le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

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Archives de Catégorie: contes et nouvelles

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affabulation
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récits de jeunesse
récits bolonais
Rome ce n’est pas une ville de mer (dont Cent jours)
Portraits d’amis disparus

VIVA LA PERSIANA …

24 dimanche Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, les échanges

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Giorgio Muratore

« Vive la persienne (qui n’est pas une persane ni une personne non plus) ! Vivent les photos impeccables des fenêtres avec ou sans persiennes dont Giorgio Muratore nous fait cadeau en nous transformant en de véritables voyeurs ! »

Trop gentil …

ce n’est qu’une petite manie innocente …

juste un passe-temps …

d’habitude, je fais ces photos …

quand j’attends quelqu’un dans ma voiture …

je regarde autour de moi …

car je ne sais vraiment pas quoi faire …

elles me regardent …

et moi aussi …

La lettre de M. Hyde

23 samedi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Mes chers lecteurs,
en fouillant dans un tiroir j’ai trouvé, au milieu des chaussettes et des maillot de laine, ce calendrier de 1995. Tout d’un coup, je me suis déplacé dans cette époque révolue d’il y a vingt ans où tout me semblait difficile et j’écrivais alors de longues lettres à moi même, dans un esprit de redoublement identitaire typique de Fernando Pessoa ou de Luigi Pirandello. J’essaie maintenant de reproduire par coeur « la lettre de M. Hyde ».

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La lettre de M. Hyde

« Rome, 23 mai 1995

« Cher Docteur,
Ton appel téléphonique m’a fait vraiment plaisir. Et pourtant cela a été pour moi une révélation (je ne veux pas dire une confirmation) de la vraie nature de tes sentiments, flottant auparavant dans un limbe brumeux, qui se détache à présent en toute sa médiocre banalité.
Maintenant, j’essaie de t’écrire, dans la façon la plus simple possible et sans me perdre en mille divagations, ce que j’ai plusieurs fois essayé de te dire par la voix. Je voudrais d’ailleurs chasser toute possible équivoque qui pourrait s’être installé de ma faute entre nous.
Ce n’est pas le cas de rappeler l’amitié ni l’affection réciproque qui nous avait toujours liés. Cela tu le sais et je le sais. Quant à moi, je t’ai toujours attribué — justement, en considération de l’âge — le rôle du frère aîné, c’est-à-dire d’une personne estimée sous tous les points de vue, à laquelle je me confiais dans les moments critiques. Dans cet esprit, j’avais toujours recherché et accepté ton jugement.
Un jugement sur une lointaine thèse de fin d’études universitaires, mais aussi sur ma vie même, sur tout ce qui m’est cher, intime, indispensable. Un jugement hors de la quotidienneté et de ses règles, tempéré par l’amitié, par cette solidarité qui jaillit spontanément dans tout rapport alternatif à la famille, aux personnes qu’on hérite sans les choisir…
Pourquoi aurait-on alors inventé les bars, les trains et les jardins publics, sinon pour donner aux gens la possibilité de s’aider réciproquement par le biais d’une complicité de quelques façons transgressive ?
Je ne veux te reprocher aucunement. Mais, il me semble, tu as oublié combien de fois tu as cherché en moi cette même “complicité transgressive” ! Car toi aussi tu me reconnaissais une “autorité”. J’étais pour toi quelqu’un qui plaçait la vie à la première place, sans jamais y renoncer. J’étais selon toi un “expert des questions du cœur”. Je trouvais cela assez bizarre, mais je t’écoutais volontiers, me bornant à rechercher juste quelques petites paroles qui pouvaient ajouter un petit écho, en décalage devant tes récits tourmentés et parfois surprenants. J’étais bien sûr ton complice quand tu me racontais tes histoires incertaines ou alors tes rencontres fulgurantes. Des mondes s’ouvraient à mes yeux faisant partie d’une société un peu gâtée et fort intellectuelle qui m’était assez étrangère… mais je m’amusais aussi devant ce tourbillon de prénoms, de cheveux, de lunettes, de sacs, de cabines téléphoniques, de petits déjeuners et d’apéritifs incommodes… Tu as trouvé toujours en moi cette disponibilité à l’écoute, étant rassuré par mon estime, par mon irréductible affection pour toi…
Cependant, pour ce qui me concerne, tu n’acceptais pas mon attitude fataliste et insouciante vis-à-vis de mes devoirs, que d’ailleurs j’assumais jusqu’au bout… Même sans rien dire, tu stigmatisais sans appel ce manque de pleine identification dans tel rôle, telle charge ou tel travail : “pour quelle raison ce type, qui écrit des comptes-rendus si clairs et fouillés, ne publie-t-il pas des articles ? Pourquoi ne s’engage-t-il pas dans les institutions ou dans les sièges de la culture spécialisée ?“ »

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« Cher Docteur, tu n’as jamais voulu regarder ce qui était pourtant évident… Tu aurais dû le comprendre et l’accepter — ou le désapprouver ouvertement — depuis le début !
Ma vie se déroule depuis toujours sur deux chemins parallèles. Celui du travail, celui de l’expression artistique et littéraire. Ce sont gigantesques là, les efforts qui m’attendent au fur et à mesure. Rien à voir avec ce que j’ai dû faire pour rester « dans le sillon d’un destin ordinaire ». C’est une lutte continue contre le temps, de plus en plus acharnée. Je le sais bien et cela fait partie désormais de mes journées. Mais pourquoi un tel « choix de double vie » doit-il susciter autant de scandale ? Est-ce que dans mes téméraires tableaux littéraires il y a des dérives d’égocentrisme ? Ou alors de traces de mon travail, avec l’évocation d’un monde que je connais trop bien pour m’autoriser à en parler ?
Certes, parmi mes lecteurs les plus affectionnés, une cousine milanaise de ma mère, âgée d’à peu près soixante-dix ans, a jugé “superbes” les 120 dernières pages de mon roman. Oui, je devrais m’arrêter au pouvoir consolateur de reconnaissances comme celle-ci… Et pourtant je suis resté interloqué et fort bouleversé quand tu m’as dit que ce roman était « comme ci comme ça », tandis que ces poésies, je n’aurais pas dû « les avoir écrites » !

« Voilà une lettre que je voudrais t’avoir envoyée, mon cher Docteur Jekill. »

Giovanni Merloni

Des milliers d’écrivains morts-nés : la faute est-elle au marketing… ou à Salieri ?

05 mardi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Comme je l’ai annoncé récemment, je suis en train de ranger mes anciens commentaires dans le but de concentrer dans ce blog tous les textes littéraires publiés ailleurs. Je suis maintenant à mi-chemin, je peux donc me permettre de ralentir le pas, pour cueillir quelques fleurs ou quelques cailloux qui capturent mon attention d’habitude distraite. Ou alors pour relire à voix haute des textes que j’avais gardés dans les dossiers de mes anciennes publications.
Aujourd’hui, je vous propose ci-dessous un texte que je n’avais pas eu le temps (ou l’envie) de traduire. Il reporte à ma mémoire une époque assez révolue, mais, en fin de compte, assez proche aussi.
On était en 1998 ou 1999, à Rome. Juste seize ans se sont écoulés. Ce n’est pas beaucoup. Et pourtant, dans l’Italie de cette époque, la révolution numérique était encore aux premiers pas. On n’envisageait pas ce que la planète serait devenue grâce à Internet, même s’il y avait déjà des sites un peu compliqués où l’on pouvait participer à des « forums »… On commençait à s’envoyer de longs mails, cependant on n’imaginait pas l’imminente explosion des blogs. Le livre en papier ne soupçonnait pas l’arrivée massive du livre numérique et… j’étais plus jeune et, bien sûr, moins inconscient.
À l’origine, le texte ci-dessous était une lettre ou plus exactement un mail. Une histoire farfelue, que j’avais envoyé à Luigi Granetto, un artiste et intellectuel, très actif à Milan, qui avait eu le grand mérite, chez moi, d’apprécier publiquement mon premier roman, « Il quarto lato », sorti en 1998…
Sans me prévenir, Granetto avait publié tout de suite cette lettre dans son forum nommé « Gnomiz », un site glorieux, qu’il a continué à faire vivre sans en changer la forme ni l’esprit, qu’on apprécie, encore aujourd’hui, de plus en plus performant et enlevé.
Pendant longtemps, cet article, un peu tranchant sur un fond de pathétisme, jaillissait de façon menaçante chaque fois que je consultais sur Google les informations à mon sujet. Cela me gratifiait et m’inquiétait à la fois…

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Des milliers d’écrivains morts-nés : la faute est-elle au marketing… ou à Salieri ?

