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Les amants I/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. V, pages 51 et suivantes)

La foule s’était presque dissoute, en cette saison au climat alterné et imprévisible. Dans les passages vides, n’importe qui aurait pu s’apercevoir de cercles insolites, de conspirations inattendues et de nouveaux amours.
Mais personne ne faisait attention aux rencontres entre Camporesi et Foschi, les deux auteurs principaux de l’idée de gauche par excellence. Personne ne remarquait non plus Venturoli qui, essoufflé, entouré d’individus qu’on n’avait jamais vus à Cesena, fouillait les endroits désolés du boulevard Mazzoni à la recherche d’arguments à opposer aux visionnaires partisans du quatrième côté. Personne ne s’apercevait d’ailleurs du changement évident de l’allure de Pio Foschi. Depuis quelque temps il ne se promenait plus la tête baissée, opprimé par la gravité de ses pensées en fonte, au contraire, il traînait léger, sautillant, sûr de lui.
Personne ne savait que ses promenades avec Elvira, devenues d’un coup fréquentes et animées de mots et gestes en foule, n’étaient pas du tout innocentes et fraternelles.
La foule se groupait surtout sous les arcades, à côté du marché municipal, ou dans le coin de la petite place — auparavant occupée par le lavoirmaintenant consacrée à Giovanni Amendola et vidée de toute trace des anciens bâtiments, où pourtant il n’est pas trop difficile d’imaginer les femmes de la ville murée en train de renouer au jour le jour la trame éternelle des douleurs et des chagrins de la vie. Après s’y être entassée au risque de malaises, la foule coulait ensuite comme un filament de salive dense, imprégnée de chocolat et de tabac, tout au long des arcades du corso Mazzini et du corso Garibaldi. Enfin, elle se dispersait soit dans les ruelles autour du Dôme, soit dans le quartier du Théâtre.

Personne ne faisait attention à Libero et Solidea, qui sans aucune prudence se cherchaient, s’attendaient réciproquement, soupiraient, gémissaient ou riaient, avec des malaises ou des soulagements soudains et parfois disproportionnés. Cela n’intéressait personne avec leur attitude de chats au poil hirsute, ayant très peu de chances de se satisfaire l’un l’autre, qui pourtant dialoguent avec la même confiance que deux fiancées dans un lit à deux.
Libero ne réussissait plus à exploiter comme d’habitude son métier d’acrobate muet. Il ne cessait pas d’arriver du monde au pied des tréteaux des artistes amateurs, et personne ne remarquait que chaque jour il réduisait son spectacle de quelques minutes.
Son œil le plus éteint s’allumait s’il voyait à l’horizon les cheveux et la silhouette unique de l’être aimé tandis que son œil le plus lumineux s’éteignait si quelqu’un osait, dans cet inaccessible éloignement, lui ravir Solidea.
Solidea se laissait ravir pour mieux tromper les tourments du temps. En ces valses innocentes, elle réussissait, peut-être, à mettre de côté ses peines pendant quelques demi-heures. La normalité d’il y avait peu de jours pouvait ainsi revenir par le biais de bribes de discours communs et de plaisanteries qui soulageaient à peine ses tumultes souterrains.

Libero, funambule expérimenté, équilibriste du corps et de l’esprit, avait été toujours insouciant pour la traversée reliant le clocher de Sainte-Anne aux merlons de la Rocca. Il exploitait ce pari en vélo, sans le moindre filet, sur un redoutable fil suspendu dans le vide, demeurant d’habitude indifférent.
Maintenant, il avait du mal à feindre une telle douceur géométrique et cette absence de poids volumétrique. Tandis qu’il accompagnait à contrecœur les âmes des vivants et des morts longeant la surface gelée d’un fleuve léché par des lueurs désespérées, il aurait voulu écrire dans l’air un quatrain pour Solidea. Ou alors, il aurait voulu arracher son masque, jeter son drap encombrant et courir auprès de sa belle.

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La voici, la belle, enveloppée dans un châle céleste, assise sur un balcon  dirigé vers la mer.
Un jeune olivier avait réussi à survivre dans un grand vase. Un envoûtant tourbillon musical envahissait l’heure du crépuscule. Hors de l’établissement de bains presque abandonné, dans un décor d’architectures et sculptures de mauvais goût, deux silhouettes nonchalantes se balançaient dans une étreinte désorganisée. Solidea scrutait dans cette direction-là. Elle n’éprouvait pas grand-chose vis-à-vis de ce couple tout à fait identique à tant d’autres couples qu’elle voyait se passer le relais en ce point, ordinaire et magique à la fois, où les dernières marches avant la plage formaient un amphithéâtre.
                     Ton amour, tellement grand
                     toute la mer a traversée
                     pour me porter assez de choses
                     désormais oubliées…
Solidea songeait avec angoisse à Armando : « Il ne doit pas savoir, personne ne doit savoir ». Le couchant, opposé à la mer, parsemait d’une légère couche de rouge  garance les nuages découpés se miroitant dans l’eau, tandis que les vagues au rythme régulier semblaient avoir un corps d’acier. La plage était froide et s’effondrait dans l’obscurité silencieuse.
Elle était fatiguée, hochait sa petite tête rouge tout en disant : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ! » Elle ressentait une véritable boule entre la gorge et la poitrine tandis que le reste de son corps était traversé tout entier par de violents contrecoups  tantôt vers le haut tantôt  vers le bas.

Combien d’amis avait-il vus tout gâcher par amour ! Vaguer en babillant des mots inarticulés dans l’attente désespérée d’un appel téléphonique qui n’arrivait jamais. Il ne s’agissait d’ailleurs que d’amoureux pour ainsi dire perdants ou de sujets naturellement voués à l’échec qui ne s’étaient jamais risqués en de véritables histoires d’amour. Quant à lui, il avait souffert plusieurs fois toutes les peines de l’enfer, mais, en fin de compte, pour en  sortir vainqueur. Son aspect, son haleine, son odeur n’avaient été jamais refusés.
                    Ce fut un destin de fuir,
                    poursuivant la vie et son centre.
                    Ce fut un destin de rêver la paix
                    d’îles immobiles, dans notre famille
Le destin rendait Libero pareil à une tour dirigée vers le vaste horizon : par ici la mer, cette ligne reliant les gratte-ciels de Milano Maritima et de Cesenatico avec celui de Rimini ; par-là San Marino, San Leo et les collines douces ou moutonnées de calanques poussiéreuses. Une tour où les faucons et les merles se croisent tout en s’égosillant et se menaçant réciproquement. Un parallélépipède sans fenêtres ni portes où Libero se sentait rassuré et protégé, où les tumultes de l’amour et les péripéties de l’esprit s’accumulaient, se mêlant aux rêves de gloire en produisant de volumineuses traînées de sang et de ciel.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27  avril 2013

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