VIII Les racines 1/3 (il quarto lato n. 19)

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VIII Les racines I/II (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chapitre VIII, pages 83 et suivantes)

Durant ces jours-ci, Cesena était affligée par un climat doux, ennemi de toute réflexion approfondie, propice au sommeil, aux repas abondants et aux longues promenades le long des plages de Rimini ou de Cesenatico.

C’était donc la journée la moins adaptée pour se cloîtrer dans des locaux enfumés pour une commémoration.

A l’extérieur de la loggia de San Biagio, la foule de Cesena essayait de prendre son temps, se dérobant à l’appel de l’affiche qu’on avait accrochée partout.

Elvira Rossetti était partie en vacances. Au téléphone, elle avait voulu que Pio lui promette qu’il se laisserait distraire, au moins ce matin-là, par l’insouciance typique des rencontres solennelles.

Le séminaire allait commencer.

On était obligés, en entrant, de prendre le tract bleu ciel, de frôler le mur de pierre rose, de regarder un moment au-delà de la balustrade, vers les vitraux de la nef… de s’arrêter à savourer la propreté du sol en mosaïque, de respirer l’odeur fraiche de la cire et de l’encens, avant de lever la tête pour scruter en haut, les yeux fermés, cet éblouissant rayon irisé jusqu’à voir, au-delà de la rosace, le ciel traversé par les pigeons et les avions, ainsi que par les anges à la peau de soie, les madones à jeun voltigeant sur leurs pieds de bois, depuis longtemps négligées de baisers dévots.

La grande salle, où on avait rangé une centaine de chaises, était comble.

Derrière la chaire, cinq ou six experts de séminaires se regroupaient autour de personnages mineurs ou méconnus dont ils avaient fouillé sans aucun scrupule les mémoires parfois assez pauvres. Dans la salle, se mêlaient joyeusement des hommes politiques, des chercheurs, des professeurs et maîtres d’écoles (dont l’une s’imposait avec ses lunettes triangulaires et sa veste moulante. Il y avait aussi les gens concernés par l’organisation de l’évènement, les huissiers communaux et en plus du secrétaire du cercle socialiste et de Ragazzini, le candidat aux élections administratives du 15 et 16 juin, probablement élu maire de Cesena, dont on ne disait que du bien.

Parmi les présents, il y avait aussi une petite foule de parents de Libero : frères, demi-frères, tantes de sang ou par alliance, cousins, cousines, en plus de nombreux enfants des cousins de premier, deuxième et troisième degré.

Il y avait aussi Solidea, assise à côté des amis de Pio. Tout le monde s’immisçait dans les prouesses de Libero qu’on pouvait synthétiser, en quelques traits essentiels, comme le funambule de la dèche.

C’était pourtant une journée de trêve, où Otello aussi, détourné par les personnes qui accouraient, avait pour le moment installé Solidea sur un piédestal en marbre pourvu d’une plaque en bronze.

Observée avec bienveillance par le célèbre Battista, du haut de la grande affiche, accrochée à la voûte centrale, qui en révélait la noble beauté des traits et des yeux perçants et doux, la réunion se déroula dans une alternance de témoignages intéressants et de contributions passionnées.

On jeta un rayon de lumière sur chaque aspect de la personnalité de Battista, sur chaque période de son intense et, par moments, frénétique activité. À commencer par l’épisode de l’arrestation.

Vers la fin du siècle dernier, Battista fut condamné à quatre mois de prison pour incitation à la haine entre les classes. L’arrêt se déroula au cours d’un discours à Savignano sur le Rubicon, où les socialistes voulurent prendre leurs distances vis-à-vis des anarchistes. En raison de quelques bagarres physiques, on enchaîna les poignets du jeune agitateur en bas de sa tribune. Ensuite, il fut traîné, malgré ses prières, par les rues et la place principale, avant d’être obligé de s’asseoir pendant une heure, toujours enchaîné, à la terrasse du café central, de façon que son oncle Marsilio, qui habitait dans la maison d’en face puisse le voir.

Après cet arrêt, le jeune socialiste passa la frontière demeurant quelque temps à Neuchâtel, en Suisse. Puis il séjourna quelques mois à Paris avant de se rendre à Londres où il perfectionna ses connaissances de la langue anglaise.

Quelqu’un dit avec des accents un peu brusques que Battista avait adhéré à la franc-maçonnerie jusqu’à la veille des élections de 1913. D’autres examinèrent le dernier passage tragique de sa vie : la participation à la Résistance contre le fascisme. Il avait rencontré un groupe de dissidents près de Rimini, où on le captura  suite à la délation d’un réfugié politique. Il fut ensuite emprisonné à Regina Coeli à Rome avant d’être relégué dans un village perdu de la côte ionienne, en Calabre.

Là-bas, il mourut ou, pour mieux dire, commença à mourir.

— Tu comprends, Stelio ? dit Pio, en lui frappant le bras. Le grand-père de Libero a été victime d’un guet-apens !

Stelio indiqua l’affiche surplombant leurs têtes :

— À en juger par ce daguerréotype couleur sépia, décoloré et aux bordures blanches crantées sur les côtés, il s’agissait d’un homme réservé et doux !

— Avec cette barbe, ce chapeau et ces lunettes, et cette veste sans forme aux poches bourrées de feuillets et de mouchoirs, ajouta Pio, avant de rentrer dans son nuage de fumée. En fait, enfoncé dans un siège anonyme derrière une colonne, il se laissait bercer par les ressacs monotones de ces interventions interminables dont il profitait pour composer des vers. En cette période, va savoir pourquoi, il était obsédé par la contrainte d’une même rime. Il fallait trouver des mots qui pouvaient se marier avec engagement, ou génie…

Le premier orateur reconstruisit comme un rhabdomancien la Rome du début du XXe siècle. Le jeune journaliste de l’Avanti, Battista Alessandri, dès son arrivée de Cesena, avait contacté ceux qui se battaient pour sauver la ville et le peuple des grandes spéculations immobilières faisant partie d’un colossal imbroglio dont l’unité du pays et le déplacement de la capitale à Rome avaient été l’occasion.

Lunettes de presbyte et cheveux fixés par une bombe entière de laque, une femme robuste, sur les cinquante-cinq ans s’aventura énergiquement dans les discours parlementaires du Battista député. Elle avait l’air de parcourir sans  véritable émotion les couloirs sans issue des anciens ministères royaux, entrant et sortant de passages bien connus, sans oublier de prodiguer un sourire à chaque porte et sans rater toutes les  transactions administrative, politique ou institutionnelle possibles. Derrière son allure inexorable d’experte de survie, on pouvait entrevoir les malchanceux qui, par milliers, dans ces mêmes couloirs, se débattaient en long et en large, incertains de savoir s’ils devaient chercher l’entrée ou la sortie, s’ils voulaient vraiment une réponse précise ou, au contraire, désiraient être rejetés par des arguments aussi vagues que réticents.

Pio était sens dessus dessous. Une épaisse couche de poussière s’était collée à ce visage et à ce corps qu’on avait exhumé sans lui en demander la permission. La poussière s’était solidifiée en se transformant en boue et moisissure et maintenant des mains expertes, professionnelles et violentes à la fois, essayaient de la détacher de nouveau du visage encore vivant, comme un calque d’argile. Mais, l’apparence violacée qui remontait sans conviction à la surface n’était pas celle de Battista. On aurait dit un masque bavard à la voix empruntée.

Pris d’une sombre nausée, Pio imagina un guichet pour les souscriptions, monté juste à la sortie du Ministère ou de la Chambre des Députés ou alors du cabinet privé de quelques-uns des grands élus d’Italie. Derrière ce guichet la même dame exaltée de cinquante-cinq ans aurait exigé un petit don.

Une fête très réussie
pour l’homme de génie
au visage pâli
au chapeau jauni.

Sur ce croquis
on dirait qu’il sourit
pour nous donner l’envie
de laisser sans souci
des arrhes jolies
qui sauvent son pari.

On parle tous polis
de l’engagement maudit,
de cette horlogerie
qui a tué ce naïf
de cet enthousiaste inouï
qui consumait sa vie.

Quand tout sera fini,
on passera meurtris
devant le cagibi
l’on demande, ah oui !
de prêter sans un cri
un soutien infini.

En échange, c’est écrit
on va te donner l’avis
que tu es un vrai ami !

002_titiro x racines 1 740Libero demanda la parole.

Une attente embarrassée l’entourait. Tout le monde ne l’avait pas reconnu, dans sa modeste grisaille.

Libero sourit de façon discrète. Puis il se passa une main sur le visage, qui d’un coup se changea de serein en triste, très triste. Il appuya la main gauche sur le pupitre avant de se servir de la droite pour esquisser dans l’air une grande bouche fermée. Ensuite, en profitant de cette lueur bleue qui lui illuminait le menton et le nez, il abandonna petit à petit le chagrin dû au vide augmenté par la mort répétée du grand-père célèbre, pour assumer bientôt une certaine fierté de fils ou, pour mieux dire, de petit fils.

De son avant-bras il fit glisser vers la lumière céleste un manuscrit. Puis, avec un geste de statue égyptienne, il fit rouler l’autre bras pour lancer un fil invisible en direction du public. L’autre bout du fil tomba dans le rang le plus indiscipliné où, au milieu de cousins et amis tout à fait irrespectueux, était assis Nevio, son enfant de neuf ans.

Libero commença à tirer vers lui le fil imaginaire.

Nevio fut contraint de bondir de sa place et, comme un coupable, se traîna par sauts, essayant quand même quelques timides résistances. Lorsqu’il fut en face de son père, il se hâta de dégurgiter ce qu’il avait péniblement appris par cœur :

— Je prends la parole au nom de tous les descendants de Battista Alessandri, pour saluer avec gratitude cette initiative qui nous rend orgueilleux.

Tout de suite après l’enfant s’échappa en courant, avant de reprendre comme si rien n’était arrivé, son bavardage ininterrompu avec ses cousins.

Insatisfait, Pio frémissait dans son coin, comme si le légendaire et immatériel Battista lui appartenait aussi.

« Toute famille est un archipel », songea-t-il, effondré dans le fauteuil de bois. D’un coup, il ne sut pas retenir un geste de rage à l’adresse de Libero, comme s’il voulait arrêter son élan commémoratif inattendu.

En pliant bras et jambes en forme de « z », Libero demanda alors un entre-acte. Il se jeta à terre, fouilla sous l’étoffe rouge enveloppant la table des orateurs et peu de temps après il réapparut dans le cône de lumière, totalement transformé.

Les personnes présentes eurent un sursaut quand elles virent, debout devant elles, le défunt Battista Alessandri, avec son chapeau qui lui était unique, ses lunettes à pince-nez, sa barbe rouge et blanche. Sans compter son costume gris et sa chemise chiffonnée.

— Puisque vous m’avez fait revenir à la vie, dit Battista d’une voix très basse et évidemment contrefaite, je veux vous révéler le secret que j’ai emporté avec moi dans la tombe : j’ai eu une liaison, durant beaucoup d’années. De cette rencontre… Libero fit un geste large, de cette union un enfant a vu le jour. Cet enfant se maria assez tôt avec une chanteuse, Elda.

Au fond de la salle, tout le monde, en se retournant à l’unisson, crut remarquer une femme âgée avec un habit noir à pois blancs, un simple collier de perles de culture et une fleur rouge en tissu cousue sur le décolleté. Elle devait avoir eu soixante-dix ans à peu près, avec ses cheveux blancs, son double menton et ses quelques kilos de trop. Une dame assez distinguée, aux yeux sombres et mélancoliques, en plus d’un nez régulier légèrement poudré et d’un sourire ineffaçable. C’était Elda, la mère disparue de Pio.