Ils sont de plus en plus nombreux, ceux qui se consacrent à l’écriture, révélant assez souvent un certain talent. D’ailleurs, il y en a encore plus qui voudraient « publier ». L’offre augmente. Cela dépend peut-être du fait que beaucoup de gens ont cessé de regarder la télévision et qu’ils ne se décident pas encore à reprendre la vieille habitude des soirées au cinéma… Beaucoup d’eux, dans l’esprit, sont de véritables écrivains. Mais, d’abord, des personnes. Avec la conscience de la valeur de l’expérience et de la nécessité de trouver une façon valide pour l’exprimer ou la déformer.
Des personnes qui ont justement vécu avec le but de pouvoir raconter leur expérience, d’y découvrir les nœuds et les multiples sens, ne se dérobant pas, d’ailleurs, à l’agréable torture de la souffrance.
Des personnes qui analysent, dans la solitude d’un anonymat assez désolé, les possibilités infinies de rapprochement et de rencontre à travers l’art.
Des personnes qui écrivent tout en songeant à une lectrice qui savourera, par ces mots en file — cela n’a aucune importance si celle-ci se trouve par coïncidence en une position difficile, debout dans un bus ou provisoirement assise sur des w.c. tout à fait inconfortables —, un doux sorbet imprégné de vie.
Des personnes qui voudraient juste transmettre leur caillot de souffrance tant bien que mal filtré et transformé en métaphore ou en image pulsante et ineffaçable. Une armée de gris employés de la plume, ou du crayon, ou de l’ordinateur (la machine Olivetti est en désarmement), devant laquelle se serre comme un entonnoir en fonte une porte sombre ayant au-dessous une redoutable inscription :

MARKETING

C’est une belle journée de soleil, à Rome. Les écrivains attendent devant la porte. On entend des petites voix saccadées et rapides, qui lancent sans retenue des conseils, des jugements tranchants, ou alors des refus :
« Nous avons lu avec attention votre texte… mais cela ne rentre pas dans notre ligne éditoriale. »
« C’est un beau livre, mais c’est un peu long, oisif… cela ne colle pas avec le marketing ! »
« Cela ne se vend pas, c’est trop long. »
« Cela ne marche pas, il y a un excès d’écriture. »
« Cela ne va pas, c’est trop beau ! »
« Cela ne peut pas se vendre, et c’est tout. »
Mais la réponse la plus fréquente est la première : « … cela ne rentre pas… »
Alors, le pauvre homme (la pauvre femme) reste là, interloqué. Il essaie de comprendre ce qu’il s’est passé derrière cet hostile rideau. Il téléphone à un ami parmi les plus compréhensifs : « Ne t’en fais pas ! Remercie le ciel de la chance que tu as. Ah, si je savais écrire comme toi ! »
Il y a des lecteurs travaillant auprès des maisons d’édition qui amènent chez eux les manuscrits refusés. Il y a même des bibliophiles qui les collectionnent. Ils font disparaître les « best sellers » de leurs étagères pour y entasser les livres ratés, dont ils adorent les reliures de plus en plus élégantes et recherchées.
Mais il y a toujours quelqu’un (le patron ? son chien ?) qui se charge spontanément du rôle ingrat :
« non, “ça” je ne le veux pas ! C’est trop soigné, trop parfait. Voyons une deuxième épreuve… »
Si le deuxième livre est bien écrit, lui aussi, qu’est-ce qu’on lui répondra ?
« Voyons-en un troisième ! »
Entre-temps, les gens moins exigeants lisent Harmony et Wilbur Smith, tandis que d’autres, heureusement, connaissent Umberto Eco ainsi que Dacia Maraini…

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27 mars 2003, librairie Montecitorio, Rome, présentation du roman « La folla di Bordeaux ». De gauche à droite : Giovanni Merloni, Giovanni Russo, Gaetana Pace et Filippo La Porta

Ma cousine A. (come Alcott) était désespérée. Elle a acheté une tarte dans une grande pâtisserie viale Mazzini avant de se rendre chez un vieil ami qui travaille à la RAI. Celui-ci, un dirigeant respecté, a été très content de la visite. Il a souri tout le temps. Sa femme (qui ne travaille pas à la RAI) a donné beaucoup de conseils : « envoie-le — le manuscrit — à quelques réalisateurs… à Dacia Maraini ! »
Ma cousine A. connaissait un fleuriste qui savait l’adresse de Dacia Maraini. Celui-ci, avant de lui donner cette adresse, a voulu être rassuré. Enfin, un samedi matin, le paquet (de Rome à Rome, poste prioritaire) est parti. Lundi soir, inattendu à plusieurs égards, en considération de la vitesse aussi, un appel téléphonique interrompt les banalités de la conversation quotidienne. C’est Dacia Maraini. Elle est enthousiaste du manuscrit : « un roman à embrasser du premier mot jusqu’au dernier, un véritable livre de chevet… » Ma cousine A. haletait. Elle avait même perdu la voix, au bout de cet appel. On lui avait donné la vie, la rendant pourtant orpheline de quelque chose de très important qui avait d’un coup disparu. Invitée d’honneur dans une émission entièrement consacrée à sa créature, A. se rendit à la télévision. Sur les écrans du studio paraissaient des scènes colorées, suivant de façon aussi méticuleuse que chaotique les péripéties verbales du duo Maraini-Alcott. Ensuite, malgré les compliments et les réservations en grand nombre, le livre, envoyé, ne fut pas publié.
Tout le monde en tisse les louanges, mais personne n’en veut. Peut-être, même s’il gagnait un prix littéraire important (le prix Strega, par exemple) il resterait inédit. Les membres des comités de lecture le gardent jalousement chez eux, comme l’œuvre unique d’un grand peintre disparu. Peut-être, une nouvelle époque va se déclencher où tout le monde dira que la publication endommage l’œuvre de génie. Si tout le monde peut l’avoir, elle devient banale, insignifiante, n’est-ce pas ? « Toute la faute est au marketing » ! Voilà ce qu’on dit à Rome. Un grand imbroglio obligeant les artistes à payer pour qu’on les voie, pour qu’on les connaisse, même distraitement. Payer pour exister. D’ailleurs, il faut désormais payer pour naître et aussi pour respirer.
Avec cette expression — le « marketing » — prononcée par de sales types de plus en plus grossiers et redoutables, on nous explique qu’il faut écrire forcément un best-seller, ou mieux se le faire dicter par quelques habitués d’une maison d’édition rusée, par des gens attentifs aux « désirs » voire aux « besoins » du public. Le public !
Ils ont oublié qu’il n’y a pas longtemps, en plus que Moravia et Calvino, il y avait aussi Carlo Levi, Primo Levi, Elsa Morante, Cassola, Berto, Bassani, Buzzati et Pratolini… Lorsqu’à l’horizon on a vu apparaître Gadda et Pasolini, est-ce qu’on les a exclus sous le prétexte qu’il y en avait trop, d’écrivains ?
Voilà pourquoi j’ai décidé que je n’y crois pas. Ce n’est qu’une idée reçue. Comme l’illusion qu’il y a une recette pour devenir riche. D’ailleurs, l’argent ne peut pas devenir le seul paramètre de notre vie. Avec le totalitarisme de l’argent, celle-ci deviendrait misérable, soit pour celui ou celle qui lit, soit pour celle ou celui qui écrit.

