pas se faire submerger par un récit risquant la nostalgie et le perfectionnisme excessifs, pour découvrir, en passant et même à la volée le personnage d’Ugo Foscolo…
Ugo_Foscolo
002_rodo_montagna x foscolo_740_defOn n’a même pas eu le temps de le connaître, d’en savourer quelques vers immortels… Foscolo a tout de suite glissé sous nos yeux d’un air timide, sortant de l’Italie « à l’anglaise » pour s’exiler, tout comme d’autres malchanceux enfants de la patrie italienne. Avait-il d’autres possibilités ? Bien sûr, l’exil n’est pas une solution idéale. En s’exilant, il s’est sauvé, peut-être, mais il a dû souffrir énormément, pendant le reste de sa vie, de cette rupture. Comme d’ailleurs souffrent aujourd’hui les Italiens qui pour d’infinies raisons se sont définitivement installés à l’étranger, vis-à-vis de cette tragique incapacité des Italiens d’Italie – malheureusement confirmée, juste hier, par un résultat électoral assez inquiétant – de s’en sortir tandis qu’une crise de la démocratie et même de l’identité de ce pays, essentiel pour l’Europe, dure désormais depuis trop de temps.
Quoi faire devant les infinies raisons de l’exil ? Comment considérer les solutions adoptées par chacun – entraînant des destins personnels et en même temps reflétant les destins d’entières collectivités – vis-à-vis des infinis paysages qui évoquent, en général, l’impact de l’homme avec le mystère de l’infini ? Est-ce que ces derniers ne deviennent pas, à la lumière de l’actualité, des tableaux statiques et tristement inefficaces ? Je ne crois pas. D’ailleurs, même dans les moments les plus dramatiques, il faut toujours trouver le temps de réfléchir.

Je reprends alors mon chemin : le paysage décrit par Jacopo Ortis dans sa lettre du 13 mai 1798, prémonitoire de ce que Foscolo devait vivre en première personne en 1816, m’a rappelé plusieurs passages successifs de Leopradi, dont L’infini, me faisant comprendre surtout la force morale et symbolique du message foscolien… Mais le texte du poète m’a évoqué aussi des images que moi-même j’ai vu ou pour mieux dire ressenti dans la plupart des paysages de Romagne, où la fragilité ne fait qu’un avec une beauté extraordinaire (et vice versa). Voilà la raison de la publication, dans l’article du 24 février dernier, de photos du paysage typique de l’Apennin entre Marches et Romagne qu’a su choisir et interpréter très efficacement Italo Insolera — architecte et urbaniste récemment disparu, auteur de l’incontournable « Rome moderne », long essai qui décrit magistralement la « transformation » urbaine et sociale de cette ville au lendemain de l’achèvement de l’Unité nationale avec le déplacement là de la Capitale, texte assez célébré jusqu’aux années 80, ensuite mis de côté sinon trahi.
Italo_Insolera
Roma_moderna

Comment concilier le thème de l’infini, celui de la « beauté fragile » de l’Italie – avec tous ses trésors mal gérés et protégés – et le troisième thème, celui des « hauts faits » ? Comment parler de toutes ces choses nécessaires et vitales comme l’air qu’on respire, sans perdre le fil ? Comment concilier le panthéon de Santa Croce de Florence avec la force suggestive de l’infini romantique, du spleen poétique et mystique devant un paysage que baigne une lumière tout à fait spéciale, capable, en elle même de raconter, dans les passages subtils de l’aube au matin, du matin au plein jour, du plein soleil (ou plein noir de nuages immobiles et redoutables) aux infinies nuances du couchant ?
Santa_Croce_de_Florence

003_paysage 740 antiqueJe dirais une chose seulement, Catherine, un seul mot, « harmonie ». Une « harmonie » qui ressuscite à chaque fois comme si de rien n’était dans les fresques d’un Piero de la Francesca ou dans les vers de Leopardi. Cependant, cette harmonie, ce formidable et unique équilibre — entre les pulsions romantiques (ou aussi gothiques) et le perpétuel retour à la culture classique, dont les Italiens sont imprégnés comme Obélix de la potion magique de Panoramix — n’arrive jamais sans que les passions se déclenchent et que les hommes se sacrifient. Une harmonie qui cache à peine des fleuves de sang. Je découvre l’eau chaude, Catherine ? Oui, peut-être.

004_paysage 740 x blogEn tout cas, l’infini s’est imposé tout seul. J’avais besoin de parler de l’infini moins connu qu’on peut regarder depuis la balustrade en fer forgé de Sogliano, qui est peut-être un calque de l’infini de Recanati. Je n’osais espérer m’accouder à la grande muraille chinoise pour scruter au loin l’arrivée des Tartares de Buzzati, ni même regarder Gênes depuis les premières collines, comme fait Paolo Conte dans sa plus célèbre chanson « Genova per noi ». Le monde est plein d’infinis, plus ou moins spectaculaires. Dans mon sentiment personnel — à la fois romantique et anxieux d’harmonie — je ne peux pas concevoir l’infini sans les hommes qui travaillent, les trains qui parcourent une ligne à peine visible au loin, sans l’histoire qui s’affiche à travers de petites traces. Donc il y a une cohérence entre le spectacle vivant du mystère tragique de la vie que Monet essayait et réussissait presque à bloquer sur ses toiles en série consacrées à la cathédrale de Rouen et l’infini travailleur et subtilement douloureux que décrivent Foscolo et Leopardi, mais aussi Carducci et Pascoli, que décrira aussi Pavese et bien d’autres protagonistes et témoins du dernier siècle. C’est, au fond, le même infini qui bouge comme une fourmilière au-delà du parapet du Rouge et Noir de Stendhal, le même infini que les parapets d’Europe de Rimbaud font rebondir sur son bateau ivre. Rien à voir avec un infini où la Nature et les hommes assument, même de façon inconsciente, un rôle sombre, menaçant, belliqueux. Je partage, ma chère Catherine, cette vision confiante de l’infini. Même si la vie nous amène de plus en plus au pessimisme — qui peut-on trouver de plus pessimistes sur le destin humain qu’un Rousseau, un Foscolo ou Pasolini, mes maîtres de vie ? — je crois qu’il faut toujours croire à la substantielle bonté de l’homme, à son amour pour la nature qui, en soi, incarne une substantielle positivité.

foscolo 1 Ugo Foscolo (Île de Zante, 1778 – Londres,1827)

Donc les infinis de Leopardi et de Stendhal, protégés par les « parapets d’Europe » merveilleusement évoqués par Rimbaud sont tout à fait compatibles avec les « panthéons » des grands hommes dont Santa Croce à Florence, protagoniste du célèbre poème des « Sepolcri », est le prototype et le repère moral.

