No a la guerra civil ! I/III

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Giovanni Merloni – Coppia rossa e nera, gouache 1970

Le premier mai 1968, Giulio Figurelli, un ami de Marina Natoli, frappa à la porte de notre atelier d’étudiants de la rue Nicotera, non loin du quai du Tevere. Il avait un œillet rouge à la main. D’un ton gentil et ironique, il nous souhaita « Bon premier mai ! ». Tandis que nous, même si la fac d’Architecture était en agitation depuis deux mois, nous étions concentrés pour essayer d’achever, nonobstant la fête sacrée, notre opiniâtre et vague projet de « quartier » résidentiel à moitié entre la composition architectonique (médiocre) et le dessin (confus) de la ville.

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Giovanni Merloni, affiche sur le thème des centres historiques, 1973

Le premier mai 1973, il y a quarante ans pile, j’entrais avec Marina Foschi, presque incognito tous les deux, dans le palais désert de la Région Émilie-Romagne. Nous n’avions pas le choix. Tous nos documents, ébauches, photos et canevas étaient là. C’était un moment d’équilibre heureux et nous n’en avions, bien sûr, qu’une faible conscience. Je ne dis pas nous deux seulement, Marina et moi, mais l’Italie en général et notre région en particulier.
Marina avait un cheval pur-sang, qu’elle entretenait à Meldola, près de la maison de campagne de son père avocat. Elle faisait ses premières expériences dans le travail de classement et valorisation des biens culturels dans le même endroit, la Romagne, où je faisais mes premiers pas d’urbaniste « de l’autre côté de la table » c’est-à-dire du côté des avis et des directives bureaucratiques plutôt que de celui du « vrai » aménagement du territoire.

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Giovanni Merloni – Femme affligée assise, gouache 1970

Le 14 avril j’avais effectué ma première exposition à Forlì, dans la galerie Il Muretto (sur la rue principale de cette ville-village à deux pas de Cesena que dès lors j’aime profondément) et, ce jour de vernissage, presque tous les amis fraternels de la Section de l’Urbanisme Régional s’étaient déplacés dans la campagne que Marina nous offrait pour un pique-nique mémorable. Je ne peux rappeler ici que quelques détails essentiels : le rôle de Giancarlo Ferniani, mon collègue et ami partageant toute l’initiative d’une nouvelle planification dans la province de Forlì, Rimini et Cesena (ce fut Giancarlo qui plaida ma cause artistique et organisa tout, jusqu’à l’accord avec l’encadreur et les articles qu’on publia sur deux journaux) ; Sandra Botti, une autre collègue et amie de Bologne (qui photographia les tableaux et m’aida à écrire ma première auto-présentation) et Marina, qui dès le premier coup d’œil avait voulu croire en moi.

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Émilie-Romagne – système idrographyque et provinces aux années 70

Le premier mai d’il y a quarante ans, l’Italie essayait de surmonter un de ses problèmes structurels le plus épineux et profond peut-être, celui de la conjugaison équilibrée du pouvoir central de l’État et du pouvoir local. On sait bien que l’Histoire de l’Italie, après la chute définitive de l’Empire romain, a été marquée par la coexistence de plusieurs états, plus ou moins grands et importants que la langue commune italienne et peut-être la religion catholique unissaient. Mais, pendant les siècles, chacun d’eux a eu son évolution et son histoire à soi, donc assez rarement, dans une même époque, les états italiens ont pu atteindre les mêmes niveaux culturels et de richesse. En plus, chacun d’eux a développé une particulière et spécifique forme d’autonomie vis-à-vis des grands royaumes ou empires d’Europe.
Dans la région où je m’étais installé depuis 1972 avec ce vague espoir d’y pouvoir retrouver le soleil de l’avenir, l’Histoire antérieure à l’unité de 1861 nous montre une nette division en deux sous-régions aux expériences tout à fait différentes. Les provinces à l’ouest et au nord de Bologne (Parme et Plaisance, Modène et Reggio Émilia, Ferrare), grâce à leurs anciennes histoires de seigneuries ou duchés autonomes, formaient une espèce de zone-tampon, comme d’ailleurs la Toscane, au-delà des Apennins. Bologne et la Romagne avec des spécificités et des niveaux de civilisation aussi profonds et élevés, ont ressenti depuis les temps de Charlemagne les effets de leur appartenance aux États Pontificaux. D’ailleurs le Tevere naît en Romagne près du Mont Fumaiolo et les passages entre le nord- est de la Toscane et la Romagne sont les plus confortables voies d’accès à la vallée du Pô.

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L’Italie au temps de Charlemagne

Je me suis laissé prendre par mon amour invétéré de la digression, abordant de plus un thème très vaste et compliqué sur lequel je ne suis pas autorisé à trancher. Mais, c’était nécessaire pour approcher un peu plus une question essentielle pour le futur de l’Europe ainsi que pour le dénouement de l’échec du  « pari régional » en Italie. La question des « confins » ou alors des « diversités », des « racines » et cætera.

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Giovanni Merloni – Affiche sur la décentralisation administrative, 1973

En 1973 la Région où je travaillais était au centre et parfois à la tête d’une compétition qui s’était déclenchée trois ans avant. Les Régions étaient prévues par la Constitution républicaine de 1948 mais le parti au pouvoir, la Démocratie Chrétienne ne les avait jamais voulues. Pas vraiment pour des considérations d’administration et d’économie mais tout simplement parce que le pouvoir centralisé lui convenait.
En 1970, sous la poussée des mouvements de 1968 et l’«automne chaud» des luttes sociales de 1969, vu aussi une perte sensible de consensus parmi les classes moyennes la DC accepta les Régions et, avec elles, la mise en place d’un procès important de réforme institutionnelle. Mais tout de suite après on se rendit compte que cet hommage  à la Constitution n’était pas du tout convaincu et le travail à faire serait gigantesque pour tous ceux qui croyaient dans les vertus de la dialectique et de l’administration partagée.
Le niveau très élevé de civilisation de cette Région, où les luttes politiques et syndicales à partir de la Résistance avaient créé un ciment formidable entre les différentes provinces se fondait aussi sur la richesse distribuée de façon assez équilibrée et sur la forte tradition municipale.
En 1970 les « régions rouges » n’étaient que trois, les plus motivées à créer un contrepoids à cet État central qui agissait de façon non homogène et décevante : l’Ombrie, la Toscane et l’Émilie-Romagne.
En 1975, le travail intense de la première législation régionale fut primé par un succès du parti communiste qui incarnait alors les espoirs de progrès économique et culturel d’une large partie des Italiens. En ce temps-là les régions de gauche devinrent beaucoup plus nombreuses. En même temps, une série de communes importantes eurent un maire communiste ou élu par les communistes…
Mais… On voit bien que le discours est long et redoutable. On le voit bien sûr à l’instar de ce qui se passe aujourd’hui en Italie. On le voit bien, je crois, pour ceux qui ont vécu comme moi cette période décisive et doivent assister non seulement à la grave incapacité de s’en sortir mais aussi à la course au jugement grossier. Tout le monde tranche, désormais, sur la politique, le sport et le sexe des anges. Et malheureusement on ne fait pas attention à ce grave détournement de la vérité historique qui peut se résumer en une phrase répétée à plusieurs reprises, selon laquelle les « communistes » ont toujours gouverné en Italie. Avec cette phrase, offensante pour tous ceux qui ont payé chèr leur appartenance idéale, on liquide les trente premières années d’unité républicaine et on colle aux « communistes italiens » un portrait qui ne leur correspond pas.

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Réunion de l’Administration régionale. Au centre sur la droite le Président Guido_Fanti

Mais, je ne veux pas trop m’attarder sur cela. Je reviens à mon premier mai d’il y a quarante ans avec Marina Foschi.
Avant de me réjouir de cette première sortie en qualité de peintre, au mois de mars 1973 j’avais eu la chance unique, à mon âge encore pas mûr, de participer activement (avec Marina Foschi, Franco Cazzola et Franca Cantelli) au premier acte de la « programmation » et de la « planification territoriale » de l’Émilie-Romagne. On avait travaillé à côté de ces hommes politiques estimés et aimés aussi, guidés par le Président Guido Fanti, un Salvador Allende italien, unissant le courage et le sentiment de responsabilité toujours en alerte à une intelligence administrative et politique incontournable.
J’ai déjà parlé du « miracle communiste » de la ville de Bologne, d’une série ininterrompue d’administrations de gauche avec un maire communiste. Des communistes modérés, bien sûr, très ouverts sur l’économie capitaliste et le monde catholique et évidemment très critiqués par les gauchistes extrêmes.
Cependant, je ne pourrai jamais oublier l’émotion et la stupeur même que j’éprouvais, en ce mois de mars 1973, en voyant sortir depuis les rouleaux des premières machines à écrire électriques (douées d’une mémoire de cinq pages) les pages finales de ce programme. En voyant taper sous mes yeux des considérations tout à fait courageuses analysant les contradictions de notre système « capitaliste », qu’une bonne administration éclairée pouvait essayer de soumettre aux nécessités d’une collectivité dont les nécessités et les aspirations étaient toujours placées à la première place.