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Giovanni Merloni

L’élégance et la sincérité (une voix pour des guitares sans cordes)

10 vendredi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, mes poèmes

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Mes chers lecteurs,
C’est avec une émotion tout à fait particulière que je partage la publication de Rixile sur son blog.
 De façon inattendue, lors d’un échange sur Twitter, je lui avais demandé… d’essayer de créer une chanson à partir d’une de mes poésies. Elle m’a dit oui, je lui ai envoyé une « rose » de textes. Elle a choisi « Des guitares sans cordes », la poésie très parisienne que j’avais retravaillée avec la participation de José Defrançois. Et voilà le cadeau de sa voix magique :

Des guitares sans cordes chantées par @Rixilement

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002_martini 180 « Chère Rixile,
Jusqu’ici je n’avais demandé à personne un engagement semblable, même si j’avais plusieurs fois formulé dans ma tête cette demande : « est-ce que vous… ? »
Maintenant, je suis très ému pour avoir contribué à créer une chanson tellement française ! C’est un honneur pour moi et pour ainsi dire une espèce d’accueil culturel et humain que je reçois de cette France sincèrement aimée.
C’est très beau, élégant, ouvert aussi, je crois, à des interprétations plus ou moins dramatiques ou ironiques ou tout simplement « sincères ».
Je crois que la beauté d’une certaine chanson d’auteur (caractérisée par de fortes influences réciproques entre Italie et France) vient justement de ces deux éléments-clés : l’élégance et la sincérité.
Dans mon rêve musical il y a plusieurs raisons, que je pourrais vous énumérer l’une après l’autre.
Je me borne à la première : ma culture orale est fort imprégnée de chansons. depuis mon adolescence. D’ailleurs l’Italie est le pays des chansons : Ennio Flaiano par exemple disait que les Italiens ne font que chanter toujours, au lieu de parler et même de penser… »

003_vetrina torino 180 « Dans tous mes textes on peut ressentir l’écho des chansons de Giorgio Gaber ou Enzo Jannacci ainsi que des chansons engagées comme les Cantacronache des années 50-60 ou des belles chansons surréelles et désengagées de Francesco De Gregori.
Peu importe qu’en 1975 j’ai vu à Venise un merveilleux spectacle de Béjart avec la IX symphonie de Beethoven et que, depuis cette fulguration, s’est déclenchée en moi une véritable passion pour l’opéra lyrique ayant pour leader absolu Mozart, avec ses œuvres italiennes et son monde merveilleux (qui a inspiré beaucoup ma peinture).
La chanson (italienne et française d’abord), avec ce rôle de la parole et du théâtre de la vie, reste pour moi une des formes d’expression les plus libres et révolutionnaires…. »

Giovanni Merloni

Une parenthèse « Rubens »

05 dimanche Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, mes poèmes

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Rome, photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Une parenthèse « Rubens »

À la suite d’une invitation inattendue — un nouveau blog de Jacques-François Dussottier qui regroupera des artistes et des poètes italiens et français —, je suis revenu à mes poésies en langue italienne pour faire un choix.
Ce n’est pas la peine de vous exprimer mes états d’âme et d’esprit vis-à-vis de ces « corps abandonnés » ne faisant qu’un avec d’autres textes dans lesquels j’ai déversé autant d’espoirs et d’énergies au cours de « ma double vie » de dirigeant public et d’artiste. Je reviendrai un de ces jours sur le thème de mon déracinement, aussi définitif qu’indolore… pour expliquer ce qui peut représenter l’éloignement de la langue maternelle au point de vue psychologique et humain.
Pour ce qui concerne mes poésies, les relire en italien me fait l’effet d’une rencontre secrète. Comme si je rencontrais une dame très fascinante à l’insu de ma propre femme…
C’est probablement à cause de l’embarras d’une telle rapatriée — causant une émotion difficile à maîtriser — que j’ai choisi en première une poésie d’il y a… quarante ans !
C’est une poésie qui raconte un univers aussi précaire qu’intense et même volumineux. Un grand amour mêlé aux jeux inépuisables de la fantaisie. J’étais à Bologne, ce mois d’avril 1975… Elle avait accepté le sobriquet de « fée » et ne cessait de m’émerveiller par ses continus changements de « look ». Je n’oublierai jamais sa collection de sacs et ses coiffures toujours différentes. C’est pour cela que j’avais pensé à cette jolie madame ci-dessous, un peu transformiste, qui « assume » pourtant, sans fléchir, son naturel rôle de femme gâtée qui se laisse entourer d’attentions.
Voilà, j’ai d’abord relu et modifié l’ancien texte italien. Ensuite, j’ai retravaillé ainsi le texte français qui va substituer celui que j’avais publié une première fois en janvier 2013, il y a donc plus que deux ans. Cette poésie, ne rentrant évidemment pas dans la série des poésies « d’avant » l’amour, peut être alors considérée comme une parenthèse « Rubens ».

madame rubens 180 - copie

Giovanni Merloni

ELOGIO DELL’IRREALIZZABILITA’ …

27 vendredi Mar 2015

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Giorgio Muratore

Éloge de l’infaisabilité

Cher Giorgio,
Une fois rentré à Paris, j’ai tout de suite cherché des informations sur l’ancien parcours des deux lignes de tramway (la Circulaire rouge, périphérique, la Circulaire noire, intra-muros) pour étudier, autour de ces mémoires historiques, une hypothèse « révolutionnaire » prévoyant des lignes de tramway à l’intérieur de l’enceinte des remparts de Marc Aurèle à Rome.
Je me suis immédiatement aperçu des difficultés infinies qu’on devrait surmonter.

En premier, il y a la méfiance, sinon l’hostilité, qu’il faut s’attendre non seulement de la part de ceux qui président au « secteur du tramway » à Rome, mais aussi de ceux qui ont sauvegardé avec orgueil, « de père en fils », la glorieuse idéologie du « soin du fer ».
Par charité, comment ne pas être d’accord avec eux ?

La deuxième difficulté, strictement liée à la première, vient de l’existence, sur le sol de Rome, de « morceaux » de lignes de tramway qui pourraient objectivement représenter une base d’où démarrer pour « accomplir », comme je le souhaiterais vivement, un réseau de tramways complet et efficace.
Malheureusement, cette « prémisse » favorable se configure — voilà pourquoi je parle de difficulté — comme une donnée rigide de la réalité romaine, qui n’est pas disponible a priori pour dialoguer autour d’éventuelles propositions aussi organiques que décisives.
Comme il arrive souvent, ceux qui aiment le « fer » des rails aiment aussi, de façon viscérale, leur propre « rôle indiscutable » de défenseurs irremplaçables (et infaillibles aussi). Peut-être craignent-ils de perdre ce peu (de lignes ou de morceaux de lignes) qu’ils ont péniblement conquis ? Peut-être sont-ils prisonniers d’une « mentalité d’entreprise » à l’intérieur d’un contexte politico-administratif qui est prisonnier à son tour d’une « mentalité d’affairistes », avec une certaine propension pour la délégation totale et fataliste à l’argent ? N’y a-t-il donc que l’argent pour résoudre les questions nouvelles ? Imaginent-ils peut-être qu’il en faut toujours davantage, même plus d’argent que nécessaire ?