Tout en sueur, frappé par un soudain tremblement des lèvres, Pio avait rougi. D’ailleurs, sa mère ne pouvait pas lui manquer. Il sentit une étreinte avec un douloureux sentiment de vide, qu’il se hâta de remplacer par un autre vide : « Elvira m’a retrouvé et maintenant elle ne sait pas comment s’en sortir. C’est à cause de cela qu’elle est partie ».

Tous les regards suivaient Libero et ses émotions contrariées. On entendit le coup sec d’une chaise s’écroulant par terre. L’ancêtre disparut et réapparut le Libero de tous les jours, souriant et moqueur.

Il se passa de nouveau la main sur le visage, qui se figea dans une attitude d’inconsolable tristesse. Il demeura quelques instants immobile, avant de faire un bond jusqu’aux premiers rangs. Puis, en dessinant des mains et des pieds une roue parfaite, il se glissa tel un hula- hoop vers la sortie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11  mai 2013

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VII Armando et Solidea 2/2 (il quarto lato n. 18)

001_seduzione x solidea 740 revenir à la liste des publications Armando et Solidea II/II (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chapitre VII, pages 78 et suivantes)

Ils se retrouvèrent à faire l’amour avec un emportement surprenant et inédit. Les deux matelas, qui n’étaient pas connexes entre eux, se séparaient continûment, en menaçant l’équilibre et même la possibilité, pour les deux corps, de rester unis. Solidea s’était transformée en pont entre les deux lits sur roues, tandis qu’Armando, tout en poursuivant le plaisir de Solidea et le sien, devait s’efforcer de rapprocher les deux sommiers, s’agrippant aux deux dossiers avec les mains et les pieds.

La fenêtre était restée ouverte. Une rafale d’air plus froid apporta sur les deux corps mouillés le parfum de la mer.

Solidea appartenait à Armando. Armando appartenait à ce rivage d’arbres et de maisonnettes blanches s’affaissant vers l’Adriatique.

Cesenatico retentissait de petites rumeurs. Dans le ciel traversé par des nuages noirs très rapides une demi-lune souriait.

D’un coup, Armando songea à Solidea comme à une vedette de théâtre qui aurait pu « se moquer des hommes, en les transformant de ses mains en coqs, juste capables de tomber amoureux, de devenir jaloux et de se battre à mort ; une femme ayant le cerveau à la place du cœur », une femme prête à se prendre beaucoup d’amants quitte à les trahir tous, en plus de son mari.

Quant à Solidea, même dans sa langueur, elle pensa que le moment était arrivé pour avertir Armando.

Elle voulait lui parler de cette sonnette d’alarme qui s’était transformée en gong assourdissant dans l’écoulement assez rapide de journées inoubliables. Elle ne savait pas par où commencer. Car on pouvait tout lui reprocher sauf l’absence de sincérité. Donc elle préférait le silence aux mensonges et n’avait même pas su profiter de l’occasion des taches de rouge à lèvres.

Armando, dans ses draps de cabotin incorrigible, tout en proposant de prendre  l’air et de traîner leurs jambes vers une « boîte en vogue », se mit à déclamer la liste des quarante-neuf espèces de cocu prévues dans un classement qu’on n’avait jamais assez loué.

— Écoute bien, Solidea. Il y a d’abord le cocu en herbe, puis le cocu présumé, ensuite l’imaginaire, le cocu martial ou fanfaron, le cocu prudent, le cocu moqueur, le cocu pur et simple. Celui-ci ce pourrait être moi : « un respectable jaloux qui ignore ses disgrâces et ne prête pas le flanc à la plaisanterie avec des vantardises ou des propos maladroits contre son épouse et ses soupirants. Entre toutes les espèces, celle-ci est la plus louable ». Ensuite, il y a le cocu fataliste ou résigné, le cocu condamné ou désigné, le cocu irrépréhensible ou victime, le cocu de prescription, le cocu absorbé. Voyons un peu ce qu’ils disent de ce cocu absorbé : « quelqu’un que le tourbillon des affaires éloigne toujours de son épouse et qui ne peut donc lui consacrer aucun soin. Il est obligé de fermer un œil sur les attentions discrètes d’un habitué de la maison ».

Armando était juste en train d’illustrer le treizième cas de tromperie quand Solidea, par très peu de phrases que l’émotion rendait presque aphones, avoua son état.

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Armando n’était pas un homme courageux. S’il avait pu, il aurait évité coûte que coûte d’écouter de ses yeux ce qu’on pouvait lire sur la bouche muette de Solidea. Il aurait préféré feindre une scène tragique en riant ou alors une scène comique en pleurant.

Son rapport avec Solidea avait été toujours suspendu à un fil, pas vraiment à  cause de ses multiples escapades — ou  de ses rares et mystérieuses aventures à elle, pourtant élégantes —, mais au contraire à cause de certaines incompréhensions qui s’étaient désormais installées aux étages inférieurs et dans les caves de leurs âmes agitées.

Le ton de Solidea, cette fois-ci, était péremptoire. Ses mots creusaient un sillon dans la poitrine d’Armando en révélant sans pitié son contenu de confusion, de lâcheté et d’égoïsme tout à fait masculin.

— Tu ne feras jamais rien pour changer notre vie ! Tu seras toujours prisonnier de tes rêves, de tes utopies qui ne t’enrichissent pas, de ta pseudo-générosité qui te rend esclave des autres. Tu devrais renoncer, un jour, à voguer, entre deux pôles impossibles à rejoindre sans jamais rencontrer la paix. Je crois que tu ne le feras jamais… Fais comme tu veux, mais essaies de faire de façon qu’il y ait un espace pour nous, sinon…

Armando essaya de se figurer les deux pôles que, dans sa métaphore fumeuse, Solidea lui avait esquissés.

D’ailleurs, Solidea s’était aperçue que la rencontre avec Libero avait remplacé dès le premier instant un temps interminable, vide et désolé. Tandis que l’amour, en se propageant, aurait pu attaquer, comme un acide puissant, même le plein — quelque fois galbé et brillant, d’autres fois lézardé et boiteux —, de la forteresse bien pourvue d’Armando.

Quelque chose de grave était arrivée. Une nouvelle incompréhension gisait inguérissable, comme une poupée agonisante et dégoûtante, entre Armando et Solidea en les séparant. Mais leur penchant pour la comédie survivait.

— La comédie rend la vie légère ! dit Armando  feignant le calme, tout en agitant un grand Borsalino acheté à la chapellerie Pavirani.

— Viens avec moi, Solidea, je t’emmène faire un tour en voiture sur la colline, à Bertinoro.

Solidea se revit petite, assise à côté de son père dans une grande Fiat 1400. Un homme d’un autre temps, voué au travail et à la famille, mesuré dans les mots comme dans les gestes, auquel sa fille reprocha toujours, sans jamais ne le dire à personne, de lui avoir donné très peu de douceur.

Le père, cette fois-là, lui avait dit seulement qu’on ne doit pas dire de mensonges et que tout engagement doit être respecté :

— Je t’ai fait confiance ! Je t’ai fait confiance ! Je t’ai fait confiance !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10  mai 2013 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Licence Creative Commons Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

VII Armando et Solidea 1/2 (il quarto lato n. 17)

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Giovanni Merloni – Coniugi rosa, aquarelle sur papier 70 x 50 cm, 1970

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Armando et Solidea I/II (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chapitre VII, pages 75 et suivantes)

Après les derniers évènements, la vie de Solidea avait changé. Au placide ennui, caractérisant le temps infini où elle avait été contrainte à exorciser et sublimer les absences d’Armando, s’était suivi un état de paralysante anxiété.

Elle restait avec Libero de l’aube au couchant, essayant de s’accrocher à la réalité ou alors à son apparence. Elle rappelait à son amant et à elle-même que le truc qui les unissait, qu’elle ne voulait pas appeler histoire, tôt ou tard aurait touché son terminus.

Ne pouvant jamais se réjouir de la faveur des ténèbres, ils étaient devenus les amants des heures de soleil où les débordements des autres semblaient conspirer avec leur propre rigidité jusqu’à les amener à étouffer toute envie de rester seuls et d’échanger librement leurs haleines réciproques.

Nés pour se taire, s’autorisant juste des gestes élégants et mesurés, ils profitaient des rares espaces de solitude à deux pour s’adonner à d’interminables conversations.

Lorsqu’elle était avec Armando, Solidea était annihilée par la pensée que son compagnon devinât quelque chose ou qu’il entamât un de ses sièges hérissés d’irrésistibles questions.

Si Armando demeurait tranquille, de son côté, concentré à lire ou à trafiquer ses mises en scène, Solidea ressentait au centre de sa poitrine le poids de l’éloignement et de l’absurdité.

Cet employé et saltimbanque ineffable, ses mains magiques, son sourire, tout cela pénétrait dans la chambre sans charme de l’hôtel près de l’allée verte de la rue des Mille à Cesenatico, où le couple résidait depuis deux mois désormais. Ces mains ou ces yeux frôlaient la cheminée, les mauvaises reproductions de Modigliani, la commode et sa glace. Cette bouche souriante se faufilait sous l’oreiller, au risque d’effleurer, avec la mélancolique Solidea, le corps d’Armando aussi, abandonné à son haletant demi-sommeil et, en même temps, éveillé dans une attitude fataliste qui n’excluait pas l’inattendu.

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Solidea se perdait dans deux pensées opposées.

La première pensée, sous l’impulsion de l’éloignement forcé, c’était de courir chez Libero dès que possible, de chercher à exploiter au mieux les heures, les demies heures et les minutes qu’on leur offrirait. Dans cette pensée ondoyante, les fantaisies amoureuses s’enchevêtraient avec les souvenirs intenses dans un magma un peu chaotique : elle voyait certaines parties du corps de Libero fusionner avec les siennes dans des étreintes orageuses, puis langoureuses, avant de se perdre à l’improviste dans une fixité granuleuse. Elle revoyait les lieux dont elle n’avait, jusque-là, jamais soupçonné l’existence ou qu’elle avait regardés sans les voir, au cours de ses infinis trajets sans histoire. Elle écoutait les gestes de Libero sur le plateau, elle suivait, le regard fixé dans la pénombre de la chambre d’hôtel, la bouche de cet être aimé s’adonner à de répétitives déclarations d’amour absolu. « Ma joie », murmurait Solidea, imaginant que ce mot, ne faisant qu’un avec la langue frétillante de Libero, lui remplît le palais.

La seconde pensée jaillissait de la conscience de cette absurdité, qu’elle devait absolument… Elle ne pouvait se passer de considérer comme irréel ce souci des heures de soleil. Elle le voyait bien, du haut de sa tourelle nocturne, tout cela n’était pas seulement dangereux. Cela n’avait aucun sens. Solidea ne voulait pas souffrir.

Elle s’adressait donc, tôt ou tard, à Armando. Pendant autant d’années, même en traversant des hauts et des bas, cet homme avait été son confident, son ami, son miroir, son deuxième corps et aussi son âme sœur. Elle le scrutait par des regards en biais, s’apercevant très bien de sa défense se transformant en une mauvaise humeur tranquille dont on ne pouvait prévoir les conséquences. À présent, il ne paraissait pas menaçant, mais de ce calme il aurait pu éclater d’un moment à l’autre des évènements terribles, des déchirures dramatiques, très difficiles à cicatriser peut-être.

Armando s’était adapté à Solidea. Il avait désormais l’habitude de la courtiser dans les moments où elle le désirait. Il entamait le discours amoureux sous plusieurs angles, en utilisant, selon sa nature généreuse, un très vaste répertoire de regards, de gestes théâtraux, de phrases aussi emblématiques que spectaculaires. En plus, il faut le rappeler, il avait une aptitude non commune à la persuasion ne faisant qu’un avec son ascendant physique qu’il exerçait discrètement sur son épouse atypique. Il avait d’ailleurs le talent d’éviter toujours d’en parler de façon explicite.