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Voilà. Notre engagement ne fut pas primé par un congé payé au Grand Hôtel des Bains de Venise mais avec la chance de publier un petit essai dans le « Calendrier du peuple » avec des personnages renommés. Marina Foschi et moi, étions rentrés comme deux « jaunes » dans le palais aux lumières éteintes pour nous retirer, chacun dans son bureau, à travailler à l’article : « Ville et campagne en Émilie-Romagne… »

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Affiche de la Résistance au Chili, 1974

C’était évidemment un moment tout à fait particulier celui que nous vivions ce premier mai 1973, même si rien n’était acquis ni escompté, comme nous disaient ceux que j’appelle maintenant les pères de la patrie, qui n’était pas que des communistes « de droite », raisonnables et donc redoutables.
Quatre mois après, le 11 septembre 1973 le coup d’État au Chili, avec la mort de Salvador Allende et la déportation de milliers de démocrates ne fut pas seulement un choc pour des gens habitués à considérer les événements internationaux comme les leurs. Enrico_Berlinguer, chef charismatique du parti communiste et donc le point de repère politique naturel de l’administration conduite par Guido Fanti, commença à redouter sérieusement une possible « répétition » en Italie de la tragédie du Chili. Comme j’ai dit plus avant, en 1975 le parti communiste obtint la majorité des votes. Cela ne pouvait pas aller sans que coule du sang et que la démocratie risque de s’effondrer. Berlinguer pensa probablement cela quand il se hâta de proposer le « Compromis historique » avec les catholiques et quand, en 1976, en appelant Fanti sur le front d’un gouvernement « absolument nécessaire » il décida, plus ou moins consciemment, d’abandonner les régions à leur destin, Bologne et l’Émilie-Romagne en tête.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1  mai 2013

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V Les amants 4/4 (il quarto lato n. 13)

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Les amants IV/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. V, pages 60-62)

Ils montèrent dans la vieille Skoda rouge de Libero, sortirent de la ville, longèrent un quartier populaire aux grands immeubles gris, tournèrent à gauche, s’acheminant vers la grande route en direction de la mer. À Cesenatico, la voiture se faufila dans une ruelle tout abîmée qui longeait de hauts murs couronnés de haies. D’un coup, elle se trouva dans un grand boulevard baigné de lumière. Plus avant, au-delà d’un bar-tabac, l’hôtel Plaza les attendait.

Libero se glissa en dehors de la voiture en laissant Solidea interloquée. Il chuchota avec un gardien africain. Laissa en gage son sac de prestidigitateur obtenant en échange une clé démesurée.

Une fois la porte fermée derrière eux, ils s’abandonnèrent sans attendre à un baiser intense et total. Solidea enleva la lourde couverture. Ils se déshabillèrent avec naïveté et résignation. La chambre ressemblait à une gloriette auquel des draps décolorés seraient accrochés. La semi-obscurité faisait lever le lit à une hauteur moyenne entre le plafond et le sol. L’odeur de tapis mouillé montait depuis la terre tandis que deux tableaux tout à fait inattendus d’un timide peintre du dimanche se noyaient dans les murs.

Libero dans sa fougue se réjouit de la rondeur de ces seins durs, de ces aisselles humides, de cette taille fine, de ce corps clair et menu et aussi de cette bouche qui tendait la langue au-dessus des dents en exhalant un son douloureux et enchanteur. Mais, il souffrit de son incapacité à transformer cet embarras en totale dévotion.

Solidea dans son abandon se réjouit de cet homme lisse et souple, capable d’autant de force et de gaieté, de cette bouche qui poursuivait chaque repli de son corps heureux et épuisé avec une insistance aussi sauvage que méticuleuse. Mais, elle souffrit de ce roulement incertain qui semblait amener le plan incliné de sa vie vers un gouffre où la douceur et le plaisir tantôt fusionnaient tantôt se séparaient brusquement.

La Skoda rouge parcourut à rebours la route pour revenir de l’hôtel au lieu de leur rendez-vous. Les deux amants étaient sereins et rassurés. L’action terrible et interdite s’était révélée en vérité assez simple, il n’y avait pas besoin d’adjectifs et de commentaires sur cela.

Maintenant, l’histoire pouvait continuer à l’infini, protégée par des divinités bienveillantes, c’est-à-dire des hôteliers complices ou des amis accueillants.

Ou alors elle pouvait assumer une allure tout à fait contraire.

Mais, il n’aurait pas pu se présenter le risque de monotonie et de  désolation dans la tour sans portes ni fenêtres et  clés où habitaient les rêves et les délires de Libero et Solidea !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 30  avril 2013

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V Les amants 3/4 (il quarto lato n. 12)

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Photo du jeune Giuseppe_Garibaldi

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V. Les amants III/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. V, pages 56 et suivantes)

Raffaele Alessandri, l’arrière-grand-père de Libero, avait été emporté par une irrésistible passion pour Cleta, pour ses jupes et sous-jupes, pour les coffres où l’on donnait un premier coup mortel aux poulets, les mêmes coins sacrés où l’on gardait les draps et les couvertures et qu’on utilisait comme plans d’appui pour les pâtes à l’œuf. Ah, les pâtes, qu’on étendait bien humides sur des toiles de coton !
D’ailleurs, Raffaele avait aussi un penchant naturel pour le rouge — du sang, du vin, de la chemise de Garibaldi — et pour la révolte contre les patrons, qui ne se bornent pas à vivre sur ton dos, mais font leur possible pour t’humilier, te maintenir dans l’ignorance, en te violantant ainsi que les personnes et les choses que tu considères comme les plus chères.
Dans le petit appartement de Libero, dans la table de nuit à trois tiroirs qu’il avait héritée d’une tante de Bertinoro, il y avait un étui décoloré, en velours violet, où gisaient depuis toujours, usées et pleines de fautes, les premières lettres du garibaldien à son arrière-grand-mère Cleta.
— Chère, pour l’amour que je porte dans mon esprit envers vous, dès que je vous connus, je n’eus pas de paix…
Peut-être en assonance avec son état actuel, Libero imaginait une sérénade, une fenêtre avec une petite pergola enchevêtrée de lierre rouge et de vigne, un potager sombre, un poulailler silencieux, un chien attaché, qui n’a pas l’habitude d’aboyer.
Raffaele était d’abord timide, peut-être, à cause de l’obscurité de la nuit avec la peur de réveiller toute la famille. Mais, Cleta s’était montrée, en demeurant droite comme une statue dans l’encadrement de la fenêtre avec sa plus belle robe.
Raffaele avait fredonné l’air de Lindoro. Pourtant, Cleta avait gardé une attitude distante. Elle n’était pas convaincue de vouloir ressembler au personnage assez rusé de Rosina, qu’elle avait admiré au théâtre Bonci. Alors Raffaele chanta :
                    Adieu, ma belle adieu,
                    car l’armée s’en va
                    et si je ne partais moi aussi
                    ce serait une lâcheté !
En cette chanson juste un peu susurrée ou sifflée dont il ne se souvenait pas des paroles, se résumait l’esprit de l’ancêtre de Libero. Un homme que le physique gaillard amenait à désirer et vouloir tandis que son âme gracieuse flottait dans les idéaux que Garibaldi, son père d’adoption, y avait déversés.

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A la fin de la sérénade, Cleta, enveloppée dans son châle céleste, sourit. Dans le panier à couture, elle prit une paire de ciseaux et, s’inclinant sur le côté, coupa une mèche de ses longs cheveux d’ambre. Elle enroula ses cheveux autour d’une bague qu’elle avait achetée à une bohémienne le jour du marché, avant de faufiler ce gage d’amour dans un petit portefeuille d’étoffe. Elle jeta le ballot vers le jeune garibaldien avant de se retirer d’un bond, pensive, derrière les volets.
Ensuite, il y eut la présentation à la famille. Mais, ses parents n’étaient pas d’accord : ce n’était pas du tout un bon parti. Une tête brûlée.
Libero se passionna à la lecture. Il aurait voulu courir chez Armando, lui demander la main de Solidea.
— Chère Cleta mon aimée,
par la présente je veux t’informer que depuis le moment de notre séparation je n’ai jamais eu de paix ni jour ni nuit…
Après la rencontre désagréable avec sa famille à elle, Raffaele vagabondait jour et nuit dans Cesena, toujours accompagné par quelques amis idéalistes comme lui. Le soir, dans une modeste taverne près de la place du Popolo, les anarchistes et les garibaldiens se rassemblaient en taquinant la dame de pique et en parlant de Garibaldi. On attendait le héros d’un jour à l’autre.