Tout de suite après ces difficultés « intérieures » j’en pourrais énumérer beaucoup d’autres, « extérieures » à l’idée d’un transport urbain fluide qui transforme Rome en ville moderne.
L’ensemble des obstacles — explicites ou sous-entendus ; déclarés ou tus — pourrait se condenser en trois phrases :
— LES ROMAINS N’AIMENT PAS ROME ;
— LES ROMAINS NE COMPRENNENT PAS QUE ROME EST UNE CAPITALE MONDIALE, APPARTENANT DONC AU MONDE ENTIER ;
— PAR LEUR FATALISME INDIVIDUALISTE, LES ROMAINS RENONCENT, SANS COMBATTRE, À SE RÉJOUIR D’UNE VILLE CONFORTABLE, TANDIS QUE LES VISITEURS DE TOUTES LES PARTIES DU MONDE NE PEUVENT PAS PROFITER PLEINEMENT, À LEUR TOUR, DES TRÉSORS IMMENSES QUE ROME CONTIENT.

Cher Giorgio,
tu sais que j’ai été foudroyé sur la route de Damas en voyant, au cours de quatre ou cinq années, la ville de Bordeaux transformée, ou, pour mieux dire, « miraculée » par un réseau de tramways structuré comme celui d’un véritable métro.
Un réseau qui a amené le réaménagement des chaussées et des décors urbains.
Un réseau qui n’a pas besoin de fils suspendus dans le ciel.
Mais pourquoi parlé-je de Bordeaux ?

Parce que Bordeaux, tout comme notre Ferrare, est une ville « appuyée sur l’eau ». Creuser pour y réaliser un métro traditionnel ce serait très cher sinon impossible. Comme à Rome.

Parce que Rome — à la suite d’une absurde politique de concentration des bureaux publics dans la zone centrale, accompagnée par un rejet coupable de la plupart de la population d’origine — est devenue maintenant un immense « musée inconscient » où de gigantesques trésors sont mal utilisés ou abandonnés tandis que les activités touristiques et culturelles languissent ou disparaissent.

Certes, les Romains auront toujours besoin de « traverser Rome » lors de leurs quotidiens voyages pendulaires.
Mais les Romains mêmes, comme aussi tous les non-Romains qui le désirent, ont besoin d’entrer à Rome, « ayant la chance de la parcourir librement en long et en large ».

Si l’on accomplit un réseau de sept ou huit lignes de tramway métropolitain, capable, en lui-même, de garantir tous les parcours possibles entre les portes encore nettement identifiables au long du périmètre des remparts de Marc-Aurèle, Rome connaîtrait un nouvel essor.
Hôtels, bars, restaurants, boutiques, musées, atelier artisans, tout reprendrait sa vie en peu de temps.

Le problème, mon cher Giorgio… Un projet comme celui-ci devrait être soutenu et administré, de A à Z, par des gens experts, sous le contrôle des gouvernements de toute l’Europe… Laisse-moi rêver, imaginant de confier cette entreprise à la RATP, la société qui s’occupe depuis un temps immémorial du métro de Paris…

Ce serait un projet tout à fait faisable, beaucoup plus économique que celui de la seule ligne C du métro. Une initiative stratégique, d’ailleurs, qui donnerait du travail aux jeunes (et moins jeunes).
Je me rends compte que justement cette « faisabilité » déconcertante représentera toujours un défaut qu’on ne pourra pas accepter.
Donc pardonne-moi, cher Giorgio, pour t’avoir « écrit » mon rêve avec autant d’enthousiasme imprudent.
Je t’embrasse

Amicalement

Giovanni Merloni

La liberté en auto-stop (Portraits d’ami(e)s disparu(e)s n. 3)

11 dimanche Jan 2015

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Portraits d'ami.e.s disparu.e.s

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Je connaissais Maria Napoli depuis quelques années. Elle était une dame très sympathique, gentille, généreuse, ouverte. Il ne me semple pas possible qu’elle ne soit pas là. Je la considérais comme une membre de ma famille, même si malheureuse-ment nos rencontres ont été rares. Je n’oublierai jamais sa voix et son sourire. Adieu Maria !

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Giovanni Merloni, La liberté en auto-stop, janvier 2015

La liberté en auto-stop : Maria Napoli

Merci je dois dire à la bureaucratie,

Aux difficultés de compréhension, d’une langue à l’autre, des documents nécessaires. Dans le hall du consulat, près d’une colonne, sur un bout de papier je fis mon choix : traductrice habilitée, onzième arrondissement,

Rue des Boulets (une latérale). L’entente fut immédiate, entre deux

Italiens sensibles et quelque peu souffrants de l’excès de bureaucratie, et pourtant réactifs.

Avait-elle de réserves ou de doutes ? Pas du tout, elle aimait déguiser son âme généreuse derrière de petites questions : « pourquoi vous vous consacrez tellement à vos enfants ? Pourquoi ne pensez-vous pas à vous-même ? »

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Giovanni Merloni, La liberté en auto-stop, janvier 2015 part.

Noyée dans les tampons et les photocopies, elle me racontait  des épisodes imaginaires de familles contrariées, de frères et de sœurs qu’elle avait vus se pousser les uns les autres au bord d’un gouffre…

Avant de venir en France, en auto-stop, rêveuse de liberté. Dans cette France bien aimée devenue joliment sa patrie, celle de ses enfants. Avant d’accepter, il y a trois ans, mon invitation au spectacle…

Premier rang de la salle, je la vois toujours là, apparition bénie, assister avec ardeur au monologue touchant d’une « femme seule » débordée des souffrances d’un amour disgracieux. Je n’oublierai jamais ses yeux rêveurs dans le plateau, son attention irréductible, le charme de sa solidarité.

Ou alors elle attendait la sortie de l’actrice qui redevenait personne pour plaisanter avec elle, élégamment, tout en flottant dans son ironie douloureuse.

L‘Italie restait quelque part, dans les coulisses de sa grande figure. Un amour refoulé, peut-être, ou alors un endroit chéri pour de merveilleux épisodes

Imaginaires, dont personne ne pourra pas se passer. Le souvenir de l’Italie ne faisant qu’un avec le respect de la mort annoncée, une mort trop soudaine et radicale pour cette plante légère, une mort dont elle a peut-être essayé, souriant, de se passer.

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Giovanni Merloni, La liberté en auto-stop, janvier 2015 part.

À présent je m’interroge au sujet de ce verbe ambigu, « disparaître ». Un verbe qui raconte si bien l’affreuse déchirure qui enlève à jamais une personne, une rue, une porte, une réponse, un geste unique, une affinité élective…

À présent je ne peux pas me pardonner de n’être pas allé la chercher, avant qu’elle passe de l’autre côté. Mais je sais qu’elle n’a cessé de sourire même devant cette énième, colossale absurdité de la mort. Un sourire de défi résigné, pour ne pas dire vraiment adieu à la vie.

Giovanni Merloni

P.-S.
Depuis Facebook, j’extrais ci-dessous quelques traces de la nouvelle de la disparition de Maria Napoli (juin 2014) et des réactions de quelques amis à elle. Même si Facebook est public et tout le monde peut lire tout cela, j’ai préféré omettre les noms des personnes concernées.

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Maria et Francesca Napoli avec deux autres personnes 

12 juin 2014
Un ami espagnol :
Une très belle famille avec de très jolis souvenirs. Je vous embrasse fort, avec beaucoup de caresses

10 juillet 2014
Une première amie française : Chère Maria, nous nous sommes connues le 5 avril 1980. C’était notre cinquième anniversaire de Mariage. Voilà comment tu es entrée dans notre vie et dans nos cœurs. Tu faisais du stop pour aller à Biarritz (via Bordeaux). Nos amis t’ont proposé de venir déjeuner avec nous. Tu est restée parce que tu es tombée amoureuse de l’un d’entre eux. Tu portais une salopette blanche comme c’était la mode à cette époque. Tu avais une coupe de cheveux à la Angela Davis. Notre amitié a été instantanée et a duré 34 ans sans faillir. J’avais tant d’admiration pour toi.
Tu travaillais la nuit dans un centre d’hébergement d’urgence du Nid. (L’Amicale du Nid considère la prostitution comme une violence et une atteinte à la dignité des personnes ; elle refuse de l’assimiler à une profession. Elle propose aux femmes et aux hommes en danger, ayant connu ou en situation de prostitution, un accompagnement vers des alternatives…)
Pour moi qui avais travaillé très tôt manuellement, tu venais d’une autre planète. Vénus sûrement ! Amoureuse de Saturne qui repartit très vite sur sa lointaine orbite. Francesca est née le 16 janvier… Un amour de petite fille !
Ta passion pour la langue française était stimulante et tes engagements vivifiants. Nous étions nées la même année mais combien ton parcours, si différent du mien, m’a enrichie et soutenue. Ta philosophie me soutient encore mais ta présence, ton art de vivre et ton rire me manquent.