Mais venons, chère amie, aux coïncidences d’aujourd’hui. La première, la plus choquante pour moi, vient de deux dates : 13 mai 1798, 14 mai 1898, auxquelles j’ajouterais, timidement et un peu pour jeu, un troisième date, 30 mai 1998… Comme tu as lu hier, la première date se situe à l’intérieur d’un journal de bord tumultueux et dramatique où Jacopo Ortis, incarnant Ugo Foscolo et son destin de sacrifice et d’exil, avoue ses passions intimes, exaltant en même temps ses fautes et se lançant en analyses aussi radicales que justes. Albert Camus aurait peut-être appelé Jacopo Ortis un « juste ». Cependant, il n’avait certainement pas les caractéristiques d’un vrai révolutionnaire comme Giuseppe Mazzini (1805-1872), qui justement théorisait la fusion de « pensée et action ». Il n’était pas non plus un redoutable brigadiste, quelqu’un qui dans le meilleur des cas se dupe de changer le monde par une guérilla décidée en théorie. Foscolo, comme Pasolini, Rousseau et Victor Hugo, est un homme intransigeant qui réfléchit beaucoup avant d’exprimer librement ses idées. D’ailleurs, comme la plupart des artistes, grâce à son énorme sensibilité et à l’inévitable souffrance qui va avec, il « voit » les contradictions là où elles se créent. Il voit le mal et, puisqu’il est libre en dehors de tous les enjeux, il le dit. Pas tous les génies incommodes ont eu la chance de publier les Misérables ou Châtiments comme Victor Hugo, ayant ainsi la possibilité d’aider la « bonne cause » de l’extérieur. J’aime profondément Victor Hugo et je ne peux que me réjouir du fait qu’un personnage comme ça — prophète en patrie et aussi prophète en dehors de sa patrie — ait pu vivre sous les caresses de ses lecteurs, et survivre encore, sous les yeux caressants de la postérité, dont je fais part. Mais pour un Victor Hugo il y a mille, dix mille cent mille poètes que la poésie a obligé à la cohérence, à l’intransigeance, à l’exil et plus souvent à la mort. Donc cette date 13 mai 1798, même inscrite dans une histoire romanesque  aussi douloureuse que flâneuse, où l’esprit de l’oubli assume un rôle central, aussi important que celui de la sagesse, n’est pas seulement la date consacrée au paysage infini d’une Italie entre colline et montagne que notre héros se plaint de devoir abandonner à jamais. C’est une date historique aussi. La date de la déception de plusieurs patriotes, anticipateurs de l’idée unificatrice du Risorgimento, la déception amère et insupportable d’esprits imprégnés des idéaux de la Révolution Française qui avaient cru en Napoléon. D’ailleurs, on ne peut pas oublier que le drapeau tricolore italien (blanc, rouge et vert),  est né avec la République Cisalpine que Bonaparte avait si fortement soutenu. Or, Foscolo, né dans une île grecque liée historiquement à l’Italie par le biais de Venise, avait grandi à Venise qui était devenue sa patrie. Il n’y a aucun doute que Venise, ville unique au monde et patrimoine de l’humanité, est une ville qui ne pourrait être plus italienne. Un symbole aussi de cette unité nationale dont les patriotes comme Foscolo (et son frère Giovanni, très actif à Forlì dans la première République Cispadane et promoteur entre autres de l’adoption du tricolore d’inspiration jacobine) ne pouvaient pas se passer. La cession pragmatique que Napoléon accepta, de Venise à l’Autriche, déclencha en Foscolo (et en général en tous les patriotes songeant à une Italie unie et souveraine sur son territoire) un procès graduel qui terminera en 1816 avec l’exil en Angleterre.

005_la grecia di foscolo 740

Revenant à ce moment tout à fait particulier de la République Cisalpine de 1797-1799, qu’alors on appelait le « république sœur », je ne peux pas me passer de voir en cette « promesse » qui aboutit dans l’échec (échec d’ailleurs anticipateur, au niveau local, de l’échec général de Napoléon en Europe), une anticipation d’une autre « promesse », la République romaine du 1849, née dans la vague des mouvement de 1848 et de la deuxième République en France, elle aussi « république sœur ». Il est vrai que l’Histoire n’est faite que très rarement par les peuples…

Pour finir, chère Catherine, je voudrais te dire une dernière chose. Venise, même se  détachant en plusieurs aspects de la physionomie des autres villes italiennes (comme Bologne, ou Gênes, Florence ou Rome), tout comme Naples, ne pourrait être plus italienne. Impossible de séparer les vénitiens et les napolitains, comme les toscans d’ailleurs, d’une image unique de cet étrange mais évident peuple italien. Que ferait la culture italienne sans Arlequin, Pulcinella et Pinocchio ? Bientôt je te parlerai de ces trois masques et personnages qu’on peut rencontrer partout en Italie, comme en Espagne on rencontrerait Don Quichotte ou en France Pierrot et Jacques Tati… Et je te parlerai aussi de Don Abbondio, le triste mais très intéressant personnage qu’Alessandro Manzoni a inventé et qui est devenu avec le temps un modèle plutôt négatif, presque un alibi pour le manque de courage et l’opportunisme qui serait « typiquement italien ». Un personnage qui a trouvé en Alberto Sordi un magistral interprète, aussi performant que cynique, hélas. Bon, Catherine, excuse-moi de mes divagations qui feraient bien sûr retourner Foscolo et Zvanì – mais aussi Goldoni et Garibaldi — dans leurs tombeaux silencieux et égarés.