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Raffaele se rendait dans le vaste local parce qu’il savait y trouver toujours le géomètre Ezio Cimatti et le peintre Alieto Ragazzini.
Avec eux il pouvait s’exprimer librement, car chacun suivait son discours, un rêve secret, n’écoutant que d’une seule oreille, se complaisant même dans ce mélange oblique et chaotique de fantômes privés:
— Quant à moi, je t’aimais et je t’aime encore et je t’aimerai jusqu’au tombeau.
— As-tu vu Cleta ? Lui demandait Alieto, le peintre en plein air qui se faisait amener à la campagne et travaillait volontiers au milieu du blé mûr, comme Van Gogh.
— Je l’enlèverais, s’emportait Raffaele.
— Mais qu’est-ce que tu veux enlever ? Freinait  Cimatti en lui serrant le poignet.
Cimatti élargissait sa bouche en soufflant entre ses dents son mythe d’une Romagne où le physique des champs se mêlait à celle des hommes, avec leurs humeurs, odeurs, besoins et rêves. La musicalité de son dire rendait quasi aériens les saccades de la fourche en bois en train d’assaisonner le foin avec le purin de de vache. Le corps de la terre, l’odeur aiguë du saindoux, le sang du porc à terre, les ruisselets de fumier jusque dans la loggia où l’on traînait le soir, au frais, parmi les chiens et les poules : tout cela ce n’était pour Cimatti que des ingrédients primordiaux pour une poésie farfelue, mais aussi pour se projeter lui-même dans une intense rencontre d’amour, sur des lits propres, dans des pièces glacées au bout de longs couloirs risquant de s’écrouler.
Ce fut Cimatti qui fit le guet cette nuit où Cleta s’échappa avec Raffaele. Tous ensemble, ils s’étaient rendus à la taverne où il avaient bu du vin rouge et mangé des cappelletti en bouillons. Puis Cleta, qui demeurait sérieuse jusqu’à la maussaderie, se laissa arracher un sourire. Elle abandonna sa petite main dans la main à la bague en fer. Ils montèrent à l’étage.
Cimatti et Ragazzini restèrent en bas, dans la lumière faible.
Tandis qu’il buvait le Sangiovese dans des verres petits et lisses, Ragazzini renouvela le souvenir de la tragédie de son frère, précipité depuis un pont de vingt mètres. La chute du carrosse, au ralenti, les instants avant l’écrasement, tout cela s’était gravé comme un coup de foudre dans son imagination égarée. Alieto était méthodique, même maniaque dans le choix des couleurs et dans la précision du dessin. Il avait un accord avec le patron de la taverne : il pouvait profiter quand il voulait d’une restauration complète. Le patron enregistrait tout. Chaque mois, Ragazzini apportait un ou deux tableaux. On faisait plusieurs fois l’addition, on discutait…

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Libero lut une lettre révélatrice des progrès désormais intervenus dans la conquête de la belle Cleta. Rentrée chez ses parents, la fiancée redoutait  la désinvolture peut-être excessive de Raffaele, son apparence d’homme peu fiable, exposé au charme d’autres jeunes femmes. Mais, l’amour de Raffaele était sincère et passionné :
— Quant à moi j’espère que le ciel nous destinera à vivre ensemble et qu’un jour nous serons tous les deux unis dans la paix et l’amour perpétuel. Ton amant,  Alessandri Raffaele.
Il s’écoula du temps, d’autres quantités d’eau coulèrent sous l’ancien pont à dos d’âne sur le Savio. Les deux anciens amoureux avaient eu, bien sûr, leur entrevue. Maintenant, ils étaient coincés dans leurs solitudes respectives. Raffaele voyageait de long en large en l’Italie à la suite du Général et de ses compagnons hardis. Les lettres étaient consignées par des intermédiaires de confiance, car Raffaele dans sa condition de soldat irrégulier pouvait compromettre la famille de Cleta.
La dernière lettre que Libero trouva parmi les papiers de famille,  fut celle écrite à Udine après l’échec de la bataille de Condino, en 1866. Raffaele a combattu, a été emprisonné, a supporté la réclusion grâce à la pensée de son adorée et très désirée aimée Cleta.
Chère Cleta, dans la bataille que nous avons faite en Trentino, j’ai été fait prisonnier. Je suis resté un mois et huit jours dans ces mains perfides. Mais ça suffit. J’espère revenir bientôt à la maison et je te donnerai mon portrait à la garibaldienne.
Cent ans après, Libero ressentait un lourd poids sur la poitrine. Il revivait avec excitation et émotion la passion bondissante de ces papiers gris et de ces caractères irréguliers. Une passion tragique et pourtant heureuse, tandis que son histoire à lui n’avait même pas le droit d’espérer en un futur quelconque.
Il referma les lettres dans l’ancien étui de velours qu’il rangea dans la table de nuit à tiroirs qui fera partie un jour de la chambre à coucher de ses parents. Il s’imagina endosser une chemise rouge, épaula le fusil du « Passeur Courtois » (ou « Passator Cortese » ) et écrivit, d’une calligraphie ancienne et oblique :
— Chère Solidea mon aimée

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29  avril 2013

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V Les amants 2/4 (il quarto lato n. 11)

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V. Les amants II/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. V, pages 54 et suivantes)

Libero ressemblait à Raffaele, son arrière-grand-père, né juste cent ans avant lui dans une Romagne encore plus paysanne qu’aujourd’hui, anarchiste et rebelle, résignée aux chantages de bandes nocturnes munies de couteaux.
Entravé et distrait lui aussi par les pièges de l’amour, le garibaldien Raffaele Alessandri était grand, beau, costaud, muni d’une magnifique paire de moustaches noires à la François Joseph. Il mourut suicidaire, peut-être en raison des tensions suivant la brusque interruption de l’avancée victorieuse de Garibaldi pendant la troisième guerre d’indépendance, à cause donc de la débandade d’une vie sans reconnaissance, désormais dépourvue d’un véritable but. C’était d’ailleurs une époque de restauration et de répression antipopulaire.

— La faute est à la Trafila ! avait envisagé une fois Otello, au cours d’une tranquille soirée de conspiration pour le quatrième côté. C’était en février, ils étaient tous dans l’étable, à côté de sa maison de Carpineta, tout le monde assis autour d’une grande table de cuisine avec ses rallonges. On discutait à la chandelle, légèrement agacés par le crépitement des sabots d’un cheval noir, pourtant réchauffés par la masse frémissante d’une vache pie.
Une affirmation comme ça aurait fort choqué n’importe quel habitant de Romagne vivant au temps de Garibaldi et de ses gestes héroïques. En fait la Trafila (qu’on pourrait traduire en français « la Filière »), bien que composé de gens de toute sorte, y compris des bandits et des assassins, ce fut une organisation clandestine, s’inspirant à Giuseppe_Mazzini, qui se chargea d’accompagner et protéger et finalement sauver Garibaldi en fuite après la défaite de la République Romaine au cours de l’été 1849. Otello le savait bien. D’ailleurs, ce nom « filière » ne correspondait pas bien à cet engagement très risqué, sous la menace constante de l’inexorable police autrichienne. On aurait dû l’appeler la « Chaîne ».  La Trafila qu’on évoquait quarante ans après ce n’était qu’un nom vague, un bouc émissaire peut-être, qu’on exhumait du cadavre de l’Histoire de Romagne pour trouver les responsables d’affreuses vengeances politiques ou personnelles.
— On dit qu’en 1891 la Trafila a tué le Comte Neri, une noble figure de bienfaiteur qui refusait de payer les pots-de-vin, avait dit Stelio, tout en gardant la lourde bouteille de Sangiovese nouveau en équilibre au-dessus des verres placés au centre de la table.
— Dans une veillée comme celle-ci, avait dit Pio en affichant une façon de siroter le vin typique de celle d’un curé de campagne, la scène se déroulait toujours comme ça : d’un côté de la table, les femmes les plus âgées filaient le chanvre avec la quenouille tandis que les plus jeunes essayaient de se faire remarquer ; de l’autre côté, les anarchistes jouaient tranquillement aux cartes avec les socialistes, en causant d’Andrea Costa, de Filippo Turati et Bakounine. Le vieux Cavina, qui n’allait pas assez chez le coiffeur, demeurait unique avec son oeil fermé et sa voix rauque et profonde. Il racontait aux enfants quelques histoires sanglantes.