Une deuxième amie française : Une tata avec un cœur aussi grand repose en paix c’est certain !

Une troisième amie française : je suis bouleversée

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Maria Napoli à Pienza avec une amie française

3 août 2014
Troisième amie française : Chère Maria, se perdre de vue pendant 32 ans, se revoir , rire, pleurer ensemble, se regarder dans les yeux en se promettant peut etre de se revoir. tes derniers mots ont été :je t’attends à Paris,et puis d’un coup apprendre que tu es partie cette fois pour toujours. Nous n’avons même pas fait une dernière photo ensemble c’est mieux ainsi, moi et toi a Pienza, notre jeunesse, notre insouciance,nos projets…

Une amie italienne : Elle avait fui…

Troisième amie française : Les deux filles des fleurs se sont rencontrées à nouveau 32 ans depuis. Deux jours magnifiques, beaucoup de souvenirs, Merci Maria ! ! !

2 novembre 2014
Troisième amie française : Aujourd’hui ma pensée va à toi, je pense à ton regard , à ton etreinte quand nous nous sommes quittées, tu savais tout, tu n’as rien dit, tu as voulu me dire adieu comme tu l’as toujours fait, grande Maria — triste.

11 novembre 2014
Une quatrième amie française : Un rire, un sourire, une philosophie de vie, de nombreux bons moments partagés, et le souvenir d’une grande Dame aussi généreuse que pleine de Vies. Encore une t’attend peut-être? Toujours là dans nos coeurs et ta voix dans nos mémoires. Bon anniversaire !

G.M.

La supériorité du sujet (Portraits d’ami(e)s disparu(e)s n. 2)

08 jeudi Jan 2015

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Portraits d'ami.e.s disparu.e.s

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Portraits d’ami(e)s disparu(e)s n. 2

J’ai hésité, avant de me décider à publier aujourd’hui ce deuxième hommage à un ami disparu. Ce qui s’est passé hier, à Paris, dans un quartier qu’on ne pouvait imaginer plus tranquille, cette tuerie absurde et même incroyable m’a tellement bouleversé que je voulais m’arrêter pour pleurer.
Plus tard, dans le métro qui me menait à la station Richard Lenoir où ma fille habite — pas loin de « Charlie Hebdo » —, j’ai été réconforté en écoutant cette voix féminine qui disait, solennellement : « à la demande de la Préfecture de police, la station Richard Lenoir est fermée… »
Ensuite, en revenant, nous avons participé à la manifestation place de la République. Dans cet espace immense, comblé de citoyens bouleversés et profondément attristés, j’ai ressenti jusqu’au bout l’empathie avec ce peuple effrayé qui ne se laisse pas abattre, affichant au contraire sa présence combative et tranquille :

ENSEMBLE, UNIS POUR LA DÉMOCRATIE !

criait quelqu’un depuis le piédestal de la statue de la République.

LIBERTÉ D’INFORMATION !

hurlaient d’autres dans la foule.
Une fois rentré chez moi, j’ai pensé que cet homme unique dont je voulais vous parler, monsieur Gérard D’Hondt, aurait partagé lui aussi jusqu’au bout tous les sentiments que je lisais dans les yeux autour de moi. Tout en songeant aux dix journalistes et aux deux policiers tués hier, j’essayerai donc d’esquisser le portrait d’un homme incroyablement généreux et solidaire ayant en commun avec ces journalistes et artistes merveilleux un profond amour pour la Liberté.

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Gérard D’Hondt, hommage è Joseph Bernard (recto)

« Je crois à la supériorité du sujet dans l’œuvre d’art… et que celle qui ne le possède pas, fut-elle un chef d’œuvre de conscience et d’exécution… est à mon avis froide et sans but. »
Joseph Bernard (1866-1931)

La supériorité du sujet : Gérard D’Hondt

Généreux et hyperactif, venant de terres joviales

Était une présence, ce monsieur souriant en bas de la

Rue Varlin. Malgré la faible trace de ses cheveux blancs,

Avait, celui-ci, la force intacte d’un forgeron qui rame dans une galère. Ancien haltérophile, capable même de soulever deux femmes à la fois,

Rendre service aux gens aimables ainsi que donner l’âme pour eux

Devait le rendre heureux. D’ailleurs, entre les privilèges de la copropriété et les joies de la rue, il choisissait toujours ces dernières.

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Gérard D’Hondt, hommage è Joseph Bernard (verso)

Dessinant et sculptant, jeune élève talentueux de Paul Belmondo (1)

´(apostrophe)

Habillait par d’époustouflants décors les médailles dorées de la Monnaie du Pont Neuf. Dans son nid, par petits croquis, il ne cessait d’étudier les nuances d’expression jaillissant du sourire et des yeux de sa belle Danielle.

Omnivore de tout jeu, même âgé, il se débrouillait bien aux claquettes ainsi que dans la valse musette.

Négligeant délibérément de raconter les horreurs vues en guerre, notre ami gaillard

Défendait, acharnement, les valeurs les plus nobles de la société. Jusqu’au jour

Terne et froid de décembre, où la force de sourire a d’un coup disparu.

À présent, son courage solidaire et son choix d’être ami me reviennent à l’esprit par des foudres piquantes.

À présent, essayant de l’étreindre, dans le vide je ne trouve que chagrin. Je m’efforce pourtant de revivre quelques histoires que j’imagine de lui dans ses plaques dorées, dans ces traces de danses invisibles qui ont gravé le trottoir.

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Gérard D’Hondt est mort le 21 décembre 2013, à l’âge de soixante-dix-neuf ans. Il était un véritable « ch’ti », installé à Paris depuis longtemps. Un vrai personnage, ayant laissé des traces d’admiration et d’amitié partout à son passage. Il a été parmi les premiers qui m’ont accueilli, de façon chaleureuse et immédiate, lors du début de mon installation en France. Avec Gérard, sa femme Danielle, madame Marie Josè Martins, Guy et Renée Houset, j’ai eu depuis le premier instant une véritable famille à Paris.

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Giovanni Merloni

(1) Paul Belmondo (1898-1982), père de Jean-Paul, était un grand sculpteur français.