Après ce 13 mai 1798, je m’engage à developper les deux autres dates cruciales dans une des prochaines lettres…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni Première publication et Dernière modification 26 février 2013.

licence creative commons copie

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Petite digression sur l’infini 2/4

24 dimanche Fév 2013

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Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

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(E.Ascione, I.Insolera « Monti d’Italia, l’Appennino settentrionale », ENI 1974)

Petite digression sur l’infini/2

Chère Catherine,
Tu ne finis pas de me surprendre ! Avant-hier, je te peignais malade ou convalescente… et hier tu m’as appelé pour avoir de mes nouvelles… Cela me comble derechef de joie et de confiance. Nous pouvons reprendre le chemin bras dessus, bras dessous. Et tu me donnes le courage de m’aventurer dans la citation d’une des « lettres de Jacopo Ortis » de Ugo Foscolo, la 35ème, sur le thème de l’infini.
Elle est très intéressante, non seulement parce qu’on y peut reconnaître une série d’éléments que Leopardi a ensuite exploités à l’intérieur de sa conception originale de l’expression littéraire, mais aussi comme document de la naissante littérature romantique en Italie, révélant beaucoup de points de contacts avec la littérature européenne contemporaine (on connaît le penchant de Foscolo pour l’Anglais Laurence Sterne de L’Éducation sentimentale, qu’il avait traduit en italien ; tout le monde est d’ailleurs informé de l’évident lien entre l’Ortis et le Werther de Wolfgang Goethe. Mais je voudrais aussi approfondir, un jour, l’examen, que j’avais entamé, des influences réciproques entre Foscolo et la France, Stendhal en particulier).
J’y reviendrai, pour examiner aussi la contradiction apparente entre une certaine « continuité » entre Foscolo et Leopardi tandis qu’ils ont conduit deux vies qu’on ne pourrait imaginer plus éloignées, pas seulement en raison des différents lieux et contextes traversés par chacun d’eux…
Pour le moment, aujourd’hui, je me borne à cette magistrale peinture poétique d’un typique paysage italien, en essayant de faire passer, au cours de sa lecture et relecture, des images cohérentes…

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(E.Ascione, I.Insolera « Monti d’Italia, l’Appennino settentrionale », ENI 1974)

Colli Euganei, 13 mai 1798
« Si j’étais peintre ! Quelle riche matière pour mon pinceau ! Se plongeant dans l’idée délicieuse du beau, l’artiste endormit ou du moins mitige les autres passions. Mais, si je fus un peintre, qu’aurais-je fait ? J’ai vu chez les peintres et les poètes la belle nature, et parfois la sincère nature aussi ; mais la nature suprême, immense, inimitable, je ne l’ai jamais vue dans un tableau. Homère, Dante et Shakespeare, trois maîtres majeurs parmi toutes les intelligences surhumaines, ont envahi mon imagination enflammant mon cœur : j’ai baigné leurs vers de larmes assez chaudes ; et j’ai adoré leurs ombres divines comme si je les voyais assises sur les voûtes sublimes au-dessus de l’univers, en train de dominer l’éternité. Même les originaux qui sont devant moi comblent tellement les énergies de mon âme, que je n’oserais pas, Lorenzo, en tirer les premières lignes, même si Michel-Ange en personne se dissolvait en moi. Grand Dieu ! Lorsque tu contemples un soir de printemps, est-ce que tu te réjouis de ta propre création ? Tu as déversé sur moi pour me consoler une source inépuisable de plaisir, que j’ai regardée souvent avec indifférence. Au sommet du mont inondé par les rayons pacifiques du Soleil qui va manquer, je me vois entouré par une chaîne de collines où les moissons ondoient et les festons des vignes s’agitent ne faisant qu’un avec les ormeaux et les oliviers : au loin, les escarpements et les cols semblent monter les uns sur les autres. Au-dessous de moi, les côtes du mont sont brisées en gouffres inféconds où l’on voit s’estomper les ombres du soir, avant de s’élever peu à peu ; le fond obscur et horrible ressemble à la bouche d’un abîme. Sur le flanc de midi, l’air est soumis au bois qui domine et assombrit la vallée où les troupeaux paissent et l’on voit des chèvres égarées se pencher vers le versant. Les oiseaux chantent faiblement, comme s’ils pleuraient le jour qui meurt, les génisses mugissent, et le vent semble s’amuser en susurrant parmi les frondes. Mais, du septentrion les collines se séparent, et s’ouvre à la vue une plaine interminable. On y discerne, dans les champs plus proches, les bœufs qui rentrent à l’étable : l’agriculteur las les poursuit s’appuyant sur sa canne ; et tandis que les mères et les épouses mettent la table pour le dîner de la famille fatiguée, on voit fumer au loin les maisons encore blanches, et les cabanes éparpillées dans la campagne. Les bergers traient les brebis, et la petite vieille cesse de filer près de la porte du bercail, abandonne son travail pour caresser et frotter, maintenant, le jeune taureau et les agneaux qui bèlent près de leurs mères. Entre-temps, la vue se dilue au-delà d’interminables enfilades d’arbres et de champs, avant de s’achever dans l’horizon où tout s’amoindrit et se confond. Le soleil, en partant, lance juste quelques rayons, comme d’extrêmes adieux qu’il concède à la Nature ; et les nuages rougissent, puis deviennent pâles et languissants avant de s’assombrir. À ce moment-là, la plaine se perd et les ombres se répandent sur la face de la terre. Et moi, qui me trouve presque au milieu de l’océan, je ne trouve de ce côté-là que du ciel. »
(« Dernières lettres de Jacopo Ortis », Ugo Foscolo. Milan 1802. Lettre XXXV)

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(E.Ascione, I.Insolera « Monti d’Italia, l’Appennino settentrionale », ENI 1974)