Ils étaient en fin de compte un couple homogène. Ils savaient bien sûr comment s’y prendre et comment rejoindre, presque toujours, un plaisir réciproque acceptable. Ils savaient d’ailleurs se réfugier, chacun de leur côté, discrètement et sans rancune, dans des pratiques alternatives quand, pour ainsi dire, ce n’était pas le cas.

En ces jours, Solidea était assez confuse. Elle ne se sentait pas obligée, sur le plan rationnel, à une fidélité à Libero qui serait anachronique. Pourtant, cet amour nouveau avait déclenché des mécanismes oubliés se traduisant dans des modalités de rencontre tout à fait spéciales, en de nouvelles façons de s’embrasser, de se toucher, se caresser en cherchant le bonheur dans des étreintes où l’embarras avait été bien tôt remplacé par une réciproque disponibilité à se chercher et, surtout, à se trouver.

Quand Solidea s’approchait d’Armando, elle se surprenait à s’exprimer avec lui par les mêmes gestes nouveaux qu’elle avait inventés dans son nouvel amour.

Par moments, elle était saisie par la peur de ne pas réussir à se caler dans l’escarmouche amoureuse proposée par Armando avec le naturel habituel. Elle se sentait anguleuse, coupable et distante.

Mais, Armando demeurait encore amoureux de Solidea. Depuis quelque temps, il était même affligé par un véritable retour de flamme.

Sur cet emportement renouvelé agissaient d’ailleurs le besoin d’affection, l’incertitude des derniers temps, liés aux difficultés rencontrées dans son travail théâtral, la peur de vieillir, et enfin la fatigue due à une histoire sans issue qui traînait. Il songeait à l’aide clairvoyante de Solidea pour y mettre fin.

— Armando, tu as deux taches de rouge à lèvres sur ta chemise ! constata Solidea, oubliant du coup avoir à son tour laissé plusieurs fois des traces similaires sur les revers gris et sur les cols blancs de Libero.

Armando ne savait pas quoi répondre, mais, en homme du monde qu’il était, il fit un geste large. De cette étincelle se déclencha une longue discussion.

Solidea admit sa jalousie : elle ne supportait plus les escapades d’Armando… Celui-ci détourna vite le discours sur le sujet de la comédie qu’on allait jouer, sur l’excès des parties féminines, sur la bonté des textes de Da Ponte, sur le public de Cesena, sur les palais et les églises de Cesena, sur les promenades paresseuses au long du port-canal de Cesenatico, sur le bateau qui se garait au large, devant l’embarcadère de L’Écrevisse rouge, sur leurs prochains voyages en Italie et en Europe.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 9  mai 2013

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VI Le pré 3/3 (il quarto lato n. 16)

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Le pré III/III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chapitre VI, pages 70 et suivantes) De façon exceptionnelle, juste pour garantir la continuité de la lecture du « Quatrième côté » («Il quarto lato») je publie aujourd’hui la troisième partie du sixième chapitre que j’avais déjà inscrite dans le billet du 26 mars dernier, publié sous le titre Le progrès ou le soleil de l’avenir II (pit_n.27)

— Mais, où se trouve le sens d’évoquer, aujourd’hui, encore ces mêmes choses ? demanda Libero. Désormais, toutes les villes sont comme ça. Et les morts sont morts, peut-être contents des défigurations commises ou subies. La mort est comme l’obscurité. La nuit, en vélo, j’aime suivre les poteaux et les enseignes lumineuses. Me perdre. Et ne pas voir les maisons, belles ou laides. Ainsi les émotions se raréfient, et les obligations aussi. Au cours de la nuit, la vue se rétrécit, en se concentrant sur les petites lueurs ondoyantes sur ces petits carrés de plastique rouge collés sur les bornes le long des routes de campagne, près des digues, et qui resurgissent au fur et à mesure que nos coups de pédale leur renvoient une lumière éphémère. Et alors, cet essoufflement mental, ça sert à quoi ?
— Certes, on ne se console pas en voyant que quelque chose tient encore debout, hurla Otello. Notre conscience est sauve lorsqu’un tableau nous arrive entier, et qu’on voit qu’une tour ne s’écroule pas et que les rues sont les mêmes qu’il y a cent ans.
— Nous ne pouvons pas faire de progrès si nous n’apprenons pas à dialoguer avec nos morts, essaya de dire Pio. Avec son stylo sans encre, il sculptait des sillons dans son cahier, jusqu’à y faire des trous.
— De quels morts parles-tu ? demanda Stelio. Ce Mengoni qui a dessiné la Galerie de Milan ? Ici à Cesena son projet n’était qu’un miroir aux alouettes, il avait pour  vocation de démontrer que la démolition était une bonne chose.
— À présent, il ne nous reste plus qu’à prendre acte des dégâts qui sont intervenus suite à ces défigurations, répondit Pio.
— D’ailleurs, que pouvons-nous faire ? rétorqua Stelio. Nos grands-pères ont tout démoli sous l’impulsion insensée d’ouvrir les villes au progrès. Nos pères ont construit sans façon ni respect, avec pour seul souci d’ériger des immeubles moches et d’informes banlieues. Notre génération est condamnée à l’impuissance, et s’en réjouit un peu.
— Il est difficile d’aller à contrecourant, dit Otello, s’accoudant au parapet.
— Pourtant, l’on aurait pu suivre  les courants, les rafales favorables, ajouta Stelio, en s’allongeant sur le dos, comme si le parapet était un dossier confortable.
— Mais, on n’a fait que ça ! dit Libero. Nous nous sommes tout de suite rendu compte des difficultés, quitte à essayer rester en équilibre parmi les vents propices ou contraires.
— Ce n’est pas toujours comme ça, dit Pio, se réveillant d’un long sommeil. La fortune arrive toujours, tôt ou tard. Mais, que faisons-nous pour profiter des occasions qu’on nous offre ? Voilà, par exemple : nous nous intéressons à une belle dame, et l’entourons de courtoisies  mais avec un petit manque d’intention, de véritable conviction. Elle résiste, nous pose un lapin, fuit le rendez-vous parce qu’elle est impliquée elle-même, mais perçoit quelque chose qui ne va pas. Nous insistons par parti pris, par habitude, d’ailleurs il nous arrive de la rencontrer souvent sous les arcades du Corso ou devant la Bibliothèque Malatestienne.
(Pio avait donc trouvé la façon de parler d’Elvira, de dire carrément sa confession hardie, en vitesse et souplesse, sur un parapet de ciment donnant sur un pré aux couleurs changeantes.)

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Samedi 30 mai 1998, Cesena, place du Popolo 19 h 30, après la présentation du roman « Il quarto lato » près de la Bibliothèque Malatestiana (Salle en bois) 

— Imaginez-vous qu’on ait juste affaire à la bibliothécaire, une femme assez mignonne, svelte, toujours bien mise. Elle habite toute seule dans un appartement restauré Corso Ubaldo Comandini, près des remparts. Elle a les yeux gris, les cheveux noirs un peu crépus qu’elle coiffe sur la nuque avec un chignon. Un de nous, toujours dans les nuages, égoïstement dans les nuages,  va tous les jours à la bibliothèque. Il a entamé une recherche sur le quatrième côté de la place du Popolo. Il a déjà trouvé des documents, les plans des immeubles démolis. Il y avait aussi une église. Ce pourrait être moi, ce chercheur distrait et opiniâtre. Tous les jours un mot. On commence par demander où il est le catalogue des textes, on se laisse aider, on plaisante, on parle un peu de ce qui arrive dehors, de la pluie et du soleil. Quelques jours après, on commence à avancer des compliments assez civils, adaptés au silence bibliothécaire. Ensuite, le travail devient plus intense, les journées s’allongent. On se passionne pour de bon, sans arrière-pensées, aux tomes sur la vieille Cesena, sur ces années cruciales entre le XIXe et le XXe. La bibliothécaire a désormais un nom, elle vient d’avouer à l’un de nous tous ses problèmes. Elle a un jeune enfant qu’elle doit toujours confier à sa mère, heureusement sa mère est encore jeune et se déplace sans problèmes en vélo ! Pourtant, il ne lui reste que peu de temps pour elle, la bibliothécaire pour se balader dans Cesena et s’arrêter devant les vitrines. D’autres jours s’écoulent. Pio, ou Stelio, ou Otello revient : le premier avec ses propres poésies ; le deuxième avec les poésies de Pio ; le troisième avec un magnétophone à cassettes et des écouteurs pour lui faire entendre, sans déranger la paix bibliothécaire, la capitulation de Dorabella et de Fiordiligi dans « Così fan tutte ». La jeune femme est désormais prise dans le filet. Elle ne réussit plus à concevoir un matin où ce dernier ne soit pas là. S’il est absent une première fois, elle peut même dire « Tant mieux », n’y accordant pas d’importance. Mais, après une nouvelle vague d’attentions et d’aveux réciproques, s’il part à nouveau pour disparaître, qui sait où… et qu’il pleut, la journée est plus longue, le silence plus lourd, les questions de l’omniprésent étudiant sont de plus en plus insupportables, alors la mignonne commence à ressentir ce manque comme vif et douloureux.
Pio prononça cette dernière phrase avec une intention spéciale. Il rougit. Puis, il reprit : — à chacun de nous, juste pour combattre l’ennui, il peut arriver d’investir du temps, des énergies et des parties essentielles de nous- mêmes pour attirer dans notre cercle vital une jeune bibliothécaire originaire de Bagnacavallo, séparée avec un enfant de sept ans. Mais, tôt ou tard, quelque chose se passe. Qu’est-ce qu’il faut pour sortir de la bibliothèque, traverser la place, atteindre le café en face du Dôme et, installés dans un recoin discret, consommer, avec une émotion insolite, un chocolat chaud ? Qu’est-ce qu’il faut pour se retrouver ensemble, bras dessus, bras dessous, dans les rues de Rimini ou de Ravenne, pour ne pas attirer les regards ? Qu’est-ce qu’il faut pour entrer un jour en cachette dans l’hôtel Plaza à Cesenatico, pour monter, la gorge serrée, cet escalier où même en hiver et au printemps sont restées , ineffaçables, les traces de sables laissées par les sandales des vacanciers ? Il peut arriver à l’un d’entre nous d’arriver à faire tomber amoureuse une belle bibliothécaire distinguée. Mais, après, il faudra en assumer la responsabilité, se charger de sa vie, non seulement de sa taille.
— C’est là l’enjeu, nous savons très bien critiquer, en faisant une liste pointilleuse des abus et des retards provoquant les désagréments et les méfaits connus dans notre ville. Pour exploiter ce rôle de bourdon ou de tique, on nous a laissé un espace privilégié, une niche tout à fait confortable d’où nous ne voudrions jamais sortir. Gare à qui voudrait nous l’enlever ! Par charité ! Le monde extérieur est méchant, corrompu, pollué à tous les niveaux. Pourtant, la bibliothécaire du Corso  Ubaldo Comandini n’est pas du tout polluée, elle, et est pure comme le lys.
Pio rougit encore. Stelio imagina qu’il pensait à Solidea. Otello de son côté songea à l’amour de Stelio pour une femme mariée de Bagnacavallo. Libero, au contraire…
— Notre ville, conclut Pio, est elle aussi pure, belle, avec le même besoin de soins. Malgré cela, comme autant de Célestins V, arrivés au seuil de l’autel où l’on va nous couronner, en nous submergeant d’or, de bijoux et de sceptres décisionnels, nous agissons ni plus ni moins comme si nous étions au bord d’un gouffre. Par lâcheté nous pratiquons le grand refus. Nous n’assumons pas nos responsabilités.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8  mai 2013

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VI Le pré 2/3 (il quarto lato n. 15)

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Le pré II/III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. VI, pages 67 et suivantes)

Stelio avait du mal à voir devant lui tous ces décors de destructions et reconstructions qu’on agitait trop à la hâte, comme si c’étaient des cartes postales ou des images de collection.
D’ailleurs, la vérité de ce pré était très touchante, avec sa symphonie d’infinies nuances de jaune et de vert ne faisait qu’un avec cette lumière surprenante et les rectangles d’ombre projetés par des nuages étrangers qui faisaient de miroir aux fortunes incertaines du quatrième côté et de ses promoteurs.
Le pré, par son aveuglante tiédeur, donnait aussi de la confiance, du bien-être avec une disposition béate à la conversation oisive.
— J’ai ici une phrase prophétique de notre ancêtre commun, qu’il pourrait avoir adressée à nous tous, proposa Pio, en essayant d’entraîner l’homme égaré et, en même temps, de détourner son propre fantôme qui pourtant sautillait, furtif et souple, parmi les haies et les jeunes cyprès comme une chienne capricieuse.
— Voilà ce que disait Battista Alessandri, le socialiste illustre, il y a cent ans : « Sans aucune justification ou nécessité, juste en raison du temps que vous n’avez pas trouvé, le temps que vous auriez dû consacrer à une réflexion objective et sereine, vous décidez de démolir ou alors de bâtir des œuvres aussi grandioses qu’inutiles. Car en définitive, pour vous, c’est la même chose ».
— Même aujourd’hui, ajouta Pio, se frottant le nez en proie à un violent prurit, on regarde avec horreur tout ce qui jaillit du bon sens. Gare aux bonnes idées, gare au concret, à tout but qui soit utile et sain, pour l’amour de Dieu !