Via Zeffirino Re(1)Cesena, via Zeffirino Re

— Mes enfants, scandait le vieux Cavina depuis son coin obscur, je veux vous parler de Pio_Battistini. Un homme droit et sincère, avec ses belles moustaches, un socialiste. Un socialiste est quelqu’un qui sait écouter, qui sait aussi s’adapter pour vivre comme les pauvres gens. Battistini se rendait à Bologna chez Andrea Costa pour lui expliquer les problèmes de Cesena…
— Cavina, est-ce que Pio Battistini avait peur de mourir ? lui demandaient les enfants
— La nuit tombait ! répondait Cavina d’une voix lente et grave. La nuit tombait rue Zeffirino Re, vous savez, cette rue un peu courbe aux arcades reliant en un éclair le Dôme à la place du Popolo. Il y avait au moins cent personnes en colère, en train de parler du meurtre du Comte Neri.
« Le Comte Neri est mort ! » hurlait un type de son cheval gris. Les marchands avaient fermé leurs battants. Le curé de Sainte-Anne et les gendarmes, cachés dans le café de la place, scrutaient dans la rue à travers un guichet. Trois amis, enveloppés dans de lourds manteaux, accompagnaient Pio Battistini. Avec les lunettes embuées par le froid, le socialiste sans tache ni peur portait un chapeau mou. De l’autre côté de la rue, on entendit une voix horrible : « Arrête, Pio ! »
Les yeux clairs et les moustaches à la française, Baldini, cet homme trapu armé jusqu’aux dents s’approcha de lui, lui frappa l’épaule par un petit coup, avant de dire de nouveau : « Arrête, Pio ! »
Pourtant, Pio Battistini n’arrêtait pas. Mais, il se mit à trembler. Derrière Baldini, il avait reconnu deux gars de Pont d’Uso. Le plus grand avait une mèche sur les yeux et une grande bouche charnue. Le petit était pâle et tout à fait inexpressif. « Vous avez baigné vos mains dans le sang du Comte Neri », avait hurlé Pio Battistini dans un élan désespéré, jusqu’à en perdre la voix. Les deux bandits se catapultèrent sur lui.
— Et puis, Cavina ? Et puis ? Insistaient les enfants en lui tirant la manche.
Le vieux n’avait plus envie de parler. Il trempait dans le vin rouge les biscottes des sœurs de Sogliano.
— Comment faites-vous ces bonnes pâtes, les « étrangles-prêtres en bouillon » ? demanda-t-il à Maria, la femme du métayer.
— Vas-y, Cavina ! Battistini comment mourut-t-il ?
— Cavina, fais-nous voir de quelle façon ils l’ont assassiné !
Cavina prit une broche qu’on avait oubliée sur un coin de la table. Dans le panier du bois, près de la cheminée, il y avait une vieille poupée en étoffe sans cheveux ni bras.
— Tue-le ! hurlaient les enfants.
Cavina frappa la poupée treize fois. Les enfants laissèrent couler sur les blessures un verre entier de Sangiovese. Ensuite, on jeta la poupée dans le feu. Cavina demeurait confus.
— Pleurez, mes enfants ! Pleurez pour ce pauvre socialiste massacré par les bandits sauvages !
Cavina n’eut pas le cœur de raconter que Battistini subit une véritable mort au compte-gouttes dans le sens strict du terme et que ce fut le socialiste lui-même qui demanda le coup de grâce en leur disant :
— Finissez-en donc !

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— Derrière nous, c’est une longue histoire de passion et de violence, avait dit Otello, qui à ce moment-là se contentait de rêver autour des circonstances de la mort de l’innocente Gilda et des appels désespérés d’Aida et de Radames. La table, recouverte d’une grande feuille de papier gris, était maintenant envahie par les cercles rouges des verres. Otello en avait compté treize.
— Mais, il y a eu aussi beaucoup de compromis, de silences hypocrites, avait ajouté Pio, d’un ton professoral.
— Certes, depuis ses origines les plus lointaines, Cesena l’étrusque a été un endroit où plusieurs pouvoirs s’affrontaient, mais la tragédie était ennoblie par la culture, dit Otello, songeant peut-être à la maison à côté de la voie ferroviaire où il avait grandi, au piano à queue au centre de la salle qu’on remplissait d’assiettes au moment du dîner. Cesena la paysanne, où partout, même dans les couloirs des palais des nobles et des puissants, on apportait le grain et l’on fabriquait le vin, ajouta Otello d’un accent mélancolique, même cette Cesena-là pouvait se vanter d’une très ancienne université.
— Et Forlì ? demanda Stelio, qui n’aurait jamais démenti ses années insouciantes de Castrocaro.
— Forlì était un gros village tout à fait plat que les grillons et les poules entouraient de près, décréta Otello.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 28  avril 2013

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V Les amants 1/4 (il quarto lato n. 10)

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Les amants I/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. V, pages 51 et suivantes)

La foule s’était presque dissoute, en cette saison au climat alterné et imprévisible. Dans les passages vides, n’importe qui aurait pu s’apercevoir de cercles insolites, de conspirations inattendues et de nouveaux amours.
Mais personne ne faisait attention aux rencontres entre Camporesi et Foschi, les deux auteurs principaux de l’idée de gauche par excellence. Personne ne remarquait non plus Venturoli qui, essoufflé, entouré d’individus qu’on n’avait jamais vus à Cesena, fouillait les endroits désolés du boulevard Mazzoni à la recherche d’arguments à opposer aux visionnaires partisans du quatrième côté. Personne ne s’apercevait d’ailleurs du changement évident de l’allure de Pio Foschi. Depuis quelque temps il ne se promenait plus la tête baissée, opprimé par la gravité de ses pensées en fonte, au contraire, il traînait léger, sautillant, sûr de lui.
Personne ne savait que ses promenades avec Elvira, devenues d’un coup fréquentes et animées de mots et gestes en foule, n’étaient pas du tout innocentes et fraternelles.
La foule se groupait surtout sous les arcades, à côté du marché municipal, ou dans le coin de la petite place — auparavant occupée par le lavoirmaintenant consacrée à Giovanni Amendola et vidée de toute trace des anciens bâtiments, où pourtant il n’est pas trop difficile d’imaginer les femmes de la ville murée en train de renouer au jour le jour la trame éternelle des douleurs et des chagrins de la vie. Après s’y être entassée au risque de malaises, la foule coulait ensuite comme un filament de salive dense, imprégnée de chocolat et de tabac, tout au long des arcades du corso Mazzini et du corso Garibaldi. Enfin, elle se dispersait soit dans les ruelles autour du Dôme, soit dans le quartier du Théâtre.

Personne ne faisait attention à Libero et Solidea, qui sans aucune prudence se cherchaient, s’attendaient réciproquement, soupiraient, gémissaient ou riaient, avec des malaises ou des soulagements soudains et parfois disproportionnés. Cela n’intéressait personne avec leur attitude de chats au poil hirsute, ayant très peu de chances de se satisfaire l’un l’autre, qui pourtant dialoguent avec la même confiance que deux fiancées dans un lit à deux.
Libero ne réussissait plus à exploiter comme d’habitude son métier d’acrobate muet. Il ne cessait pas d’arriver du monde au pied des tréteaux des artistes amateurs, et personne ne remarquait que chaque jour il réduisait son spectacle de quelques minutes.
Son œil le plus éteint s’allumait s’il voyait à l’horizon les cheveux et la silhouette unique de l’être aimé tandis que son œil le plus lumineux s’éteignait si quelqu’un osait, dans cet inaccessible éloignement, lui ravir Solidea.
Solidea se laissait ravir pour mieux tromper les tourments du temps. En ces valses innocentes, elle réussissait, peut-être, à mettre de côté ses peines pendant quelques demi-heures. La normalité d’il y avait peu de jours pouvait ainsi revenir par le biais de bribes de discours communs et de plaisanteries qui soulageaient à peine ses tumultes souterrains.

Libero, funambule expérimenté, équilibriste du corps et de l’esprit, avait été toujours insouciant pour la traversée reliant le clocher de Sainte-Anne aux merlons de la Rocca. Il exploitait ce pari en vélo, sans le moindre filet, sur un redoutable fil suspendu dans le vide, demeurant d’habitude indifférent.
Maintenant, il avait du mal à feindre une telle douceur géométrique et cette absence de poids volumétrique. Tandis qu’il accompagnait à contrecœur les âmes des vivants et des morts longeant la surface gelée d’un fleuve léché par des lueurs désespérées, il aurait voulu écrire dans l’air un quatrain pour Solidea. Ou alors, il aurait voulu arracher son masque, jeter son drap encombrant et courir auprès de sa belle.