Chère Catherine,
Hier, tu me demandais qui était-ce la dame à l’air débonnaire et gentil qui se trouvait à Recanati avec ma mère, mes frères et moi. C’était Dora, une des cousines de Cesena (et Sogliano) auxquelles, comme on peut bien le voir, on y était tous très attachés…
Tu as reconnu tout de suite le mur avec le premier vers de l’Infini :

SEMPRE CARO MI FU QUEST’ERMO COLLE

Pourtant tu as ressenti une certaine tristesse, sinon angoisse. Je ne sais pas. Mon souvenir de cette escapade — Recanati n’est pas si loin de Cesena, ou bien nous y étions passés sur la route du retour à Rome, et Dora devait par la suite passer quelques jours chez nous —, est surtout lié au souvenir du fauteuil où le jeune poète passait des journées entières sans autre distraction que la lecture… Je me souviens d’une petite table, d’un petit cahier avec ses poésies plus célèbres :

« Passée est la tempête,
J’entends les oiseaux faire fête… »

004_semprecaromifuPhoto : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Voilà, Catherine, nous étions tous fort pénétrés de cette grandeur que les communs des mortels n’atteignent pas. Et ma mère nous racontait le sentiment de l’infini, tandis que Dora nous expliquait le paysage, qui d’ailleurs a beaucoup de points en commun avec celui de la Romagne.
Mon père conduisait magistralement la petite voiture où surtout ma mère et Dora peinaient beaucoup à trouver une position confortable… et nous immortalisait dans ces lieux immortels.
Il parlait très peu, sauf si quelques discussions politiques ou pour ainsi dire « philosophiques » se déclenchaient dans les réunions avec parents et amis.
Il nous transmis bien sûr une grande affection pour son père Zvanì, mais il en raconta toujours très peu, probablement pour décourager tout tentative d’en savoir plus.
(Je n’ouvre pas ici la parenthèse pour exploiter une question qui me revient souvent. Je me borne à l’énoncer : pourquoi mes parents ont mis toute leur force, enthousiasme et finesse d’esprit pour nous faire aimer des personnes et des lieux dont ils n’avaient aucune envie de parler ?)
Cela dit, je me rappelle maintenant la raison de notre air sérieux et légèrement troublé ce jour-là. Mon père, avant d’actionner l’appareil photo, nous avait provoqués :
— Avez-vous réfléchi à l’importance d’une haie, d’un parapet ou d’une balustrade quelconque lorsqu’on se mesure avec l’infini ?

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Edward Hopper (catalogue)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni Première publication et Dernière modification 24 février 2013.

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Petite digression sur l’infini 1/4

23 samedi Fév 2013

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Giacomo Leopardi, Portraits de Poètes

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Photo Merloni, reproduction interdite

L’INFINI de Giacomo Leopardi
(traduction de Giovanni Merloni)

Toujours me fut si cher ce mont sauvage,
Et cette haie qui pour une si grande part
Du dernier horizon la vue m’exclut.
Mais si assis je regarde, d’interminables
Distances au-delà d’elle et des silences
Surhumains, et les profondeurs du calme
Dans l’esprit je me peins, d’où pour un rien
Mon cœur va s’épeurer. Et quand j’entends
Le vent bruire entre ces plantes,
Ce silence infini à cette voix
Vais comparant : je me souviens alors de l’éternel,
Des saisons mortes, de la présente
Encore vive et du son d’elle. Ainsi, dans telle
Immensité se noient toutes mes pensées
Et le naufrage m’est doux dans cette mer.

Petite digression sur l’infini/1

Après une interruption plus longue que prévu, le « portrait inconscient d’une table » réapparaîtra bientôt sur ces écrans avec la vraie histoire de la mort du père de Giovanni Pascoli, les difficiles adolescences parallèles de Pascoli et Zvanì, jusqu’au dénouement du mystère des noms des participants à la veillée de Sogliano-al-Rubicone, il y a cent ans, en 1913.

Cependant, dans ma proverbiale sincérité, je me vois obligé à expliquer au lecteur et à la lectrice du « portrait inconscient » les raisons de cette rupture.

La principale a été la maladie qui a touché mon amie Catherine. Elle va bientôt s’en sortir, bien sûr, mais cela n’a pas été ce qu’en Italie on appelle « la route du potager ». La pauvre, harcelée par une grippe dure, ne pouvait même pas rejoindre l’ordinateur pour lire mes lettres ou me lancer un signal que ce soit. Je me suis arrêté. Je ne pouvais pas faire semblant qu’elle me lisait quand même, ou le faire croire à vous qui me lisez avec confiance.

Cela a entrainé, évidemment, plusieurs réflexions sur le sens (et aussi le contre-sens) d’une écriture comme ça.

J’en ai parlé franchement avec Catherine, lui demandant si je pouvais, exceptionnellement, la remplacer pendant quelques jours… elle a dit oui, bien sûr, mais je n’ai pas trouvé d’emblée quelqu’un qui pouvait me soutenir avec le même enthousiasme aveugle qu’elle. Je ne dis pas que Catherine est bienveillante a priori, ce n’est pas ça… Mais, effectivement, vous allez la connaître, car je vous en ferai bientôt le portrait, Catherine est capable de s’aveugler lorsqu’elle estime une personne… ou pour mieux dire ce qu’une personne fait : contre mon avis incertain, Catherine a toujours insisté sur l’utilité de cette recherche. Selon elle, la mémoire d’une certaine Italie peut intéresser quelqu’un, même plusieurs…

Voilà la première raison de cette rupture.

Mais, il y en a une autre. Je peux garder plusieurs secrets, les révéler plus tard, au moment donné, attendre que le tableau soit achevé… Mais je ne peux plus taire le point essentiel, le nœud gordien — l’Aleph peut-être — où toutes les routes mystérieuses de mon existence se croisent et se mêlent dans une pelote très embrouillée.