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Tous les quatre fixèrent un point sur le côté ouest du pré, d’où provenait une voiture. C’était peut-être un mirage sur quatre roues que le miroir du passé leur renvoyait.
— Vade retro, ange gardien, hurla Pio, avec emphase. Ô être désintéressé qui agit pour sauver la nature et les choses précieuses que nous ont laissées nos grands-pères, arrière-grands-pères et ainsi de suite en remontant dans les siècles… D’un coup, il se tut devant la scène vraiment inattendue. La voiture s’était arrêtée au centre du couloir jaune.
Ils virent quatre personnes sortir péniblement de cet habitacle assez étroit. C’étaient des gens aux costumes sombres comme leurs chapeaux affichant un air engourdi de la tête aux pieds. Rien de naturel ou de spontané, aucune insouciance libératoire. Cependant, à la plus grande joie de ses spectateurs, ils devinrent tout à coup, souples et adroits, à l’unisson avec des mouvements brusques et saccadés que leurs écharpes accompagnaient en voltigeant terriblement.
— Qu’est-ce qu’ils sont en train de fabriquer ? demanda Stelio.
— Ils ouvrent une table pliante ! suggéra Libero.
— Est-ce qu’ils jouent aux cartes ? se demandait Otello en ricanant.
Les quatre types pouvaient ressembler aux commensaux d’un pique-nique champêtre. L’un d’eux, plus âgé, avait des moustaches aplaties et une barbe de trois jours. Il approuvait d’un signe de tête débonnaire et fatigué.
— C’est Pascoli ! hurla Pio. Ou sinon c’est son père, le factotum de la Villa Torlonia.
Un jeune gesticulait avec fougue. Il cachait la chemise rouge des garibaldiens sous sa veste bleue. De son coin éloigné, il mimait les menottes aux poignets. Peut-être voulait-il signifier qu’il ne voulait pas répéter une mauvaise expérience, qu’il avait déjà connue.
— Cet autre est Raffaele Alessandri, éternel amoureux de Cleta, explosa Stelio, dans l’espoir que ce pré cauchemardesque redevienne ni plus ni moins ce qu’il était avant. Un pré baigné dans la lumière et le bruit de fond de la Nature.
Près du garibaldien Solidea, presque étendue sur la chaise antique de la « Photographie Primée Cesena », exhibait une jupe plissée et une chemise brodée, tandis qu’Elvira, rougie et ébouriffée, essayait de se dérober au portrait collectif.
Le troisième personnage avait l’air d’un noble, ou alors d’un seigneur assez raffiné. Il portait sur ses tempes dégarnies des lunettes rondes, assorties au nez pensif et aquilin.
— Le Comte Neri ! murmura Libero.

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Le Comte Neri défaisait un interminable rouleau de papier et lisait avec la pédanterie d’un notaire.
À côté de lui, il y avait une sale gueule édentée. Il avait les mains sur la table, prêt à saisir un couteau ou un long fusil.
— Regarde celui-là, c’est Bufacchi ! observa Pio, assommé.
Bufacchi, de son temps, paraissait souvent dans les illustrations du « Dimanche du Courrier » comme personnage-clé de la Trafila.  Assassin et cambrioleur sans le moindre scrupule, on disait que Bufacchi avait tué Pio Battistini sous les arcades de la rue Zeffirino Re.
« Mais, cela s’était passé après la démolition du faubourg auparavant installé sur le quatrième côté de la place ! » considéra Stelio intérieurement.
Bufacchi se leva. Assez grand, il ne correspondait à aucun des types esquissés par Cavina dans la veillée de Carpineta. Il mit ses mains à la bouche et hurla :
— Si demain à l’aube je n’ai pas le papier, sur ce pré ne poussera plus de l’herbe !
— Quel papier ? demanda le Comte Neri d’un air hautain.
— Le décret de suspension de la démolition. Bufacchi n’avait eu qu’un instant d’incertitude.
— Doucement, doucement…, lui disait Pascoli, caressant le chien blanc et marron étendu à ses pieds. Il observait avec l’affection placide de grand-père ou de beau-père les deux femmes assises près de lui qui le caressaient en lui demandant un vers. Doucement, Bufacchi, tu veux pas t’opposer à l’Histoire ? Nous avons voulu la capitale à Rome, et maintenant on en paie le prix.
— Tais-toi, Bufacchi ! ajouta le Comte Neri. Je te donnerai une maison neuve. Viens avec moi.
D’un coup, les quatre quittèrent la petite table et s’acheminèrent à pied sur le sentier d’herbe divisant le pré en deux dans le sens de la longueur.
— Ce sera tout pour toi ! chantait le Comte Neri, avec des gestes exagérés illustrant à Bufacchi ce paradis terrestre.
— Arrêtons de regarder, sortons de ce cauchemar, protesta Otello.
— J’en suis sorti depuis un siècle, dit Stelio. Ne vois-tu pas que la voiture n’est pas là ? Mais, que faisait-il ici Raffaele, le garibaldien ? Il semblait être un poisson hors de l’eau.
— C’est ainsi qu’on a fait les démolitions, expliquait Pio. Dès qu’un Bufacchi quelconque menace, protestant qu’il ne peut pas se passer de la maison croulante dans le faubourg condamné à mort, on s’empresse de lui donner en échange un pré qui l’enchante, très adapté à une scandaleuse spéculation !
— Bien sûr, commenta Otello, soulevant son regard gris et marron au-dessus de ses lunettes. On ne sait pas ce qui se cache sous les gouffres… comme la démolition du Réduit. Maintenant, la place de la Liberté, n’est plus qu’une cour pour se garer. Et la ville, dévoyée, s’adonne à l’alcool :

Toujours libre, je dois
Folâtrer, de joie en joie…

004_la loggia 1988Giovanni Merloni : La loge, huile sur toile 80 x 120 cm, 1988

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  mai 2013

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VI Le pré 1/3 (il quarto lato n. 14)

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Le pré I/III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. VI, pages 63 et suivantes)

Quatre amis — qui sont aussi rivaux entre eux — sont accoudés au parapet en ciment en haut de la Rocca Malatestiana, à Cesena. Ils discutent passionnément, en se laissant distraire de temps en temps par la douce beauté d’un grand pré qui baigne dans le soleil. Libero, le premier qui prend la parole, est un étrange personnage, vivant de mille métiers dont celui d’huissier auprès de la Mairie et d’acrobate. Otello, le deuxième, est un peintre qui s’engage volontiers dans les batailles politiques et culturelles. Pio, le troisième, est un ingénieur-poète. A cela correspondent des contradictions et des pulsions formidables et redoutables même s’il ne s’agissait que d’une seule personne. Stelio, le quatrième, est l’unique véritable architecte dans un groupe qui ne s’occupe que de cela : l’architecture moderne avec pour défi une ancienne place Renaissance enlaidie par la destruction du quartier entier qui bouclait le quatrième côté de la place du Popolo.)

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Au-delà du parapet en ciment, un grand pré montant. Au centre, une piste presque invisible où les chats et les faisans seulement avaient la licence de s’ébattre. À gauche, un petit bois de pins et cyprès. La lumière de l’après-midi inondait la pente en transformant le parapet en magnifique rivage. Au loin, sur le bord gris et blanc de l’horizon, à côté du Sanctuaire de la Madone du Mont, une file discrète de maisons rose et ivoire donnait la mesure de la distance séparant nos fainéants du profil reculé de la colline.
Stelio Camporesi était gai, mais pensif. Otello Comandini, comme d’habitude, aimait rigoler, mais il était traversé, lui aussi, par une subtile mélancolie qui ne trouvait pas d’explication. Quant à Pio Foschi, il s’adonnait par intermittence à son ancien tourbillon qui risquait de reprendre corps, prénom et nom. Mais, comment faire pour rencontrer encore Elvira, son idole aux cheveux châtains qui jadis l’écoutait de façon si dévouée, bouche bée, déclamer ses poésies incompréhensibles et abruptes sous les pins de Cervia?
Ils étaient tous d’accord en disant que Solidea ne lâcherait jamais Armando.
Otello profitait de l’absence de Libero pour en critiquer l’incorrigible tendance à se gâcher la vie avec les femmes :
— Il devrait feindre de tomber amoureux, mais il n’y arrive pas. Il s’y prend de façon excessive, jusqu’à tout remettre en cause. C’est là son point faible. Pourtant, ce serait tellement beau l’amour bourgeois, avec ses codes d’accès et ses rituels, en plus de ses tragédies ridicules et de ses comédies qui arrachent les cœurs !
— Avoue plutôt, Otello, que tu es envieux ! Tu voudrais bien être à sa place, dit Stelio.
— Libero est un type sérieux, au contraire, réagit Pio. Il fait une chose à la fois, et il la fait bien. Donc il est bien compréhensible qu’il s’attache à ce qu’il fait !
— Bien sûr, mais il s’attache tellement à sa créature qu’il se perd tout à fait ! dit Stelio, en lançant vers le pré un morceau de gravats gris. Cela lui rappela l’épisode récent, lors de sa provocation moqueuse, c’est-à-dire le lancement de son mouchoir à la tête de Libero. Par la suite, ce dernier avait fait mine de rien et Stelio ne s’était même pas excusé.
— Je ne crois pas correct qu’on dise qu’il tombe amoureux de toutes les femmes, protesta Pio. D’ailleurs Solidea n’est pas une femme commune.
Agacé, Otello haussa les épaules.
— Libero se bat comme un lion chaque fois qu’il doit affronter une nouvelle tempête, conclut Stelio d’un air grave. Cependant, c’est justement un lion désespéré, assez conscient pour s’attendre aux gifles que même le bonheur lui flanquera. Car ce sera le bonheur qui l’effondrera et l’amènera au naufrage en l’abandonnant sur une rive en compagnie d’autres abandonnés qui ne s’occuperont pas de lui.
Quand Libero arriva, pâle, chancelant, effondré dans de sombres pensées, les trois mousquetaires le regardèrent avec une expression partagée entre la pitié et la jalousie. Sur Otello, la sincérité de son attitude douloureuse agit plus en profondeur. Celui-ci perçut un changement soudain dans son agressivité jaillissante depuis l’estomac, qui devint un sentiment tout à fait débonnaire au moment de sortir par les yeux et la bouche.