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La voici, la belle, enveloppée dans un châle céleste, assise sur un balcon  dirigé vers la mer.
Un jeune olivier avait réussi à survivre dans un grand vase. Un envoûtant tourbillon musical envahissait l’heure du crépuscule. Hors de l’établissement de bains presque abandonné, dans un décor d’architectures et sculptures de mauvais goût, deux silhouettes nonchalantes se balançaient dans une étreinte désorganisée. Solidea scrutait dans cette direction-là. Elle n’éprouvait pas grand-chose vis-à-vis de ce couple tout à fait identique à tant d’autres couples qu’elle voyait se passer le relais en ce point, ordinaire et magique à la fois, où les dernières marches avant la plage formaient un amphithéâtre.
                     Ton amour, tellement grand
                     toute la mer a traversée
                     pour me porter assez de choses
                     désormais oubliées…
Solidea songeait avec angoisse à Armando : « Il ne doit pas savoir, personne ne doit savoir ». Le couchant, opposé à la mer, parsemait d’une légère couche de rouge  garance les nuages découpés se miroitant dans l’eau, tandis que les vagues au rythme régulier semblaient avoir un corps d’acier. La plage était froide et s’effondrait dans l’obscurité silencieuse.
Elle était fatiguée, hochait sa petite tête rouge tout en disant : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ! » Elle ressentait une véritable boule entre la gorge et la poitrine tandis que le reste de son corps était traversé tout entier par de violents contrecoups  tantôt vers le haut tantôt  vers le bas.

Combien d’amis avait-il vus tout gâcher par amour ! Vaguer en babillant des mots inarticulés dans l’attente désespérée d’un appel téléphonique qui n’arrivait jamais. Il ne s’agissait d’ailleurs que d’amoureux pour ainsi dire perdants ou de sujets naturellement voués à l’échec qui ne s’étaient jamais risqués en de véritables histoires d’amour. Quant à lui, il avait souffert plusieurs fois toutes les peines de l’enfer, mais, en fin de compte, pour en  sortir vainqueur. Son aspect, son haleine, son odeur n’avaient été jamais refusés.
                    Ce fut un destin de fuir,
                    poursuivant la vie et son centre.
                    Ce fut un destin de rêver la paix
                    d’îles immobiles, dans notre famille
Le destin rendait Libero pareil à une tour dirigée vers le vaste horizon : par ici la mer, cette ligne reliant les gratte-ciels de Milano Maritima et de Cesenatico avec celui de Rimini ; par-là San Marino, San Leo et les collines douces ou moutonnées de calanques poussiéreuses. Une tour où les faucons et les merles se croisent tout en s’égosillant et se menaçant réciproquement. Un parallélépipède sans fenêtres ni portes où Libero se sentait rassuré et protégé, où les tumultes de l’amour et les péripéties de l’esprit s’accumulaient, se mêlant aux rêves de gloire en produisant de volumineuses traînées de sang et de ciel.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27  avril 2013

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IV La proposition 4/4 (il quarto lato n. 9)

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La proposition IV/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. IV, pages 45 et suivantes)

Avec son assommante relation, Venturoli, l’ingénieur-chef, n’avait pas réussi à enterrer le projet de Stelio. Il avait surtout essayé de reporter à des temps plus adaptés cette idée qui n’était pas si mauvaise. Mais, au final les présents se sentaient mal à l’aise.
Pio Foschi demanda à parler.
— Pardonnez-moi si je vais tout de suite au cœur du problème, si j’essaie de tirer les choses au clair. Quelle est en fait la véritable question ? Enfoncer dans une réalité ancienne à l’équilibre juste sinon précaire, un bâtiment brutal, réfléchissant notre sensibilité et nos vices contemporains ? Celui-ci n’est en réalité que le thème apparent de notre dispute acharnée, un joli miroir aux alouettes…
Un murmure de plus en plus audible surgit de la salle. Devant ces gens qu’il connaissait un à un, maintenant rassemblés, Pio se demanda s’il n’aurait pas été mieux d’être courageux et de prendre le taureau par les cornes… Pourquoi avait-il tant insisté avec Stelio pour qu’il propose un édifice provisoire « et voir en cachette l’effet qui en sortirait » ? Pourquoi s’adapter toujours aux petits accommodements, aux compromis véniels, au lieu d’appuyer à fond sur l’accélérateur, en allant franchement à la bataille ?

Pio aperçut  Solidea, maintenant assise au fond de la salle, entre le maire de Sogliano al Rubicone et l’assesseur à l’urbanisme de Bellaria.
« Solidea est comme Elvira », considéra-t-il. « Elle… est plus solaire, bien sûr, mais affiche elle aussi la même peau claire, la même allure droite, la même façon de se retrancher dans un regard bienveillant, mais hautain… oui, hautain ! Voilà pourquoi je plonge avec autant de confiance dans ces yeux verts, dans cet enclos ombragé entre les cils… »
— La clôture du quatrième côté de la place, reprit-il avec fatigue, c’est surtout une question symbolique. Vous savez tous qu’aujourd’hui notre place du Popolo a la forme d’un triangle dont les côtés majeurs se rencontrent au loin, au-delà de la vue sensible. Les convergences parallèles — vous savez, ce n’est pas Aldo Moro qui les a inventées —, ces convergences à nous entre la Mairie, pôle de la laïcité, et les églises de Sainte-Anne et Saint-Dominique, pôles de la spiritualité…

Otello Comandini venait juste d’entrer , arrogant nonobstant le retard. Prêt à cueillir les humeurs de la salle, il avait immédiatement saisi le climat hostile. D’un geste grossier il s’adressa à Pio : — laisse tomber, ils ne t’écoutent même pas !
« D’accord, mais que de vanité dans ses attitudes ! » remarqua intérieurement Pio, agacé. « Il veut attirer l’attention de Solidea, en faisant la victime ! »
— En somme, cette reconstruction sur le quatrième côté, éphémère ou pas, aurait la fonction… d’une réparation. En rougissant, Pio sortit un bouquin à la couverture grise : voilà ce que dit notre concitoyen Battista Alessandri…
002_la proposta IV_740Le vieux récit de la démolition du bourg avait été au centre pendant leurs voyages fréquents entre Cesena et Forlì. Une espèce de petite Bible dont Pio s’était plusieurs fois inspiré pour des plaisanteries et sous-entendus avec Elvira. Ils voyageaient l’un à côté de l’autre. Le déplacement, normalement autour des vingt minutes, se prolongeait souvent. Le train s’arrêtait en pleine campagne. Alors, Pio ouvrait le livre : — voyons si cette circonstance y est prévue. Elvira approchait sa joue, clignant des yeux pour mieux voir.
— Écoutez ! dit Pio, posant ses lunettes sur les cheveux. Et il lut : « Dans notre ville, tandis que tous les hommes s’appliquent au travail, à la famille, au soutien de cette société hagarde et austère, proche de la mer, carrefour de différentes cultures… ce lieu privilégié que pourtant la délinquance ni la perdition n’ont jamais atteint… » je saute cette description, tout à fait redondante… Voilà : « Le Borgo est désormais une agglomération écroulée, où les conditions de vie sont affreuses. Des familles entières, jusqu’à six ou même neuf membres, vivent dans des pièces étroites,où canalisations d’eau et égouts sont absents. Les structures tiennent debout par miracle. Démolir tout, transférer les habitants du Borgo dans de nouveaux immeubles populaires au-delà de la via Émilia peut sembler la solution la plus juste. Mais c’est faux. D’un côté, on offre un travail tout à fait éphémère à des centaines de misérables dans le désespoir. De l’autre on assène un coup au cœur de notre identité ».
Dans le train de la mémoire entre Cesena et Forlì, toujours enveloppé de poussière et d’impatience, Elvira feignait d’être frappée au cœur par la pioche démolisseuse et sacrilège. Ils en riaient jusqu’aux larmes. Puis, le train repartait, avec son bruit cadencé et l’odeur typique des rails incandescents.
Tandis que Pio lisait, Otello ne cessait d’adresser ses regards déconcentrés en direction d’une Solidea qui ne pouvait être plus embrouillée que cela.
— Cesena surgit sur un camp romain, reprit Pio, en scandant les mots comme un triste cortège. La place majeure, avec la fontaine consacrée à Rossini, se trouve juste à la confluence entre la vie qui mène à Rome et l’ancienne via Émilia. C’est ici depuis toujours le cœur pulsant de la ville. On y devait arriver à l’improviste.
— Me voici ! disait Elvira en arrivant au rendez-vous depuis la porte Fiume. Ils avaient tellement parlé de cette défiguration du bourg détruit qu’ils en plaisantaient :
— Je voulais te faire une surprise, criait Elvira en agitant de loin la bourse de paille. Mais, faute de ce boulevard trop large, tu m’as immédiatement vue…
— Personne n’a voulu entendre les raisons de Battista Alessandri. Pourtant il avait dit : « …D’accord pour démolir les parties délabrées ; d’accord aussi pour bâtir à nouveau le quartier par des critères plus sains et modernes ; mais faites-moi la charité de faire cela dans ce même endroit-là, s’il vous plaît ! », conclut Pio.
— Nemo propheta in patria, dit Stelio, en lançant un regard douteux à Venturoli, entamant avec celui-ci une espèce d’entente entre ours polaires.
La commission était divisée en deux.
D’un côté les conservateurs, qui considéraient même cette démolition comme un fait historique, une trace, un témoignage. De l’autre côté ceux qui estimaient juste que chaque époque laisse sa marque. Pourtant, à l’intérieur de ce deuxième groupe, les positions se multipliaient : il y avait des gens méticuleux qui auraient voulu soumettre toute reconstruction à l’examen des anciennes archives ; d’autres,au contraire, prêchaient des interventions imprégnées des suggestions du nouveau.
— En somme, ne sommes-nous pas capables de faire un bel édifice moderne ? explosa Stelio, se levant de sa haute chaise et faisant tomber à terre son tube. Il faut se donner le courage d’intervenir. La ville ce n’est pas une relique, mais une chose vive.
Pio croisa les yeux de Solidea. Solidea lui sourit. Son amour nouveau ne l’empêchait de flotter dans la salle, de s’approcher des âmes sensibles en leur offrant un souffle de son humanité en train de s’épanouir. Il prit de nouveau la parole : — écoutez, imaginez que la ville soit une belle femme élégante, très classe, que tout le monde note lorsqu’elle passe à côté des terrasses… Avec une dame comme ça, avec ou sans le petit chien, il arrive à plusieurs de tomber dans un état pénible d’excitation et de malaise.
« Solidea, est-ce que tu m’autorises à parler d’Elvira ? »
— C’est une très belle femme, apparemment sortie d’un tableau de Renoir,  la femme au parapluie qui traverse les champs en fleur. Une femme à la peau de porcelaine, la bouche de corail, les escarpins de verre. Une femme frangible avec un mari jaloux avec un penchant pour les duels. Cependant, cette femme débordante d’humanité se découvre d’un coup en manque de quelque chose. Son mari, après la bohème initiale s’est bientôt chargée de lui offrir une vie aisée, mais il travaille trop, il la néglige.
Agacé, Otello bougonnait au fond de la salle. Il était convaincu que Pio faisait allusion à Solidea et son malchanceux Armando.
— Désormais, ce mari empressé est piégé par le mécanisme bureaucratique et social, indispensable pour pouvoir soutenir son rôle, hurla Pio. Elle est incomplète, comme une place amputée de son quatrième côté. Elle désire quelque chose qu’elle ne sait pas, ou qu’elle ne veut pas s’avouer, qui lui fasse revivre l’ivresse de la cour et après, on sait bien comment ces genres de choses se déroulent, le plaisir douloureux de l’amour.
— Que devraient-ils faire les hommes ainsi audacieusement provoqués ? Devraient-ils tout stopper, devant la crainte des revanches d’un mari jaloux et rancunier ? dit Pio, éludant les possibles regards de Stelio. Est-ce qu’il vous semble juste qu’on doive s’arrêter, chaque fois qu’on essaie de donner une nouvelle gueule à la ville, en face des anathèmes d’un morbide et autoritaire défenseur des anciennes pierres ? Il n’y a qu’à affronter le malheur ou le bonheur de nouvelles rencontres, de la « greffe » d’énergies et cultures étrangères si l’on veut atteindre quelques progrès même douloureux. Notre mignonne désire alors d’être chiffonnée et même un peu gâchée pour devenir après encore plus belle. Elle a besoin, avec son allure seigneuriale, de l’apport qualifié d’un amant aussi digne et enthousiaste qu’elle, capable de l’aider à combler ses propres lacunes. Ainsi la ville, elle s’attend que des mains ardentes et adroites la manipulent un peu avant de la reconstruire plus belle encore.