Un lieu. Un lieu qui d’ailleurs n’a pas vraiment une énorme personnalité et importance, sauf pour moi, peut-être. Ce lieu se trouve à Sogliano, juste en dehors de cette sombre maison où le dîner qui fête mon grand-père Zvanì ne cesse de se dérouler. Un lieu d’ailleurs fort ensoleillé, brûlant de soleil, m’obligeant, après quelques minutes d’étourdissement, à rentrer à la hâte dans cette maison, à demander à mes tantes-cousines de refermer les volets des fenêtres, à me retrouver dans une sensation identique à celle que décrit si poétiquement François Mauriac toutes les fois qu’il parle de son été à Malagar ou des sombres histoires de familles plongées dans la chaleur des Landes….

Ce lieu « incliné » à l’orée du village n’est que le bout d’une anonyme route montante, la même qui a inspiré un incontournable poème de Pascoli, longée par une très simple balustrade en fer forgé… Au-delà de cette balustrade, on peut se réjouir d’un panorama toujours changeant, aussi abrupt qu’heureux. Ma chère Romagne, je pense à toi à la veille d’élections terribles, cent ans après celles qui amenèrent Zvanì à la Chambre des Députés du très jeune Royame d’Italie… Je m’amuse à rechercher les couleurs des collines et des villages… tandis que là-bas une Babel déchirante envahit les discussions et meurtrit les espoirs. Non, je veux croire que mon pays s’en sortira, que la moitié généreuse et responsable de cette nation coupée en deux sera capable de convaincre l’autre moitié, égoïste et aveugle, à reprendre le chemin vertueux d’une construction graduelle, partagée, honnête, dans le respect de ce merveilleux territoire et des trésors d’art et de culture que tout le monde nous envie.

Voilà, mes chers lecteurs pour la plupart français, vous aussi concernés par ce qui se passe dans le pays voisin (votre cousin), je vous ai avoué les raisons de mon silence, que je vais rompre, aujourd’hui, pour entamer une petite, mais nécessaire digression.

Comment parlerai-je de la balustrade de Sogliano et de son rôle central et dramatique dans la suite des événements qu’on y narrera sans faire mention de Leopardi, Foscolo, Goya et Mauriac ?

J’entame ma première petite digression d’aujourd’hui par une énième tentative de traduction du texte poétique plus important de la littérature italienne moderne : « L’infinito » (« L’infini ») de Giacomo Leopardi (1798-1837). Je le fais dans la pleine conscience de mes limites. Mais, en même temps, conscient aussi de la nécessité d’une provocation. Je me suis en fait convaincu qu’il est vraiment très difficile de traduire une poésie d’une langue à l’autre. Par exemple, vous ne le croirez pas, mais c’est presque impossible traduire « Le bateau ivre » en italien. J’ai essayé plusieurs fois et toujours abandonné, même si j’ai la présomption d’en avoir cueilli la musique et le rythme. En tout cas, je crois que seulement un écrivain, un véritable poète peuvent arriver à cela. C’est un énorme travail créatif et sauf des exceptions il faut se méfier de la traduction d’entières anthologies. Par un travail long et immense, Jacqueline Risset, qui est sans doute une poète, a su faire ça, arrivant à traduire la « Divina Commedia » de Dante (1265-1321). Mais, Dante, grâce à ses symboles, à ses allégories et sa solide structure narrative, peut se traduire peut-être plus facilement que Leopardi. Celui-ci s’exprime par des mots très simples, qui ont d’ailleurs leur place précise dans le texte, toujours fortement évocateur de valeurs profondes et universelles.

Ce serait surtout fautif la traduction de Leopardi au pied de la lettre. Car il faut toujours garder quelques piliers…

Dans un poème qui commence par « Sempre caro mi fu quest’ermo colle » il ne faut surtout pas traduire « caro » avec « tendre », peut être plus correspondant dans la stricte signification. On peut trouver d’autres termes pour les autres mots, mais « caro » est le point d’appui de ce premier vers et, je crois, de tout le poème.

En même temps, par exemple, le mot « haie » ne tient pas debout, au point de vue du rythme musical, comme traduction de l’italien « siepe » (une « balustrade végétale »). Je crois qu’ici s’adapte mieux le mot « charmille », inventé par Mauriac pour décrire sa haie de Malagar, qui a d’ailleurs la même fonction de « filtre » entre l’observateur (assis) et l’infini.

Je vous parlerai demain plus à fond de cette poésie, où l’on découvrira aussi des emprunts évidents des « Lettres de Jacopo Ortis » d’Ugo Foscolo (1778-1827), un autre Italien que les Français devraient absolument connaître…

Giovanni Merloni

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Photo Merloni, reproduction interdite

L’INFINITO di Giacomo Leopardi

Sempre caro mi fu quest’ermo colle,
E questa siepe, che da tanta parte
Dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.
Ma sedendo e rimirando, interminati
Spazi di là da quella, e sovrumani
Silenzi, e profondissima quiete
Io nel pensier mi fingo, ove per poco
Il cor non si spaura. E come il vento
Odo stormir tra queste piante, io quello
Infinito silenzio a questa voce
Vo comparando: e mi sovvien l’eterno,
E le morte stagioni, e la presente
E viva, e il suon di lei. Così tra questa
Immensità s’annega il pensier mio:
E il naufragar m’è dolce in questo mare.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni Première publication et Dernière modification 23 février 2013.

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Blow up/2 (Portrait d’une table n. 15)

12 mardi Fév 2013

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portrait d'une table

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Udine, le 26 août 1866,
Chère Cleta
Je t’écris cette lettre pour te faire savoir que je vais bien quant à la santé, comme je l’espère pour toi… Tu auras déjà appris ma disgrâce. Le jour du 16 juillet, lors de la bataille que nous avons menée, j’ai été fait prisonnier et je suis resté un mois et huit jours dans ces mains perfides. Maintenant, je me trouve heureux d’être libre. Oh ! Quelle douleur j’endurais ne pouvant avoir de tes nouvelles ! Si j’avais su quelques choses de toi, j’aurais été alors plus content, mais suffit. J’espère revenir bientôt à la maison et alors je serai plus heureux en te voyant.
Tout sera fini, nous irons bien et en accord et je te donnerai mon portrait à la garibaldienne. Maintenant que je ne suis pas là, tu peux bien faire ton portrait parce que je ne suis pas à la maison, donc on ne peut pas te soupçonner, ni imaginer que tu me le donneras quand je rentrerai ou que moi je le garderai en secret, comme tes cheveux dans cette bague… ils ont été en prison avec moi et je les adorais tout comme j’aurais adoré ma santé même…