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Ils entamèrent l’examen nécessaire d’une publication récente au sujet du quatrième côté. À la fin du siècle dernier, l’architecte Giuseppe Mengoni avait envisagé des petites halles, en plus d’une file de maisons, pour remplir le vide provoqué par les démolitions.
Otello saisit Pio par le bras. Ses yeux étaient devenus tout à coup doux et absorbés, les cheveux s’étaient aplatis : — il voulait y installer une procession de kiosques à journaux et  fleurs. Cela n’aurait rien changé à cette défiguration de la place du Popolo !
— Mais, quand même, Cesena se réjouirait maintenant d’une œuvre digne, dit Pio, imaginant se promener en face des étalages, le long du vaste trottoir de style parisien, bras dessus, bras dessous avec Elvira.
— Avec toutes ces maisonnettes à la même distance l’une de l’autre ? protesta Stelio. Pour l’amour de Dieu ! Avec cette éventration, ils ont dénaturé à jamais l’image de Cesena et de la Rocca. Désormais, la ville en bas ne vaut plus grand-chose, et, pour l’ancienne cité en haut, il n’y a plus grand-chose à faire !
Ils observèrent sur le livre la paroi continue qui démarrait avec le palais Albornoz, le mur qui se poursuivait avec la loggia vénitienne et la tour qui marquait encore un passage stratégique vers la place et se joignait enfin aux maisons du quatrième côté, crépies et enrichies de joyeuses fenêtres. Un mur hautain au timbre militaire, arrogant et inaccessible cachait jadis la vue du profil naturel de la colline derrière. Un endroit mystérieux et pourtant bien réel, toujours prêt à vomir les modestes ou riches voyageurs venant de Rome sur la place du marché hebdomadaire, lors des fêtes et leurs manèges.
— Ce ventre lisse et mou, où l’on arrivait en venant de plusieurs routes, toutes étroites ! observa Pio.  La place était le centre vital d’une petite ville qui ne faisait qu’un avec l’habit très serré de ses remparts. En un éclair, Pio avait vu disparaître et apparaître de nouveau Elvira, habillée en rouge, enveloppée par les anciens murs de briques en guise de châle.
— En fait, quand  l’Unité d’Italie s’est finalement réalisée, on a eu peur des gens de Romagne, commenta Stelio, tout en fixant le pré. Même aujourd’hui, on dit que nous sommes tous des anarchistes et des violents.
Pio trembla. Aurait-il été capable de recourir à la violence ? Serait-il arrivé à cela pour s’emparer d’Elvira ?
— Et le roi ? reprit Stelio. On avait prévu qu’il arrivât depuis la via Émilia, c’est-à-dire de Bologne et qu’il aurait ensuite traversé le pont sur le Savio. Effectivement, la rue entre la Porte… et la place du Popolo était très étroite, étranglée par deux files d’arcades. Mais, devait-il passer justement par-là? Ne pouvait-il pas descendre par la porte Montanara et arriver sur la place depuis la Rocca ?
Otello se réjouissait toujours de son rôle d’antitout : — tu t’étonnes qu’on ait tout détruit juste pour offrir un passage confortable et sécurisé au roi, tandis qu’à Bologne, à cette même période, c’était le peuple qui abattait les remparts sous le prétexte de rompre l’isolement !
— D’accord, mais ici c’était plus délicat, les remparts arrivant jusqu’au cœur de la ville, dit Pio.
— Les démolitions l’ont amputée et estropiée, ajouta Stelio, d’une voix ferme. Mais, Cesena, pour se donner une contenance, a accepté, avec enthousiasme même, de se laisser enlever les entrailles.
« Pas question d’entrailles ! » pensait Pio, « notre place est une personne vivante ayant perdu un bras au lieu de l’intestin. Une personne toujours en train d’agiter ce bras perdu dans l’air vide ». Il se sentait démoli.
Stelio plissa les yeux, pour cibler le monastère du Mont, là-haut, envahi de lueurs et de souvenirs lointains, tandis qu’Otello s’interrogeait quant à une œuvre cohérente avec le passé, mais aussi adaptée au présent de ce quatrième côté de la place, qu’on ne pourrait pas imaginer plus moche. Au terminus d’une série de suggestions aussi rocambolesques qu’irréalistes, il se réfugia dans son terrain expérimenté de l’opéra lyrique et décréta que l’œuvre la plus appropriée pour une Cesena séduite, abandonnée et condamnée à mourir de phtisie,  n’était pas la Bohème de Puccini, mais la Traviata de Verdi.

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Tandis que les amis s’éternisaient dans une discussion dont il ne voyait pas le but, Libero plongeait de nouveau dans sa maladie. S’agrippant au parapet de ciment, par un élan adéquat il se hissa sur les mains, réalisant son but à lui, c’est-à-dire une verticale parfaite, la tête en bas. Il demeura longuement immobile, ouvrant et refermant les jambes comme un compas. Le sang à la tête colorait sa figure de violet. Il ressemblait à une voile confiée au vent.
Le soleil était maintenant voilé de nuages rougeâtres.
Quand il retourna à la  station normale debout, Libero n’était pourtant pas moins partagé qu’avant. Les discours des amis, qui l’auraient séduit jusqu’à hier — en lui tenant compagnie, comme une ritournelle de fond instructive, dans le rythme répétitif des rendez-vous familiaux et de l’attente sereine du sommeil nocturne –, ces discours maintenant frappaient de façon hostile contre sa porte, en un son sourd et angoissant, bien sûr sans qu’il n’y en ait l’intention. Contre sa porte entrouverte d’où il avait glissé comme une souris pour aller à la rencontre de Solidea. Contre la porte de sa petite maison en désordre qui tendait tout vers lui, contre cet indéniable témoignage physique de ses passages, de ses ardeurs, de ses représentations, de ses silences magiques et éloquents.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6  mai 2013

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Retiens la nuit (#vasescommunicants mai 2013)

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Le billet que je propose aujourd’hui a été déjà publié le 3 mai 2013 par Anna Jouy dans son journal_poétique_jeté_sur_l’aube. Voilà ce qu’avait écrit Anna Jouy :
« …premier vendredi du mois de mai. Ça y est c’est le moment d’ouvrir le salon et de sortir ma belle vaisselle : les Vases communicants. G. Merloni va arriver. Il aura, je le sais, les mains pleines. Bouquet de choses à me raconter comme on trace sur la paume des lignes et le destin. Il arrive. Il m’a dit que ce serait un cadeau venu de son passé, de son écriture, de l’obstination tranquille et têtue d’écrire qu’il a depuis toujours. L’Histoire  remplie de toutes ses histoires, comme des croisements de haute lice et de petites lices, ce que j’aime tant chez lui, cette façon si particulière qu’il a d’être unique dans un monde vaste, grouillant, d’être lui,  au milieu des autres, de tant d’autres et si singulier…
Voici  Retiens la nuit  où il active la nostalgie, format mondial grandiose, et où il  soulève les recoins mystérieux de ses sensations teintées d’amour et de désir. »

Le propos des Vases communicants est dû à l’initiative lancée par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis).
Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte_Célérier, une autre blogueuse.