Au nom de la commission, Tiracorrendo, le secrétaire général, fit tout de suite après un discours assez peu prometteur. Tout le monde connaissait, d’ailleurs, la capacité diabolique que ce monsieur mettait en place dans toute formulation d’actes délibératifs, d’ordonnances, de proclamations ou de simples circulaires explicatives ayant l’effet de laisser toujours perplexes et insatisfaits la plupart des interlocuteurs de la politique municipale. On comprit que peut-être aucune véritable réponse ne serait jamais obtenue au sujet du quatrième côté. En tout cas, dans trois semaines, la réserve sur le projet aurait été dissipée avec un avis donné par la commission à la présence du nouveau maire.
« Ils sont d’ailleurs capables de sortir un “oui” tout à fait paralysant », pensa Pio, en désengourdissant ses mollets endoloris. « Une autorisation constellée d’une telle quantité de chicanes, de prescriptions et d’inconvénients qu’une éventuelle adoption de tout cela scrupuleuse, au pied de la lettre, ferait jaillir un truc tout à fait incohérent vis-à-vis de la patine di bonbonnière baroque de la place du Popolo ! »

À la sortie, près du Torrione, tandis qu’au-delà des minuscules mouches noires qui voltigeaient devant ses yeux il regardait tantôt vers la Loge vénitienne, tantôt vers les grands vases placés sur le côté ouest, Pio reconnut Elvira.
Il essuya ses mains mouillées sur sa chemise. Elvira lui adressa un sourire : — pas un mot de ton discours ne m’est échappé !
— Voilà combien de temps !
Comme si de rien ce n’était, ils se trouvèrent sous les arcades du Lion d’Or. Ils erraient en long et en large, affichant un véritable intérêt pour ces modestes vitrines. Personne ne s’apercevait d’eux. Pio lui demanda si elle allait bien avec Stelio. Elle répondit qu’on ne doit jamais poser des questions comme ça. Pio voulut alors savoir si elle regrettait leurs déplacements à Forlì, tous les deux, pour suivre le cours pour fonctionnaires. Elle se borna à répondre qu’elle regrettait de n’avoir pas retranscrit sur leurs blocs-notes — qu’on avait laissés vierges — tous les mots échangés sur le train, maintenant il y aurait assez de matériaux pour un livre long et lourd comme celui de Battista Alessandri.
Pio lui demanda si, un jour, aurait été possible faire ensemble une belle promenade, s’asseoir quelques parts goûter une glace. Elvira répondit :
— Bien sûr ! Ensuite, par un de ses rires désarmants, elle ajouta : pourquoi n’y avions-nous pas déjà pensé avant ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26  avril 2013

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IV La proposition 3/4 (il quarto lato n. 8)

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La proposition III/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. IV, pages 42 et suivantes)

Mais, il n’y avait pas de temps à perdre en de nostalgies oisives, ce samedi matin. La Commission technique au complet était en train d’arriver. En première ligne, trois géomètres bien connus avançaient. Plutôt gros, le premier, avec ses cheveux frisés et ondulés, semblait être l’image vivante de la santé. Le deuxième, assez maigre, avec ses cheveux noirs collés au crâne, ne pouvait pas cacher l’évidence de son nez. Le troisième souffrait de deux oreilles hors norme et d’une expression d’égarement qui devaient probablement lui convenir.

Venturoli, l’ingénieur-chef, cheminait plus en arrière, bras dessus, bras dessous avec le secrétaire général, Tiracorrendo. Petit, doté d’une chevelure rare et terne, Venturoli ne démentait pas ses manières fausses et courtoises, tandis que Tiracorrendo… Le chenu secrétaire général, le véritable os dur de cette redoutable congrégation, était grand, à l’allure assurée, jamais comique nonobstant les lunettes sur la pointe du nez et son évident accent méridional. Il provenait du Ministère.

Cette décevante procession fut accompagnée par un long silence que l’égouttement intermittent des cheneaux interrompait timidement. D’un coup, la loge se remplit d’éclats de voix rebondissant partout. Stelio et Pio, au milieu d’un groupe qui s’était formé entre-temps, dont plusieurs inconnus, montèrent avec appréhension le grand escalier.

La salle municipale donnait sur la place du Popolo. La pluie avait disparu et une lumière nette frôlait les flaques. La fontaine fumait un peu, adressant quelques caresses d’adieu aux rondeurs de ces sirènes désormais expertes de la vie.

Pio remarqua Libero assis sur le bord de la fontaine, indifférent à l’humidité, le journal ouvert avec le titre en caractères cubitaux, qu’on pouvait lire même à cette distance. Libero endossait la tenue d’huissier communal, les manches noires sur la casaque grise. Au fond de la place, juste en face de l’hôtel du Lion d’Or, une silhouette unique passa rapidement, sans pourtant renoncer à lancer des regards hardis vers la fontaine consacrée au grand maestro de Pesaro, si chéri par les gens de Romagne. Attiré par cette figure, Pio se perdit dans ses labyrinthes et ce ne fut qu’une bonne minute après qu’il se retourna pour voir Libero et son journal. Mais, il n’y avait plus personne auprès de la fontaine. L’enchantement brisé, Pio s’aperçut qu’on l’appelait depuis longtemps pour qu’il rentre.