Quand je venais vous voir (Portraits d’ami(e)s disparu(e)s n. 1)

06 mardi Jan 2015

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Portraits d'ami.e.s disparu.e.s

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Portraits d’ami(e)s disparu(e)s :
Laura Venturi

Dorénavant… Combien de fois ai-je dit « dorénavant » ? En fonction de quel accord implicite avec mes lecteurs ou interlocuteurs habituels ? Pourquoi promettre ? Je ne sais pas. Il est certainement vrai que je l’ai fait à plusieurs reprises dans ma vie, essayant toujours d’honorer mes engagements. Et j’ai eu aussi envie d’en parler, d’expliquer toujours mes projets et mes états d’avancement.
J’avais par exemple entamé une espèce de voyage à zigzag dans l’espace et dans le temps que j’appelais « le strapontin » et, plus récemment, j’avais solennellement déclaré mon intention de m’accrocher au présent. De réfléchir à l’avenir, ou aussi de rêver au sujet de ce qui se passe « à présent ».
Je me rends compte, aujourd’hui, à cause peut-être de cet état d’âme tout à fait particulier du passage de l’an, que dans les titres que je donnais à mes engagements il y avait une forte dose d’utopie. Cela ne faisait qu’un avec cette expression « dorénavant », dénonçant une attitude volontariste et peut-être enfantine.
D’ailleurs, il existe aussi une façon beaucoup plus réaliste de dire « dorénavant ». Car on peut bien se contenter d’un « désormais » qui restreint la perspective de notre engagement, nous proposant un parcours minimaliste ou, pour mieux dire, une voie de cohérence avec notre nature ainsi qu’avec nos capacités réelles d’exploiter jusqu’au bout les thèmes que nous proposons à nous-mêmes.
D’ailleurs, après réflexion, je comprends finalement l’absurdité d’imposer « a priori » des obligations ou des règles à des propositions artistiques ou littéraires qui nécessitent, au contraire, une certaine liberté ou, pour mieux dire, qui ont besoin d’un espace adéquat pour leur côté transgressif.
Suivant ce critère je vais donc essayer, avec la nouvelle année, de respecter une scansion plus simple pour mes publications :
— sous le titre « à présent » je continuerai à publier mes « nouvelles poésies » et quelques récits sous forme de « journal plus ou moins intime » ou alors de « réflexions sur l’actualité » autour de moi ;
— dans la catégorie des « contes et nouvelles », je continuerai à exploiter les textes que je considère comme les plus adaptés au blog, pour en faire dans le temps des écrits aboutis au point de vue littéraire.
Je continuerai enfin à développer mes « portraits ».

Et voilà ma première nouveauté pour l’année 2015 : les « portraits d’ami(e)s disparu(e)s ». Avec ces portraits, auxquels je songe depuis des années, j’essayerai deux épreuves assez engageantes :
— d’un côté, fixer sur la pellicule invisible de la page virtuelle les traits et les voix d’une cohue de personnages uniques que j’appelle « amis » ou « amies » en raison du sentiment qu’elles m’inspirent depuis toujours, même au-delà d’une effective amitié réciproque ;
— de l’autre côté, donner à ces portraits une taille assez courte, inaugurant ainsi, j’espère, une forme plus expéditive d’écriture et donc de lecture sur ce blog.

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Quand je venais vous voir

Lorgnant hors de la fenêtre d’un après-midi de soleil,
Agréablement assis dans le fauteuil blanc
Usé juste un peu par la file, je dessinais, en attendant vos
Remèdes précautionneux, vos propos
Adaptés à l’arrogance de mes faux malaises.

Voltigeant, blouse ouverte, vous exploitiez
Energiquement le contact nécessaire avec mes tripes
Nerveuses. « Arrêtez ! Calmez-vous ! » vous disiez,
Tranchant vos conseils telles de claires sanctions :
Une heure de piscine, pour vos pauvres épaules !
Ritournelle inécoutée. Ô combien vous me manquez,
Interlocutrice inspirée de mes faux surmenages !

À présent, vous flottez dans la mer de mes larmes, invoquant pour vous-même de remèdes bien connus, impossibles pourtant dans mon rêve éloigné.

À présent je me noie avec vous dans l’adieu.

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Giovanni Merloni

Disparue à l’improviste le 23 janvier 2013, Laura Venturi était mon médecin traitant à Rome. Une femme exceptionnelle, unissant la compétence en plusieurs spécialisations à une générosité non commune. Je pouvais lui confier n’importe quel souci ou secret, elle me transmettait toujours une merveilleuse joie de vivre. J’ai appris cette douloureuse nouvelle il y a une semaine, comme il m’arrive souvent, hélas, pour beaucoup de personnes en Italie, avec lesquelles j’avais perdus les contacts après mon départ à Paris et que pourtant j’aimais et ne cesse d’aimer vivement.

Une « Macondo » hivernale (À présent, n. 13)

01 jeudi Jan 2015

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Mes chers lecteurs,
J’avais rempli deux pages de considérations et réflexions que je considérais comme assez importantes autour de cette « nouveauté » (ou « actualité en évolution ») des blogs. Une chance extraordinaire que les nouvelles technologies nous ont offerte, en nous donnant, très généreusement — parfois « in extremis », au bout de vies constellées de rendez-vous manqués —, la possibilité de nous exprimer librement et jusqu’au bout.
Dans mon propos, j’avais pourtant glissé des phrases baroques, qui se multipliaient les unes sur les autres comme des vagues au cours d’une tempête.
Peut-être, cette prolixité venait de mon estomac en reflux et des circonvolutions de mon intestin, qui me faisaient présager un bloc physique encore plus redoutable que l’autre bloc, celui d’une éventuelle censure, incombant toujours sur nos têtes, nos bouches et nos mains — comme revers de la médaille de cette euphorie croissante lors de nos navigations tous azimuts…
J’avais entamé aussi une espèce de réflexion constructive sur cette communauté francophone des blogs littéraires, offrant un panorama rassurant d’une convergence, aussi involontaire qu’objective, autour de plusieurs thèmes assez intéressants, qui vont au-delà de la pure et simple « expression individuelle ». J’avais recueilli des éléments pour un véritable reportage, que je voulais titrer à peu près comme ça : « Les blogs, sont-ils des phénomènes artistiques et/ou littéraires à part entière ? »
Mais, j’ai dû m’arrêter. Je me suis dit que rien ne pouvait se réaliser, même dans une collectivité sérieuse et fiable comme celle-ci, en dehors de principes établis et de règles partagées qui auraient demandé une discussion « préalable », un travail collectif dont on ne voit, pour le moment, que de faibles signaux…
J’ai alors déchiré mes pages, en regagnant mon lit.

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Une « Macondo » hivernale

En fermant les yeux, je n’ai pas pu me passer de mon appareil digestif en panne. Pour me consoler, j’ai parcouru les pages de Marquez, où son alter ego Florentino Ariza parvient à se moquer même de ses blocs intestinaux récurrents grâce au « toccasana » du clystère…
Un rite presque joyeux, que celui-ci partageait avec des compagnes de route complaisantes, avant que le clystère même devienne la plus importante preuve de l’amour que Fermina Daga partagera enfin avec lui, après des années d’intime attente…
Tout de suite après, conforté par le seul mirage de ce truc archaïque de tuyaux de gomme et d’eau, capable d’un seul coup de dissoudre mes souffrances, je me suis endormi. Plus tard, finalement apaisé et indifférent aux inquiétudes ainsi qu’aux possibles remèdes, je suis glissé dans un rêve.
J’étais d’abord à rue de la Lune, à Paris, puis sur le strapontin d’une vieille limousine garée juste en face de la maison de Rome où je suis né il y a plusieurs décennies…
Ensuite, j’occupais une place assise près de la vitre dans un bus montant sur la route de Sogliano al Rubicone, en Romagne. Une vieille femme vêtue de noir, la Santina, tout en dirigeant le chœur de ses poules affamées, m’invita à sortir de la fenêtre pour la suivre…
Bien tôt, la piste empruntée au milieu de la campagne changea plusieurs fois d’apparence. Je tombai enfin dans un village unique, incontournable, emblématique où je me préparai sans transition à rencontrer Aureliano Buendìa, la vieille Ursula, la belle Remedios et même Gabriel Garcia Marquez en personne. Ce dernier brandissait allègrement un clystère lorsqu’il me fredonna, dans un français qui sentait l’accent colombien :

Va finir l’année, mon bébé !
Tout l’argent a disparu de ta poche trouée
Si tu ne fais pas signe de ta vaine survie
La retraite te sera enlevée
Tout comme à mon Colonel chéri…