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Dans un appartement au troisième étage une famille vient juste de dîner. Les chaises autour de la table ronde ont été écartées et oubliées. Tout comme la table, encore mise, avec des couverts croisés sur les assiettes, ce que ma tradition de famille appelle « la bouchée de la bonne éducation » camouflée dans un coin de la faïence aux grandes feuilles vertes, les verres quasiment vides, les miettes de pain sur la nappe, la couverture du disque laissée de travers, avec cet œil tout seul entouré de taches de rousseur scrutant une tranche de ciel. Les voix se sont dispersées : un petit groupe s’est déplacé sur deux canapés en L, en face de la télévision, un enfant s’est cloîtré dans sa chambre, un autre profite de la dispersion pour téléphoner.
C’est une drôle d’époque que celle-ci ! On nous autorise des heures et des jours paresseux, mélancoliques — scandés juste par le gong du déjeuner ou du dîner —, farcis de longues lectures (mon frère Dodo arrive à lire de lourds romans historiques qui font plus de mille pages) ou alors gonflés d’étranges solitudes. Il arrive parfois que soudain cette maison nous appartienne. Le salon tout à coup silencieux — car on a l’habitude de n’allumer la télévision qu’après le dîner — se transforme en un immense plateau pour une danse effrénée et tribale, pour se lancer à la recherche téméraire de troubles et d’épanchements secrets… des échappées, des éclaboussures et des débordements nécessaires dans une vie saine, protégée et soigneusement éloignée des vexations du monde.
Pourtant on doit sortir, se faire emporter par les tumultes de la rue, par les petites et grandes tâches, qui nous contraignent inévitablement à demander, à répondre avec précision ou gentillesse, ou alors à réagir, à lever les mains ou les baisser… Mais ce n’est rien s’il s’agit de zigzaguer parmi les autres, de prendre des distances vis-à-vis de leurs desseins et manipulations ; ce n’est rien jusqu’à ce qu’on ait la chance de savourer béatement une halte dans la rue sans nom, caressée par le vent léger qui fait frémir les arbres qu’on a plantés depuis peu et que de tristes manches à balai soutiennent péniblement…
L’ennui c’est que, de but en blanc, quelque chose de terrible peut arriver. C’est cela notre aventure quotidienne. Il n’y a plus l’heureuse alternance de guerre et de paix, bataille sanglante et repos du guerrier, lutte et amour, veille et sommeil. Il y a toujours les deux, l’un et l’autre, toujours, jour et nuit. Notre minuscule mappemonde de terre et d’eau est survolée par de pacifiques chiennes et des astronautes cloîtrés dans d’inconfortables sarcophages de laiton, ou alors elle est menacée par des fauteurs de guerre avec l’arme atomique entre les dents… L’homme qui habite cette planète, où heureusement la pluie n’a pas disparu, où on a du vent et parfois on transpire, doit s’habituer à la peur, à la sensation précise de cheminer sur une lame tranchante, suspendu au-dessus de l’enfer.
Parfois, pendant quelques jours, semaines ou mois, le temps s’écoule sournoisement, jusqu’à rassurer même les plus craintif. Puis, tout à coup, quelque chose qui poussait sous une couche épaisse de cendre blanche explose. Une mèche déclenche un fusil en le pointant vers la tête d’un homme tandis qu’il roulait, pensif, dans une voiture à la capote baissée, au milieu d’une foule ennuyée, en attente pourtant de son élégant geste de salut. Tout le monde assiste, en direct à la télé, à cette voiture vieillotte et solennelle cheminant parmi des familles bien habillées et des miséreux insouciants. Nous tous assistons à la détonation, suivie par cette espèce d’attaque, ou de mise en scène. Un film avec des taches de sauce tomate au lieu de sang.
Moi aussi, j’ai été bouleversé par cette violence soudaine, entrée de façon hypocrite, à pas de loup, jusque dans la maisonnette des sept nains où l’on fêtait Blanche Neige. Une nouvelle douleur qui meurtrit, une autre absurdité qui assourdit. Il y a deux jours, à Dallas, on a tiré sur John Fitzgerald Kennedy, le beau Président.
C’est la deuxième fois qu’un grand homme de l’Histoire meurt chez nous. Il y a deux mois, le pape socialiste aux grandes oreilles a atteint le ciel, sur la pointe des pieds. Même mort, il ne cesse de bénir notre village plein d’illuminations, en s’attirant quelques décharges électriques et en donnant des arcs-en-ciel en rechange.
Je suis vraiment désolé. Le monde aura un nouveau contrecoup. Il y a seulement un an qu’on a risqué une guerre atomique avec la crise de Cuba. Peu de temps après, en un clin d’œil, on a vu surgir parmi les toits de Berlin un horrible mur qui a rendu assez invincible et infranchissable une frontière déjà triste et douloureuse. Maintenant, je ressens gravement le poids d’avoir grandi dans l’orgueil de maîtriser deux langues — l’italien de mon père et le français de ma mère — qu’on m’a inculqué en me remontant à la manivelle comme un petit soldat de plomb :
« Allons, enfants de la patrie ! »…
Quelle patrie, s’il y a partout des murs ? Si l’arrogance règne souveraine à l’ombre de la statue de la Liberté ? En voyant cet homme grand, aux cheveux blonds, traîné à la hâte sur un lit d’ambulance ; en écoutant la voix rauque de son successeur — le vice- Président Johnson — en train de prêter serment, juste une heure après dans l’avion militaire ; en respirant le parfum éventé sur la nuque blanche de sa femme Jacqueline, pétrifiée, debout dans le même avion, j’ai l’impression d’être un poupon contraint à sortir du cocon des rites consolateurs avant d’être emporté comme un sac et jeté de force au bas d’une camionnette militaire, avec un ordre affreux et péremptoire.
« Ne t’inquiète pas », me disais-je à moi-même, enfant, en enfonçant la tête dans l’oreiller, à chaque fois qu’il faisait sombre. Mais, il n’y a rien à faire, même pour l’enfant éduqué d’un avocat napolitain et d’une chanteuse française. On ne passe pas, on ne peut pas courir librement, même pas en imagination, vers les quatre coins de la terre.
La raison finit toujours par être écrasée, sacrifiée. Au commencement, on l’exalte, on la courtise en la hissant sur des plateaux et des tribunes avec des rubans, comme une femme magnifique. Comme Marilyn, morte l’année dernière, peut-être au moment où, à la faveur de la nuit, sur la plage de Cesenatico, je donnais mon premier baiser à une fille blonde coiffée comme elle. Mais après… tout le monde boit cette télévision et ne s’aperçoit pas des bourdonnements menaçants dans le ciel. C’est ainsi que d’un moment à l’autre on te tue, on enlève d’horribles murs, hérissés de tours de garde et de fils barbelés, et qu’on te contraint à te débattre de toute tes forces, juste pour flotter au-dessus de l’immense vague de l’Océan. Mais, ce n’est pas fini. Au moment le plus difficile — quand les forces vont s’évanouir et, peut-être, en allongeant le bras au risque de le casser, on pourrait saisir un débris ou une bouée de sauvetage —, la télé nous habitue à jouer de hasard : au-dessus de la vague sautille, en se déployant gracieusement en deux ou sur le côté, une splendide jeune femme, gaiement dépourvue d’intelligence et de défauts physiques. C’est à ce moment-là qu’au lieu de nous sauver, nous cédons aux sirènes d’une bataille perdue d’avance : parmi des myriades de gouttes atlantiques ou pacifiques, cette petite femme en bikini ressemble comme une goutte d’eau à une fille déjà trop connue…
Je me réveille en sursautant et je hurle :
— Agata!
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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Ma famille aussi, elle sort brusquement de la torpeur de la longue enquête télévisée. Maman Gréco, qu’on appelle chez nous « la Française », se lève pour débarrasser la table. Dodo reprend sa place, son livre à la main. Le soir, derrière les annonceurs, la poudre sur le nez et occupés à mettre des rubans aux mots et à leur signification, les vieux films d’antan s’affichent au milieu des désastres du monde. Mon père s’énerve pour le énième premier plan fatal sur Greta Garbo. Il exulte, au contraire, aux rares apparitions de Doris Day. Tout ce monde en train de me tomber dessus, qu’il soit vieux ou nouveau, me semble absolument vrai. Sur l’écran, un navire de guerre soviétique ramène les fusées que Fidel Castro attendait. Maintenant, Cuba deviendra une île au souffle suspendu sur le fil de l’eau… De là remontent à la surface les petits bras luisants d’Agata. C’est une nageuse expérimentée, une sirène aux longs cheveux, se noyant dans un impénétrable aquarium. Elle est en train de retourner dans son monde tandis que je rentre dans le mien. Sous la vague, écrasé comme un immeuble terrassé par un tremblement de terre, je retrouve mon microcosme de condamné à mort : je suis un rat des villes, incapable de sortir de son labyrinthe de cages colorées. Est-ce qu’Agata est là, dans ce fleuve en crue qui pousse contre le hublot de verre ? Mais, comment ferais-je pour partir à sa rencontre si je ne sais même pas nager ?
Je devrais arrêter la pendule obsessionnelle de la pensée et de mélanger les faits du monde avec mes angoisses solitaires. Mais, le cauchemar télévisé pourrait d’un coup se renverser — hop là — en un agréable rêve : personne n’est véritablement mort, personne n’est vivant non plus, à part Agata, qui saute maintenant avec des skis nautiques, en dessinant des gribouillis sur ma poitrine d’oiseau rapace.
Après la dernière rencontre sur la terre ferme Agata s’est transformée. Maintenant, elle est inatteignable. Je dois m’habituer à la poursuivre à vide, à courir vers elle, en sachant déjà que là où j’irai je ne la rencontrerai jamais. Elle ne sera pas là. Mais, j’aurai fait un voyage ou une partie de campagne, en la gardant avec moi bien cachée au milieu des mouchoirs sales, dans la poche de pantalon. Ainsi je me fatiguerai et, sans m’en apercevoir, je confondrai son corps avec un autre corps, sa voix avec une autre voix… Et je dois donc user la douleur jusqu’à la rendre volatile avant d’envoyer à quelqu’un d’autre les mots et les gestes inventés pour elle. Maintenant que j’ai la voiture, moitié-moitié avec ma mère, je peux m’aventurer dans Rome, me faufiler dans les nouveaux trous providentiels qu’on a creusés le long des remparts et sous les quais du Tevere, atteindre des endroits lointains et inconnus où, un beau jour, je déménagerais pour m’ouvrir de nouveau à l’amour. Entraîné par cette dérive de douleur, mon esprit incertain se sauvera dans une grotte naturelle, où j’attendrai sans émotion des cortèges de mérous et de mulets, des parfums d’algues mortes ou alors des fantômes féminins, venus exprès pour me consoler :
— Alfredo, ne t’inquiète pas ! Nage !

Giovanni Merloni

Retiens_la_nuit de Johnny Halliday

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 5  mai 2013

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No a la guerra civil ! III/III

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Paolo_Merloni – Premier jour d’école, acrylique sur toile 50 x 40 cm, 2007

Chère Catherine,

Je voudrais sortir de cette impasse douloureuse de la mémoire avec quelques choses en quoi espérer. Sortir aussi, par exemple, du vieil adagio des jeunes qui resteraient sourds à ces fouilles dans le passé. Ils seraient méfiants, ou alors incrédules, ou… Il est sûr qu’ils ne savent pas bien les choses, parce que nous n’avons pas trouvé la juste façon de leur en parler.

La faute de ce gouffre qui sépare les générations ne promettant rien de bon, n’est pas celle des jeunes.

Où est-ce alors le nœud à éclaircir ?

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Je me suis formé la conviction que toute rupture (amoureuse, sociale, entre les générations) s’installe « après » l’abandon, c’est-à-dire « trop tard », quand celui qui pouvait intervenir ne l’a pas fait, désormais.

Mais, qui est vraiment en condition d’intervenir, de sauver un rapport, une société grande ou petite, une personne en difficulté ?

Celui qui voit, celui qui a assez vécu pour savoir ce qu’il faut faire ou essayer de faire, d’abord pour sauver une situation, ensuite pour l’inverser.

Il ne faut pas être Jésus Christ ou Gandhi ou Karl Marx ou alors Sigmund Freud. Et je ne pense pas, loin de moi, à des chefs aussi valeureux que redoutables, comme César ou Napoléon.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Tout simplement des accompagnateurs.

J’ai eu plusieurs vice-pères et vice-mères qui m’ont  » accompagné  » dans des passages risqués ou aussi tout simplement quand je devais choisir entre deux voies. Je pourrais en faire une liste, mais ce serait un liste longue et jamais exhaustive. J’en tirerai peut-être un jour quelques portraits, à commencer par mon oncle maternel et mon cousin Paolo P….

Celui-ci avait la caractéristique de dire les choses de façon indirecte, en présence d’autres personnes, et, en même temps, d’adresser à chacun des présents un message unique. Je ne vais pas te raconter ici, ma chère Catherine, les conseils éclairés qu’il m’a donnés en deux ou trois circonstances, m’aidant à me dérober à de fausses idoles ou à me sauver tout court. Il y a surtout une phrase, une vérité philosophique venant de l’expérience et de l’intelligence, qu’il dit un jour dans un séminaire de psychanalyse : « la rêverie de la mère déclenche la volonté de l’enfant ».

J’ai dès lors pensé aux enfants qui n’ont pas eu de mère ou qui n’ont pas eu une mère capable de transmettre au jour le jour, avec légèreté et insouciance, son « ressenti de la vie » sous forme de rêve, à travers une fable, un récit riche d’humanité ou bien par le biais d’une seule phrase, d’un seul mot.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Je m’arrête sur ce point aussi, mon amie. Les phrases et les mots que j’ai respiré tout au long de mon enfance je les ai enregistrés dans une liste, longue elle aussi, que je pourrais récupérer comme les arbres de mon bois primordial ou les éléments d’un « lexique familial » à moi (toi aussi as lu, je le sais, ce livre incontournable de Natalia_Ginzburg). Mais, cela nous amènerait qui sait où.

Parce qu’en fait je crois que même la rêverie d’une mère généreuse ne suffit pas. Et la volonté aussi, même si elle est fusionnée avec de l’intelligence et du talent, ne suffit pas toujours à surmonter les adversités qu’on rencontre tôt ou tard dans la vie.

Je dois revenir à ma liste, où j’offre une chaise ou aussi un fauteuil confortable à des gens que je n’ai connus qu’à travers leurs œuvres ou leurs actions belles, positives, parfois résolutives. Comment aurais-je pu vivre, d’ailleurs, sans l’Arioste et son Roland furieux, sans Mozart et Da Ponte ? Comment aurais-je pu réussir à vivre calé dans la routine d’engagements de travail, nécessaires mais affreusement répétitifs, sans renoncer à moi-même, sans Pierre Bezukov et Anna Karenina, sans ce merveilleux idiot de Dostoevski ? Heureusement, j’ai eu Pavese, et Carlo Levi et Dino Buzzati et Stendhal et Saint-Exupéry…

Voilà Catherine, je saute à un de mes derniers « accompagnateurs », José Saramago.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Je me rappelle fort bien du jour de la mort de Massimo P., le frère aîné de Paolo, le plus âgé d’ailleurs des dix petits-fils de Zvanì, mon grand-père dont tout le monde connait déjà plusieurs choses.

J’étais là, dans son petit appartement de Monte Sacro à Rome, et Stelio Martini, le mari de Daisy P. (la sœur plus jeune de Massimo et Paolo) me raconta, de façon poétique et efficace à la fois, des anecdotes de vie solitaire, rien que deux ou trois amis les derniers temps… Il m’indiqua la bibliothèque en considérant que Massimo faisait de choix de lectures toujours originales et inattendues : « Il lisait Saramago, par exemple… »

Tu vois, Catherine, comment on se fait suggestionner par un nom qui nous tombe dessus au juste moment ! Saramago… C’est vrai que c’est un nom qui est déjà une rêverie en lui-même…

Après des années, ayant presque tout lu de Saramago, je voudrais qu’on donne à cet homme intelligent et généreux, dommage si ce serait post mortem, un deuxième prix Nobel.

En fait toute l’œuvre de Saramago tourne autour de cette idée que les humains ne peuvent pas être toujours forts et lucides, ou plutôt qu’ils ne sont vraiment autonomes que par intervalles. C’est pour cela qu’il y a toujours quelqu’un qui en profite, en empirant la situation et c’est pour cette raison aussi que Saramago est très prudent. Car dans les moments de difficulté et de faiblesse il faut faire vraiment attention.