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,
Portraits « à la garibaldienne », photo jaunies, agrandissements décevants comme celui ci-dessus (qui pourtant confirme que la vieille dame, de profil, assise à côté de Zvanì, est mon arrière-grand-mère Cleta)… Apparemment, il ne reste qu’à esquisser l’arbre généalogique et interpeller les fantômes dans une séance de spiritisme…
Il y a pourtant des choses assez importantes pour moi, que je dois petit à petit sortir de la boule de neige qui descend vers moi comme une redoutable avalanche.
La dernière fois j’avais utilisé l’expression « cadavre dans le placard » de façon légère, comme si cela ne me concernait pas. Et si, au contraire, je suis de quelque façon impliqué ? Si ce lumineux héritage n’est pas que de roses et de fleurs ?
D’ailleurs, je ne veux pas me faire du mal (comme dirait Nanni Moretti) en me faufilant dans le piège du péché originel. Car évidemment, heureusement, la perfection n’existe pas. Donc si j’ai commis des fautes, pourquoi mon père et ma mère, ou mon grand-père Zvanì ne devraient-ils pas en avoir commises eux aussi ? En plus, c’est vraiment cela que je cherche, ou plutôt le contraire ?
Pour commencer, ma chère et très patiente amie, qu’est-ce qu’il y a dans mon placard ? D’abord je devrais te dire une chose que tu ne sais pas. Lors des travaux dans cet appartement parisien, comportant de petites transformations, on avait un peu sacrifié la vaste entrée pour y créer une plus confortable salle de bain avec w.c. Ce changement nous a donné aussi la possibilité de réaliser un petit placard pour ranger les paletots, les parapluies, et cetera. Puisqu’on avait beaucoup de profondeur, j’en ai profité pour réaliser une étagère aveugle, c’est-à dire une espèce de bibliothèque mystérieuse, très adaptée pour les « cartes de famille ». C’est là que je garde et pendant des années j’oublie, derrière les porte-manteaux surchargés, des montagnes de lettres, de photos de tous mes chers défunts, et aussi les textes inédits et intéressants que mon oncle maternel m’avait légués à la veille de sa mort, il y a plus que vingt ans désormais, en espérant que j’en fasse quelque chose.
Donc, déjà cette présence inquiétante, mettant en relief non seulement ma paresse mais quelque chose de pire, représente en soi le « cadavre ».
Oui, un cadavre, c’est-à-dire une chose « physique », encore susceptible d’une vie propre, dont j’ai la responsabilité, du moins jusqu’à ma mort.
Si tu voyais les lettres de Raffaele à Cleta ! Le papier jauni ou bleuté est devenu transparent comme un voile. Les mots, pliés en deux comme des motocyclettes, pourraient disparaître d’un moment à l’autre. Les albums qu’on avait glorieusement remplis de photos et de commentaires à l’encre de chine sont déjà à jeter, faute au plastique qui se retire et se colle, faute aux consultations pas du tout respectueuses…
Il y a des années, à Rome, j’avais commencé à numériser les photos de mon père et quelques diapositives… mais j’ai dû m’arrêter au milieu du gué. C’était peut-être mieux de ne rien faire…
J’ai toujours remis le cadavre à sa place, bien content qu’il reste caché. C’est peut-être le même réflexe qu’ont les archéologues, bien contents qu’il n’y ait pas assez d’argent pour tout fouiller, cataloguer et analyser.
Cependant, je trouve étonnante cette capacité des systèmes de reproduction actuellement disponibles de restituer une expression et parfois le sens d’une vie.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Le regard attentif et pourtant blessé du jeune Zvanì exprime et confirme dramatiquement ce que le vieux Zvanì avait écrit avant de mourir :  « Il y eut un manque de compréhension vis-à-vis de cette famille qui se brisait…
 mentalité de ces temps-là… pénurie de moyens et égoïsme.
.. résignation, absence d’initiatives, la même chose qui se passait pour les maladies.
 Personne ne se demanda : quelle famille était-elle ? Y avait-t-il des valeurs à cultiver ? »

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Tu vois, Catherine ? Je n’ai pas su résister aux puissants moyens d’Adobe Photoshop. N’ayant pas de photos de Raffaele et Cleta les deux ensemble, je les ai rapprochés par un petit truc, que je n’ai même pas envie d’occulter, chose d’ailleurs bien possible. Il sont beaux, ensemble, pourtant ils sont figés, mis en bouteille, relégués dans une condition réelle, banale.
Que cela veut-il dire ? Peut-être l’unicité d’une vie, son attirail incontournable, se décide dans un seul instant ? Dans un seul regard, dans un seul geste ? D’ailleurs existe-t-il, a-t-il jamais existé quelqu’un qui garde toujours un halo de lumière autour de son visage ?

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Deux photos ci-dessus : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Observe maintenant, Catherine, les regards de Raffaele et Cleta. Libérés des appas de la « photo d’art » et de toute contextualisation leurs regards brisent le temps.
Je vois dans les yeux de Raffaele le souvenir de la bataille de Condino, des balades en long et en large dans les cours de Cesena pour rencontrer la femme de sa vie…
Je vois dans les yeux de Cleta une attente responsable, une sagesse qui essaie de maîtriser de terribles pulsions de vie et de mort.