Quand l’inscription MACONDO s’afficha, contre le mur blanc de ma chambre, comme une plaque de laiton dans une gare, cela ne me fit pas peur. Au contraire, je décidai de continuer mon rêve… pour chercher l’argent perdu, ou le bouc émissaire de mon mal intime… en me calant encore plus au-dessous des couvertures comme dans un véritable « tipi » indien…
Sur la rue principale de ce village inconnu, au-dessus de chaque porte, une enseigne discrète trônait…
« Je suis sans un sou, je me suis dit. Tout le bien a disparu… Mais je ne suis pas seul “senza famiglia”, car voilà mon plan de la Tortilla ! Je ne suis pas “solo al mondo” car voilà mon fourmillant Macondo ! »

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Au fur et à mesure que j’avançais dans une allée verte (en guise de boulevard marchand ou de couloir bavard), j’ai pu ensuite découvrir, de façon libre et tout à fait spontanée, une véritable mine de propositions, de suggestions, de réflexions honnêtes et fouillées. De véritables mondes, riches de culture et de vie, se mêlaient les uns aux autres de façon humble, directe, fertile.
Au croisement des deux artères principales, il y a un jardin. Ou peut-être, il s’agit d’une place camouflée en jardin. Au beau milieu de ce lieu insolite que vous appelleriez exotique, trônent discrètement, avec leur enseigne en forme de branches entrelacées, « Les arbres japonais » (de Francis R.). Il suffit désormais de trois pas : dans le « patio » en pénombre un hêtre centenaire se détache avec nonchalance évoquant le petit village colombien de Marquez : un endroit mythique, où les années s’écoulent les unes après les autres sans que rien change, apparemment. Le poète-patriarche est absent, à présent. J’imagine qu’il stationne longuement auprès de ce hêtre, tout comme Tytire et les Buendìa, renouant sa sagesse énergétique à la générosité des branches de la plante touffue, tenace, immortelle.

Le ciel bleu (de Brigitte C.), se multipliant par fragments au-dessus de nos têtes, nous invite tout de suite à nous promener, à découvrir les aspérités du terrain, les joies de la lumière, la saveur des odeurs. Tout comme Ariane, elle nous aide avec de petites traces non seulement à nous retrouver dans le labyrinthe des images splendides de sa ville-village à elle, de plus en plus insaisissable, mais aussi à reconquérir notre destin perdu. Se moque-t-elle un peu de nous ?

Au beau milieu de notre promenade de fin d’année nous sommes attirés, ou, pour mieux dire, aimantés par Les camions jouets (de Dominique H). Une drôle d’imagination verbale, visuelle et sonore, un véritable feu d’artifice de reportages, d’inventions, de réflexions et de rêves est au passage. Et pourtant, derrière cette action métronomique, il n’y a pas que la maîtrise et l’assurance du talent et d’une culture solide. Il y a peut-être une pulsion vitale et communicative qui reste apparemment inexprimée, laissée au hasard de quelques nuances et tournures, ou alors d’un seul mot, habilement resserré dans la cabine d’une grue.

Le vent personnifié (de Françoise G.) représente, dans le village, une voix irremplaçable et pourtant transgressive, capable d’observer patiemment avant d’intervenir avec impatience, quand il le faut, d’un moment à l’autre, avec une autorité reconnue.

L’aube personnifiée (d’Anna J.) vous attend au petit matin. Elle vous accueille dans une grotte, tout comme la Sybille. Elle vous soigne et vous laisse appuyer la tête fatiguée contre le lierre souple et parfumé. Ensuite, elle parle, donnant aux mots une force paradigmatique, un charme envoûtant. Si elle vous parle de la mort, vous atteindrez la source de la vie. Si elle vous parle de l’amertume et du vide, vous serez foudroyés par les lames et les coups de pioche de l’amour.

Les promenades personnifiées (de M.Christine G.) nous proposent la bonté, la sincérité, les meilleures attitudes humaines. Combien ne pas lire dans cette générosité presque franciscaine une rage sourde, une rébellion prête à bondir, une intime frustration devant les attitudes paradoxalement opposées du monde d’aujourd’hui ?

Le paysage ancestral (de Claudine S.) est partout. Il vous attend dans chaque rue, près de chaque porte, sur les remparts, intra-muros et extra-muros. C’est le paysage de notre existence, avec la mémoire du vent, de la mer, des déferlantes, des promenades pour fêter la marée basse. C’est le plat pays des peintres flamands, un paysage gonfle de fleuves et de batailles aussi nécessaires qu’atroces. C’est la campagne de Millet ou de Van Gogh, c’est la montagne de Courbet ou de Cézanne. C’est la chambre colorée de Matisse, la fenêtre entrouverte de Hopper… Un paysage fertile, caressé par des mots silencieux et des gestes invisibles.

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Ce fut un de ces tableaux, où je crus reconnaître le paysage de Delft signé par Vermeer, qui me fait découvrir La terrasse-pont de navire (de Jan D.). Un homme grand, souriant, ayant l’air de me connaître depuis longtemps, me saisit par le bras avant de m’emmener sur cet immense pont de navire, apparemment prêt à partir.
— C’est le Hollandais volant. Ou, pour mieux dire, ce vaisseau légendaire, capable d’aller n’importe où… c’est moi !
Je vis les toits anciens et modernes d’une ville tranquille, puis, aidé par un des fidèles de mon hôte, j’atteignis le sommet du grand mât et j’eus l’immense joie de voir la mer !
Figurez-vous, au beau milieu d’un rêve où tout se passe entre escaliers, enseignes, portes, espaces fermés avec la seule consolation de quelques petits jardins… voir la mer !
— Ne vois-tu pas l’Italie ? hurla une voix nouvelle. Je me penchai depuis le balcon du gabier et je reconnus La France en Italie (d’Hervé L. M.). Je me demandai s’ils gardaient encore les tweets en plusieurs langues qu’on s’était réciproquement échangés. Quand je descendis, le Hollandais volant était commodément assis dans un fauteuil au centre d’une grande pièce moderne. Autour de lui, il y avait une délégation des Cosaques, les plus fidèles entre les fidèles…

Les flâneries du silence (de Franck Q.) ne sont pas affichées sur la rue principale de notre Macondo en forme de tortilla. Une petite flèche assez discrète nous indique une cour sur la gauche, en forme de couloir, où les ateliers d’écriture et de lecture s’alternent pacifiquement. Au bout, sur la droite, dans ses bras en forme de fauteuil, une statue moelleuse accueille chaque jour un nouveau personnage de l’infinie série des « gens taciturnes ». Il connait la juste taille, la façon idéale pour communiquer d’un blog à l’autre, d’un monde à l’autre, d’un silence à l’autre. Voulez-vous en savoir le secret ? La mémoire. La mémoire du silence ou le silence de la mémoire ? Cela ne peut pas être dit.

Les fondamentaux (d’Isabelle P.B.) sont une compagnie indispensable dont personne entre les blogueurs en langue française ne devrait se passer. Se situant aux bords des mondes, cette « philosophe du regard sur l’existence » essaie constamment de trouver une solution possible, une voie de l’esprit pour nous soustraire à l’écrasement, à la banalisation, à la simplification. Elle nous apprend à trancher sur les petites choses, sur les menus éléments de ce combat sempiternel entre le Bien et le Mal qu’on est forcés à affronter de plus en plus en solitaire. Elle nous invite à contraster la diaspora des mondes — nous éloignant les uns des autres —, qu’une pensée (et action) unique de plus en plus redoutable voudrait au contraire encourager. Inutile de trop réfléchir autour des raisons de ce délire d’anéantissement. Retrouvons entre nous les armes de la solidarité !