Dans toute son œuvre, Saramago revient donc à l’enjeu de la confiance et de la tromperie, arguments qu’il traite d’ailleurs d’un point de vue tout à fait libre de préjugés d’ordre religieux. Il utilise même le paradoxe et l’irrévérence vis-à-vis des tabous et des superstitions pour entraîner le lecteur dans une découverte libre de la valeur de la vie.

La vie a des règles très simples. La brebis désemparée n’est pas seulement un prototype venant des évangiles. Tous les hommes et les femmes du monde sont des brebis égarés et ils peuvent rarement recouvrir le rôle de berger.

Cependant, dans le fond de chacun de nous il y a la notion de la nécessité de s’entraider et, au moment donné, de donner confiance, même pour un trait seulement de notre parcours, à quelqu’un qui nous serve de guide.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

C’est dans L’aveuglement que Saramago touche le centre du problème. Dans cette histoire aussi paradoxale que possible, comme beaucoup de lecteurs savent, une épidémie sans précédents traîne une nation entière dans la cécité. Saramago traite cette cécité de façon très précise. S’il y a là une métaphore sur la cécité collective, très probable, le récit se tient quand même assez rigoureusement à ce qui arrive tout au long de la diffusion de la maladie. La seule personne qui garde la vue est la femme d’un ophtalmologue. Une personne tout à fait normale et réaliste, autour de laquelle se forme petit à petit un groupe de six personnes, dont son mari, devenues aveugles, donc en grave difficulté de survie, vu l’absence d’une société de voyants qui puisse s’en occuper. Cette femme, qui est dorénavant, pour moi, le prototype de l’accompagnatrice, unit en soi quatre qualités essentielles : la faculté de voir et de saisir au vol la situation où elle se trouve ; l’intelligence et aussi un certain talent pour se débrouiller dans les passages les plus difficiles ; une humanité fondamentale et une capacité d’affection sincère qui ne se sépare jamais du respect pour les autres ; le réalisme.

Elle décide alors de s’occuper de ce petit groupe qui l’entoure, qui se révèle en fin de compte assez nombreux par rapport à ses forces. Et la conclusion de ce roman magnifique nous montre qu’elle avait eu raison de s’engager et aussi de limiter le poids de son engagement.

C’est ce que devrait faire toute personne qui accepte de s’occuper d’une autre personne désemparée ou d’un groupe égaré ou aussi d’une collectivité entière, empêchée par l’ordre naturel des choses de tout savoir, de tout contrôler.

C’est pour cela que je n’accepterai jamais un jugement grossier et trop facile qui donne au peuple italien la faute de ses disgrâces qui malheureusement se répètent, avec une régularité de plus en plus insupportable.

Car, si j’applique à mes parents, par exemple, ce que Saramago m’a si bien fait saisir, je découvre qu’ils n’ont rien fait que s’accompagner réciproquement et accompagner leurs enfants et toutes les personnes qui rentraient dans un cercle d’affection réciproque.

Affection sincère, amitié, protection et encouragement réciproques, ce sont des sentiments de base pour qu’une société se sauve.

Je crois qu’en Italie, comme en beaucoup d’autres pays européens sortis de la Seconde Guerre, dans des conditions terribles, avec ce double cauchemar de la Shoah et de l’escalade des armes destructrices de masse, beaucoup d’hommes et de femmes, de pères et de mères comme les miens, ont retrouvé une surprenante  faculté de voir. De voir d’abord l’essentiel et donc la centralité de l’amour et de l’échange solidaire comme antidote contre la peur et la détresse. De voir ensuite l’utilité et la nécessité de s’unir, de s’entraider, de lutter pour une société de moins en moins égoïste (car, si vraiment on veut vivre dans un monde en paix, il faut s’engager pour le fabriquer). De voir enfin la nécessité de défendre à tout prix les conquêtes acquises…

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C’est comme le métro parisien : un travail sans arrêt, un « service » qu’on se garantit réciproquement et qu’on ne peut jamais abandonner. Surtout il ne faut pas se distraire.

Voilà, Catherine, les Pères de la Patrie, ceux qui voyaient solidement selon cette perspective irremplaçable, sont morts.

Il en reste quelques-uns, comme notre Président Giorgio Napolitano qui heureusement, pendant quelques temps encore, peuvent aider à sauver quelques choses de ce qu’on avait construit. Mais c’est impressionnant le vide qu’on voit s’installer autour de lui !

Napolitano semble être  aujourd’hui, parmi les personnes qui ont une vision douloureusement claire de ce qu’il  faudrait faire, le seul qui puisse agir en dehors de cette cécité généralisée qui semble avoir envahi le pays.

Cependant, en dehors de ce cet homme noble et courageux, de ce dernier Père de la Patrie, nous en avons vu aussi d’autres, appartenants aux générations de l’après Seconde Guerre, eux aussi capables et honnêtes comme la femme du médecin de Saramago, qu’on a pourtant, d’une façon ou d’une autre, empêché d’agir pour le bien de notre pays.

En des années qu’on peut considérer encore comme récentes, l’Italie a été bien accompagnée dans son parcours accidenté par le Président Ciampi et aussi par Romano Prodi. Celui-ci aurait bien pu continuer son travail. Il ne fallait que le soutenir, l’aider, formant petit à petit autour de lui un groupe de personnes honnêtes, capables d’accompagner cette société aveugle ou sourde (très dérangée par le bombardement d’une télévision mêlant toujours la pseudo-facilité de gagner et de s’enrichir à la violence brute, autochtone ou d’importation).

Mais, au-dela de Romano Prodi et, récemment, de Mario Monti, qui se sont sacrifiés sans même en être remerciés, il y en a eu d’autres, beaucoup d’autres hommes de valeur, qui auraient pu contribuer, avec leur intelligence et « esprit d’accompagnement » à faire sortir l’Italie de ses pièges. Je pense, par exemple, à Sergio Cofferati. Un homme qui voyait, qui savait très bien contrer les actions destructrices et agressives de Berlusconi, qu’on a pourtant coincé dans un rôle d’administrateur local qui n’était pas vraiment le sien.

Pourquoi on a fait ça, avec lui et tant d’autres, renonçant à des ressource dont on avait besoin ? Quelqu’un a été jaloux, je crois, d’un homme intelligent qui n’aurait jamais su ni voulu entendre les responsabilités suprêmes en termes de pouvoir personnel.

Giovanni Merloni

« Le lendemain, alors qu’ils étaient encore couchés, la femme du médecin dit à son mari, Il reste très peu de nourriture à la maison, il faudra aller faire un tour, aujourd’hui j’ai envie de retourner dans l’entrepôt souterrain du supermarché où je suis allée le premier jour, si personne ne l’a découvert jusqu’à présent nous pourrons nous y ravitailler pour une semaine ou deux, J’irai avec toi, et nous demanderons à un ou deux des autres de nous accompagner, Je préférerais que nous y allions seuls, ça sera plus facile et nous ne courrons pas le risque de nous perdre. Jusqu’à quand réussiras-tu à supporter la charge de six personnes handicapées, Je la supporterai aussi longtemps que je pourrai, mais il est vrai que les forces commencent à me manquer, je me surprends parfois à désirer être aveugle pour être égale aux autres, pour ne pas avoir plus d’obligations qu’eux. Nous avons pris l’habitude de dépendre de toi, si tu ne pouvais plus nous secourir ce serait comme être atteints d’une deuxième cécité, grâce à tes yeux nous avons pu être un peu moins aveugles, Je continuerai aussi longtemps que je pourrai, je ne peux pas promettre plus, Un jour, quand nous nous rendrons compte que nous ne pouvons plus tien faire de bon et d’utile dans le monde, nous devrions avoir le courage de quitter la vie, simplement, comme il a dit, Qui, il L’heureux homme d’hier, Je suis sûre qu’aujourd’hui il ne le dirait plus, rien de tel qu’un solide espoir pour vous faire changer d’avis, Cet espoir il l’a, fasse le ciel qu’il dure, Il y a dans ta voix comme une nuance de contrariété, De contrariété, pourquoi, Comme s’ils avaient pris quelque chose qui t’appartenait, Tu veux parler de ce qui s’est passé avec la jeune fille quand nous étions dans cet endroit horrible. Oui, Rappelle toi que c’est elle qui est venue vers moi, Ta mémoire t’a buse, c’est toi qui es allé vers elle, Tu en es sûre, Je n’étais pas aveugle, eh bien je serais prêt à jurer que, Tu jurerais faussement, C’est drôle comme la mémoire peut induire en erreur, En l’occurrence c’est facile à comprendre, ce qui est venu s’offrir nous appartient davantage que ce qu’il nous a fallu conquérir, Elle n’est plus revenue vers moi après, et moi je ne suis plus allé vers elle, Si vous le voulez, vous vous retrouverez dans le souvenir, c’est à ça que sert la mémoire, Tu es jalouse, Non, je ne suis pas jalouse, je n’ai même pas été jalouse ce jour-là, j’ai éprouvé un sentiment de pitié pour elle et pour toi, et pour moi aussi parce que je ne pouvais vous être d’aucun secours, Et de l’eau, nous en avons, Peu. Après le repas plus que frugal du matin, adouci néanmoins par quelques allusions discrètes et souriantes aux évènements de la nuit passée, leurs paroles dûment censurées à cause de la présence d’un mineur, souci vain si on songe aux scènes scandaleuses dont celui-ci fut le témoin oculaire pendant la quarantaine, la femme du médecin et son mari partirent travailler, accompagnés cette fois par le chien des larmes, qui ne voulait pas rester à la maison ».

José_Saramago, L’aveuglement, Seuil 1997, Points, pages 345-346

La_locomotiva de Francesco Guccini.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4  mai 2013

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Anna Jouy – Travaux divers (vases communicants mai 2013)

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Mes chers lecteurs, je suis vraiment heureux de partager avec vous cette très stimulante expérience des « Vases communicants », à laquelle je participe, ce vendredi 3 mai 2013, pour la quatrième fois. 
Cela est aussi un grand plaisir pour moi, parce j’ai une nouvelle occasion d’échanger avec Anna Jouy. Je suis avec intérêt et admiration le_journal_poétique_jeté_sur_l’aube, son blog très suivi, qu’elle fait vivre avec enthousiasme et continuité.

002 defJ’aime ses textes qui flottent au fil de l’eau d’une piscine idéale et réelle à la fois, qu’un corps blanc de femme agite vivement. Ses paroles qui voltigent au-delà de cette surface d’eau, dans l’air liminaire où la bouche essoufflée de la femme s’imagine ou se devine. Ses textes où le délire se marie toujours au bercement consolateur, où les fragments se détachent avec leur beauté évidente sans nécessairement rechercher la fusion avec d’autres fragments, très beaux eux aussi. Ses textes qui font un fleuve doté d’une conscience héroïque.

En quoi consiste le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis) ? Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte_Célérier, une autre blogueuse.