Voilà, Catherine, dans ces deux « amants » devenus époux et depuis parents de quatre enfants il n’y a pas que l’emportement amoureux et les égarements de la jeunesse. Il y a déjà le sentiment d’un destin douloureux, d’une vie future menacée. Je sais très peu de mes arrière-grand parents paternels. Zvanì a raconté la mort soudaine de son père, d’un malaise qu’en famille on appelait occlusion intestinale, ou peut-être péritonite. Ce fut, je crois, en 1881. Il n’avait que trente-sept ans. Donc il était né probablement en 1844, cent ans avant ma sœur aînée. Quant à sa femme Cleta, née en 1845, cent ans avant moi, elle avait perdu, avant le mariage, un frère qui s’était suicidé au temps « des sanglantes luttes locales en Romagne » comme dit Zvanì. De ce suicide, ajoute-t-il, « les petits enfants en entendaient parler en termes vagues et mystérieux ».
Est-ce que Raffaele, comme Pascoli, Zvanì, mon père et moi, avait perdu prématurément son père ? A-t-il donc raison Pascoli, quand il désigne dans cette rupture de la mort du père la cause primordiale d’existences difficiles sinon égarées et perdues ?
Je vais relire ce qu’avait écrit Zvanì : « Après la mort du père, la première victime : la sœur cadette, deux années après le père.
 Quant à lui, au contraire, il eut une instinctive et miraculeuse impulsion à sortir de la situation où on l’avait jeté. Il demanda d’étudier.
 Il n’y avait pas de précédents. Il ne se découragea pas.
Il s’attacha à sa mère pour obtenir.
 De typographe à étudiant.
 Il se concentra entièrement aux études comme un naufragé qui veut se sauver.
 Tout était facile pour lui. Il vainquit – mais, la famille était brisée.
 L’autre sœur aussi, avant qu’il puisse la sauver, avait succombé.
 Les fleurs les plus prometteuses avaient disparu ! »

Giovanni Merloni

 

Blow up/1 (Portrait d’une table n. 14)

10 dimanche Fév 2013

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portrait d'une table

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« Pauvre maman ! Quelquefois, je m’arrête un instant pour regarder son visage perdu derrière le vol joyeux d’un oiseau et je me demande : qu’est-ce que la mémoire ? D’où vient-elle ? Où est-elle ? Le cerveau est-il la mère de la mémoire ? Ou bien la mémoire, comme une cathédrale gothique, représente-t-elle un monde à soi fait de petites briques sans nombre devant lequel le nom de celui qui conçut le projet initial s’est perdu pour toujours ? Ce qui compte, n’est-ce pas le résultat, l’œuvre colossale qui élève ses doigts frêles jusqu’à Dieu ?

La même chose, je crois, arrive à notre mémoire. Chacun de nous a un édifice dans sa tête : ce peut être un gratte-ciel américain, une pyramide égyptienne, une tombe étrusque ou une modeste chambre de bonne. En réalité, au-delà de l’aspect de l’édifice, chacune de ses briques est un monde enchâssé dans un autre, semblable et pourtant différent, comme un corail à l’intérieur d’une gigantesque barrière.

Et si la mémoire suivait un fil semblable à la bave des araignées ? Alors, après les pluies estivales, on s’étendrait parmi les feuilles, les buissons et les arbustes, dans les sous-bois, dans les jardins ou sur les terrasses et là où auparavant il y avait une obscurité confuse, apparaîtrait une trace luisante entremêlée à mille autres labyrinthes.

Peut-être que nous aussi nous marchons dans des galeries couvertes de stalagmites, parmi des toiles d’araignée. Voilà ce qui se produit à présent pour Henriette. Elle se perd dans ses galeries hors du temps, où chaque événement est entraîné dans des limbes.

Quelques-unes de ses boyaux sont meublées, d’autres dépouillées comme si une terrifiante épidémie était venue y sévir. Certaines des plus anciennes ont un toit voûté et quelques restes précieux du passé, tandis que dans les plus récentes les souvenirs liés au présent errent au gré du vent, comme des fantômes, ne laissant que de faibles traces, pareilles à des voiles déchirées.

Quand je vois ma mère dans la véranda, le regard enchanté dans une soudaine jeunesse, je ne me fais pas d’illusion. Je sais qu’elle s’est arrêtée dans une galerie et qu’elle est en pleine observation.

Henriette essaie de se lever, puis reste immobile en l’air. De quoi se souvient-elle, si sa mémoire s’effondre ? Pourtant, elle semble sourire…
Claudia_Patuzzi [La stanza di Garibaldi, Manni Editori, Lecce 2005].

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,

Hier soir, je t’avais envoyé par mail cet extrait, qui me paraissait très intéressant pour tout ce qu’on est en train de dire à propos de Pascoli, Zvanì, mon père et la table de Sogliano. Je te demandais si tu te rappelais du passage ci-dessus, de ce livre qui risque de passer inaperçu, qui pourtant parle de la précaire mémoire des vivants aussi vivement que du respect des morts, des exclus, des ratés : « Aucune charrue ne s’arrête parce qu’un homme meurt ». Ce fameux proverbe flamand, que l’écrivaine italienne met en valeur, a d’ailleurs inspiré La chute d’Icare, œuvre lumineuse de Pieter Brueghel Le Jeune que j’ai installé dans ma vitrine. Où est-il ce mort dont la charrue se passe ? Il est caché derrière les buissons et les arbres, on peut bien le voir si on aiguise un peu la vue… ou si l’on agrandit l’image plusieurs fois… Je voulais te parler de cette découverte, mais tu ne m’avais pas répondu.

Hier soir, Catherine, je me suis couché dans un piteux état. Heureusement, ce matin j’ai trouvé ton mail et d’un coup mon ciel nuageux s’est libéré.

Cependant, ces heures d’incertitude et de panne cérébrale m’ont fait comprendre que tu me manques.

Paradoxalement, ce fait de t’écrire, de t’avoir continûment dans l’esprit tel un alter ego — sévère ou bienveillante, apaisée ou heurtée selon la foulée que prend ma recherche — ne me rapproche pas vraiment de toi… Car effectivement il faut se voir dans la réalité, se serrer la main, cela est nécessaire pour confirmer, par des gestes et des regards significatifs, nos esprits, intentions, problèmes…

Malheureusement, au lieu de reprendre la saine habitude de se rencontrer dans un bistrot à mi-chemin, profitant de ce formidable transport commun parisien, nous vivons tous les deux cloîtrés… Moi, je me suis auto condamné dans ce bureau tour d’ivoire où je cultive l’illusion de poursuivre comme un nouveau Javert ce Jean Valjean que je porte en moi… Toi, en attendant que les effets de ta chute se calment, que ton épaule cesse de lancer de redoutables signaux et qu’enfin passe cette période d’incendies de caves et de colocataires cyniques…

Ton silence, d’ailleurs, m’a fait bien comprendre, sans que tes mots gentils de ce matin puissent me rassurer, que tu n’as pas été d’accord avec ma dernière publication.