Parmi Les immortels confinés (d’André R.) Je retrouve tous mes antihéros, inéluctablement foudroyés par leur esprit de solitude. D’ailleurs, cent ans ne suffiraient pas pour naviguer à rebours dans cet hypertexte en forme de radeau pour les survivants de notre Fahrenheit 451 contemporaine. Une substitution sournoise, apparemment innocente, des moyens de transmission et mémorisation des mots, des images et des sons qui se produisent de façon implacable sous nos jeux distraits, avec les modalités précises que ce glorieux bouquin avait prévues, une par une. L’aveuglement des errants de Saramago se marie ici, parfaitement, à la cécité de Borges ou d’Homère. Il n’y a désormais qu’à revenir à la tradition orale, il n’y a qu’à apprendre nos entières vies par cœur avant de les raconter aux incrédules.

Les ressuscités (de Danielle C.) sont des hommes du passé qui s’efforcent d’apprendre la langue de Corneille et de Hugo. Avec un brin de snobisme, ils gardent leur accent, leur aura incontournable qui fait même ressurgir les lieux, les parfums, le sens profond et intime de leur destin. Leur héroïsme n’est jamais rhétorique et scolaire. Leurs pulsions de mort sont en vérité des hymnes splendides à l’éternité de la vie.

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Heureusement, dans un quartier reculé de ce village fourmillant de voix de toutes sortes, on peut de temps en temps se rendre dans un grand immeuble à plusieurs étages… C’est ici que des gens assez extraordinaires ont fixé leur résidence, au fur et à mesure de la découverte de nombreuses affinités réciproques.
« Comment faire pour y être admis ? » Béatrice, une femme très gentille qui traînait avec son petit chien touffu autour des platanes du petit square en bas de cette espèce de phalanstère, m’expliqua en peu de gestes qu’il fallait avoir juste un peu d’imagination, le mot d’ordre étant habilement caché dans un « menu » qu’on pouvait retirer chez la gardienne. En fait, cette femme était justement la gardienne en personne, qui m’avait pris en sympathie. En hochant les épaules, elle m’expliqua ce que je devais faire. Quinze minutes après, je frappai au portail d’en bas :
— Qui va là ? hurla la voix mécanique.
— Quelqu’un qui ne se prend pas trop au sérieux !
— Bien, pour faire quoi ? répondit la même voix, d’un ton ennuyé.
— Ne jamais oublier de pratiquer un peu d’auto-ironie !
— Entrez !

Le coup de balai (de Claude M.) a été le premier bruit que j’ai entendu provenir de ce grand phalanstère. Un coup sec, dont on a tout de suite ressenti les effets positifs sur les voies respiratoires des habitants des quartiers tout autour. À ce coup — fort ressemblant à celui d’un marteau gentil contre une cloche classée pour son immense valeur artistique — répondit le ricanement sinistre de La souris souriante (d’Élisabeth C.). Je compris qu’entre les deux enseignes (qu’un miroir métallique reflétait l’une à côté de l’autre) devait y être une sorte d’affinité élective. Le duo sonore — se répétant tout les quarts d’heure, comme il arrive pour les deux Mores de la piazza San Marco à Venise – faisait déclencher des pèlerinages initiatiques selon un flux assez régulier. Les groupes se formaient d’abord pour se rendre devant la porte cochère et y absoudre au rite des mots d’ordre. Ensuite, on attendait dans la cour avant de monter à l’étage. Quand il arriva mon tour, une voix très aimable me glissa les mots suivants dans l’oreille :
— On vous ouvrira gentiment la porte. On vous racontera des anecdotes qui vous engageront dans une vision active de la littérature. Un jeu tout à fait sérieux, d’ailleurs. Vous sortirez pleinement conscient de la dangerosité de cette arme que vous portez sur vous : la parole !

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Dans le même palier de cet immeuble aux balcons filants, La grange de la poésie désinhibée (de Lucien S.) est une véritable villa avec potager et jardin (en serre). Après avoir frappé plusieurs fois, j’y suis entré, j’y ai passé des heures et des heures sans jamais me fatiguer de lire, de regarder et d’écouter des voix sublimes. Je me souviens aussi d’avoir séjourné sur un train qui n’arrivait jamais, se remplissant et se vidant continûment de gens paresseux, affairés, beaux, laids, élégants, « casuals »… Un homme grand, très gentil, nous indiquait les places libres au fur et à mesure qu’on les laissait libres. Sur le dos de son costume bleu se détachait cette inscription : POÈTE ORDINAIRE…

Quand je sortis de ce lieu Béatrice, qui s’occupe entre autres de ranger l’énorme bibliothèque en colimaçon se vissant tout autour d’un escalier « G » que je n’avais pas noté m’a pris sous le bras et accompagné gentiment dans la cour :
— Vous devez partir !
— Pourquoi ?
— La liste est encore longue. Vous pensiez de vous en sortir facilement… Eh, non !
Quelque temps après, j’ai compris que cet étrange colloque s’était passé dans un rêve. Juste dans un rêve, les paysages changent si vite. Maintenant, nous étions sur une colline panoramique d’où le curieux village de « Macondo d’hiver » laissait entrevoir ses nombreuses enseignes. Un observateur superficiel aurait pu confondre tout cela avec une crèche de Noël. Béatrice m’offrit brusquement des jumelles :
— Regarde ! Je te donne trois minutes. Après je referme le portail et m’en vais dormir…
Il est vrai. Le temps manque toujours. Avec mes jumelles, je regardai le plus lentement possible, essayant d’imaginer les merveilles que chaque enseigne pouvait avoir engrangées. J’essayai de prendre des notes. Mais, inexorablement, le rêve finit. Je me réveillai.

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Maintenant, je suis fort déçu de ce rêve interrompu. D’abord parce que j’ai perdu une partie importante d’un film qui m’amusait ou pour mieux dire m’emportait. Deuxièmement, il était fort improbable que cela se répète. Je ressens alors comme une injustice et même une omission grave, de ma part, le fait d’ignorer une quantité de blogs de qualité dont j’aimerais parler.
Heureusement, par un petit effort de concentration rétrospective (ne faisant qu’un avec un petit pacte avec le Diable) j’ai réussi à me remémorer les noms des enseignes que Béatrice m’avait laissé regarder le temps d’une vague ou d’un éclat, ou d’un éclair…
Voilà la liste :
La désacralisation syncopée (d’Eve de L.)
Les traces du visible (d’Hélène V.)
Anagrammalgame (de Wana T.)
Tapages libres (de Noël B.)
Un havre de paix et d’espérance pour les bonhomme (de José D.)
Le village ancestral (de Serge Marcel R.)
La Marseillaise personnifiée (d’Eric S.)
Flâneries à travers les patries (d’Anh M.)
Ces échanges improbables (de Lan Lan H.)
Le rythme inquiet (d’Anne S.)
Les métamorphoses de l’âme (de Claudia P.)
Les souvenirs italiens (de Christophe G.)
L’irrégularité heureuse (de François B.)
Les impasses lumineuses (de Nicole P.)
La maison neuve (d’Angèle C.)
De terrestres rêves célestes (de Christine Z.)
Un train à travers les lumières (de Noëlle R.)
L’atelier imaginaire (de Christine S.)
L’attention transigeante (de Dominique A.)

La fréquentation presque quotidienne de toutes ces réalités pulsantes me rend enfin optimiste : notre village ne se mutera pas en vase de Pandore ni en tour de Babel. Solidement soudés dans la lutte contre toute Fahrenheit 451 vieille et neuve, même dans un esprit d’orgueilleuse rivalité, nous allons de plus en plus révéler l’extraordinaire cohérence ainsi que la complémentarité de nos blogs, leur riche variété.
Résistons !

Un 2015 plein de reconnaissances à nous tous !

Giovanni Merloni

P.-S. Je vous invite à visiter vous-mêmes Les carrosses perdus (de Giovanni M.). Ils sont dans un petit cagibi encastré dans les remparts. Vous n’y trouverez rien d’utile ni de vraiment réfléchi. Vous serez quand même admis et invités à profiter d’un goûteux « panettone » arrosé par une gorgée de « Prosecco », dans la meilleure tradition italienne.

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