Dans l’esprit des « Vases », Anna nous a proposé d’écrire « …un texte, un bout de texte, quelque chose que nous avons écrit et qui résonne en nous comme une sorte de preuve que nous faisons bien d’écrire, qui serait pour nous la démonstration de notre obstination et notre durée peut-être… cadeau au fond à l’autre de sa propre démarche d’aller vers, de rentrer en communication, de notre volonté fondamentale de faire circuler la parole et de donner au monde une voix nous aussi. »
Dans cet esprit, chacun de nous a fouillé dans ses manuscrits pour y trouver, sinon une perle, une trace évidente de notre intention primordiale, de notre penchant pour l’écriture même dans des phases reculées ou coincées de notre existence.
Mon billet d’aujourd’hui (« Retiens la nuit, acte I, scène I »), est publié donc sur le_journal_poétique_jeté_sur_l’aube.
Vous pouvez trouver ci-dessous le texte d’Anna Jouy : « Travaux divers », qu’elle propose avec ces simples mots :
« Écrire fait partie de ces tâches qu’il m’est indispensable d’accomplir. Je ne comprends pas pourquoi ça a tellement d’importance et je ne vais quand même jamais le savoir.
« Pour communiquer ai-je  pensé un temps, mais dès le lendemain, il m’a semblé que ce n’était pas exactement ça  non plus. La question reste suspendue sur ma tête comme un grand mobile, et moi dans le berceau.
« J’ai retrouvé, Giovanni, ces mots dans mes archives, puisque nous voulions toi et moi fouiller un peu dans nos malles pour nous rappeler combien nous tenions depuis longtemps à ce geste et qu’il est là toujours, pareil, plus fort, plus buriné peut-être,  mais là. En les relisant, je me suis simplement dit que c’était à peu près ça, mon écriture… »
fontaine-tinguely

Jean Tinguely. / Grand’Place/ Fribourg/ photo annaj

Anna Jouy : travaux divers

je verse un petit tas de mots, une coulée d’intense. poésie à l’éponge. j’ai un lavis sous les paupières et les mains ivres. cela fait un rendu fragile, suspendu  entre le ciel et l’eau dans lequel se paument des mouches ou des poussières. je verse j’arrose la pousse au cœur des murs. il faut le faire avec méthode, ni trop ni trop peu et chuchoter ensuite un cantique au centre des pistils. attendre que gonflent ensuite ces bois drus de toute cette pisse d’or. à quoi sert-il d’être de l’averse?

j’ai déjà les mains toutes sales d’encre à peine ai-je touché la nuit. mon rêve est au cambouis de toi. j’ai décillé le noir pendant des heures, fallait écarquiller des pans d’obscur, l’équarrissage des corbeaux quoi! je n’ai jamais eu le goût de la chasse, même celle des mauvaises pensées. on a menotté ma sagaie dans le dos.je reviens d’avoir trempé mes taches dans un petit courant d’air. il fait cru ce matin partout.et je porte à mon visage l’étang d’un frimas.

oh! revenir indemne un jour de petite mort…

alors prendre un petit crédit dans le brouillard pour des apparitions, quelques pensées plus claires, un regain de lumières

je râtelle, je carde l’étoupe irrespirable et puis je m’égoutte.

xylophone charnel

j’ai des sonorités de fer blanc probablement ai-je été boîte de conserve dans une autre vie. m’a-t-on mis dans  le mobile éclectique parmi des tuyaux, des pelles à air et des écumoires?

Tinguely m’aimait, j’étais son résidu sonore et comme un grincement de sauterelle quand il me soufflait dessus-

prendre un crédit et m’acquitter de l’ombre, du silence, des velcros  tristes

sans doute

il y a de la déchirure et des craquements à se délier mais cueillir du vent est un beau projet de vie.

Anna Jouy

No a la guerra civil ! II/III

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Tableau abandonné près d’un arbre boulevard Magenta, Paris (photo G. Merloni)

Guido, je voudrais que toi et Lapo et moi
Fûmes pris par un enchantement
Et mis dans un vaisseau qu’à tous les vents
Par la mer s’en allât au vouloir vôtre et mien

Ainsi que la fortune ou d’autre sale temps
Ne nous fît aucun empêchement
Mais, toujours vivant dans un même talent
De rester ensemble crût le désir.

Et cette Vanna et cette Lagia ensuite

Et celle qui trône parmi les trente

Posât avec nous le bon enchanteur

pour raisonner ici toujours d’amour,

et chacune d’elles fût contente,

autant que nous je crois nous le serions.

Dante_Alighieri

Je venais juste de publier, hier à minuit, mon billet du premier mai… et je m’apercevais avoir parlé de Guido Fanti — un des vice-pères qui ont marqué ineffaçablement mon parcours de vie — sans mettre assez en relief son rôle essentiel de guide. Guido-guide de nom et de fait, si je peux le dire, comme le furent Guido Cavalcanti et Virgile pour Dante.
Le hasard de cette constatation, qui m’a immédiatement renvoyé au sonnet ci-dessus, m’a aussi fait toucher à une coïncidence aussi douloureuse qu’emblématique. Je suis allé chercher sur Google (je me rappelais de Carmelo Bene en train de dire ces mots merveilleux de Dante : « Guido, i’ vorrei che tu e Lapo ed io/ fossimo presi per incantamento… »), et j’ai trouvé cette lecture de Dante que cet immense personnage de la scène théâtrale italienne a fait depuis le tour des Asinelli à Bologne à l’occasion du premier anniversaire de la bombe_à_la_gare de Bologne du 2 août 1980 qui entraîna 85 morts et plus de 200 blessés.
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Unesco : stèle à la mémoire des victimes de l’attentat de la gare de Bologne du 2 août 1980

Cela me renvoie aussi à la bombe de 1974 contre le train Italicus et, plus tard, en 1978, à la tuerie de la via Fani à Rome où l’on enleva Aldo_Moro qui fut à son tour tué après cinquante-cinq jours de calvaire.
Qui a accompagné, par un soutien long et continu, pendant ces « années de plomb » les mains assassines qui ont finalement réussi à faire plier l’orgueil d’un peuple éveillé ?
Tout le monde sait que Aldo Moro, ancien inspirateur, en 1963, du premier centre-gauche avec les socialistes, avait entraîné son parti récalcitrant, la Démocratie Chrétienne, dans une hypothèse d’ouverture concrète au parti communiste, qui ne devait plus, à son avis, donner encore des preuve de son esprit démocratique et patriotique et aussi de son autonomie, acquise définitivement avec Berlinguer, vis-à-vis de l’ancien allié soviétique.
Cette rencontre, qui aurait représenté la victoire du « compromis historique » dont on a parlé, fut empêchée.
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Orgosolo, Sardaigne : Antonio Gramsci (photo de Catherine Develotte)

Cependant Berlinguer, révélant un sentiment de responsabilité même excessif, se chargea de partager avec le parti orphelin de Moro l’expérience redoutable de la « solidarité nationale », évidemment critiquée par la gauche, mais vue aussi avec haine par la droite extrême et tous ceux qui ne pouvaient pas supporter la présence au pouvoir de gens honnêtes sérieusement intentionnés à remettre en marche ce pays toujours dérangé et bloqué.
La bombe de Bologne explosa juste à ce moment de « patience obligée » des forces démocratiques se trouvant au milieu du gué.
Cette bombe résonnera toujours dans mes tempes comme la preuve de l’impuissance qui n’engendre que la monstruosité d’une destruction aussi emblématique qu’inutile. Cet acte qui reste là, sans que la justice ne règle au moins une partie des comptes.
Pendant des années, à chaque bombe nous sommes « descendus dans la rue », à chaque délit absurde et pourtant bien ciblé contre une humanité anxieuse de progrès et de paix, nous avons réagi par l’unité et la solidarité.
Dès lors se déclencha une phase malheureusement régressive et confuse. Et le chef des communistes italiens, Enrico Berlinguer n’eut pas le temps de relancer la bataille, car il mourut, encore jeune et beau, lors d’un discours à la foule, à Padoue en 1984.
Giovanni Merloni

003_la testa nella roccia 740Rivière-du-loup – Québec, Canada (photo de Catherine Develotte)

Cher Giovanni,
Ton texte sur le 1er mai me pousse à une petite digression sur « mon » mai 1973, avec curieusement en commun avec toi un commencement dans la profession ! C’est étrange et je ne crois pas à un  hasard (mécanique)…
En mai 1973, je participais à un symposium international sur « La traite mécanique des petits ruminants » qui se tint à Millau le 7 mai, ville où je m’étais installée depuis quelques mois pour mes recherches sur le monde pastoral du Larzac… Et j’y fis une communication en jonction avec celle d’un chercheur de l’Inra en physiologie animale, J. L. que j’avais rencontré au Salon de l’agriculture et qui m’avait engagée à y participer.
Je fis alors connaissance de chercheurs de l’Inra qui deviendront plus tard des collègues dont le directeur du Domaine Inra de La Fage qui me donna la possibilité de passer le mois d’août suivant sur ce somptueux plateau du Larzac où je ferais ensuite tant de séjours professionnels…

004_grande albero 740 Lula, Sardaigne (photo de Catherine Develotte) 

C’est à l’annonce du prochain symposium prévu à Alghero en 1978 que nous sûmes tous que la Sardaigne n’était pas l’Italie par un chercheur « italien » S.C. qui demanda la parole pour faire une rectification : « à Alghero, en Sardaigne, ensuite en Italie », nous précisa-t-il .
Surprise, je lui ai demandé pourquoi cette intervention et sa réponse fut alors : « la Sardaigne n’est pas l’Italie, je ne peux pas expliquer pourquoi, il faut y aller pour le comprendre ! » C’est à lui que je dus d’aller en Sardaigne l’année suivante et lui en ai été toujours reconnaissante. J’ai su plus tard que son père avait fait partie de ceux qui créèrent la « regione » sarde.

005_protesta 740 Orgosolo, Sardaigne (photo de Catherine Develotte)  

Ce furent ainsi en mai 73, mes débuts dans la recherche et une heureuse période de ma vie, très riche de contacts et d’aventures à venir …
Et ensuite, je pus rêver de Berlinguer dans le pays de ses ancêtres, car je découvrais effectivement que la Sardaigne n’était pas l’Italie de par sa langue et surtout un curieux mélange de modernité et de décalage dans le temps.
Et nous étions nombreux en France à cette époque à tourner nos regards et nos espoirs vers une Italie si créative sur beaucoup de points. L’Italie était alors un « phare » pour l’Europe et nous enthousiasmait !

006_vecchietti 740 San Sperate, Sardaigne (photo de Catherine Develotte)  

Quant au Chili, j’ai suivi de très près le coup d’état contre Allende car j’avais failli aller y travailler. Quand Allende est venu au pouvoir au Chili, les cadres US ont déserté et le ministre de l’agriculture chilien a fait une demande auprès de notre directeur au Cnrs de Paris X-Nanterre, H.M. pour des postes à pourvoir dans la recherche dans l’esprit de la réforme agraire.

007_balconi 740 Orgosolo, Sardaigne (photo de Catherine Develotte)  

Un camarade de l’équipe B. J. s’est décidé et voulait que je l’accompagne d’autant que je connaissais la langue, ce qui n’était pas son cas. C’est le climat trop chaud qui m’en a empêchée.
Quand le coup d’état aura lieu, il se retrouvera dans un stade et c’est grâce à l’intervention énergique de notre ambassadeur pour le récupérer qui le sauvera ! Il est alors rentré en France et ensuite, nous allions ensemble à tous les évènements chiliens de Paris. Quant au ministre de l’agriculture chilien, H. M. le récupéra en l’accueillant dans son laboratoire du Cnrs.

008_portrait catherine 740

Les années ont passé, Giovanni, mais les souvenirs sont demeurés intacts et nous ont accompagnés tout au long de notre vie et continuent de le faire, c’est l’essentiel !
Bon 1er mai 2013 !
Je t’embrasse,
Catherine

Cher Giovanni,
J’ai lu tes mémoires d’un premier mai d’il y a 40 ans. Nous « réformateurs mineurs du XXème siècle »  comme j’aime me définir, nous avons vécu une saison importante de l’histoire italienne avant que la boue craxiste-berlusconienne ne commençât à envahir tous les coins de ce malheureux pays, séduit de façon inexorable par des trublions et des bonimenteurs. Aujourd’hui, on a la sensation que la Démocratie Chrétienne est retournée au gouvernement, avec la circonstance aggravante que son attitude actuelle cache la nature de droite de la plupart du peuple italien, même si elle lance des invectives par la bouche d’un comique et d’un magnat corrupteur.
Un bon premier mai de souvenirs donc à toi aussi, le parisien.
Franco

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 2  mai 2013

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