Je suis d’accord avec toi. Il aurait été mieux écrire deux mots : « la documentation à disposition est largement incomplète, Zvanì n’a pas eu le temps, ou l’envie, d’aller plus loin. Il s’est borné à une longue liste, pleine de trous ». Ou alors essayer d’expliquer, en exploitant dans les détails les parties plus intéressantes. Je ne l’ai pas fait. En plus, de façon très banale, je l’admets, j’ai publié des photos assez typiques. Tout le monde possède des photos comme ça…

Et je n’avais pas ajouté non plus d’explications en dessous des photos comme, par exemple : « Zvanì à ses cinquante ans » ; « Zvanì et sa sœur Guerrina » ; « Les parents de Zvanì, Raffaele et Cleta »…

Je t’avoue que je n’ai pas dormi, cette nuit, ayant eu plusieurs fois l’impulsion farouche de courir à l’ordinateur pour supprimer l’article publié et déjà annoncé. Patience pour ces deux ou trois insomniaques qui ont eu la bonté de s’y rendre. Je leur expliquerai, me disais-je, je leur dirai que j’avais eu hâte de terminer le petit triptyque de la « petite grande histoire d’une famille », alors que ce travail était comme ci comme ça…

Heureusement, depuis cinq heures du matin j’ai plongé dans un sommeil très agréable, dans lequel j’ai probablement rêvé. Au réveil, dans le sombre de ma chambre qu’une timide lumière matinale interrompait par un halo blanc autour des rideaux… j’ai eu une petite fulguration. D’abord, je me suis rappelé de Blow up, l’incontournable film londonien de Michelangelo Antonioni et j’ai essayé d’en traduire le titre. Cela signifie, je crois, d’un côté « agrandissement » et, de l’autre, « explosion ». Dans ce film, Antonioni avait voulu se servir de la technique photographique et de ce « truc » de l’agrandissement pour exploiter un thème plus profond, métaphysique aussi, celui du mystère de la mort et de la mémoire.

Voilà, Catherine, c’était « inconscient », mais, au fond, c’était intentionnel ! J’ai fait un premier étalage des photos des personnages principaux de cette « petite grande histoire » pour « familiariser » le lecteur avec leur silhouette sinon carrément avec leur ombre. Et j’ai fait le même avec les « chapitres » de l’histoire de Zvanì. Car ce dernier ne pouvait pas avoir la force de se raconter jusqu’au bout. Ne dit-il pas d’ailleurs que cette histoire pourrait être racontée « en forme de récit aux petits-fils, au cours de vacances à la mer ou à la campagne » ? Ne dit-il pas que « leurs observations et questions pourront s’inspirer au monde d’aujourd’hui, cela nous aidera à faire des comparaisons et à développer des thèses » ?

Ma chère Catherine, je bénis ton silence, je m’agenouille devant cette sévérité tout à fait nécessaire. Car cette « liste » de Zvanì représente pour moi son « testament moral » et, en même temps, une piste pour fouiller avantageusement dans cette matière passionnante et insidieuse qui s’appelle « passé ».

Tu verras aussi — si tu ne l’as pas noté dans ta lecture que pourtant j’imagine attentive, même dans ton agacement — que cette « histoire » confirme tout ce qu’on disait à propos des ressemblances avec Pascoli. D’ailleurs ce sont les mêmes lieux, le même paysage, le même contexte.

Blow up. Voilà, j’agrandis cette photo de Zvanì. La vision de sa mise « sans façon », de sa veste manquante d’un bouton, de ses poches pleines de mouchoirs et de cartes, est en vérité moins importante, beaucoup moins importante de la vision claire de ses yeux.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

En regardant cette photo, que je trouve correspondante à l’image incorporelle que mon père m’avait transmise de lui, je crois cueillir dans ces yeux une pensée parallèle. Celle que mon cousin Paolo P. aurait appelée « pensée mobile ». J’imagine Zvanì dans la pause d’un congrès très engageant, invité/obligé à se faire une photo. Dans ces deux ou trois secondes d’abstraction, au lieu de penser à la mort il pense à la vie. Pour se distraire il songe à cette époque entre 1880 et 1890 dont il aurait voulu parler à ses petits-fils (peut-être pas encore nés le jour de ce congrès, que je situerais dans les années tragiques 1924-1925 du délit Matteotti et de la retraite « à l’Aventin » des parlementaires démocrates), il remémore pour soi-même les guerres d’indépendance, les exploits des garibaldiens, les épisodes de sanglantes luttes locales en Romagne, le suicide, lié à ces dernières, de son oncle maternel, dont il avait entendu parler en termes vagues et mystérieux…

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Cet agrandissement me pousse à fouiller. Comme dans le film d’Antonioni, j’ai comme le sentiment de quelques choses cachées [un cadavre dans le placard ?], quelques mystères…

Et s’il pensait à Icare, tombé dans l’eau dans le côté droit du tableau… au mort, à peine visible parmi les buissons, dans le côté gauche ?

Oui, pourquoi pas ? Si les morts viennent si fréquemment nous voir, s’ils nous font trouver des traces de plus en plus évidentes de leur vie, de leur fonction dans le monde, en nous aidant à mieux comprendre notre destin, pourquoi ne devraient-ils pas se charger de nos soucis, de nos penchants artistiques et culturels ?

Excuse-moi Catherine, si je dérape un peu. Mais je crois que dorénavant nous devons envisager un double passage. D’un côté, examiner les apparences, de l’autre côté nous arrêter, pour voir mieux, parmi les buissons réels ou métaphysiques, s’il y a un mort caché….

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 10 février 2013 Dernière modification 10 février 2013.

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