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Dans la salle presque pleine, assis sur une chaise d’église à haut dossier, Stelio occupait un coin stratégique avec son tube des dessins sur les genoux. Il lançait des regards moqueurs en l’air pour tromper l’attente. Au lieu de se perdre en fumisteries, comme c’était le cas de Pio, Stelio se consacrait corps et âme au métier d’architecte. Il était capable de travailler à ses dessins chez lui pendant une nuit entière avant de s’aventurer, le lendemain assez tôt dans les rues biaises de la vieille Cesena pour atteindre son grand atelier près du vieux pont sur le Savio, où il continuait à dessiner toute une journée. Les seules choses qui pouvaient le détourner, de temps en temps, c’étaient ses projets impossibles, comme celui du quatrième côté, où l’orgueil pour ses solutions géniales se mêlait à une sincère générosité — et amour — pour la ville où il était né et aussi pour ses habitants.

Venturoli ne lui ressemblait en rien. Hésitant, même bégayant lorsqu’il devait s’exprimer en termes positifs, il devenait tranchant et sarcastique quand il pouvait s’adonner librement à son pessimisme inné. Indifférent aux discussions publiques, générales sur le futur de la ville, il était plus adapté à la solution de problèmes privés, de détails. Plus expert de poignées que de mains courantes, il préférait c’est sûr les escaliers en colimaçon des résidences bourgeoises aux tapis roulants des promenades monumentales. Pourtant il pouvait bien jouer le rôle de trait d’union entre l’obstiné Stelio Camporesi et le futur maire, l’indépendant Ragazzini, celui qui n’avait pas voulu insérer le projet du quatrième côté dans son programme électoral.

Pio considéra qu’une ancienne familiarité liait la plupart des gens présents en cette salle. C’était la quotidienneté des couloirs, des secrétariats et des bureaux. Dans sa chambre ou pour mieux dire sa niche mortuaire, en parfait désordre et dépourvue d’un décor quelconque, des amas informes de dossiers et de lettres s’accumulaient. La chambre de Venturoli, au contraire, toujours tirée à quatre épingles avait un  bureau noir rare ainsi qu’ un tableau d’Otello, représentant la fusillade d’un héros partisan. Quant à la chambre de Stelio Camporesi, véritable doublon de son atelier d’architecte, elle était envahie par des feuilles énormes que les nombreux outils de travail empêchaient de s’envoler. Sur la paroi de la fenêtre, une ancienne photo assez longue, en noir et blanc, montrait le front occidental de la place et le nouveau boulevard tout de suite après la démolition du bourg, auparavant installé sur le quatrième côté.

Dépourvu de chambre, mais titulaire d’un bureau jaunâtre près de l’entrée, l’artiste muet Libero Alessandri était la présence la plus évidente et, en même temps, plus évanescente au premier étage de cet ancien édifice. Avec ses apparitions et disparitions — « L’avez-vous vu ? À quelle heure puis-je le retrouver ? » — entrant et sortant de ces portes en d’élégants zigzags, Libero représentait le seul fil solide et invisible capable de rassembler des personnages aux caractères assez différents qui, selon leur penchant naturel, auraient été tout à fait inconciliables.

Au deuxième étage, par une rampe étroite, on atteignait la chambre d’Elvira Rossetti. Une femme aux mises toujours imprévisibles et parfois bizarres, qu’un temps Pio Foschi avait aimée sans bornes ni filet de protection, oubliant la gloire et perdant la tête.

Encore plongé dans ses rêveries, Pio s’accouda de nouveau au rebord de la grande fenêtre. Libero tournait en rond sur la place. Il restait en déçà du grand escalier, peut-être n’était-il pas curieux d’écouter les uns et les autres, comme s’il savait à l’ avance ce que bientôt il aurait entendu commenter en une série infinie de points de vue différents.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25  avril 2013

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IV La proposition 2/4 (il quarto lato n. 7)

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La proposition II/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. IV, pages 39 et suivantes)

Dans la flaque d’ennui assez profonde et incurable où la ville de Cesena avait glissé à la veille des élections administratives — tellement importantes qu’on en parlait très peu dans les discussions quotidiennes —, les polémiques sur le quatrième côté créèrent, pendant quelques jours, un sentiment étrange dans les esprits les plus avertis. Quelque chose pouvait bien arriver même en dehors des destinées obligées des marchands, des balayeurs, des chroniqueurs, des conseillers municipaux et de leurs femmes, filles, mères, sœurs et belles-sœurs.
Le quatrième côté se présentait, pour ainsi dire, comme optionnel. La ville aurait pu très bien s’en passer. C’était comme une porte qu’on aurait laissée ouverte oubliant de la refermer, d’où pouvaient sortir sans obstacle les vents et les mauvaises odeurs, mais pouvaient se faufiler aussi des armées d’envahisseurs désordonnés, indifférents aux témoignages de l’histoire, à la trame des anciens parcours romains et moyenâgeux, toujours prêts à se laisser embobiner par de fumeuses organisations touristiques et culturelles.

Pio Foschi s’était levé tôt, dans son immeuble de coopérative à Pievesistina. Une fois les ablutions essentielles accomplies, exonéré de devoir se raser, il savourait le plaisir du petit matin. La famille dormait avec le contentement typique lié au prolongement du sommeil que la pause au travail et à l’école autorise.
Il se réjouissait de tout ramasser dans l’obscurité, les chaussettes, les lunettes et le transistor avant de glisser du rebord crissant du lit, sans faire de bruit et de passer sa main aveugle au-dessus de la commode pour recueillir quelques effets personnels. Il fermait ensuite la porte sur les souffles lents de Mara et de la petite Nada passant comme un voleur dans la pièce d’à côté où, toujours en silence, se contentant du fil de lumière venant de la cour, il cherchait dans un tiroir  slip et chemise.
Personne n’aurait su dire pourquoi : il haïssait les mouchoirs blancs et tout vêtement trop soigné. Peut-être voulait-il affirmer son esprit de rébellion, aussi indomptable que caché, envers quelques autorités inconnues. En fait, il s’obstinait à endosser des chemises et des cravates tout à fait inélégantes, insouciant et même heureux des nuances et des harmonies ratées.
Dans la salle à manger au plafond sous combles, il trouvait sur une chaise ses pantalons sans forme, sa veste décousue, sa cravate rouge. Il saisissait son imperméable, enfonçait sur ses cheveux un bonnet de chauffeur et, se rappelant encore de ne pas faire de bruit, tirait la porte derrière lui et se glissait dans l’escalier.
Ce matin-là, il ne faisait ni froid ni chaud. Le déplacement fut plus bref que d’habitude. Descendu du bus, il se faufila dans le corso, à l’abri des arcades. Au-dehors, une pluie irrégulière frappait par rafales les cailloux gris de la rue, en les faisant briller.

Stelio Camporesi attendait Pio dans le kiosque à journaux. Il le considérait comme un frère. Pio partageait ce sentiment même si, un beau jour Stelio — veuf et père de deux enfants déjà grands — avait profité de sa paradoxale irrésolution pour lui piller… son Elvira et l’entraîner dans un mariage éclair, célébré par un rite civil hâtif et gai. Pio en avait souffert, sans pourtant en arriver au point de haïr son vieux compagnon. Leurs rapports étaient vite redevenus les mêmes qu’avant, sans que pourtant son amour sourd et violent pour Elvira ne s’apaise.
— Aujourd’hui, à la Mairie on doit nous écouter, dit Stelio. D’ailleurs, il ne faut qu’attendre. Je suis sûr que nous serons gagnants aux élections et le Maire sera un des nôtres.
— J’espère, soupira Pio. En fait, si notre projet se réalise…
— Pourtant, ce n’est pas une question de vie ou de mort !
— Arrête, Stelio, tu es le plus passionné d’entre nous ! Si on te donnait la permission, tu fabriquerais de tes propres mains la maquette du quatrième côté en taille réelle !
Mais c’était un cauchemar tout à fait partagé. La nuit dernière Pio avait vu, en rêve, quelqu’un qui arrivait de l’ouest, franchissant l’horizon du quatrième côté de la place du Popolo. C’était un affreux géant, ou aussi une île en mouvement, envahie par les oiseaux migrateurs et le guano. À côté de lui, un âne trottait péniblement sous son fardeau de boue.
— On voit déjà la silhouette et l’on sent l’odeur d’un nouveau cycle qui s’entame. Qu’il serait bienvenu, cet intrus, sourit Stelio, inspiré. Mais, essaie-toi de le faire comprendre à nos concitoyens !

Au centre de la place, la fontaine Rossini risquait de succomber dans sa lutte inégale avec la pluie violente. Les maigres statues de filles, agrippées au bord moisi de la vasque principale, disparaissaient dans un nuage d’opaline dense, homogène, à l’intérieur de laquelle des gouttelettes par milliers avaient l’air de couler sur un verre parfaitement lisse. Les petites sirènes semblaient agacées par ces massages excessifs ; néanmoins, tournées vers la statue du musicien (en train de diriger l’intonation et le flux d’un kaléidoscope d’éclaboussures centrales), elles semblaient aussi apprécier la sympathique confusion qui s’en déclenchait.
D’un coup, Pio devint gai. Il saisit Stelio sous le bras :
— Vas-y, on traverse !
Ils s’arrêtèrent sous les hautes arcades au pied  du grand escalier de la Mairie. Stelio commença sa ritournelle (ou son leitmotiv), la toile de fond qu’ils s’étaient engagés à hisser sur ce fichu quatrième côté. Celui qui devait en réaliser l’iconographie était Otello, mais pour une raison ou une autre, il n’en finissait jamais.
— Tu comprends ? disait Stelio. Otello agit comme si chaque jour il devait décider ce qu’il devrait faire dans la vie !
Pio ne l’écoutait pas. Tandis qu’Otello semblait prendre une consistance physique au milieu des pigeons mouillés de l’arcade, avec ses cheveux abondants, sa barbe de trois jours et ses grands yeux cernés, Pio s’aperçut que le film plastique recouvrant la stèle , en haut, dans la dernière travée de gauche allait se décoller du mur. En soulevant encore un peu ce rideau de poussière, on pouvait lire :

À BATTISTA ALESSANDRI
JOURNALISTE ET DÉPUTÉ
DÉFENSEUR DU PEUPLE CONTRE LES INJUSTICES
MIS EN RELÉGATION PAR LE DICTATEUR MUSSOLINI
MOURUT EN CALABRE
LE 30 OCTOBRE 1936

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— C’est le grand-père de Libero ! dit Stelio.
— Je le sais bien ! répondit Pio, mais combien de choses ont changé… Mais, quel est le lien entre le silencieux Libero et cet ancêtre tout à fait frénétique et bavard ? …
— Il fabriquait quand même des idées généreuses. Il a eu un rôle important, à côté de Filippo Turati, en faisant naître l’idée d’un socialisme réformateur. C’était un pionnier, dit Stelio.
— Oui, mais il avait une telle hâte de transmettre cette idée aux gens, qu’il se mordait très souvent la langue. Tandis que Libero fait soigneusement disparaître les mots dans les plis de sa casaque.
— Tous les deux jouent sur une scène, en fin de compte.
— Non, c’est le reste du monde qui monte sur les tréteaux. Ils se bornent à regarder comme des spectateurs, objecta Pio.
En observant la stèle, Pio considéra que ce vieux monsieur et ancien député, avait peut-être trouvé sa dimension la plus authentique dans ses dernières semaines de résidence surveillée. Et le jour de sa disparition avait été un beau jour pour mourir. Une longue vieillesse aurait été discordante vis-à-vis de son style de vie.
Pio rêva d’une relégation privée, où il pourrait disparaître, avant de renaître libre de ne pas se distinguer et d’agir, mais au contraire, d’une manière tout à fait inattendue pour la plupart des gens. Libre surtout de ne pas rentrer chez lui. Un promontoire très éloigné, une maisonnette dépouillée, où, un jour, une petite voiture rouge, rémoulue et abrutie par l’exaspérante série de virages, lui aurait apporté la seule femme qu’il aurait désiré avoir à ses côtés.
Stelio Camporesi, l’architecte sans autres adjectifs, demeurait fasciné par le bas-relief en bronze collé au marbre de la stèle où le vieux personnage était sculpté — avec sa barbe, ses lunettes et son chapeau — par un obscur sculpteur de Cesena, peut-être un de ses lointains descendants, qui avait su l’immortaliser avec une sensibilité touchante.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 16  avril 2013

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IV La proposition 1/4 (il quarto lato n. 6)

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La proposition I/IV

Lundi je pioche
Mardi je Gavroche
Mercredi je me vois moche
Jeudi je m’effiloche
Vendredi je décroche
Samedi les mains dans les poches
Dimanche ton fantôme s’approche.

Chère Catherine
Le temps vole et virevolte sur lui-même comme une toupie. On est débarqués sur l’autre côté du gué avec cette étrange sensation d’en avoir fait trop et de n’avoir fait rien. Tout glisse dans les mains. Sauf peut-être cette « corrispondenza d’amorosi sensi » que Foscolo chantait, cette gratitude inattendue qui peut-être explose comme une bombe à retardement chez quelques lecteurs ou suiveurs éloignés ou même inconnus qui ont été touchés par une seule phrase miraculeusement devinée, un petit geste ou alors une hasardeuse minuscule tache de couleur.

La semaine dernière s’est en tout cas bien achevée, en dévoilant le « garçon- père » comme un des possibles protagonistes de rêveries d’amour ou aussi de véritables vicissitudes liées à « l’art italien de la rencontre ». Mais, probablement, les lecteurs les plus curieux s’interrogent : quel lien peut-on envisager entre ce Giovanni Merloni, immortalisé dans sa fiche de présence au travail dans la Région Émilie-Romagne avec une longue barbe de brigadiste rouge, qu’il n’était pas, bien sûr, et ces personnages qu’on vient d’esquisser dans le « Quarto lato » ? Sont-ils toujours à lui, cette gueule triste, ce profil courbe, cette allure maladroite, ce penchant pour un optimisme mitigé par l’ironie ou au contraire, pour un pessimisme mitigé par le sourd instinct de survie qu’on retrouve dans le « tutto tondo » de Libero ou Pio, de Stelio ou Otello ?

En fait, il y a une évidente contradiction entre la passion de chacun (typique des gens de Romagne) et le presque total manque de jalousie entre eux. D’ailleurs, ils pardonnent assez facilement les tromperies de leurs femmes avec leurs amis, mais sont moins enclins à accepter le succès de l’un d’entr’eux. Ils se pardonnent, mais ils se marquent de près l’un l’autre… Comme deux frères tourmentés par une rivalité continument soumise au compromis idéologique de l’union, qui ferait toujours la force.

Oui, Catherine, je t’entends répondre : « Alors, l’union fait la farce ? » C’ est possible, si le but est farfelu et confus. Comme c’est le cas, peut-être, de ce projet de « quarto lato », qui avance sans trop de conviction en dehors d’un véritable partage collectif et institutionnel.

Mais voilà que tout se lie et se tient. Car si chacun de nous est « un, personne ou cent mille » comme disait Pirandello, de plus en plus tourmenté par ses facettes multiples et souvent contradictoires, on ne peut pas considérer comme indifférente notre sincère pulsion pour l’amour sacré de la patrie, donc pour la reconstruction fidèle de notre passé à travers les corps qui nous ont générés.

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Bibliothèque « Malatestiana », Cesena

Le « quarto lato » fait donc partie du même discours – à la fois fidèle et irrévérencieux — qu’on est en train de développer dans le portrait inconscient d’une table, car inconsciemment les personnages du roman revivent, dans les mêmes lieux et avec les mêmes attitudes ironiques et sanglantes, les vies vécues par les générations passées. 

À ce propos je me borne, en ce lundi de reprise, à te citer un fragment du portrait de Pio Foschi, que mon « appareil photo » a surpris dans une pause de son intervention tourmentée à l’assemblée municipale de Cesena : « … Pio rêva d’une relégation privée, où disparaître, avant de renaître libre de ne pas se distinguer et d’agir, au contraire, d’une manière tout à fait inattendue par la plupart des gens. Libre surtout de ne pas rentrer chez lui. Un promontoire très éloigné, une maisonnette dépouillée, où, un jour, une petite voiture rouge, rémoulue et abrutie  par l’exaspérante série de virages, lui aurait apporté la seule femme qu’il aurait désiré avoir à ses côtés… »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15  avril 2013

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Dans la matinée déjà usée, 1993 (Solidea n. 11)

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Dans la matinée déjà usée (1993)

Dans la matinée déjà usée
ma fragile hanche
traîne. Me fortifie
la petite fumée qui boite
jaunissant sur la manche
de l’horizon qui pâlit.

Là, jetée sur un banc
une fille en noir et blanc
me révèle son flanc.

J’ai arrêté le moteur
verrouillant la rousseur
que provoque cette odeur
prometteuse de bonheur.

On ne parle pas d’honneur
ou d’issue à la langueur :
il n’y a que de la stupeur
face à cette splendeur.

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Rentre au bout de la vigne
la ferraille indigne
éteignant ses poumons
dans l’odeur des pignons.

La garçonne vaniteuse
tout en grinçant des dents
enlève ma main du volant
en se feignant joyeuse.

Silencieuse campagne
doucement accompagne
par rengaines ou aussi barbes
mon inspirée compagne.

Chaude pluie tu me baignes
heureux corps tu me gagnes
par une danse d’Espagne.

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Lorsque je rentre en courant
vomissant ou riant
je me découvre effrayant
dans le plaisir bruyant.

Elle me semble moins dure
mon odierne figure :
souterraine se rassure
mon envie d’aventure.

En venant depuis la manche
je deviens une avalanche
et, pressant sur la hanche
par une voix qui s’épanche
je hurle :
« Vive la zone franche ! »

Giovanni Merloni

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2014 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7 juin 2014

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